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Cambodge: vers de nouvelles tragédies

De
252 pages
Cambodge: un pays du sourire réputé pour la joie de vivre de son peuple et où pourtant l'impensable s'est produit. Entre le 17 avril 1975 et le 7 janvier 1979, un génocide y a fait plus de deux millions de morts. Aujourd'hui encore, la société cambodgienne souffre de graves séquelles et les signes annonciateurs de nouveaux drames s'accumulent. Le livre analyse les efforts de reconstruction d'un pays placé en intensive-care par la communauté internationale et soumis à la houlette de dirigeants qui méditent bien étrangement sur les leçons du passé.
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CAMBODGE: VERS DE NOUVELLES TRAGÉDIES? Actualité du génocide

Points sur l'Asie

Collection dirigée par Philippe Delalande
La collection a pour objet de publier des ouvrages brefs, (200 à 500 pages), sur l'actualité politique, économique, sociale, culturelle en Asie. Ils traitent soit d'un pays d'Asie, soit d'un problème régional, soit des relations de ces pays avec le reste du monde. Ces ouvrages s'apparentent à des essais aisément accessibles, mais sur des bases documentaires précises et vérifiées. Ils s'efforcent, au-delà de l'analyse de l'actualité de prolonger la réflexion sur l'avenir. La collection voudrait, autant que faire se peut, pressentir les questions émergentes en Asie. Elle est ouverte à des témoignages, des expériences vécues, des études systématiques. Les auteurs ont tous une connaissance pratique de l'Asie. Les lecteurs visés sont des personnes soucieuses de s'informer de l'actualité en Asie: investisseurs, négociants, journalistes, étudiants, universitaires, responsables d'ONG, cadres de la fonction publique en relation avec cette Asie en rapide mutation; où vit la majeure partie de la population du monde. Déjà parus Hervé CODRA YE, L'alliance nippo-américaine à l'épreuve du Il septembre 2001, 2005.

Chris REYNS, Images du Japon en France et ailleurs: entre
japonisme et multiculturalisme, 2005. J.P. BEAUDOUIN, Zen, Ie torrent immobile, 2005. Sabine TRANNIN, Les ONG occidentales au Cambodge. La réalité derrière le mythe, 2005. Stéphanie BESSIERE, La Chine à l'aube du XXIème siècle, 2005. Nathalène REYNOLDS, L'enjeu du Cahemire dans le conflit indopakistanais,2005. N. SIMON-CORTES et A. TEISSONNIERE (Textes réunis par), Viet Nam, une coopération exemplaire, 2004. Hua LIN, Tribulations d'un Chinois en Europe, 2004.

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattan 1faJ,wanadoo.fT
(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9239-1 EAN :9782747592390

Dominique LUKEN-ROZE

CAMBODGE: VERS DE NOUVELLES TRAGÉDIES?

Actualité du génocide

Préface de François PONCHAUD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. , BP243, KJN XI de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

Université

REMERCIEMENTS
Ce travail a bénéficié des conseils et du soutien de M. Ton Zwaan, Professeur associé du Center for Holocaust and Genocide Studies (Université d'Amsterdam), des commentaires irremplaçables et des encouragements de M. François Ponchaud et de l'aide de M. Huy Vannak, chercheur au Centre de Documentation du Cambodge. Je tiens à leur exprimer ici ma gratitude. A toutes fms utiles, il faut signaler qu'ils ne partagent pas nécessairement chacune des analyses ou des critiques énoncées dans ce livre. A Amsterdam, je voudrais remercier chaleureusement mes collègues Emmanuelle Favreau, Danièle Kanis, Jacqueline Pérot, M-Thérèse Rouillard, Gisèle Van Bronckhorst, Maurice Bendelac, l'Institut Royal des Tropiques et aussi Relinde Van der Stouwe, Willem Van de Put, anthropologue expert en thérapies posttraumatiques et Edouard de Bouter, juriste. Au Cambodge et en France, de nombreuses personnes ont contribué à mes recherches en se proposant comme guides et interprètes bénévoles ou en répondant à des questions sur leur expérience pendant et après le régime Khmer rouge. Respectant leur demande, je ne les nommerai pas puisqu'elles craignent que cela nuise à leur sécurité ou à leur carrière. Finalement, un très grand merci à Tom Luken, mon mari, pour son aide indéfectible.

PREFACE
Comment expliquer l'inexplicable? La révolution du Kampuchéa démocratique est avant tout un acte politique, résultante de multiples causes historiques, économiques et sociales. Dominique Luken-Roze s'essaye à l'expliquer en puisant dans les tréfonds de l'âme khmère: sursaut du nationalisme cambodgien écrasé au cours des derniers siècles, volonté mégalomane de vouloir être toujours les meilleurs en tout, connivence avec la formation bouddhique des responsables, paranoïa de Pol Pot, dérive de tout pouvoir dictatorial qui se croit détenir seul la Vérité et vouloir faire le bonheur du peuple, etc. Tous ces facteurs sont autant de rais de lumière qui permettent d'appréhender la révolution sous ses multiples aspects, mais aucun n'est vraiment concluant. La révolution des Khmers rouges est inclassifiable à l'aune de notre raisonnement occidental, nous sommes en total désarroi devant cette auto-destruction du peuple khmer. Le mérite de ce travail est de montrer la complexité de la révolution khmère. Les deux derniers chapitres analysent sans concessions la situation actuelle du pays, en évaluant les possibilités d'un éventuel remake, hélas toujours possible
François PONCHAUD

