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Anglophobie et politique

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Description

L'anglophobie historique et si française serait-elle un mythe, une accusation exagérée ? Cette affirmation prend sens quand on mesure le poids politique réel de l'anglophobie et son influence sur les milieux dirigeants français. L'étude d'archives permet d'affirmer que les détenteurs du pouvoir ont été moins réceptifs à ces thèses qu'on ne le présumait. Si les anglophobes sont peu nombreux, l'anglophobie semble un véritable instrument entre les mains des diplomates français et britanniques et sa gestion détermine la nature des alliances de guerre du XXe siècle.

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Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 144
EAN13 9782336255385
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

A Inès

et à ma mère.

INTRODUCTION

La persistance de l’anglophobie, son retour chronique dans l’actualité font
1
partie des particularités françaises les plus ancrées. Comparée aux autres
images que nous avons des étrangers, la vision de l’Anglaisest sansdoute celle
2
quireste la plusnégativementconnotéesurle longterme.Leterme même d’
« anglophobie »décrit unsentimentfort,unerancœur tenace,une «haine
systématique »,« aversion »,« horreur».Cela pourraitn’avoirguère
d’importance,si leshommespolitiqueseux-mêmesnes’en mêlaient.
L’anglophobie desdirigeantsestplusgrave, carelle peutconduire à descrises
diplomatiques,voire àun conflitarmé.Nousnousproposonsd’en comprendre
les raisons, etd’analyser si elle aun impactavérésurl’élaboration de la
diplomatie française.
L’anglophobie faitpleinementpartie des« forcesprofondes»,qui influent
3
surles relationsinternationales.Elle doit son importance à la durée
exceptionnelle dudifférend historiquequi oppose lesdeuxpays.L’étude des
préjugésanglophobesa déjà été faite.Elle estcertesamusante, maispeu
instructive;elle ne permetguère de comprendre lesdécisionspolitiques.
L’anglophobie ne nousintéresse pasen elle-même, par son contenu, maisdans
4
son contexte.Cetouvragese propose de faireune histoire de l’anglophobie
démarquée descatalogues traditionnelsdressantl’inventaire de l’ensemble des
différends que lesdeuxnations voisinesentretiennentdepuisdes siècles.Ceci
suppose non dese bornerà constater, comme le fontlesjournalistes,un
« fossé » culturel,unerelation « ambiguë », ou une « entente glaciale » entre les
deuxpays, non de projeter une même anglophobiesupposée immuablesurmille
ansderelationsinternationales, maisd’en comprendre les raisonsprofondes,
d’ensaisirl’évolution enun demi-siècle crucial, marqué parlesconquêtes
colonialesetla menace militaire allemande.Retracerl’histoire de l’anglophobie

1
M.Agulhon,La République 1880-1932, Paris, Hachette, 1992,t.I, p.142.cf.notre mémoire de
maîtrise F.Serodes,Diplomates et militaires face à l’anglophobie, 1898-1905,mémoire de
maîtrisesousla direction de M.le ProfesseurRobertFrank, Université de
ParisI-PanthéonSorbonne,2000etid.,: dirigeants allemands et français face àSauver les apparences
l’anglophobie, 1895-1914,mémoire de D.E.A. sousla direction de M.le professeurRobertFrank,
Université de ParisI-Panthéon-Sorbonne,2002.
2
Nousemploieronsleterme général de Royaume-Uni pourdésignerl’entité politique
contemporaine.Cependant, lesarchivesévoquentdavantGage la «rande-Bretagne »,l’Irlande
étant souventnégligée.Surtout, leterme d’Anglais reste prédominantdansla documentation, et
sera icirestitué commetel, pour sa charge mythique.
3
P.Renouvin,La Crise européenne et la Première Guerre mondiale, Paris, Alcan, 1934 (1re éd.),
p.131. ;id.etJ.B.Duroselle,Introduction à l’histoire des relations internationales,Paris,
ère
Armand Colin, 1éd., 1964, 520p.,rééd.Paris, Pocket, 1997, 531p.
4
P.Renouvin, «Préface » à R.Rémond,LesÉtats-Unisdevantl’opinion publique française,de
e
1815 à 1852,Paris, Fondation Nationale desSciencesPolitiques(F.N.S.P.), 1962,thèse de3
cycle,rééd.Armand Colin,2 vol., 973p.…, p.VIII La mêmeremarquevautpourl’italophobie,
e
étudiée parP.Milza dans sathèse,FrançaisetItaliensà la fin duXIXsiècle. Auxoriginesdu
rapprochementfranco-italien de 1900-1902,École française de Rome, 1981, 1114p.

7

ne revientpasàrefaireune histoire desidéespolitiques, carl’anglophobie n’est
niune idée, niune idéologie constituée, maisdavantageuneréaction critique à
une politique officielle.
Outre l’histoire, lesdifférentes scienceshumaines sontd’unsecours
5
ponctuel.La psychologie permetd’analysercesentiment surle plan individuel.
L’anglophobie désigne certainscomportements, notammenten période de crise,
lesdirigeantsne gardantpas toujoursleur sang-froid.A pluslongterme, elle
aide à comprendre pourquoi certainspréjugés, certainesfaçonsde penser
persistententempsde paix.Desétudes récentesontmisen évidenceque les
stéréotypesnesontpasde puresinventions, mais qu’ilscontiennent une partde
6
vérité.Ils sont réducteursdansla généralisationqui en estfaite :les
Britanniques sontplutôtinsulaires, lesFrançaisplutôtindividualistes.La marge
d’erreurdesclichés,qui inclutde nombreuses situations vécuesparles
dirigeants, lesmeten décalage avec laréalitésociale dupays visé.Lescritiques
contre l’Anglaisfinissentparen dire davantagesurleursauteurs quesurleur
7
objet .Ellesdeviennent une manière dese mettre envaleur, dese défendre.
Surle plan collectif, lasociologie peutaiderà comprendre laréaction des
différentsmilieuxdirigeants.On peutdistingueraumoinsdeuxgroupes.Les
dirigeantsconstituent un milieua priorifavorable auRoyaume-Uni.Ces
derniersconstituent une élitesociale,souventformée danslesmêmesécoles,
notammentà l’École libre des sciencespolitiques, plutôtanglophile, ayant une
petite expérience de l’étranger, pratiquantpeula langue, maispartageant une
culture politique libérale assez répandue.Ils sont rejoints, dansle domaine
économique, parcertainslibéraux, partisansdulibre-échange.
D’autrescatégories sontplushostiles.Lespetitspatrons, défenseursde
l’agriculture etdu«tarif Méline »setrouventen concurrence avec le
Royaume8
Uni.Maiscesont surtoutlesmilitaires quisetrouventconfrontésà l’ennemi
héréditaire.Ils sont réputésconservateurs, comme lerévèle l’affaire Dreyfus, et
plusparticulièrementenclinsà l’antisémitisme.Lesmarins transmettent une
histoire anglophobe de génération en génération.Lescoloniauxdéfendent
jalousementleterritoire colonial et relaientleursexigencesà la Chambre.Il faut
se gardercependantdetoutdéterminisme.Lerôle desindividusdépasse celui
desgroupes: lesgrandshommes, politiques, diplomatesoumilitairesdéjouent
lespronostics.L’opinionquese forgentlesdirigeantsleurest souventpropre,
liée àune histoire personnelle, à desanecdotesbiographiques, deshistoiresde
famille oudes rencontres.

5
A.Barblan,L’Image de l’Anglaisen France pendantlesquerellescoloniales(1882-1904),
Berne, HerbertLang, 1974,234 p.
6
R.FrQank, «u’est-cequ’unstéréotype?», in J.-N.Jeanneneydir.,Une Idée fausse est un fait
vrai, Paris, Odile Jacob,2000, p.19.
7
C.Charle,La Crise des sociétésimpériales,Allemagne, France, Grande-Bretagne 1900-1940,
Essai d'histoiresociale comparée, Paris, Seuil,2001, 529p.
8
Tarif maximal protectionniste imposé à certainspaysdepuis1892,qui porte le nom dudéputé
qui préside la Commission générale desdouanesà l’Assemblée, JulesMéline.

