Les téléfilms français

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Le téléfilm joue un rôle positif dans notre adaptation nécessaire et pourtant difficile à l'évolution rapide et saisissante de la société. Le téléfilm parle du passé récent de la société qui change si vite sous nos yeux. Il est presque le seul lieu qui donne à voir l'histoire sociale, la fin des mines, des industries, des ouvriers. Nous devrions être plus attentifs à ce qu'il nous dit sous les apparences de la facilité

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Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 38
EAN13 9782296478381
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Les téléfilms français

Nos contes initiatiques

Denis BRAHIMI






Les téléfilms français

Nos contes initiatiques



































































































































































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56877-8
EAN : 9782296568778

Nos contes initiatiques : les téléfilms français

La définition du téléfilm étant l’objet voire l’enjeu de tout cet essai de
réflexion, on ne saurait commencer par là. Cependant, on peut déjà apporter
quelque précision en explicitant le premier mot : pourquoi “nos” et qui est le
“nous” auquel il renvoie ?
Ce “nous” désigne les téléspectateurs français, amateurs de téléfilms non
moins français, ce qu’il ne faut évidemment pas prendre pour une
proclamation nationaliste, encore moins pour une provocation. Chacun en a
vu passer au moins quelques-uns sur le petit écran, surtout quand ils sont
annoncés comme des nouveautés de l’année, proposées pour la première fois
sur l’une des trois premières chaînes du PAF ou sur Arte. On peut en voir
d’autres sur des chaînes moins fréquentées (Direct 8, W9, NT1, NRJ 12,
Téva)... mais dont le rôle est justement de repasser des succès plus ou moins
avérés et jugés exploitables pendant ce qu’on estime être leur durée de vie,
plus ou moins une douzaine d’années.
Cette insistance sur le mot “français” peut paraître troublante, en notre
époque de mondialisation, et pour éviter tout soupçon de préjugé politique
ou idéologique, il faut évidemment s’en expliquer. Pourquoi le téléfilm est-il
un genre national, alors que si peu de productions culturelles le sont
aujourd’hui ? En fait la réponse est peut-être justement dans cette manière de
poser la question. Le téléfilm français, dont on verra bientôt une
cinquantaine d’exemples, semble avoir pour objet principal de combler
certains manques et de se substituer à des pratiques, à des enseignements ou
à des genres artistiques aujourd’hui disparus, parce que d’autres se sont
substitués à eux. La géographie et l’histoire de France y sont très présentes,
ainsi que la vie civique à la française, dans le cadre municipal et l’on dirait
bien que ces domaines ont été pris en charge par le téléfilm à partir du
constat que l’école s’en chargeait fort peu.
Son avantage par rapport à ce qui peut subsister de cet enseignement est
d’avoir une grande diffusion médiatique et de donner aux téléspectateurs
1
tous les plaisirs qu’ils attendent de la fiction . L’idée de départ est donc qu’il
existe en France une production de téléfilms principalement destinés aux


1
Onverra pourtant quelques cas où, sur un même sujet, le documentaire semble avoir été
préféré au téléfilm.

2
habitants de ce pays, où d’ailleurs l’action est toujours située ; prenant à la
3
lettre le mot d’ordre de décentralisation, le genre profite de cette belle
diversité des provinces françaises qui ne peuvent manquer d’apprécier la
mise en valeur de leurs traits originaux.
En ce sens, on pourrait dire que le téléfilm français prend la relève de ce
que Balzac appelait les “scènes de la vie de province”, mais avec des
intentions beaucoup moins critiques, et moins critiques aussi que celles de
Chabrol par exemple qui au sein de la Nouvelle Vague en avait pris le relais.
En ce sens, Chabrol est plus près de Balzac que du téléfilm parce qu’il
ignore la décentralisation positive, qui apparaît dans toute sa force une
trentaine d’années après la Nouvelle Vague. Le téléfilm français est un genre
très situé dans le temps, ce qui pose d’ailleurs, comme on le verra pour finir,
la question de son avenir. Après ces quelques réflexions sur ses
caractéristiques françaises et pour en alléger la suite, on désignera désormais
le téléfilm français par le sigleTVf, ou le f a un double sens puisqu’il
signifie à la fois film et français.

Ce n’est pas seulement pour la beauté des décors naturels, la qualité des
paysages, l’originalité de l’habitat rural ou urbain, que le TVf choisit très
explicitement de se passer dans telle ou telle région (naturellement Paris
n’est pas exclu pour autant). C’est aussi parce que la ville et la région sont
devenues les lieux d’une vie civique et d’une réflexion “citoyenne”
collective, désormais nourrie par la volonté d’aborder de façon détaillée ce
qui est senti comme primordial depuis une dizaine d’années : les problèmes
d’environnement. Autant on a en France le sentiment que la politique,
remise entre les mains de “ceux qui nous gouvernent”, échappe au simple
citoyen, autant la vie municipale intéresse les gens, leur paraît accessible, et
suscite facilement des vocations — notamment chez les femmes; de telle
sorte que s’est constituée la catégorie de ceux et de celles qui se désignent
eux-mêmes ou elles-mêmes comme “les élu(e)s”. Le TVf contribue
beaucoup à cet intérêt, représentant souvent des scènes de conseil municipal,
ou encore des rencontres de candidats avec leurs électeurs potentiels. On
assiste à des affrontements, parfois à des tentatives d’intervention de la part
d’autorités supérieures, mais on peut dire que globalement, la possibilité
d’intervenir dans la vie civique est montrée comme accessible et souhaitable,
et que toute action en ce sens est valorisée, comme signe d’une louable
énergie.


2
Il existe une catégorie de téléfilms qui se situent sur des terres exotiques et éloignées, telles
que l’île de la Réunion.
3
La loi Defferre sur la décentralisation est de mars 1982, mais il a fallu plusieurs années pour
la mettre en place. On peut penser que les résultats en sont acquis autour de l’an 2000, ce qui
est le moment où le téléfilm français commence à s’implanter avec succès sur le petit écran.

