Récits et fictions dans la société contemporaine

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268 pages
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Description

De tout temps, en tous lieux et dans toutes les sociétés, le récit est présent : il a une fonction d'échange et est en même temps l'enjeu d'une communication ; les histoires ont le pouvoir de constituer une réalité. A côté des discours politiques, d'autres "récits" sociaux (concernant consciences, croyances et identités, pratiques et procédures du travail, habitudes) ou des créations artistiques à succès (qui expriment rêves, désirs et phobies) jouent aussi un très grand rôle et méritent d'être analysés scientifiquement.

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Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 58
EAN13 9782296469259
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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RÉCITS ET FICTIONS
DANS LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE



















L’édition de ce livre est appuyée par une subvention
du CR 14 « Sociologie de la Communication, de la Connaissance
et de la Culture » de l’Association Internationale de Sociologie






















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56397-1
EAN : 9782296563971

Sous la direction de
Christiana Constantopoulou



RÉCITS ET FICTIONS

DANS LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE

















Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la
dominante reste universitaire, la collectionLogiques Sociales entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.

Dernières parutions

Raphaële VANCON,Enseigner la musique : un défi, 2011.
Fred DERVIN,Les identités des couples interculturels. En finir vraiment avec la
culture?, 2011.
Christian GUINCHARD,Logiques du dénuement. Réflexions sociologiques sur
la pauvreté et le temps, 2011.
Jérôme DUBOIS (sous la dir. de),Les usages sociaux du théâtre en dehors du
théâtre, 2011.
Isabelle PAPIEAU,La culture excentrique, de Michael Jackson à Tim Burton,
2011.
Aziz JELLAB,Les étudiants en quête d’université.Une expérience scolaire sous
tensions,2011.
Odile MERCKLING,Femmes de l’immigration dans le travail précaire,
2011.
Vanessa BOLEGUIN,La Réunion : une jeunesse tiraillée entre tradition et
modernité. Les 16-30 ans au chômage, 2011.
Maurice MAUVIEL,L’histoire du concept de culture,2011.
Emmanuel AMOUGOU,Sciences sociales et patrimoines, 2011.
Gérard REGNAULT,Les mondes sociaux des petites et très petites
entreprises, 2011.
Brigitte LESTRADE,Travail et précarité. Les « Working poor » en Europe,
2011.

Les auteurs

Argumentaire

1) “Propagandes”

SO M M A I R E

Pierre Bouvier
Storytelling, récit, proximité et fausse conscience

Raul-Enrique Rojo
L’ armée argentine supposée accoucheuse
de la patrie : story-telling militaire ?

Svetlana Dimitrova
Rester dans l’espace intellectuel après 1989.
Une posture autobiographique

Daniela Roventa-Frumusani, Adriana Stefanel
Identité narrative et identité discursive
des femmes politiques roumaines

2) Récits au quotidien

Olivier Chantraine
Performance d’un récit et espace public à l’université :
analyse d’un cas dans le cadre des nouvelles procédures
universitaires d’évaluation

7

11

19

29

45

61

87

6

Récits et Fictions dans la Société Contemporaine

Marianna Psilla, Maria Chalevelaki
Mise en récit d’un événement pré-électoral
et sa construction à travers la presse écrite

Marie-Chantal Doucet
Travailler sur soi par le récit, une sociologie
de la connaissance subjective

Gaëtan Absil, Chantal Vandoorne,
Laurence Fond-Harmant
L’ écriturede nous, autobiographie collective contre
les ictions sociales de stigmate

3) Légendes, imaginaires, ictions

Aurore Van de Winkel
Du storytelling à story victim : quand le récit
se retourne contre l’organisation

Fiorenza Gamba
Imago mundi : à propos des récits contemporains

Marina d’Amato
Les nouveaux mythes du fantastique

Christiana Constantopoulou
Récits apocalyptiques et imaginaire contemporain

Le “syndrome narratif”!

95

121

151

177

207

223

245

265

Les auteurs

Gaëtan Absil,Historien et Anthropologue de la Communication,
Chercheur au sein de l’APES-Université de Liège
Pierre Bouvier,Professeur Émérite Paris Ouest Nanterre,
Chercheur au Laboratoire d’Anthropologie des Institutions et des
Organisations Sociales LAIOS /EHESS, Paris
Maria Chalevelaki,Post-Doctorante à l’Université Panteion des
Sciences Sociales et Politiques, Département de Communication,
Médias et Culture, Athènes

Olivier Chantraine,Professeur des Sciences de l’Information et
de la Communication à L’Université Charles de Gaulle Lille 3,
(Membre de GÉRIICO–Lille3), Secrétaire général du CR14 de l’AIS

Christiana (Chryssoula) Constantopoulou,Professeure à
l’Université Panteion des Sciences Sociales et Politiques, Département de
Sociologie - Athènes. Présidente du CR 14 de l’AIS (2006-2010 &
2010-2014), Membre du Bureau de l’AISLF (1996-2000, 2000-2004
& 2008-2012)

