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Birmanie, la révolution kidnappée 1981-1995

De
280 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296322721
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BIRMANIE
La révolution kidnappée (1981-1995)

Du même auteur
Annales de politique étrangère de la Birmanie: 19491985, Coll. Documents n° 1, Institut d'Étude des Relations Internationales, Paris 1987, 65 pages. - Chine-Birmanie: Histoire d'une guerre secrète: 19491954, Éditions Sudestasie, Paris 1990, 286 pages, chronologie, biographies, cartes, annexes documentaires, photos, bibliographie. Ouvrage couronné par le Prix Auguste Pavie 1992 de L'Académie des Sciences d'Outre-Mer Communismes d'Asie: le crépuscule de l'espoir: Histoire d'une perestroïka: 1985-1991, Éditions Sudestasie, Paris 1992, 309 pages, chronologie, bibliographie. - Israël et les juifs en Asie Extrême, Institut d'Étude des Relations Internationales, Paris, 3ème trimestre 1992, 95 pages, annexes, glossaire, bibliographie. - Le Cambodge de Sihanouk: Espoir, désillusions et amertume: 1982-1993, Éditions Sudestasie, Paris 1994, 342 pages, annexes, chronologie. - Birmanie: Annales de politique étrangère: 19481995, Coll. Documents n° 1, seconde édition, Institut d'Étude des Relations Internationales, Librairie Sudestasie, Paris 1996, . 90 pages. Birmanie: Annales politiques: la voie sans issue du fédéralisme: 1948-1962, Coll. Documents n° 2, Institut d'Étude des Relations Internationales, Librairie Sudestasie, Paris 1996, 52 pages. - La recherche spatiale en Chine populaire (19491995), Edts FEIM Ltd, Librairie Sudestasie, Paris 1996, 30 pages + cartes + graphiques.

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Richard SOLA

BIRMANIE
La révolution kidnappée (1981-1995)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan INC. 55 rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

(Ç)L'Harmattan ISBN: 2-7384-4459-8

«

Ce qui commence dans le mal
s'affermit par le mal»
Shakespeare, Macbeth, III, 2

« Où finissent les lois, la tyrannie commence» WilliamPitt, Cas de Wilkes,Discours

PRÉSENTATION

Le seul nom de Birmanie évoque pour le néophyte de l'histoire de l'Extrême-Orient, au mieux l'Armée des Indes, au pire un Triangle d'or parcouru de caravanes de contrebandiers d'opium et de jade. Les souvenirs nostalgiques d'un Pablo Néruda, alors consul général à Rangoon, les narrations semi-fantasmagoriques d'un Clavel et les récits aventureux d'une Catherine Lamour n'ont pas peu contribué à enrober de mystère la Birmanie. « Culture» multiple, elle s'étire des contreforts himalayens où elle puise son identité indienne, pour s'épanouir dans le bouddhisme à Amarapura et à Pagan, au cœur de plaines arides. Plus loin, elle se cherche et s'enfonce en s'émiettant aux confins des espaces chinois et siamois. Elle scintille de tout l'or de la pagode Shwedagon, dans la touffeur tr picale de la capitale pour s'achever en une jungle bordée par la mer d'Andaman, prélude aux archipels malais et aux détroits de la Sonde. C'est cette réalité que nous avons voulu relater, comme on retranscrit mi-traduction, mi-interprétation, un conte oral oublié. Non pas que la culture birmane soit moribonde, loin de là, mais plutôt recroquevillée, par effarouchement à l'endroit d'une modernité par trop corrosive. A la différence d'un certain nombre d'ouvrages - plus ou moins récents - consacrés à la vie des ethnies karen, môn ou shan, nous avons rapporté dans les pages suivantes la réalité birmane de l'intérieur de préférence à celle de la périphérie. Ce choix, nous n'avons pas eu vraiment à le faire, les aléas d'une mission au poste diplomatique à Rangoon, puis les impératifs d'une «couverture» d'une actualité sans cesse changeante, en tant que journaliste, se chargea de guider si souvent nos pas dans l'intérieur du pays. Le mode 9

journalistique ne doit donc rien au hasard, nos notes de séjour et de voyage ayant eu pour destination première une série d'articles couvrant la période 1981-1995. Il est facile de faire rêver un lecteur européen toujours prêt à se laisser aller aux délices des récits empreints de sentiments coloniaux et impériaux. La fascination que génèrent l'orientalisme et la technique journalistique on fait le reste. Pour le meilleur, nous l'espérons. La France a, il est vrai, raté un premier rendez-vous avec la Birmanie dès la fin du XVIIIe siècle et un second dans les années 1980: malgré les efforts méritoires de quelques marchands, prédicateurs baptistes ou plus récemment d'intellectuels, les deux pays se sont tourné le dos, croyant que l'Histoire des peuples est déterminée avant d'être écrite. En fait, la vie politique birmane a brusquement et momentanément « déboulé» à la une de nos journaux et sur nos écrans de télévision en 1988 avec le Printemps de Rangoon puis, en 1991 avec l'attribution du prix Nobel de la Paix à une frêle jeune femme qui parlait de démocratie dans une langue étrange. La mémoire ingrate et sélective de la communauté internationale, véritable vampire de l'actualité, nous a rapidement conduit à reporter nos émotions vers des cieux mieux balisés. Le retour du pays à l'anonymat quelques années plus tard a satisfait, il est vrai, une junte au pouvoir depuis 30 ans. Passée aux oubliettes la démocratie parlementaire d'V Nu (1948-1960), tout comme furent oubliés les frissons de liberté des années quatre-vingt ainsi que les craintes d'organisations dont le qualificatif de « intergouvernementales» (OIG) cache mal la trop fréquente compromission avec les pouvoirs d'États illégitimes ou illégaux. La junte birmane, elle, a bien appris la leçon: elle déporte, torture et assassine méthodiquement mais désormais dans le silence et la discrétion, à l'ombre des pagodes. Cet ouvrage est un témoignage, sur le terrain, 15 années durant, au cours desquelles nous avons pu voir la Birmanie, démocratie naissante, s'immobiliser et finalement s'effondrer dans le totalitarisme. Nous n'avons pas « vomi» une absurde et violente critique du régime des militaires; certains le regretteront. Il faudra croire alors que leur désir propagandiste est plus fort que celui de comprendre.