6

A cet égard, et s’agissant des lacunes que le TVF vient ici combler, ce
serait les insuffisances de l’instruction civique (ou de sa réception par des
élèves peu concernés) qui sont si l’on peut dire rattrapées par ce moyen.
Cependant il faut bien reconnaître que son action s’adresse surtout à une
population adulte, car les enfants et les adolescents regardent assez peu le
TVF, ayant d’autres spectacles qui leur sont spécifiquement destinés
(malheureusement, disent un certain nombre de philosophes de l’éducation,
défavorables à des spectacles ou lectures destinés spécifiquement aux
enfants).
En tout cas, s’agissant de l’instruction civique, il semble bien que le TVf
ait une intention pédagogique déclarée, de même qu’il se donne pour tâche
de préciser et d’éclairer certains points de l’histoire récente ou plus ancienne
— peut-être parce qu’ils sont mal connus et qu’on a voulu les occulter,
peutêtre parce qu’il faut lutter contre la tendance naturelle à l’oubli, mais aussi
parce qu’il est notoire que l’enseignement de l’histoire fait partie depuis des
décennies des disciplines sacrifiées. Sans jamais renoncer à la fiction, le TVf
s’appuie au contraire sur elle pour raconter aux Français l’histoire de leur
pays, à laquelle les plus anciens ont parfois participé et qui de toute manière
suscite chez un certain nombre de gens plus ou moins cultivés une très forte
curiosité. Le TVf prend en charge ce moment précis de l’histoire pour lequel
il existe des témoins encore vivants, mais sans doute pour peu de temps ; il
joue à la fois sur l’existence d’une mémoire et sur l’angoisse de la voir
disparaître définitivement. A cet égard, les années 2000-2010 représentent
un moment privilégié pour l’évocation de la Deuxième Guerre mondiale, et
l’on aura l’occasion de constater qu’elle est un sujet de prédilection pour le
TVf, qui insiste sur la dimension humaine et le rôle des individus, sans qu’il
lui soit besoin de forcer sur les émotions, de toute manière garanties. Il se
différencie par là des livres, revues et magazines qui sont souvent devenus le
lieu où s’expriment universitaires et spécialistes, mettant l’accent sur des
points d’érudition. Par rapport à ces savantes recherches, le TVf représente
une manière beaucoup plus populaire d’aborder les questions. On peut aller
jusqu’à penser qu’il joue le rôle d’une sorte d’ ”école du soir” ou de cours de
recyclage, l’agrément en plus (dont celui d’être dans son fauteuil fait
partie !)
Faut-il considérer qu’il en est de même pour l’exploitation de certains
grands textes littéraires, dans le cadre d’une production qui
incontestablement cherche à mettre en valeur cet aspect du patrimoine, ou à
en tirer parti. Des écrivains comme Victor Hugo, Alexandre Dumas ou
Maupassant sont certainement les piliers de la culture littéraire française —
mais plutôt celle des grands-parents ou des parents de la jeunesse actuelle, et
de la sienne beaucoup moins. Dans une perspective pédagogique, il est
certainement bon que ces œuvres soient évoquées et provoquent ici ou là des

7

souvenirs de lecture. Pour reprendre un mot ô combien controversé et à juste
titre, cela fait partie d’une certaine identité française, la moins contestable et
la plus facile à accepter ou à intégrer !
Cependant cette facilité même est leur limite et implique une déperdition
grave. Elle donne à croire que ces textes ont maintenant perdu ce qu’ils
pouvaient avoir à l’origine de polémique et de provocant, alors qu’il n’en est
rien, évidemment. De même que l’entreprise muséographique lorsqu’elle est
destinée au tourisme, l’entreprise télévisuelle opère sur le patrimoine une
neutralisation peut-être inévitable, quel que soit le succès du genre et la
tentation de s’y adonner pour les producteurs ou les réalisateurs en quête de
scénarios. Il y a là une sorte de garantiea priori,dont l’effet paradoxal est
que cette catégorie de TVf n’est pas la plus intéressante, dans la mesure où
on sait d’emblée qu’elle ne peut rien apporter de nouveau.
N’y a-t-il pas, dira-t-on, la possibilité de raccords avec la société
contemporaine ?Il est bien rare que le téléfilm patrimonial s’y risque,
considérant sans doute que les résultats sont forcément maladroits et que de
toute façon, ce n’est pas son rôle. L’héritage est ce qu’il est, dans le domaine
culturel il est défini par son caractère patrimonial et c’est pour cette raison
— non pour le renier, bien au contraire — qu’on ne l’a pas rangé ici dans les
catégories de TVf en cours de définition.

D’autres encore n’y figurent pas, pour la seule et même raison, qui est
d’avoir un objectif particulier, sans vocation artistique.
S’il en est ainsi, par exemple, pour la catégorie du TVf pornographique,
ce n’est pas pour des raisons morales, ni même pour son absence de projet
4
pédagogique car on peut discuter sur ce point. En fait le TVf
pornographique ne relève pas du genre TVf dont la définition est ici en
cours, d’une part parce qu’il n’a rien de spécifiquement français — d’où
l’importance qu’il y avait à poser ce critère d’entrée; et d’autre part parce
qu’il ne relève de rien d’autre que des exigences et procédés du genre
5
pornographique en général, totalement défini par sa finalité.
Il en est à peu près de même pour le TVf policier qui lui aussi appartient
au genre policier en général et ne cherche pas à utiliser les caractéristiques
6
spécifiques du TVf . Les traits qu’il en retient ne le rendent pas spécialement
intéressant car ils consistent dans le maintien de procédés canoniques


4
Nombreux sont ceux ou celles qui déclarent avoir fait leur éducation sexuelle par ce moyen.
5
D’où la naïveté qu’il y a à déplorer l’absence d’invention dont il fait preuve alors que seul
compte dans ce genre le recours à des effets garantis donc éprouvés.
6
Onverra pourtant plusieurs exemples de TVf et non des moindres, par exemple dans le
chapitre “Nos téléfilms de l’été”, qui mettent en œuvre une intrigue policière, mais elle est
surtout un prétexte à pénétrer dans un tissu social complexe où des faits plus ou moins
anciens ont été volontairement occultés.

8

concernant le développement des situations ou le caractère des personnages,
à un moment où dans le genre policier — romans ou films — c’est plutôt
l’écart par rapport à la norme qui est désormais prisé. Le TVf, dans cette
7
catégorie comme dans d’autres, ne recherche pas l’originalité des procédés ;
il ne correspond donc pas à la tendance qui fait actuellement l’intérêt
principal du genre policier : surprendre et dérouter le public.

L’utilisation de modèles déjà confirmés fait partie de ce qu’on pourrait
appeler les caractéristiques internes du TVf. Les inventorier ne dispense pas
de chercher à le définir aussi de l’extérieur, par comparaison avec ce dont il
est proche mais pourtant différent. Ce qui veut dire principalement que le
TVf ne doit pas être confondu avec les séries — risque d’autant plus grand
que celles-ci viennent de conquérir leur droit de cité: non seulement il est
maintenant admis qu’on peut les suivre avec un grand bonheur sans être taxé
de débilité mentale, mais il n’est pas rare que les critiques de cinéma
consentent à en dire quelques mots — pas davantage cependant !
De manière purement formelle, on dira que les séries sont beaucoup plus
longues que le TVf et qu’elles se poursuivent sur plusieurs années. De
manière générale, les séries comportent des dizaines d’épisodes, un nombre
qui peut aller jusqu’à cinquante et soixante dans certaines séries
8
américaines . Il est clair que le TVf n’atteint jamais des chiffres pareils, se
bornant à un découpage en trois, quatre ou cinq parties et se limitant le plus
souvent, comme un film, à la durée canonique d’une heure et demie.
Une seule catégorie, dont nous parlerons sous le titre : “Nos Téléfilms de
l’été” est programmée en fonction de sa longueur, chaque année, et par
chaque chaîne de TV qui s’estime tenue d’en présenter une à son public. Ces
TVf comportent forcément plusieurs épisodes, en moyenne un par semaine
pendant un bon mois. C’est le principe bien connu du feuilleton, ce qui ne
fait que renforcer l’idée d’une unité plus grande entre les épisodes que ce
n’est le cas dans les séries.
9
L’enchaînement ne peut se faire que dans un ordre chronologique , et il
lui faut respecter aussi un ordre logique dont l’absence serait ressentie
comme perturbante. Si les personnages n’avaient pas de cohérence
psychologique, l’action serait flottante car elle ne pourrait s’appuyer sur les
réactions qu’on attend d’eux. Cette attente ne fait d’ailleurs que mieux
mettre en valeur les effets de surprise et les revirements. Le TVf peut
découper une histoire ou une action en plusieurs moments, mais c’est
toujours du même petit monde qu’il s’agit, avec son histoire antérieure, son

