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Afrique l'inéluctable effondrement des dictatures

De
280 pages
Il n'y a pas, en réalité, d'alternance démocratique possible en Afrique aujourd'hui, par le libre jeu des élections démocratiques. Il n'y a de la place que pour des transitions violentes, la guerre civile, ou alors l'émulation d'une classe silencieuse qui prendra le pouvoir, lorsque les fils des puissants auront déserté le pays. L'analyse des données sociales relatives aux mouvements des populations permet à l'auteur de soutenir que les pauvres, patriotes désintéressés qu'ils sont, accéderont bientôt au pouvoir. Mais comment ?
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Afrique : l'inéluctable effondrement des dictatures
2006 10 L'Harmattan, 2008
5-7, rue de I'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
d i ffusi on.harm attan@wan adoo. fr
harmattan I gwanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-06542-0
EAN : 9782296065420 SHANDA TONME
Afrique : l'inéluctable effondrement des
dictatures
2006
L 'Harmattan JANVIER-FÉVRIER-MARS 2006
1. NOUS PRENDRONS LE POUVOIR !
2. LA JUSTICE AU NOM DE LA RÉPUBLIQUE ET DU
PEUPLE, OU LA JUSTICE AU NOM DU PARTI
GOUVERNANT ET DE SES MILITANTS ?
3. ENTRE SAUVAGERIE, CRIME PREMEDITE, ET
INCONSCIENCE : L'AFRIQUE EST-ELLE PERDUE ?
4. QUAND LA RÉPUBLIQUE DEVIENT LE BORDEL !
5. LA GUERRE EST-ELLE UNE CONDITION POUR LE
PASSAGE A LA DÉMOCRATIE ?
6. POUR NOTRE PLUME : J'ACCUSE !
7. NATIONALISME DE PROGRÈS ET NATIONALISME DE
TRUANDS
8. AU-DELA DE L'ARRESTATION DE QUELQUES
DIGNITAIRES DU RÉGIME, QUEL SENS DONNER A
L'AVENIR DU CAMEROUN ?
9. GÉRER TOUT LE POUVOIR ET MOURIR SANS GLOIRE
10. LES PROCHAINES GUERRES CIVILES
11. CES EXEMPLES QUI ACCUSENT NOTRE GOUVERNANCE
DE CRIQUETS PELERINS 1. NOUS PRENDRONS LE POUVOIR !
La nouvelle configuration du pouvoir dans les prochaines années,
ne nous viendra plus des combines géostratégiques des grandes
puissances, ni des élucubrations des mafias internes. Demain, que nous
continuons de penser comme bientôt, sera fortement marqué, pour ce qui
est de la maîtrise de notre organisation interne, par la prépondérance des
cadres issus des familles pauvres d'aujourd'hui. Le véritable changement
auquel nous aspirons tant, et qui n'a cessé de hanter nos rêves comme
une boule de cristal qui s'éloigne de mieux en mieux parce qu'on la
désire de plus en plus, pourra alors se mettre en place.
Nous ne voulons ni effrayer ces puissants qui contrôlent tout, ni
décourager ceux qui, très sûrs de leur cooptation par les sectes pour nous
gouverner éternellement, n'ont plus de religion que l'insolence,
l'opulence, le mépris. Nous ne faisons que ce que nos parents attendent
de nous, comme le disait si bien le philosophe Sindjoun Pokam : « nos
parents nous ont envoyés à l'école pour apprendre, réfléchir, penser le
monde, et écrire ».
C'est au nom de ce devoir, de cette mission, qu'en ce début de
l'an 2006, nous avons décidé, en constatant le désastre dans lequel notre
pays se trouve dorénavant, de creuser notre cerveau. En effet, les
trahisons insoutenables de nos gouvernants, la perdition d'une société
civile molle, finalement incrustée dans ce système défaillant, nous
poussent vers des réalités simples, susceptibles de dicter un autre rapport
de force et de rallumer l'espoir.
Lorsque nous entendons l'écho du monde extérieur, et que nous
sondons profondément l'histoire des peuples qui se sont trouvés dans
notre situation, nous ne perdons pas le courage. Notre conviction est de
plus en plus forte au contraire, quant à la certitude de notre accession au
pouvoir bientôt.
Mais le pouvoir que nous entendons exprimer et que nous
envisageons de contrôler à terme, n'est pas le même que celui envisagé et
7 entrevu, dans les gesticulations vaines et les calculs futiles de ces
ignobles corrompus qui ont créé des partis politiques vides d'idéologie et
de patriotisme. Notre pouvoir, c'est celui des exclus, des pauvres, des
laissés-pour-compte ; ceux que la mauvaise gouvernance et la fuite en
avant des puissants propulsent involontairement vers les sommets.
Il n'y a pas, en réalité, d'alternance démocratique possible en
Afrique aujourd'hui, par le libre jeu des élections démocratiques. 11 n'y a
de la place que pour des transitions violentes, la guerre civile, ou alors
l'émulation d'une classe silencieuse qui prendra le pouvoir, lorsque les
fils des puissants auront tous déserté le pays. Nous ne faisons ni une
projection empressée, ni une planification infantile. Ce que nous
observons, à l'analyse des données sociales relatives aux mouvements
des populations, notamment leurs franges jeunes, nous permet de soutenir
que les pauvres, patriotes désintéressés qu'ils sont, accéderont bientôt au
pouvoir. Mais comment ?