10

Le lecteur européen trouvera dans ce livre quelques clefs pour appréhender une culture, une culture non pas à l'unicité ethnique cohérente, mais caractérisée par la coexistence, souvent tumultueuse, de peuplades qui tentent de décliner le mot «identité », plus bruyamment que celui de Nation, trop inquiètes du voisinage inhibant de l'Inde et de la Chine. Notre ambition aura été aussi de mettre à la disposition des Birmans un récit « authentique» et précis de leur histoire récente, à fin que celle-ci ne bégaie plus dans le sang. Paris-Rangoon, janvier 1996

Il

TRANSCRIPTION

Concernant les noms propres birmans, de personnes ou géographiques, nous avons eu recours, le plus souvent, à la transcription officielle dérivée de la prononciation anglaise et non celle utilisée depuis 1989, à l'instigation des autorités centrales, qui est directement tirée de la prononciation birmane. Cette dernière est, en effet, difficile d'emploi pour les non-spécialistes, car elle implique qu'on connaisse l'alphabet birman. Il est clair cependant que nous avons utilisé les noms dans leur version la plus courante (exemple Birmanie et non Myanmar, Rangoon et non Rangoun; Irrawaddy et non Ayeyarwady) ; en outre, en ce qui concerne différents personnages portant le nom de Tin U, nous avons préféré le transcrire à l'anglaise plutôt que sous «Tin 00 ». Tous les noms propres de personnes sont précédés de diverses particules afin de déterminer la position sociale de celui qui s'exprime. Ainsi le terme « U » signifiant « oncle» est une forme de politesse neutre; «ko» qui signifie « frère» ne peut être employé qu'entre interlocuteurs du même âge; « daw» quant on parle à une femme; quant à « maung », il est utilisé par les parents pour désigner leurs enfants ou par une personne plus âgée que son interlocuteur. Là encore, nous avons opté pour le nom le plus courant pour nommer telle ou telle personne, sans employer toujours une particule, cela n'ayant que peu d'importance en français, ainsi on trouvera U Nu, Bogyoke (Généralissime) Aung San, Ne Win, U Thant... Pour ces questions de transcription, on se reportera au dictionnaire franco-birman de Denise BERNOT, publié par le CNRS ainsi qu'à un autre ouvrage de référence: «Judson's Burmese-English Dictionary», Baptist Board of Publications, Rangoon 1966.

13

CARTE
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DES PROVINCES

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Chine

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14

INTRODUCTION

Par-delà Je rideau de bambou Chef incontestable mais contesté de la république birmane depuis 1962, le général Ne Win décidait en octobre 1981 de mettre fin à ses fonctions de chef du gouvernement tout en conservant - par prudence - la présidence du Parti socialiste, le BSPP. Si ce «quasi-effacement» officiel a pu surprendre bien que la santé du président le laissât prévoir, le nouvel élu, San Yu, lui, fit mentir tous les pronostics quant à ses chances aux élections. Mais la Birmanie ne saurait être la Birmanie sans Ne Win tant il semble avoir imprégné la nation de sa marque depuis l'Indépendance. Grand, massif, les traits décatis qui lui donnent cet air légèrement mollasse, le général - au surnom de Soleil radieux 11' st plus le fringant lieutenant-colonel e d'autrefois, dont le nom était synonyme d'espoir. A l'instar d'un Deng Xiaoping, Ne Win n'est plus que l'ombre de luimême avec cette même tendance à la' momification. Autrefois, proche des réalités populaires, aujourd'hui vieillard traqué par la maladie, il vit en reclus sur sa presqu'île du Lac Inya, face au Sailing Club et à l' American Club, symboles insolents de la présence étrangère. Sa première grande mesure sera le 28 mars 1964 d'instaurer le Parti unique du Programme socialiste birman (BSPP). L'ancien chef de l'État, U Nu, libéré en 1966, se réfugia quant à lui à Bangkok pour diriger le Front uni de libération nationale (FULN). Amnistié en novembre 1980, il se contenta jusque dans les années quatre-vingt de n'être qu'un citoyen anonyme plus préoccupé par son kharma que par la politique. Ne Win, satrape redoutable, connaîtra, lui, un 15

zénith de plusieurs décennies. L'élection d'U San Yu à la présidence de la République ne changea rien à la situation, puisque Ne Win conservait la présidence du Parti. Grâce à ce levier de commande, il va manipuler un système militaropolicier aux ramifications complexes qui lui a assuré un

pouvoir absolu I jusque dans les années 1980.