7
Cetrait caractéristique du TVf sera souvent évoqué et illustré à partir des exemples qui
suivent.
8
Pour prendre un exemple connu,Six Feet Underen a comporté 63, de 2001 à 2005.
9
Quels que soient les retours en arrière nécessaires pour la clarté du récit.

9

évolution à suivre à travers la diversité des événements, et finalement la
résolution de conflits prévisibles dès le début.
Cependant la différence entre TVf et série n’est pas purement formelle,
elle tient aussi au but que chacun des deux genres se donne et il faut revenir
encore une fois au premier critère affirmé: pour le TVf, il s’agit
d’accompagner le public français dans son cheminement à travers des
réalités très actuelles (même s’il s’agit de la gestion des souvenirs et du
passé, c’est toujours dans le présent qu’elle doit être assumée); et pour cela il
s’emploie à évoquer ce que la majorité des spectateurs connaît le mieux,
mais il le fait sous une forme ludique qui le rend beaucoup moins pénible
que la réalité. Pour que le TVf puisse exercer sa fonction, non occulte mais
cependant cachée, il faut que les spectateurs puissent y croire, reconnaître les
lieux, les faits et se reconnaître eux-mêmes. C’est un tout autre plaisir que
dans les séries américaines qui, pour le public français du moins, jouent bien
davantage sur la différence. Les séries françaises, s’inspirant beaucoup des
américaines, produisent une sorte de brouillage entre différents types de
réception. On n’y trouve pas le même mélange subtil entre plaire et instruire
que Molière en son temps louait déjà et que les meilleurs TVf savent
parfaitement doser.
La référence à Molière rappelle que beaucoup de TVf se présentent
comme des comédies et obéissent à la même règle qui veut que tout
s’arrange pour le mieux au dénouement. Cependant, il y a un autre genre
littéraire qui, plus intimement et moins visiblement, peut être ici convoqué,
et il l’a été dès le titre de cet essai. C’est le conte, qui a fait longtemps partie
10
de la littérature orale, non le conte fantastique mais plutôt celui qu’on
appelle le conte initiatique et qui dans les sociétés traditionnelles jouait tout
à fait le même rôle que le TVf dans la société d’aujourd’hui. On sait ce
qu’initiatique veut dire. Il s’agit de permettre au lecteur, ici au spectateur, et
sans même qu’il s’en rende compte, de découvrir des aspects du monde qu’il
ignorait partiellement mais auquel il va nécessairement se trouver confronté
à un moment de sa vie s’il ne l’a déjà été. Il est donc essentiel qu’il se
familiarise avec eux plutôt que d’en avoir peur et de les rejeter d’emblée. Il
va pouvoir tirer profit à son usage de ce qui lui est dit et montré à propos de
personnages de fiction, parfois naïfs comme lui mais devenant peu à peu
plus avisés.
Le TVf comme conte initiatique aide à résoudre des questions
personnelles, d’ordre privé, souvent sentimental ou passionnel, mais
forcément en rapport avec un certain état de la société. Et c’est en cela qu’il
est très supérieur aux petits romans sentimentaux dont se nourrissaient les
âmes sensibles d’autrefois. La société y était présentée (d’ailleurs fort peu)


10
Mise par écrit par Charles Perrault, les frères Grimm etc.

10

comme éternelle, sans caractéristiques liées au moment historique ni à des
évolutions en cours. Ces évolutions sont au contraire ce qui intéresse le TVf
au premier chef, car c’est pour les suivre, les comprendre et savoir jusqu’à
quel point les accepter, que les spectateurs contemporains ont besoin d’être
aidés.
On dira évidemment que tout ce qu’on appelle les marivaudages,
c’est-àdire les incertitudes du cœur, ne datent pas d’aujourd’hui : aime-t-on ou pas
et qui aime-t-on, peut-on être sûr d’être aimé, n’est-on pas trompé etc. Mais
sur ce fond dont l’intérêt est d’ailleurs de prendre toujours des aspects
différents, les inventeurs de TVF (mot regroupant les producteurs, les
scénaristes, réalisateurs et autres conseillers) abordent des sujets beaucoup
plus contemporains, par exemple et pour s’en tenir à ce domaine de l’amour
et du mariage, la possibilité (ou la nécessité ?) de faire le deuil d’un premier
amour, si tendre et délicieux qu’il ait été, pour faire place à un second, plus
réfléchi et plus sûr, qui est celui de la maturité. Les démographes, les
sociologues, n’auront pas de peine à expliquer que c’est là un aspect tout à
fait normal des changements de comportement induits par l’allongement de
la vie et par l’entrée très tardive, parfois même refusée, dans un âge où le
mariage d’amour ne serait plus de saison. Sur une question comme celle-ci,
qu’on peut ranger de nos jours dans la très vaste catégorie des problèmes de
société, on voit très bien comment le TVf suggère des avancées et les
déculpabilise, sans pour autant les rendre obligatoires: après tout, on peut
aussi rester fidèle à un amour de jeunesse, si amour il est resté !
Le TVf n’est ni conservateur nia fortiori réactionnaire,mais il aborde
avec nuances et précautions les sujets de société, qui sont de toute façon des
sujets dits délicats. Car ils ne relèvent pas d’une doctrine “ne varietur” mais
sont plutôt un ensemble de cas particuliers à traiter au coup par coup; on
peut réaliser intuitivement à partir d’eux une moyenne, mais elle laisse à
chacun sa liberté de manœuvre pour réaliser des ajustements personnels.
C’est en cela que le TVf est encourageant et pédagogique. A cet égard, ce
qu’il montre est à l’inverse de ce qu’on voit le plus souvent dans des films
d’auteurs qui, eux, assument la singularité de ce qu’ils montrent et le
caractère exceptionnel de leurs personnages.
La “moyenne” à laquelle aboutit le TVf n’est pas tout à fait le parti pris
de s’en tenir d’emblée à une position modérée. Elle est plutôt le résultat
d’une démarche faite par tâtonnements et témoigne aussi d’une volonté de
ne pas enfermer le personnage ni le spectateur dans une attitude univoque.
Aussi faut-il réviser l’idée trop répandue que le TVf serait sommaire et
superficiel, à la différence du film qui traite son sujet de manière
approfondie. Ces deux types de spectacle se donnent une fonction très
différente : le film centre le sien sur un cas susceptible d’inspirer à lui seul
un ensemble complexe de sentiments, le TVf est en fait un composé dont les

