Les Soprano. Une Amérique désenchantée

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Un chef mafieux se confesse à sa psy, sur fond sanglant de règlements de compte entre gangsters dans le New Jersey... En 1999, HBO diffuse l’épisode pilote des Soprano, coup d’envoi d’une série qui ne tarde pas à fasciner les spectateurs par son mélange des genres intrépide, son propos sarcastique érigeant la mafia en parangon de la middle class et son ambition esthétique inédite, qui en fait immédiatement un classique du genre.
Saluée en son temps par Norman Mailer comme un « grand roman américain », la série créée par David Chase constitue l’un des tableaux les plus justes et les plus féroces des États-Unis du début du XXIe siècle. Cet ouvrage en dévoile la dimension de « série-monde » et souligne à quel point elle est une œuvre charnière : en dépeignant une nouvelle étape de l’éternelle désillusion américaine, Les Soprano saisit un moment de bascule et fait le lien entre deux époques, deux siècles, deux idées de l’Amérique et deux approches de la télévision.

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EAN13 9782130799009
Langue Français

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Série dirigée par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Tristan Garcia
Diffusées sur les petits écrans ou commercialisées en DVD, les séries télévisées produites ces dernières années ont connu un succès critique et public sans précédent, justifiant le concept de quality television qui cara ctérise le renouveau des programmes télévisés américains depuis les années 1980. Façonn ant des « communautés » de téléspectateurs, elles génèrent leur propre univers et sont capables de véhiculer des valeurs d'un continent à l'autre. Cette série a pou r objectif d'analyser de tels objets culturels, de comprendre les raisons de leur prospé rité et d'en apporter des clés de lecture. Cet ouvrage reprend certains chapitres et une parti e des développements du livreLes Soprano. Portrait d'une Amérique désenchantée, paru aux Éditions Cathodiques en 2009.
ISBN numérique : 978-2-13-079900-9
Dépôt légal – 1re édition : 2017, octobre
© Presses Universitaires de France / Humensis 170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
FICHE D'IDENTITÉ
Titre original :The Sopranos Titre français :Les Soprano Pays de création :États-Unis Créateur :David Chase Première diffusion :HBO, 1999 Première diffusion en France :Canal Jimmy, 1999 Nombre de saisons :6 Diffusion dans le pays d'origine :1999-2007 Genre :Drame mafieux Distribution : James Gandolfini (Tony Soprano), Lorraine Bracco ( Dr Jennifer Melfi), Nancy Marchand (Livia Soprano), Edie Falco (Carmela Soprano), Dominic Chianese (Corrado « Junior » Soprano), Aida Turturro (Janice Soprano), Jamie-Lynn Sigler (Meadow Soprano), Robert Iler (A. J. Soprano), Mich ael Imperioli (Christopher Moltisanti), Steven Van Zandt (Silvio Dante), Tony Sirico (Paulie Gualtieri), Vincent Pastore (« Pussy » Bonpensiero), Steven R. Schirrip a (Bobby Baccalieri)… Synopsis :talo-Américain bientôtde crises de panique, Tony Soprano, un I  Souffrant quarantenaire, se résout à entamer une thérapie ave c un psychiatre, le docteur Jennifer Melfi. Mais il doit le faire en secret car , comme son père avant lui, il est l'un des plus redoutables chefs mafieux du New Jersey.Les Sopranoles relations décrit tumultueuses que ce personnage pour le moins comple xe entretient avec ses deux « familles ». Il y a, d'un côté, Carmela, son épous e, qui ferme plus facilement les yeux sur les crimes de son mari que sur ses infidélités, sa fille, Meadow, et son fils, Anthony Junior, deux adolescents aux trajectoires encore in certaines, et enfin sa sœur, Janice, avec laquelle il a une relation explosive. De l'aut re côté, il y a les acolytes de Tony : Silvio, son fidèle bras droit, Paulie, un gangster « à l'ancienne » et « Pussy », un vieil ami à la loyauté trouble. À la frontière entre ces deux mondes se trouvent l'oncle de Tony, Corrado « Junior » Soprano, le nouveau parrai n local, et Christopher, son neveu, qui rêve d'une carrière à Hollywood. Sur le fil ent re drame familial, thriller violent et comédie noire, la série suit Tony dans ses luttes i ncessantes avec le FBI, les clans rivaux, les traîtres dans son propre camp, la dépre ssion chronique, et surtout Livia, sa propre mère, qui pourrait bien être son pire ennemi .