Newinisme sans Lénine Après une période constitutionnelle (1948-1961 ), la Birmanie a connu depuis le putsch de 1962 la double réalité d'un régime militaire et socialiste. Nous n'entrerons pas ici dans la controverse sur la nature plus ou moins nationalfasciste ou national-socialiste du régime qu'auraient instauré les dirigeants birmans depuis le début de la Seconde Guerre mondiale2-3. En ce qui concerne le coup d'État de 1962, l'historiographie officielle a tellement été manipulée que tout
I. Étude parue en deux parties dans la Revue Défense nationale sous le titre: «Birmanie: par-delà le rideau de bambou », janvier 1985, pp 101-116 et février 1985, pp. 89-99. A consulter tout spécialement pour les nombreuses références aux documents d'origine birmane. Pour un bilan des années 1960-1980: David Steinberg: «Burma: Ne Win after two decades », Current History, Washington 1980, pp. 180184. Steinberg est l'auteur de, The road toward development, growth and ideology under military rule, Éditions Boulder Westview Press, Londres, 1981, et «An uncertain balance sheet », Asian Survey, vol; XXI, n02 février 1981, pp. 212-222. Les autres « classiques» sur cette époque: Donald E. Smith, Religion and politics in Burma, Princeton University Press, Princeton 1965; Frank Trager, From kingdom to republic, Éditions Praeger, New York, 1966 ; Dorothy Woodman, The making of Burma, Cresset Press, Londres, 1962 et Htin Aung, History of Burma, New York, Columbia University Press, 1967. En français, on pourra lire notre interview du géographe tropicaliste, Jacques Barrat: «Check-up pour une nouvelle Birmanie », Politique internationale, n° 16, Paris 1982, pp 271-276. 2. Maung Maung, Burma and General Ne Win, Éditions Asia Publications House, Bombay, 1969. 3. Une excellente synthèse a été effectuée de l'histoire ancienne à 1970, en français par Pierre Fistié, La Birmanie ou la quête de l'unité, Publication de l'EFEO, Vol. CXXXIX, Paris 1985. ]6

le monde admet la version selon laquelle «le Conseil révolutionnaire fut contraint par la force des circonstances de stopper la détérioration le 2 mars 1962 ». Néanmoins, un témoin de l'époque, l'ancien président de la Cour suprême de Justice, U Myint Thein, nous confiait en septembre 1983 : «Ne Win a volontairement mis l'accent sur le danger d'éclatement de l'Union birmane qu'il savait non fondé, pour mettre un terme brutal au processus fédéral, prévu par

l'article 202 de la Constitution de septembre 1947 »

4.

La militarisation du pouvoir déjà massive n'a cessé de se renforcer. Ainsi, de 1966 à 1972, les militaires représentaient 58 % des membres du Secrétariat général du BSPP. A la fin. de cette même période, sur 150 membres du Comité central, 118 étaient des officiers, soit 78,6 % contre 57,6 pour l'ensemble du Parti. A ses débuts, sur 73 000 membres « réguliers », on comptait 42 000 militaires. En février 1977, la proportion de ceux-ci au Congrès était de 60 %. Lors du Congrès de 1981 eurent lieu les élections de nouveaux membres au Comité central, d'un nombre légèrement supérieur au précédent: 260 contre 250. Or, sur les 67 nouveaux élus, 26 sont des officiers d'active et 14 des militaires en retraite 5. Les multiples témoignages accessibles montrent bien que cette militarisation qui aurait pu être excusable en se transformant en «despotisme éclairé» n'est en fait qu'une médiocratie bottée. Les deux piliers du pouvoir, le Parti et l'Armée ont chacun pourtant créé pour la formation de leurs cadres, l'École des sciences politiques de Chaudwingon, et les «Command inservice training courses ». Malheureusement, de philosophie classique (quelle qu'elle soit), d'épistémologie et d'histoire, il n'est point. Seule, la pensée newinienne est ressassée, enseignée, résumée et présentée en trois documents sacrés: La Voie birmane vers le socialisme (les grands axes politiques), La Constitution du BSPP (les moyens) et Le Système de corrélation de l'Homme et de son environnement (la théorie dialectique). De ces trois textes, de
4. Notre interview de U Myint Thein dans le Journal rk Genève dl 8 novembre 1983, reproduite en Annexe. 5. Chiffres émanant d'une note interne à J'Ambassade de France à Rangoon. 17

seulement l'espoir du pays, mais elle est sa vie, son âme 6. De
la liberté d'un contre-pouvoir comme la presse, il n'est pas question. Deux journaux en langue anglaise The Guardian et Ie Working People's Daily rapportent les informations d'agences internationales et les commentaires officiels que cinq publications majeures en langue birmane reprennent de façon encore plus expurgée. Le Congrès général des journalistes du 23 avril 1982 a réitéré une directive selon laquelle les membres de l'Organisation des travailleurs littéraires doivent non seulement étudier et pratiquer les principes édictés par le parti, mais aussi les accepter sans réserve. L'intelligentsia - de plus en plus âgée - rechigne cependant à passer sous ces fourches caudines, voulant se rappeler combien elle avait pu s'épanouir trois décennies plus tôt. Et comment ne pas s'inquiéter de l'avenir d'un pays où 70 % de la production littéraire est composée de bandes dessinées... Le niveau en est tellement bas qu'il fut même un des thèmes de harangue du Secrétaire général du parti de l'époque, lors du Congrès de 1981 : «on constate que les publications privées sont dominées par des romans et des bandes dessinées dont la qualité laisse à désirer. La conformité aux principes de base concernant la littérature et le journalisme n'est pas non plus satisfaisante. On doit publier des ouvrages contenant des leçons de morale et à caractère culturel pour les jeunes ».
Cette préoccupation rejoint aussi un sentiment de xénophobie culturelle que l'on retrouve même dans le thème de l'habillement ou de la musique, en fait et systématiquement dans tout ce qui pourrait amoindrir la
6. Déclaration d'Aung San en mai 1945, reproduite dans AFPFL, From fascist boundage to new democracy: The new Burma in the new world, Éditions Nay Kyi Press, Rangoon 1945, p. 30. 18