Marina D’Amato,Professeure de Sociologie, Université Rome 3

Svetlana Dimitrova,Docteure en sociologie, Institut de Recherche
Interdisciplinaire sur les Enjeux Sociaux (IRIS), EHESS, Paris
Marie-Chantal Doucet,Professeure - Faculté des Sciences Humaines,
École de Travail Social, Université du Québec à Montréal (UQÀM)
Laurence Fond-Harmant,Docteure en Sociologie,Centre de
Recherche Public-Santé, Luxembourg
Fiorenza Gamba,Professeure Agrégée, Département de
Communication et Recherche Sociale, Université Sapienza, Rome, Trésorière
du CR14 de l’AIS

8

Récits et Fictions dans la Société Contemporaine

Marianna Psilla,Professeure en Communication Politique,
Université Panteion des Sciences Sociales et Politiques, Département de
Communication, Médias et Culture, Athènes

Raul-Enrique Rojo,Professeur-Chercheur, Département de
Sociologie, Université Fédérale du Rio-Grande-do-Sul, Porto Alegre

Daniela Roventa-Frumusani,Profeseure, Université de Bucarest,
Faculté de Journalisme et Sciences de la Communication
Adriana Stefanel,Université de Bucarest, Faculté de Journalisme
et Sciences de la Communication
Chantal Vandoorne,Spécialiste en Sciences de l’Éducation et en
Promotion de la Santé APES-Université de Liège
Aurore Van de Winkel,Maître de Conférences aux Facultés
Universitaires Notre Dame de la Paix de Namur, Collaboratrice
Scientiique de l’Institut Langage & Communication, de l’Université
Catholique de Louvain

Or, au même moment, dans la vieille Europe endormie sous
la raison et la mesure, la mythologie reparaît, en tant
quediscours authentique. Voici que s’éclaire la gémellité de ces
retrouvailles. Le pont d’Euler et le pont de vaisseaux sur l’Hellespont
sous la tempête, le complexe de Listing ou Maxwell et le dédale de
la Crète. Il est vrai que Leibniz, déjà, proto-inventeur de la
nouvelle science, disait, à temps et contre-temps, qu’ il fallait écouter
les racontars des bonnes femmes.

Michel Serres Discours et parcours
(Cl.Lévi-Strauss « L’Identité »)

Argumentaire

Le récit est présent dans tous les temps, dans tous les lieux,
dans toutes les sociétés (il commence avec l’histoire de l’humanité
et il « est là » comme la vie !) ; il peut être supporté par le langage
1
articulé, oral (même banal ) ou écrit, par l’image, ixe ou mobile,
par le geste et par le mélange ordonné de toutes les substances ;
international, transhistorique, transculturel, le récit est présent
dans le mythe, la légende, la fable, le conte, la nouvelle, la rumeur,
l’épopée, l’histoire, la tragédie, le drame, la comédie, le cinéma,
les comics, le fait politique, le fait divers, la conversation ; il a une
fonction d’échange et est en même temps l’enjeu d’une
communication ;les histoires ont le pouvoir de constituer la réalité; et
com2
me l’expliquait R. Barthes , le problème n’est pas d’introspecter les
motifs du narrateur ni les efets que la narration produit sur le
lecteur ; le problème est de décrirele codeà travers lequel narrateur
et lecteur sont signifiés le long du récit lui-même. Dans ce sens,
l’auteur n’est pas celui qui invente les plus belles histoires, mais
celui qui maîtrise le mieux le code dont il partage l’usage avec les
auditeurs. Cette « maîtrise du code » ressemble à la rhétorique : la
rhétorique est un art de persuader, qui doit s’appuyer, pour fonder
des raisonnements croyables, sur les « endoxa » (sur ce qu’une
3
société considère comme allant de soi) .
Certes, la « subjectivité » est toujours là ensemble avec le
référentiel du social : c’est la représentation sociale faite d’imaginaire,
de processus cognitifs, de constructions intellectuelles, d’images,

1
Voir dans ce sens h. BulotLa conversation banale : représentations d’une sociabilité
quotidienne,L’Harmattan, Paris 2011, qui montre que « le banal » façonne nos échanges
quotidiens.
2
R. BarthesIntroduction à l’analyse structurale des récits,Communications, Seuil, Paris,
1981, (Communications, 8, 1966).
3
Voir dans ce sens, P. Bourdieu,La Distinction. Critique sociale du jugement,Les éditions
de minuit, Paris, 1979, p. 549.