À Olivia et Raphaël
INTRODUCTION
C'est l'histoire d'un mafieux qui va chez le psy. L 'histoire d'un Parrain aux pieds d'argile, sujet à des crises d'angoisse incompatibl es avec ses fonctions de meneur d'hommes. C'est l'histoire de…Mafia Blues (Analyze This), comédie sortie aux États-Unis en mars 1999, dans laquelle Robert de Niro s'a utoparodiait en gangster dépressif et pleurnichard. Les bonnes idées circulant vite da ns l'industrie du rêve, un argument semblable formait le postulat scénaristique d'une s érie intituléeLes Soprano, dont l'épisode pilote fut diffusé sur l'antenne de HBO d eux mois avant la sortie du film. En tête d'affiche, un second couteau du cinéma de genr e, James Gandolfini. Dans un cas comme dans l'autre, une même volonté de déconstruir e la figure mythique du mafieux italo-américain. L'opposition entre le cinéma, art « noble », et la télévision, supposée « impure », ne s'était peut-être jamais aussi clair ement incarnée. Pourtant, là où la satire d'Harold Ramis, amusante mais inconséquente, ne resta pas dans les annales, la série créée par David Chase sut s'imposer comme la « plus grande œuvre de la culture populaire américaine des vingt-cinq dernièr es années » – un constat critique émis par leNew York Timeségende, et inscrit en lettres d'or au frontispice de la l 1 Soprano. Auteur d'un concept malin et séduisant, David Chase donna en effet naissance, en huit ans et six saisons, à une série immense, tenta culaire, vertigineuse, qui riva l'Amérique, puis le monde, à son poste de télé. En tout, quatre-vingt-six épisodes écrits et tournés dans un luxe indécent en regard des habi tudes de production de la télé américaine (Chase et son équipe de scénaristes surd oués allant jusqu'à s'octroyer deux ans de réflexion entre certaines saisons) et d ans une liberté artistique totale, garantie par HBO. AvecLes Soprano, cette chaîne câblée américaine tenait le fleuron d'une politique de fiction ambitieuse qui redéfinit les standards de la télévision à la fin des années 1990 et au début des années 2000, et don t les autres représentantes se nommaientOz,Sex and the City,Six Feet Under,Band of Brothers,Deadwood,The Wire. Rétrospectivement, le succès desSopranod'autant plus ahurissant que apparaît Chase imposa sa vision et rafla la mise (5 Golden G lobes, 21 Emmy Awards, des millions d'adorateurs) en ne se refusant rien : lon gues plages de torpeur d'un récit comme en suspension, ancrage psychanalytique, débor dements oniriques, noirceur du ton, pessimisme du propos. Certes, la série avait a ussi quelques atouts dans sa manche pour conquérir le monde : des éclairs de vio lence froide à même de réjouir les inconditionnels duParrain ; un portrait de la société américaine dont la cau sticité n'avait rien à envier à celle desSimpson; un casting irréprochable ; une mise en scène élégante et impériale, alors jamais vue à la télévi sion. Autant d'éléments combinés qui, tous ensemble, avaient l'évidence du génie. La porte d'entrée la plus séduisante sur le monde d esSopranosans doute son est créateur même, David Chase, qui n'a jamais caché la part d'autobiographie et d'introspection à l'œuvre dans sa création. Allant jusqu'à indiquer à des journalistes avides de scoops que le portrait de la mère de Tony Soprano était modelé sur la sienne. Allant jusqu'à faire lireMadame Bovaryl'un de ses personnages, une à desperate housewife perdue dans ses chimères. Allant jusqu'à déclarer en substance, comme un Flaubert du New Jersey : « Tony Soprano, c 'est moi. » À la fin des années 1990, au moment où il démarche les chaînes pour vendre son histoire de mafia, Chase est un scénariste et produ cteur comblé. Les séries sur