8

I. La singularité des relations franco-britanniques : des conflits qui laissent
des traces durables
En comparant l’anglophobie française, il apparaît qu’elle n’arien d’une
nouvelle «exception française ».L’historiographies’estintéressée auxcauses
structurellesde l’anglophobie, notammentà larivalité maritime entre
l’Allemagne etle Royaume-Uni, atténuée parl’importance desliens
9
économiquesouculturels .L’anglophobie allemande a ététraitée de manière
plusexhaustive pourla période exceptionnelle de la Première Guerre mondiale,
etde manière pluscirconstanciée pourdespersonnalitésoudesévénements.
L’anglophobie populaire a été appréhendée auniveaulocal.Pourlesdirigeants,
l’anglophobie duChancelierBülow, de l’EmpereurGuillauome IIude
10
l’historien Treitschke, ontfaitl’objetd’appréciationscritiques
.AuxÉtatsUnis, la «relationspéciale »atendance à occultercette période detensions
pourtant vives, pourdes raisonshistoriquesetcommerciales.Elle connaît un
e 11
regain à la fin duXIXsaiècle ,vec l’émergence de la fédération américaine
comme nouvel acteurmondial, etdansl’entre-deux-guerres, oùlesdifférends
12
européens renforcentl’isolationnisme américain etl’anglophobie.
Qu’est-cequi faitlaspécificité des relationsfranco-britanniques ?Depuis
des siècles, l’incompréhension entre lesdeuxpaysdomine.Lescontentieux,
notamment territoriaux,remontentaumoinsà la guerre de CentAns, et
e
alimentent unevision descontemporainsde la fin duXIXsiècle etdudébutdu
e
XX marquée parl’ignorance oula crainte mutuelles.L’histoire bilatéralese
résume auxconflits,qui hantentl’histoire commune, constituée envéritable
mythologie.Surtout, à l’époque contemporaine, postrévolutionnaire,
l’anglophobierelève moinsde l’histoire militaire, de la confrontation directe,
elle estdésormaishistorique, plusabstraite, historicisée parlesmémoires
collectives, lesmanuels, lesouvragesd’histoire etla presse.La métaphore de la
guerrerestevive, etl’affrontementestévité de justesse à Fachoda ouà
MerselKébir.
L’historiographie de ces relationsestlargementcirconscrite àun cadre
bilatéral,qui ne permetpasdesaisirlavéritable nature de ces rapports, affectés

9
P.M.Kennedy,The Rise ofthe Anglo-German Antagonism 1860-1914, Londres, Allen et
Unwin, 1982,604p.
10
K.Hardach,„Anglomanieund anglophobiewährend derindustriellen Revolution in
Deutschland“,SchmollersJahrbuch für Wirtschafts-und Sozialwissenschaften, n°91,
1971,p.153181.;M.Stibbe,German Anglophobia andthe GreatWar, 1914-1918, Cambridge, C.U.P.,2001,
267p.;P.Winzen,DasKaiserreich am Abgrund, Die Daily-Telegraph Affäreund
dasHaleInterview von 1908, Stuttgart, Steiner,2002,369p.
11th
E.P.Crapol,America for Americans: economic nationalism and anglophobia inthe late XIX
century, Wesport, Greenwood Press, 1973,248 p.;id.,“From Anglophobiato Fragile
Rapprochement: Anglo-American Relationsinthe EarlyTwentieth Century”, in H.J.Schröder,
Confrontationsand Cooperation. Germanyandthe United Statesinthe Era of World War I,
1900-1924, Providence, Berg, 1993, 460p., p.13-31.
12
J.G.Cook,Anglophobia: an analysisof anti-British prejudice inthe United States, Boston, The
FourSeasCompany, 1919, 138p.;J.E.Moser,Twistingthe Lion’sTail, Anglophobia inthe
United States, 1921-1948, Londres, Macmillan, 1999,263p.

9

par les autrespays, la Russie, lesÉtats-Uniset surtoutl’Allemagne.Or, la
comparaison avec cette dernière estessentcompéielle :tition navale et
économique, crisesmarocainesde 1905 et1911, Première Guerre mondiale,
traité de Versailles, montée dunazisme etDeuxième Guerre mondiale mettent
le couple franco-britannique àrude épreuve.L’Allemagne estletroisième
acteurimplicite de ces relations.Il ne faudraitpascependantlui attribuer unrôle
exclusif danslerapprochementfranco-britannique.Si la peurde l’Allemagne a
jouéunrôle déterminant, elle estloin d’être leseul facteurde constitution de
l’Entente cordiale.Ilya bien des raisonspositivesau
rapprochementfrancobritannique.Le privilège dubilatéralisme déjà contesté du tempsde Fachoda,
devientobsolète avec la Première Guerre mondiale.L’Allemagnereste
cependant untiersimportant, dansle cadre d’un jeudiplomatique àtrois.

II. Un sujet souvent évoqué, rarement traité
Les relationsfranco-britanniquesen général ontdéjà faitl’objetde
13
nombreuxouvragescollectifs .Troisauteursen ontfait récemmentlasynthèse.
LeshistoriensIsabelle etRobertTombsontproposéunesommequi couvre les
aspectsprincipauxdes relationsfranco-britanniques.Philip Bellya consacré
l’étude politique etdiplomatique la pluscomplète pournotre période.D’autres
étudesplusprécisesportent surles relationsentre lesdeuxpaysà cette époque,
14 15
danslesdomainespolitique etmilitaire ,pour tenterd’expliquerla défaite
commune de 1940.Leshistoriens sesontégalementpenchés surcertains
événements quisont restésdanslesmémoires, notammenten France, etbornent

13
R.Gibson,Bestof Enemies. Anglo-French Relations sincethe Norman Conquest, Londres,
Sinclair-Stevenson, 1995,rééd. 2004,326p.;A.Sharp etG.Stone dir.,Anglo-French Relationsin
thetwentieth Century. Rivalryand Cooperation, LondresetNewYork, Routledge,2000,355 p.;
P.Chassaigne etM.Dockrill éd.,Anglo-French Relations1898-1998: from Fashodato Jospin,
Basingstoke, Palgrave,2002,211p.;G.Radice etJ.Viot,L’Entente cordiale danslesiècle, Paris,
Odile Jacob,2004,364p.cf égalementlesnuméros spéciauxdes revuesRelationsinternationales
n°117, « Centansd’Entente cordiale», printemps 2004, 131p., etDiplomacyand Statecraft, n°4,
vol.17, Londres, Routledge, décembre2006.
14
I.etR.Tombs,ThatSweetEnemy,The French andthe British fromthe Sun Kingtothe
present, Londres, Heinemann,2006,780p.;P.M.H.Bell,France and Britain 1900-1940: Entente
and Estrangement, Londres, Longman, 1996,275p.;J.F.V.Keiger,France andtheworldsince
1870, Londres, Arnold,2001,261p.;A.Wolfers,Britain and France betweentwowars, New
York, HarcourtBrace and Company, 1940, 467p.;A.Besnard
etalii,LesRelationsfrancobritanniques1935-1939, Paris, C.N.R.S., 1975;N.Rostow,Anglo-French Relations, 1934-36,
Londres, Macmillan, 1984.;M.Thomas,Britain, France and AppeasementAnglo-French
Relationsinthe Popular FrontEra., Oxford, Berg, 1996,268p.
15
A Reussner,LesConversationsfranco-britanniquesd'État-Major, 1935-1939, Vincennes,
S.H.M., 1969,291p. ;P.Masson, « Lesconversationsmilitairesfranco-britanniques, 1935-38 »,
LesRelationsfranco-britanniquesde 1935 à 1939, Paris, C.N.R.S., 1975. ;Id,Françaiset
Britanniquesdansla drôle de guerre, actesducolloque franco-britanniquetenuà Parisdu8 au12
décembre 1975, Paris, C.N.R.S., 1979,631p. ;P.Fridenson etJ.Lecuir,La France etla
GrandeBretagne face auxproblèmesaériens(1935-mai 1940),Vincennes, S.H.D., 1976 ;W.J.Philpott,
Anglo-French Relationsand Strategyonthe Western Front, 1914-1918, Basingstoke, Macmillan,
1996,227p. ;M.S.AlexanderetW.J.Philpott,Anglo-French Relationsbetweenthe Wars,
Basingstoke, Palgrave,2002,248p.

10

16
notre étude, comme Fachoda ouMersel-Kébir .Deuxmomentsontété
privilégiés: lerapprochementautourde l’Entente cordiale de 1904 etlesdébuts
de la Deuxième Guerre mondiale en 1939-1940.Pourle débutdu siècle,
ChristopherAndrewa jouéunrôle importantententantde déchiffrerla
17
personnalité peuloquace duministre desAffairesétrangèresDelcassé.
D’autresontprislerelaisen insistant surlesautresacteursde l’Entente
cordiale, la personnalitéséduisante du roi Édouarcelle ded VII,sfrères
Cambon, de Lord Lansdowne, dontlesfortespersonnalitésontpermis
d’accompagnerl’opinion publique etdescellerl’accord historique de l’Entente
18
cordiale, malgré certaines réticences .De même, pourla Deuxième Guerre
mondiale, la confrontationthéâtrale entre lesdeuxfortespersonnalitésde
Winston Churchill etCharlesde Gaulle a paru symbolique desdifférencesde
19
pointsdevue danscesdeuxpays .Dansle domaine économique, les relations
franco-britanniquesontété principalementinterprétées sousl’angle d’un
20
rattrapage du retard industriel français .Le centenaire de l’Entente cordiale en
2004 a donné lieuà descolloques, à despublications, ainsiqu’à des
manifestationsofficielles,qui permettentde mesurerle chemin parcourudepuis,
etde profiterd’une abondante bibliographie.Ce centenaire a misaujourla
21
faille béante en matière d’étude de l’anglophobie desmilieuxdirigeants .