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1

INTRODUCTION

"Les Khmers rouges reviendront !" m'ont afftrmé plusieurs Cambodgiens. J'étais au Cambodge en juillet 2003, afm de parachever une étude sur les processus socio-historiques ayant abouti à la catastrophe du "génocide cambodgien", qui a coûté la vie à près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979. "La jeunesse ne sait rien de notre histoire. Ils reviendront et beaucoup les suivront." Quel contraste avec les propos rassurants de ce manuel d'histoire où les jeunes Khmers peuvent lire que depuis 1998, les problèmes de guerre civile, d'insécurité et d'instabilité politique appartiennent au passé. "En vertu des principes de réconciliation nationale, ces problèmes furent abolis et un second gouvernement royal dirigé par son Excellence Hun Sen fut formé le 30 juillet 1998. Des élections furent organisées le 26 juillet 1998. Le Cambodge atteignit l'unité nationale et la stabilité politique, sans zones sécessionnistes. Partout dans le pays, les gens
vécurent en paix et en sécurité" (The Cambodia Daily 23.3.02).
1

"Avant dix ans, un autre génocide se produira" a prédit un enseignant, particulièrement pessimiste. A ce prophète de malheur, l'on peut rétorquer que l'histoire ne se répète jamais de façon identique. Bien sûr, mais elle offre parfois de terribles variantes. Ce séjour au Cambodge m'a révélé à quel point l'histoire n'était pas close. Le génocide a laissé de graves séquelles dans la société, auxquelles sont venues s'ajouter de nouveaux traumatismes: prolongation de la guerre civile jusqu'en 1998, insoutenable violence des camps de réfugiés, nouvelles victimes de mines, reconstruction sabordée par le retour du libéralisme sauvage, feux ranimés de l'ultra nationalisme, le tout dans un silence de plomb sur ce qui s'est réellement passé dans les coulisses du drame cambodgien. Comme le disent ces informateurs, c'est justement parce qu'il n'y a pas eu jusqu'ici, au niveau national, de tentative sérieuse d'élucider le rôle qu'ont joué les uns et les autres dans la genèse du génocide, que l'on doit craindre pour l'avenir. Néanmoins, plus d'un quart de siècle après les évènements et sous la pression inter"A Delicate History". Extraits (traduits du khmer) d'un chapitre du manuel rédigé par des membres du Comité du Ministère de l'Education Nationale. Edité en 2002 par Pin Sisovann. Trad. de l'anglais par l'auteur.
1

nationale, un tribunal se met en place pour juger une poignée d'anciens dirigeants, sous l'égide des Nations Unies. Mais cela peut-il suffire pour écarter les dangers qui menacent le pays actuellement ? Rien n'est moins sûr. Le passé et l'avenir sont liés inextricablement. Comprendre le passé peut constituer une première étape pour prévenir de nouvelles tragédies, à condition qu'il y ait une vraie volonté de tirer des leçons et que certains engrenages ne soient pas devenus irréversibles. A l'heure actuelle, le sort de millions de Cambodgiens repose entre les mains d'élites qui les conduisent au bord du gouffre. Certaines constellations sociopolitiques qui avaient contribué à générer le génocide se sont reconstituées. "Poudrière", "Bombe à retardement" sont des termes qui reviennent de plus en plus souvent chez les Cambodgiens pour évoquer la situation présente. "Un bain de sang atteindra le ventre de l'éléphant" prophétisait-on au Cambodge avant l'arrivée des Khmers rouges au pouvoir. Le propos de ce livre n'est pas de jouer l'oiseau de malheur et on ne se méfiera jamais assez des self-fulling prophecies qui anticipent ou contribuent à déclencher des évènements. Il s'agit ici d'analyser les liens qui existent entre le passé et le présent et de tenter d'imaginer ce que réserve l'avenir. Pour autant qu'elles dépendent des interactions humaines, les catastrophes sociales ne sont pas inéluctables. Mais les guerres, massacres et génocides qui ont parsemé le siècle dernier et notre actualité nous apprennent qu'une fois en marche, il est bien difficile, voire impossible de stopper les processus meurtriers. Les Nations "Unies" arrivent souvent si tard que les combats risquent de finir faute de combattants et les massacres, quand les cibles sont éradiquées. C'est pourquoi depuis des années les sciences humaines tentent de défmir des "modèles", "pré-conditions" ou "scénarios-types" qui seraient le prélude identifiable à des violences politiques à grande échelle. Derrière ces recherches se situe l'espoir que de telles connaissances pourraient contribuer à la prévention de nouvelles tragédies. Si ténu soit-il, je partage moi aussi cet espoir.

1.1

Plus jamais ça ?

Selon de récentes estimations, plus de deux millions de personnes auraient perdu la vie dans ce qui est appelé le "génocide cam8

