Ahmed Sékou Touré (1922-1984)
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Ahmed Sékou Touré (1922-1984)

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Le 4e tome de cette biographie couvre la période qui va des premiers mois de 1960 au début de 1962. On y voit Sékou Touré s'impliquer sur la scène internationale, à l'ONU. Il est également très actif au sein de groupe afro-asiatique. Les relations avec la France officielle restent fragiles, ses rapports avec le Sénégal de Senghor et la Côte d'Ivoire d'Houphouët-Boigny se détériorent et même ses liens avec l'Union soviétique se distendent.

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Publié par
Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 210
EAN13 9782296243521
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10602-4
EAN : 9782296106024

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Sékou Touré et Léopold Sédar Senghor, deux leaders africains à la
formation, à la culture, à l'expérience professionnelle et politique, au
caractère et aux aspirations si différents, s'étaient malgré tout rapprochés au
cours des mois précédant le référendum, sur une ligne qui les différenciait
des positions d'Houphouët-Boigny :leur commun désir de maintenir les
fédérations de territoires existant sous le régime colonial, l'Afrique
Occidentale avec sa capitale Dakar, l'Afrique Équatoriale avec sa capitale
Brazzaville.
Cette attitude permettaitd'éviter l'éclatementde l'Afrique naguère
française en plus d'une dizaine de pays, de favoriser la coopération régionale
et de franchir plusviteune première étapevers l'unité africaine. Pour
Senghor, elle avaiten outre l'avantage de maintenir l'influence dupôle de
Dakar face à celui d'Abidjan etde permettreune meilleure péréquation des
ressources économiques etfinancières entre lesterritoires richementdotés,
comme la Côte d'Ivoire etla Guinée, etles moins favorisés, comme le
Sénégal. On saitque Senghor n'étaitguère satisfaitduprojetde constitution
proposé initialementpar le général de Gaulle, etque plusieurs formations
politiques auSénégal penchaienten faveur du"non". Néanmoins, audelà
des difficultés oudes réconciliations passagères, SékouTouré s'est toujours
senti plus proche d'Houphouët et de ses amis du RDA que de Senghor, dont
il était de plus tellement différent par la formation et par la sensibilité.
Au lendemain du référendum, les dirigeants sénégalais auraient hésité
entre les représailles - suivant en cela l'attitude de Paris et celle d'Abidjan
1
et la conciliation, avant de se rallier à cette dernière.Certains responsables
de Dakar ne cachaientcependantpas leur hostilité à l'attitude guinéenne et
se montraientaussivirulents qu'Houphouët-Boigny pour préconiser la mise

1
Selon Bernard Charles, "Les relations franco-guinéennes", Paris, Association française de
science politique,table-ronde, mars 1959

à l'écart de laGuinée; c'étaitpar exemple le cas duministre des finances,
2
André Peytavin, d'origine française il est vrai.
Fin décembre 1958, les représentants de quatre desterritoires de l'AOF
qui avaient voté "oui", le Sénégal, le Soudan - futur Mali -, laHaute-Volta et
le Dahomey(le Niger etla Mauritanie ayantdécliné l'invitation lancée par
Gabriel d'Arboussier), se réunissentà Bamako etdécidentde créer la
Fédération duMali. Toutefois, la pression d'Houphouët-Boigny pousse le
Dahomey puis laHaute-Volta, très dépendants économiquement d'Abidjan,
à se dissocier rapidement de cette entreprise commune. Mais l'attitude
résolue de Senghor (ainsi que de son premier ministre Mamadou Dia) et de
Modibo Keita amène Sékou Touré à se montrer favorable à leur initiative,
d'autant qu'il est lui-même lancé avec leGhana dans la création de l'Union
des États Africains. Le20avril 1959, aumomentoùse mettenten place les
premiers organes de la Fédération duMali, Sékouenvoie à ses dirigeantsun
télégramme chaleureux:"La Guinée suit avec intérêt le combat difficile
engagé par le Sénégal et le Soudan pour briser le morcellement de l'Afrique
et pour poursuivre dans la voie de l'honneur et de la dignité les objectifs
assignés par les aspirations communes des populations africaines."
Les deuxdirigeants de la Fédération, ainsi que les (rares) milieux
français restés favorables à SékouTouré,voientdans cetencouragementle
signe que la Guinée pourraitpar ce biais se réinsérer dans l'ensemble animé
par la France. Aucours d'une conférence de presse communetenue à Paris
le22mai 1959, Modibo Keita, présidentdugouvernementfédéral, et
Senghor, présidentde l'assemblée fédérale, en fontétat. Ce dernier déclare :
"La Guinée est à la croisée des chemins. Elle risque de basculer vers la
Russie à travers la démocratie populaire, vers le Commonwealth
britannique à travers le Ghana, mais elle peut revenir à la Communauté à
travers le Mali. Si, à long terme la Communauté évolue vers la
confédération, rien n'empêcherait non seulement la Guinée d'entrer dans la
Communauté, mais également le Togo et le Cameroun, le Maroc et la
Tunisie. Nous pourrions par cette voie arriver à une solution du conflit
algérien."
Il est vite évidentque cette idée n'a pas été concertée avec Sékou, qui
reçoitaumême momentNkrumah envisite officielle etadopteuntontrès
révolutionnaire. Certes, des contacts onteulieuentre émissaires guinéens,
sénégalais etsoudanais, qui déboucherontd'ailleurs sur quelques accords
économiquestripartites. Mais le28 mai, le bureaupolitique duPDG précise
"qu'il n'a jamais été question et qu'il ne saurait être question pour la
république indépendante de Guinée d'adhérer à la Communauté qu'elle a

2
Archives Foccart, Fonds privé

8

rejetée définitivement le 28 septembre 1958 par un vote massif désormais
historique, ni de conclure une quelconque association dans le cadre de la
Communauté française, estimant qu'une telle association serait de nature à
aliéner sa souveraineté nationale... La république de Guinée entend
demeurer dans sa position de neutralité totale entre les blocs en présence,
tout en restant sur l'offensive sur le plan africain pour la réalisation de
l'objectif majeur de sa lutte : indépendance et unité africaine."
Dès lors, laGuinée amorceunevigoureuse dénonciation de la
Fédération duMali etmanoeuvre pour contribuer à la détruire
progressivement. Ainsi, dansun discours prononcé le2octobre 1959, Sékou
Touré rappelle que ni la Guinée, ni le PDG ne soutiennentle Mali, mais
qu'ils sontauxcôtés duPRA-Sénégal etde l'UGTAN qui demandent
l'indépendance séparée desterritoires.
Audébut, les dirigeants de la Fédérationtardentà réagir ; les Soudanais
avec Modibo Keita se sententplus proches idéologiquementde la Guinée et
maintiennentle contact; en février 1960, Modibo Keita etSékouse
retrouventà Bamako puis à Ségou. Mais à la même époque, MamadouDia,
présidentduConseil de la Fédération, pourtantplus proche de Sékouque ne
l'estSenghor, meten cause durementla position guinéenne. Aucours d'une
tournée dans la partie méridionale duSénégal, au voisinage de la Guinée, il
fustige, aucours d'un meetingtenule 18 février, SékouTouré,"dont la
politique économique n'a connu que des échecs depuis l'indépendance", etil
en conclutque lavoie suivie par la Fédération duMali estplus favorable
auxintérêts des populations africaines que celle qui estsuivie"par un pays
voisin maintenant obligé de courir le monde pour trouver de nouvelles
amitiés."
Blessé au vif, SékouTouré proteste dansun discours radiodiffusé le23
février contre la campagne de discréditmenée par certains responsables
africains contre la Guinée, etajoute :"Le peuple de Guinée, qui entend
maintenir son combat sur la base d'une stricte dignité, ne saurait tolérer
que pour des motifs de propagande négative soient délibérément falsifiés les
résultats positifs de sa révolution, de cette grande révolution qu'il a été le
seul à engager au nom de toute l'Afrique le 28 septembre 1958. Les propos
tenus par le chef du gouvernement du Sénégal ne constituent pas seulement
un ensemble de contrevérités des plus grossières, ils reflètent une volonté
délibérée de porter atteinte au crédit grandissant que notre peuple s'est
acquis à travers le monde."
Le 1er mars 1960, la Guinée sortde lazone Franc etcrée sa propre
monnaie. Le20avril, Radio Conakryannonce la découverte d'un"complot
contre-révolutionnaire organisé par le colonialisme français avec la
complicité de certains africains", mis à jour grâce à l'interception d'une

