Maurice Nadeau Le chemin de la vie

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Maurice Nadeau Le chemin de la vie Rappelons que tu as publié Extension du domaine de la lutte, [le] premier roman [de Michel Houellebecq]. Qu'estce qui t'a décidé ? J'y ai trouvé quelque chose d'un peu nouveau : il parlait des cadres. À ce moment-là, il travaillait au Sénat, où il s'occupait d'informatique. Il parlait de ce qu'il connaissait. Il m'a dit : « Vous avez publié Perec, vous devez me publier. » À quoi j'ai répondu : « Écoutez, d'abord vous n'êtes pas Perec, et puis Perec, il n'est pas devenu célèbre du jour au lendemain, il l'est devenu surtout après sa mort, et vous, vous n'êtes pas encore mort... » Cette anecdote me fait penser à son dernier livre, La Carte et le Territoire : il se voit découpé en morceaux, il y a là un grand masochisme. À l'époque il était question de textes qu'il avait rassemblés pour le roman qu'il me proposait. Je perdais beaucoup d'argent avec les jeunes que je publiais, je me disais : encore un qui va me coûter ; j'hésitais, j'attendais. Je lui avais fait remarquer : « C'est quand même curieux de venir me voir, vous avez déjà un éditeur (la maison où sa femme travaillait), pourquoi vous ne lui donnez pas votre texte ? » Non, c'est moi qu'il voulait. (Maintenant beaucoup de gens se vantent de me l'avoir envoyé...) J'avais peur de ne pas pouvoir tenir le coup financièrement ; je n'ai jamais eu beaucoup d'argent devant moi, j'en perds encore aujourd'hui. Alors, j'hésitais, j'hésitais.

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Date de parution 15 juillet 2011
Nombre de lectures 15
Langue Français

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Maurice Nadeau Le chemin de la vie

Rappelons que tu as publié Extension du domaine de la lutte, [le] premier roman [de Michel Houellebecq]. Qu'estce qui t'a décidé ? J'y ai trouvé quelque chose d'un peu nouveau : il parlait des cadres. À ce moment-là, il travaillait au Sénat, où il s'occupait d'informatique. Il parlait de ce qu'il connaissait. Il m'a dit : « Vous avez publié Perec, vous devez me publier. » À quoi j'ai répondu : « Écoutez, d'abord vous n'êtes pas Perec, et puis Perec, il n'est pas devenu célèbre du jour au lendemain, il l'est devenu surtout après sa mort, et vous, vous n'êtes pas encore mort... » Cette anecdote me fait penser à son dernier livre, La Carte et le Territoire : il se voit découpé en morceaux, il y a là un grand masochisme. À l'époque il était question de textes qu'il avait rassemblés pour le roman qu'il me proposait. Je perdais beaucoup d'argent avec les jeunes que je publiais, je me disais : encore un qui va me coûter ; j'hésitais, j'attendais. Je lui avais fait remarquer : « C'est quand même curieux de venir me voir, vous avez déjà un éditeur (la maison où sa femme travaillait), pourquoi vous ne lui donnez pas votre texte ? » Non, c'est moi qu'il voulait. (Maintenant beaucoup de gens se vantent de me l'avoir envoyé...) J'avais peur de ne pas pouvoir tenir le coup financièrement ; je n'ai jamais eu beaucoup d'argent devant moi, j'en perds encore aujourd'hui. Alors, j'hésitais, j'hésitais. Sa femme est venue me trouver : « Vous n'avez pas honte de ne pas le publier, c'est un chef-d'oeuvre ! » Au bout de trois mois je me décide. Et puis l'auteur me paraissait sympathique, il me racontait de grandes histoires philosophiques. Il me disait : « Moi, ce sera Perec, ou, je ne sais pas, Thomas Mann. » Il me plaisait. Je me disais : c'est un type qui a de l'ambition, c'est très bien, ça va l'aider à se faire connaître.

Il a obtenu cette année le Goncourt. Considères-tu que c'est une oeuvre construite ? Que penses-tu de La Carte et le Territoire ? La Carte et le Territoire m'a laissé perplexe, comme les précédents d'ailleurs. Ce que j'y trouve, c'est beaucoup d'habileté ; il sait raconter des histoires, dans un style plat, sobre, qu'au fond je ne déteste pas ; il fuit l'emphase, le beau style... ça me va. Maintenant, ce que je regrette de ne pas trouver, c'est la mise en cause de l'auteur.

