Balkans, la mosaïque brisée

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Vous avez dit « Balkans » ? On pense immédiatement à d’inextricables conflits de territoire, à un enchevêtrement de populations aux identités confuses, aux revendications contradictoires. Bref, à une immangeable macédoine.
Terre de rencontre, carrefour majeur de l’Europe, les Balkans se caractérisent par une fantastique diversité de peuples, de langues, de confessions, même si l’unité de destin de cette région, sans cesse disputée entre les Empires et les « grandes puissances » mondiales, dessine aussi une manière spécifique et commune de vivre et d’être en société. Une « autre Europe », proche et lointaine.
Au fil de ses reportages, Jean-Arnault Dérens essaie de décrypter ces multiples facettes des Balkans, de dénouer les fils de cette complexité historique et humaine.
Jean-Arnault DÉRENS fréquente les Balkans depuis une quinzaine d’années. Agrégé d’histoire, il est devenu journaliste. Correspondant de nombreux médias francophones dans la région, il est aussi rédacteur en chef du site Le Courrier des Balkans, et l’auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la région.

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Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de visites sur la page 43
EAN13 9782849240892
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,015 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Balkans, la mosaïque brisée
Frontières, territoires et identitésCollection « Reportages »
dirigée par Sébastien Boussois
Parce que le monde d’aujourd’hui est plus complexe que du
temps de la guerre froide, à l’échelle d’un pays, d’une région,
d’une société, la collection « Reportages » s’est fixé pour objectif
de rendre clair et précis un sujet géopolitique en faisant appel
aux plus grands spécialistes de la question.
À cette mission de vulgarisation sans simplification, il faut
ajouter un autre objectif : celui de rendre compte aussi sur
plusieurs années du travail de cet auteur, journaliste ou
chercheur, en sélectionnant avec lui les articles qui reflètent le mieux
l’évolution du sujet traité.
Au-delà, et face à l’évolution des supports de communication
du monde moderne et l’envie insatiable de « faire vite », c’est
l’envie enfin de mettre à l’honneur journalisme et recherche de
qualité, sans jamais céder aux sirènes de la mondialisation et de
l’uniformisation de l’information
Illustration de couverture : © Laurent Geslin
© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-089-2Jean-Arnault Derens
Balkans, la mosaïque brisée
Frontières, territoires et identités
Éditions du CygneDans la même collection :
Italie : les années Cavaliere (de Berlusconi à Berlusconi), de Éric Jozsef
Algérie, de la guerre à la mémoire : Paris-Alger, quel avenir ? de
Florence Beaugé
Liban : chroniques d’un pays en sursis, de Roger Naba’a et René
Naba
L’Algérie des années 2000 : vie politique, vie sociale et droits de
l’homme, de Florence Beaugé
Yougoslavie : de la décomposition aux enjeux européens, de
Catherine Samary
Israël, une société bousculée, de Dominique Vidal
Du même auteur :
Balkans : la crise, Paris, Gallimard/Folio, 2000
Les conflits yougoslaves de A à Z (avec Catherine Samary), Paris,
L'Atelier, 2000
Kosovo, année zéro, Paris, Paris Méditerranée, 2006 (réédité en
2008 aux éditions Non Lieu sous le titre Le piège du Kosovo)
Comprendre les Balkans. Histoire, sociétés, perspectives (avec
Laurent Geslin), Paris, Non Lieu, 2007À Laurent Geslin, naturellement.Aire de peuplement albanais, © Vincent Vacarisas
(carte reproduite avec l’aimable autorisation des Éditions Non-Lieu)Introduction
Il est toujours difficile d’échapper aux clichés et aux partis
pris dès lors que l’on parle des Balkans. Les partis pris
reposent souvent sur de bien légitimes émotions, sur de justes
révoltes. Au spectacle de violences, de crimes, il est salutaire
de se révolter, et il est bien normal d’épouser la cause des
victimes. Il est ensuite beaucoup plus difficile de comprendre
que les victimes d’un jour peuvent devenir les bourreaux de
demain. De même, la tendance à extrapoler une
responsabilité collective d’une responsabilité individuelle peut sembler
bien naturelle. Il y aurait des peuples collectivement
coupables ou intrinsèquement victimes et innocents... Enfin, une
autre tentation a souvent obscurci la compréhension des
réalités balkaniques : celle de plaquer une même grille
d’interprétation sur des situations différentes, ainsi de la Bosnie et
du Kosovo.