12

Récits et Fictions dans la Société Contemporaine

d’afects et de croyances ; en ce sens, il existe un ensemble
destéréotypesqui ne sont que la saturation de l’information dans la
répétition du discours social, dont les propos renvoient à un intérieur
commun ; d’habitude la « narration » coïncide avec le système de
représentations sociales de l’audience ; même dans un cas
contraire, tout sujet essaie de réduire l’écart entre l’information qu’il
re4
çoit et sa propre attitude (comme le soulignait L. Festingerdans
sa théorie de dissonance cognitive) : ainsi, des stratégies sont mises
à l’œuvre justement pour ne pas ébranler le système de croyances.
S’il s’agit d’étudier un langage culturel, l’analyse est immédiatement
sensible à ses implications idéologiques : un texte c’est une parole
qui renvoie à un code, c’est une performance qui renvoie à une
compétence et à un « sens » (qui renvoie souvent à un autre temps
ou lieu) nécessaire pour « lire » le récit. Il s’agit de ladimension
sociale de tout texte.
5
Pour P. Ricoeurla fonction mimétique du récit pose un
problème parallèle à celui de la référence métaphorique ; Ricoeur
distingue trois sens du termemimésis: a) le renvoi à la précompréhension
familière qu’on a de l’ordre de l’action, b) l’entrée dans le royaume
de la iction et enin c) la coniguration nouvelle par le moyen de la
iction de l’ordre pré-compris de l’action (et c’est par ce dernier sens
que l’intrigue rejoint la référence métaphorique) : tandis que la
description métaphorique règne plutôt dans le champ des valeurs
sensorielles, pathétiques, esthétiques et axiologiques, (qui font du monde
un monde habitable), la fonction mimétique des récits s’exerce de
préférence dans le champ de l’action et de ses valeurs temporelles. De
6
même (selon Ricoeur ), l’idéologie et l’utopie sont complémentaires,
non plus seulement en raison de leur parallélisme, mais en raison
de leurs échanges mutuels : nous avons toujours besoin d’utopie,
dans sa fonction fondamentale de contestation et de projection dans
un ailleurs radical, ainsi que d’idéologie pour donner une «
identité narrative » à une communauté historique (c’est pour cela que la
question d’« identité » est devenue l’un des points de ixation de la
conscience occidentale !).

4
L.FestingerA theory of cognitive dissonance,Evanston, IL : Row & Peterson, N.Y.,
1957.
5
P. RicoeurTemps et récit (t. I)Seuil, Paris, 1983.
6
—,Du texte à l’action, Essais d’herméneutique, II,Seuil, Paris, 1986.

Argumentaire

13

7
G. Genetteexplore les divers aspects d’unescience du narratif
qu’il tente de mettre en place, à savoir la « narratologie » ; Il se penche
sur la classiication des genres et sur la transtextualité, c’est-à-dire les
rapports des textes les uns envers les autres. De même, il s’intéresse à
l’entour du texte, à tout ce qui l’accompagne et le fait exister en tant
qu’objet accessible, la présentation éditoriale et les divers textes de
commentaire, le « paratexte ». Pour Genette,l’histoire, la narration et
le récit sont des parties distinctes où le récit permet l’approche de leur
8
logiqueconsidère que le récit. Dans ce sens aussi, U. Ecocontient
ses interprétations possibles (même si l’histoire reste inachevée ou
ambiguë).
Les théoriciens du récit distinguent entre « story » et « plot »,
« fabula » et « sujet », « histoire » et « récits ». Tout de même, il existe
pratiquement une confusion assez fréquente entre le « véritable récit »
(narration), l’échange d’anecdotes, le témoignage et la fiction, l’
9
« histoire » et le rapport d’activité: cette confusion serait due (selon
10
Ch. Salmon) au fait que le « storytelling » contemporain constitue
uneréponse à la crise du sensdans les organisations ainsi qu’unoutil
de propagande et une arme de désinformation(ce qui serait à l’origine
de la « banalisation » sociale du concept).
Depuis quelques années l’analyse des « textes » et des « récits »
devient de plus en plus imposante en sociologie (R. Barthes y a joué
bien sûr un grand rôle) ; si bien que Ch. Salmon (2007) a parlé
de « tournant narratif » des sciences sociales (en y voyant un piège
pour l’analyse puisque le « mythique » et le « réel » y serait
diicilement discernables dans les divers discours). Il s’agit là d’une
préoccupation sociologique assez vieille maintenant (la distance que doit
prendre le sociologue par rapport à l’« objet » étudié). Néanmoins,
la « vigilance » ne devrait pas exclure le « mythe » de l’analyse : le réel
est justement « déini » par le symbolique et chaque société (même

7
Voir surtout :Figures I, Éditions du Seuil, collection Tel Quel, Paris, 1966,Figures II,
Éditions du Seuil, collection Tel Quel, Paris, 1969,Figures III, Éditions du Seuil,
collection Poétique, Paris, 1972,Figures IV, Éditions du Seuil, collection Poétique, Paris, 1999,
Figures V, Éditions du Seuil, collection Poétique, Paris, 2002, etPalimpsestes, La
littérature au second degré, Éditions du Seuil, collection Essais, Paris, 1982.
8
Eco U.Les limites de l’herméneutique(traduction en grec), Gnosi Athènes 1993.
9
Voir dans ce sens, Ch. SalmonStorytelling, la machine à fabriquer des histoires et à
formater les esprits,La Découverte, Paris, 2007.
10
Op. cit. note 8.