Nous vivons partout dans les pays africains mal gouvernés, une
ironie lamentable. Le phénomène de la cinquième colonne décriée encore
récemment au Congo Démocratique, est devenu une véritable pandémie.
Une forte majorité des tenants des pouvoirs n'est plus tout à fait
citoyenne. Le nombre de ceux qui ont une nationalité étrangère a atteint
un seuil effrayant. C'est une classe entière de possédants, de lettrés, de
riches opérateurs économiques, et de cadres étourdis, qui affichent
ouvertement ou secrètement deux passeports.
Par ailleurs, non contents d'être compromis jusqu'à l'os, et non
conscients d'avoir foutu le système éducatif dans la poubelle, les
gouvernants envoient systématiquement leurs enfants à l'étranger pour
leur formation. Ce qui dans les deux précédentes décennies n'était encore
que le fait de quelques-uns, prend aujourd'hui des allures de départ
définitif voire de déménagement implicite.
Dans cette logique, hélas cruelle pour les équilibres des familles,
on trouve aussi quelques parents modestes, qui par faiblesse ou par
mimétisme idiot, poussent leurs enfants dans des aventures à l'étranger,
au prix de sacrifices énormes. Certains s'endettent, même auprès du
diable, pour envoyer leur progéniture en Allemagne, nouvelle destination
8 facile, ou ailleurs. Personne pourtant, ne sait trop bien ce que va faire
exactement l'enfant en termes de formation, ni comment il va vivre et
quand il va revenir, si jamais il revient. Beaucoup de partants seront ainsi
perdus pour toujours, mis hors de tout jeu et de toute influence dans leur
pays de naissance.
Ce qu'il y a de plus piteux dans la fuite en avant, c'est que l'on y
trouve, pêle-mêle, des cadres intellectuels qui affichent le même
comportement et cèdent à l'attrait inutile de l'étranger. Les aéroports sont
de plus en plus le théâtre de kermesses où l'on voit des délégations
bruyantes accompagner des gamins vers les comptoirs d'enregistrement
des compagnies aériennes. Combien sont-ils à comprendre ce qui leur
arrive, c'est-à-dire qu'ils perdent toute chance de devenir magistrat,
commissaire de police, maire ou responsable syndical chez nous ?
En fait, les partants sont en train, petit à petit, de construire leur
propre exclusion de la gestion de demain, et du pouvoir de bientôt.
L'adage selon lequel « la terre appartient à ceux qui l'occupent », n'a
jamais été aussi dangereux que dans ce cas. Qui viendra de l'étranger
pour nous commander, nous qui restons ici, qui fréquentons nos écoles de
la maison, qui n'avons pas d'argent de billets d'avion ? C'est la réponse à
cette question qui donne le ton, et nous fait conseiller aux puissants, de
prendre toute la mesure de leurs actes de fuite et d'expatriation. Ces
potentats sociaux ont découvert l'autre manège, celui qui consiste à aller
vider les grossesses de leurs dulcinées à l'étranger, pour se prévaloir de
ces nationalités que l'Occident ne veut plus tout à fait reconnaître
automatiquement. Ceux qui parlent de racisme pour dénoncer l'Occident
dans ce cas, devraient savoir que nous militons, pour une fois, du même
côté que cet Occident. Organiser les refuges pour tous les truands et les
putains qui préparent la fuite avec nos richesses après que leurs parents
ont ruiné notre destin, participe d'un des crimes les plus odieux contre
l'humanité.
Les familles modestes qui se sont engouffrées dans le
mouvement, n'en voudront qu'à elles-mêmes lorsqu'elles constateront,
soit que l'enfant parti ne revient pas, soit qu'il est revenu et se trouve
complètement désaxé, perdu, et dépassé par les quelques amis laissés sur
place il y a cinq ou dix ans.
9 Ceux qui restent, qui vont se forger dans l'adversité ambiante de
la maison, sauront exactement comment changer le pays, et ne
permettront jamais aux aventuriers et à tous ces fils à papa, de prendre le
pouvoir social et politique. C'est la seule chance de changer vraiment.
Les fils de ministre et de riches commerçants ne supporteront pas ou plus
les bêtises des pays des sauvages ,. conséquence, ils videront le plancher.
Le mouvement est même déjà perceptible aujourd'hui, et va s'accentuer à
un rythme hors de toute prévision.
Nous prendrons ainsi le pouvoir, en toute tranquillité, et selon un
processus d'élimination implicite des sources de conservatisme que
constituent ces rejetons des familles bien, et des familles aux parents mal
conseillés. Il n'y a d'ailleurs aucune difficulté à réaliser que ce n'est que
de ceux qui socialement sont défavorisés, que des réformes audacieuses
et un changement effectif sont envisageables. Tous les autres sont par
nature corrompus et incapables de promouvoir un nationalisme de
libération et de progrès. C'est pourquoi il apparaît comme une bonne
stratégie, d'encourager les fils des tenants du pouvoir, à s'expatrier en
masse. Nous nous débrouillerons dans le système éducatif chancelant et
craquelant qu'ils nous abandonnent, mais nous en ferons le meilleur
usage et nous en tirerons le meilleur profit. Fotso Victor est-il diplômé de
la Sorbonne ou de Oxford ? Le grand Kadji Defosso a-t-il appris
l'industrie et le commerce en Allemagne ou en Australie ?
