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Attitudes prospectives

De
283 pages
Qu'est-ce que la prospective ? A quels problèmes répond-elle ? Quels sont les difficultés liées à sa pratique ? Autant de questions auxquelles répondent ici quelques grands témoins : Serge Antoine, Jean-Paul Bailly, Armand Braun, Michel Crozier, Michel Godet, Pierre Gonod, Jean-Paul Guillot, Edith Heurgon, Hugues de Jouvenel, Josée Landrieu, Jacques Lesourne, Jérôme Monod et Pierre Piganiol.
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Attitudes prospectives

collection fondée et dirigée par Philippe Durance (CNAM, Lipsor)

Prospective

La prospective n’est ni une science, ni une discipline à proprement parlé. Un art, plus sûrement. Certains parlent d’une « indiscipline » intellectuelle. En définitive, fondamentalement, la prospective est une attitude, un état d’esprit, une manière d’être, voire une philosophie, peut-être même une certaine forme de morale, c’est-à-dire un guide de l’action humaine soumise au devoir et ayant pour but la recherche du « sens » commun, avec comme moyen la connaissance. Il s’agit d’une posture différente vis-à-vis de l’avenir, basée sur le refus de la fatalité, sur la reconnaissance de l’homme à la fois comme finalité et comme acteur du futur. Dans ce contexte, la collection Prospective a pour ambition de nourrir cette posture en suscitant, en rassemblant et en valorisant les travaux théoriques et appliqués de prospective, issus des milieux académiques, des collectivités locales, des entreprises ou des services de l’État, en France ou à l’étranger, dans ses différents champs (technologique, sectoriels, territorial, etc.). Elle se compose de quatre séries : Mémoire, Essais & Recherches, Problèmes & Méthodes, Prospective appliquée. Série « Mémoire » Berger (Gaston), Bourbon-Busset (Jacques, de), Massé (Pierre), De la prospective. Textes fondamentaux de la prospective française (1955-1966), textes réunis et présentés par Philippe Durance Série « Essais & Recherches » Bernard (Philippe J.), Le pouvoir des idées. Comment vivent et se transforment les sociétés contemporaines Durance (Philippe), Cordobes (Stéphane), Attitudes prospectives. Éléments d’une histoire de la prospective en France après 1945 Guigou (Jean-Louis), Réhabiliter l’avenir. La France malade de son manque de prospective Colloque de Cerisy, L’économie des services pour un développement durable, Nouvelles richesses, nouvelles solidarités (Prospective VIII), coordonné par Édith Heurgon et Josée Landrieu

Sommaire

Avant-propos ....................................................................................... 9 La prospective en questions.............................................................. 13 Les entretiens ..................................................................................... 19 Jacques Lesourne ............................................................................. 21 Pierre Piganiol.................................................................................. 45 Serge Antoine................................................................................... 53 Hugues de Jouvenel ......................................................................... 63 Armand Braun.................................................................................. 89 Édith Heurgon ................................................................................ 101 Michel Godet.................................................................................. 117 Pierre F. Gonod .............................................................................. 133 Jean-Paul Guillot............................................................................ 165 Jean-Paul Bailly ............................................................................. 183 Josée Landrieu................................................................................ 195 Michel Crozier ............................................................................... 213 Annexes............................................................................................. 229 Notices biographiques.................................................................... 231 Repères chronologiques ................................................................. 243 Bibliographie.................................................................................. 255 Index............................................................................................... 269

Avant-propos Les entretiens repris dans le présent ouvrage se sont déroulés entre février 2004 et février 2006. Ils sont présentés dans l’ordre chronologique de leur déroulement. Treize personnalités ont été rencontrées, avec pour objectif de poser les principaux repères historiques et conceptuels de la prospective, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, plus particulièrement dans son acceptation française. Le projet « Mémoire de la prospective » Ces entretiens s’inscrivent dans le cadre de la « Mémoire de la prospective », projet de recherche mené au sein du Laboratoire d’investigation en prospective, stratégie et organisation (Lipsor) du Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), sous la direction du professeur Michel Godet. Ce projet part d’un double constat ; l’inaccessibilité des travaux de prospective menés depuis près de 50 ans (textes non disponibles, voire tombés dans l’oubli, éparpillés tant en matière d’édition que d’archivage, voire irrémédiablement détruits), en majeure partie source d’une méconnaissance par les praticiens de l’état de l’art et des fondamentaux. Combler ces manques passe par la constitution d’un capital cognitif de la prospective dans une optique de reconstruction intellectuelle ; l’histoire éclaire le présent en symétrie de la démarche prospective elle-même. La constitution et la gestion de ce capital se sont effectuées initialement autour d’un noyau dur d’acteurs de la prospective en France — la Diact (ex-Datar), l’association Futuribles international, l’ancien Commissariat général du Plan et le Lipsor — dans une mission de mise à disposition des sources, d’optimisation des ressources et de maximisation des moyens de diffusion. Un réseau coopératif et apprenant s’est ainsi construit in itinere qui a trouvé dans le Collège européen de Prospective un prolongement tout naturel1.

1 Le Collège européen de prospective a été fondé en avril 2004 à l'initiative de la Délégation interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires (Diact). Il rassemble une trentaine d’acteurs territoriaux de l’Europe des Vingt-Sept, ainsi que des correspondants d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud, et d'Afrique. Il forme ainsi un des principaux relais pour les réseaux de prospective en Europe. Le Collège a élaboré une base d’informations continue de méthodes et de contenus relatifs à la prospective dans le but de construire un glossaire européen ; il a également analysé les réseaux dans lesquels ses différents membres sont impliqués et a réuni une bibliographie des textes fondamentaux de la prospective qui font référence pour l’ensemble des membres.