9

correspondance manuscrite entre des Guinéens et des"organisations
gaullistes extérieures".Aucours d'un meeting duParti, SékouTouré précise
que des préparatifs militaires sonten cours aux frontières sénégalaise et
ivoirienne, qu'un poste émetteur destiné à "couvrir" le territoire guinéen est
en construction près de la frontière, et qu'un million de tracts doivent être
lâchés au dessus de laGuinée le25 mai. Paris dément, etSenghor de son
cot:é déclare"Nous invitons le gouvernement de la Guinée à parcourir le
Sénégal pour découvrir le poste émetteur à dix kilomètres de la frontière
guinéenne ou les camps d'entraînement où nous préparerions une attaque
3
contre la Guinée."
Pourtant, les faits semblent donner raison à Sékou. Début mai 1960, des
armes et des munitions sont découvertes au Sénégal oriental, importées par
une importante maison de commerce anglo-libanaise installée en Gambie, la
firmeHenri Madi. Le gouvernementde Dakar enquête, etbien que les
résultats de l'investigation ne soientpas probants, il estclair que des
adversaires de SékouTouré s'activentsur leterritoire sénégalais. En effetle
présidentduConseil MamadouDia faitenquêter ; on découvre des armes et
des munitions auSénégal oriental ; il se rend lui-même sur place, faitarrêter
des Guinéens installés à Dakar, ainsi qu'un militaire français. Le
gouvernementsénégalais proteste auprès de Paris etle colonel AmadouFall
estchargé d'amenerun message augénéral de Gaulle. MamadouDia
luimême confirmera plustard cetépisode, de même que celui qui en futchargé
ducôté français, Maurice Robert, à l'époque responsable duposte de
4
renseignementpour l'Afrique occident.ale à Dakar
Le Sénégal dissoutle 19 mai 1960l' "Union Fraternelle Guinéenne",
mais accepte la poursuite de l'action sur sonterritoire de l'association
d'opposants "Solidarité guinéenne" ;il est vrai que SékouTouré reçoità
Conakrybien des Africains en froid avec leur gouvernement, notammentdes
dirigeants duParti Africain de l'Indépendance (PAI), interditauSénégal, qui
occupentdes postes de responsabilité dans des cabinets ministériels
5
guinéens oudans l'enseignement.

3
"Le Monde",26 avril 1960.
4
Cestémoignages figurenten annexe
5
L'un d'entre eux, Seyni Niang, estmis en cause à la fin de 1961 dans le "complotdes
enseignants", arrêtéune première fois le 7 décembre, relâché huitjours plustard, arrêté de
nouveaule24 décembre, en mêmetemps quetous les autres membres dugroupe PAIprésents
en Guinée ; il restera en prison septans sans être jugé etsera libéré en 1966 (Témoignage à
l'auteur de Seyni Niang, représentantduPAI en Guinée, professeur de mathématiques, Dakar,
30mai 1998). Les membres duPAI ontété expulsés de Guinée à la suite de la rencontre
Sékou-Senghor à Labé en janvier 1965. Seyni Niang repritalors son enseignementde
mathématiques auLycée Van Vollenhoven de Dakar, oùil futle premier enseignantafricain
(témoignage à l'auteur de Souleymane Bachir Diagne, premier Sénégalais élève de l'École

10

N'oublions pas que le Sénégal accueille traditionnellement - et plus
encore après la première guerre mondiale et la crise de certaines cultures de
plantations en Guinée - de très nombreux(sans doute plusieurs centaines de
milliers)travailleurs saisonniers guinéens, appelés "navétanes", quiviennent
louer leurs services pendantles campagnes agricoles; il y a également
beaucoup de personnel de maison, des cadres, etc... Mais cette main
d'oeuvre ne s'installait pas définitivement au Sénégal. Depuis l'indépendance
de la Guinée, au contraire, on doit y ajouter un flot croissant d'exilés, parmi
lesquels beaucoup de cadres. Le chiffre en étaitestimé à près de 800.000
dans les années 70. Nul doute que parmi euxs'entrouvaient un certain
nombre déterminés àtoutfaire pour renverser le régime de SékouTouré, qui
les avaitpoussés par sa politique à quitter leur patrie.
L'auteur estime que le problème des exilés guinéens installés auSénégal
etopposants actifs aurégime deConakry(ceuxque Sékouappelaitles
"antiguinéens") estl'un des problèmes majeurs, sinon "le" problème majeur, qui
a compliqué les relations entre les deuxhommes, plus encore que les
divergences politiques oules antagonismes culturels. Ceci d'autantplus que
Senghor confiaitparfois à d'éminents exilés des fonctions ausein de
l'université oude l'administration, avecune constance dépassantsans doute
l'habituelletradition de "teranga" (hospitalité) duSénégal. Pour prendre
quelques cas, parmi les écrivains par exemple, citons les écrivains Camara
Laye etTierno Monenembo, ouencore l'historien Djibril Tamsir Niane...
Par ailleurs, certains responsables sénégalais pensentque Sékouattise
6
lestendances autonomistees de la Casamancetqu'il cherche à mobiliser

Normale Supérieure – ilyeutavantlui des originaires duSénégal, mais à l’époque de
nationalité française –, agrégé de philosophie, ancien conseiller culturel duprésidentAbdou
Diouf, Paris, 14 mars2006). Le pharmacien sénégalais MajhmoutDiop, partisan de
l'indépendance des colonies dès les réunions d'étudiants à Paris en 1953(il futprésidentde
l'association des étudiants nationalistes), fondateur duPAI en 1957, futarrêté auSénégal en
1960, mais réussità s'exiler ; condamné à 15 ans de prison par contumace, il avécude
longues années en exil, à deuxreprises en Guinée, oùil estreçupar SékouTouré presque en
chef d'État, etplus longuementauMali. Il estrentré auSénégal après 16 années à l'étranger,
eta repris son officine de pharmacie, nommée "Nation" (conversation de l'auteur avec
MajhmoutDiop à Dakar en 1998). Candidatà l'élection présidentielle de 1983contre Abdou
Diouf, plustardvice-présidentduSénaten 1999, MajhmoutDiop estdécédé en janvier2007.
6
Ce n'estpas l'avis de MamadouDia, qui ne croitpas àune action déstabilisatrice qu'aurait
systématiquementmenée SékouTouré pour menacer l'unité duSénégal ;toutauplus a-t-il pu
recevoir quelques meneurs séparatistes qui affirmaientavoir des idées progressistes
(conversation de MamadouDia avec l'auteur, Paris,23février 1999). Chef de file des
indépendantistes, le secrétaire général duMouvementdes Forces Démocratiques de
Casamance (MFDC), l'abbé Augustin Diamacoune Senghor, se rappelle que SékouTouré a
plusieurs fois affirmé dans des discours que "la Casamance n'estpas le Sénégal", ceci aussi
bien lorsque les relations entre Dakar etConakryétaientbonnes que lorsqu'elles étaient
mauvaises, mais qu'il n'a jamais apporté d'aide directe auxséparatistes, d'autantque les