Partez, et ne revenez même plus, nous ferons du Cameroun et de
l'Afrique, ce que notre sang, nos larmes et notre sueur, pourront cultiver
à partir des souffrances, des misères, des privations, des discriminations
et des oppressions des dictatures actuelles.
L'écho de la Bolivie où un brave fils d'Indien, classé et traité des
siècles durant en indigène sauvage et en citoyen de second rang, vient
d'accéder au pouvoir, nous rassure et nous conforte dans notre résolution
à demeurer optimiste, et dans notre conviction que le pouvoir réel, celui
qui va se mettre en place bientôt, nous appartient.
Certes, ni la promesse, ni la démonstration qui la valide, ne
devrait faire croire que nous perdons de vue la stratégie d'occupation des
lieux par les rejetons des dirigeants revenus de l'étranger. Mais combien
10 sont-ils, et que pourront-ils devant le nombre élevé de fils de pauvres
devenus majeurs et déterminés à conquérir la démocratie ? Les
recrutements dans les postes d'enseignants, dans ce qu'il est convenu
d'appeler Universités d'Etat, ainsi que dans la plupart des quelques
institutions et entreprises publiques encore performantes, sont depuis
longtemps teintés de combines et de discriminations, parfois tenus secret.
Les places sont "gardées", comme on dit, à ces enfants biberons que l'on
veut mettre sur les traces et les privilèges de papa. Mais tout cela ne
saurait durer vraiment. Lorsque viendra le moment, bientôt, il faudra bien
revoir les choses, refaire les règles, et restaurer la vérité du mérite et de la
compétence.
Ce que nous disons, dans cette certitude que nous prendrons le
pouvoir, se situe absolument dans l'explosion positive de tout le système.
Celui-ci sera alors incapable de se défendre, car complètement affaibli et
étourdi par la fuite de ses héritiers qui ne maîtrisent plus rien ici. Il faut
aller enquêter dans les vieilles dictatures des décennies précédentes, que
ce soit en Afrique, en Amérique Latine ou en Asie, pour mesurer
l'ampleur de la débandade des familles de ceux qui furent les seigneurs
durant les années de dictature.
Nous ferons les choses à la maison, au besoin, avec le concours
de ses gardes prétoriennes, fils de pauvres aussi, dont on a vu comment
ils se déshabillaient à la hâte pour se noyer dans la foule lors des derniers
jours de Mobutu. C'est de l'histoire et du réalisme qu'il s'agit, et c'est au
nom de cela, et de cela seulement, que nous prendrons le pouvoir. Et
l'Afrique renaîtra, pour avancer enfin.
11 janvier 2006
11 2. LA JUSTICE AU NOM DE LA RÉPUBLIQUE ET
DU PEUPLE, OU LA JUSTICE AU NOM DU PARTI
GOUVERNANT ET DE SES MILITANTS ?
Le procès de l'ancien président irakien Saddam Hussein met en
évidence les agissements d'un régime qui fut d'abord placé sous la
dictature d'une ethnie, les Sunnites, et d'un parti, le Baas. Ailleurs, en
Syrie, le schéma qui ressort des premiers éléments de l'enquête sur
l'assassinat de l'ancien premier Ministre libanais Rafle Hariri pour lequel
le régime de Damas est mis en cause, est encore celui d'un parti
noyautant toutes les structures de l'Etat, et commanditant tous les crimes
à l'intérieur comme à l'extérieur du pays.
Au Cameroun, le procès interminable pour détournement des
fonds publics qui met en cause un ancien ministre des Postes et
Télécommunications, vient de révéler l'implication du parti au pouvoir.
Or, le Chef de l'Etat camerounais, dans un discours programme, à
l'occasion des voeux de fin d'aimée, n'a pas craint de se focaliser sur la
lutte contre la corruption, pour ensuite distribuer des sanctions vénielles à
quelques magistrats malchanceux.
En effet, les révélations de madame Nadine Ongolo, bénéficiaire
d'un marché de plus d'un demi milliard ont, de façon inévitable, donné
une autre dimension à l'affaire Mounchipou, du nom de l'ancien ministre
camerounais mis en cause. Il est impensable que le tribunal ignore cet
élément à la fois nouveau et vital, qui pose sans détour, le problème du
statut de la justice par rapport au pouvoir, de la destination de la justice,
de son rôle dans la République, de la valeur et de la validité de ses
jugements et décisions face à l'exigence de garantie des droits et des
libertés citoyens.
Cette situation n'est ni unique, ni susceptible de prêter à quelque
confusion. Ce qui est en cause, en dernier ressort, c'est notre attitude par
rapport à ce qui, de toute évidence, ressemble, à une violation de
conscience. Nous avons la mission voire le devoir de nous prononcer,
d'élever la voix, d'interpeller les juges, d'inquiéter les censeurs, et les
13
donneurs d'ordres. C'est de la fortune de la République qu'il s'agit, et
c'est de notre destin de citoyen qu'il s'agit. Nous sommes donc, nous
aussi, en cause, et la République ne saurait continuer à exister et à
ressembler à l'institution que décrivent les constitutionnalistes de tous les
bords, dans le contexte d'un silence complice. Il y a confusion entre le
parti, carcan intéressé de quelques doctrinaires sectaires, et la
République, chapiteau de valeurs collectives et miroir de l'expression de
notre ensemble politique fonctionnel.