bodgien" ou encore le "génocide khmer rouge".2 Le 17 avri1l975, après des années de guerre civile, les "Khmers rouges" (KR), un groupe de révolutionnaires cambodgiens à la tête de plusieurs bataillons, ont pris le pouvoir et instauré une dictature baptisée Kampuchéa démocratique. Les dirigeants khmers rouges - en majorité des enseignants et des intellectuels très respectés - ont imposé des mesures d'un radicalisme et d'une violence inouïs. Il y a eu d'abord la déportation brutale de plus de deux millions de citadins vers les campagnes, la fermeture des frontières, l'expulsion des étrangers ainsi que l'abolition des marchés et de la monnaie. Le Cambodge est devenu un vaste camp de travaux forcés où la terreur régnait. Des milliers de gens ont été emprisonnés, torturés et exécutés sans jugement. D'autres sont morts d'épuisement, de sous-alimentation, de mauvais traitements ou de manque de soins. Le régime a semblé vouloir éradiquer tout ce qui constituait la société ancienne: la vie familiale, les solidarités et les rapports sociaux traditionnels, les modes de production, l'économie, la propriété, l'éducation, la religion, les comportements quotidiens, les arts populaires, le vocabulaire et les usages de la langue courante. Jamais peut-être dans l'histoire humaine, une "approche" aussi holistique n'avait été tentée à un tel rythme pour métamorphoser l'homme et la société. Les familles ont été divisées, les enfants ont dû espionner et parfois tuer leurs parents; des mariages forcés, en masse, ont causé désespoir et suicides. Un collectivisme intégral a été instauré. Les pratiques religieuses ont été interdites, les pagodes et les mosquées transformées en prisons ou porcheries, les bonzes ont été défroqués ou tués par milliers. Les écoles et l'enseignement classique ont disparu, les intellectuels et les gens éduqués ont été persécutés ou assassinés. Des soldats de 12-15 ans ont reçu le droit de vie et de mort sur des populations: des gens affamés, de jeunes enfants parfois, ont été tués pour un vol inftme de nourriture, pour la moindre désobéissance. Des adolescents analphabètes ont été promus "inftrmiers" et leur incompétence a causé des morts et des souffrances terribles. Dans leurs propres rangs, les KR ont liquidé
2

Au long de cette étude, je cite souvent des estimations proposées en 1995 par le

démographe Sliwinski. En 2004, le chiffte de 1,7 million était retenu par une m1Y0rité d'experts. En 2005, Craig Etcheson (co-fondateur du Documentation Center ofCambodia) estime qu'il y a eu 2,2 millions de victimes.

9

ceux qu'ils soupçonnaient de dissidence ou de trahison et beaucoup de leurs plus fidèles partisans ont péri après des mois de tortures. Le régime est tombé le 7 janvier 1979, quand après quelques semaines de combat, l'armée vietnamienne a investi Phnom Penh et instauré la République populaire du Kampuchéa. Placée depuis des années devant l'afflux des réfugiés, une faction de l'opinion publique internationale s'est finalement penchée sur les témoignages des rescapés et en 1984 le film The KillingFields (La Déchirure) a grandement contribué à la divulgation de la tragédie. De là est né en Occident le désir que les responsables soient jugés. Pourtant, il faudra longtemps avant que l'ONU n'obtienne l'accord du gouvernement cambodgien pour créer un tribunal "neutre, indépendant et objectif'.3 Celui-ci devra juger les anciens dirigeants Ieng Sary, Nuon Chea et Khieu Samphan, qui ont survécu à leur chef Pol Pot (mort en avril 1998 dans des circonstances non élucidées) ainsi que quelques autres "exécutants" de première ligne. Depuis, beaucoup de Cambodgiens se disent heureux à l'idée que "la clique de Pol Pot" pourrait enfm répondre de ses actes.4 Mais l'expression "clique de Pol Pot" fait problème car elle renvoie à une version des évènements quasi-officielle au Cambodge, qui rejette toute la faute sur les anciens dirigeants et reste muette sur d'éventuelles responsabilités aux autres échelons de la société. En l'acceptant, on se condanme à ne pas comprendre les mécanismes de la catastrophe et à rester confronté à l'énigme suivante: comment, avec une armée composée de 70 000 soldats assez mal armés, les Khmers rouges auraient-ils pu terroriser plus de 7 millions de Cambodgiens, s'ils n'avaient reçu un certain soutien dans la population? Le premier objectif de mon ouvrage est de proposer une explication du génocide cambodgien et de répondre à cette énigme. Ceci permettra d'aborder le deuxième objectif, qui est d'examiner la situation actuelle à la lumière de cette analyse et de comprendre ce que cela pourrait impliquer pour l'avenir.
3

L'ONU n'a jamais reconnu le Tribunal Populaire International qui ajugé Pol Pot et Ieng Sary par contumace en 1979 à Phnom Penh. Il est vrai que les accusations portées par certains témoins pouvaient faire douter de fiabilité (Voir Howard 2002). 4 C'est du moins ainsi que s'exprimaient les Cambodgiens que j'ai interrogés en juillet 2003. 10