11

les Gambiens contre le Sénégal, alors que d'autres à Dakar souhaitent que la
Gambie soit un jour sénégalaise (ou unie au Sénégal, comme ce sera le cas
éphémère plus tard, en une Sénégambie). Les craintes devant les ambitions
prêtées à Sékou Touré quant à une "Grande Guinée" (ou la reconstitution au
profit de la Guinée de l'ancien empire du Gabou) n'ont jamais complètement
7
disparu .
Le 20 juin 1960, en vertu des accords signés avec Paris le 4 avril, la
fédération du Mali devient indépendante; une semaine plus tard, elle est
admise à l'ONU; deuxmois plustard, le20août, elle éclate par suite du
8
retraitduSénégal; les deux territoires se séparentmais l'anciendonc ,
Soudan décide de garder le nom de Mali etse rapproche davantage desÉtats
progressistes. Le Mali etle Sénégal deviendrontl'un etl'autre membres de
l'ONU le28 septembre,une semaine après l'admission massive de la plupart
des autres pays africains francophones.
Le 5 septembre 1960, en route pour l’Union soviétique et un périple
asiatique, SékouTouré passe par Dakar; il estaccueilli par Senghor et
MamadouDia, qui lui reprochent vivementde n'avoir rien fait, en dépitde
ses déclarations favorables à l'unité africaine, pour favoriser le maintien de
9
la fédération duMali, bien aucontLeraire .ur position paraîtavec le recul

actions de guérilla ontessentiellementcommencé après la démission de Senghor en 1980, à
un momentoùle Sénégal etla Guinée étaient totalementréconciliés (entretien de l'auteur
avec l'abbé Diamacoune, Paris,Hôpital duVal deGrâce, 8 novembre2006, quelques
semaines avantson décès en janvier2007).
7
Lors de son discours célébrantle 5ème anniversaire de l'indépendance, le2octobre 1963,
discours particulièrementbref (unevingtaine de minutes à peine), SékouTouré prend la peine
de réfuter assezlonguementles rumeurs courantà Dakar selon lesquelles il nourriraitdes
visées sur la Guinée-Bissau. Voir aussi en annexe ce qu'écritdans "Le Monde" du11 juin
1974 son correspondantà Dakar Pierre Biarnès.
8
Mécontentd'une rupture décidée avant toutpar Senghor, Modibo Keita saisità deux
reprises DagHammarskjöld, Secrétaire général de l'ONU, en lui demandantde faire
condamner l'attitude "agressive" duSénégal. Hammarskjöld se borne àtransmettre ces
plaintes auxmembres duConseil de Sécurité, qui nevontpas plus avant. Entretemps, la
Fédération duMali avaitréponduà l'appel de l'ONU en envoyantfin juillet un bataillon de
Casques bleus auCongo ex-belge, composé de quatre compagnies, deuxsénégalaises etdeux
soudanaises. Après la scission, ce bataillon formera deuxcontingents séparés.
9
A la mi-juin, Camara Gadiri Mangué, consul de Guinée à Freetown, s'estrenduà Monrovia
dansun avion spécialementmis à sa disposition par SékouTouré, afin d'yrencontrer Modibo
Keita, alors envisite auLiberia, etde lui conseiller de ne pas faire escale à Conakry- comme
cela avaitété initialementprévu- lorsqu'il se rendra le 19 juin à Dakar pouryassister le
lendemain à la proclamation de l'indépendance de la fédération. SékouTouré auraitété
mécontentparce que Modibo Keita auraitdonnéune réception à l'ambassade de France à
Monrovia et yaurait tenudes propos réservés sur les lienstissés entre SékouTouré et
Nkrumah (dépêche du 20août1960duconsul de France à Freetown, Georges Meunier
(archives duQuai d'Orsay).

12

un peu hypocrite car c'est à la demande du Sénégal que la Fédération a
éclaté. Le 25 novembre, Nkrumah se rend àBamako etproposeuneunion
Ghana-Mali ;le 4 décembre, c'estau tour de Sékoude rencontrer Modibo
Keitfinalemena ;t, lestrois leaders se retrouventà Conakryles23et 24
décembre 1960pour jeter les bases d'une Union des États Africains. En
janvier 1961, Modibo Keita associera le Mali à la création dugroupe de
Casablanca.
Le 14 décembre 1960, SékouTouré écrità Senghor pour lui dire que la
dégradation des relations franco-guinéennes estdue aux"faux rapports du
chargé d'affaires de France à Conakry"(à l'époque, c'estPierre Siraud, qui
deviendra ensuite chef duprotocole à Paris, ce qui lui donneun contact
personnel etrégulier avec le général de Gaulle), etaussi qu'il est"prêt à
reprendre de meilleurs rapports mais ne veut pas être entraîné plus loin
10
qu'il ne le voudrait".
Le27 décembre, SékouTouré faitfermer la frontière entre les deux
11
pays etaccuse l'ambassadeur de France auSénégal, le généralHettier de
Boislambert, de prétexter de fréquentes parties de chasse dans le parc
naturel duNiokolo-Koba pouryorganiser des activités anti-guinéennes.
En janvier 1961, cinq Guinéens sontarrêtés auSénégal pourtentative
de reconstitution de l'association interdite l'année précédente. Bafodé
Doukouré, chef de la sécurité duCap-Vert, lui-même d'origine guinéenne
(son frère estcommandantduportde Conakry) rencontre à plusieurs
reprises Magassouba Moriba, l'un des principauxresponsables de la sécurité
en Guinée, pour parler des activités des opposants. Senghor le rencontre
aussi au toutdébutde janvier.
Dans le courantde l'année, les relations s'améliorent; en janvier 1961
sontsignésun accord commercial,un accord de paiementet une convention
fiscale, mais la Guinée s'installetrèsvite dans le déficit, etle Sénégal se
lasse d'exporter ses produits sans contrepartie etd'accumuler des francs
guinéens sansvaleur. Des ambassades sontétablies dans le courantde
12
l'année .Pourtant, lavente, la circulation etla diffusion en Guinée du

10
Archives Foccart, carton 80, dossier268
11
Le25 août1960, Conakrydécide que les Guinéens devrontdésormais avoirunvisa pour se
rendre auSénégal (la mesure sera rendue effectiveun an plustard ; les passeports devront
d'ailleurs être déposés non pas directementà l'ambassade duSénégal à Conakry, mais à la
direction de la sécurité... qui fera suivre !).
12
Toutefois, la Guinée a déjà ouvertdepuis peu une ambassade à Abidjan, ce qui chagrine
Senghor. L'ambassadeur duSénégal à ConakryestAlioune Cissé, secrétaire général de
l'Union Générale des Travailleurs Sénégalais, que SékouTouré connaîtdepuis plus de dixans
; il présente ses lettres de créance en juillet1961. Il sera remplacé par Carvalho. Le 5 juin,
NanamoudouDiakhité ouvre l'ambassade de Guinée auSénégal. Après son décès en 1963, il
estremplacé par TibouTounkara, alors ambassadeur à Paris. Celui-ci,un ancien instituteur

13

quotidien "Dakar-Matin", accusé de colporter de "subtiles calomnies" contre
le pays, sont interdites le 22 septembre 1961. Les allusions que fait Senghor
à la "Guinée troublée" lors d'une visite en Tunisie sont fort mal accueillies à
Conakry, où un éditorial de l'Agence guinéenne de presse réagiten
fustigeantles illusions d'un "poète en mal d'inspiration" eten dépeignantla
situation auSénégal commetrès grave.
La signature des accords d'Évian, prélude à la paixen Algérie, rassérène
auprintemps de l'année 1962l'atmosphère entre Paris etConakry. Le
Sénégal souhaiteraitêtre l'artisan d'une réconciliation entre la France etla
13
Gueinée ,tplus concrètementduretour de cette dernière dans lazone
Franc par l'intermédiaire de l'Union Monétaire OuestAfricaine quivient
d'être réorganisée; quantà la Guinée, elle severraitbien oeuvrer à la
normalisation des rapports sénégalo-maliens; l'un etl'autre pays setarguent
de pouvoir faciliter le rapprochemententre les groupes de Monrovia etde
Casablanca.
Quelques jours après la signature en mars des accords d'Évian,
l'ambassadeur de France le généralHettier deBoislambertestconvoqué par
le présidentSenghor, qui lui remetdeuxlettres pour le général de Gaulle, en
précisantqu'il attachaità l'une d'entre elles"une beaucoup plus grande
importance".Il s'agitde celle qui estrelative auxrelations avec la Guinée de
14
SékouTouré .
"Dakar, le 2 avril 1962
(....) La déclaration que le président Sékou Touré a faite le 20 mars à
Radio Conakry pour annoncer que la Guinée entend modifier désormais sa
ligne de conduite à l'égard de la France me paraît de bonne augure. Pour
nous Sénégalais, il serait précieux - oh combien! - que cette attitude
nouvelle du chef de l'État guinéen puisse trouver en France un écho. Les
circonstances y sont propices non seulement grâce à l'heureuse solution de
la crise algérienne, mais encore en raison de l'évolution politique interne de

proche de Keita Fodéba, quittera Dakar pour devenir ministre de l'information, puis de
l'économie rurale. Il sera arrêté en juillet1971, incarcéré aucamp Boiro etfusillé quelques
mois après.
13
Ce désir n'estpas nouveau; déjà le28 juillet1959, Senghor avaitécritaugénéral de Gaulle
pour lui suggérer d'inviter SékouTouré à s'arrêter à Paris quand il se rendraitauxÉtats-Unis
pour la session des Nationsunies.
14
L'ambassadeur précise qu'elle a été écrite avantque ne soitconnue à Dakar la libération à
Conakrydupharmacien français Pierre Rossignol, détenudepuis deuxans pour participation
au"complotpro-français" de 1960, etlibéré le 1er avril à la suite de la signature des accords
d'Évian. De son côté, Sékouenvoie à la même période à Paris deuxde ses ministres, Ismaël
Touré etKeita Fodéba (ils passentpour être - dumoins à cette époque - plutôtpeupartisans
d'un rapprochementavec la France), porteurs d'un message pour le général de Gaulle, qui ne
les recevra pas.