14

Récits et Fictions dans la Société Contemporaine

notre société « globale ») raconte son vécu et imagine son « futur ».
Ces « histoires racontées » jouent sur plusieurs registres :
comprendre, expliquer, ambitionner, créer ou satisfaire des besoins, se
projeter, balancer et même rêver (le rêve étant socialement important
et non pas seulement du point de vue psychanalytique –comme l’a
11
si bien montré L.V. homas). Même les fantasmes sont importants
puisqu’ils structurent notre inconscient et sous-tendent nos
comportements quotidiens.
Si l’on passe pour quelques instants à côté des diverses déinitions
(des théoriciens du récit, ou des contestataires de l’omniprésence des
« récits » en tant que « storytellings »), pour venir au
questionnement sociologique, on constate qu’efectivement,il y a une grande
part de iction dans la « reproduction » (la narration) de la réalité
contemporaine :iction des événements iltrés par les médias, iction
des images et de personnages qui leur doivent leur existence, déroute
de l’imaginaire. Le récit s’ordonne autour de quelques images
emblématiques semblables aux instantanés de nos albums de photos ou
de nos boîtes de diapositives. Lafonction ictionnelleest au cœur des
groupes sociaux ; en même temps, l’ordre social actuel craint aussi
le désengagement, la délation des émotions et des motivations, la
fuite dans le « hors champ », la déconnection, la désertion ; il faut
pour cela non seulement « conduire » les conduites mais également
les inspirer et les mobiliser émotionnellement ; aujourd’hui on fait
12
dela consommation, le seul rapport au mondeSalmon )! (Ch.A
chaque époque ses histoires: pourtant il ne suit pas de reconnaître
l’importance des récits (ceci peut être un « axiome » sociologique), il
faut aussi s’occuper de les repérer, ensuite de les analyser par rapport
à la réalité qu’ils s’apprêtent à exprimer ; c’est ce que les auteurs de ce
livre essayent de faire, chacun dans son domaine spéciique ; les 12
études de cas des récits contemporains constituent l’intérêt
sociologique de ce volume.
Dans les pages qui suivent sont analysées des « histoires
racontées » dans la société contemporaine (où les idées et les thèmes
divers « jouent » dans le cadre d’un code plus ou moins commun,

11
Voir L. V. homas,Civilisation et Divagations,Payot, 1979,Fantasmes au
quotidien,Méridiens, Paris, 1984,Anthropologie des Obsessions,L’Harmattan, Paris, 1988.
12
Salmon Ch.Storytelling, saison I, chroniques du monde contemporain,Les prairies
ordinaires, Paris, 2009.

Argumentaire

15

celui de la dite « société globale ») ; par le biais des « nouvelles
technologies » de l’information et de la culture de masse «
hollywoodienne » (où le grand rôle est jouè par l’industrie culturelle) les
thèmes des histoires (politiques, médiatiques, scientiiques, techniques,
légendaires ou ictionnelles) de la société « postmoderne » sont
presque universels et mondialement « reconnaissables ».

La première partie de ce recueil, se consacre
auxreprésentations politiquesque propagandes civiles et militaires, bio- (tels
graphies, discours journalistiques) ; la deuxième partie se réfère
auxrécits concernant les divers aspects du quotidien contemporain
(gestion, presse, science, santé) ; enin, la troisième partie,
concerne leshistoires ictionnellesdes interprétations de la quoti- (tant
dienneté en train de se dire ou de s’imaginer que des créations
artistiques -c.à.d. les « fabulations » qui mettent en mouvement
un réseau d’associations élémentaires, appelant à une dynamique
originelle et profonde -et plaisent même aux gens sophistiquées
qui y retrouvent la pureté de l’épopée primitive, traduite en termes
d’actualité).

Plus précisément, les auteurs essayent d’élucider les points
suivants :
La propagande colonialiste se trouve-t-elle toujours au
fondement de la culture occidentale (P. Bouvier) ?
Comment le discours militaire monopolise-t-il l’identité nationale
argentine (R.E. Rojo) ?
Comment reconstitue-t-on le passé personnel (cette capacité
rélexive qui permet le retoursur soi et sur ses propres actions) dans le
cadre de la mémoire collective, en réinvestissant sa part dans la
société à travers une biographie (Sv. Dimitrova) ?
Comment expliquer que dans les sociétés patriarcales le discours
communiste d’égalité des citoyens n’a pas pu inluencer la mentalité
traditionnelle pour ce qui concerne l’égalité de la « femme » (D.
Roventa-Frumusani, A. Stefanel) ?
Comment l’« ancien » ressurgit sous un masque « moderne »
dans le management public (O. Chantraine) ?
Quel genre de récit événementiel produit la presse écrite (M.
Psilla, M. Chalevelaki) ?

16

Récits et Fictions dans la Société Contemporaine

Dans un cadre où les sciences humaines redécouvrentl’
importance du recueil des témoignages vécus et redonnent sa place au
matériel personnalisé,le « travail sur soi par le récit » se place au centre
d’ unesociologie de la connaissance (M. Ch. Doucet) ; le “
témoignage ” est également central, dans la construction d’une
communication sociale de « déstigmatisation de la santé mentale » qui serait
basée sur le témoignage de récits de vie (G. Absil, Ch. Vandoorne,
L. Fond-Armant).
Récit d’information non vériiée, la rumeur nécessite une analyse
in situ pour saisir sa portée du point de vue des acteurs (A. Van de
Winkel).
La représentation du monde par internet ressemblerait-elle aux
discours géographiques du moyen âge (F. Gamba) ?
La fantaisie actuelle fournit-elle les fondements de l’imaginaire
collectif du monde à venir (AmatoM. D’) ?
Les « réussites » cinématographiques le sont-elles aussi à cause de
leur récit de la lutte contre la mort et de l’espoir de se délivrer du
poids du temps qui écrase et qui tue (C. Constantopoulou) ?