ces salmigondis verbeux, il est impossible de tirer une idée claire et intelligente au sens plein du terme. Mais la réalité est là qui donne à l'armée le pouvoir légal de contrôle sur le parti qui lui-même contrôle le Parlement. Ne Win, du sommet de sa pyramide, dirige les deux; en ce sens, il n'est que le continuateur de la pensée de l'ancien leader Aung San déclarant que l'armée birmane n'est pas

vitalité de la culture birmane. Nous entendons le mot « birman» dans le sens de la locution anglaise « burman » et non «burmese» qui a plus le sens en français de « birmanien ». U San Yu, devait se prononcer de façon explicite à ce sujet: «... la musique... pourrait gâcher des traditions établies et peut-être supplanter totalement et culturellement toute une race si on n'y prend pas garde à temps ». Cette attitude a été maintes fois répétée lors des manifestations publiques auxquelles nous avons assisté tout au long des années 1982-1983. Ces leitmotive visent, il ne faut pas s'y tromper, beaucoup plus les manifestations culturelles des autres ethnies que les phénomènes « occidentaux».

A quoi bon se révolter? Ce n'est qu'après dix ans d'échecs, tout spécialement

dans l'économie que fut convoquée en 1971 le 1cr Congrès pour enfin rédiger une Constitution 7. Après un an de travaux
officiels et de fausses consultations, San Yu, responsable du Comité ad hoc de rédaction, remettait son texte, accepté en 1973 dont les cinq points majeurs sont: le socialisme en politique, une économie socialiste, une société démocratique, l'égalité raciale et les droits et devoirs vis-à-vis du socialisme. Bien que réticente, la population a accepté coup sur coup de tels revirements dans la politique gouvernementale. Cette docilité, explicable probablement par l'influence lénifiante du bouddhisme Theravada, aurait pu durer encore longtemps si les autorités n'avaient aussi tenté de circonscrire les pouvoirs des bonzes. Une idée trop fréquemment répandue veut que ceux-ci - comme au Vietnam - soient les adeptes de la tolérance et du pacifisme. Or, très souvent, leurs discours s'appuie sur une violence verbale et physique envers toute personne s'opposant à leur vision ultracollective. Les quelques hommes politiques qui ont tenté de
7. James Harriman, «La Birmanie socialiste parviendra-t-elle a résoudre ses graves problèmes économiques », Problèmes économiques, n° 1479, 30juin 1976, pp. 16-21. 19

s'opposer à leur vie (quelque fois de débauche)8 et à leurs activités vénales, l'ont payé très chèrement et parfois de leur vie. Un comportement qui avait déjà valu aux bonzes le qualificatif de « ramassis d'indisciplinés» et « de parasites de la société et de menace subversive» par les Japonais. Une fois au pouvoir, Ne Win allait les mettre au pas, eux qui avaient été les maîtres sous le règne d'U Nu. Le décès en novembre 1974 d'U Thant, 3'~mc Secrétaire général de l'ONU, provoqua des remous dans le pays. Or, sans plus réfléchir, le gouvernement refusa d'envoyer une délégation officielle pour recevoir le cercueil de celui qui n'avait cessé de critiquer Ne Win. Devant le refus d'organiser des obsèques rituelles, les étudiants et les bonzes s'étaient emparé de la dépouille mortelle pour la transférer sur le campus et lui rendre un dernier hommage. Ne Win fit donner la troupe. Il en résultera une trentaine de morts sur le campus, une centaine dans les rues et quelques 4 000 arrestations pour lesquelles les peines d'emprisonnement de trois ans seront prononcées. Les étudiants n'en resteront pas là qui exigeront la libération de leurs coreligionnaires. Nouvelles charges, nouveaux affrontements. Officiellement il n'y aura eu que

213 arrestations dont 203 peines de 4 à 9 ans de prison

9.

Mais à ces insurgés s'ajouteront quelques mois plus tard de jeunes officiers qui fomenteront un putsch découvert le 6 mars 1976 et qui sera réprimé sauvagement. Conscient cette fois-ci de l'impérieuse nécessité d'une innovation politique (et non d'une réforme), San Yu, grand inquisiteur du BSPP, reconnaissait l'échec de la politique du Parti et décidait dans le plus pur style stalinien la purge de 54 193 membres du Parti. Depuis, la Birmanie a peu changé et les forces de police et militaires ont encore renforcé leur pouvoir. La dernière amnistie de 1980, qui n'a rien modifié, a permis simplement de vider des prisons trop pleines. Pourtant, les centres de détention n° 6, 7 et 9 continuent leur besogne et les prisonniers politiques s'entassent non loin de
8. Bruce Mathews, « Buddhism under a military regime: the iron heel in
à

Burma », Asian Survey, vol 36, n° 4, avril 1993, pp 408-423. 9. Information tirée d'une note interne de l'Ambassade de France Rangoon.