Au lendemain de l'accession de la majorité noire conduite par
l'ANC de Nelson Mandela au pouvoir en Afrique du Sud, ce n'est pas
tout le monde qui a dansé et sauté de joie. Parce que les longues années
de lutte et de résistance pour certains, furent aussi de longues années de
trahison et de compromission pour d'autres. Il fallait bien que l'on assiste
à ces déshonneurs cruels, qui marquent à jamais le destin de ceux qui se
sont amusés avec la vérité, qui ont pactisé avec le diable, ou qui ont
gardé le silence devant les injustices.
Partout dans le monde où les peuples se sont battus pour se libérer
de leurs oppresseurs et des régimes impropres, la même question s'est
posée après : que faisaient les hommes lettrés, ceux qui, par la stature
intellectuelle, par la considération sociale et par toutes sortes de dons
naturels, ont assez d'influence pour dire non ! L'affaire Mounchipou
nous interpelle donc, avec urgence.
Lorsque l'on est placé devant ce choix tout simple, mais tout
risqué pour certains, qui consiste à discerner entre le mensonge et la
vérité, entre la tricherie humaine et la volonté de Dieu, on doit pouvoir se
prononcer, sans convoquer les écritures des académies, ni les protocoles
des princes opportunistes.
Dame Nadine Ongolo soutient devant les juges que ses malheurs
commencent avec des ordres donnés par de hauts dignitaires du parti au
pouvoir. La substance des ordres, c'est de subtiliser une partie de la
fortune publique, en guise de récompense par rapport aux services rendus
à ce parti. Dame Ongolo soutient que, dans cette logique militante
intéressée et pour les besoins de sa cause, celle qui consiste à se voir
14 gratifier de marchés juteux, elle fut de toutes les campagnes sur le terrain,
pour le compte du parti.
Mais qu'ont donc dit les juges ? Le procès devrait-il en rester à
quelques broutilles de signatures ou d'interprétations des limites des
fonctions entre le Ministre et ses collaborateurs ? Notre conviction de
citoyen, notre devoir d'homme libre, et cette intime mission
d'intellectuel, nous font croire que le procès n'a plus de raison
d'être, sans les dépositions des acteurs du parti cités au plus haut niveau.
Incompétence donc ?
Les grands procès du stalinisme en Union Soviétique, menés sous
Krouchtchev, furent rapidement éteints, car le choix était entre la
destruction du système qui avait tout commandité et qui se trouvait au
centre de tout avec la gangrène du parti communiste, et le silence.
Comment allait-on en effet, juger quelques lampistes, en laissant tapis
dans l'ombre une élite politique omniprésente, dont on connaissait le rôle
de donneur d'ordres ?
Nous retrouvons dans cette logique le terrible mode opératoire du
parti-Etat, lequel constitue le plus grand obstacle à l'émergence d'un Etat
de droit, pour ne pas dire d'une société de démocratie. Peut-on
valablement invoquer une justice au nom de la République et au nom du
peuple, dans un système où le plus petit responsable du parti au pouvoir
refuse de payer ses impôts, viole tous les codes de conduite, et piétine
tout sur son passage ?
Notre colère, celle de citoyen, devrait dès lors s'exprimer devant
ces procès, qui n'ont en réalité de sens que pour masquer des forfaits de
mauvaise gouvernance, et régler des comptes internes des clans qui se
fichent éperdument de la République, des droits de l'homme et des
libertés fondamentales. Lorsque l'Etat se réduit à des gesticulations sans
substance, on est fondé à lui porter les plus graves critiques, et à dénier à
quiconque prétend rendre la justice au nom du peuple, le droit de
continuer à se moquer de nous, car il y a blasphème.
La ruine des nations ne peut mieux se mettre en place, qu'à
travers ces passe-droits, qui font que des individus, nantis de leurs seuls
15 mérites de courtisans du parti au pouvoir, s'introduisent partout et pillent
les richesses. 11 n'y a aucune surprise que les plus grands fossoyeurs de la
République soient les mêmes qui agitent artificiellement les foules, à la
gloire du parti au pouvoir. Comment dans ces conditions penser un seul
instant que ces gens pourraient aussi compter parmi les promoteurs d'une
justice effective, d'une lutte contre la corruption ?
En fait, le magistrat dans le système autocratique, rend d'abord
une justice au nom du parti. Et parce que le parti se comporte comme le
propriétaire de fait de l'Etat, de sa personnalité suprême, et de toutes ses
fonctions, il tient le magistrat, tient la loi, et dit en définitive le droit,
comme il l'entend et le désire. On ne saurait dans ces conditions faire un
procès à un ministre, serviteur de l'Etat, qui a obéir au parti. C'est le
procès du parti en fait, mais en même temps, de la justice elle-même. Qui
veut-on juger ou qui juge-t-on depuis, réellement ? Débout magistrats, et
répondez !