Il s’agit d’une tentative d’analyser quelques « récits » qui «
racontent » les divers aspects de la vie sociale actuelle ; dans la tradition
sociologique c’est surtout l’analyse de communication électorale qui
est en avance par rapport aux autres volets de l’« agir
communicationnel » de la quotidienneté contemporaine ; pourtant ces autres
volets (tels que conscience et identité, pratiques et procédures du
travail, habitudes, croyances et production artistique à succès
–production qui exprime les rêves, les désirs ou encore les phobies) jouent
aussi un très grand rôle et méritent d’être analysés scientiiquement.
Ce recueil d’articles révèle (ou en tout cas fait mieux comprendre)
quelques aspects intéressants de la « postmodernité » et de la part des
mythes (souvent archétypiques) et des ictions qui sous-tendent les
logiques sociales contemporaines.

C. Constantopoulou

1)“Propagandes”

Pierre Bouvier

Storytelling, récit, proximité et fausse
conscience

Résumé

La story-telling et les constructions discursives occupent une place
croissante dans l’analyse de faits contemporains et dans leurs implications
sociopolitiques : réiication des acteurs, émergence d’espaces narratifs, viol des
foules par la rhétorique politique... Ainsi en est-il par exemple dans le récit, la
story telling de la colonisation. Quid de la place de l’analyse
socio-anthropologique et du dialogique dans ce contexte qui ne donne la parole qu’ à ceux qui
mettent en scène par des narrations tronquées, cette appropriation de terres
et de richesses étrangères.

Le terme storytelling, pour le Dictionnaire International de
Langue Anglaise le Webster, renvoie à « storyteller », celui qui narre
(une ou) des histoires et plus précisément des anecdotes, qui relate
oralement des contes en public comme cela se pratique au Levant
mais terme qui, également, renvoie à celui de menteur.
Les nouvelles technologies de communication contribuent à
soutenir les assises d’un monde fortement déstabilisé dans ses
fondements. Ceux-ci, le Politique, le Progrès technique, le Religieux
perdent nombre de leurs adhérents. Cette dilution des grands
mythes sociétaux tend à être remplacé par des récits non plus de longue
portée, de modalité eschatologique. Ces narrations sollicitent les
capacités proximales des technologies contemporaines inscrites dans

20

Pierre Bouvier

des procédures adéquates aux inalités poursuivies. Dans le contexte
d’institutions et d’organisations, le but est principalement de
communiquer et de faire adhérer à un argumentaire dont les sources
premières (sinon essentielles) sont les caractéristiques de
l’organisation, de l’entreprise même. Dans le libre marché, la story-telling,
la belle histoire, peut permettre de séduire des clientèles volatiles car
surexposées à de multiples narrations concurrentielles.
S’agissant de face à face, il n’est plus nécessaire de prétendre à
des connaissances appuyées par des observations et des analyses
précises. Les prises de parole sont maillées dans les réseaux des toiles et
des interfaces. Des références à des processus de mémorisation ne
sont plus indispensables. La « liberté » de tous de dériver à travers
les outils mis à disposition n’entre plus ou peu en conlit avec les
grands récits antérieurs, ceux du passé, de l’héroïque ou du tragique.
Les internautes et autres blogeurs les connaissent vaguement. Ils sont
comme décalés face à ces dynamiques qui pèchent par leur
non-insertion dans le présentisme ou dans le très court terme.
Le réel concret, les substrats sociaux s’épuisent à l’incessant
vibrionnisme des communications de peu d’intensité et de logique, de
texture lâche et éphémère. Une impression de facilité, de rupture face
aux bornages précédents, ceux de rhétorique et d’imaginaire maîtrisés,
s’ouvre sur une fausse conscience généralisée des rapports humains
et des trames discursives qui pourraient relier et redonner du sens au
lien social et à la contemporanéité. L’ anomie du corps social n’est pas
seulement une résultante des analyses de sociologues. Des essayistes
et romanciers en témoignent à travers certains de leurs écrits. Ainsi
d’Antoine Bloyéemployé des chemins de fer attentif à ne s’impliquer
dans aucune situation qui ne correspondrait pas au conformisme
ambiant, personnage central d’un ouvrage de Paul Nizan ou
deBabbittde Sinclair Lewis, représentant la vacuité et la fausse conscience

des classes moyennes .
Antérieurement, les grands récits sociétaux du premier monde,
de l’Occident, s’étaient forgés autour de la montée en puissance de
l’industrialisation des marchandises et des services. Cette mutation
des modes de production marqua les générations postérieures aux
révo