1.2

Motivations

Mon intérêt pour le génocide cambodgien s'explique d'abord par ma propre histoire. Pendant l'adolescence, les livres m'avaient montré une image éblouissante du Cambodge, de la douceur de son peuple et j'avais désiré aller vivre un temps dans ce pays. Mais dès 1970, de sinistres nouvelles sont venues détruire les rêves exotiques. En 1977-78, j'ai eu de nombreux contacts avec des rescapés du régime Khmer rouge. J'étudiais alors le chinois à l'Université Paris VIT et travaillais à l'ANPE où je recevais régulièrement des réfugiés asiatiques en quête d'emploi, parmi lesquels une bonne proportion de Sino-khmers d'origine modeste. Certains évoquaient au passage leur fuite ou la mort de leurs proches. Ils en parlaient avec retenue, en souriant, ou parfois même avec des rires déconcertants. Ils semblaient ne pas vouloir gêner l'interlocuteur avec l'exposé de leurs malheurs et je n'osais pas les questionner. A la même époque, je côtoyais aussi plusieurs familles de la hautebourgeoisie de Phnom Penh qui avaient fui le Cambodge au début de la guerre civile de 1970. Elles étaient très choquées par les nouvelles qui transpiraient de leur pays. Les enfants parlaient avec nostalgie de leur jeunesse dorée. Les étudiants espéraient une chute rapide des Khmers rouges afin de rentrer au pays où, pensaient-ils, de hautes fonctions les attendaient dans les ministères. Ils semblaient voir cela comme une compensation naturelle pour leur exil et même les moins doués d'entre eux ne doutaient pas de leur bon droit. Cette attitude, indirectement, indiquait l'une des causes possibles du drame mais elle m'a fait surtout pressentir que, si leurs vœux se réalisaient, leur pays courrait vers de nouveaux désastres. J'ai voulu alors d'oublier le Cambodge et le malheur qui l'accablait. En 1994, un autre génocide s'est produit, au Rwanda, qui a causé la mort de 800 000 Tutsis et Hutus modérés. A l'Institut Royal des Tropiques d'Amsterdam où j'enseignais, notre équipe de professeurs a été chargée d'organiser des stages intensifs de "Langue et Culture" pour des groupes d'enquêteurs, juristes et militaires néerlandais. Ceux-ci iraient au Rwanda pour préparer des dossiers sur les massacres pour le Tribunal Arusha ou ils seraient chargés Il

de protéger les réfugiés hutus dans les camps du Haut Commissariat aux Réfugiés au Zaïre. Pendant trois ans, nous avons donc travaillé sur des documents relatifs au génocide et entretenu des contacts avec des rescapés des massacres. Il m'arrivait de comparer le génocide du Rwanda à celui du Cambodge ainsi que les réactions qu'ils suscitaient dans l'opinion publique. Beaucoup de gens, peu informés, semblaient croire que le génocide rwandais résultait d'une lutte inter-tribale, un "cas de figure classique" en Afrique. Les Hutus avaient massivement tué leurs voisins tutsis et étaient maintenant réfugiés dans des camps. Ils étaient donc coupables de leur propre malheur. Le peuple cambodgien, quant à lui, avait surtout été perçu comme la victime innocente de Pol Pot et des Khmers rouges. Peu de gens s'étaient interrogés sur son éventuelle complicité. Apparemment, l'image proverbiale de la douceur cambodgienne résistait aux avatars de l'histoire. L'image de l'Africain sauvage aussi. Mais une chose m'intriguait: tous les Néerlandais parmi mes connaissances qui avaient travaillé au Rwanda avant 1994 mentionnaient la grande gentillesse des Rwandais. A leur tour, les militaires qui rentraient des camps du HCR disaient leur étonnement devant la douceur et la gentillesse des Hutus. Etaientce là les "génocidaires" ? Aussi, et c'était encore plus surprenant, les Tutsis réfugiés aux Pays-Bas nous confiaient à quel point leur manquait cette gentillesse, cette douceur de vivre entre Rwandais. Se pouvait-il qu'il existe un lien, justement, entre la douceur apparente d'un peuple et le "phénomène génocide"? A partir de là s'est développé un désir de comprendre les mécanismes qui conduisent aux violences sociales et politiques, de trouver une réponse à la question que j'avais laissée en suspens pendant si longtemps. Comment était-ce possible qu'un génocide se soit produit au Cambodge? Question qui m'a finalement conduite sur place, où j'ai compris combien restait d'actualité ce génocide dont certains ont voulu tronquer la mémoire.

12

1.3

Objectifs

Le premier est d'expliquer ce qui s'est passé au Cambodge pendant le régime khmer rouge, comment et pourquoi un génocide d'une telle ampleur a pu se produire, en répondant aux questions suivantes: - Qui étaient les Khmers rouges? Quels objectifs poursuivaient-ils et avec quels mobiles? - Comment ont-ils procédé pour accéder au pouvoir? Quels événements et circonstances les ont aidés? - Avaient-ils, partiellement ou non, planifié le génocide ou celui-ci est-il dû à un "accident de parcours" de la révolution cambodgienne ? Si les KR l'on planifié, pourquoi? - Pourquoi ont-ils cherché à détruire les bases traditionnelles de la société cambodgienne? Dans quelle mesure y sont-ils parvenus? - Qui, dans la population cambodgienne, les a aidés à arriver au pouvoir et à s'y maintenir? Comment et pourquoi l'ont-ils fait? Dans le contexte du Tribunal Khmer rouge, la question du terme "génocide" est particulièrement d'actualité car certains juristes refusent d'appliquer ce terme au cas du Cambodge. La raison en est que la "Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide" établie par les Nations-Unies en 1948 stipule seulement:
Article 2 Dans la présente Convention, le génocide s'entend comme l'un quelconque des actes ci-après commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel: a) meurtre de membres du groupe b) atteintes graves à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe e) transfert forcé d'enfants à un autre groupe.