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l'aéroport, au camp de Yekyiain, entre autres. Le Working People's Daily n'écrivait-il pas le 19 octobre 1982 que les « procès interrompent les activités productives des gens qui y sont parties et sont une perte de production ».

Une socialisation poussée aux extrêmes Désormais toute catégorie socio-professionnelle possède son organisation politique à laquelle il faut adhérer. Un éditorial du People's Working Daily explicitait bien une situation assez similaire à celle que l'on observe dans les pays de l'Est: «les jeunes qui occuperont un jour d'importantes positions dans diverses sphères de la vie du pays et dans les organes dirigeants ont besoin de bien connaître l'idéologie du Parti et d'avoir une vision politique correcte s'ils veulent se tenir à l'écart des éléments parfaitement stupides ». Les enfants de cinq ans et jusqu'à dix ans, sont embrigadés dans les jeunesses du Parti, les « Teza youth », créées en 1971 du nom de guerre d'Aung San (Bo Teza). Les différentes cellules regroupaient 3 400000 enfants en 1982. Le groupe des jeunes âgés de 10 à 15 ans au nombre de 500 000 porte le nom de «Shesaung ». Enfin, le troisième groupe qui constitue véritablement la jeunesse du Parti porte le nom de « Lanzin » et comprend les jeunes de 15 à 25 ans, au nombre de 1,4 million. Chaque année, dans le cadre du régime du service « volontaire» (Youth Voluntary Service Scheme), créé en 1964, des milliers de jeunes rejoignent les camps d'été afin de participer à des travaux d'intérêt général. La presse n'a, du reste, de cesse de rappeler la nécessité pour les jeunes

d'être en contact avec les ouvriers et les paysans ainsi que
d'insister sur le thème de la « virginité» : « Les jeunes sont la réserve du Parti, les constructeurs futurs et les défenseurs du socialisme. Ils sont honnêtes, simples et innocents. Ils ne manquent que d'expérience ». A l'école, le contrôle idéologique est vigilant de l'école primaire à l'université. Là encore, le Parti s'occupe de tout et décide des orientations scolaires en fonction des «besoins économiques ». A ceux
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qui se seraient senti gagnés par une fièvre insurrectionnelle, le pouvoir redonna un coup de semonce en automne 1981. Chacun sait pertinemment qu'il ne sert à rien de vouloir relever la tête. Que Ne Win disparaisse et peut-être y aura-t-il une certaine libéralisation. Mais l'oligarchie qui s' autorégénère est bien implantée. L'efficacité de ce système de terreur sourde repose sur un postulat: l'autarcie compensée par l'aide internationale.

Pour une autarcie subventionnée Bien que dotée de multiples ressources naturelles, la Birmanie n'en appartient pas moins à la catégorie des pays les plus pauvres de la planète. Si le discours politique de la «Voie birmane vers le socialisme» a des conséquences en termes d'idéologie, de libertés publiques, il en a avant tout et de façon déterminante pour la lutte contre les minorités ethniques et donc pour l'économie. Vis-à-vis des points de déstabilisation qui l'entourent (en Inde, en Chine populaire, en ex-Indochine ainsi que le panislamisme), le gouvernement central de Rangoon est condamné - pour des raisons de sécurité territoriale - à renforcer son assise nationale. Or, la Birmanie est depuis longtemps le théâtre de mouvements scissionnistes organisés

par les « grandes minorités» (shan, karen, kachin, kayah) en
plus des forces centrifuges que représentent le Parti communiste birman (du Drapeau blanc pro-chinois, du parti arakanais, du Drapeau rouge pro-soviétique moribond) et les anciennes troupes du Kuomintang réfugiées dans leurs bases du côté thaï de la frontière, en plein cœur du Triangle d'Or. Ces dernières ont à partir de 1973 passé un accord avec le gouvernement thaïlandais pour lutter contre le trafic de la drogue contre un « salaire» de 80000 bahts par mois (3 500 US $). Le gouvernement thaïlandais a depuis juin 1984 décidé d'accélérer le processus d'assimilation des quelques 13000 Chinois KMT et des quelques 20000 Yunnanais qui relèvent du quartier général de Pien Luang et des Il districts
22

du nord des provInces de Chiang Mai, Chiang Rai et Mae Hong Son 10.

Heurs et malheurs des guérillas Les époques changent! L'insurrection permanente du Parti communiste coûte à peu près 100 morts par mois. Les autorités ont commencé à sérieusement s'inquiéter dès 1975, lorsque le PCB s'arrangea pour faire supprimer les dirigeants de l'Armée kachin d'indépendance (KIA), tels Zau Song, Zau Tau et Bo Shwe Zan Seng, qui leur étaient défavorables et qu'ils réussirent à former une alliance en 1976 contre Rangoon: dès lors quinze tribus passèrent sous leur influence. On peut estimer que dans les années 1975-1985, la guérilla communiste s'est étendue dans une région délimitée par une ligne allant de Kunlong à Tachilek en passant par Kengtung avec une tendance à s'étendre vers le sud. Les autres mouvements nationalistes non communistes se sont regroupés en 1975 en un front national démocratique (NDF) dirigé par le général Bo Mya, chef de la puissante Union karen (KNU) qui compte près de 10 000 combattants. La KNU s'est ainsi distinguée le 28 septembre 1982 par un attentat en pleine capitale.