P. Nizan,Antoine Bloyé, Paris, Grasset, 933 ; S. Lewis, Babbitt, New York, Harcourt,
922.

Storytelling, récit, proximité et fausse conscience

21

lutions politiques de 1789 et de 1793. Une narration se met en place
de manière tant latente que, par période, manifeste. Ses lignes
fondamentales s’appuient sur les acquis de la révolution française ainsi que
sur les argumentaires d’idéologues, observant, retraçant et supputant
les réalités et les efets des transformations à l’œuvre. Les institutions
vont devoir prendre en charge des narrations explicitant ce passage
d’un contexte antérieur, celui de l’Ancien Régime, à celui d’un État
républicain. Précédemment l’homéostasie érigée entre les trois ordres
sociaux s’exerçait à l’avantage de la noblesse et du clergé au détriment
du tiers-état. Le discours se prévalait de valeurs immémoriales de
l’antiquité gréco-romaine (où prévalaient Jupiter, Mars et Quirinus).
Cet ordonnancement transmis par les écritures et invoqué mais plus
encore imposé se présente, même pour le sceptique, comme un
récit haut en couleur et riche en variation. Toutefois le corps du texte
airme et réairme cette césure entre les uns, les puissants et le plus
grand nombre les populations attachées à la production des biens et
des services. Ceci était dans la nature des choses telle que la volonté
divine l’avait disposé et que prêtres et hiérarchie chrétienne avaient
comme charge de transmettre aux populations. La rareté vécue
quotidiennement par le plus grand nombre s’efacerait au jour du trépas
pour s’ouvrir vers les félicités de l’au-delà. Cette mise en textualité,
prose et vers, est adossée à une foultitude de textes sacrés, d’évangiles,
de bulles, de commentaires, de digressions et de gloses ne remettant
pas en question les bases de la croyance si ce n’est par des critiques
récurrentes sur la place prise par les pouvoirs temporels au détriment
du dénuement, posture plus proche de l’incarnation de la parole divine.
La Révolution a mis à bas les structures et les récits qui
accompagnaient cette longue période historique ou du moins elle en a
fortement descellé les assises. Aux prérogatives des ordres antérieurs,
collectifs structurés et ritualisés au long des siècles, succèdent celles
de l’individu ; ce dernier doit dorénavant pouvoir entreprendre
librement les activités physiques, économiques et intellectuelles qui lui
sied. Le postulat d’une égalité et d’une liberté partagée entre tous les
membres de la société est posé. A la foi et à ses maximes succèdent
de nouveaux récits où la liberté individuelle donne le ton. La devise
républicaine dans ses premiers temps ne met que lentement en place
une narration convaincante. Ce bel aphorisme : la liberté, l’égalité
et la fraternité ne résistera pas aux concrétions économiques et aux

22

Pierre Bouvier

contradictions que ces dernières génèrent. Les soubresauts de
l’histoire : emprises impériale, royale, républicaine puis de nouveau
impériale pour déinitivement adopter la forme démocratique, convient
mal à l’énoncé d’une exposition ordonnancée d’un récit en points
successifs, complémentaires et aptes à saturer les interrogations, à
lever les doutes sur la pertinence des énoncés, à satisfaire sinon
combler les attentes.
Un facteur contribue cependant à sinon réenchanter du moins
à réassortir du narratif signiiant. Il s’agit du Progrès des
techniques lié aux inventions, découvertes, aménagements et
transformations des rapports de l’homme aux ressources présentes et
nouvelles. Auguste Comte, l’un des philosophes du XIX°, père du terme
sociologie, science qu’il plaçait en haut de l’ensemble des modes
de rélexion et d’analyse du réel, donne une illustration de ces
recompositions « récitatives » dans l’ordre des sciences. Cette lecture
partant de l’étude de la cosmologie aboutit à l’étude de l’humain
ou sociologie. Cette démarche scientiique basculera partiellement
vers une théodicée, un récit ambivalent où les acquis des
classiications de la philosophie des sciences s’ouvre, in ine, sur une morale
« religieuse » seule à même, pour le Comte des dernières années,
après « l’Année sans pareille » et sous le regard de sa muse Clotilde
de Vaux d’instaurer une religion de l’Humanité mise au faîte de la
dynamique du système positiviste. La devise « Ordre et Progrès »,
celle du drapeau brésilien, devient « Amour pour principe, Ordre
pour base, Progrès pour but » . Ceci est un exemple de la mise en
forme narrative et récitative d’une démarche qui, par le biais
d’incidents de la vie privée de l’auteur, d’essentiellement scientiique :
observation, expérimentation et comparaison devient catéchisme
et religion avec son appareillage discursif de temples, de prêtres et
2
de rites associés . Les igures de représentants du rationalisme, de
l’agnosticisme ne sont pas protégées comme le montrent les cultes
qui les entourent souvent même de leur vivant eta foriori après
leur mort.
On retrouve, sous d’autres auspices, ce type de dérivation. Aux
analyses ou essais fondés sur une approche raisonnée de faits sociaux
succèdent l’appel à l’émotionnel, à l’empathie supposée naître de la