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Cette valorisation des sources a également pour ambition de favoriser l’entreprise d’évaluation, aujourd’hui nécessaire dans la culture de projet qui s’instaure au plus haut niveau de l’État. Malgré les nombreux travaux effectués depuis 50 ans en France, le corpus de textes aujourd'hui disponibles s'avérait extrêmement réduit ; ouvrages non réédités, textes méconnus, études enfouies dans les archives de leurs commanditaires, voire purement et simplement détruites. Ces absences de formalisation, de conservation, de diffusion de l’expérience et de la réflexion prospective risquaient d'aboutir à la disparition de sommes de connaissances et d’expériences acquises au fil des ans. Pour faire face à cette première difficulté, un travail bibliographique s'imposait pour identifier les textes-clés et favoriser leur diffusion. Cette première étape permet de disposer aujourd'hui, en libre accès sur les sites du Lipsor, de la Diact et du Commissariat général du Plan (site archivé), d'essais et d'études qui font date. Ce travail de défrichage et de valorisation de ce capital cognitif se poursuit également dans le cadre de la collection « Prospective » des éditions L’Harmattan, plus particulièrement au sein de la série « Mémoire » dans laquelle ont été réédités les textes fondateurs. La deuxième difficulté tient à la nature des textes et des réflexions jusqu'ici menées sur la pratique prospective. Car, si les études de cas sont légions ⎯ même si la plupart demeurent ignorées ou volontairement mises au secret pour des raisons stratégiques ou politiques parfois discutables ⎯ les ouvrages portant sur la nature même de la prospective, ses concepts-clés, son histoire, ses méthodes, ses outils sont, eux, beaucoup plus rares, voire inexistants. Or, si la lecture d'études appliquées permet sans conteste de se familiariser avec des pratiques, ils ne permettent en aucun cas de faire l'économie d'une réflexion sur les fondements même de ces pratiques. Quelles connaissances les sous-tendent ? Quels concepts sont en jeux ? Quelles justifications des techniques et des méthodes utilisées ? Quels acteurs ? Autant de questions posées ou à poser qui ne trouvent pas de réponses explicites. Le risque serait grand, ainsi, de ne voir reproduire que des techniques, de mettre un terme au travail de fondation conceptuel, de stopper l'innovation méthodologique et de forclore un champ de savoir avant même qu'il ne soit suffisamment fondé et reconnu pour s'instituer, sinon en discipline, du moins en domaine de connaissances autonome. La prospective deviendrait alors une de ces sommes de connaissances passées dans l'antichambre de l'histoire faute d'avoir bénéficié d'un rapport de force

Avant-propos

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suffisant pour trouver son indépendance, sinon en termes de savoirs, du moins académique. Dans le meilleur des cas, leurs connaissances sont absorbées et intégrées à d'autres champs disciplinaires via un découpage du savoir plus pertinent ; dans le pire des cas, elles disparaissent après n'avoir constitué qu'un simple accident dans l'histoire des sciences. Les entretiens Fort de ce constat, et pour tenter de remédier à ce défaut de « bornes » épistémologiques, il nous a paru important d'interroger les praticiens de la prospective eux-mêmes. Qu'ont-ils à nous apprendre sur leurs pratiques ? Quel regard portent-ils sur leur champ d'investigation ? Quels fondements justifient leurs exercices ? Quelles sont leurs références ? Faute de mémoires formalisées au sein d'ouvrages de référence2, il s’agit de leur mémoire, de la pensée de treize d'entre eux, que nous avons sondé pour tenter de définir la nature de la prospective et d’en collecter des éléments de nature historique3. Ce sont ainsi prêtés à nos questions : Serge Antoine, aujourd’hui disparu, Jean-Paul Bailly, Armand Braun, Michel Crozier, Michel Godet, Pierre Gonod, Jean-Paul Guillot, Édith Heurgon, Hugues de Jouvenel, Josée Landrieu, Jacques Lesourne, Jérôme Monod4 et Pierre Piganiol, aujourd’hui également disparu. Le choix des personnes interrogées a bien évidemment été subjectif. Toutes ont contribuées à l'essor de la prospective, en France, à l’étranger souvent aussi, de façons diverses et complémentaires. A travers leurs paroles, peu à peu, une histoire et une image de la prospective s’est dessinée, partielle, partiale, en construction.

Il existe, bien évidemment, de nombreuses démarches similaires d’interrogation de la mémoire de grands témoins. Bon nombre des personnes interrogées ici l’ont été par d’autres, dans d’autres cadres, avec le même objectif de contribuer à la constitution d’une histoire ; on notera, par exemple, l’important travail d’archive orale mené par le CNRS dans le cadre d’une histoire des politiques françaises de la recherche. 3 Mais il nous faut absolument faire preuve d’humilité : passer de la mémoire à l’histoire constitue un saut immense que nous ne revendiquons pas ici ; tout au plus, mettons-nous à disposition un ensemble d’éléments de mémoire qui constituent potentiellement autant d’indices historiques et peuvent servir ainsi de base à un travail d’histoire. Ce faisant, notre souhait le plus vif est de voir la mémoire servir l’histoire, et non l’inverse, tant ces deux approches du temps peuvent parfois s’opposer. 4 Les entretiens avec Jérôme Monod se sont déroulés au Palais de l’Élysée en juillet et septembre 2004. Ces entretiens n’ont pas fait l’objet de retranscription, mais ont servi à éclairer certaines informations fournies dans le cadre des autres entretiens.

