Les années noires du journalisme en Algérie

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233 pages
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La société algérienne ne s’est pas remise du traumatisme de la guerre civile des années 1990. À celle-ci a d’ailleurs succédé la violence multiforme des effets du libéralisme sauvage appliqué brutalement, justement, durant cette même décennie.
Dans le bouillonnement chaotique qui caractérise le quotidien du pays, une amnésie hautement et solennellement décrétée par une loi sur « la réconciliation nationale » a été chargée de refouler au loin et à jamais les larmes et le sang des milliers de victimes, la détresse des populations déplacées.
L’auteur a spontanément refusé cet exil de l’intelligentsia algérienne et a choisi de rester dans son pays. Par son vécu, ses émotions, ses rencontres, ses observations, ses témoignages recueillis, et avec du recul, il a voulu restituer cette époque du journalisme algérien. À travers les pérégrinations de l’auteur, on voyagera dans plusieurs villes et régions d’Algérie, vivra différents événements, découvrira des lieux et personnages divers, saisis dans la tourmente de cette époques. En annexe, on pourra découvrir des témoignages de journalistes connus qui se sont confiés à l’auteur.

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Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de visites sur la page 8
EAN13 9782849241776
Langue Français

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Les années noires du journalisme en Algérie
Collection « Recto Verso »
dirigée par Sébastien Boussois
À l’image de la collection Reportages chez le même éditeur, il est important de laisser la parole aux professionnels, universitaires et intellectuels qui témoignent d’une réalité sociale, politique ou cultu relle, significative des grands enjeux contemporains du monde. Il nous est vite apparu que « Reportages » devait s’accompagner d’une collection connexe et qui poursuivrait les mêmes objectifs mais non directement liés à l’enquête de terrain journalistique. Il est toujours question ici de rendre compte du travail de l’auteur choisi sur plusieurs années, en sélectionnant avec lui les articles qui reflètent le mieux l’évolution du sujet traité. L’idée attenante est de rendre accessible des travaux de recherches, qui sont une ressource inestimable parfois négligée par peur d’être inaccessibles au grand public, à des lecteurs curieux des grandes mutations du monde d’aujourd’hui. « Recto Verso » vous présente ainsi de manière abor dable l’essentiel du sujet mais également les implications cachées...
dans la collection :
Humanitaire, diplomatie et droits de l’homme, Rony Brauman L es classes et quartiers populairesouamama, Saïd B
Image de couverture :yeux de l’oppressionL es , de Noureddine Draä (huile sur papier cartonné, 42,5 X 33 cm)
© É ditions du Cygne, Paris, 2010 editionsducygne@ clubinternet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 9782849241776
Brahim Hadj Slimane
Les années noires du journalisme en Algérie
É ditions du Cygne
Avantpropos
Ce journal est né d’un désir tout à fait spontané, une sorte de besoin urgent de témoigner. Nous étions en pleine décennie noire (pour se contenter d’une expression commune, consen suelle). Je venais de quitter le QuotidienE l Watanet désespérais de la presse algérienne. Alors, j’ai décidé d’ouvrir mon propre journal. Lorsque des confrères et autres amis intellectuels et artistes – menacés ou se sentant en sursis – prenaient le chemin de l’exil, j’ai fait le choix de rester dans mon pays, pour maintes raisons instinctives. Paradoxalement d’ailleurs, durant cette décennie, je ne suis pas sorti du pays et, comme le reste des compatriotes, j’ai vécu cette sensation d’isolement par rapport au reste du monde déjà, en partie, vécue puisque nous sommes un pays fermé... même aujourd’hui, malgré l’ouverture écono mique. Aujourd’hui, la violence n’est pas finie. Pas seulement celle du terrorisme politique, mais celle de la vie quotidienne tout court. La violence de l’ouverture économique, sauvage, avec toutes ses conséquences ravageuses sur la société ; celle du durcissement du régime et les restrictions répressives des libertés ; celle de la société ellemême avec la dégradation des mœurs, des relations sociales et l’émergence de l’individualisme triomphant. Ce sont là des phénomènes connus et vécus, chacun à sa manière, par les pays qui sont passés sous la coupe des maîtres actuels de ce monde : FMI, Banque Mondiale, OMC et Union E uropéenne. Le drame, pour nous, est d’être passés directement, sans répit, d’un enfer à un autre. À croire que le premier servait à accoucher du second. E t, parfois, je me demande quel est le pire. Parfois aussi, je me demande ce qu’il y a encore d’algérien dans ce pays, maintenant et dans les