14

la Guinée. Les informations qui me parviennent de ce pays confirment ce
que nous avions pu déceler déjà lors de l'expulsion de l'ambassadeur de
l'URSS :le président Sékou Touré ne veut pas transformer son pays en
démocratie populaire de type "marxiste-léniniste". J'en veux pour preuves
récentes l'arrestation par les autorités guinéennes d'un militant communiste
sénégalais, le départ de Guinée de plusieurs autres sénégalais de la même
tendance qui avaient cru pouvoir utiliser ce pays comme une plate-forme de
propagande et d'action, l'attitude amicale de la Guinée lors de la
découverte au Sénégal du complot antinational animé par quelques égarés
réfugiés au Mali. Par ailleurs, le président Sékou Touré m'a fait part à
plusieurs reprises, il y a peu de temps encore, des ouvertures en vue de
rechercher les bases concrètes d'une coopération entre la Guinée et le
Sénégal. Le Sénégal est tout à fait disposé à y répondre, mais combien plus
heureux serions nous de pouvoir en cette occasion contribuer au
rétablissement entre la France et la Guinée de liens d'amitié que la récente
histoire n'a pu complètement dénouer. La renaissance de l'amitié
francoguinéenne indispensable à la détente et à la paix en Afrique et dans le
monde, viendrait ainsi compléter l'œuvre magistrale à laquelle Vous Vous
êtes attaché. (...) Signé : Senghor"
A cette lettre detrois pages, deGaulle répond en trois paragraphes :
"Paris, le 7 avril
J'ai pris bonne note de votre intervention et compris les intentions qui
la motivent. Soyez assuré que j'attache une grande importance aux
informations que vous m'avez ainsi communiquées et à votre opinion sur
l'avenir des relations entre la France et les États africains. Signé: de
15
Gaulle".
Fort néanmoins de ces espoirs de coopération, Sékou Touré, Senghor et
Mamadou Dia se retrouvent à Labé, chef-lieu du Fouta Djalon guinéen, les
26 et 27 mai 1962. Mais au terme de deuxjours d'entretiens, il ne subsiste
rien des grands projets de réconciliation, manifestementprématurés.Il est
simplementcrééune commission paritaire de coopération. Celle-ci se réunit
pour la première fois du 20au23juin à Dakar; sestravaux, présidés ducôté
guinéen par le ministre ducommerce Nfamara Keita, ducôté sénégalais par
le ministre de la jeunesse etdes sports AmadouBabacar Sarr, seterminent
parun communiqué finaltrès encourageant; il estprévud'amorcer oude
renforcerune coopération dans les domaines ducommerce etdes douanes,
de la culture, de la jeunesse etdes sports, de la justice, destransports aériens
etroutiers, de la sécurité maritime, de la santé publique, de l'élevage, de la
recherche agronomique, etc...

15
Archives Foccart, carton 80, dossier268

15

Les déclarations font allusion à l'unité africaine, à l'aménagement du
fleuve Sénégal, et au rapprochement entre les groupes de Monrovia et de
Casablanca. A cette occasion sontsignées le22juin plusieurs autres
conventions guinéo-sénégalaises (culture, justice, sécurité maritime,
transports routiers,transports aériens). La convention judiciairetraite
notammentde l'extradition etprévoitque les deuxparties se livreront
réciproquementles individus qui "se trouvant sur le territoire d'un des États
signataires, sont poursuivis ou condamnés par les autorités judiciaires de
16
l'autre État.". Inutile de dire que l'interprétation de cette disposition sera à
la base de bien des difficultés par la suite.
En juillet1962,une commission mixte se réunità Kédougoupour
examiner les problèmes de délimitation des frontières, suite auxproblèmes
qui avaientsurgi à ce sujeten 1960.
En janvier 1963, SékouTouré rappelle pour quelquetemps son
ambassadeur ;il reprochevivementà Senghor d'avoir ététrop promptà
reconnaître le coup d'Étatmilitaire qui a éliminé auTogo leur compagnon
Sylvanus Olympio pour mettre aupouvoir Grunitzky(qui faisaitpartie des
Indépendants d'Outre-mer - IOM - comme Senghor) : c'estle premier putsch
sanglantintervenuen Afrique francophone. Toutefois, la commission
paritaire se réunitdu 21 au 23février etlance d'ambitieuxprojets de
coopération dans de nombreuxdomaines.
Du13au16 mai 1963, Senghor se rend pour la première fois envisite
officielle à Conakry; ilylance l'idée d'une mise envaleur dufleuve Sénégal
qui associeraitGuinée, Sénégal, Mali etMauritanie. Sékouse rallie à cette
proposition, qui impliqueune réconciliation entre Senghor etModibo Keita,
qui se sontévités depuis la rupture de 1960. La réconciliation intervient
finalementen juin 1963, après que Sékoueuteffectuéunevisite officielle au
17
Sénégal du13au. Pendan18 maitcevoyage, oùil estaccompagné de
Keita Fodéba, Sékourencontre plusieurs de ses opposants, parmi lesquels

16
Mais (art.36) "l'extradition peutêtre refusée si l'infraction pour laquelle elle estdemandée
estconsidérée par l'Étatrequis commeune infraction politique. Toutefois, s'agissantdetelles
infractions, chacune des parties contractantes déclare qu'elle ne sera pasterre d'asile pour des
individus se livrantde façon individuelle ouconcertée à des actes pouvantporter atteinte à la
sécurité intérieure de l'autre partie quelque soitle lieude commission de l'infraction."
17
voir en annexe le compte-rendude la fin de cettevisite par l'ambassadeur de France au
Sénégal, l'ancien recteur etfutur ministre Lucien Paye. Proche de MamadouDia, qui a été
arrêté en 1962, jugé en 1963etcondamné à perpétuité, Sékous'abstientde faire allusion à son
sort. Emprisonné à Kédougou, oùil finitde perdre lavue, Dia refuseratoujours de demander
sa grâce. MamadouDia sera finalementlibéré par Senghor en 1974. Le présidentAbdoulaye
Wade, qui futson défenseur lors de son procès, ordonneraun procès en révision dujugement
en2001 ; âgé de 90ans, MamadouDia affirme qu'il "se passerait volontiers" de ce nouveau
procès, mais qu'il s'yrésigne.