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Chaque entretien a été conduit sur la base d'un même guide permettant d’aborder le parcours personnel et professionnel, l’entrée en prospective, l’objet « prospective », ses définitions, ses concepts-clés, les méthodes et les outils, les domaines d'application, les relations avec les sciences sociales, l’histoire de la prospective en France, l’évaluation de la prospective et, enfin, son avenir. Si le fil du discours s'est parfois écarté du schéma initial ⎯ difficile d'interrompre le flux des associations sans prendre le risque de l'improductivité lorsque la mémoire du long terme est interrogée ⎯ les réponses ont toujours été présentes, sans esquive. Il résulte du parcours global de ces entretiens une image forte : audelà de l’activité prospective en elle-même, que beaucoup d’entre eux ont pratiquée ou pratiquent encore, la volonté de construire l’avenir, la « volonté de changer le monde », représente leur commun dénominateur. Cette attitude, même si elle prend des formes variées, a grandement contribué à façonner le devenir de la société française au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

La prospective en questions Toute personne qui s’y intéresse est amenée à se poser un certain nombre de questions sur la prospective. Les entretiens sont utilisés ici pour fournir des éléments de réponse à certaines questions souvent posées sur les pratiques, les concepts ou encore les méthodes. Qu’est-ce que la prospective ? Définir la prospective n’est pas une chose aisée. L’ensemble des personnes interrogées exprime la difficulté de cet exercice. Leur certitude porte d’ailleurs plus sur ce qu’elle n’est pas que sur qu’elle est : ni prédiction, ni futurologie, ni discipline scientifique en tant que telle, elle n’est à la recherche ni de propriétés, ni de lois générales, comme la science. La prospective est avant tout un mode de réflexion sur l’avenir, une démarche de connaissance en vue de l’action. Elle articule méthodes, expertises et expériences pour faciliter l’action, plus particulièrement l’action collective. Elle est un « lieu » de dialogue, de débat, de questionnements, d’étonnement, de penser des – et en - décalages. La prospective est également une attitude, c’est-à-dire une posture cognitive qui reconnaît comme postulat la liberté de l’homme, son indépendance — principielle — vis-à-vis des forces exogènes, de normes qu’elles soient sociales, morales, ou religieuses. La prospective est marquée par son origine philosophique phénoménologique et existentielle : elle considère toute forme de prédiction comme une imposture et affirme que l’avenir est ouvert comme une page blanche qui reste à écrire. Enfin, fidèle à la tradition critique, elle érige le questionnement et le doute en règle, quitte, parfois, à devoir se contenter de questionnement plutôt que de réponses infondées. Indiscipline intellectuelle, elle marie la rigueur des méthodes et l’imagination pour éclairer l’action des hommes et les orienter vers un futur désiré. Existe-t-il une école française de prospective ? Cette question est objet de débat, parfois vif. Les positions sont tranchées : d’un côté, ceux qui pensent que l’école française de prospective est un artefact marketing qui ne repose sur aucune réalité historique ; de l’autre, ceux qui pensent que la France a su développer une prospective particulière, plus humaniste, moins technocratique, porteuse de valeurs

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fortes. Cette spécificité « française » est paradoxalement plus reconnue par les praticiens étrangers que par les hexagonaux eux-mêmes qui relèvent des singularités par rapport à leurs pratiques, notamment nord-américaines. Qui sont les prospectivistes ? Quelles qualités doivent-ils posséder ? Quelles valeurs portent-ils ? Quel rôle ont-ils vis-à-vis de la société ? La prospective est plus affaire de vocation que de formation ; le diplôme ne suffit pas à faire le prospectiviste. Certains diront même que la prospective est surtout une affaire de forme d’esprit, d’attitude. Elle nécessite du prospectiviste qu’il possède un certain nombre de qualités humaines, dont certaines peuvent paraître antagonistes : rigueur intellectuelle, imagination, humilité face aux hommes, modestie face aux évènements, ouverture d’esprit, autonomie, impertinence, curiosité, faculté de s’étonner, capacité de réflexion, optimisme, sens de l’utopie et, bien sûr, volonté de changer le monde ; une certaine inquiétude aussi, dans son acception philosophique : une disposition spontanée consistant à ne pas se contenter de ce qui est et à chercher au-delà. La culture générale joue un rôle majeur ; elle est à la fois le résultat et le moyen qui, à partir d’une posture de questionnement permanent, débouche sur une mobilité intellectuelle qui permet d’allier rigueur et imagination. La pratique de la prospective nécessite également de respecter quelques valeurs : considérer l’homme comme la finalité de l’action, agir pour le bien commun, respecter la diversité, refuser les injustices et les inégalités, respecter la liberté des individus, avoir le sens des responsabilités. Qualités et valeurs renvoient au problème de l’engagement du prospectiviste. Il est communément admis que la position purement objective n’est pas tenable : la neutralité du prospectiviste n’existe pas. Il n’existe pas d’activité qui ne soit idéologiquement marquée. Reste à définir le degré d’engagement. Pour certains, le non-engagement n’est pas non plus tenable ; le prospectiviste ne peut pas se contenter de donner aux « responsables » les éléments de la décision. Il doit avoir un engagement citoyen, politique. Sa mission consiste à identifier ce qui est à faire et que, bien souvent, personne ne voit, et à se forger une conviction personnelle et fondée à partir d’informations appropriées lui permettant d’agir. Pour d’autres, le rôle du prospectiviste est de dépasser la simple exploration des futurs possibles et de faire émerger des futurs souhaitables. Pour arriver à