Dans le cas des crimes commis sous le régime de Saddam
Hussein en Irak, un ancien dignitaire du parti alors au pouvoir, est allé
assez loin, pour soutenir, que l 'Etat c'était le parti, et sans le parti, il n'y
avait ni ministre, ni général d'armée, ni infirmière, ni justice, ni banque,
ni pétrole. Penser l'inverse, c'était nier l'existence de l'Irak et c'était,
pour un Irakien, se suicider.
On a donc compris que le magistrat qui ferait preuve de
compétence en appliquant scrupuleusement la loi et n'en ferait donc qu'à
sa tête dans un parti-Etat, perdrait sa qualité, sa fonction, sa raison d'être.
Alors, que ferait le Ministre, sommé par le parti de donner une portion de
la fortune publique relevant du budget de son département ministériel à
une gentille dame ? L'affaire des subventions de l'Union européenne
destinées aux planteurs camerounais, et qui furent affectées à monsieur
Blaise Pascal TALLA de Jeune Afrique Economie, apporte des
arguments de défense imparables, sur la légitimité et la légalité des
décisions prises par le Ministre mis en cause. Des marchés ont été
distribués à des privilégiés du parti, à la demande de ses plus hauts
responsables. C'est une autre école dans la doctrine du droit
constitutionnel, que pourrait valider, sans hésitation, le plus cancre des
étudiants de première année de sciences politiques.
16 C'est donc de cela qu'il s'agit, en l'occurrence, la qualification en
justice, des actes d'un commis de l'Etat, qui aura agi sur la base des
instructions du parti-Etat. La République ne parle pas ici, et le droit
judiciaire, ne peut que perdre le nord, s'il s'entête à conduire les débats,
sans tenir compte des révélations des accusés et de leurs relations intimes
avec le parti au pouvoir. Nous serions en face d'une magistrature de
subversion, si elle cessait d'obéir aux instructions du parti, selon la
logique du parti-Etat et du régime de pouvoir personnel, de pouvoir
autocratique. C'est une vue de scientifique approuvé, et en attendant tout
contradicteur fondé, nous nous déclarons prêt pour un débat soutenu.
La justice cesse en effet, d'être rendue au nom de la République
et du peuple, elle est rendue au nom du parti gouvernant et de ses
militants. Lorsque les générations futures ouvriront leurs livres d'histoire,
il faut qu'ils y lisent, que nous avions, nous, déclaré qu'un ministre,
agissant sur la base des instructions du parti au pouvoir, ne pouvait, en
aucune manière et sous aucun prétexte, être jugé et condamné pour ses
actes. Ils apprendront que la justice, par elle-même et en elle-même,
n'avait pu faire autrement que de servir d'instrument entre les mains du
parti au pouvoir. C'est notre conviction.
18 janvier 2006
17 3. ENTRE SAUVAGERIE, CRIME PREMEDITE, ET
INCONSCIENCE : L'AFRIQUE EST-ELLE PERDUE ?
Cette deuxième semaine du mois de janvier 2006 que nous
venons de vivre aura été suffisamment révélatrice de toutes les tares qui
font balbutier notre destin au quotidien, et font croire, toute fausse fierté
mise de côté, que l'esclavage et la colonisation ont cessé plus tôt que
nécessaire.
Le jugement apparaîtra sévère pour certains, déplacé pour
d'autres, mais au fond, personne ne soutiendra que l'auteur n'est pas
Africain. Nous voulons toujours aller plus loin dans l'interrogation
politique et l'investigation historique. Nous voulons comprendre
pourquoi notre sort peut se résoudre en un océan de désespoir, de
catastrophes, d'humiliations, et d'incongruités à peine défendables.
Qu'est-ce qui peut en effet expliquer que des individus, hauts
placés dans la sphère d'un Etat, recourent à la tricherie pour faire
admettre leurs enfants dans une école professionnelle ?
Ce qui vient de se passer au Cameroun, où des fils et filles des
dignitaires du régime, ont été automatiquement déclarés admis à l'issue
du concours d'entrée à l'Ecole nationale d'administration et de la
magistrature, jette un trouble profond sur notre morale générale. Autant
le directeur de l'école, les enfants concernés, que les parents et un
premier Ministre qui n'a pas craint d'imposer cette situation au ministre
de la Fonction publique entré en rébellion, appartiennent à quelque chose
proche de ce qu'un ministre français a appelé « racailles » ; une racaille
de la mauvaise gouvernance.
La logique qui se met en place voudrait que des familles de
tricheurs, de pilleurs des caisses publiques, assurent la continuité de la
misère et du vol dans le pays, en se faisant succéder par leurs enfants
partout : l'administration publique, la diplomatie, la magistrature... Il n'y
a aucun doute que la guerre s'impose pour y mettre fin, afin de préparer
un autre destin pour le pays.
19 Ailleurs, c'est à nouveau la Côte-d'Ivoire, braisier à peine éteint
que l'on croyait refroidi, qui a encore occupé les coeurs et nourri des
jugements contradictoires. Les débats ont semblé reprendre, entre une
intelligentsia ralliée au discours anticolonialiste de Gbagbo, et une frange
politique.