11

apparences lisses sont la résultante de plusieurs cas regroupés et mixés, sous
le nom d’un personnage certes unique mais évitant soigneusement une trop
grande singularité.
Alors qu’il aborde toutes les grandes mutations qu’a connues la société
du 20e siècle, celles-là même que la plupart des téléspectateurs ont vécues
dans leur proximité, le TVf garde des apparences modestes, son but principal
étant justement de dédramatiser ces mutations : on pourrait dire qu’il s’agit,
dans les meilleurs exemples du genre, de voir jusqu’où on peut aller (ou
suggérer aux gens d’aller) sans qu’il en résulte de traumatisme grave. Mais
sans non plus limiter le champ des curiosités et des recherches, ce qui n’est
pas nécessaire puisque les cas extrêmes s’éliminent eux-mêmes, au profit de
cette “moyenne” qui s’élabore peu à peu.
On voit bien à partir de tout cela qu’il n’y a pas de définition préalable au
téléfilm et que nul ne s’avise de la donner. D’ailleurs il serait
contreperformant, ou pour le moins inutile, de prévenir les spectateurs de la
manière dont ils vont être pris en main. Ce serait gâcher leur plaisir que de
leur imposer d’emblée un pacte: celui-ci est d’autant plus fort qu’il reste
implicite et non dit.
Mais s’il fallait une preuve que le TVf existe comme un monde en soi et
qu’il a su conquérir son autonomie dans le paysage audiovisuel, on pourrait
la trouver dans le fait que ce genre est mis en œuvre par des réalisateurs et
11
des acteursqui en sont spécialistes — sans exclusive évidemment.
On verra la récurrence des acteurs dans la cinquantaine de TVf choisis
pour cet essai de caractérisation. Et ce, alors même que les réalisateurs ne
réutilisent pas forcément l’image d’eux donnée par un ou des TVf
précédents. Cet effet de suivi est bien connu au cinéma, au point que les
acteurs en arrivent à se plaindre d’être enfermés dans une certaine image
d’eux-mêmes dont ils n’ont pas réussi à se débarrasser et qui les empêche de
se renouveler. Etant moins marqués, sans doute moins connus aussi, les
acteurs de téléfilms peuvent changer de personnage assez facilement; au
point qu’un même personnage peut être représenté par deux acteurs
différents dans les épisodes successifs d’un téléfilm qui en comporte
plusieurs. C’est l’indice d’une plasticité propre au genre, dont l’un des
charmes est de donner l’impression qu’il n’est contraignant pour personne,
et qu’au niveau modeste où il se situe, il peut compter sur la complicité du
spectateur, qui se sent un peu “de la famille”.
On verra que pour l’essentiel, sur une bonne décennie, les TVf n’utilisent
guère qu’une ou deux dizaines d’acteurs principaux. Les réalisateurs
euxmêmes n’excèdent guère ce chiffre-là si l’on veut parler de ceux qui se sont


11
A entendre au féminin comme au masculin.

12

12
spécialisés dans le genre et en ont plusieursà leur actif. Quelques-uns des
acteurs (et davantage les actrices, évidemment) finissent par être connus;
d’autres le sont indépendamment du TVf, pour leur rôles ailleurs, au théâtre
ou au cinéma. Les réalisateurs le sont beaucoup moins, mais ce relatif
anonymat convient tout à fait au genre, qui est loin de fonder son succès sur
la mise en valeur de personnalités singulières. Un peu comme le conte
traditionnel dont on l’a précédemment rapproché, le TVf n’a pas vraiment
besoin qu’on lui assigne un auteur. Faut-il penser que de part et d’autre de la
littérature écrite, propre à la “galaxie Gutenberg”, la littérature orale
d’autrefois et le téléfilm d’aujourd’hui créent un rapport direct avec le
public, sans la médiation d’un auteur dont la signature serait le fait
essentiel ?
L’auteur est celui qui assume le rôle de prisme déformant et informant la
réalité. Naturellement on sait bien que cette réalité ne réside nulle part en
elle-même et qu’elle est toujours mise en forme. Pour autant, il est
intéressant qu’un public aime l’impression de la ressentir directement, quoi
que signifie ce mot. Et c’est le propre d’un public populaire que d’exprimer
les choses ainsi, en dépit des mises en garde savantes contre l’illusion de
réalité.
La question se pose alors de savoir ce qu’est un public populaire dans la
France d’aujourd’hui. On peut, pour la restreindre, essayer de préciser au
moins un peu, par identification avec les personnages qu’on leur montre, qui
sont les téléspectateurs visés par le TVf. Incontestablement, ils appartiennent
aux classes moyennes, et si l’on peut dire en redoublant ce mot, à la partie
moyenne des classes moyennes. Ce qui n’exclut pas quelques incursions
vers le haut et vers le bas, mais avec prudence et pour des raisons que tout le
monde jugera bonnes: les classes moyennes d’aujourd’hui sont souvent
venues du “peuple d’en bas” qui est à l’origine de leur histoire familiale. Les
nouveaux princes que rencontrent parfois les bergères d’aujourd’hui sont des
patrons ou des cadres de haut niveau dont certains sont heureusement
dépourvus de morgue et de mépris. Le TVf va de pair avec une vision
13
démocratique du monde, qu’il reflète sous une forme “bien tempérée”.


12
Plusieurs, c’est peu dire. Acteurs et réalisateurs figurent souvent au générique de deux films
par an. Dans le même mois de mars 2011, deux TVf de Laurent Heynemann sortent en même
temps sur le petit écran : dans la catégorie “Ceux qui font l’histoire”,Accusé Mendès France
sur France 2; et dans la catégorie “Notre histoire”, LeRoi, l’écureuil et la couleuvre sur
France 3.
13
Au sens duClavier bien tempéréde Bach, où l’instrument est accordé de manière à sonner
juste dans toutes les tonalités.