Pas plus que d’autres, je n’ai échappé à ces travers.
J’assume ma part de subjectivité, et je revendique mon désir
et mes efforts d’empathie, qui me semblent être la clé de tout
journalisme digne de ce nom. Mon regard a aussi beaucoup
évolué, au fur et à mesure que s’approfondissait ma
connaissance des Balkans. Loin des affirmations péremptoires, des
simplifications définitives, j’ai peu à peu découvert combien
chaque réalité ne faisait qu’en cacher une autre, combien le
moindre événement, le moindre signe pouvaient se lire et se
comprendre de différentes manières. Mon intérêt toujours
renouvelé pour la région tient sûrement à cette découverte
que, derrière chaque réalité que l’on croit connaître et
7comprendre, se trouve une porte ouvrant à un autre aspect
de cette réalité.
Quant aux clichés et aux simplifications, régler leur sort
n’est pas si facile qu’il n’y paraît. Rejeter des visions qui
supposerait une nature « barbare » aux peuples des Balkans,
dénoncer les stéréotypes usés de la « fatalité des haines
ancestrales » est relativement aisé, mais quelle autre grille de lecture
proposer ? Le langage journalistique oppose trop souvent les
« nationalistes » aux « démocrates », parés de toutes les
vertus, surtout s’ils sont également « modérés » et «
pro-européens ». Nul ne sait bien, en vérité, ce que veulent dire ces
mots, mais une grille de lecture inconsciente sous-tend leur
usage : face au « bien » universel représenté par les valeurs
démocratiques libérales de l’Europe occidentale
s’opposeraient des forces « archaïques », attachées à la défense
d’identités qu’il conviendrait de « dépasser ».
La lecture des réalités balkaniques qui veut opposer le
« bien » au « mal », les « bons » aux « méchants », sombre
immanquablement dans la caricature. Il faut surtout
comprendre combien serait irréaliste et vain un propos qui
viserait à attendre la dissolution de ces identités au profit
d’une citoyenneté abstraite, universelle, en un mot
rousseauiste. De même, sont vains, ou simplement hypocrites, les
discours internationaux sur les vertus de la « multiethnicité »,
proposée comme un idéal impératif auquel il faudrait se
conformer. Le vivre-ensemble n’a rien de naturel. Il ne peut
être que le résultat d’expériences particulières forgées par la
nécessité.
L’affirmation identitaire n’est en rien, par nature,
contradictoire avec l’aspiration citoyenne. Les nationalismes
cherchent à fonder leur projet politique sur l’affirmation exclusive
d’une identité. Face à la puissance mobilisatrice dont ils
disposent, le discours « citoyen » et « démocratique » sonne
8souvent terriblement creux. Un autre projet politique devrait
reconnaître et valoriser la diversité des identités, tout en
parvenant à dissocier l’affirmation identitaire des
revendications politiques et étatiques. Les pistes existent depuis
longetemps. Elles ont été esquissées dès le début du XX siècle par
les « austro-marxistes », comme Otto Bauer, qui réfléchissait
1sur la « question des nationalités ». À l’heure de l’intégration
européenne, il serait temps de comprendre enfin que les
revendications nationales ne doivent pas forcément se
réaliser sous la forme de nouvelles créations étatiques.
Dans l’indispensable invention de ces nouveaux modèles
politiques, les peuples des Balkans doivent aussi parvenir à se
réconcilier avec leur passé. Le passé récent et douloureux,
mais aussi le passé plus ancien, notamment la longue période
ottomane. Non sans céder, peut-être, parfois, aux charmes
faciles d’un « ottomanisme » romantique, je crois
profondément que les peuples des Balkans ne pourront pas réinventer
leur identité ni retrouver leur créativité, sans assumer
pleinement ce passé ottoman et son héritage culturel.
La véritable richesse humaine et historique des Balkans
repose dans la longue coexistence de multiples facteurs
identitaires. Cette réalité survit encore, à quelques endroits. Début
2007, le Courrier des Balkans a créé, en partenariat avec
l’association Rromani Baxt, le premier site Internet d’information
2 3rrom du Kosovo. Les collègues rroms de notre rédaction de
Prizren utilisent quotidiennement quatre langues : le rromani,
l’albanais, le serbe et le turc, véritable lingua franca de la ville
de Prizren. Croire que l’être humain ne peut raisonnablement
parler qu’une seule langue est, sans aucun doute, une
aberration française. Invitée en 2006 au Festival de cinéma de
Douarnenez, en Bretagne, mon amie Sabina Talovic,
militante féministe bosniaque du nord du Monténégro, ressentit
l’envie d’apprendre le breton plutôt que le français.