16
P.W.Grenier(major),Fashoda: Turning-pointin Anglo-French relations. Astudyin
militarypolitical affairs, masterof militaryartandsciencesoutenuà FortLeavenworth, Kansasle23avril
1976, 85p.;H.Coutau-Bégarie etC.Huan,Mersel-Kébir (1940), la rupture franco-britannique,
Paris, Economica, 1994,257p.
17
P.Renouvin ,La Politique extérieure de Théophile Delcassé, F.N.S.P., 1954, 54 p. rééd.Centre
de Documentationuniversitaire/S.E.D.E.S., 1964.;C.Andrew,Théophile Delcassé andthe
Making ofthe Entente Cordiale. A Reappraisal of French Foreign Policy,1898-1905, Londres,
Macmillan, 1968,330p.;P.J.V.Rolo,The Originsand Negotiation ofthe Anglo-French
Agreementsof 8 April 1904, Basingstoke, Macmillan, 1969,300p.;J.F.V.Keiger,France andthe
Originsofthe FirstWorldWar, Londres, Macmillan, 1983,201p.;P.Venier, «Théophile
Delcassé andthe Question of Intervention inthe Anglo-BoerWar, October1899-March 1900»,
P.Chassaigne etaliuséd.,Anglo-French Relations…, p.44-55 etid.Delca, «ssé etles relations
franco-britanniquespendantlesdébutsde la guerre desBoers», in L.Claeys, C.PailhèsetR.
Pech éd.,Delcassé etl’Europe à laveille de la Grande Guerre, Foix, Archivesdépartementales
de l'Ariège,2001, p. 247-260.
18
C.Geoffroy,LesCoulissesde l’Entente cordiale, Paris, Grasset,2004,300p. ;L.Lemonnier,
Édouard VII,Le Roi de l’Entente cordiale, Paris, Hachette,1949,254 p. ;R.BussetJ.-P.
Navailles,Édouard VII le prince charmeur, Paris, Payot, 1999,205 p. ;A.d’Arjuzon,
Édouard VII. Le prince de l’Entente cordiale, Paris, Perrin,2004, 408p. ;I.Dunlop,Edward VII
andthe Entente cordiale, Londres, Constable,2004,288p. ;L.Villate,La République des
diplomates: Paul etJulesCambon 1843-1935, Paris, Science infuse,2001, 415p. ;H.Cecil,From
the Entente Cordiale of 1904tothe Peace Letter of 1917: a European Statesman assessed,
conférence du 22avril2004 à l’ambassade duRoyaume-Uni à Paris, Foreign and Commonwealth
Offce,2004,35p.
19
F.Kersaudy,de Gaulle etChurchill : la mésentente cordiale, Paris, Perrin,2003, 496p.
20
F.Crouzet,De la Supériorité de l’Angleterresur la France, L’économique etl’imaginaire
e e
XVII -XXsiècle,Paris, Perrin, 1985, 596p.
21
D.Johnson, R.Mayne etR.Tombs,CrossChannel Currents;100Yearsof Entente cordiale,
Londres, Routledge,2004,328p.;L.Bonnaud dir.,France-Angleterre :unsiècle d’Entente
cordiale 1904-2004. Deuxnations,unseul but?, Paris, L’Harmattan,2004,308p. ;M.Vaïsse

11

Les relationsfranco-britanniquesdépendentbeaucoup des représentations
de partetd’autre.L’historiographie de l’anglophobie n’estdonc pas qu’une
histoire politique desgrandsévénementsfranco-britanniques, des rencontres,
22
desaccords, mais une histoire desmentalités, desjugements, des
23
appréciations, de la perception duRoyaume-Uni parla France.Toutefois, ce
dernieraspectne nousintéresse icique dansla mesure oùil explique la manière
24
dontlesdirigeantsprennentlesdécisions .L’anglophobie française en
ellee
même a déjà faitl’objetd’analyses spécifiques,qui culminentauXVIIsiècle,
25
notammentpendantla Révolutmaiion ,sconcernentaussi la monarchie de
26e
Juillet, etlerégime de VichyauXXsiècle.Plusieursouvrages sontparus
entre-tempspour tenterde présenter unevisionsynthétique,une histoire des
27
attitudesfrançaises, en particulier surl’anglophobie.Enréalité, elles sontbien
anecdotiques.Fondées surdes sourcesprincipalementlittérairesou scolaires,
elles s’entiennentà des visionsjournalistiques, dansla lignée desétudes
précédentes.Danscette perspective,toutevision critique estd’emblée
considérée comme anglophobe, alors qu’il fautdistinguer touteune gamme de
comportementsetd’attitudes, depuislasimple critique, jusqu’au racisme
viscéral.Toute critique contre le Royaume-Uni n’estpasnécessairement
anglophobe.Certainesétudes, plusglobales, portent surdesintervalles trop
28
restreintspourobserverdes répétitions .Pourla période contemporaine,
l’anglophobie populaire a déjà été étudiée, à partirdes sourcesde presse par
Malcom Carroll, età partirde la littérature parMarius-FrançoisGuyard, et, au
senslarge, dansl’ouvrage d’AndrisBarblan, intituléL’Image de l’Anglais en

dir.,L’Entente cordiale de Fachoda à la Grande Guerre, Bruxelles, Complexe,2004, 141p. ;P.P.
Vallet,The Originsand developmentof an Anglo-French Entente, 1902-1914,sousla dir.duPr.
C.M.Andrew, Université de Cambridge,2006 ;S.Aprile etF.Bensimon dir.,La France et
e
l’Angleterre auXIXsiècle, Paris, Creaphis,2006, 580p. ;A.Capetéd.,Britain, France andthe
Entente cordialesince 1904, Londres, Macmillan,2006,225p.
22
R.Frank, « Imagesetimaginaire dansles relationsinternationalesdepuis1938: problèmeset
méthodes»,Cahiersde l’I.H.T.P., n°28, juin 1994, p.5-11.
23
M.Vion,Perfide Albion ! Douce Angleterre ? L’Angleterre etlesAnglais vuspar lesFrançais
e
duXIVsiècle à l’an2000, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton,2002,312p.
24
J.F.V.Keiger, « La perception de la puissance française parle Foreign Office », in P.Milza,
R.Poidevin dir.,La Puissance française à la Belle Époque. Mythe ouréalité ?, Bruxelles,
Complexe, 1992, p.175-185.
25
F.Acomb,Anglophobia in France 1763-1789, NewYork, 1950;C.Nordmann, « Anglomanie
e
etanglophobie en France auXVIIIsiècle »,Revue duNord, avril-septembre 1984, p.787-803 ;S.
Wahnich,L’Impossible citoyen. L’étranger dansle discoursde la Révolution française, Paris,
Albin Michel, 1997, 404 p. ;N.Hampson,The Perfidyof Albion. French perceptionsof England
duringthe French Revolution, Londres, Macmillan, 1998, 181p.
26
J.V.Suanzes, « El liberalismo francésdespuésde Napoléon.De la anglofobia a la anglofilia »,
Revista de estudiospoliticos, n°76, avril-juin 1992, p.29-43 ;C.Crossley,“Micheletet
l’Angleterre: l’antipeuple?”,Littérature etnation, 18, 1997, p.137-152.
27
J.Guiffan,Histoire de l’anglophobie en France : de Jeanne d’Arc à la Vache folle, Rennes,
Terre de Brume,2004,277p.
28
P.E.Prestwich,French Attitudes toward Britain, 1911-1914, PhD. sousla dir.duPr.Gordon
Wright,soutenuà l’Université de Stanford, juillet1973, 480p.