Ainsi formulée, la défmition n'envisage pas le cas de la destruction de classes ou de catégories sociales telles que, par exemple, "les intellectuels" ou "les paysans riches". Pour combler cette lacune, le chercheur Laban Hinton propose une définition plus 13

large qui défmit le tenne de génocide comme: "une tentative intentionnelle d'annihiler un groupe social qui a été désigné comme différent"(Laban Hinton 2002 : 4).5 Dans les analyses des causes, une place spéciale est accordée aux aspects "culturels" du génocide. Par "culture", il faut entendre ici, "un répertoire commun de connaissances, symboles, habitudes, valeurs, conceptions du monde, savoir-faire et codes de comportement". Plusieurs analystes ont suggéré que les Cambodgiens avaient eu une prédisposition culturelle à commettre ou subir des violences politiques. Ces prédispositions étaient reliées à leurs croyances religieuses et à leur mode d'éducation. Ces explications sont d'autant plus intéressantes que les dirigeants KR eux-mêmes ont paru vouloir déraciner toutes les bases de la culture traditionnelle cambodgienne. Par ailleurs, elles renvoient à la question de savoir si ces "prédispositions" persistent encore à l'heure actuelle. Le deuxième objectif est de montrer comment les séquelles du génocide et les engrenages sociopolitiques qui ont suivi cette catastrophe se répercutent encore aujourd'hui et gangrènent la vie sociale, exposant le pays à une série de nouveaux périls. Il s'agit de les analyser, d'en souligner l'urgence et la nécessité d'y remédier.

1.4

Approche

Pour l'essentiel, je m'inspire de l'approche "historicocomparative" qui vise à créer de la connaissance et à proposer des explications plausibles des réalités observées. Cette approche considère le lien qui existe entre les actions humaines, les contextes sociaux et les interprétations qu'en donnent les personnes concernées. Interprétations qu'elle replace dans le contexte plus large qui les influence. L'approche souligne que les sociétés sont en perpétuel devenir, que le présent résulte de processus passés, interactifs, où le micro-niveau ne peut se comprendre qu'en rapport avec le macro-niveau et où les luttes des individus et des groupes pour obtenir et garder le pouvoir impriment aux sociétés leur dynamique (Zwaan 2001 : 25- 26). Dans ce cadre, j'ai effectué cette étude en trois étapes. La première a été une analyse comparative de documents traitant du
5 Trad. de l'auteur. 14

génocide et de la période qui l'a précédé: documents sur l'histoire, l'économie, l'ethnographie, films et documentaires. La deuxième a été une série d'interviews en France et une autre au Cambodge entre mai et juillet 2003. Les interviews - semi-structurées - visaient à clarifier des aspects restés incompréhensibles pendant l'étude des documents. La raison seule ne suffit pas quand il s'agit de comprendre "l'inhumain" tandis que le contact direct avec les protagonistes d'un drame peut procurer un certain degré d'empathie.6 Ce séjour, (effectué en compagnie de mon mari) a également permis de discuter avec "l'homme de la rue", de visiter Angkor, le haut-lieu de la fierté nationale khmère, les champs d'exécution, la prison de Tuol Sleng devenue musée du génocide, les régions de Svay Rieng, Siem Riep, Sihanoukville et Kok Kong. Ceci nous a donné un aperçu de la façon dont on vit maintenant au Cambodge, de l'opacité du "maquis" et de la "reconstruction". Des séjours précédents en Chine et en Asie du Sud-Est m'offraient des repères pour comprendre et relativiser mes observations. En juillet 2003 se préparaient des élections législatives. C'était donc une excellente entrée en matière pour aborder les sujets de l'étude. Le pays était en ébullition et beaucoup de gens semblaient désireux d'exprimer leur opinion sur la politique et la vie quotidienne. Il régnait un étrange mélange d'anxiété et d'espoir. Les jeunes ont manifesté très peu d'intérêt pour les questions relatives au génocide mais beaucoup de passion en ce qui concernait le présent et l'avenir du pays. Chez les plus de quarante ans, c'était surtout l'inquiétude ou un grand pessimisme qui prédominaient.

1.5

Composition

de l'ouvrage

Après cette introduction, le chapitre 2 présente I'histoire du Cambodge depuis ses origines jusqu'à 1970. Il décrit l'évolution de la société cambodgienne, les problèmes qui se posent à elle dans les années 60 et conduisent à la première guerre civile de 19671970 puis à la deuxième, de 1970-1975. Le chapitre 3 traite des origines et de l'évolution idéologique des futurs dirigeants khmers rouges et des motivations de leurs partisans de la première heure.
6

Pour plus de détails concernant les interviews, voir annexes 15

Le chapitre 4 décrit la deuxième guerre civile et le régime que les KR instaurent dans les territoires qu'ils contrôlent. Il analyse également le soutien des populations rurales à la guérilla KR. Le chapitre 5 montre les différentes phases du génocide, la vie dans le Kampuchéa démocratique et la chute du régime. Il traite aussi des rôles et des motivations des protagonistes du génocide. Le chapitre 6 est un exposé et une discussion de plusieurs interprétations du génocide, suivis d'un résumé des conclusions de l'étude concernant le génocide cambodgien. Le chapitre 7 aborde ce qui s'est passé après le génocide: l'occupation vietnamienne de 1979-1989, les enjeux et les effets de l'aide aux réfugiés et l'influence de la guerre froide sur la "reconstruction" du Cambodge. Ensuite, il présente les politiques que les dirigeants cambodgiens ont menées depuis les Accords de Paris de 1991 et les conséquences qu'elles ont eues sur les conditions de vie d'une majorité de gens. Les effets de l'aide internationale y sont également analysés ainsi que le tournant que les bailleurs de fonds prennent actuellement pour tenter de juguler de nouvelles violences. En conclusion, à la lumière des analyses précédentes et de résultats de recherches comparatives proposées par les sciences sociales, le chapitre 8 présente des hypothèses sur l'avenir du Cambodge.