La prospective en questions

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définir ces futurs possibles, les méthodes divergent selon le degré et les modalités de participation de la « société ». Enfin, la prospective fait souvent jouer un rôle à de fortes personnalités, qui sont souvent fortement individualistes. Cette nature explique l’existence de « familles ». Quelles sont les grands temps d’une démarche prospective ? La démarche prospective comporte deux temps radicalement différents, même s’ils sont complémentaires : celui de l’exploration de l’avenir, correspondant aux scénarios exploratoires, qui essayent d’anticiper ce qui peut advenir ; celui de la construction de l’avenir, qui est du ressort de la stratégie. Le temps de l’exploration part du présent pour aller vers l’avenir ; celui de la construction part du futur et reviens sur le présent. Le temps de l’exploration des futurs possibles commence par une radioscopie de la situation actuelle, en dynamique temporelle longue, qui permet de faire le tri entre ce qui est de nature conjoncturelle, anecdotique, et ce qui est révélateur, soit d’une tendance lourde, soit d’un phénomène émergeant (signal faible). Ces tendances, plus ou moins en germe dans la situation présente, vont permettre de construire une arborescence de futurs possibles. Le temps de l’exploration impose une certaine objectivité ; le temps de la construction repose, lui, sur la subjectivité inhérente au passage à l’action, qui nécessite un choix, une prise de risques, basé tant sur les réflexions prospectives que sur les valeurs du décideur. Quels sont les principales difficultés de la pratique ? Tout d’abord, deux risques majeurs guettent le prospectiviste : le premier, d’appliquer la méthode, et rien que la méthode ; le second, de faire jouer l’imagination à outrance, jusqu’à perdre toute relation au réel. Pour certains, cependant, l’aspect « outillage » est accessoire ; la nécessaire rigueur doit provenir avant tout d’un travail sur les données, quantitatives ou qualitatives, et sur les indicateurs choisis, nécessaires à la confrontation des points de vue et à la compréhension des enjeux. La tendance qui nous fait regarder certains phénomènes au travers de théories et d’idéologies dont la vertu est toute relative constitue un autre risque. La prospective fournit certaines capacités à sortir des schémas mentaux.

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Corollaire de ce risque, la pratique solitaire : la nécessaire confrontation des idées et des positions fait de la prospective un exercice collectif. Cet aspect correspond bien au projet de Gaston Berger qui avait soulevé la nécessité de faire réfléchir ensemble des personnes d’horizon diverses pour ne pas perdre des points de vue variés sur une problématique donnée. Le fait que la prospective soit intrinsèquement collective pose le problème des démarches participatives. Pour quelques praticiens, la définition des futurs souhaitables passe par la formalisation de la « demande sociale », tâche généralement confiée à la « société civile ». Souvent, cependant, ces démarches participatives sont plus du ressort de l’animation que réellement de la prospective. Enfin, les erreurs dans l’appréhension du temps et des ordres de grandeur des phénomènes analysés sont souvent manifestes. La flèche du temps est écrasée : la prise en considération de phénomènes qui se succèdent ou se conjuguent est, la plupart du temps, absente. Peut-on évaluer une démarche prospective ? L’évaluation de la prospective est une question importante mais complexe. Elle peut prendre deux formes principales. La première forme consiste à se demander si les futurs possibles décrits contiennent effectivement la trajectoire réelle. Puis, si, dans cet éventail, les facteurs à l’œuvre figurent parmi les facteurs qui ont été anticipés. Dans une telle approche, l’utilité de la réflexion n’est pas questionnée ; il s’agit juste de comparer le présent aux visions qui en ont été données dans le passé. Une première réserve est exprimée en considérant l’écart qui peut exister entre une trajectoire qui se révèle juste sans que les indicateurs quantitatifs servant à la mesurer le soient. Une seconde est plus fondamentale : si l’avenir n’est pas prédéterminé, s’il est impossible de le prévoir ou de le prédire, n’est ce pas se contredire en évaluant une réflexion prospective par la simple comparaison entre la représentation du futur construite et la réalité telle que finalement elle survient… Une autre approche est envisageable : la prospective comporte une fonction d’alerte. Dès lors sa réussite consisterait dans sa capacité non à prévoir ce qui se réalisera mais à empêcher que ne survienne ce que l’on redoute et que l’on veut éviter. Ce sont les self-defeating prophecies. A

La prospective en questions

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l’inverse, en matière de stratégie, il y a les self-fulfilling prophecies : des objectifs ambitieux sont fixés pour provoquer une mobilisation. Une dernière forme consiste à mesurer le niveau d’appropriation des participants aux démarches de prospective, appropriation des méthodes, des contenus, de l’attitude… Cette appropriation peut, à l’extrême, concerner une société dans son ensemble dans certains types de démarche. Là aussi, l’évaluation devient particulièrement délicate. D’ailleurs, des études, même mauvaises en termes de contenus ou de rigueur intellectuelle, peuvent, selon ces critères, s’avérer intéressantes et être utiles. L’étude Halte à la croissance, réalisée par le Club de Rome, a frappé l’imagination populaire. Il s’agit de l’exemple-type d’une étude dont les fondements sont erronés mais qui se révèle utile dans sa capacité à diffuser un message-clé pour le futur.