9Dans mon travail, le fait religieux occupe une place
importante. Pour différentes raisons. Par esthétisme, autant le
reconnaître, je reste impressionné par la beauté d’une liturgie
4orthodoxe ou d’un zikr des derviches mystiques. Par intérêt
personnel de croyant, ensuite. Catholique, j’ai bien davantage
prié au cours des cérémonies de Sultan Nevruz, chez les rifa’i
d’Orahovac, que dans l’artefact sacrilège de Medjugorje. Mais
aussi parce que je sais combien ces phénomènes structurent
profondément les sociétés et les mentalités, même quand la
pratique religieuse revendiquée peut paraître faible.
Alors que je fréquentais déjà les Balkans depuis quelques
années, j’ai passé en 1993 l’agrégation d’histoire. Par la suite,
avec mon ami Sébastien Nouvel, j’ai choisi de venir vivre
dans les Balkans en 1998. Nous nous sommes installés à
Cetinje, la capitale royale du Monténégro, qui demeure
toujours une étape obligatoire de mes transhumances
balkaniques. Je suis devenu correspondant d’un assez grand
nombre de médias francophones. Si j’ai choisi la liberté
précaire mais précieuse du journalisme indépendant, c’est
parce que j’ai toujours pu compter sur la fidélité de ces
rédactions, pour lesquelles je travaille souvent depuis plus de dix
ans. Je tiens à remercier pour la confiance qu’ils m’ont
toujours accordée Ouest France, La Libre Belgique, Le Temps,
L’Humanité, Le Monde Diplomatique, Peuples du Monde, RFI,
Radio France, la Radio Suisse Romande, la RTBF. De
nombreuses revues m’ont aussi généreusement ouvert
leurs colonnes, notamment Études, Politique Internationale, le
Religioscope, le Courrier des Pays de l’est. Je devrais encore citer
beaucoup d’autres rédactions, Réforme, la Wochenzeitung de
Zürich, L’écho magazine de Suisse romande. Avec certaines
rédactions, les collaborations ont été plus ponctuelles,
comme avec La Croix, la Sonntagszeitung, Politis, Golias, ou
Témoignage chrétien.
10Dans mon travail balkanique, Le Courrier des Balkans
occupe depuis 1998 une place essentielle. Ce site Internet
fête cette année ses dix ans. Au début de l’aventure, nul
n’aurait osé imaginer une telle longévité ni un tel succès. Ce site a
pu se développer grâce à un fantastique réseau de
correspondants à travers tous les Balkans, grâce au dévouement de ceux
qui ont assuré le suivi rédactionnel et administratif à Arcueil,
notre antre depuis 2001, dans des conditions matérielles
souvent difficiles. Aujourd’hui, le Courrier se délocalise, et des
rédactions locales autonomes sont nées, d’abord en
Macédoine, puis en Bosnie-Herzégovine, en Serbie, en
Bulgarie, en Albanie et au Monténégro. Le Courrier
représente aujourd’hui un réseau de plus de 50 collaborateurs
réguliers, pour la plupart des jeunes francophones des pays
des Balkans. Qu’ils soient tous ici remerciés pour leur aide,
leur engagement et leur amitié.
Plusieurs articles ont été rédigés avec Laurent Geslin, qui
assure avec moi la rédaction en chef du Courrier depuis
quelques années. Il m’a permis de me réconcilier avec la
région quand le doute me saisissait, quand la répétition des
mêmes impasses, des mêmes souffrances, des mêmes
tragiques histoires, me désespérait. Avec Laurent, nous avons
aussi fait beaucoup de nouvelles découvertes. Nous avons pu
ouvrir, ensemble, quelques nouvelles portes des Balkans.
Moëlan-sur-Mer/Cetinje, avril 2008.
1 Otto Bauer, La question des nationalités et la social-démocratie, Montréal, 1989
2 graphie retenue par l’Union rromani internationale
3 Nevipe Kosov@, disponible à la l’adresse : http://rroma.courriers.info
4 cérémonie mystique derviche, consistant à invoquer le nom d’Allah...Partie I
Minorités, frontières et territoires1. Les « petits peuples » oubliés des Balkans
(juillet 2003)
« Comment peut-on être Croate ? », demandait il y a une
1dizaine d’années M. Alain Finkielkraut. Il conviendrait plutôt
de demander : comment peut-on être Goran, Torbes, Vlach,
Ruthène ou Rrom ? La décennie de guerres yougoslaves s’est
soldée par des centaines de milliers de morts, des millions de
réfugiés et de déplacés et, toujours, depuis la guerre de
Croatie jusqu’au conflit de Macédoine, les « petits peuples »
font figure de victimes oubliées, broyées dans l’affrontement
entre les « grands » nationalismes.