Hier, je relisais le livre d'Hannah Arendt sur Benjamin ; elle y remarque qu'il a une certaine conception du livre, pas de la littérature en général mais du livre. Benjamin pense qu'il y a le sujet du livre et la vérité intérieure de l'auteur, de sorte que cette vérité doit arriver à percer à travers le sujet. Alors, il dit : les livres passent ou reviennent à cause du sujet, mais les livres importants, les oeuvres importantes reviennent à cause de la vérité de l'auteur. Par exemple, si on relit Montaigne ce n'est pas par intérêt pour le sujet de ses écrits, mais parce qu'il y a là un homme qui parle, une vie intérieure, enfin quelque chose comme la vérité, la vérité d'une oeuvre.

Hélas, je ne perçois rien de tel dans La Carte et le Territoire, j'y trouve des sujets intéressants, rigolos, mais un peu faciles quand même, plutôt à la mode : aller contre tout, trouver que la vie est mal faite, etc. Mais où est cette vérité dont parle Benjamin ? Je dois donner un peu l'air de cracher dans la soupe, puisque je l'ai publié. Houellebecq a commencé par s'intéresser à la science-fiction, à Lovecraft, et on retrouve ça dans La Possibilité d'une île... Mais c'est un bricoleur, à mon avis. Un bricoleur qui a du talent et dont le souci est d'apparaître, de se faire connaître. Ses livres ne marchant pas comme il le souhaitait, il a fait de la chansonnette, ça n'a pas très bien marché non plus, alors il donne dans le cinéma, son film est un échec. Au fond, il doit être très malheureux et chercher une porte de sortie ; le Goncourt est-il la bonne sortie?...

Dans La Carte et le Territoire il y a un point, à mon avis, central : la relation entre le fils et le père. Le père veut mourir, la mère s'est suicidée, et le fils dit, avec un certain humour, qu'avoir ses deux parents suicidés le mettrait « dans une position inconfortable ». Là, il y a tout de même une manière de parler de la mort sans emphase, intéressante, non ? Je suis d'accord. Il met même sa propre mort en scène, d'une façon épouvantable, difficile à supporter... Mais suivre le fil de cette histoire, ce n'est pas possi-ble ! Ce ne serait pas forcément un défaut : il y a l'histoire de Jed Martin, il y a la sienne, mais l'histoire de la police, qu'est-ce qu'elle vient faire là-dedans ? C'est d'ailleurs le seul corps social qu'il n'attaque pas. C'est très curieux cet éloge de la police, alors que ce pauvre Picasso en prend pour son grade, et de façon bête. Il raconte des histoires qui ne tiennent pas debout mais elles impressionnent. Je crois qu'il cherche à impressionner et à plaire de tous les côtés, et il sait qu'on plaît en montrant qu'on est contre. C'est la mode actuelle, il la suit, c'est un auteur à la mode.

Que signifie pour toi l'acte même de lire ? À l'école du village, j'ai appris à lire dans les ouvrages scolaires. Les vraies lecrendre tures viennent plus tard, quand on est à Paris, quand on vise un peu plus haut, qu'on est plus exigeant dans les lectures. Je ne sais plus trop ce que je lisais vers douze, treize ans, des poètes sûrement, Baudelaire. Ses poèmes n'étaient pas tout à fait à ma portée, mais ça m'impressionnait beaucoup, ça me touchait. Je crois que c'est banal, tout le monde est passé par là : Les Fleurs du Mal, le titre était suffisamment sulfureux pour m'attirer. Rimbaud, c'est venu beaucoup plus tard, juste avant les surréalistes, j'étais déjà à Saint-Cloud. À l'école normale de Châlons-sur-Marne, le directeur m'avait confié la responsabilité de la bibliothèque, ce qui a fait que je passais mon temps à lire, bien sûr les auteurs dont on parlait, dont les professeurs parlaient, mais aussi les autres. Zola n'était pas forcément au programme des écoles primaires, c'était plutôt Balzac. J'ai lu à peu près tout, enfin, à peu près tout le XIXe siècle. Je suis resté trois ans à l'école normale, j'ai eu le temps de lire. Pendant que les autres avaient par exemple les corvées de jardinage, moi je me réfugiais dans la bibliothèque. Il faut dire que le directeur m'avait pris en sympathie, il m'avait choisi pour les discours de réception célébrant son anniversaire (il revenait de la guerre de 14). Bref, j'avais de la plume... Au lieu de faire les rédactions, comme tout le monde, sur les bancs de l'étude, moi, je me levais tôt le matin, je quittais le dortoir, et j'allais dans une salle où j'étais tranquille, où j'avais tout mon temps pour écrire. J'avais de bons résultats. Souvent, le professeur me citait, lisait ma prose, j'étais très fier.