2
A Comte,Catéchisme positiviste, Paris, Garnier, 966.

Storytelling, récit, proximité et fausse conscience

23

mise à nu et à l’exhibitionnisme des acteurs de la scène sociale et
politique. Ce qui relevait du genre romanesque s’applique ou du
moins tente de le faire, dans les sphères décisionnelles. Responsables
politiques, chefs d’État se transforment en personnages de feuilleton
et ce ain d’alimenter la fausse conscience du plus grand nombre.
3
Comment se situer en tant que socioanthropologue? Le recours,
non à l’anecdotique - encore que celui-ci puisse être révélateur
d’éléments ignorés ou occultés à dessein par les narrations - mais à
l’épreuve des faits, doit permettre d’établir un regard et une analyse
critique portant sur les fondements et les raisons de ce type de
récitatifs. Il s’agit d’appréhender les enjeux de pouvoir qui en ont tissé la
trame et en quoi la strorytelling conforte les positions dominantes ;
la colonisation et de sa littérature en est un exemple.
Parallèlement et en décalage voulu vis à vis des diicultés de
ce premier monde, une sortie ou plutôt un moyen de déplacer les
enjeux se réactive. La politique étrangère a plus que souvent été un
moyen pour distraire et tenter de conjurer des tensions internes.
Le viol des foules par la propagande s’appuie, en l’occurrence, sur
des expéditions au-delà des mers et sur l’appropriation espérée de
nouveaux territoires ouverts aux appétits insatisfaits. Ces exutoires
font oice d’attente et de concrétisation d’une amélioration du sort
des plus démunis comme d’aventuriers sans vergogne ou d’idéalistes
aliénés par les storytelling d’épopées héroïques mêlant apport
religieux et civilisationnel.

La storytelling de la colonisation

La France s’est engagée dans une politique d’expansion hors de ses
frontières dès le XVI° siècle. En cela elle poursuit la voie tracée par
le Portugal et l’Espagne. De nombreuses conquêtes marquent cette
dynamique. Au il de l’épée et de la négociation, des terres sont mises
en tutelle. Le processus colonial prend ses marques avec l’installation
de métropolitains dans diverses régions du globe. Comme suite à un
intérêt plus que relatif accordé par la cour de Louis XV au XVIII°
siècle et par les guerres européennes de l’épopée napoléonienne, la

3
P. Bouvier,De la socioanthropologie, Paris, Galilée, 20.

24

Pierre Bouvier

question coloniale perd de son importance. Ce sera sous Charles X
que la prise de pouvoir en Algérie débute. L’ignorance de ces terres
étrangères tout comme les risques que cette ignorance pouvait
impliquer suscita l’émergence de prises de positions diverses et le
façonnage de récits visant à rendre attirants et compréhensibles les heurs
et les malheurs d’un processus colonial en lente maturation.
Une storytelling se met en place. Elle vise de manière latente
sinon manifeste, à exposer les éléments susceptibles de provoquer
par l’appel aux sentiments de curiosité, d’exotisme mais plus encore
de bravoure l’accord et l’enthousiasme des responsables politiques
et des populations. Un membre éminent tant de la scène
parlementaire que de l’arène littéraire, Alphonse de Lamartine n’est pas en
reste. L’auteur desMéditations poétiqueschante la colonisation, il «
multiplie la vie, le mouvement social ; il préserve le corps politique
ou de cette langueur qui l’énerve, ou de cette surabondance de
forces sans emploi, qui éclate tôt ou tard en révolutions et en
catastro4
phes ». Les fossoyeurs des révolutions de 848 et de la Commune
s’en souviendront. Ils déporteront par milliers ceux qui avaient
bravé l’ordre établi. A cette occasion la réalité aura dépasser la
iction, la storytelling. Victor Hugo vantait également la conquête de
l’Algérie : « C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un
peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes
les Grecs du monde ; c’est à nous d’illuminer le monde. Notre
mis
sion s’accomplit, je ne chante qu’hosanna.» Déjà il avait écrit un
récit romanesqueBug-Jargaldes vicissitudes coloniales de autour
6
jeunes colons Léopold et Marie à Saint-Domingue, devenu Haïti .
Alexandre Dumas avecGeorgesrelate une chronique coloniale, celle
7
de l’île Maurice . Sur un autre versant de l’éloge de la colonisation
ils sont rejoints par, entre autre, Alexis de Tocqueville également
intéressé par l’expansion et l’organisation coloniale. Poètes et
essayistes se retrouvent dans cette élaboration reposant tant sur une
illumination lyrique des valeurs coloniales que sur une étude
ap

4
A de Lamartine, « Discours à la Chambre des députés »s, Sur Alger, 834, inLa France
coloniale, op. cit, p. 26 ;

V Hugo, « Conversation avec Bugeaud » Choses vues, 84 inLa France colonisatrice,
Paris, Liana Levi, 983 p. 49.
6
Hugo,Bug-Jargal, Fort-deFrance, Desormeaux, 979.
7
A. Dumas,Georges, Paris, Gallimard, 974.