La première des guerres yougoslaves, à l’été et à l’automne
1991, s’est soldée par un effroyable carnage en Slavonie
croate. Le conflit opposait les indépendantistes croates aux
Serbes de Croatie, ayant fait sécession de la Croatie lorsque
cette dernière se dirigeait vers l’indépendance. Les Serbes
reçurent le soutien décisif de l’Armée populaire yougoslave
(JNA), qui se laissa manipuler par le nationalisme serbe.
Toutes les victimes des affrontements ne furent pourtant pas
uniquement serbes ou croates.
À une dizaine de kilomètres de Vukovar, Petrovci est un
riche village agricole. Avant-guerre, 200 à 300 Serbes y
vivaient en paix aux côtés d’à peu près autant de Croates et
de près d’un millier de Ruthènes et d’Ukrainiens. Les
Ruthènes sont des Ukrainiens de l’Ouest, issus de régions qui
ont fait partie de l’Empire d’Autriche-Hongrie et non pas des
possessions russes, comme la Bukovine ou la Ruthénie
subcarpathique. Ruthènes et Ukrainiens sont arrivés dans les
14eBalkans au milieu du XVIII siècle, sous le règne de
l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, comme colons agricoles
chargés de repeupler et de mettre en valeur les terres libérées
des Turcs. Confessionnellement, les Ruthènes sont des
uniates ou « gréco-catholiques », reconnaissant l’autorité du
pape tout en conservant une liturgie orientale.
Lorsque la guerre atteignit Vukovar, certains Ruthènes de
Petrovci s’engagèrent dans les forces croates. D’autres firent
parvenir des vivres à la cité assiégée par les troupes serbes.
Lorsque les Serbes occupèrent la région, ces Ruthènes
procroates prirent le chemin de l’exil en compagnie des Croates.
Durant plus de six années, Petrovci fit partie de la
« République serbe de la Slavonie orientale, du Srem et de la
Baranja ». Des dizaines de jeunes Ruthènes du village
accomplirent donc leur service militaire obligatoire dans les forces
serbes. En janvier 1998, les accords additionnels d’Erdut
entérinèrent une restauration progressive de la souveraineté
2croate sur la région. Ce fut au tour des Ruthènes les plus
compromis avec le pouvoir serbe de prendre le chemin de
l’exil, le plus souvent vers la Voïvodine serbe, où vivaient
aussi d’assez importantes communautés ruthènes. Les
« Ruthènes pro-croates » revinrent et occupent désormais le
haut du pavé à Petrovci. Le curé uniate de Vinkovci ne peut
que constater les effroyables déchirements au sein de la
communauté ruthène du village, divisée par des
affrontements nationalistes qui, a priori, ne la concernaient guère.
Toutes les guerres yougoslaves pourraient fournir des
dizaines d’histoires de ce type. L’affirmation des
nationalismes somme les petites communautés de « choisir leur
camp ». La première pression s’exerce d’ailleurs sur les
individus qui ne se reconnaissent pas dans les nationalismes en
conflit, en raison de leur histoire personnelle et familiale, ou
par opposition idéologique. Les citoyens bosniaques issus de
15mariages mixtes, c’est-à-dire dont les parents appartenaient à
des communautés différentes, ont été parmi les premières
victimes de la guerre. Les territoires contrôlés durant le
conflit par le gouvernement de Sarajevo leur offraient un peu
plus de sécurité, puisque la Bosnie était officiellement
défendue au nom de son caractère multiethnique. Pourtant,
même à Sarajevo, les logiques d’homogénéisation nationale,
impulsées par le Parti nationaliste musulman (SDA) au
pouvoir et largement reprises par une société traumatisée par
la guerre, ont largement eu raison du rêve de coexistence
multinationale.