16

2

LES PARADIS ARTIFICIELS
...Le Cambodge tel qu'il est, ni Eden ni Enfer, Et les Khmers tels qu'ils sont, Ni plus sages ni plus fous que les autres hommes Charles Meyer (1971 : J8)

Cambodge, "oasis de paix", "pays du sourire". Soudain, une guerre civile éclate et le mythe est ébranlé. Quel passé, quelles réalités plus sombres se cachaient derrière les trop belles images? Quels sentiments, quels soucis derrière les sourires? Dans ce chapitre, il sera question de 1'histoire du Cambodge et de l'évolution de la société cambodgienne jusqu'en 1970. Nous observerons d'abord comment la colonisation a progressivement modifié la société khmère traditionnelle et fait naître des aspirations, un imaginaire et une révolte qui ont provoqué la chute des colonisateurs. Puis, nous verrons qu'après avoir recouvré l'indépendance en 1953, le pays a connu une période de paix et de prospérité relatives, avant d'être déstabilisé par les conflits vietnamiens et d'entrer dans une période de tension et de chaos qui débouchera sur une première guerre civile (1967-1970). La destitution du chef de l'état, Sihanouk, sera le coup d'envoi de la deuxième guerre civile (1970-1975) et de l'ascension fulgurante de ceux que ce même Sihanouk avait baptisés "Khmers rouges" vers le milieu des années 60. Les Khmers rouges ont voulu métamorphoser la société qui les avait engendrés, formés et privilégiés. D'où leur venait ce désir? A quelles tares réelles ou supposées voulaient-ils remédier? Autrement dit, qui étaient les Khmers rouges et quelle était cette société qu'ils rejetaient? Ce sont les sujets de ce chapitre. Pour traiter de l'histoire pré-coloniale, je m'appuie essentiellement sur les écrits de Thierry (1964) et de Chandler (1983), pour la période du protectorat au coup d'Etat de 1970 sur ceux de l'ancien conseiller de Sihanouk, Meyer (1971), du journaliste Debré (1976) ainsi que ceux de Kiernan (1985) et de Vickery (1986). Les travaux de l'agronome Delvert (1961) et la monographie de Ebihara (1968) m'ont servi de sources principales pour présenter les aspects concernant la vie rurale et les problèmes de la paysannerie khmère.

2.1

Histoire du Cambodge avant le protectorat

En 1853, Ang Duong, roi du Cambodge, sollicite la protection de la France contre ses voisins siamois et vietnamiens qui sont en passe d'absorber son royaume. L'époque est fmie où les rois khmers dominaient un vaste territoire allant du Vietnam à la Birmanie et la Malaisie actuels. Au premier siècle de notre ère, des Indiens s'installent dans la pointe sud de la péninsule indochinoise alors habitée par des peuples venus d'Australie, de Mélanésie, puis de Java et de Sumatra. Ensemble, ils deviennent ce que l'on appelle aujourd'hui "l'ethnie khmère", dont l'aspect physique rappelle celui des habitants de Sumatra. Ces Indiens fondent le royaume de Fou-Nan, et leur culture se superpose aux coutumes et croyances locales pour devenir ce qu'on appellera la "culture khmère". Au vr siècle, les vassaux du Nord conquièrent le Fou-Nan et fondent le royaume de Chen-La, le futur Kampuchéa. Au IXe siècle, naît ce qui deviendra le célèbre empire d'Angkor, grande puissance militaire et agraire. Son organisation sociale perdurera jusqu'à la fm du XIXe siècle sans grand changement. La société angkorienne est divisée en trois classes principales. Au sommet se trouve un "dieu-roi" au pouvoir absolu, maître du sol et des pluies, grand officiant des rituels religieux et agraires, chargé de lajustice.7 Il est entouré de ses brahmanes et de sa cour. Puis viennent les fonctionnaires royaux dont le rôle consiste à collecter les impôts qui servent à l'entretien des temples et de la Cour et à les payer eux-mêmes. Enfm, il yale peuple: les paysans, une armée d'esclaves et quelques commerçants et artisans étrangers, principalement des Chinois. Aux confins du royaume, sur les hauts-plateaux recouverts de jungle vivent les ''phnongs'', (les sauvages), tribus proto-indochinoises que les Khmers ont chassées des plaines fertiles.

7 Ponchaud signale qu'une traduction plus exacte de deva-raja est "le roi des Dieux", c'est à dire, le Tout puissant. Ceci en dit long sur la mégalomanie des souverains khmers. 18

Pendant cinq siècles, les rois angkoriens affermissent leur pouvoir en se battant contre leurs voisins Chams8, Siamois, Birmans et Annamites et en réalisant de gigantesques travaux d'irrigation qui permettent au pays de devenir le "grenier à riz" de la région. Les souverains font bâtir des capitales et des temples de plus en plus prestigieux. Leur civilisation impressionne même le voyageur chinois Tcheou Ta-Kouan qui la décrit avec admiration en 1296. Mais en s'élargissant l'empire s'affaiblit et en 1431 Angkor est abandonné à la forêt. L'empire continue de décliner jusqu'au XIXe siècle. Les Siamois et Vietnamiens profitent des luttes de palais pour annexer une grande partie du territoire. En 1830, les trois provinces du Nord-ouest sont annexées par le Siam, puis, en 1841 le pays devient de facto une province vietnamienne. En 1863, la France prend prétexte de la requête de Ang Duong pour imposer un "protectorat" à son successeur, le roi Norodom; le Cambodge deviendra part de l'Indochine française. Elle rattache administrativement la Cochinchine au Vietnam, ce qui restera un sujet de litige permanent après l'indépendance (Thierry 1964; Chandler 1983 ; Vickery 1986; Blanchard 1999). Nous verrons plus loin (chapitres 5 & 6) comment ce passé va obséder les dirigeants KR. Ils n'oublieront ni les performances agricoles d'Angkor, ni les agressions des Chams et des Vietnamiens, et encore moins l'annexion de la Cochinchine. Certaines de leurs décisions particulièrement irrationnelles peuvent vraisemblablement s'expliquer par ces hantises.