16

David Soumah etAmara Soumah, et tente de les convaincre de rentrer en
Guinée. Le premier refuse, le second accepte.Aucours de son séjour, Sékou
Touré se rend également, commeune sorte de pèlerinage, à Thiès, oùavait
été organisée la première grande grève des chemins de fer de l'AOF en
18
1948 .
Le24 octobre 1963, SékouTouré etSenghor se rencontrentde nouveau
à Tambacounda.Ils discutentde regroupementrégional, mais Senghor
voudrait toujoursyassocier la France comme principal partenaire extérieur,
ce que refuse Sékou. Celui-ci exprime de son côté le souhaitdevoir la
Côted'Ivoire quitter le Conseil de l'Entente, ce qui signifieraitsa fin.
L'année 1964voitles contacts progresser dans lavoie de la création du
Comité inter-États pour l'aménagementdufleuve Sénégal. Des experts des
quatre gouvernements se rencontrentà Dakar en février 1964, puis de
nouveauen août; les délégations se mettentd'accord suruntexte. Senghor
etSékouontencore des entretiens à ce sujetdu9 au11 janvier 1965,
successivementà Labé, Dalaba etPita,troisvilles de la Moyenne Guinée,
oùla rivière Bafing constitue le cours supérieur dugrand fleuve.
Le contexte de cette rencontre estinattendu: Ernesto Che Guevara,
alors ministre cubain de l'industrie etde l'économie, estlui aussi de passage
en Guinée, dans le cadre d'unvaste périple africain (son étape précédente
étaitle Congo-Brazzaville). Selonuntémoin cubain, Sékoufaitreprésenter
une pièce de Senghortraitantde négritude,vivementappréciée partous les
spectateurs. A Labé a lieu un importantdéfilé militaire etcivil de deux
heures ; Sékoufaitacclamer ses hôtes, qui ontégalementdes entretiens (le
Che parle fortbien le français). Guevara etSenghor abordentle sujetde la
trentaine de Sénégalais entraînés à Cuba etdontle Senghor craintqu'ils ne
viennentrenforcer - etsurtoutarmer - l'opposition marxiste auSénégal.
A-til obtenudes assuLe lendemain 9 janrances ?vier, à Dalaba, il fait
publiquementl'éloge de la coopération entre les socialismes sénégalais et
19
cubain, etsalue le peuple de Cuba .

18
Le 9 mai, quelques jours avantl'arrivée de Sékou, MamadouDia, arrêté en décembre
précédent, estcondamné à la prison à perpétuité etemprisonné à Kédougou. Sékou, qui a eu
pourtantavec lui d'excellents rapports, n'yfaitaucune allusion pendantsavisite, aunom de la
non-ingérence. Il conseille même à l'opposition de se rallier à Senghor. MamadouDia, qui
avaitdéjà de sérieuxproblèmes ophtalmologiques etqui étaitdevenupresque aveugle au
cours de sa longue détention, sera libéré en mars 1974 seulement, etamnistié deuxans plus
tard. De son côté, l'ancien ministre de l'intérieur, Valdiodio Ndiaye, celui qui a reçude Gaulle
à Dakar en août1958, estlui aussi accusé de complotetemprisonné ; il fera douze ans de
prison, de 1962à 1974.
19
Un mois avantsonvoyage en Afrique, le 11 décembre 1964, Che Guevara està NewYork
oùil s'adresse "aunom de la Révolution cubaine" à l'Assemblée générale de l'ONU ; pendant
son discours, des anti-castristestirent une roquette sur le bâtimentduSecrétariat. Un mois

17

Quelques jours plus tard, le ministre des affaires étrangères du Sénégal,
Doudou Thiam, obtient l'expulsion deConakrydes éléments duparti P.A.I.,
parti sénégalais d'opposition.
SékouTouré (dansune conversation avec l'ancien ministre Robert
Buron, de passage à Conakryfin janvier) confirme s'être entretenuavec
Senghor de l'harmonisation des politiques économiques de deuxpays, mais
conteste avoir évoqué par ce biaisun rattachementdufranc guinéen à la
z; il a même qone Francualifié, le26 janvier, de"mensongères"les
informations diffusées à Dakar à ce sujetets'estélevé contre les "pressions"
exercées sur Conakrypar les"puissances favorables au néocolonialisme et
aux intérêts sordides du capitalisme."
Cependant, les conversations sur l'aménagementduSénégal ont
progressé. L'inauguration officielle duComité doitavoir lieule 13février
1965 à Saint-Louis duSénégal,ville oùsetrouve l'embouchure dufleuve et
oùsera établi le secrétariat, mais Sékouestle seul des quatre chefs d'Étatà
ne pas s'yrendre. C'estqu'il neveutpas être entraîné dans des discussions
sur lazone Franc ousur l'Organisation Commune Africaine etMalgache
(OCAM), quivientd'être créée lors d'une réunion à Nouakchott.

après son déplacementen Guinée, le24 février 1965, le Che està Alger, oùaucours du 2ème
séminaire afro-asiatique, il accuse les pays socialistes, qui fontpayer leur "aide"
auTiersmonde, d'être "dansune certaine mesure les complices de l'exploitation impérialiste". Est-ce
SékouTouré qui l'en a convaincu? Cela rejointentous cas sesthèses sur le coût, les
modalités etl'inefficacité de l'aide d'une partie aumoins de l'aide des pays communistes (voir
ses reproches aumomentdu"complotde 1961" etplus encore en octobre 1964, quelques
mois justementavantlavisite duChe en Guinée). A son retour à Cuba le 15 mars 1965, Che
Guevara estaccueilli à l'aéroportpar Fidel Castro, mais ils ontensuiteune discussion de plus
de quarante heures qui se passe souventmal. Leurs divergences sontdevenuestrop profondes.
Che Guevara ne se montrera plus jamais en public etécrira à Castroune lettre d'adieudans
laquelle il abandonnetoute charge publique etfonction officielle etrenonce à la nationalité
cubaine (Fidel lira peuaprès cette lettre à latélévision, alors que le Che nevoulaitlavoir
rendue publique qu'après sa mort). Le Che plongera peuaprès dans la clandestinité ; certains
affirmentl'avoirvuen Chine, auVietnam, auMoyen Orient(Ernesto Che Guevara de la
Serna seraitjuif par sa mère, descendante de juifs sépharades espagnols, etmême lointain
cousin d’Ariel Sharon, à qui il auraitrendu visite ; ceci a été démenti ; en revanche, il semble
d'être rendudans des camps de réfugiés palestiniens). Fin avril 1965, avecune quinzaine de
volontaires cubains, il prend le nom swahili de Tatu(ce qui signifie "trois") etrejointles
guérilleros congolais dans le maquis, oùil reste près d'un an auprès de Laurent-Désiré Kabila
(voir Jean Cormier, "Che Guevara, compagnon de la révolution", Paris, Gallimard,
Découvertes, 1996). Malade etdécouragé, il estrapatrié à Cubavia la Tanzanie. Ensuite, il
partpour la Bolivie oùil seratué en octobre 1967. Il avaitrencontré dans les maquis
congolais Abdoulaye Yérodia (ultérieurementministre des Affaires étrangères de
LaurentDésiré Kabila, puisvice-présidentde la RDC sous Joseph Kabila). Interrogé lors duSommet
de l'OUA à Alger en juillet1999 par Catherine Clémentetpar l'auteur sur ses relations avec
le leader cubain pendantces années de lutte dans le maquis, Abdoulaye Yérodia répond
spontanément: "De grands souvenirs ? Oui, j'ai pissé avec Guevara !"

18

C'estqu'alors les relations entre la Guinée etle Sénégal setendentde
nouveau. Le 5 juin 1965, Sékouattaquevivementl'OCAM qu'il rebaptise
"Organisation Commune Africaine des Menteurs", etquelques jours plus
tard"Organisation Contre l'Afrique en Marche", etqu'il qualifie de"club de
marionnettes", "fruit d'une nouvelle mystification inventée pour saper
l'unité africaine pour le plus grand profit de l'impérialisme."Les suites de
l'affaire duCongo-Zaïre (en particulier le soutien accordé par la plupartdes
pays africains francophones à Moïse Tshombé) contribuentà envenimer les
choses, comme le ferontplustard l'affaire duBiafra, l'acceptation ducoup
d'Étatqui élimine Nkrumah dupouvoir auGhana, les contacts avec l'Afrique
duSud...
Le30juillet1965, à Conakry, le ministre guinéen de la défense etde la
sécurité, Keita Fodéba, présente lors d'une réunion à laquelle assiste
l'ambassadeur sénégalais Carvalhoune série de documents destinés à
prouver l'existence auSénégal d'unvaste mouvementsubversif guinéen.
Celui-ci disposeraitmême pour des achats d'armes de200millions de francs
(somme équivalentà deux tiers dubudgetde la Guinée).
En novembre 1965, les relations diplomatiques entre ConakryetParis
sontofficiellementrompues. Paris a demandé à Senghor que le Sénégal
20
représente les intérêts français en Guinée. Après avoir acceptSenghoré ,
revientsur sa décision, car il sentbien que les relations guinéo-sénégalaises
sontelles aussi fragiles Effectivement, son ambassadeur Carvalho est
bientôtrappelé à Dakar. Etle 15 décembre 1965, Air-Guinée suspend ses
vols Conakry-Dakar (inaugurés le 1er décembre 1962, ils reprendrontfin
1969).
Sékoucommence à cette époque à s'en prendre aux thèses culturelles de
Senghor età son goûtde la langue française, langue dontil affirme qu'"elle
est devenue un luxe inutile, une pure délectation de l'esprit, dénuée de toute
force mobilisatrice et qui n'a d'autre but que de charmer la curiosité
intellectuelle de quelques aristocrates de la pensée".
Il dénonce la négritude ("Le tigre doit-il affirmer sa tigritude comme le
nègre sa négritude?", mais cette expression estégalementattribuée à
d'autres auteurs, comme Stanislas Adotevi, auteur en 1972de "Négritude et
négrologues", ouà l'écrivain nigérian, prixNobel de littérature, Wole
Soyinka dansune conférence sur Senghor etla négritude) comme
"une sorte de négation de nous-mêmes, cette définition du "nègre" par
rapport à l'Africain. (...) L'Africain est devenu le nègre, né pour être