13

L’année 2010 (quelques exemples)

L’année 2010 peut largement fournir de quoi apprécier la diversité d’une
production dont le problème sera plutôt de savoir si elle n’en présente pas
moins quelque forme d’unité. Les TVf de l’année, pour leur première sortie,
sont donnés à voir sur les principales chaînes, y compris Arte, à un moment
privilégié, après les informations de vingt heures, en début de soirée.
L’avenir seul dira lesquels d’entre eux ont eu assez de succès pour devenir
des classiques du genre dans le meilleur des cas, ou au moins pour être
rediffusés.
Il est impossible de prendre un exemple dans chaque catégorie, car le
genre en comporte une bonne dizaine, qu’il s’agisse de problèmes de société,
de vie familiale, de sujets historiques etc.
Le point de départ dans l’année 2010 consistera donc surtout à montrer
les grands écarts au sein du genre TVf, en faisant se succéder des œuvres
dont on voit au premier regard qu’elles n’ont rien de commun, même si on
évite de les enfermer d’emblée dans des jugements de valeur, qui comportent
forcément une part de subjectivité. On verra donc deux œuvres qui ont
plusieurs raisons de passer pour éminentes, deux autres beaucoup plus
modestes, où l’on peut voir le tout-venant de cette production, et une enfin
sur le grand sujet de notre époque: comment vivre (et mourir) dans nos
banlieues.
S’agissant des deux premières, elle sont aussi différentes que possible
dans leur style. LesVivants et les mortssont une très grande fresque épique
tirée par Gérard Mordillat de son roman du même nom et recouvrant une
double histoire collective : le naufrage de l’industrie française et l’évolution
de la classe (ou ex-classe) ouvrière qui s’ensuit.Mademoiselle Drotévoque
en un seul épisode une histoire extrêmement dense, un peu énigmatique et
centrée sur un seul personnage comme son titre l’indique, bien qu’immergée
dans l’histoire de la deuxième Guerre Mondiale.
Dans la catégorie des TVf plus modestes, qui s’attachent à présenter un
seul problème de vie collective ou privée,Coup de chaleurévoque la vie
municipale autour d’un problème climatique, tandis que Desmots d’amour
aborde un sujet à la fois médical et tragique, la maladie d’Alzheimer.
Le Troisième jourenfin raconte à la fois les espoirs de réinsertion d’un
jeune homme d’origine immigrée et sa mort tragique qui — si le
conditionnel en la matière avait un sens — aurait pu être évitée.

Ces cinq exemples parus en quelques mois montrent que les champs
d’investigation du TVf sont en droit illimités, non seulement parce que la vie
collective de la société française est un immense répertoire de problèmes
passés et présents mais parce que les sentiments et les passions des gens sont
aussi constants que sujets à variations.

Une question sous-jacente pourrait être de se demander si en cette année
2010, le genre TVf est au meilleur de lui-même ou si au contraire on peut
s’autoriser à y détecter des formes de détournement ou de déclin. Mais il
vaut mieux se réserver d’y revenir en conclusion, après avoir parcouru une
douzaine de catégories au sein du genre et une cinquantaine de TVf répartis
sur la dernière décennie.

Coup de chaleurde Christophe Barraud
Il y a au moins deux raisons d’ouvrir la série par cette œuvre modeste qui
a suscité fort peu de commentaires. Ce n’est certainement pas le TVf qui
s’est inscrit dans la mémoire du plus grand nombre de spectateurs, et il est
même probable que beaucoup de ceux qui l’ont vu l’ont à peu près oublié. Et
ce malgré la présence d’au moins deux bons acteurs qui sont parmi les
favoris des TVf : dans la catégorie jeune ou encore jeune Bruno Wolkowitch
(dont on aura beaucoup l’occasion de reparler à propos des téléfilms de ces
dix dernières années); dans la catégorie homme mûr non séducteur mais
capable d’assumer des responsabilités importantes et d’affirmer sa présence
grâce à une belle voix grave de baryton, Etienne Chicot.
Pourquoi donc choisir ce TVf prioritairement? C’est qu’il permet de
définir l’un des domaines que le genre se donne à explorer, alors même qu’il
reste exceptionnel (et d’autant plus remarquable, comme on le verra) de le
trouver dans d’autres œuvres de fiction.Coup de chaleurmanifeste la
volonté de montrer des gens occupés à la gestion de la vie collective de
l’endroit où ils se trouvent implantés. IIs font face à des difficultés plus ou
moins passagères néanmoins graves en tant qu’ “élus” locaux ou
responsables à divers titres dans la cité, et ils ont pour tâche de les résoudre
au mieux, dans l’intérêt général, en dépit des clivages politiques qui
accroissent la difficulté.
Une crise temporaire puisque due à la chaleur et à la sécheresse, mais
lourde de conséquences angoissantes, secoue une ville petite ou moyenne
qui pourrait être n’importe où en France et n’importe laquelle, parmi celles
qui sont retenues presque chaque jour et pour quelque raison particulière que
ce soit par les informations télévisées. L’originalité est donc que cette ville
est montrée d’emblée non à travers les petites turpitudes privées de ses
habitants (adultères colportés par les cancans, jalousies et rivalités etc.) mais

16

comme lieu collectif dont les affaires sont gérées par des organismes
supposés compétents : une préfecture et/ou une sous-préfecture représentant
l’Etat, une mairie et un conseil municipal issus de la population locale,
quelques experts requis par ces administrations officielles en cas de besoin.
On apprend très vite que le maire est un élu du parti d’opposition, ce qui
n’a rien d’exceptionnel, et donne lieu à quelques belles empoignades. Mais
les appartenances politiques des uns et des autres ne sont pas précisées, et
pas vraiment identifiables. On peut y voir une précaution du réalisateur,
comme dans le fait que la ville n’est pas localisée géographiquement avec
précision. Mais il s’agit surtout de montrer une ville tout à fait ordinaire,
comme beaucoup de villes moyennes en France, à la fois très proches de leur
environnement rural mais souvent en difficulté avec le monde paysan qui y
survit tant bien que mal et déploie à l’égard des organismes urbains une
violente agressivité.
A cet égard il semble bien que les scénaristes — ils sont deux, Chantal de
Rudder et Olivier Marvaud — soient assez choqués par certains
comportements des paysans et n’aient pas d’affinités avec eux (c’est une
litote !)Mais le TVf n’en montre pas moins, ici comme ailleurs, le désir
d’être nuancé et de ne pas se fixer sur des cas particuliers, ou plutôt, selon
son procédé habituel, de montrer que ces cas sont démentis par d’autres de
sens inverse : le père de la sous-préfète est à la fois un paysan et un homme
raisonnable, à la recherche d’arrangements; mais son fils est une sorte de
brute hystérique, à la tête d’un petit groupe effrayant et fanatisé. Cependant
le problème qui se pose est montré comme bien réel, la culture principale de
la région étant le maïs dont on sait qu’il exige beaucoup d’eau.
Cette représentation est celle qui l’emporte dans les TVf: il y a des
méchants, ici le maire et les paysans, en revanche il y a aussi des bons, et
parmi eux surtout des femmes: c’est la tendance de notre époque que de
vouloir l’affirmer, et peut-être que la scénariste Chantal de Rudder y est pour
quelque chose. En tout cas, la vision féministe apparaît dans quelques-unes
des femmes qu’on a l’occasion de voir de plus près: la sous-préfète, sa
fidèle secrétaire ou adjointe, la géologue préposée au service de l’eau, source
souterraine, fleuve local, bassin de réserve etc. Deux de ces femmes sont des
énarques, ce qui agace prodigieusement Monsieur le Maire, encore un
clivage dont il est intéressant de montrer les effets sur le terrain.
Avec des moyens simples, le TVf réussit assez bien à introduire dans ce
contexte une composante sentimentale et une relation amoureuse,
indispensables pour soutenir la fiction. Le directeur de la centrale nucléaire
voisine a lui aussi besoin de beaucoup d’eau pour la faire fonctionner.
Cependant, après avoir rudement campé sur ses positions, il se rallie à l’avis
des deux femmes vaillantes qui tentent de gérer la situation et s’engage dans