Les entretiens

Jacques Lesourne5 Philippe Durance : Nous souhaiterions débuter par un bref retour sur votre parcours personnel, en termes de « prospective » comme de « non prospective ». Jacques Lesourne : C’est assez simple, même si c’est long. J’ai fait l’École polytechnique, parce que dans le milieu où je vivais c’était ce que l’on pouvait faire de mieux, l’ENA n’étant pas encore connue et, par ailleurs, l’École normale supérieure, à laquelle j’étais également reçu, semblait correspondre à une spécialisation plus uniquement scientifique. Philippe Durance : C’était à quelle époque ? Jacques Lesourne : En 1948. Je suis donc sorti en 51. Et je suis sorti dans le corps des Mines parce que j’étais le major de ma promotion et les premiers sortaient dans le corps des Mines [rire]. On est dans le classicisme le plus total ! Mon premier choix de vocation a eu lieu un peu avant ma sortie de l’École polytechnique à une époque où la solution la plus valorisée était d’aller au Commissariat à l’énergie atomique, ou à la rigueur dans le pétrole ; la lecture d’un livre de Maurice Allais6, qui eut le prix Nobel d’économie en 1988, fait que je décide de faire de l’économie. Mon premier choix a donc été l’économie. Mais, presque immédiatement, mon deuxième choix n’a pas été de faire de l’économie en cherchant à entrer dans le système universitaire, dans le mesure où les économistes universitaires de l’époque étaient extrêmement dévalorisés dans l’ensemble du milieu ; ils relevaient plus des intellectuels que des scientifiques et des ingénieurs. En sortant de l’École des Mines, m’étant spécialisé sur des questions d’économie, j’ai considéré que je ne pouvais pas faire ce métier sans avoir mis les pieds dans des activités productives. J’ai donc fait un an de stage comme ingénieur du fond aux Houillères de la Loire, qui sont maintenant fermées.