20
Sur letélégramme de Dakar sollicitantde la partde Senghor l'avis dugénéral de Gaulle sur
cette acceptation, de Gaulle écrit un énigmatique : "Oui : celavautbeaucoup mieuxqu'il s'en
aille". (archives Foccart, carton 63, dossier205)

19

exploité. (...) Certains parmi nous se sont placés sur le terrain de
l'adversaire en proclamant notre "négritude". Mais un révolutionnaire, un
homme conscient, ne se place jamais sur le terrain de l'adversaire. (...)
Nous en sommes arrivés à croire que nous ne pourrions gravir les échelons
de la culture et de la civilisation qu'en nous définissant par rapport à ceux
qui aliénaient notre personnalité. (...) Nous leur donnions des armes
nouvelles en allant jusqu'à affirmer que "si la raison est hellène, l'émotion
est nègre". Nous étions passés aux aveux; nous étions émotion,
irrationalisme, illogisme, sinon déraison, et eux, majestueux héritiers des
civilisations gréco-romaine, anglo-saxonne, germano-saxonne, etc..., ils
étaient la "Raison". (...) La profonde erreur des défenseurs de la
"négritude" est de sous-estimer la force déterminante du milieu et des faits
historiques sur la pensée et les réflexes de l'homme. Le Libanais né en
Guinée, ne connaissant que nos langues nationales au détriment de l'arabe,
n'est-il pas plus Africain que le Noir qui n'a jamais résidé qu'en Europe ou
en Amérique ? Et si tous les Noirs avaient les mêmes qualités et les mêmes
défauts, pourquoi ne faudrait-il pas reconnaître également l'égalité absolue
de tous les hommes blancs par-delà les nations et les continents? Y a-t-il
une "blanchitude", une âme blanche, une culture blanche, une liberté
21
blanche, une justice blanche, une civilisation blanche ?"
Début 1966, la Guinée est invitée par Senghor au Festival desArts
Nègres préparé à Dakar avec l'aide de la France (etqui setiendra en
marsavril de la même année). Qualifiantcette manifestation de"Festival des
sales nègres", SékouTouré répond le 14 janvier que laGuinée n'y
participera pas.
"Ne faisons pas un festival des arts nègres, faisons plutôt un festival
culturel africain et nous aurons respecté l'Unité africaine, nous aurons
dégagé la personnalité africaine. Ceux qui, auparavant, nous insultaient en
disant "sales nègres" et contre lesquels nous luttions, sont les mêmes qui,
aujourd'hui parlent avec le plus d'enthousiasme de négritude ; ils en parlent
plus que nous-mêmes, parce qu'ils ont compris qu'aujourd'hui, la négritude
constitue une arme de division de l'Afrique, alors que sous la colonisation,
c'était une arme d'unité; la négritude nous unissait à l'époque aux Noirs
américains, aux Noirs de tous les continents. Le Noir du Nigeria, du
Sénégal, de Guinée-Bissao, du Congo belge, etc... tous ces Noirs parlant de

21
in "L'Afrique etla Révolution", Paris, Présence Africaine).Wole Soyinka avaitditque "le
tigre ne proclame pas sa négritude, il saute etdévore sa proie". Senghor réplique que "de
même que lezèbre ne peutse défaire de seszébrures sans cesser d'êtreunzèbre, le nègre ne
peutse défaire de sa négritude sans cesser d'être nègre", etprécise qu'untigre est un animal
dontl'identité esten quelque sorte automatique etpassive, alors qu'un nègre est un homme
dontl'identité peutêtrevolontairementaffirmée ouniée.

20

négritude avaient un même désir: leur unité. C'est pourquoi les
colonisateurs étaient alors contre la négritude. Mais, maintenant que nous
sommes indépendants, ils nous parlent de la philosophie de la négritude
plus que nous-mêmes. Nous devons nous interroger. Pourquoi
deviennentils soudain plus enthousiastes que les Noirs eux-mêmes ? Sont-ils pour nous
ou contre nous ? Nous devons, ici, nous rendre à l'évidence que la négritude
a été un moyen et qu'elle reste encore un moyen. Elle était un moyen d'unité
contre le colonialisme. Avec l'accession de nos Peuples à la souveraineté, la
négritude n'est désormais, pour ceux qui la défendent, qu'un moyen de
diversion, un moyen de division qui favorise l'impérialisme en affaiblissant
le front de lutte constitué par les Peuples africains."
En revanche, Sékou Touré soutiendra la tenue du Festival culturel
panafricain d'Alger (le PANAF), en juillet-août1969, qui assurera selon lui
"l'enterrement solennel de la négritude",etauquel il envoie 400participants
22
guinéens .Bien entendu, il récuse égalementl'idée de communauté
francophone, qui prend naissance cette année là. Des années plustard, sa
position n'aura pasvarié ; il déclare le28 janvier 1971 :
"Ainsi, nos positions à l'égard (...) de la francophonie sont toutes
conformes au sens vrai de l'histoire africaine, celle qui veut que l'Afrique
devienne africaine et non anglaise, portugaise, française, belge. Que l'on ne
nous parle pas de francophonie, nous ne sommes pas français. J'adhérerais
volontiers à un mouvement dit de "Foulaphonie", de "Wolofophonie" ou de
"Haoussaphonie", mais pas à la francophonie. Je suis prêt à apprendre le
wolof, à l'écrire, cela fera ma fierté ; je suis prêt à apprendre le haoussa, à
l'écrire, à le propager en Guinée. Mais pourquoi s'accrocher au char des
autres ? Pourquoi vouloir porter le manteau fait par les autres et pour eux ?
Pourquoi abandonner son boubou, ses babouches et son bonnet qui
incarnent l'originalité, l'authenticité de l'Afrique? Tant que des Africains
renieront l'Afrique, nous les attaquerons parce que nous ne voulons pas
l'amitié de ceux qui veulent conduire l'Afrique dans le néocolonialisme.
Nous les combattrons partout où nous les reconnaîtrons. Cela doit être clair
23
et net."

22
Le chanteur guinéen MoryKantéyobtiendraun énorme succès, passera en exclusivité sur
la 1ère chaîne de latélévision algérienne avantde repartir donner des concerts à
Sidi-BelAbbes età Oran. Le Bembeya Jazzestlui aussi présentetdécroche la médaille d’argentdu
1er PANAF ; il donneraun deuxième concertà Alger-Tipasa, ainsi qu'un autre à Blida.
23
Mais après la réconciliation franco-guinéenne de 1975, SékouTouré infléchira nettement
son opposition, etfera participer des délégations ministérielles à des réunions francophones
(celle des ministres de la justice, pour commencer). Etil fera appel en nombre accruà des
enseignants français, sans pour autantrenoncer complètementà l'alphabétisation en langues
nationales.