17

une relation amoureuse avec la géologue, une mère célibataire (ou
divorcée ?)
C’est d’ailleurs un trait remarquable de cette histoire que presque tous les
personnages sont montrés comme partagés entre vie professionnelle et vie
personnelle, le public et le privé — une représentation qui correspond sans
doute à l’idée que se font d’eux-mêmes la majorité des spectateurs, dont on
postule qu’ils appartiennent à une certaine France moyenne, le concept étant
assez vaste pour englober quiconque accepte l’idée d’en faire partie. Et
naturellement les bons, surtout les bonnes, sont ceux et celles qui savent
trouver l’équilibre entre ces deux parties ou aspects de leur vie, ce qui est
tout à leur honneur, car les obstacles ne manquent pas. Malgré quelques
sacrifices inévitables, le constat porté par le TVf est plutôt optimiste : dans la
société française contemporaine, on a appris qu’il faut vivre avec cette
partition, et que c’est la modeste grandeur de celles et de ceux qui font
tourner la machine que de ne pas remettre sa nécessité en question.
Le film multiplie les exemples (forcément pédagogiques) de ces
arrangements et conciliations qu’on peut gérer à force de souplesse et
d’inventivité. C’est ainsi que la géologue, ayant recruté pour garder ses
enfants un baby-sitter un peu marginal, le loge finalement chez elle pour
l’aider à supporter la canicule, et il apparaît que l’un comme l’autre trouvent
à la fois plaisir et avantage dans cette nouvelle situation. Pendant ce
tempslà, la sous-préfète aux prises avec les paysans (le milieu d’où elle vient)
parvient à tenir bon contre eux sur les principes républicains mais en
accordant à son père quelques concessions en faveur des agriculteurs arrêtés
pour actes de violence. Et ainsi de suite...
Il est à la fois tentant et un peu trop facile de caricaturer la vision
(d’aucuns diront: trop optimiste) que donne un tel TVf. Celui-ci prête le
flanc à la critique parce qu’il ne dépasse pas le réalisme appuyé sur des
stéréotypes. Pour autant, il n’est ni stupide ni déshonorant, et certainement
susceptible d’être utile à des Parisiens qui connaissent mal la France telle
qu’elle y est montrée.

La comparaison avec un “vrai” film d’auteur vient forcément à l’esprit
puisque ce film existe, depuis qu’il est sorti en 1993. On veut parler de
l’œuvre réalisée par Eric Rohmer sous un titre original :L’arbre, le maire et
la médiathèque.Il n’est pas sûr que ce film ait connu un grand succès public,
malgré le soutien d’excellent(e)s critiques comme Claude-Marie Trémois.
Son originalité même, qui apparaît très bien dans le titre, ne pouvait que
désarçonner. Mais il est très intéressant qu’un cinéaste à l’esprit original
comme Rohmer ait senti qu’il y avait là un sujet à peu près inédit et riche de
possibilités.

18

Dans ce film, comme dans le TVf réalisé dix-sept ans après, l’un des
personnages principaux est le maire d’une commune, ici un petit village de
Vendée. Ayant reçu une subvention du Ministère de la Culture, cet élu veut
équiper son village d’une médiathèque ; mais de manière assez attendue, son
projet soulève une opposition dont le principal représentant est l’instituteur,
de tendance très écologique, pour qui c’est la nature qui passe avant tout.
Parmi les grandes trouvailles caractéristiques de Rohmer, il y a l’idée
d’inclure l’histoire de ce projet et des remous qu’il soulève dans une
réflexion sur le hasard, prenant la forme d’une leçon de grammaire
consacrée par l’instituteur aux “propositions subordonnées circonstancielles
de condition”.
Un autre aspect délectable du film tient au rôle qu’y joue
14
l’incroyablement drôle Arielle Dombasle, qui découvre l’existence de la
salade sur pied et offre aux vaches des bouquets de persil. Rohmer, qui aime
le paradoxe et l’inattendu, tire son sujet, minime, de politique locale, dans le
sens de l’humour et d’une réflexion à la manière de Diderot dansJacques le
fataliste. Il est tout à fait évident qu’un TVf commeCoup de chaleurest loin
de telles ambitions! Ce qui était en 1993 un sujet de film extrêmement
original, traité par son réalisateur avec toutes sortes de ravissantes
inventions, devient en 2010 un TVf qui, d’une manière dont ou pourrait
s’étonner, n’a pas perdu son originalité, mais qui, si l’on ose dire, est traité
de telle sorte que cela ne se voit pas, alors que le film de Rohmer assumait
son caractère gentiment provocateur. Il y a une sorte de contradiction entre
ce qu’on attend d’un TVf et l’originalité fondamentale d’un réalisateur
toujours surprenant. Le bon côté de ce constat consiste à dire que le TVf est
parfois plus original qu’on ne le croyait en ce sens qu’il n’hésite pas à
aborder des sujets rarement traités. Sa caractéristique est de le faire en
montrant comment ces sujets sont liés à notre vie quotidienne la plus banale
et en sont la matière même. Il reprend son bien aux informations télévisées,
qui certes font leur place aux faits divers et au travail de ceux qui doivent en
gérer les effets, mais de manière purement factuelle, en affectant parfois une
sympathie de pure convention pour les victimes. Le TVf en revanche anime
ce riche matériau en donnant des caractères aux personnages et en montrant
les enjeux de leurs affrontements. DansCoup de chaleur, les personnages
sont crédibles quoiqu’un peu stéréotypés: maire borné, sous-préfète
inexpérimentée...
Il est probable que pour certains spectateurs, la canicule vue à l’échelon
local a paru un sujet un peu mince et trop dépourvu de l’intimité favorable
aux sentiments. Il n’en reste pas moins que le sujet était à la fois intéressant

14
Cette actrice supposée élitiste ne cesse de participer à des téléfilms et y excelle en général.
DansFrangines Lesde Laurence Katrian (2002), elle joue de manière très malicieuse avec
une certaine image d’elle-même donnée dans les médias.

19

et fidèle à une certaine idée que le TVf se fait de lui-même. A cet égard et
mis à part un cinéaste pionnier comme Rohmer, il a le mérite de s’intéresser
à des sujets peu souvent abordés, que ce soit dans les documentaires ou dans
la fiction.