L’entretien s’est déroulé à Paris, le 19 février 2004. « Ce que je voulais, je ne le savais pas encore. La mode était à la physique nucléaire et cette voie me tentait. Je caressais l’idée sans l’adopter vraiment lorsqu’un jour, à l’occasion d’une visite à la bibliothèque de l’École […] je découvris, par hasard, un livre broché, épais et de grand format, imprimé en 1943 sur un papier déjà jauni et parsemé de tâches de rouille. Le titre ? A la recherche d’une discipline économique. L’auteur ? Maurice Allais, ingénieur des Mines. La lecture de l’introduction, puis des pages initiales du premier chapitre fut une révélation. La science ne s’arrêtait pas à la biologie ; une approche scientifique des phénomènes sociaux était concevable. Entre ma passion pour l’histoire et celle pour la modélisation mathématique, je n’avais pas à trancher. La science économique pouvait les satisfaire toutes les deux. » (Lesourne, 2000, pp. 189-190).
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Étant aux Houillères de la Loire, on m’a proposé de devenir le chef du Service économique de Charbonnages de France, qui était à l’époque une grande entreprise assurant 30 à 40 % de l’approvisionnement français en énergie. J’y ai été trois ans7, durant lesquels je suis parti un an aux ÉtatsUnis faire des études économiques ⎯ j’ai refait le calcul un jour, j’ai rencontré ou j’ai eu l’occasion de travailler pendant cette année avec neuf futurs prix Nobel d’économie8 ⎯ et où j’ai écris mon premier livre qui s’appelait Technique économique et gestion industrielle [1958]. A partir de ce moment là, je me suis intéressé à l’économie appliquée ; j’ai eu de nombreux problèmes d’économie appliquée aux Charbonnages et, bien que la théorie économique m’intéressât, le domaine dans lequel j’œuvrai en était l’application. Puis, on est venu me chercher à Charbonnages de France, qui commençait évidemment à avoir un avenir moins brillant, et j’ai créé, avec une participation de Paribas, une société qui, après sa période d’origine, s’est appelée la SEMA, la Société d’économie et de mathématique appliquées, qui était une société d’études, pour les entreprises et l’administration, de problèmes économiques, ce qui incluait des études sur le futur, des comparaisons de coûts de différentes solutions, des sujets de recherche opérationnelle, etc. J’ai développé et présidé cette société, qui a démarré au 1er janvier 1958, jusqu’au 31 décembre 1975, c’est-à-dire pendant 17 ans. L’idée de base s’est déclinée ; il apparut qu’il y avait toute une série de champs d’action qui reposaient sur la même philosophie. Par exemple, en mathématiques, le calcul des cascades optimales de l’usine de séparation isotopique ; en recherche opérationnelle, la détermination des courbes de production du gisement de Lacq, qui représentait quand même l’équivalent de 8 à 9 millions de tonnes de charbon par an, ce qui n’était pas négligeable pour la France. Nous avons aussi abordé les problèmes liés au développement de villes et de régions, et relevant de l’économie urbaine ou de l’économie régionale9, puis, nous nous sommes intéressés aux problèmes de marketing, marketing de produits industriels et marketing de produits de
De 1954 à 1957 (Thépot et al., 2000, p. 488). Lors de son périple nord-américain, Jacques Lesourne rencontra Kenneth. J. Arrow (1972) à Stanford, Wassily Leontief (1973) à Columbia, Paul A. Samuelson (1970) et Robert M. Solow (1987) au MIT, John F. Nash Jr. (1994) à Harvard et Herbert A. Simon (1978) et Franco Modigliani (1985) à Carnegie (Lesourne, 2000) ; les dates indiquées entre parenthèses sont celles de l’année d’obtention du prix Nobel. 9 La SEMA a travaillé à de nombreuses occasions pour la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar), notamment à l’époque où Jérôme Monod en était le Délégué. Cf. infra.
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grande consommation avec enquêtes et études psychologiques sur les attitudes des consommateurs. Dans cette aventure dans laquelle ⎯ à ce moment là on utilisait peu le mot de prospective proprement dit ⎯ il y avait constamment une réflexion sur les choix concernant l’avenir, la SEMA a naturellement établi des liens étroits avec le Commissariat général du Plan, la Datar, le ministère de la Construction, la plupart des groupes français et une part notable des groupes européens. Cette aventure nous a confrontés aux ordinateurs que nous utilisions dans des calculs scientifiques. Nous avons donc créé un centre de calcul. Nous avons même inventé le mot « informatique », qui n’existait pas, pour désigner tout ce qui concernait la technique et la réflexion scientifique autour de l’utilisation des ordinateurs. La partie relative au conseil et aux services en informatique a pris une place dominante, tandis que le chemin que nous avions ouvert incitait les villes et les régions à se doter quelques fois d’organismes d’études. Les universités se sont transformées aussi en voyant qu’il y avait tout ce domaine à explorer. Dans cet ensemble, la prospective ⎯ à l’époque, on parle de prospective, prévision, études sur l’avenir… le vocabulaire est relativement flou ⎯ s’est développée dans deux endroits de ce groupe ; avec Michel Godet*, plutôt pour les entreprises et les grandes administrations10, et dans une autre partie du groupe11, sur les questions d’aménagement du territoire, avec des personnes comme Josée Landrieu*12, qui se trouvaient dans l’équipe qui a élaboré le scénario dit « scénario de l’inacceptable » pour la Datar [1971] du temps de Chaban-Delmas. J’ai quitté la SEMA parce que j’avais envie de changer d’air, et l’informatique en tant que telle m’intéressait, sans être à proprement parlé ma tasse de thé. Quand j’ai annoncé mon départ de la présidence de la SEMA, on m’a proposé de prendre à l’OCDE la direction d’une étude sur l’avenir des sociétés industrielles avancées en relation avec les pays en développement13. Le Japon, qui était membre de l’OCDE depuis 10 ans,
Les noms suivis d’un astérisque font l’objet d’une notice biographique en annexe. Michel Godet a été directeur du département « SEMA Prospective », qu’il avait contribué à créer, à partir de 1978. 11 Au sein de l’Omnium Technique d'Aménagement (OTAM), filiale de la SEMA. 12 Chargée de mission auprès du directeur, responsable de la prospective à la mission de la Stratégie du Secrétariat général du ministère de l’Équipement jusqu’en 2006, date à laquelle elle a pris sa retraite. Cf. entretien infra. 13 De 1976 à 1979 (Thépot et al., 2000, p. 488).
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avait voulu marquer sa présence en demandant que soit lancée ce projet dans lequel les pays pouvaient choisir de participer ou non. Finalement, tous les grands pays14 ont accepté d’y participer sous forme de contributions supplémentaires au budget normal. J’ai baptisé ce projet Interfuturs ; le rapport final est paru dans le courant de l’année 79 et, à beaucoup d’égards, a marqué une innovation ; il a été le deuxième document publié par l’OCDE dans son histoire en terme de tirage, le premier étant un manuel d’augmentation de la productivité juste après la guerre. Dans l’intervalle15, j’avais été nommé à une chaire du CNAM qui s’appelait « Économie et Statistique industrielle ». A partir de cette période d’Interfuturs, j’ai passé mon temps ⎯ je ne parle pas d’enseignement ⎯ sur deux domaines qui me paraissaient complémentaires : un domaine purement scientifique de contribution à la constitution d’une micro-économie évolutionniste ⎯ c’est ce qui m’amène à présider des colloques sur la complexité ou sur des sujets de théories économiques ⎯ et, par ailleurs, le domaine de la prospective, tantôt avec Michel Godet*, tantôt avec Hugues de Jouvenel*, tantôt complètement indépendamment comme conseiller de grandes entreprises. Je peux en citer quelques moments : j’ai travaillé sur une étude, et cela a été l’étude la moins popularisée [rire], qui portait sur la prospective de l’équipement et de l’environnement de la France. Le rapport final a été remis le lendemain [rire] de l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République. C’était la période où la toute jeune opposition, devenue majorité, considérait que rien de ce qui avait été fait avant ne méritait considération. Le rapport doit donc être dans les tiroirs. Néanmoins, le nouveau gouvernement m’a nommé à la Commission du bilan, ce qui montrait que je n’étais pas considéré comme une brebis noire. Puis, il y a eu des études importantes pour l’EDF, la SNCF et d’autres entreprises. C’est également la période pendant laquelle Michel Godet* et moi avons dirigé ⎯ je pense durant 20 ans ⎯ un séminaire de prospective au CNAM qui se tenait tous les mois ; nous y faisions parler tous ceux qui avaient des choses à dire sur la prospective. C’est comme cela que nous avons préparé, Michel Godet* et moi, un livre collectif intitulé La fin des habitudes [1985], six ans après Interfuturs, pour voir ce qui avait changé.
14 Ce projet a bénéficié du soutien de 19 pays, de la Commission des Communautés européennes et de dons de la Fondation Toyota, de la Fondation Ford et du German Marshall Fund des États-Unis (OCDE, 1979). 15 En 1974 (Thépot et al., 2000, p. 488).