La question ivoirienne va au-delà d'une simple confrontation
interne pour le pouvoir. Plusieurs enjeux interviennent en effet dans cette
situation et nous font croire aujourd'hui que des questions préalables de
principe ont été volontairement escamotées. La vision initiale d'une
confrontation entre les ethnies, nourrie par des ambitions personnelles
incontestables, demeure certainement un des meilleurs paramètres de
lecture de la crise, mais plus du tout la plus importante. C'est dans ce
contexte qu'il faut revoir les interférences externes et leurs poids dans la
viabilité des solutions à maintes reprises proposées. Si les décisions de
Marcoussis semblent toujours d'actualité, les instruments de leur mise en
oeuvre n'ont jamais autant fait défaut.
A quoi jouent en réalité l'Union africaine, la France et l'ONU
dans cette crise ? Au même moment où l'on déplore les déviations du
régime d'Abidjan et sa volonté de ne pas abandonner le pouvoir, on
garde le silence ou mieux, on avalise les dictateurs à l'instar de Bongo,
Compaoré, Déby et autres.
Ce que l'on a appelé sans aucune réserve la prestation de serment
de Bongo, est une honte pour toute l'Afrique. Du Caire à Ouagadougou
en passant par Libreville et Ndjamena, les mêmes acteurs qui prétendent
conduire la Côte-d'Ivoire vers un destin démocratique à travers des
élections libres jouent un jeu faux, incohérent, et criminel. Lorsque
Jacques Chirac déclare, à l'occasion des voeux au corps diplomatique,
qu'il se félicite du retour à la stabilité dans ces anciennes colonies
pourries par les dictatures et la mauvaise gouvernance, en mesure-t-il un
seul instant la grossièreté et le caractère provocateur pour des millions
d'Africains privés du droit élémentaire d'être effectivement citoyens ?
Le fond du problème se situe donc dans une appréciation en
permanence biaisée des acteurs externes, lesquels se conduisent plus
comme des pyromanes que comme des sauveteurs. L'ONU n'a aucune
20 qualité et encore moins de l'autorité, pour dénoncer en Côte-d'Ivoire une
confiscation du pouvoir par le clan Gbagbo, alors qu'elle se montre
complaisante en face de dictatures barbares ailleurs sur le continent.
Nous sommes plus que jamais dans cette logique, celle qui veut que le
tenant du pouvoir s'y éternise par tous les moyens. L'Union africaine, qui
avait si bien posé les jalons de condamnation des coups d'Etat, s'est
complètement ridiculisée dans le cas du Togo.
En soutenant le fils d'Eyadema avec la complicité et les appuis
ouverts de Paris, l'équipe dirigeante de l'Union africaine a montré la voie
au reste, une voie qui milite pour des élections truquées, les successions
familiales et les modifications constitutionnelles intempestives. Ni à New
York, ni à Paris, ni à Addis-Abeba, on a levé le petit doigt pour s'étonner
que le fringant dictateur gabonais veuille encore oppresser son peuple
pendant sept autres années, avec au bout du compte, des plans pour se
faire succéder par son fils comme au Togo.
Le mal est très profond, et justifie amplement notre interrogation.
Ce n'est plus une question de sauvages ou d'inconscience. C'est une
perdition sans nom. C'est la fin de tout repère et même de toute
civilisation. Le grand tintamarre des dictatures trouve sa justification
dans cette absence totale de logique, que l'on soit scientifique, littéraire,
simple citoyen, touriste ou étranger, on n'y comprend plus rien du tout.
Nous devons faire ce constat froid dorénavant, avant de
développer la réflexion pour toute avancée. A ceux qui tentent encore de
se cacher derrière de fausses fiertés parce qu'ils ont commis un livre, une
étude, ou tout simplement une oeuvre artistique quelconque, nous devons
imposer la cruauté des réalités de nos incohérences et de nos incapacités.
Démocratie, bien-être, civilisations, libertés, droits de l'homme et
élections, n'ont pas la même signification ici, et pour cause, les guerres
libératrices n'ont pas encore eu lieu. A ce propos, il ne faut point
confondre les luttes anticolonialistes avec les luttes sociales qui fondent
la société et définissent les règles d'existence et de coexistence. A
Yaoundé, on croit que la démocratie et les élections libres se trouvent à
Bamako, pourtant, d'une capitale à une autre, les villes ne sont pas
21 différentes, de par leurs immondices, leur mal-vivre et leur absence de
prise en charge des problèmes élémentaires de la cité.
Dans l'univers d'un Bongo ou d'un Compaoré, l'Afrique est
représentée comme une sorte de foire personnalisée où ces singes
contemporains que l'on dénomme Chefs d'Etat, règnent sur des
cancrelats dociles. Rien dans leurs manières de faire n'inspire la
civilisation moderniste, et surtout, rien n'indique qu'ils ont le souci de
léguer à la postérité un héritage inébranlable. Même la perspective d'être
jugés n'entame plus l'incohérence et l'insolence des dictateurs. Lorsqu'
un homme d'Etat dont on connaît la responsabilité dans la ruine du pays,
organise la tricherie dans un concours pour faire admettre son fils,
il satisfait à une culture de la malversation de son temps, et le fils en
question, produit d'un gêne sale, assume ainsi son appartenance à une
identité familiale de voleur.