lesquelles il a officié en tant qu'auteur ou produc teur (200 dollars plus les frais,Les Ailes du Destin,Bienvenue en Alaska) lui ont apporté succès, prestige, une position enviable dans l'industrie. Quelque chose pourtant m anque à ce cinéphile admirateur de Scorsese, de Fellini, et duChinatown de Polanski : n'avoir jamais raconté une histoire sur grand écran. « Je travaillais sur des séries po ur des networks. J'avais beaucoup de chance, je travaillais uniquement avec des gens trè s talentueux et sur des séries intéressantes. Mais j'étais insatisfait, je pensais que l'on pouvait atteindre un autre niveau. Et je ne voyais personne autour de moi vrai ment essayer. C'est alors que 2 David Lynch est arrivé avecTwin Peaks… »télévisuel de Lynch, non content L'ovni de trouer le ciel de la télé américaine en 1990, co nforte Chase dans l'idée que la télé peut aussi être un formidable terrain de jeu pour u n auteur un tant soit peu ambitieux. A v e cTwin Peakstélévision., David Lynch agissait en cinéaste passionné par la Chase, lui, conçoitLes Sopranohomme de télé amoureux du cinéma, en cinéaste en frustré qui chercherait à réaliser le film de ses r êves chaque dimanche soir sur le petit écran. Du début à la fin, sa série reste obsédée pa r le septième art, s'inscrivant dans un héritage scorsésien (« Je voulais surtout m'inté resser à la vie quotidienne de ces 3 mafieux. Manger, parler, conduire, ne rien faire, s e chambrer, ragoterqu'elle cite »), aussi révérencieusement qu'elle le dynamite. Chaque épisode est conçu comme un stand-alone, un petit film. Et pourtant la série apparaît comm e en deuil du cinéma. D'une certaine idée du cinéma en tout cas. Tony Sop rano est cet « homme qui se rêve 4 star de cinéma et qui se réveille, chaque matin, da ns une série télé ». Cette nostalgie du cinéma, il faudra peu d'épisodes pour le compren dre, est aussi pour Chase une nostalgie de l'enfance. S iLes Soprano prend son origine dans un fantasme cinéphile (cadr es extrêmement composés, clairs-obscurs, travail des acteurs sur l 'incarnation), c'est cependant la forme sérielle qui lui confèrein finegrandeur. La série de David Chase fait en effet sa figure d'aboutissement de deux décennies de recherc hes narratives entreprises par les 5 grandes séries américaines, deHill Street Blues àUrgences. C'est par l'observation minutieuse d'une infinité de détails, par la mémoir e commune que finissent par partager les personnages et le spectateur, que cett e description d'un quotidien d'apparence banale se mue sur la longueur en « gran d récit ». Pas un récit de fondation, pas un récit des origines, mais un récit crépusculaire, rongé par un violent désenchantement. Gorgé de vie, également – l'humour ravageur qui traverse l'œuvre de part en part en est la preuve la plus éclatante. Couvert d'éloges dès le début de sa diffusion,Les Soprano n'avançait pas pour autant avec l'assurance et la majesté épuisantes de s chefs-d'œuvre trop conscients de leur brio. Pleine de mauvais esprit, conçue par un auteur surdoué qui nourrit pas mal de mépris à l'endroit de ses contemporains, un homm e laconique estimant que la télévision est infestée par le « bla-bla » (en VO : « yak-yak »),Les Soprano fut une série mal élevée, insolente, sardonique, poil à gra tter. Sa splendeur se joue ailleurs, dans sa capacité à résoudre un tas de contradiction s en apparence insolubles : insuffler un mouvement d'une ampleur folle en décri vant le surplace d'une poignée d'êtres humains engoncés dans leurs habitudes ; fil mer un « Grand Roman américain » (dixitNorman Mailer) en observant une toute petite parce lle de territoire (le New Jersey, qui est, au même titre que Tony Soprano, le personn age principal de la série) ; partir d'une interrogation réactionnaire sur la perte des valeurs et d'unlamentole sur crépuscule des idoles (« Qu'est-il arrivé à Gary Co oper ? », question lancinante de la
série) pour aboutir à l'un des instantanés les plus saisissants des États-Unis en ces premières années du XXIe siècle, celles de George W. Bush et du 11-Septembre.
1 GÉNÉRIQUE Woke up this morning