2.2

La société pré-coloniale

A l'arrivée des Français, le Cambodge est peuplé de approximativement un million de personnes, dont plus de 90% sont des agriculteurs "d'ethnie khmère". Par "vraiment khmers" ou "d'ethnie khmère", les Cambodgiens entendent généralement des gens qui semblent ne pas avoir été métissés aux Chinois ou aux Vietnamiens, qui ont le teint sombre et les yeux non bridés. Il y a aussi des minorités d'origine chinoise, vietnamienne, chame et des phnongs (tribus Tampoun, Jaraï, Brou, Katcha et autres). Ces
8 Peuple guerrier, islamisé, qui vivait dans le royaume du Champa (au centre de J'actuel Vietnam). 19

derniers continuent de vivre de la chasse, de la cueillette et pratiquent la culture sur brûlis. Ils sont toujours de redoutables guerriers et le seront encore en 1968. La société pré-coloniale est fortement hiérarchisée et compartimentée. Elle est encore divisée sur une base tripartite comme au temps d'Angkor mais les "mandarins" - fonctionnaires de la Cour ou fonctionnaires provinciaux - se sont multipliés et ils tendent à abuser de leurs pouvoirs. 9 L'esclavage persiste sur les domaines des nobles et du clergé bouddhique et tous les secteurs économiques en dehors de l'agriculture restent aux mains des étrangers: les Chinois et les Sino-khmers commercent, les Vietnamiens et les Chams sont artisans ou pêcheurs. 10Cette société est semi-féodale. La terre appartient au roi mais les paysans en ont l'usuftuit. Les paysans incapables de payer l'impôt font 90 jours de corvée par an et tout paysan est mobilisable pour l'armée. Là se limite généralement l'ingérence de l'Etat dans le monde paysan. Dans sa monographie, Ebihara rappelle qu'il existe à cette époque un clientélisme institutionnalisé. L'homme du peuple a le devoir de se choisir un protecteur parmi la noblesse et les fonctionnaires royaux. Le "patron" se porte garant de son "client" en matière de taxes, de corvées et de service militaire; il doit en outre le protéger des injustices et le représenter devant la Justice. En échange, le "client" lui doit obéissance, déférence, cadeaux et services occasionnels. Le paysan insolvable devient esclave (Ebihara 1968: 40). On peut conclure que cette institution a laissé des traces profondes dans les mentalités cambodgiennes. Vickery souligne pour sa part que la mobilité sociale est quasiment nulle, les positions étant fixées par la naissance ou par faveur royale. Pour le peuple, être nommé petitfonctionnaire royal est le seul espoir d'ascension sociale. Pour tous, les possibilités d'accumuler des richesses sont limitées puisque le roi peut à tout moment retirer ses faveurs à un fonctionnaire ou à un sujet trop riche à son goût. Selon lui, il en a sans doute découlé une certaine passivité et une bonne dose de fatalisme dans toute la société cambodgienne (Vickery 1986 : 51-53). Un trait que presque tous les auteurs soulignent est celui de "l'atomisation" ou de "l'individualisme" des paysans khmers. Les familles sont mononucléaires, elles vivent en habitat dispersé et en
9 L'expression khmère est qu'ils 'consomment' ou 'croquent' leurs adminjstrés. 10Un Sino-khmer a, officiellement, au mois un Y.de sang chinois. 20

semi-autarcie. Il n'existe pas d'organisations villageoises ou de corporations, tout au plus des groupements d'entraide agricole regroupant quelques parents et amis. Le contrôle social est donc réduit et le paysan peut se sentir "maître chez soi". Vickery en a conclu: "Il était donc probable qu'une grande liberté personnelle, anarchique, régnait dans une société où il n'y avait aucune liberté formelle" (Vickery 1986: 52).JI De fait, l'atomisation et l'anarchie sont tempérées par l'omniprésence de la religion. Depuis le XIVe siècle, le bouddhisme Theravada a pris le pas sur 1'hindouisme et dans chaque commune se trouve une pagode, avec sa communauté de bonzes. La pagode joue un rôle social et culturel central dans la vie des ruraux. Les paysans y apprennent à réciter les textes sacrés, les codes de morale, et parfois à lire et écrire. Les fêtes religieuses et les cérémonies du cycle de vie s'y déroulent, offrant ainsi aux villageois l'occasion de se rencontrer. Il va sans dire que le clergé bouddhique en retire une influence notable sur les paysans. Le bouddhisme a un concurrent sérieux: l'animisme, avec le culte des nak ta 12(esprits des ancêtres et génies protecteurs) dont certains sont loin d'être aussi indulgents ou absents que le Bouddha (ayant atteint le nirvana). Un nak ta irrité par l'inconduite ou les disputes des humains peut les punir de bien des façons, notamment en rendant malade ou infirme le coupable ou ses descendants. (Porée & Maspéro 1962 : 6-16). Il est logique d'en déduire que le respect des nak ta et la crainte de leurs châtiments a sûrement favorisé un certain degré d'ordre social dans les villages. Les colonisateurs sont tout d'abord frappés par le rythme de vie nonchalant des paysans khmers qui, avec une seule récolte par an, sont pauvres mais disposent de beaucoup de loisirs. Ils commencent dès lors à diffuser une image du paysan khmer indolent, docile, courtois et rieur qui sera régulièrement confirmée jusqu'à l'indépendance, comme le montre cet extrait des mémoires du colonel Leroy: Je fis la connaissancedu peuple cambodgien.Je n'ai jamais connu
d'êtres - peut-être à l'exception des Thaïs - aussi nonchalants et heureux de vivre. Au premier chant du coq, ils se levaient, se réunissaient autour du feu, fumaient leur pipe et buvaient thé et choum.
Il Trad. de l'auteur. 12Les transcriptions, en anglais et en fiançais, de noms et termes khmers ont parfois plusieurs variantes.