21

Le 24 février 1966, Nkrumah est renversé pendant un voyage qu'il fait
enChine ; Sékouprend faitetcause pour son ami, le nomme co-présidentde
la République, l'accueille à Conakry, oùil restera pratiquementjusqu'à sa
mort, etcherche à mobiliser l'Afrique contre les auteurs ducoup d'État. Les
relations entre la Guinée etla Côte-d'Ivoirevonten souffrir durablement.
Sékoucesse de participer auxréunions de l'Organisation de l'Unité
Africaine, à qui il reproche d'entériner le coup d'État, etne quittera plus la
Guinée pendantplusieurs années.
En avril 1966, certains exilés guinéens établis auSénégaltransforment
leur association d'entraide "Solidarité guinéenne" en "Regroupementdes
Guinéens auSénégal", qui s'affilie auFrontNational de Libération de la
Guinée (FNLG) établi à Abidjan. Bien que Senghor se désolidarise de cette
démarche etrappelle qu'il s'entientauprincipe de non ingérence dans les
affaires intérieures des États, Sékoului reprochetrèsvite d'avoir laissé la
France installerun camp d'entraînement"anti-guinéen" dans la région de
Saint-Louis. Senghor qualifie aussitôtcette accusation de "ridicule et
odieuse" etdécide de geler les relations avec la Guinée, en dépitde
l'accréditation de ElHadj Mbemba Diakhabi, ancien menuisier, militant de
laCGT, inspecteur des PTT puis gouverneur de la région de Mali, comme
nouvel ambassadeur de Guinée auSénégal, qui présente ses lettres de
créance à Senghor le 17 juin 1966.
Maistrois semaines plustard,une nouvelle crise éclate. Le président
Senghor décide le 5 juilletde cessertoute coopération bilatérale avec la
Guinée. L'ambassadeur Diakhabi, qui étaitrevenule même jour de Conakry,
avaitété reçudeuxheures après la décision par le présidentsénégalais etlui
avaitremisune lettre de SékouTouré. L'entrevue s'étaitdéroulée sans
témoin, mais a dûêtre houleuse, car, selon lestémoins qui ont vusortir
l'ambassadeur dubureauprésidentiel, "M. Diakhabi paraissaitfort
24
mécontent; il a quitté Dakar le soir même à 19 h.30, par avion."
La mesure de "gel" des relations estrendue publique par "Dakar-Matin"
le 7 juillet1966. Laveille, aucours d'une conférence de presse, le ministre
de l'information etdu tourisme, Abdoulaye Fofana, avaitannoncé l'arrêtde
la coopération bilatérale entre le Sénégal etla Guinée. La décision de Sékou
Touré de ne pas participer auFestival des Arts Nègres, estmentionnée par
le ministre, mais bien plus encore les accusations duprésidentSékouTouré,
cité par le quotidien dakarois :"Le 11 juin 1966, une trentaine de camions

24
Télégramme diplomatique en date du8 juillet1966, n° 716/718 de Dakar, Immédiat,
Secret, signé de l'ambassadeur Vyaude Lagarde. Cetélégramme mentionne égalementque les
conversations de Senghor avec d'autres dirigeants africains lors de la conférence fondatrice de
l'OCAM à Tananarive, du 25 au 28 juin, auraientjouéun rôle dans sa décision de rupture.
(Documents diplomatiques français, 1966, Tome2).

22

chargés d'armes seraient partis de Thiaroye à destination de Linguère et
Tambacounda". Pour le leader guinéen, l'objectif est clair : ces camions sont
en route pourConakryafin de renverser son régime. Aumême moment,
SékouTouré prétend que"les Français ont installé un camp aux environs de
Saint-Louis. Une trentaine de militaires s'y entraîneraient... non moins
naturellement pour envahir la Guinée." Le ministre Fofana affirme que"la
patience du Sénégal est finie... à la suite des accusations ridicules et
odieuses de Sékou Touré".
Bien que le ministre Fofana eûtprécisé que la coopération multilatérale
régionale n'est"pas concernée par le gel de la coopération bilatérale", le
présidentSenghor déclare qu'il ne participera pas à la réunion duComité
Inter-États prévue à Labé en novembre 1966 si Sékoun'a pas rétracté d'ici là
ses"affirmations gratuites"etpubliquementprésenté ses excuses. Sékou
n'en faitévidemmentrien. Bien plus, il décide le29 janvier 1967 de
suspendre la participation de la Guinée aux travauxduComité Inter-États,
mesure qui, selon lui, ne sera rapportée que lorsque cesserontles"pressions
étrangères"exercées sur les relations fraternelles établies entre les pays
membres. Il décide aussi de mettre fin auxrapports entre lui-même et
Senghor jusqu'à ce qu'à sesyeux, l'attitude de ce dernier soitdéterminée par
la seule défense des intérêts africains etnon par la politique africaine de la
France.
L'amélioration des relations entre le Mali etle Sénégal contribue
évidemmentà contrarier SékouTouré. Modibo Keita a effectué du1er au7
décembre 1966unevisite officielle auSénégal, oùil été reçupar des foules
enthousiastes. Aucours de ses entretiens avec Senghor, il a évoqué sans
réticences le retour prochain duMali dans l'Union monétaire Ouest-africaine
etdans lazone Franc (prévuparun aide-mémoire français du 29 novembre
1966) eta déclaré qu'iltrouvaitnaturel que les pays qui se serventde la
langue française se réunissentpour échanger leursvues sur les problèmes
cultuen rerels ;vanche, Modibo Keita reste hostile à l'OCAM. Il s'est
égalementmontrétrès irrité des attaques lancées récemmentcontre lui par
25
SékouTouré, lors de discours prononcés en languevernaculaire .
Le 19 février 1967, à Conakry,un match de football Guinée-Sénégal
comptantpour la Coupe d'Afrique des Nations setermine par la défaite de

25
TD Urgent, Réservé, du12décembre 1966, n° 1035/1040, de Dakar, signé par
l'ambassadeur Vyaude Lagarde (Documents diplomatiques français, 1966, Tome2). L'auteur
n'a pas retrouvétrace de ces discours sans doutetenus lors de réunions dans des régions
guinéennes proches duMali.

23

l'équipe sénégalaise, et donne lieu à de bruyantes manifestations de
26
propagande politique et de chauvinisme national.
Le 30 juin 1967, le Sénégal ferme son ambassade àConakry; d'ailleurs,
27
l'ambassadeur Carvalho n'yfaisaitplus que de brèves apparitions .
Les patients efforts de médiation des présidents malien etmauritanien
Modibo Keita etMoktar Ould Daddah aboutissentcependantàune première
réconciliation entre SékouTouré etSenghor lors d'une réunion duComité
inter-Étatstenue à Bamako les 6 et7 novembre 1967. Un accord estmême
conclusur cinq projets commuans : barrageuMali, irrigation de centaines
de milliers d'hectares, navigabilité, etc...
Senghor semble avoir été suffisammentimpressionné par ce que Sékou
lui a ditde sa positionvis-à-vis d'une réconciliation avec Paris pour adresser
dès son retour à Dakar, le 9 novembre,une longue lettre à Jacques Foccart
(letexte en estdonné dans le chapit: Des réconciliare "1966-1974tions
ratées"). Sékouavaitentretemps adressé plusieurs lettres à Paris, dont une
augénéral de Gaulle lui-même. Le21 novembre, de Gaulle faitallusion à
cette démarche en recevantl'éphémère présidentduDahomey-Bénin, le
colonel Christophe Soglo, disant:"Il paraît même que le dirigeant de celui
des membres de notre ancienne Union qui avait il y a neuf ans pris le
chemin opposé, moyennant des concours venus des quatre points cardinaux,
souhaiterait aujourd'hui retrouver la France".Le 5 décembre, Sékou