12

29
France pendantlesquerellescoloniales.Enrevanche, l’anglophobie propre
auxdirigeants reste moinsbien connue.

III. 1898–1940 : d’une crise d’anglophobie à l’autre
Il fautaussi décloisonnercette période dansletemps: montrerles
e e
continuitésentre XIXetXXsiècles, la complémentarité desarchivesdes
différentesadministrations, militairesetdiplomatiques, nationalesetlocales,
anglaises, allemandesetbritanniques.Nousavonschoisi deuxbornesextrêmes
detension entre lesdeuxpays surfond derivalitéscoloniales.C’estbien
l’arrière-plan colonialqui constitue latrame de notre étude,transposition d’une
rivalitéséculaire à l’échelle mondiale.Un des traitsmarquantsde cette époque
estlavigueurdes sentimentscollectifsnationauxen Europe: «volonté
d’affirmer, au regard desautrespeuples, lescaractèresdu tempérament
30
national;méfiance à l’égard desinfluencesétrangères».D’autresdécoupages
parviendraientà des résultats sensiblementdifférents: les séquences
chronologiques« 1843-1945 » ou« 1914-1994 » montreraientplutôt une bonne
entente entre lesdeuxpays surle longterme.Souhaitantanalyserl’anglophobie
surla longue durée, la période choisiesemble la plusappropriée pourétudier
unerécurrence forte entretroisgénérations, celle néevers1840(Georges
Clemenceau), celle néevers1865 (Philippe Pétain, Raymond Poincaré), etcelle
néevers1890(Pierre Laval, le général de Gaulle).
Lesannées1880 sontmarquéespar unregain de nationalisme et une
concurrence coloniale accrue, notammenten Afrique.La perte progressive de
l’Égypte, à partirde 1882,relayée par une presse populaire à grandtirage, est
malvécue parlescoloniauxetparl’opinion publique.Le choixde l’année 1898
comme pointde départde notre études’explique aisémentpar un ensemble de
changementsconcomitants.Delcassé accède auministère desAffaires
étrangères.Il nomme Paul Cambon à l’ambassade de Londres.Cette nouvelle
équipe diplomatiquerestreintnoe -usinsisteronsprincipalement surcesdeux
diplomatesdontl’activitésupplante celle de leurscollaborateurs- doitd’emblée
faire face à la crise de Fachoda,quivoitl’anglophobierenaître desescendreset
lesdeuxmarinesprêtesàun nouvel affrontementdepuisTrafalgar.Fachoda
marqueunsommetde publicationshostilesauRoyaume-Uni.C’estaussi à
partirde ce moment quese précise, chezlesdirigeants, l’idée de faireun choix
entre l’Allemagne etle Royaume-Uni.
A l’autre extrémité, l’attaque de Mersel-Kébirmarqueunsecond
paroxysme detensionsentre lesdeuxpays,soulevant unevague d’anglophobie
encouragée parle gouvernement.Ils’agitd’unerupture, marquant un

29
E.M.Carroll,French public opinion and foreign affairs,1870-1914, New-York, The Century,
1931,348 p.;M.F.Guyard,L’Image de la Grande-Bretagne dansle roman français, 1914-1940,
Paris, Didier, 1954,394p. ;A.Barblan,op. cit.
30
P.Renouvin, La Crise européenne etla Première Guerre mondiale (1904-1918),FélixAlcan,
PressesUniversitairesde France (P.U.F.), 1934, 461 p., p.165.

13

31
éloignement durable, après une période derapprochement. .Lesanglophobes
e
ontdésormaiscarte blanche, et rompentavec latradition anglophile de la III
République.Même de Gaulle,quireprésente la France libre, a deviolentes
discussionsavec le Premierministre britannique.Cependant, dès1940, le
gouvernementde Vichy se garde bien de laisserlibre coursàson anglophobie.
Il est retenupardesconsidérations réalistes, peut-être aussi parcertains
modérés, mais surtoutparl’évolution de l’opinion publique.L’anglophobie
arrive aupouvoirchezlesdirigeantspeuavant son déclin dansl’opinion,sousle
poidsde l’Occupation.C’estparadoxalementaumomentoùlesdirigeantsde
Vichyontlesmainslibrespourleurpolitiqueque lesubstratpopulairese
dérobe.

IV. Les dirigeants, un milieu peu perméable à l’anglophobie ?
Lorsque nousparlonsdes« Anglais», il fautbien distinguerentre Anglais,
etÉcossais, IrlandaisouGallois.Toutefois, il nesertàrien de forcerletrait,
quand nosobservateurseux-mêmesne fontpasla différence etconfondent
allègrementl’ensemble de cespeuples sous un mêmevocable d’« Anglais»
avec des traitscommuns.Les traitsdistinctifs régionauxcomptentmoinsà leurs
yeux que lesdifférencesnationalesde l’Anglaispar rapportauFrançais:
l’attachementà la monarchie, des relationscommercialesplusétroitesavec
l’Empire britannique, oul’anglicanisme paropposition aucatholicisme.Il enva
de même en France, oùlesdifférences régionales sontmarquées, mais
s’estompent quand lesdirigeantsbritanniquesparlentde la nation commeun
tout, confronté àune autre.
Lesmilieuxdirigeants regroupentl’ensemble despersonnesdontles
représentationsde l’Anglaispeuventdirectementinfluer surl’étatdes relations
entre lesdeuxpays: membresdugouvernement, parlementaires, diplomates,
militaires.Ilscomprennentaussi deshommesd’affairesinfluents, des
coloniaux, desjournalistes, des universitaires,qui,sansdétenirde pouvoir
politique, exercent une influencesurlesprisesde décision.Leterme de
32
dirigeantpermetd’insister, davantageque celui de «décideur» ,surla
capacité des responsablesà mobiliserl’opinion publique autourd’initiatives
communes, d’un projetpolitique.Cespersonnes, parcequ’ellesontdes
responsabilitéspubliques,sontamenéesà faire la partentre conviction
personnelle etpolitique officielle : parfois, elles suivent une politique conforme
à leursconvictions, parfois, aucontraire, elles sont tenuesde faire abstraction de
leuropinion, etde définir une politiquequi peutleurdéplaire.La Marine
française conserve notamment uneréputation d’anglophobiequ’ils’agitde
vérifier.A cettesphère gouvernementales’ajoutentde nombreuxéluslocaux,

31
R.Frank,La Hantise dudéclin. La France 1920-1960: finance, dépensesetidentité nationale,
Paris, Belin, 1994,316p. ;l’historien Philipp Bell faitde l’année 1940la bissectrice desesdeux
e
volumesconsacrésaux relationsfranco-britanniquesauXXsiècle dansP.M.H.Bell,France and
Britain 1900-1940…op.cit.
32
pluséconomique,technique etadapté àun contextetendu, cf.« Lesdécideursetl’indécision »,
J.B.Duroselle,Politique étrangère de la France. L’abîme, Paris, Seuil, 1982, 818p., p.52-85.

14

des maires, oudespréfetsnommésparl’État.Paraffinité personnelle, ou souci
desatisfaire leurclientèle locale, ils sontparfoisà l’origine d’initiatives
bilatérales.Lesdirigeantsne constituentdonc pas une «élithomogène ee »t
touteslesélitesne participentpasnécessairementà la prise de décisionsdansla
politique internationale, critèreretenuici pourchoisirnotre milieu,soitenviron
cinqcentspersonnes sur quarante ans, principalementfrançaises, puisqu’il
33
s’agitde définirl’anglophobie, maisaussi britanniques .Danscette
perspective, leterme de dirigeantsnous semble mieuxconvenirpourétudierles
prisesde décision.

V. A la recherche de l’anglophobie : sources inédites et sources plus
anciennes
Pourl’historien, l’expression de l’anglophobies’avère difficile àtrouver
danslesarchives.Il fautconsulterde nombreuxdocumentsavantderelever un
passage explicite,tantl’anglophobie nes’avoue pas,telun péché.Si lesujet
semble «marginal »,c’estdonc moinspar son ampleur, car toutle monde en
parle,que par son approche : il nousfautétudierl’histoire auxmargesdu texte.
Lesentimentn’affleurevraiment qu’à l’occasion de considérationsgénérales
(rapports, digressions, emportements), en introduction ouen conclusion, en
34
guise d’explication oude justification.Lesdirigeants répugnentmoinsà
utiliserletermequand ils’agitdequalifierl’attitude d’untiers que la leur, les
termesd’« anglophobie »etd’« anglophobe »sontalorsd’un emploi plus
fréquent.Nousdevonsdoncsaisirà la foisl’anglophobiedontparlentles
diplomatesà proposdesautres- leurscollègues, leurshomologues, oul’opinion
publique en général - etcellequ’ilsexprimentà leurinsu, et quirévèle leurs
propres sentiments.
Il ne nous reste plusguèreque desarchivesécrites.Touslespersonnagesde
cette histoiresontdécédés, etcetravail portesur une période déjà ancienne,
audelà de la frontière du témoignage etde la parolevivante.Notre corpus se
compose de documentsanciens, d’autresinédits.La documentation
diplomatique etmilitaire officielle a déjà été consultée.Nousproposons une
nouvelle lecture de cesdocumentsanciens.Nouscitonsabondammentles
dépêches,télégrammesetdocumentsissusdescartonsduministère desAffaires
étrangères.Les sériesportant surle Royaume-Uni ontété lesplus utiles,surtout
celles relativesaux relationsavec la France,qui contiennentla correspondance
entre l’ambassadeurde France à Londresetle ministre desAffairesétrangèresà

33
Voirl’Indexà cesujet.
34
K.Daniel etK.W.Braly.1933. “Racial Prejudice and Racial Stereotypes,”Journal of
Abnormal and Social Psychology, n°30, p.175-193.Ainsi, «une image n’a nul besoin de
s’exprimerpourexister ;en fait, elle est rarementdécrite entant quetelle.C’estmêmeun des
points quirendsa capture délicate.On lasaisitbien plutôtà l’insude celuiqui la nourrit»,selon
H.C.J.DuijikeretNH Fridja,“National characterand Nationalstereotypes ”,Confluences,
Amsterdam, 1960, p.127.