Espace vital ou nécessité nationale? Sous une apparence trompeuse qu'aurait l'omniprésence des manifestations bouddhiques, la société birmane vit, comme nous l'avons déjà précisé, dans la réalité d'une société militaire. Militarisation qui est la première responsable de la guerre civile permanente qui attise, si besoin était encore, la propagande officielle. La xénophobie naturelle des Birmans se cache mal derrière les tirades lénifiantes de la presse rappelant que les «militaires doivent
1O. Information émanant des Services de Renseignement thaïlandais. 23

respecter les traditions culturelles et les habitudes des populations indigènes et essayer de conserver l'esprit d'unité nationale encore plus dynamique ». Mais le sentiment d'unité nationale n'est qu'une création de l'esprit birman qui remonte et s'exprime ouvertement dès 1942-1945. Logique parce qu'ultra-jacobine, au contraire du gouvernement U Nu favorable à la fédéralisation. Les trois années d'occupation japonaise ont été, nous semble-t-il, déterminantes pour l'histoire future du pays; déterminantes avant tout pour la Constitution de l' Uni on birmane. Tout d'abord, on assista à une accélération du phénomène de désagrégation de l'autorité. Sur le plan du pouvoir local, les «Myothugyi », chefs locaux en Haute Birmanie et les «Thaikthugyi» de Basse Birmanie ont été quelque peu écartés de la vie politique dans un premier temps au bénéfice de l'administration britannique, puis dans un deuxième temps, et là totalement, au bénéfice de l'administration nippone qui se déchargea sur les nouvelles

autorités birmanes centralisées Il.
Sur le plan du pouvoir spirituel, l'évolution fut similaire, avec la détérioration de l'ordre bouddhique du Shang ha, le clergé. Par ailleurs, et d'un point de vue de la structure du pouvoir national, un facteur prépondérant intervint: l'intégration territoriale des zones périphériques (comme les États karenni et shan) véritables prémices à la constitution d'un vaste État birman. Voulant lutter contre l'influence de la Couronne britannique, les Japonais ont favorisé dans le même temps le nationalisme birman et l'irrédentisme thaïlandais. Seulement, fait nouveau, l'occupation provoqua une accélération du processus de centralisation et d'effacement du distinguo fondamental entre «Burman» et «Burmese ». De là date le point de rupture dans la cohérence intérieure du pays dont l'instabilité chronique n'est que la conséquence. L'Histoire étant la grande complice du pouvoir, Ne Win en a réécrit le cours de manière à ce qu'elle flatte l'esprit birman. Ainsi devait-il déclarer au troisième Comité central de l'organisation des vétérans de l'armée: « L'armée est née de
11. Notre étude,
['Asie Modernes,
« La

Birmanie sous la férule japonaise », CHEAM, na 148, Paris, printemps 1986.

L'Afrique

et

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la Burmese Independance Army (BIA)... Ancêtre de l'actuelle armée. «Elle fut formée tout d'abord sous la direction d'hommes politiques sélectionnés et testés qui étaient à 100 % dévoués à la cause et qui étaient prêts à faire le sacrifice suprême pour l'indépendance nationale... ». Affirmation gratuite, l'armée n'ayant de légitime que sa force répressive. L'instabilité politique pourrait avoir encore de beaux jours aussi bien à l'intérieur qu'à la périphérie du pays si des facteurs opposés ne pouvaient y mettre fin. Le premier est celui de la drogue qui alimente les caisses des rebelles, excepté semb1e-t-il les Karens. Problème tellement majeur, qu'une résolution de mobilisation nationale fut adoptée le 28 octobre 1975, faisant suite à la loi sur les narcotiques de l'année précédente. La vision que l'on a des problèmes est faussée par l'imbroglio total entretenu par le gouvernement entre lutte antiminorités, lutte anticommuniste et lutte antidrogue. Ce lien étroit était encore rappelé le 9 août 1983 par le président du conseil de l'État shan à l'ouverture d'un nouvel établissement pour la réhabilitation des drogués. Ainsi pour organiser - comme ce fut le cas à partir de 1981 - l'opération «Moe Hein Phase VI », contre les trafiquants, les Birmans ont été contraints de demander l'aide principalement des Américains qui les pourvoient en avions, hélicoptères et armements. En outre, par l'accord du 5 juin 1981, le Fonds des Nations Unies pour le contrôle des narcotiques (UNFDAC) a contribué pour la période 19811986 pour 5,4 millions US$ à cette lutte; en apparence, les résultats sont prometteurs puisque 560 kg d'héroïne et 33 tonnes d'opium brut ont été saisis ainsi que 160 ha de plantations détruites de 1974 à 1981. Cependant, tout ceci n'est qu'un « montage propagandiste» auquel tout le monde participe en pleine connaissance de cause et tout d'abord les autorités américaines incapables de contrecarrer le développement de la consommation de stupéfiants. La Birmanie comptait - officiellement - quelque 39 998 drogués dont 6 713 héroïnomanes, 25 853 opiomanes et 4 432 divers en 1982.