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Godet est entré à la SEMA en 1974, juste après sa thèse et un stage au CEA. Après la SEMA, il a été à Bruxelles un certain moment. En 1977, Giscard d’Estaing a créé l’Institut Auguste Comte qui avait pour but de former des dirigeants de grandes entreprises ou de très grandes administrations ayant à résoudre des problèmes complexes, mettant en jeu toutes les dimensions ⎯ juridique, économique, sociale, internationale, etc. Cet institut a pris cinq directeurs d’études. Il y avait notamment Jérôme Monod*, qui est maintenant à l’Élysée, Michel Crozier*, qui est un sociologue bien connu et moi16. J’ai fait venir Michel Godet*, qui s’ennuyait à Bruxelles, à cette occasion. C’était un travail à temps partiel pour moi ; j’avais toujours ma chaire au CNAM, et d’autres activités. Mais c’était passionnant ; il y avait des promotions de plusieurs dizaines de personnes de haut niveau, de grand potentiel, qu’envoyaient de grandes entreprises ou de grands corps d’État. Une des premières décisions du gouvernement socialiste a été de supprimer cette institution [rire] élitiste et « anti-démocratique », ce qui fait que j’ai pu aider Michel Godet* à devenir professeur associé au CNAM. Ensuite, il a été brillamment élu professeur titulaire de chaire. Quand j’ai cessé d’être professeur au CNAM ⎯ je suis devenu professeur émérite, à la retraite ⎯ j’ai pris la présidence de Futuribles, qui était libre à ce moment-là. Hugues de Jouvenel* souhaitait beaucoup que j’accepte. Une seule chose est notable dans ce que je fais actuellement : je préside le comité d’orientation de FutuRIS, une très importante réflexion prospective sur le système français de recherche et d’innovation qui est financée, d’une part, par l’administration et, d’autre part, par les grandes entreprises17. Évidemment, dans tout cela, il y a une constante. J’ai toujours été fidèle aux choix d’origine : m’intéresser à l’économie appliquée, et ensuite à la prospective parce que cela ne mettait pas seulement en jeu la réflexion
Cf. infra l’entretien avec Michel Crozier. Lancée début 2003 à l'initiative de l'ANRT (Association nationale de la recherche technique), FutuRIS était une opération nationale de concertation prospective qui avait pour ambition de mobiliser les acteurs de la recherche et de l'innovation, de catalyser les réflexions et les actions en cours et d'obtenir une communauté de vue autour de quatre défis majeurs : l’excellence scientifique et technologique, la compétitivité par l’innovation, la citoyenneté de la science et de l’innovation et les dynamiques environnementales. Les objectifs de l'opération FutuRIS ont été de définir les forces et faiblesses du pays et les tendances lourdes en matière d'innovation, d’identifier les grandes hypothèses d'évolution du système français de recherche et innovation pour 2015-2020, et de fournir des outils d'aide à la décision pour le gouvernement.
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économique, mais aussi la réflexion sociologique et politique. J’avais écrit un livre, paru en 1976, qui s’appelait Les systèmes du destin, qui était une réflexion systémique sur l’homme, les organisations, les États, le système international, etc. et qui m’avait fait beaucoup déborder de la seule économie en couvrant des aspects liés aussi à la sociologie et à la politique. Philippe Durance : Venons-en à l’objet « prospective » en tant que tel. Comment le caractériseriez-vous ? Est-ce plus une attitude ? Une discipline ? Jacques Lesourne : C’est une question assez difficile … surtout si on veut encadrer cela par des mots. Il y a ceux qui appellent discipline une discipline scientifique, correspondant à une forme d’enseignement, à l’étude de problèmes particuliers de la réalité, comme la physique. Sur le plan scientifique, le XXe siècle a établi des ponts entre disciplines comme la biochimie, la chimie-physique, etc. : une grande partie de la science du XXe siècle a été une science ayant recours à différents domaines et on a l’impression que ce sera encore plus vrai de la science du XXIe siècle. La prospective n’est pas une discipline scientifique puisqu’elle cherche à traiter des problèmes appliqués ; elle n’est pas à la recherche de propriétés, de lois générales, comme la science. A cet égard, on pourrait dire que, si on emploie le mot « technique » dans un sens très large, c’est une technique18. Mais, ce terme est assez dangereux ; tout le monde pense à la technique de la construction d’avions ou de la construction d’automobiles ou à la technique des matériaux ou la technique des enquêtes par sondage, mais ce n’est pas exactement à cela que correspond la prospective. La prospective est une réflexion sur l’avenir. Sa particularité est que, née dans une société scientifique et technologique, elle cherche à encadrer l’imagination par des techniques de vérification pour solidifier les conjectures. C’est une approche des problèmes de l’avenir née dans la société correspondant à la société d’aujourd’hui. On voit très bien, par exemple, que les historiens ne sont pas à l’aise dans la prospective. Ils décrivent tous les faits, et les décrivant complètement, ce qui advient leur paraît la conséquence des faits qui se sont passés. Dire à un historien que, par rapport à la situation présente, il y a des scénarios possibles dans l’avenir, le rend mal à l’aise. En revanche, il expliquera que le fait qu’à Sarajevo, en 1914, la voiture de l’Archiduc autrichien ne soit pas passée à l’endroit prévu a comme conséquence qu’il va

Gaston Berger définissait la technique comme « un ensemble de moyens, convenablement ordonnés, qui permettent d’atteindre une fin désirable » (Berger, 1958b).