15

Paris, ainsique des rapportsd’attachésnavalsetmilitairesetdescoupuresde
35
presse.
Nousavonségalementdépouillé desarchivesinédites.Auministère des
Affairesétrangères, certainscartons surles relationsfranco-britanniques
n’avaientjamaisété déballés.Le ministère desAffairesétrangères recèle ainsi
de nombreuxécritsde diplomates.Pourd’autres séries, comme l’Italie, nous
avonsmêmeretrouvé desarchivespartiellementbrûlées,qui partaienten
36
lambeau, peut-êtrerescapéesdesflammesde 1940 .Des sériesentièresmoins
connues, comme celle consacrée auTransvaal, nousont servi pourl’étude de la
37
guerre desBoers .Le ministère a égalementconservé despapiersprivés
d’agentsdiplomatiques trèsinstructifs.Certainsontpour une partété publiés:
c’estle casdes souvenirsde Gabriel Hanotaux,quiserventde justification après
coup, etde la correspondance imprimée de Paul Cambon,sourcetrèsprécieuse
en cequ’elleregorge deremarquespersonnelles.L’ambassadeurfrançaisà
Londres, le marquisde Saint-Aulaire, arédigé desmémoires tardives.Depuis
les travauxde Pierre Renouvin,qui n’avaitpaslespapiersDelcassé àsa
disposition, etde LaurentVillate,qui a obtenul’ouverture desarchivesprivées
de la famille Cambon, lespapiersdesagentsDelcassé etCambonsont
accessiblesetcomplètentla correspondance diplomatique, parfoispubliée.Pour
lespapiersDelcassé, ils’agitcependantdavantage de la correspondance
d’agentsde Delcasséque desespropresécrits.L’ambassadeurà Rome, Camille
Barrère, par sesjugementsportésaprèscoupsurles relationsinternationales,se
38
jointà cette équipe.Lesarchiveséclairentlespenséesd’autresdiplomates
comme Aristide Briand, dix septfoisministre desAffairesétrangères, Édouard
Herriot, Stephen Pichon, ouRené Massigli.Lesarchivesconsulairesde Nantes,
rassemblées surle poste de Londres, apportentdesprécisions utiles surles
règlementsde contentieux quotidiens.
Lesautresdirigeantsontégalementproduitdesarchivesinédites.Les
chercheursduS.H.D.ontlancéune campagne pourexplorerlesarchives
navalesetmilitairesdesattachésnavals.Nousen avonsdéfrichéun grand
nombre.Nousavonsdépouillé lesarchivesdesattachésmilitairesetnavalsà
39
l’ambassade de Londres .L’attaché naval etl’attaché militaire à l’ambassade
de France à Londresfournissentdesdocumentsdonnant un pointdevue double,
à la foisdiplomatique etmilitaire.AuS.H.D., nousavonsprincipalement
consulté lesarchivesdesattachésmilitairesportant surla période.Cesdernières
comportentévidemmentde nombreusesdescriptions techniquesà butmilitaire,

35
Les recherchesincluentles séries surla Grande-Bretagne, maisaussisurl’Afrique, l’Égypte, le
Transvaal, l’Allemagne oul’Italie.
36
Churchill assiste à leurdestruction partielle depuis une fenêtre duQuai d’Orsay, le 16mai
1940.cf.W.S.Churchill,The Second World War, Cassell, 1948,rééd.Penguin,2005,t.II, p.43.
37
Sous–série Transvaal-Orange, Ministère desAffairesétrangères(M.A.E.) Nouvelle Série (N.S.)
Transvaal-Orange.
38
Marquisde Saint-Aulaire,Confession d’unvieuxdiplomate, Paris, Flammarion, 1953,794p. ;
Papiersd’agentDelcassé etCambon, M.A.E.Papiersd’agent(P.A.A.P.) Delcassé etCambon. ;
Papiersd’agentBarrère M.A.E.P.A.A.P.Barrère.
39
Elles setrouventauService historique de la Défense, à Vincennes.

16

40
maiségalementdesconsidérationsplusgénérales .Lesattachésgardentdes
coupuresde journauxdansleurs rapports.Remarquonsdéjàque, parleur
position exceptionnelle, ils sontlesmilitaires qui fréquententle plusles
Anglais.Ilsnesontdonc pas représentatifsde l’ensemble de l’armée, mais
plutôtde l’équipe diplomatique.Lesautres sources surl’armée en général ne
sontpasaussi intéressantes.Lesmilitaires s’exprimentpeu surleuranglophobie
danslesdocuments que nousavonsexaminés.De même, nousavonsanalysé les
sous-séries relativesauxmarinesétrangères, en particulierà l’Angleterre, età la
correspondance de l’attaché naval.La correspondance de ce dernier s’avèretrès
technique, comportantnombre de plans, de cartes, de descriptionsdétaillées.
Lesavisd’État-major, enrevanche, donnent une idée desdifférentscourantsau
sein de la Marine.Les tendances y sontplus tranchées, lesofficiersdevant
prendre desdécisions rapides, parcequ’exposésen première ligne, notamment
41
lorsde laséance du11 janvier1899, aprèsl’incidentde Fachoda.
Sur unsujetderelationsinternationalesaussisensible, nous risquionsde
manquerd’objectivité en ne consultant que desarchivesfrançaises.Lesarchives
britanniquespermettent une histoire croisée des relationsfranco-britanniques,
en nuançantlespositionsde Paul Cambon, en offrant un pointdevue
symétrique.Surtout, ellesprésententde l’intérêtnonseulementparcequ’elles
collectent, maisencore parcequ’ellesdisentde l’anglophobie.Lasous-série
concernantles relationsavec la France a été la plusfructueuse.Lesdiplomates
britanniques ydonnentleuravis surl’anglophobie.Ils recueillentavecunsoin
méticuleux touslesarticlesde périodiquesetlesextraitsduJournal officiel de
la République françaiserelatifsà l’anglophobie, à l’exception descaricatures
42
anglophobes,qui nesontdisponibles qu’auxarchivesduM.A.E. .Lesarchives
surl’anglophobiesontdoncrecueilliescomme autantde preuvesde l’hostilité
de la population, mais unerépugnance naturelle empêche de garderlesattaques
lesplus violentes.Enunsens, lesarchivesbritanniques sontdonc
complémentairesdesarchivesfrançaises,qui nerelèventpas toutesles
manifestationsbanalesde l’anglophobie, mais s’alertent quand celles-ci
43
deviennent tropvirulentes .LesBritish Documentsonthe Originsofthe War
etlesBritish Documentson Foreign Policyenrésumentl’essentiel, mais surtout
44
lesclassentpar thème.

40
Un officier, parexemple, le lieutenant-colonel d’Amade,se distingue parlaqualité deses
rapports.Ilsetrouvequ’il a été attaché auTransvaal, lorsde la guerre desBoers, puisà Londres.
41
On peut yajouterlesarchivesde l’I.H.E.D.N.,qui contiennentlespremièresconférences
militairesde l’institution à partirde 1936-1937, dontcertainesportent surle Royaume-Uni.
42
L’ambassadeur s’est« dispensé desoumettre à [Sa] Seigneurie des spécimensde ces vulgarités
grivoises,qui auraient,si [il] lesavait transmises,souilléeslesarchivesduForeign Office.»,
er
selonune dépêche de Monson à Salisburydécemb, 1re 1899, Public Record Office (P.R.O.)
Foreign Office (F.O.)27 3460.
43
Enrevanche, des sondageseffectuésdanslesarchivesconsulairesF.O.561 etF.O.565 n’ont
rien donné.
44
Lespapierspersonnelsmicrofilmésde lasérie FO 800éclairentlesentimentdesgrands
diplomates.Nousavonsdûcompléternos recherchesparla consultation desourcesindirectes:
bulletinsdesouscription, extraitsde journauxouduJournal officiel de la République française