La guerre du Kosovo offre d’autres exemples tragiques de
cette logique d’homogénéisation. Le nationalisme albanais
cherchait à présenter la situation au Kosovo comme étant
celle d’un conflit entre le pouvoir serbe et la société civile
albanaise. Cette présentation oubliait qu’il existait aussi au
Kosovo des civils serbes, ainsi que de nombreux
représentants de plus petites communautés. Selon le recensement de
1981, les Turcs, les Rroms, les Gorani, les Bosniaques et les
Croates représentaient, ensemble, plus de 10 % de la
popula3tion totale du Kosovo.
Après l’instauration du protectorat international sur le
territoire, en juin 1999, toutes ces communautés se sont
trouvées placées dans la ligne de mire du nationalisme albanais.
4Les Rroms et les « Egyptiens » ont été collectivement
accusés de complicité avec le régime serbe, et ont été à ce
titre victimes d’un « nettoyage ethnique » systématique. Pour
leur part, les Turcs ont été sommés de s’albaniser.
Les Turcs du Kosovo étaient généralement trilingues,
maîtrisant le turc, l’albanais et le serbe. Pour pouvoir rester au
Kosovo, il leur a souvent fallu renoncer à leur identité
spécifique et se proclamer albanais. Tout comme les Turcs, un
autre groupe apparenté aux Rroms, les Ashkalli,
albano16phones, ont essayé de faire surenchère de patriotisme
albanais pour pouvoir être tolérés par la société albanaise. Ils n’en
ont pas moins été victimes de très nombreux actes de
violence.
Les Bosniaques et les Croates serbo-croatophones ont été
assimilés aux Serbes pour des raisons linguistiques, de même
que les Gorani, un petit peuple vivant dans les montagnes de
l’extrême sud du Kosovo, musulman et parlant une langue
slave proche du macédonien. Le protectorat international
s’est, jusqu’à présent, révélé bien incapable d’assurer le
respect élémentaire des droits de ces communautés,
notam5ment de leurs droits linguistiques, culturels et éducatifs.
Les « petits peuples » du Kosovo ont, à juste titre, le
sentiment d’avoir été manipulés de toutes parts. Lors des
négociations de Rambouillet, en février 1999, M. Slobodan Milosevic
avait eu l’habileté diabolique d’inclure dans la délégation
yougoslave plusieurs représentants de ces petites
communautés, qui se trouvèrent ainsi discréditées, non seulement
aux yeux des Albanais, mais aussi de la communauté
internationale. La logique qui a prévalu au Kosovo s’est répétée en
Macédoine, où la mosaïque ethnique, confessionnelle et
linguistique est particulièrement complexe. Dès les premiers
combats entre les forces macédoniennes et la guérilla
albanaise, en février 2001, le dialogue politique favorisé par la
communauté internationale s’est réduit à un face-à-face entre
représentants macédoniens et albanais, « oubliant » les Turcs,
les Rroms, les Serbes, les Vlachs ou les Macédoniens
musul6mans, appelés Torbesi.
Dans le conflit, des mécanismes de réduction de la
complexité sociale à un affrontement entre deux « grands »
nationalismes se mirent en œ uvre, de même qu’une
assimilation des petits groupes à ces « grands » nationalismes. Les
7Serbes ou les Vlachs orthodoxes s’identifient naturellement
17aux Macédoniens, tandis que le cas des Torbesi est plus
complexe. De langue macédonienne, ils sont rejetés par le
nationalisme albanais, tandis que les manifestations
extrémistes du nationalisme macédonien s’attaquent à tout ce qui
représente l’islam. Des mosquées essentiellement
fréquentées par des Turcs ou des Torbesi ont ainsi été détruites par
des manifestants à Prilep en juin 2001. De longue date, les
structures officielles de l’islam en Macédoine, dominées par
des Albanais, avaient entrepris une campagne d’albanisation
des communautés musulmanes non-albanaises,
essentiellement les Turcs et les Torbesi, qui représentent
respective8ment 4 % et 3 % de la population du pays. Une détérioration
de la situation politique obligera ces communautés non
seulement à choisir leur camp, mais aussi à renoncer à une bonne
part de leur identité.
Les déchirements politiques et les guerres qui ont
ensanglanté les Balkans depuis une décennie aboutissent donc
partout à un processus d’homogénéisation nationale. Pour
reprendre une métaphore souvent formulée à propos de
l’Europe centrale après 1918, on passe d’une mosaïque
complexe ou d’un tableau pointilliste où mille couleurs
s’entremêlent à une fresque qui ne connaît plus que de larges
aplats de quelques couleurs. Cette homogénéisation nationale
est-elle inéluctable ? Les guerres yougoslaves doivent-elles se
solder par l’émergence d’États nationaux monoethniques, où
ne subsisteraient plus que de rares minorités nationales, dont
les droits seraient garantis et surveillés par des organismes
internationaux ?