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être assassiné par un terroriste ; il décortiquera en détail ce mécanisme19. Évidemment, la prospective, telle qu’elle est, déroute au début les ingénieurs parce qu’ils ont tendance à demander le manuel dans lequel se trouvent détaillée la méthodologie. D’où deux dérives : celle des personnes qui appliquent la méthode comme on fait des calculs et celle de ceux qui font tellement jouer leur imagination qu’ils sont totalement hors du réel. Ces deux catégories de personnes sont tout à fait dangereuses pour la prospective. Il faut des praticiens qui ont une grande culture, et pas seulement scientifique, et une grande mobilité intellectuelle qui leur permet d’accepter la rigueur, en en connaissant les limites et de faire jouer leur imagination tout en en contrôlant la vraisemblance par des ordres de grandeur. Par exemple, se dire qu’on va étudier un scénario de croissance française en supposant que l’on croît de 10 % par an est très intéressant, mais la probabilité en est absolument nulle. Il peut cependant y avoir des scénarios de rupture, qui sont peu probables mais quand même intéressants. Je crois que c’est cela le statut de la prospective. C’est l’un des domaines qui, dans le monde moderne, a ce statut à cheval sur la culture scientifique et technique et sur la culture historique et sociologique. Philippe Durance : On peut a priori partir du principe que toute société s’est toujours tournée vers son avenir … Jacques Lesourne : Pas toujours. D’une société à l’autre, il n’y a pas du tout la même attitude à l’égard de l’avenir. Certaines sociétés ont tendance à penser que l’âge d’or est passé, que, par conséquent, ce qui va advenir sera une détérioration progressive. Elles s’intéressent donc peu à l’avenir. D’autres sociétés, au contraire, se préoccupent de l’avenir. Si on prend la société française, on voit bien qu’entre les deux guerres elle s’intéresse peu au futur. C’est une société conservatrice. Même les idées militaires, par exemple, n’évoluent que très lentement. On est très frappé, quand on regarde le début de la guerre de 40, à quel point les états-majors français, tout en étant professionnellement compétents, ne se projettent pas du tout dans l’avenir. Il n’y a pas de question sur le rythme de croissance d’armement de l’Allemagne. A cet égard, pour la France, la Seconde Guerre mondiale va être une révolution : dans les jeunes générations d’après-guerre, règne la conviction que « si nous ne bougeons pas, nous allons disparaître ».
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Dans (Lesourne, 2001), l’auteur revient sur quelques grands moments de l’histoire avec l’œil du prospectiviste. Et si, par exemple, en 1914, l’Archiduc n’avait pas été assassiné, quelles auraient été les trajectoires historiques probables ?

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La chute de 1940 et l’occupation sont un traumatisme énorme, dont je crois que vos générations ne peuvent pas avoir conscience. J’ai des exemples de journalistes au Monde qui considéraient que les congés payés de 1936 étaient l’évènement important d’après la Grande Guerre, alors que le choc de 1940 va amener au pouvoir des hommes qui veulent que « ça change ». Ils ont l’impression que la France doit choisir entre la quasi-disparition ou le renouveau : c’est un point crucial, le renouvellement du climat intellectuel d’après-guerre. Le livre de Cazes [1986] à cet égard est extrêmement illustratif. Il montre qu’il y a des sociétés qui ne sont pas du tout tournées vers l’avenir mais vers le conservatisme : par exemple, des sociétés très religieuses qui pensent que le problème est la conservation du dogme, l’amélioration des pratiques conformément à la loi de la religion. Évidemment, dans toutes sociétés il y a quelques germes d’avenir. Les sociétés musulmanes ont été un modèle d’ouverture, de réflexion, ont réassimilé la culture grecque et se sont bloquées ensuite sur des questions secondaires d’interprétation des dogmes. Certaines n’en sont pas encore sorties ou cherchent à en sortir péniblement. L’attitude face à l’avenir dépend beaucoup des sociétés et des périodes historiques. Cela ne veut pas dire qu’on ne trouve pas quelquefois des textes anciens dans lesquels on a une vision des problèmes d’avenir qui est assez proche : il y a par exemple les textes chinois de Sun Tzu, du VIe siècle avant Jésus-Christ, sur la guerre ; si vous lisez Polybe, il y a un climat qui n’est pas du tout celui de Tite Live, qui est beaucoup plus conservateur. Les sociétés ne sont pas constantes. Il est certain que les Lumières du XVIIIe siècle ont redonné un intérêt aux problèmes d’avenir, qui s’est retrouvé durant la Révolution et le XIXe siècle. Les livres sur l’éducation de Condorcet montrent vraiment une attitude tournée vers l’avenir. Philippe Durance : Qu’est-ce qui a pu faire alors que, soudainement, quelque chose se soit cristallisée autour de la prospective ? Un mot est apparu notamment … Jacques Lesourne : Après la guerre, pendant quelques années, l’accent a été mis sur la prévision. Le terme de prévision donne déjà l’idée que l’avenir ne sera pas la reproduction du passé. Dans cette période, les taux de croissance paraissaient si réguliers qu’il y a eu une certaine illusion collective ⎯ l’illusion des Trente Glorieuses, qui était l’illusion que tout continuerait indéfiniment. D’où une tendance à extrapoler, en constatant tout de même que certains secteurs plafonnaient, d’autres pouvaient décroître, etc. On pouvait, par exemple, à partir de certaines hypothèses sur la croissance française, en déduire des hypothèses sur la consommation