Storytelling, récit, proximité et fausse conscience

25

profondie des efets économiques et juridiques de l’inscription du
volet colonial dans la politique française. Cette expansion se
poursuit sous les régimes successifs avec des premiers résultats efectifs
dont particulièrement en Afrique. Après la chute et l’exil de Louis
Napoléon, ce sera, paradoxalement, sous la III° République que la
question coloniale redevient, pour certains, une nécessité. Elle
suscite de nouvelles hagiographies de la conquête dont, par exemple,
l’ouvrage d’un membre de l’Académie française Louis Bertrand : «
Le livre que voici est, au sens propre du mot, un roman, une œuvre
d’imagination. Mais c’est un roman, c’est-à-dire une aventure
romanesque et de pure invention insérée dans un cadre strictement
historique (…) une succession d’aventures et d’exploits héroïques.
Il y a dans la prise d’Alger, dans l’expédition de 830 quelque
8
chose de merveilleux qui confine au romanesque» . Divers
arguments militent en ce sens. Les effets délétères de la défaite
de 870 est l’un des premiers. L’orientation à donner au
processus colonial oppose d’une part ceux, dont Jules Ferry, qui voient
dans l’expansion de l’empire un moyen pour rétablir la puissance
du pays, à d’autres comme Georges Clemenceau qui prônent une
attention quasi exclusivement centrée sur les frontières de l’Est, là
où l’Allemagne a déjà occupé l’Alsace et la Lorraine. Il leur apparaît
qu’il ne faut pas gaspiller des forces au loin mais garder les yeux
rivés sur la ligne du Rhin où se trouve le danger. En réponse, devant
ces réticences, se met en place une narration discursive: « De la
France vaincue et mutilée, de nobles âmes ont rêvé le redressement
… Tout au loin, dans les brousses africaines ou asiatiques ses
pion9
niers soufrent … tout ce qu’il est possible de soufrir». Suit une
énumération des moments de gloire, de courage face aux diicultés
rencontrées allant du climat à la menace des animaux sauvages et
plus encore à la barbarie des « races primitives » tout comme à
l’éloignement de la métropole. « C’était des chevaliers-comme ceux
des croisades. Ils n’avaient ni palefroi, ni cuirasse, ni lance, ni
lourdes rapières ; Ils étaient des hommes simples (…) mais ils avaient,
même quand ils guerroyaient, l’âme grande. Cet empire conquis
là-bas à la France, ils ont mis un demi-siècle à le réaliser, durement,

8
L. Bertrand,Le roman de la conquête, Paris, Arthème Fayard, 930, pp. 8, 9.
9
A. Sarraut,Grandeur et servitudes coloniales, Paris, Sagittaire, 93 p. 9.

26

Pierre Bouvier

0
patiemment. ». Le tournant du siècle marque l’apogée de cette
dynamique impériale qui s’étend sur les cinq continents. Saint-John
Perse, lui-même ils de colons, célèbre, en 923, l’épique de ces
peuples pionniers : « Une histoire pour les hommes, un chant de force
pour les hommes, comme un frémissement du large dans un arbre
de fer ! (…) Ceux-là qui en naissant n’ont point lairé de telle braise,
qu’ont-ils à faire parmi nous ? Et se peut-il qu’ils aient commerce

de vivants? » . L’exposition coloniale de 93 en est la
consécration. La propagande c’est-à-dire l’écriture romancée de faits
historiques se déploie sans vergogne : « Il n’y a que la France qui, sous le
drapeau tricolore comme sous l’étendard de Saint-Louis et sous la
croix, s’est toujours considérée comme une missionnaire d’un idéal
soit de charité, soit de liberté, ne peut pas agir dans le vaste monde
2
autrement que selon ses doctrines.» .
Les surréalistes tenteront de s’opposer à cette narration orientée
qui cherche à convaincre des bienfaits de cette politique
expansionniste qui s’efectue au détriment des populations locales. Ils
participent à une contre-exposition devant révéler le détournement
narratif et scénographique du visage réel de la colonisation. Ils répondent
aux déclarations du ministre des Colonies Albert Sarraut qui associe
l’idéal de progrès et d’humanité aux intérêts bien compris de
l’indus3
trie et du commerce métropolitain. Ils ne sont pas les seuls à
détricoter cette narration. Albert Londres et André Gide y participent :
« Le chemin de fer Brazzaville-Océan est un efroyable
consommateur de vies humaines (…) . La mortalité a dépassé les prévisions les
plus pessimistes. A combien de décès nouveaux la colonie
devra-t4
elle son bien-être futur ?» . Paul Nizan stigmatise également cette
littérature coloniale. Il prend comme exemple un roman de Joseph
PeyréLe chef à l’étoile d’argentoù « l’amour, les combats, les périls, le
soleil, les puits et les leurs du désert forment autour du type du héros

0
Chde La Roncière, « L’œuvre de la France en Afrique occidentale »,L’Illustration,
29/2/936.

S.-J. Perse, « Anabase »,Éloge, Paris, Gallimard, 960, p. 2.
2
G. Lecomte, « L’esprit colonial de la France », Exposition coloniale internationale de
Paris 93,Vu, 3/6/93.
3
C.-R. Ageron, « L’exposition coloniale de 93 » inLes lieux de mémoireP. Nora (dir),
Paris Gallimard, t. ,984.
4
A. Gide,Voyage au Congo, Paris, Gallimard, 927, p. 94.