17

Pour saisirlesdifférences régionales, nousavonsexploré d’autresarchives
locales,qui n’ont vraisemblablementjamaisété ouvertes, en Touraine, dansles
Alpes-Maritimesplutôtanglophiles, dansla Charente oudansle Finistère
plutôtanglophobes,voire à Paris, oùdesliasses, ficeléesà l’époque,recouvertes
d’une épaisse couche de poussières, attendaientd’être dévoilées.Les
anglophobes serecrutentdanscertainesinstitutions, danslesfacultésde droit, à
l’Académie française, à l’Université, etgravitentparfoisdansles sphères
gouvernementales.Pourautant,tousnesontpasanglophobes.La plupartdes
coursetdeslivresd’AlbertSorel, diplomate depuis1866, puis responsable de la
chaire d’histoire diplomatique à l’École libre desSciencesPolitiquesde Parisen
45
1872, oude Paul Leroy-Beaulieuestplutôtlibérale etanglophile.
A celas’ajoutentlespremièresphotosetlespremiersfilmsde l’époque.Le
hasard nousa faitdécouvrir unevidéotémoignantde l’enthousiasme populaire
lorsde l’arrivée d’Édouarà Pad VIIrisen gare de Boulogne.Nousavons
égalementdécouvertles tracesde fêtes urbaines, comme le parade de
46
Manchester, àtonalité franco-britannique.L’ouverture en ligne desarchives
de l’I.N.A.a permisdetrouver un documentoriginalsurlesfêtesnormandesde
Falaise en 1927.Enrevanche, l’ensemble dufond audiovisuel n’estpas toujours
accessible, en particulierpourles visitesofficielles.Il fautalorsavoir recours
auxfondsphotographiquespour suivre cesévénements.Nousavonsnotamment
regardé lesphotosde l’agence Rol, etde RogerViolletetcellesdufond privé
Gilletta pourla Côte d’Azur.
En dehorsdescentresd’archivesofficiels, oùnousavonspuaccéderau total
à plusde cinqcentscartonsd’archives, nousavonségalementmisà
contribution notre entourage pour recueillir un maximum d’informations
47
émanantde collectionneursprivés .

(J.O.R.F).,que cesacteursconsultaient régulièrement.Lesdiplomatesontcomme effectuéune
présélection pournous, en conservantlespassageslesplusanglophobesdesjournauxde
l’époqudee :sjournauxfrançais, maisaussi britanniques.LeTimesconservateur, proche des
milieuxfinanciers,source principale, leDailyMail, libéral modéré, laSaintJamesGazette, le
DailyNews,radical, leManchester Guardian, libéral, leDailyTelegraphetleMorning Post,
tousdeuxconservateurs, constituent unesource complémentaire à disposition desdiplomates.
45
J.F.V.Keiger,“Patriotism, politicsand policyinthe Foreign Ministry, 1880-1914”, in R.
Tombsdir.,Nationhood and nationalism in France from Boulangismtothe GreatWar,
18891918, Londres, Harper, 1991,286p., p.255-266.Austen Chamberlainsuitd’ailleurslescours
d’AlbertSorel.
46
“Manchesteradoption of Mezieres the lord mayor’spageantparade”film no:2638,35 mn.et
“thevisit to Mézièresofthe lord mayorof Manchester”c 1927, film n°2639,35 mn.[North West
Film Archive]
47
Nousavonsainsi hérité, parhasard, d’un carton d’untémoin invité à assisteraux visitesde
flotte en 1905,qui a gardé les revues, invitations, menusde l’époque.Un collectionneurde menus
a misen ligne desmenusd’époque franco-britanniques.Un collègue, enfin, professeurde
l’Université de Tours, a misà notre dispositionsa collection d’assiettesillustrées, dontcertaines
évoquentla guerre desBoers, eta attiré notre attentionsurleschansons.Audelà de cette cuisine
franco-britannique, nousavons trouvé de nombreusescartespostalesd’époque.Un collectionneur
nousa permisde consulteretdereproduireune partie deson fonds.Nousen avonsprofité pour
constituernotre propre fondsde périodiques, parle biaisnotammentdesArchivesde la presse,

18

Enfin, à titre de comparaison avec lesautresanglophobies, nousavons
effectuéquelques recherchesà laNewYork Public LibrarypourlesÉtats-Unis,
ainsiqu’auxarchivesallemandes situéesà Berlin.Les recherchesmenéesen
Allemagne ontpermisde lire la correspondance entre le Chancelieret
l’EmpereurGuillaume II,lesdépêchesdiplomatiquesallemandes, ainsique de
comparerSimplicissimusavecL’Assiette auBeurrepourla Belle Époque.

VI. L’anglophobie : un concept sur la longue durée
L’anglophobie est un conceptéminemmenthistorique.Pourle comprendre,
il nousfautnousdépartirde la définition psychologique citée plushaut,
couramment reprise parlesmédias.La formationrécente du termesur un
modèlesavantet scientifique à partirderacinesgrecques, enréaction àun
couranthistorique d’anglophilie,relève d’une construction intellectuelle
élaborée.Qui parle de l’anglophobie?Non lesanglophobeseux-mêmes, mais
ceux qui lesobservent,s’en distinguent,voire lescritiquent.Il apparaîtdonc
auxobservateurs une autre dimensionque lasimple pathologie,un phénomène
culturel.L’anglophobiesupposeune culture,une certaine conception de
l’histoire.
Si l’anglophobies’enracine dans une longuesérie d’affrontementsavec
l’Angleterre, elle n’enreflète pasmoinsleschangementsprofondsintervenus
danslesdeuxpays.Chaque époque produitainsison anglophobie.Le propre de
l’anglophobie contemporaine estderéagirauplusgigantesque défi lancé à la
Francerivale, celui d’une expansionunique de l’Empire colonial britannique.
Lesanglophobesnes’en prennentplus seulementàun pays, maisà l’Empire,
voire à la civilisation britannique.L’anglophobie estdoncunrejet
d’anglicisation dumonde.Lesobservateurscontemporainsde l’anglophobie la
font remonterauxannées1880, précisémentaumomentoùla politique
britanniquesubit une inflexion profonde, en assumant sonrôle de puissance
mondiale, parla politique audacieuse d’acquisition égyptienne menée par
Benjamin Disraeli en 1875.
Chezlesdirigeants, les termesd’« anglophobie » etd’« anglophobe »sont
d’un emploi assezfréquent, pourdésignerd’autrespersonnes, cequi est
important si l’onsongequ’ils’agitde documentsofficiels.C’est une
désignation extérieure,un jugement.Pourl’historien, il importe donc de définir
leterme d’anglophobie de manièresuffisamment rigoureuse pour qu’il ne
finisse paspardésignern’importequel adversaire politique.Danslesdocuments
britanniques, en effet, il estemployé fréquemmentde manière assezlarge.Un
politicien français un peuhostile peut rapidementêtrequalifié
d’« anglophobe ».Danslesdocumentsfrançaisouallemands, il désigne au
contraire desgroupesde pressionrestreints, extérieursaupouvoir.Quantaux
dirigeantseux-mêmes, l’anglophobie n’estpasnécessairementconsciente, mais

surdesévénementsfranco- britanniquescomprenantL’Assiette auBeurre, le Crapouillotou
encorel’Illustration

19

48
se ditplutôtmalgré elle.Ils’agira de déterminerentre cesdeuxextrêmesla
position desdirigeantsaucoursde la période.

Il nousparaîtdoncutile de commencerpar une définition précise duconcept
d’anglophobie, puisd’en mesurerle champ.Ramené à cequ’il désigne à
l’origine -une attitudesystématique d’opposition auRoyaume-Uni,
accompagnée desentimentshostiles–, ils’avère d’une pertinence limitée.
L’anglophobie apparaîtcommeun phénomène bien pluscirconscrit qu’on ne le
pense, maisimportant, et qui pèsesurl’activité diplomatique.Lesdirigeantsla
partagentparfois, maisprennentle plus souventleurdistance avec elle,voire la
combattent.

48
Une étude desoccurrencesd’expressions synonymescomme «haine de l’Anglais» confirme
cette analyse.

20

PREMIÈRE PARTIE

L’anglophobie historique des milieux dirigeants

L’anglophobie n’estpas simplement uneréaction pathologique à l’actualité,
maisl’héritage d’unevision historique ancienne.Lesdirigeants, plusinstruits
que la moyenne, parleurmilieu, leuréducation, ouleurslectures,se montrent
davantagesensibles que l’opinion publique à cette dimension historique de
l’anglophobie, aux souvenirsdupassé.
Toutefois, la plupartdesanglophobesformeun parti minoritaire, dans
l’opposition parlementaire, comme danslarue,virulent, composé de membres
divers, partageant une mêmevision critique duRoyaume-Uni etde la politique
gouvernementale française.