Notre sortie est honnête, lorsque sur la Côte-d'Ivoire, nous
proclamons le droit de Gbagbo à faire comme tout le monde, c'est-à-dire
à réfuter et à refuser tout ce qui porte atteinte à la logique des présidents
éternels. C'est de la plus haute conscience et de la plus haute politique
qu'il s'agit, même si en face, l'ONU et les autres ont cru y opposer la
plus haute des indignations. L'inventeur des mandats de sept ans n'est
autre que la culture politique française, une culture politique qui ne s'est
jamais départie de l'esprit monarchique, et qui a inoculé le virus à ses
potentats coloniaux.
Chirac qui parle de stabilité là où nous savons tous que des
révolutions violentes et des guerres civiles génocidaires couvent comme
un feu de montagne, est le même qui déclarait déjà à une époque pas très
reculée, que la démocratie n'est pas faite pour l'Afrique. C'est toujours le
même qui déclarait qu'il vaut mieux laisser faire les dictateurs africains
dans leurs simulacres d'élections, car ils risquent de ne plus en faire du
tout s'ils sont critiqués. Il ne s'agit ni d'un dépit, ni d'une noble
courtoisie, c'est de la pure hypocrisie, celle qui consiste chez les maîtres
racistes et colonialistes à affirmer sans vergogne que les singes ne font
que ce qui est conforme à leur culture, à leur civilisation et à leur
manière d'être.
22 Pour ceux des Africains qui ont une idée claire de la situation et
des rapports de force trafiqués sur le continent, le combat commence par
des efforts pour convaincre son entourage, que les indépendances de
1960 ne représentent pas la libération pour nous ; que les régimes
politiques en cours demeurent très étrangers à nos véritables
préoccupations, que dès lors tous les regroupements à l'instar de l'Union
africaine, ne peuvent être autre chose qu'un syndicat de corrompus qui se
donnent la main.
23 4. QUAND LA RÉPUBLIQUE DEVIENT LE
BORDEL !
Qui gouverne donc ces cités troubles, où chaque jour, et sans que
personne ne puisse rien expliquer, les nouvelles les plus surprenantes et
les révélations les plus scandaleuses viennent choquer les consciences ?
Qui commande quoi, pourquoi, pour qui, quand chaque citoyen peut se
transformer en lion sauvage à la moindre occasion et destituer tous les
repères ? Qui dicte encore la ligne de conduite, dans un espace où tous
les actes publics deviennent des prétextes de négociation, de concussion,
et de corruption ? La République c'est quoi donc chez nous ? Doit-elle
être comprise dans le sens de ceux qui ne croient plus ni en Dieu, ni au
diable, ni même aux totems, mais à l'argent, au vol, à la haine, au
meurtre, et au sexe ?
Ce que nous avions appris à l'école, parlant de République, c'est
l'institution supérieure d'incarnation de l'organisation politique et
sociale, recouvrant tous les corps d'action, de commandement et de
gestion, qui englobent une communauté de citoyens. Ce dont il est
question, ce n'est point l'Etat, lequel est un banal acquis dès lors qu'il y a
territoire, population, et autorité administrative.
La République est plus belle et plus significative dans son statut,
son existence, sa dimension, et son expression politique. En réalité, c'est
la République ou c'est la monarchie ; et la perte de la République
introduit dans la monarchie, la barbarie anarchique, ou dans le vide des
hors-la-loi.
Où en sommes-nous ici ? Où allons-nous dorénavant ? Personne
ne devrait pleurer pour son sort avant d'avoir posé le diagnostic exact,
c'est-à-dire avant d'avoir été convaincu sur la nature de son mal et sur les
espoirs ou les désespoirs de s'en sortir. Sommes-nous malades ? La
République est-elle en danger ?
Dans toute l'histoire de l'humanité, les exemples sont nombreux
qui renseignent sur la montée et la chute des empires, des monarchies, et
25 des entités politiques de toute sorte. Mais à l'époque moderne, celle que
nous disons contemporaine, parce qu'elle est au moins unificatrice des
formes de pensée, d'organisation et de gestion des peuples, rien ne
permet plus de penser que des sociétés soient encore aussi
déliquescentes, perdues, voire condamnées dans des vulgarités, fut-ce par
le sexe, le pouvoir, ou par l'argent.
Certes, de l'Afrique telle que nous connaissons depuis plus de
cinq siècles, il est difficile d'affirmer, et ce malgré les efforts
d'éminences intellectuelles à l'instar des Cheik Anta Diop, que le
processus de maturation et de libération politique a atteint un niveau
appréciable, par sa contribution à l'expansion des sciences et des lettres.
Mais tout de même, et nous y avions cru franchement, qu'en nous
enveloppant dans des costumes occidentaux, notre sort ne prendrait plus
jamais la coloration des barbaries de brousse et des folies de calebasse du
petit sorcier cupide qui joue à tromper son monde avec des cornes stériles
et des peaux de bêtes.
Que non ! La République, notre République se perd dans le
bordel, où chaque jour, le sexe, l'argent, et le pouvoir sont mis en
accusation, retournant des hommes en animaux bizarres, des
responsables politiques en jupons de rue, et des gérants de la fortune
publique en dépensiers étourdis des casinos !
Hier, nous contemplions la Centrafrique de Bokassa, l'Ouganda
d'Idi Amin Dada, le Mali de Moussa Traoré, et le Zaïre de Mobutu, avec
des regrets de citoyens d'un pays qui allait mieux, qui portait quelques
valeurs et exprimait quelques exemples de bonne conduite. Aujourd'hui,
nous ne savons plus si nous sommes mieux, différents, ou pires.