Mademoiselle Drotde Christian Faure
Ce TVf pourrait passer pour un démenti complet de ce qui vient d’être dit
à propos du précédent. C’est-à-dire qu’à propos d’un sujet tout à fait connu
et ressassé, il propose une approche très personnelle, singulière voire un peu
mystérieuse — s’agissant du personnage principal, Mademoiselle Drot. Ce
rôle est remarquablement joué par l’actrice Louise Monot, qui en fait une
création personnelle, qu’on aurait bien du mal à ranger dans quelque
stéréotype que ce soit.
Ce sujet, que nul ne peut plus ignorer désormais, et qui donne même à
certains l’impression d’être surexploité par les médias, est l’histoire des juifs
en France pendant la guerre et de leur déportation, sur fond historique où se
mélangent les actes de résistance à l’ennemi nazi et la collaboration
officiellement soutenue par le gouvernement du Général Pétain. Les grands
moments de cet épisode particulièrement tragique de l’histoire récente sont
un certain nombre de “rafles” destinées à envoyer les juifs en camps de
concentration, et parmi elles la tristement célèbre rafle du Vél’d’hiv (16-17
juillet 1942).
De tout cela il est constamment question dansMademoiselle Drot, et on
serait tenté de dire que c’est même l’unique et insoutenable question, si
toutefois la perspective du réalisateur n’entraînait une sorte de déplacement
apparent de la focalisation. Le centre d’intérêt se trouve placé ici non dans
les faits eux-mêmes et leur récit mais sur le rapport entre quelques
personnages, principalement Mademoiselle Drot et Antoinette Treives, la
jeune femme juive qui l’a prise à son service, et qui est incarnée de manière
admirable, absolument bouleversante, par Mélanie Bernier. Il est impossible
de dire ce qu’il en serait de ce TVf s’il n’était joué par les deux grandes
actrices qui incarnent leur évolution; les deux jeunes femmes, d’abord
confrontées, sont bientôt unies par une indicible forme d’affection. D’autant
que leur relation, concrètement, se borne à quelques faits, la gouvernante
Mademoiselle Drot agissant en employée fidèle à l’égard de ses patrons, le
jeune couple Treives, quels que soient dans un premier temps ses sentiments
plutôt hostiles à leur égard. Et cette fidélité indéfectible va jusqu’au-delà de
la mort de la jeune femme, Antoinette, qui ne reviendra pas de sa
déportation.
L’essentiel porte donc sur l’aspect non factuel de leur relation. Ce qui
s’établit progressivement entre elles est lié aussi bien à la complexité

20

psychologique et affective de Mademoiselle Drot qu’à la personnalité
lumineuse d’Antoinette, une créature exquise, tout à la fois frivole et
profonde et dont la délicatesse d’âme et de cœur fait qu’elle n’a pas besoin
de parole pour entrer en communication. L’histoire est celle de deux jeunes
femmes qui sont à l’opposé l’une de l’autre, tant il est vrai que mademoiselle
Drot est rigide, sombre et renfermée — et le TVf explique de façon claire
d’où lui vient ce caractère-là. Mais ce contraste entre elles deux est aussi la
raison d’être de leur profonde complémentarité et de cette sorte d’osmose
silencieuse qui s’établit entre elles deux.
Propos assez éloigné de ce qu’on attend d’un téléfilm, et qui est
évidemment d’un tout autre ordre que le sujet exploité dans Coupde
chaleur,l’exemple précédent.
La première évidence est donc qu’il n’y a pas, pour le genre TVf, de
modèle canonique, ni de domaines ni de procédés obligés. L’essentiel
pourrait bien être de mettre le spectateur sur la piste d’un sens qu’il lui
appartient en partie de découvrir, mais sans jamais chercher à l’égarer ni à le
piéger. Mademoiselle Drot, par le milieu d’où elle vient et par l’éducation
qu’elle a reçue, est l’incarnation d’un catholicisme austère et rigoureux,
encore très intolérant à l’égard des autres religions lorsque commence
l’action du TVf, en 1938. La question qui se pose est alors assez simple:
comment pourra-t-elle concilier ses exigences et ses valeurs morales avec la
manière de vivre dans le milieu riche, frivole et joyeux des Treives, amis de
l’art et du raffinement comme on peut l’être parmi les jeunes gens de la
haute société à laquelle ils appartiennent. La réponse est aussi claire que la
question, même si elle n’est jamais explicitée par la taciturne et un peu
énigmatique gouvernante: elle se prend peu à peu à aimer cette famille, et
en tout cas à aimer Antoinette (puis son enfant), quels que soient les sens à
donner au mot amour. La qualité de ce téléfilm est donc d’être clair sous des
apparences mystérieuses et vice versa, conduisant par là le TVf là où, à tort
sans doute, on ne l’attendait pas.
Et pourtant, à y bien réfléchir, on peut soutenir aussi que sa forme
convient parfaitement à un tel propos. L’aspect “modèle réduit” du TVf par
rapport aux films qu’on peut voir en salle peut être pris comme une
incitation à pratiquer l’ellipse et à éviter les développements narratifs ou
démonstratifs de l’action. De celle-ci on voit très peu dansMademoiselle
Drot, et cette absence se fait au profit d’une concentration sur d’autres
aspects. Dans un cas comme celui-ci, la modestie habituelle au TVf est
respectée s’agissant de la place accordée à la représentation des événements.
Mais il se trouve qu’elle contribue à la qualité de ses effets, qui doivent
beaucoup au caractère presque allusif conféré à certains épisodes par leur
brièveté.

21

Il en est ainsi par exemple de la belle histoire d’amour vécue par
mademoiselle Drot lorsqu’elle accompagne Antoinette enceinte dans sa fuite
en France libre. Cette jeune femme austère vit une liaison passionnelle, en
tout cas érotique, aussi intense qu’inattendue, avec un taxidermiste local
incarné par ce grand acteur favori du genre TVf qu’est Bernard Yerlès.
Quelques images suffisent pour suggérer la plénitude physique et affective
qu’apportent à chacun d’eux leurs rencontres, et peut-être y a-t-il là une
allusion à la parenthèse enchantée montrée par le filmLe Train(avec Romy
15
Schneider et Jean-Louis Trintignant) d’après le roman de Simenon.
Leur histoire restera brève, à la fois parce qu’il meurt et parce qu’elle
revient à Paris avec Antoinette, qu’elle ne peut imaginer de laisser partir
seule. Il y a quelque chose de racinien dans cette façon de dire sans discours
qu’on s’aime et qu’on se quitte. Et ce rapprochement n’a rien d’excessif car
le TVf est aussi apte que n’importe quel film à dire la tragédie, partout
présente dans un sujet comme celui-là, qui marie artistiquement l’ombre et la
lumière au profit d’une émotion contenue.
Pour autant, c’est aussi un TVf où l’on peut trouver, comme dans
beaucoup d’autres — et l’on aura bien des occasions de voir à quel point
c’est un sujet récurrent — une réflexion sur la filiation, ici sur le rapport,
donné comme le fondement de toute vie, entre la mère et l’enfant.
Mademoiselle Drottraite le sujet de manière audacieuse, montrant comment
l’enfant d’Antoinette se substitue dans l’amour maternel de la gouvernante à
celui qu’elle a mis au monde après avoir été violée par un oncle odieux. Elle
est tout à fait incapable d’aimer le petit être qui est pourtant son propre
enfant, et cette incapacité tragique lui est rappelée chaque fois qu’elle va le
voir chez les religieuses qui au contraire se sont attachées à lui. En revanche,
elle a aidé Antoinette à mettre son enfant au monde en déployant pour cela
une incroyable énergie, et depuis lors le considère comme le sien. L’enfant
est celui qu’on aime, cela pourrait presque passer pour la célèbre parabole
16
que Bertolt Brecht a traitée de manière si différente, et c’est un propos
qu’on ne s’attendrait pas à trouver de la part d’une jeune femme élevée dans
toutes les rigueurs du catholicisme. Mais ce TVf tout en finesse ne manque
pas de préciser un point important: lorsqu’Antoinette est morte et que
Mademoiselle Drot dit : “je reste” pour se consacrer à l’enfant, elle n’entend
pas capter à son profit l’amour filial; c’est au contraire, dit-elle, pour lui
transmettre jour après jour l’amour de sa mère disparue, en lui racontant à
quel point elle était une merveilleuse et exquise personne.
La conjonction d’un contexte historique précis — ici celui de la
Deuxième Guerre mondiale — et d’un problème à la fois anthropologique et