Le vocabulaire, déjà, multiplie les pièges. Il importe de
préciser le sens des mots. Peuples, nations, minorités, États
nationaux : de quoi parle-t-on ? Pour le sens commun
occidental, qui déplore les conflits « interethniques », les ethnies
représenteraient quelque chose d’inférieur ou d’antérieur aux
18nations, dans un schéma supposé linéaire du développement
social. En 1992, le président François Mitterrand avait ouvert
un colloque intitulé « L’Europe et les tribus ». Ethnies, tribus :
ce vocabulaire renvoie bien les Balkans du côté d’une «
sauvagerie » ou d’un « primitivisme » qui ne sauraient être européens.
Le système yougoslave distinguait entre les « peuples
constitutifs » de la Fédération et de l’une ou de plusieurs des
républiques fédérées – les Serbes, les Croates, les Slovènes,
les Macédoniens, les Monténégrins et, à partir de la fin des
années 1960, les Musulmans, ces derniers étant entendus au
sens national de Slaves musulmans de Bosnie et du Sandjak
de Novi Pazar – et les minorités nationales ou nationalités,
qui ne disposaient pas d’un « foyer national » en l’une des
républiques fédérées. Les peuples allogènes – c’est-à-dire
disposant d’un État de référence en-dehors de la Yougoslavie
– étaient également tous des « minorités nationales »,
indépendamment de leur importance numérique, qu’il s’agisse
des Italiens d’Istrie, des Hongrois de Voïvodine ou des
Albanais.
La définition du terme de « minorité » était donc
strictement juridique et non pas démographique. Dans des
configurations géographiques données – une ville, une région –
telle ou telle minorité pouvait se retrouver
démographiquement majoritaire, sans que cela influe sur son statut. Les
Albanais du Kosovo s’indignaient ainsi de ce statut de
minorité, en raison de leur caractère très nettement majoritaire à
l’intérieur de la province autonome du Kosovo, mais ils
étaient assurément minoritaires à l’échelle de la République
de Serbie, dont faisait partie le Kosovo. Depuis l’instauration
du protectorat international sur cette dernière, c’est au tour
des Serbes de refuser catégoriquement d’être considérés
comme une minorité. Au-delà du problème d’échelle –
laquelle prendre en considération ? Le Kosovo, comme le
19veulent les Albanais ? La Serbie ou la Yougoslavie, comme le
veulent les Serbes ? –, la notion de minorité sonne mal aux
oreilles balkaniques, malgré toutes les promesses de garanties
internationales.
Les minorités ne disposeraient que de droits « concédés »
par la majorité, toujours susceptibles d’être abrogés. La
notion de minorité est ainsi conçue dans le droit fil de celle
du milet, la communauté protégée de l’époque ottomane. De
plus, les minorités ne sont pas titulaires d’une légitimité
étatique. Or, l’objectif de tous les nationalismes des Balkans
consiste bien à créer ou à défendre un État, défini sur une
base « nationale » ou « ethnique », c’est-à-dire dont la
légitimité se fonde sur un sentiment populaire d’appartenance à
une même entité géographique, politique et culturelle.
Mais qu’est-ce qu’une nation, ou qu’est-ce qu’un peuple
dans les Balkans ? Les critères « objectifs » communément
reconnus – la langue, l’appartenance confessionnelle, etc –
s’entremêlent selon des combinaisons toujours variables. Si
l’appartenance confessionnelle représente la barrière la plus
évidente entre les Serbes orthodoxes et les Croates
catholiques, en revanche les Albanais forment un seul peuple, tout
en se partageant entre musulmans, orthodoxes et catholiques.
Il importe de revenir au passé ottoman. La Sublime porte
ne reconnaissait pas l’existence de groupes nationaux, mais
seulement de groupes confessionnels, « protégés » par le
sultan, qui disposaient de structures d’auto-administration
dans le cadre des milets. Les nations modernes se sont
constituées sur cette base. Cet ancrage confessionnel des
communautés explique le caractère national revêtu par les Églises
orthodoxes. Cette dérive ethnique des Églises orthodoxes a
pourtant été dénoncée sous le nom d’hérésie ethnophylétiste
par la théologie orientale dès le deuxième concile de
9Constantinople, en1872.
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