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années à venir. Que restetil de cette identité nationale, déjà si malmenée et controversée auparavant. Dans cette perspective, la manière qui s’est imposée d’elle même, est celle qui consistait à partir de soimême, de sa propre vie au quotidien et sur une période donnée. C’est comme une forme première et immédiate de témoignage, en s’offrant soi même en exemple. Non pas que l’on se considère plus exemplaire que d’autres, dans la mesure où tout un chacun l’est à sa manière. Disons que c’est plutôt d’un don de soi, de son propre vécu et de sa propre subjectivité, qu’il s’agit. La période considérée a été, pour moi, multiple. Sur un plan professionnel, du point de vue d’un métier que j’aime toujours, ce fut une relative traversée du désert, la tête pleine de désillu sions, comme pour certains confrères talentueux et dignes de respect. Sans parler de la douleur de la perte de certains autres, morts assassinés. À commencer par Tahar Djaout. Le départ en exil de beaucoup d’autres aussi et dont l’absence constituera, à jamais, une amputation affective. Par ailleurs, la seule façon de vivre ce désert a été de voyager constamment, de se laisser aller à un nomadisme. Ce texte en a tiré profit en voyageant avec moi. Dans ce sens où le témoi gnage sur soi s’est doublé d’un témoignage sur différents lieux et régions d’un pays dont la diversité et les paradoxes consti tuent une singularité mainte fois constatée. Une confrère polonaise eut, un jour, cette belle image : « E n Algérie, on dirait qu’il y a plusieurs pays ». Ce texte comprend un second volet, lié au premier. C’est un ensemble de témoignages et de réflexions de confrères (et amis) sur leur propre vécu, durant la dernière décennie. C’était une façon d’ouvrir et d’élargir ce journal à des acteurs et témoins des années noires qu’a traversé le pays. Là aussi, il s’agissait surtout de faire appel au vécu de ces confrères dont la plupart avait fait le choix de rester sur place et de poursuivre leur métier.
1. Alger, si longtemps après...
Mercredi 4 mars 1998 : nous avons pris le départ pour Alger, à neuf heures du matin, dans un bel autocar, flambant neuf, équipé d’un écran vidéo. Cela faisait quelques années que je n’avais pas pris la route pour la capitale. Il faisait beau. Nous avons commencé à traverser des villages qui se ressemblaient, frappés par le dénuement et marqués par l’ennui qui y régnait : Oued Tlelat (exSainte Barbe du T lelat), Sig, Mohammedia (ex Perrégaux), Relizane, Oued Rhiou,... Des noms qui avaient fait l’actualité macabre du terrorisme islamiste. À Mohammedia (exPerrégaux), la rue principale était jonchée d’équipements électroménagers qui débordaient des magasins. Mohammedia est connue pour avoir été le fief d’un cartel d’importateurs liés à un réseau d’émigrés dans la région de Lille et originaires de cette région. J’avais entendu dire que ces opérations commerciales servaient à blanchir un argent provenant de la cocaïne. Il y aurait eu aussi un baron de la nomenklatura qui aurait parrainé ce réseau, ainsi qu’un trafic de kif à haute échelle, venant du Maroc et destiné au marché euro péen. E n tous cas, dès avant l’ouverture du commerce extérieur, un faubourg entier de la ville de Mohammedia était devenu un immense bazar de l’électroménager, à ciel ouvert et célèbre dans toute l’Algérie. À Relizane aussi, un homme s’était rendu célèbre par ses hauts faits d’armes : Hadj Ferguène qui avait constitué une sorte d’escadron de la mort, sous le couvert de la lutte antiterroriste, opérant des rackets, enlèvements et assassinats. L’affaire avait été soulevée par la presse, peu après les massacres dans la région, le Ramadan 1998, puis était retombée dans l’oubli. À Oued Rhiou, nous sommes tombés sur un bouchon. La
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rue principale était bloquée et la circulation détournée vers un quartier populeux aux ruelles lépreuses, aux maisons basses qui avaient été un foyer virulent du FIS, notamment après l’annula tion des élections législatives. C’est là que s’était déclarée aussi, l’été 1997, une épidémie de fièvre typhoïde qui avait emporté un vieil homme. On a bloqué la circulation pour permettre à un cortège offi ciel de passer. C’était le Wali (préfet), venu de Relizane, le chef lieu, accompagné de toute la nomenklatura du coin, qui était venu inaugurer un lot de logements sociaux (dont une partie avait certainement transité par les réseaux de prédation). Ces logements étaient un ensemble de petites maisons à l’architec ture fruste, ressemblant à un jeu de cubes posés sur un grand terrain vague, à l’entrée de Oued Rhiou. Ils me rappelaient les fameux villages socialistes, construits à l’époque de Boumédiène. J’étais assis avec MohamedL obo, un ami que j’avais connu dans les années 1970, lorsque j’étais militant culturel et anima teur dans lesCinés Populairesd’Oran. L’autocar emmenait un groupe de militants et sympathisants du Parti Socialiste des e travailleurs (PST, trotskiste, sympathisant de la IV internatio nale). Le PST organisait un congrès formel pour renouveler ses statuts en fonction des exigences d’une nouvelle loi sur les partis. Un groupe de filles était du voyage. E n majorité, des étudiantes qu’intéressait plus l’aventure du voyage que la poli tique. D ’ailleurs, comme beaucoup de non initiés, elles confondaient entre le PST et le Parti des Travailleurs de Louisa Hanoune. E n passant devant Chlef (exOrleansville), puis E l Asnam, Mohamed me raconta ses souvenirs de voyages dans cette ville, dans les moments forts de la terreur islamiste, en 199394. Lorsque la région était sous le diktat de l’A rmée Islamique du Salut (AIS). On disait alors qu’il y avaitHouk oumet ennahar oua Houk oumet ellil(le Gouvernement du jour et le Gouvernement de la nuit). Un double pouvoir, en quelque sorte. Le tabac, les
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