21

Chapitre 1. L’anglophobie, un concept porteur d’histoire

Pardéfinition, l’anglophobie n’estpas qu’une critique duRoyaume-Uni, ni
même la manifestation d’une humeurpassagère.Pourpouvoir qualifier
quelqu’un d’« anglophobe », il fautdeuxconditions:
a) Cescritiquesdoivent releverd’une façon de pensersystématique.Le
terme, de formation assez récente, impliqueune dimension globale,
l’anglophobie permetd’apporter uneréponse à desangoissespartagéespar
l’ensemble de la nation.
b) Laseconde particularité de l’anglophobietientàson caractèreréflexif, à
ceque chacune desescrisesfait référence à la précédente, dans unvaste
espace mémoriel, jalonné de mauvais souvenirs,qui exclutlesmomentsde
réconciliation.Chaque crise donne l’occasion d’approfondir une conception
cyclique etmythologique de l’histoire.
e
A la fin duXIXsiècle, le passif franco-britannique estdéjà lourd.En
théorie, ilremonte à la conquête de l’Angleterre parlesNormandsen 1066.Il
e
fautcependantattendre le XIIIsiècle, la formation desdeuxÉtats
monarchiques, l’usage de languesbien distinctes, pour que cettequerelle
commence às’exprimerentermesnationaux, pendantla première, et surtoutla
deuxième guerre de CentAns, àtraversla figure emblématique de Jeanne
d’Arc.A la différence desautresévénementshistoriques,que l’on oublie plus
volontiers, les querellesfranco-britanniques se distinguentparla persistance des
mauvais souvenirs.Ilse constitue ainsiune mémoire collective originale, à
laquelles’ajoute chaque nouvel épisode,tâche indélébile dontni l’amnistie, ni
lespériodesde paix, ni l’oubli n’ont raison.De 1898 à 1940, chaque nouvelle
crisevientainsirallongerla liste des querellesdupassé : lesdisputescoloniales,
Fachoda, la direction de la Première Guerre mondiale, lerèglementde la paixet
letraité de Versailles, la crise économique,sociale etpolitique desannées
trente, la coopérationratée lorsde la campagne de France, lerembarquementde
Dunkerque, l’attaque de Mersel-Kébiren 1940.Ainsi, certainsdirigeants sont
encore davantage marquésparletraumatisme du retraitdupetit village
soudanaisde Fachoda en 1898que parlesdeuxguerresmondiales! Cetépisode
joue lerôle d’événementfondateur, cristallisantlesfrustrationsnationales.Le
souvenirde cette dérobade devantlesAnglaisdevient rapidement uneréférence
incontournable pourlesanglophobes- alors que lesdirigeantsbritanniquesle
tiennentpouranecdotique - jusqu’à ceque Mersel-Kébirne luisuccède.On
peutdonc parlerde «syndrome de Fachoda », comme HenryRousso a évoqué
unsyndrome de Vichy, dansla mesure oùcesouvenir serappelle auxdirigeants
1
aumomentde prendreune décision, danslesmomentscritiques .

1
H.Rousso,Le Syndrome de Vichy, Paris, Seuil, 1987,379p.

23

L’anglophobie dépend donc fortementde leurformation, de leurconnaissance
etde leurconception de l’histoire.

I. Définition de l’anglophobie contemporaine

e
A. Un néologisme du XIXsiècle

e
ANGLOPHOBIEn.f.XIXsiècle.Composé
d’anglo-etdephobie,dugrecphobos,«effroi».Aversionsystématique pource
2
quivientd’Angleterre.

3
D’aprèsl’étymologie, c’est unsentimentfort, la haine oula crainte de
l’Anglais.En fait, l’anglophobierecouvretouteune gamme desentiments qui
va de laréactionspontanée de l’opinion, nourrie destéréotypes xénophobes, à la
façon de penser qui fait un principe de l’horreur viscérale pourle peuple anglais
4
etpour toutcequis’y rattache.Toute critique duRoyaume-Uni nesauraitêtre
assimilée à de l’anglophobie, catégorie commode maisgénérale.C’estpourtant
l’usage le plus répandu.L’anglophobie est un jugement,souventporté de
l’extérieur.Le Royaume-Unise défend ainsi descritiques qui luisontadressées.
La moindre critique estimmédiatementdénoncée comme anglophobe.Le
directeurdeLa Revue, Jean Finot,un desadversairesdes théories racialesde
l’époque, dénonce cette confusion :« Lescritiqueslespluslégèresdirigées
contresa conduite […] deviennentàses yeuxdesattaqueshaineuseset
5
intéressées».L’anglophobie estd’abordune accusationsouventlancée parle
Royaume-Uni pourdiscréditer sesadversaires.
Pouranalyserle conceptd’maniè« anglophobie » dere plus scientifique, il
faut que l’expression de cesentiment, parfoisimplicite, désigneunevision
globale négative detoutce quiestAnglais.L’anglophobie est une notion
systémique.Comme l’écritle philosophe Julien Benda, elle n’estpas unesimple

2e
Dictionnaire de l’Académie françaiseédi, 9tion, en coursderédaction.Nous reprenonsici le
terme indiqué parles sourcesd’époque d’Angleterre, pourdésignerle plus souventle
RoyaumeUni, avecune connotation plushistorique.L’archaïsme du terme d’Angleterre, par rapportà celui,
moderne, de Royaume-Uni,sertla mémoire desanglophobesen légitimantl’ancienneté du
contentieuxfranco-britannique.
3
Dugrec69b9;: peur, crainte.Leterme estassezforten grec.En français, il désigne moins
l’importance de la peur,que laviolence de l’aversion contre le Royaume-Uni.Cette haine ne
reposequ’en partiesurla peur.A.Bailly,Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette,2000,
p.2089.
4
C.Okret, LesAnglais vuspar Théophile Delcassé etPaul Cambon pendantla crise de Fachoda
(1898-1904),mémoire de maîtrisesousla dir.de M.le Pr.P.Mélandri, Université de ParisX
Nanterre, 1991.p.9.
5
J.Finot,FrançaisetAnglais, Paris, Juven, 1903,308p.L’auteur s’estintéressé à laquestion des
préjugés.Il aborde d’abord lespréjugésetle problème des sexes.En 1906, ils’attaque au
« préjugé derace » dansLe Préjugé desraces, (Paris, Alcan, 1905).En 1915, il plaide pour une
er
solidarité culturelle anglo-italo-française contre laKulturallemande (NewYork Times, 1
décembre 1915).

24

réaction, mais unesomme de préjugés quis’ajoute entrois temps: «croire à
l’entité psychologiqule :’Anglais.Deuxièmement,revêtirde caractèrescette
6
entité.Troisièmement, haïrcescaractères.».Pourêtre anglophobe, il nesuffit
pasd’êtresimplementcritique ouinsultant, il faut que le portraitde l’Anglais,
son imagesoientcohérentsetforment untoutpar une généralisation abusive.
e
D’ailleurs, leterme d’anglophobie ne dateque duXIXsiècle.C’est un
sentiment qui n’estpasproprementfrançais, maispartagé pard’autrespays,
comme l’attesteson emploi antérieuren anglais-anglophobia -parle premier
secrétaire d’Étataméricain, ThomasJefferson, dès1793, pourdésignerles
sentimentsd’hostilité desAméricains vis-à-visdesBritanniques, aprèsla guerre
d’Indépendance.Chaque nation décline letermesuivant ses références
historiquespropres.Il existeune anglophobie américaine,une anglophobie
française, commeune anglophobie allemande;chacune présente des traits
singuliers,quirenvoientàune histoiresingulière derivalitésnationales.
L’n« anglophobie »’apparaîten français qu’en 1829.Cette apparitiontardive
peut surprendre au regard de l’anciennetésupposée de la notion,récemment
7
retracée.C’est qu’il fautplusieurs sièclespourpasserd’unesimple hostilité
contre l’Anglais,remontantà l’époque médiévale, à la conscience plus réfléchie
d’un antagonisme foncierentre FrançaisetAnglais.En 1900, c’est unterme
récent, mais, comme le précise leGrand Larousse, l’anglomanie et
l’anglophobiesont« deuxnéologismes qui exprimentdeux vieilleschoses».
L’anglophobie française ne désigneque la forme la plusaboutie d’un processus
historique faisantde l’Anglaisl’ennemi parexcellence.
D’où vientcettevariété d’attitudesface auRoyaume-Uni?Elle dépend en
premierlieude l’éducation, dumilieu socioculturel.C’estcequiressortde la
confrontation avecson antonyme, l’« anglophilie ».Leterme, encore plus
récent, date de 1865 etdésigne, paropposition auprécédent, l’« affection pour
lesAnglais,qui porte à lesdéfendre, à leslouer, à lescitercomme modèles»,
suitcette précision :« l’anglophilie estfortà la mode en hautlieu».Si
l’anglophobie estdévolue aupeuple, l’anglophilie affichée etouverte est
exclusivementl’affaire desdirigeants, elle nese professe guère publiquementet
ne concernequ’une élite.C’esta fortiorile casde l’anglomanie, apanage de
quelquesexcentriques: l’anglophilie peutêtre attribuée àun bonsentiment,
8
maisl’anglomanie est toujours ridicule.».Alors que l’anglophiliesevoit
assigner une limitesupérieure et sombrevite dansl’excès, lesanglophobesont
toute latitude pourétalerleurs sentiments.Lesdictionnaires stigmatisent
l’anglophilie commeune mode déraisonnable, alors que l’anglophobie n’estpas
considérée comme pathologique.