Et dans l'initiation à cet univers romanesque du XIXe siècle, te souviens-tu de l'écrivain par lequel tu as commencé ? Je crois que c'est Balzac, mais j'étais déjà à la bibliothèque de l'école normale. J'ai lu tout Balzac...

Entrer ainsi pleinement dans l'univers d'un auteur, en lisant tous ses livres, est-ce une méthode de lecture que tu recommandes ? Absolument. Cette lecture de Balzac a d'ailleurs fait que plus tard j'ai préfacé un volume de ses OEuvres complètes. Bien sûr il y avait chez lui des ouvrages qui m'intéressaient plus que d'autres, les aventures de Lucien de Rubempré par exemple. Ça m'a ouvert un monde, car le monde des petits commerçants par exemple, je connaissais vaguement, pas celui du journalisme. Balzac m'a impressionné par la façon dont il montrait qu'on pouvait compte d'une pièce de théâtre en étant en complicité soit avec le metteur en scène, soit avec l'auteur. Je trouvais ça immoral, mais Balzac est souvent immoral. Puis il y eut Zola bien sûr, un peu hors des normes : Zola, on ne le lisait pas à l'école, ce n'était pas un auteur recommandé ni recommandable. Il y avait les poètes. Lamartine évidemment, et puis on finit toujours par tomber sur Victor Hugo, celui qui a osé dire « Napoléon le Petit », c'est très impressionnant et ça donne une idée aussi de ce qu'un poète reconnu, un écrivain peut faire dans la vie politique, le rôle qu'il peut jouer. Il m'a toujours intéressé. Il a eu du courage. Il est passé par différentes étapes, mais le plus admirable, c'est son opposition à Napoléon III.

C'est surtout cela que je vois dans la lecture : cette possibilité miraculeuse de sortir de la petite vie, celle qu'on nous impose, et de se trouver tout d'un coup dans des mondes qu'on n'imaginait pas, où on se trouve bien, où on se trouve mal, mais on se trouve ailleurs. C'est toujours un monde beaucoup plus intéressant que le sien propre. Voilà pourquoi je me suis toujours adonné à la lecture, pourquoi c'est mon occupation principale, encore aujourd'hui.

Penses-tu que cette entrée en littérature avec les grands romanciers du XIXe siècle a constitué un socle pour aborder d'autres littératures ? Les oeuvres qui m'ont intéressé ensuite sont celles qui précédaient. Pas celles du XVIIe siècle, qu'on rabâchait, Racine, Corneille, on savait ça par coeur, mais celles du XVIIIe, qui restaient un peu dans l'ombre. C'est curieux, on vous parlait de ces gens extraordinaires qui s'appelaient Diderot ou Voltaire, et finalement, on n'avait que des petites histoires à leur propos. C'est vrai, cette vie incroyable de Voltaire, mais Candide, même si ce n'est pas un livre qui vous bouleverse, c'est déjà une écriture, une façon d'ouvrir les portes ou les fenêtres qui fait qu'on sort de son petit monde à soi... Ensuite, je suis allé jusqu'à publier Sade, à l'époque où il était encore interdit. Il est devenu un maître pour moi, grâce à Pascal Pia, c'est surtout lui qui m'a fait découvrir une littérature que je ne connaissais pas, qui m'a aussi appris beaucoup de choses, une façon de vivre qui n'est pas la mienne, une façon de vivre un peu fantasmagorique dans des milieux que je ne connaîtrai jamais.

Éditeur mythique, critique, directeur La Quinzaine littéraire, ancien juré Renaudot et écrivain, Maurice Nadeau vient d'avoir cent ans. Ce passeur de talents fit connaître Beckett, Sciascia, Gombrowicz, Cioran et Lawrence Durrell. Il publia - entre autres - Miller, Barthes, Foucault, Sarraute, Butor et révéla de petits jeunes tels Perec, Rinaldi, Obaldia et Houellebecq. Tantôt partial, voire injuste (il est permis de ne pas être d'accord avec ses propos sur Camus, ou ce qu'il pense aujourd'hui de Houellebecq), Maurice Nadeau fait l'unanimité dans la profession. Son courage d'éditeur donnant la priorité à la qualité du catalogue plutôt qu'à sa rentabilité (qui oserait l'imiter, à l'heure où les chiffres l'emportent sur les lettres ?) fait de lui une figure emblématique. « Lire, c'est vivre au plus près de soi-même », nous enseigne le « patron » au cours de conversations avec Laure Adler pour France-Culture, augmentées d'entretiens inédits. Quatre textes critiques sur Henri Calet, Baudelaire, Balzac et Malcolm Lowry complètent ce document capital. (Éditions Verdier, 160 p., 16 €)