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La cessation de ce trafic en Birmanie ne pourrait être effective que grâce à une intervention militaire de grande envergure. Or, l'armée régulière en était incapable à l'époque du fait de l'insuffisance de ses équipements militaires. L'annihilation du trafic entraînerait une perte considérable de revenus pour le parti communiste du drapeau-blanc et ses armées alliées (SSA et SURA). La Chine serait-elle prête à les soutenir complètement? La Thaïlande, quant à elle, par où s'écoule près de 75 % de la production mondiale d'opium (600 à 700 tonnes à cette époque) transformé en héroïne n° 4, se refuse pour l'heure à prendre des mesures arguant que c'est à l'Europe de ne plus consommer de drogue. Or, et il faut insister sur ce fait, les minorités ne cultivent le pavot de façon intensive que depuis une dizaine d'années. Pendant les années 1983 et 1984 les forces armées thaïlandaises se sont contentées de repousser les trafiquants du côté birman de la frontière de sorte que ce problème ne soit plus de leur ressort. La véritable contradiction est qu'une lutte réelle contre la drogue romprait un «équilibre» militaire entre les forces régulières du gouvernement de Rangoon et les armées rebelles. Chacune étant campée le long d'une «ligne frontière» de compromis, l'honneur et les espoirs sont saufs. Qu'intervienne une offensive antidrogue et le régime Ne Win-San Yu s'essoufflerait et s'affaiblirait comme cela a été le cas depuis plus de vingt ans. C'est pour cette raison que Rangoon tient à garder le monopole de cette lutte pour pouvoir bénéficier de l'aide financière et en matériel de guerre pour combattre les trafiquants, le plus souvent des membres des minorités hostiles au régime central, le tout sans ingérence intérieure de la part d'une puissance étrangère. Ainsi est préservé leur neutralisme.

Les échecs de l'économie La situation politique et militaire en Birmanie ne peut, on s'en doute, que provoquer des distorsions sérieuses pour l'économie. Il n'est que de lire les comptes du budget] 98326

1984 pour comprendre que les belles déclarations officielles pour le bien-être social ne sont que fadaises. Sur vingt-deux postes budgétaires, trois totalisent 58 % des finances: la Défense nationale (25 % directement mais entre 30 et 35 % indirectement), l'Agriculture avec 18 et 15 % pour l'Éducation. Quant à ce qui nécessiterait une action urgente, à savoir: la santé et la « sécurité sociale », ils ne reçoivent que 8 et 0,50 % du budget global'2. Mais au-delà d'une analyse savante de l'économie, l'activité productrice peut se résumer à trois éléments: le riz, le bois de teck et le pétrole. Pour ce qui concerne le premier, la production pour l'année 1983-1984 fut de 14, I millions de tonnes qui représentent 44 % des exportations et occupent 70 % de la population. C'est très officiellement au début du mois d'avril 1976 que la Birmanie obliqua économiquement. Le ministre des Finances et du Plan, U Win, monta à la tribune du 5ème Congrès du peuple juste avant l'ouverture de la session budgétaire pour annoncer «un vaste ensemble de réformes en vue de placer dorénavant l'économie socialiste... dans le cadre d'une stricte rentabilité commerciale. A compter du 1er avril toutes les entreprises industrielles et commerciales du secteur public devront être exploitées de manière à faire des profits ». Bien que toujours officiellement socialiste, le pays n'en possède pas moins une économie agricole à caractère privé. Plus des quatre cinquièmes de la production de riz proviennent des paysans indépendants. Ceux-ci, s'ils doivent vendre de 20 à 60 % de leur récolte aux coopératives gouvernementales, arrivent à conserver pour eux le riz de la meilleure qualité dont une partie sera vendue à grand profit au marché noir florissant. Le problème pour le gouvernement est qu'il bénéficie d'une production trop importante par rapport à ses capacités de stoc k age'. Il Si l'an dernier l'excédent de riz était de près d'un million de tonnes, les entrepôts ne pouvaient recevoir que 45 % des achats gouvernementaux. L'insuffisance des silos conduit les Birmans à stocker de façon insensée: l'empilage des sacs sur
\2. «State Budget Law \983, Pyithu Hluttaw Law n° 3-\983, Guardian des 23, 24, 25 et 26 mars 1983. \3. Note interne à l'Ambassade de France à Rangoon. 27 The

de trop grandes hauteurs provoque la destruction des couches inférieures par la chaleur ainsi créée. De plus, la baisse des cours internationaux du riz - de 365 US$ la tonne en juin 1981 à environ 250 $ en septembre 1983 - est durement ressentie et conduit à un stockage accru en attendant de meilleurs auspices. Dans le domaine énergétique, Rangoon qui s'enorgueillissait d'une autosuffisance pétrolière en 19791980 avec Il millions de barils par an a vu sa production tomber à 10,45 millions en 1981-1982 et 9,79 millions en 1982-1983. A ce manque à gagner dû à l'épuisement des gisements de Mann dans le delta de l'Irrawaddy, s'est ajoutée une facture en devises fortes pour l'achat de brut à l'Iran et l'échange en 1983 avec l'Indonésie de 80000 tonnes de riz contre 100 000 tonnes de pétrole. Même si le pays est un des premiers producteurs de bois de teck (470000 tonnes en 1983), le 8ème d'arachides et possède des minerais rares, toujours est-il que sa balance commerciale est toujours déficitaire. Les exportations sont couvertes à près de 44 % par le riz, 24 % par le bois et 12 % par les minerais (pétrole compris). Même si statistiquement, le PNB enregistre une hausse grâce à certains domaines d'activité, il n'en reste pas moins qu'il n'existe pas de redistribution des revenus ni d'investissements suffisants et que les inégalités vont en s'amplifiant. Alors que la réduction de la croissance des importations était prévue, le gouvernement avait d'ores et déjà décidé de réduire considérablement ses achats à l'étranger dès 1983. Certains budgets des corporations réservés à l'importation furent réduits dans de proportions pouvant aller jusqu'à 50 ou 70 %. Rangoon achetant en majeure partie sur protocoles décida de réduire ses emprunts bilatéraux à des taux bonifiés. La Birmanie a donc sollicité et obtenu du FMI un crédit de 27,13 millions US$ pour compenser la chute de ses recettes d'exportations. Cette diminution conjuguée à la hausse du dollar porta un sérieux coup au commerce extérieur des pays européens travaillant sur protocoles, tels la France. Rare exemple de « Grand Bond en arrière », la Birmanie est par ailleurs Qbligée d'importer une technologie de pointe pour mettre à profit ses ressources naturelles. Or, les techniciens qu'elle forme, habitués au «rafistolage» du fait 28