6
J.Benda, « A proposde la guerresud-africaine »,La Revue blanche, janvier-avril 1900,
p.321328.
7
J.Guiffan,Histoire de l’anglophobie en France de Jeanne d’Arc à la Vache folle, Rennes, Terre
de Brume,2004,277p.
8
Surle néologisme, cf.B.Barbé cité dansl’artPieanglophobie »,icle «rre Larousse,Grand
e
Dictionnaireuniversel duXIXsiècle,t.I, Genève, Slatkine,1982. ;cf.aussi HenricydansLa
Châtre cité dansart.« anglomanie »Trésor de la langue française Dictionnaire de la langue du
e e
XIX etduXXsiècle, Paris, C.N.R.S.Gallimard, 1974.

25

B. Un sentiment ancré dans la « longue durée » (Fernand Braudel)
Lesdeuxpays sont rivauxdèsla formation desnationsfrançaiseset
britanniques.Cette ancienneté duphénomène ne doitpasmasquerle
e
changement récent qui inscritl’anglophobie dans un courantpropre auXIX
siècle.L’anglophobie n’estpas une idéologie, pasmêmeunsentiment, mais une
passion historique.Parallèlementaudéveloppementde l’histoire positiviste,
d’unretourà l’Antiquité, puisauMoyen Âge, de lascolarisation de masse, le
progrèsde l’anglophobiesupposeun long passif,un épais substrathistorique.
Chaque événementestlucommeune preuvesupplémentaire de la perfidie
d’Albionquis’ajoute à la grande légende anglophobe, compagne de la légende
napoléonienne.
e
A la fin duXIXsiècle, les relationsfranco-britanniques restent
ambivalentes.D’un côté, depuisla bataille deWaterloo en 1815 etla fin de
l’épopée napoléonienne, lesnationsfrançaisesetbritanniques sont
officiellementen paix, elles s’allientcontre la Russie pendantla guerre de
Crimée, etleursbonnes relationsatteignent unsommetdontatteste la première
« Entente cordiale » àl’automne 1843, prolongée parles visitesde Victoria et
Napoléon III en 1855 et1858.D’un autre côté, certainscontentieuxdemeurent,
9
voirese multiplientdansle mêmetemps .Depuisletraité d’Utrechtde 1713,
lesdeuxpays setrouventen concurrence non plus seulement surlascène
diplomatique européenne, maismondiale.La colonisation exacerbe cette
e
compétition.L’expansion coloniale de la fin duXIXsiècle provoque le heurt
desdeuximpérialismesetexplique directementleregain d’anglophobie de cette
période.
Ceregain d’anglophobie populaire commence avec l’affaire d’Égypte en
1882.La grande dépression économique etles scandalespolitico-financiers
l’exacerbent.Lorsdesélectionslégislativesde 1893, le candidat radical
10
Clemenceauest représenté parla presse populaire comme corrompu .
L’accusation estcourante aumomentoùéclate lescandale de Panama,qui
implique de nombreuxdéputésfrançaisprochesdesmilieuxd’affaires.Il existe
cependant une différence entre l’accusation de corruption parla Compagnie du
Canal de SuezetcellevenantduRoyaume-Uni.Pourl’ambassadeurbritannique
en France, le marquisde Dufferin, le premierà livrer une analyse minutieuse
descrisespopulairesd’anglophobie, lesmanifestationsantibritanniquesnesont
pas seulement uneréaction de l’opinion en mal de bouc-émissaire à la crise
économique :

9
R.Guyot,La Première Entente cordiale,Paris, F.Rie, 1926,327p. ;M.Ambrière dir.,
e
Dictionnaire duXIXsiècle européen, Paris, P.U.F., 1997, 1375p.
10
£16000.« Aumoisde janvierle bruitcourait que c'étaitl'Angleterrequi payait.On fixaitmême
lasomme à 400.000francs[soit1,4 millions!].Cesbruitsétaientbasés surles voyages
fréquentsde Clemenceauà Londres.On disaitmêmequ'il allaitau rapportchezLord Rosebery.
Le principal argumentétaitdansla politique de Clemenceau toutentière anglaise etanti-russe.
Maisdespreuves ?On n’en avaitpas.», « Le pasducommandité »,PetitJournal, n°143, 19 août
1893.

26

« Jesuisau regretde ne pouvoirdécrire les sentimentsdesFrançais toutes
classesconfonduesà notre endroit qu’entermesd’aversion entière et
profonde.Pourpartie, ce n’est que le prolongementducouranthistoriquequi
atenduà établirde l’inimitié entre l’Angleterre etla France depuisles
journéesde Crécyjusqu’à cellesdeWaterloo.J’enveuxpourpreuve la
recrudescence de l’admiration etduculte de Jeanne d’Arc, etd’autres
indicesdumême ordre;mais son origine profonde danslesmentalitésdes
responsablespolitiquesestà chercherdansnotre attitude lorsde la guerre
franco-prussienne.[…] Cette causetrès réelle et toujoursactive de
ressentimentestfomentée etexacerbée parla façon dontl’expansion de nos
intérêtscommerciauxetde nosentreprisesde colonisation devancentet
entraventlesefforts respectifsde leursgouvernementsetde leurs
marchands.[…] Bienque les signesextérieursde l’aigreur qu’ilsen ontne
soient visibles que dansdescirconstancesparticulières, etenrapportavec
des questionspubliquesou semi-publiques,telles que l’Égypte,
TerreNeuve, le Siam, etc., chaque magasin, chaque compagniequi a desintérêts
dansles richessescolonialesfrançaises, etchacun de leursnombreux
actionnaires, devient un centre de propagationtousazimutsde plaintes
exagéréesetde faussesaccusationscontre nous.Cesfacteursde hainesont
envenimésetintensifiésparla presse parisienne[…]Lesgens quiy
contribuent sont trèsintelligents[…]Pourla plupartilsignorent toutde
l’histoire, de la langue, descoutumes, de la politique, desmodesde penser,
etde la géographie desautrespays[…]Lescritiquesde l’Angleterresont
donc à peuprèsgarantiesde connaîtreune diffusion large et
lucrative.[…]Pasplus qu’un mythe de ce genre ne peut,une fois qu’il a
commencé, être éradiqué.Le mensonge prend lesproportionsd’unetradition
etfinitpar rentrerdansl’histoire.[…] Quoique donc ilsembleque l’opinion
communeselon laquelle l’objectif de la Francereste
fixésurl’AlsaceLorraine, il estpossibleque, avec la nouvelle génération,son ardeurà
11
recouvrercesprovincesdécline.».
Lesnoms retenus,quoiquesélectifs, coïncidentavec les souvenirsdes
anglophobes,quiremontentà la Guerre de CentAns, avec Jeanne d’Arc pour
héroïne, etauxguerresde Napoléon.Poureux,Waterloorésonne encore comme
12
un mauvais souvenir .La génération de deGaulle,qui naîten 1890, estbercée
13
pardes récits surJeanne d’Arc.Le journaliste-écrivain JulesVallès, ancien
communard deretourd’exil à Londres,s’il critique lesmœurs,reconnaîtles
libertésanglaises, etdevientmême plutôthostile auxanglophobes, lorsqu’il
constateque «le canon deWaterloo“fume encore”».La haine de l’Anglais

11
Dépêche de Lord Dufferin à Lord Rosebery,3novembre 1893, cité dansG.P.Gooch etH.
Temperleyéd.,British Documentsonthe Originsofthe War 1898-1914, 14vol., H.M.Stationery
Office, 1925-1927(B.D.O.W.).
12
J.Guiffan, «L’anglophobie danslespremiersmanuelsd’histoire de l’école primaire »,in S.
e
Aprile etF.Bensimon dir.,La France etl’Angleterre auXIXsiècle…op.cit., p.255-267;J.
Garsoun,L’Anglophobie chezBarthélémyetMéry, Paris, Fischbacher, 1900, 19p.
13
A.Crawley,De Gaulle. A Biography, Londres, Collins, 1969, p.14-15

27