26
Ce match "aller" Guinée-Sénégal comptantpour la coupe d'Afrique des nations s'estjoué le
19 février devantprès de30.000spectateurs austade du 28 septembre de Conakry. La
prestation de l'équipe nationale duSénégal n'estpas brillante, etle match setermine surun
score detrois buts àzéro. Les chances de qualification de l'équipe nationale duSénégal se
trouventainsi considérablementréduites. Cette défaitetombe àun mauvais momentpour les
autorités sénégalaises. C'est un pointpsychologique que marque SékouTouré. Car si les
peuples sénégalais etguinéen ont toujours eude bonnes relations auplus fortde la crise entre
leurs deuxÉtats, ducôté de Conakry, on n'a pas manqué aulendemain dumatch d'épiloguer
sur "lavictoire de la jeunesse révolutionnaire sur la jeunesse réactionnaire." C'estalors qu'il
setrouvaitauCaire que Senghor a appris la défaite de l'équipe nationale duSénégal. En route
pour Alger, l'avion qui letransporte connaîtdes ennuistechniques. Son Super Constellation,
qui a réussi à effectuer letrajetLe Caire-Alger avecun moteur en panne, a atterri sans
incidentà l'aéroportd'Alger, avecun retard de deuxheures sur l'horaire prévu. A son arrivée,
Senghor estreçupar Boumediène qui souligne à mots couverts leurs divergences : "Nous ne
saurions nous estimer en parfaitaccord avec notre consciencetantque ne serontpas liquidées
de notre continentles séquelles ducolonialisme etde l'occupation étrangère ".
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il avaitécritle 8 mai 1967 que "latension monte dans le pays, etles responsables ne se
gênentplus pour critiquer ouvertementSékouTouré. Il estcertain que le règne de ce dernier
touche bientôtà sa fin etque, s'il se risquaità effectuerunvoyage à l'extérieur, il ne fait
aucun doute qu'il se passerait un coup dethéâtre." De son côté, Sékouestfavorable à
MamadouDia, alors emprisonné ; les émissions de la "Voixde la Révolution" en langues
vernaculaires affirmentque le règne de Senghorva seterminer etque MamadouDia
reviendra aupouvoir.

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remercie Senghor de ses démarches. Pourtant l'année 1968 passe sans que
rien ne change dans les relations franco-guinéennes.
Mais le renouvellement des démarches effectuées au fil des années par
Senghor à Paris à propos de la normalisation des rapports franco-guinéens
est quand même remarquable ;Houphouëtn'estjamais intervenuen ce sens.
Ce qui prouve que contrairementpeut-être à ce que pensaitSékouTouré
luimême, etquelles que soientleurs divergences etleurs profondes différences
humaines etpolitiques, Senghor etlui étaientmoins éloignés l'un de l'autre
qu'on pourraitle penser. EtSenghorvoyaiten Sékou un allié
potentielvis-àvis d'unHouphouëtdontles positions restaientbien différentes des siennes.
En janvier 1968,une délégation duParti Démocratique deGuinée
participe auCongrès de l'UPS, porteuse d'un message de SékouTouré
qualifiantSenghor de"l'un des leaders africains les plus lucides".En mai
1968, Sikhé Camara devientambassadeur de Guinée à Dakar. SékouTouré
soutientSenghor parun communiqué lorsque le Sénégal estconfronté à la
crise étudiante en mai-juin, etlui envoie mêmeune lettre de conseils"où
nous lui indiquions ce que nous aurions fait à sa place pour faciliter l'unité,
liquider la division et consolider les bases de l'indépendance du Sénégal."
Le2octobre, AmadouMahtar Mbow, ministre sénégalais de la culture,
de la jeunesse etdes sports, futur directeur général de l'UNESCO (il
reviendra en Guinée en cette qualité en mars 1978), représente le Sénégal
auxfêtes du10ème anniversaire de l'indépendance de la Guinée. Lesurnes
funéraires de l'almamySamoryTouré etd'Alpha Yaya Diallo, ramenées du
Gabon, sontsolennellementprésentées à la foule. Mbowrevient
enthousiaste de sonvoyage.
28
L'amélioration de l'atmosphère estesensible ,tle24 mars 1968, les
quatre chefs d'Étatréunis à lavilla Silyde Labétransformentle Comité en
unevéritable communauté économique, l'Organisation des États Riverains
29
dufleuv.e Sénégal (OERS)
Quelques mois plustard, cependant, le 19 novembre 1968, le coup
d'Étataucours duquel Modibo Keita estrenversé par l'armée affecte
fortementSékou, qui avuen quelques années disparaître brutalementde la
scène ses amis les plu: Ls prochesumumba, Ben Bella, Nkrumah, Modibo

28
voir en annexeune note secrète établie parun participantsénégalais à ces entretiens.
29
la création de l'OERS a été précédée, à l'époque coloniale, par la création en 1934 de la
Mission d'Études etd'Aménagementdufleuve Sénégal (MEAF), suivie en 1938 de la Mission
d'Aménagementdufleuve Sénégal (MAS) ; en 1959, celle-ci devient un organe commun de
mise envaleur dufleuve auservice destrois États autonomes (Sénégal, Mali, Mauritanie),
auxquels la Guinée se jointen 1963, ausein duComité Inter-États. La Guinée sorten 1972de
l'OERS, qui devientalors OMVS (Organisation pour la mise envaleur dufleuve Sénégal) et y
revienten2006, après avoir été observateur pendantquelques années.

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Keita... Sékou convoque àConakry une réunion extraordinaire pour
connaître les intentions des nouveauxdirigeants maliens, Le25, à
l'invitation de SékouTouré, Senghor etOuld Daddah se retrouventà
Conakrypour discuter de la situation ; invité, le nouveauprésidentduMali,
Moussa Traoré, nevientpas. En fait, les relations entre le Mali etla Guinée
netardentpas à se dégrader. Lestrois autres chefs d'Étatdécidentcependant
detenirun nouveausommeten mai 1969 à Dakar. Sékouaffirme alors que
les prochains coups organisés avec l'aide de la Franceviserontle Sénégal et
la Guinée. Un complotestdécouvertà Labé etla Guinée accuse le Mali de
complicité avec les parachutistes guinéens arrêtés :c'estle "complotdes
militaires", quiverra l'arrestation notammentde Keita Fodéba etde Kaman
Diaby. En février 1969, Sékounomme comme ambassadeur à Dakar Sadan
Moussa Touré,un juriste, musicologue, présidentdu tribunal de 1ère
instance de Conakry.
En avril 1969, lorsqu'à Paris, le général de Gaulle quitte le pouvoir, la
Guinée s'en félicite, mais n'apprécie guère qu'aprèsune brève éclipse
pendantl'intérim d'Alain Poher, Jacques Foccartretrouve ses attributions
africaines auprès dunouveauprésidentGeorges Pompidou.
SékouTouré, entantque présidenten exercice de l'OERS etchef de
l'Étatguinéen, envoieun chaleureux télégramme de félicitations à Senghor
lorsque ce dernier est, le 16 décembre 1969, éluà l'Académie française des
Sciences morales etpolitiques (ilysuccède auchancelier allemand Konrad
Adenauer). Le message déclare que"votre élection bien méritée fait
30
honneur non seulement aux Sénégalais, mais à tous les peuples d'Afrique."
Le29 décembre 1969, Air-Guinée reprend avecun Antonov 24 les
liaisons aériennes hebdomadaires Conakry-Dakar, interrompues depuis
quatre ans.
Un nouveaustatutde l'OERS estadopté lors d'un mini-Sommetréuni à
Conakryle3février 1970. Dans son discours inaugural, SékouTouré fixe
des objectifs ambitieuxà la nouvelle organisation, qui devraitpromouvoir
une intégration poussée des économies des pays membres. Il énumère à cette
occasionune liste exhaustive des secteurs d'activités dontl'OERS devrait
s'occuper, etsouhaite même qu'elle assure la"libération intellectuelle et
culturelle"des pays membres, qui devraientrefuser l'assistancetechnique
étrangère,"chère et dangereuse"; il estime aussi qu'elle se devaitde

30
Senghor sera égalementreçuà l'Académie des Sciences d'Outre-mer (exAcadémie des
Sciences Coloniales) le2octobre 1981 (ilyavaitdéjà été élucomme membre associé en avril
1971). Éluà l'Académie française le2juin 1983(sans qu'à la connaissance de l'auteur, Sékou
Touré l'aitfélicité), ilysera reçuofficiellementpar Edgar Faure le29 mars 1984,veille du
jour oùl'on procédaità Conakryauxobsèques duleader guinéen, décédétrois jours
auparavant. ValéryGiscard d'Estaing succèdera à Senghor à l'Académie française.

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