15
On sait que cette histoire se passe pendant la débâcle, lorsque les gens fuient vers le centre
et le sud de la France pour échapper à l’invasion allemande.
16
VoirLe Cercle de craie caucasien(1945-1949)

22

sociétal, le rapport de la mère à l’enfant, est un aspect fréquent du genre TVf
qui, comme le faitMademoiselle Drot, y ajoute souvent un troisième champ
d’exploration, celui des êtres vus individuellement, dans le caractère qui leur
est propre. Du général au particulier et vice versa, c’est ainsi que le tissu
téléfilmique se construit, cherchant un équilibre entre ces éléments de
manière parfois un peu trop visible et maladroite, mais ce n’est évidemment
pas le cas ici. La réussite de ce TVf viendrait plutôt de la parfaite osmose
entre ses composants, du fait que tous se trouvent réabsorbés dans les deux
principaux personnages féminins. Ainsi s’explique la densité dont ceux-ci
sont pourvus, sous une forme lumineuse chez Antoinette et beaucoup plus
obscure chez mademoiselle Drot. Elles sont les deux versants d’un même
monde, des douleurs et des joies qui s’y rencontrent.
Antoinette incarne la grande bourgeoisie juive d’avant-guerre,
merveilleuse d’élégance, de délicatesse et de générosité. Mademoiselle Drot
vient du catholicisme rigoureux et antisémite de cette même avant-guerre,
son apparence reste celle que lui a conférée l’héritage idéologique de la
bourgeoisie “Vieille France “, et ce n’en est pas moins là-dessous que par la
grâce d’Antoinette, son cœur va se gonfler de sentiments nouveaux.
La stylisation opérée par le TVf, sans aller jusqu’à une symbolisation,
permet une communication rapide et visible entre le macrocosme sociétal et
le microcosme individuel: il en est ainsi lorsque ce genre est porté au
meilleur de lui-même.

Les Vivants et les mortsde Gérard Mordillat
AprèsMademoiselle Drot, on se déplace ici à l’autre extrémité du genre
TVf : là où le précédent exprimait toute une vision historique et poétique du
monde en un seul épisode peu chargé d’action, surgissent au contraire, avec
Les Vivants et les morts,une foule d’événements et de personnages dont les
grandes et petites misères se répandent dans un grand pan d’histoire sociale
récente, sinon contemporaine. Pas moins d’une cinquantaine de personnages,
de quoi remplir les 825 pages d’un roman du même auteur qui est à la fois
écrivain et cinéaste, et de quoi donner matière à huit épisodes de ce que
certains journaux ont appelé une série, en raison même de cette longueur et
de cette abondance. Mieux vaut pourtant parler de téléfilm, (sans accorder
trop d’importance à ce problème de définition) du fait que les épisodes
s’enchaînent chronologiquement pour raconter une seule et même histoire,
celle d’une entreprise française, appelée fictivement la Kos, que ses
employés ne peuvent arracher à une fermeture définitive en dépit des risques
énormes qu’ils prennent pour tenter de la maintenir en vie.
La Kos est une usine de fibre plastique, qui est rachetée par des capitaux
américains dont l’origine et le cheminement restent plus ou moins obscurs,

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mais les effets inéluctables. Cette tragédie sociale dont les exemples se sont
multipliés depuis un certain nombre d’années, est montrée du point de vue
des ouvriers qui s’acharnent à vouloir sauver leur entreprise, en s’appuyant
sur les syndicats à dire vrai bien peu efficaces, et parfois en les débordant.
Le matériau ne manquait pas à Gérard Mordillat pour retracer cette histoire,
mais plutôt que de s’appuyer sur une enquête précise pour dévoiler ce que la
version officielle a falsifié ou occulté, le réalisateur a choisi le style d’une
sorte d’épopée qui charrie dans son flot émotions et sentiments. Le modèle
est à chercher non du côté des films de dénonciation de l’italien Francesco
Rosi mais bien davantage dansGerminal, lessouvenirs de Zola ayant été
réactivés par le film qu’en a tiré Claude Berry. Cependant, à d’autres égards,
comme on va le voir, c’est aussi un anti-Germinal(le film et non le livre) et
il n’est pas interdit de penser que de cette confrontation, le TVf sort gagnant.
La comparaison permet d’ailleurs d’apprécier l’évolution de la classe
17
ouvrière en France, quitte à souligner une permanence dans ce que le
langage marxiste (mais pas seulement lui) appelle légitimement une
exploitation. Les personnages de Mordillat ressemblent — ou presque ? — à
n’importe quels Français de la classe moyenne et on n’a pas l’idée de les
désigner du nom de “prolétaires” qui de toute manière est désormais vieilli.
Mais c’est justement pour cela que l’injustice dont ils sont victimes semble
inconcevable avant même d’être inacceptable. Il y a là un paradoxe de la fin
du 20e siècle qui rend d’autant plus nécessaire le travail d’un réalisateur
scandalisé par l’impuissance ou la résignation générale devant des faits
récurrents (licenciements, plans de sauvetage, délocalisations et fermetures
d’usine) dont on s’étonne, en effet, qu’ils ne provoquent pas une révolte plus
violente et plus générale.
La position de Gérard Mordillat, qui a beaucoup parlé de son TVf et du
projet sur lequel il reposait, est que les médias français et notamment le
cinéma représentent fort peu le monde ouvrier, dont l’une des difficultés
d’être, et de survivre, viendrait de cette trop faible visibilité. Ce qu’il dit
moins clairement mais qu’on comprend pourtant à voir la manière dont il a
traité le sujet, concerne les conditions nécessaires pour que ce monde-là soit
mieux représenté, d’une manière plus convaincante — et c’est justement là
que le genre TVf se montre particulièrement utile, et efficace. C’est en effet
un genre particulièrement apte, comme on l’a déjà dit, à mêler le collectif à
des aspects ou des personnages particuliers et à représenter la vie des gens
dans son mélange d’activités professionnelles et de problèmes privés,
sentiments, émotions, passions etc.

17
Leroman de Zola date de 1884 mais l’action se situe plus tôt, à la fin du Second Empire
(1867)
Le roman de Gérard Mordillat date de 2005 ; on peut penser que l’action se situe au début des
années 2000 ; elle dure plusieurs années.

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