de la pénurie totale de pièces de rechange, ne savent pas entretenir le matériel sophistiqué, d'où la nécessité d'importer aussi des techniciens. L'augmentation des investissements a pour sa part contraint les corporations à accroître leurs importations. Là commence le cercle vicieux de l'endettement. Le système de contingentements et d'achats sur protocoles engendre une stagnation qui profite honteusement à l'oligarchie régnante qui n'a jamais gagné autant d'argent. De plus, la futilité de certains projets des Nations Unies est renforcé par ce système de fausse autarcie et par l'inefficacité des cadres locaux. Conséquence de cette gabegie: le ratio service de la dette/exportations est de 29 % ; oui, vraiment on peut se dire que la Birmanie est mal partie! Les apparences trompeuses de statistiques tronquées, d'une population merveilleuse de simplicité et d'un paysage de conte de fée ne doivent pas faire oublier que tant que les autorités n'auront pas décidé de libéraliser leur commerce et redonner une véritable autonomie fédérale aux minorités ethniques, rien ne sera possible.

Le dernier bastion neutre de l'Indochine?

Pays du Tiers-monde, limitrophe d'une Indochine subjuguée par les armées vietnamiennes, en proie aux rébellions ethniques et communistes, la Birmanie se débat dans une crise politique intérieure grave, ceci alors même que le pays est revenu sur le devant de la scène internationale avec la multiplication des attentats terroristes. Sacrifiant une politique étrangère fortement conditionnée par une Chine et une Inde omniprésentes, face aux impératifs de la paix intérieure, le général Ne Win maintint tant bien que mal son
pays dans un neutralisme ombrageux
14.

Seul son charisme

lui permit d'imposer des orientations politiques fort contestées, telle l'autarcie de 1965 à 1973. Peu désireux que son système s'effondre malgré l'échec économique, Ne Win,
14. Notre étude: «Le non-alignement birman », L'Afrique et ['Asie Modernes, CHEAM, Paris été 1987, pp. 68-84. 29

dès 1980, a pris des mesures politiques afin de s'assurer certaines alliances. Premièrement, du 27 mai au 28 août 1980 était déclarée, dans le cadre d'une réconciliation nationale, une amnistie générale. A l'intérieur du pays, 5000 prisonniers furent relâchés, tel le leader de la faction pro-soviétique du Parti communiste Thakin Soe. A relever cependant que des multiples organisations rebelles, seule la faction prochinoise du PC-Drapeau blanc et le Parti de l'unité nationale karen (KNU) déclinèrent cet appel à la normalisation politique. Deuxièmement, de façon identique à la nomenklatura soviétique, Ne Win a instauré un système de rentes et un nouvel ordre d'honneur. Véritable pension du roi, celui-ci représente un revenu très substantiel et en outre donne accès aux magasins strictement réservés aux apparatchiks. Jusqu'au printemps de 1983 la plupart des observateurs s'accordaient pour estimer qu'en cas de décès du général Ne Win, deux de ses caudataires se partageraient le pouvoir (présidence du Conseil d'État et la présidence du Parti): il s'agissait du Secrétaire du Conseil d'État, Aye Ko (60 ans) et du général Tin U (54 ans), membre du Conseil d'État, parlementaire et Secrétaire du Parti, mais surtout ancien chef des services de renseignements militaires (MIS). Or, lorsque le 18 mai 1983, la presse publia les décrets 56/83 et 57/83, ce fut un véritable

coup de tonnerre

i5.

Le premier décret stipulait que Tin U

« était autorisé à démissionner de sa fonction de membre du Conseil d'État et du Parlement », le second précisait que le ministre de l'Intérieur et des Affaires religieuses, Bo Nyi, était suspendu de ses fonctions. Dans le dernier cas, la surprise ne fut pas complète car depuis deux mois et demi on savait que le ministre était sous surveillance à la suite de
15. « Dépêche AFP-Bangkok, 24 mai 1983; « The show trial of Burma's number one-and-aIf », AFP-Bangkok, reproduite dans le Bangkok Post, 24 octobre 1983. Pour ceux qui souhaiteraient reprendre l'analyse au jour le jour des procès à l'encontre du ministre U Ba Nyi, de son épouse Daw Khin Nu ainsi que du général Tin U, on se reportera à la série des dépêches de l'Agence birmane de presse (NAB), publiées dans le Working People's Daily. Ces actes comprenent les auditions allant du n° 1/83 de la section 3 de la loi de 1963, à partir du 20 juillet 1983 ainsi que la section 5 (3)/24 (I) de la loi sur le contrôle des changes de 1947 et la section 109 du Code pénal jusqu'à l'audition n° 9/83 du 26 septembre 1983. 30