Ce que renvoie notre image dans un miroir réel maintenant, c'est
un bordel sans nom, et ces histoires d'homosexualité, de pillages et de
détournements impunis, nous font croire, sauf à nous tromper, que c'est
ainsi que se met en place une fin de règne. Nous voulons croire ainsi,
qu'il s'agit plutôt des histoires de fin de règne. Dopés par des instincts de
vengeance, de sauve-qui-peut et de remords de piètres voyous, quelques
tenants du pouvoir cherchent à se débarrasser des cadavres enfouis dans
leurs placards.
26 La tentation de la dénonciation ne devrait point, dans cette
hypothèse, perdre la République et nous faire vider notre identité et notre
dignité de leurs dernières substances. Il faut donc résister, résister parce
que c'est un devoir, parce que nous n'avons pas le droit de laisser pour
tout héritage à nos enfants la désolation des peuples qui se sont auto-
détruits à la moindre faiblesse du roi.
Il faut donc penser au Zaïre de Mobutu, pour mesurer ce que
reconstruire après avoir détruit veut dire, et ce que cela coûte. Nous ne
devons pas céder à la tentation de la généralisation de la dénonciation de
ces cadavres enfouis dans les placards. Même la grande Amérique, celle
qui inventa l'ordinateur et la navette spatiale, sait ce que cela coûte, de
lancer une société entière dans les folies de dénonciation. Le
Maccarthysme qui voulut faire la chasse aux communistes au début de la
guerre froide, déboucha sur les pires drames et les haines les plus
odieuses.
Nous n'avons pas reculé, ni renoncé à prendre le pouvoir, nous,
ceux de la rue, ceux qui sont exclus, mélancoliques, et qui constituent les
dernières défenses de la République. Nous prendrons toujours le pouvoir,
et nous chercherons à comprendre pourquoi, en 2006, les rues du
Cameroun étaient infestées de véhicules avec des volants à droite,
pourquoi tant de vols et de corruptions demeuraient impunis, et pourquoi,
aucune loi ni règlement n'avait plus de sens. Nous le ferons, mais nous
ne le ferons plus avec cette fougue qui caractérise les vainqueurs et qui
hante ceux qui ont trop longtemps attendu de prendre le pouvoir.
Lorsqu'une société a accumulé autant d'incongruités, de
défaillances et de drames, le jour de la victoire devrait être le jour d'une
profonde méditation, et le mot d'ordre principal, celui du pardon.
Lorsque les sandinistes arrivèrent au pouvoir au Nicaragua après une
longue lutte de libération, ils déclarèrent que « leur vengeance sera le
pardon ».
politique, d'intellectuel, de De mémoire d'analyste
révolutionnaire et de militant, jamais déclaration politique n'avait autant
symbolisé un programme, dans un contexte où l'on se serait attendu à des
règlements de comptes sanglants. Le régime de Samoza que les
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sandinistes avaient renversé, avait en effet pillé complètement le pays,
s'accaparant tout, avec une clique de comparses, membres de famille,
petits copains, hauts fonctionnaires sans foi ni loi. Cette République que
l'on appelait bananière comme toutes les autres pour son attelage à
l'impérialisme américain triomphant, a depuis fait du chemin et est
devenue une vraie démocratie où les citoyens s'expriment.
Que ferons-nous demain de mieux chez nous, sinon de copier cet
exemple, exemple par lequel et sans lequel nous voterons avec des
discours incendiaires l'entrée dans l'enfer incontrôlable des génocides ?
La République n'est pas encore perdue, et malgré le bordel de
circonstance, l'espoir de lendemains meilleurs n'a jamais été aussi
proche. L'Europe qui brûlait ses homosexuels il y a deux siècles, célèbre
maintenant officiellement leurs mariages, et les installe à la tête des
grandes villes comme Paris, et ailleurs, Elton John est entré, semble-t-il,
dans la grande cour des Lords, ce haut lieu institutionnel, qui consacre les
marques de respect intouchables dans les traditions anglaises.
Notre sens de la défense de la République repose et reposera
toujours sur ce souci de ne pas fermer la porte à tous ces mécréants qui
organisent nos souffrances d'aujourd'hui. En conquérants certains du
pouvoir de demain, nous promettons de comprendre, d'interroger, et de
rassurer, avant de changer. Certes, lorsque la destruction des moeurs
aboutit à ne plus offrir comme voie de réussite que cette dénaturation des
traditions sexuelles bibliques, nous avons le devoir de condamner.
Idi Amin Dada et Jean-Bédel Bokassa, furent accusés
d'anthropophagie, un peu trop vite, par ceux-là même qui les avaient
maintenus au pouvoir contre la volonté de leurs peuples. Demain, il
s'agira pour nous de ne pas sombrer dans ces indications de vengeance,
dont les maîtres extérieurs ont le secret, pour régler les comptes de leurs
anciens obligés. Certes, nous écrivions, ici même, que « les générations
futures d'Africains, préféreront brûler la Bible et le Coran, que de
mais les dangers qui s'annoncent dans une précipitation des pardonner »,
châtiments risquent de nous faire perdre l'essentiel du travail qui nous
attend, lorsque nous aurons chassé les vautours du pouvoir. Reconstruire
tous les liens !
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