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L'un d'eux disait soudainement: "Tow!" (Allons 1). Mais personne ne bougeait. Ils continuaient de boire thé et choum ; ''tow!'' et ils se racontaient les derniers potins du village ou quelques histoires égrillardes; ''tow!'' enfm, l'un d'eux se levait, allait voir le soleil, le trouvait trop haut ou trop chaud et la journée se passait à paresser et à boire. C'est seulement lorsqu'ils n'avaient plus rien à faire cuire dans leur marmite, qu'ils condescendaient à aller couper quelques arbres. Comme ils étaient différents des Vietnamiens dont ils se méfiaient! (in Auzias & Labourdette 2003).

Assez vite, les administrateurs provinciaux découvriront que cette vie paisible masque une autre réalité. Dans les campagnes règnent l'insécurité et le banditisme. Des groupes de brigands rançonnent les villages, violentent ou tuent les habitants. L'autonomie paysanne a son revers car en l'absence de protection gouvernementale efficace et d'organisation locale, les paysans doivent céder devant la force brutale. "Plier pour ne pas rompre" semble avoir été leur devise pendant des siècles et ceci peut aussi contribuer à expliquer certains de leurs comportements ultérieurs en face des Khmers rouges.

2.3

Du protectorat à l'Indépendance

(1863-1953)

Contrairement à l'image idyllique longtemps acceptée en France, les débuts de la colonisation se sont révélés dès le début assez mouvementés. La France tente tout d'abord de gouverner par roi interposé et de mieux contrôler les fmances de son protectorat. Les élites traditionnelles, menacées dans leurs intérêts, réagissent en encourageant plusieurs "jacqueries". La France place alors, en 1884, le Cambodge sous son administration directe et lui impose l'abolition de l'esclavage et une réforme du système fiscal. De nouvelles "révoltes paysannes" éclatent, qui ne cessent qu'après la promesse de respecter les privilèges des élites. Ce n'est qu'au début du XIXesiècle que les Français cherchent à développer le pays. Ils intensifient la culture du riz, créent des plantations d'hévéas et construisent une infrastructure routière et ferroviaire. Cette modernisation s'accompagne de l'introduction du cadastre, de l'impôt per capita (qui oblige les paysans à avoir des surplus agricoles), de l'augmentation des taxes et corvées et de 22

l'implantation d'une main-d'œuvre vietnamienne importante (celle-ci étant réputée plus fiable et dynamique que la main d' œuvre khmère). Le pays change de visage. Il s'urbanise et devient plus cosmopolite en raison de l'afflux des commerçants chinois et des employés vietnamiens. Une classe de grands propriétaires terriens se forme, ainsi qu'une autre, composée de petits-fonctionnaires coloniaux civils et militaires. Progressivement, les "non khmers" augmentent leur main-mise sur le commerce et l'administration et obtiennent même de plus en plus souvent la fonction de "maires du palais" ; ils sont bientôt plus influents que les princes. Ces derniers en conçoivent de la rancune contre leurs monarques et quelques princes entrent en dissidence armée. En 1866, coup de tonnerre avec la découverte des ruines d'Angkor. Elles suscitent stupeur et enthousiasme. Les archéologues de l'Ecole française d'Extrême-Orient reconstruisent les temples et déchiffrent les inscriptions de la civilisation oubliée. Les Khmers sont progressivement confrontés à cinq siècles de leur passé glorieux. Ceci ravive, chez la noblesse et le clergé bouddhique, un sentiment de frustration devant la "décadence" et l'humiliation du peuple khmer, dominé par les colonisateurs et les puissants Chinois et Sino-khmers. Le prestige de la monarchie inféodée à la France s'érode un peu plus. Dans les campagnes, le banditisme a diminué mais l'imposition du cadastre et l'augmentation des taxes et corvées suscitent un mécontentement croissant. Cela débouche, en 1925, sur "l'affaire Bardez". Cet administrateur trop fanatique et ses gardes venus pour collecter les impôts sont mis en pièces par des villageois furieux. Le colonisateur commence à entrevoir son impopularité et peut-être même à douter de la "douceur" khmère. Par ailleurs, dans le reste de l'Asie, des courants nationalistes et indépendantistes, d'abord limités aux classes lettrées et bourgeoises, sont en train de s'élargir et d'évoluer vers le communisme. Au Vietnam, en 1930, Hô Chi Minh fonde le Parti communiste vietnamien qui deviendra bientôt Parti communiste indochinois (PCI). Ce parti tente de s'implanter au Cambodge où il ne rencontre aucun succès auprès des paysans khmers. En revanche, un courant nationaliste naît en 1936, dirigé par Son Ngoc Thanh, un

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Khmer Krom.13 Il a fondé un journal en langue khmère, Nagara Vatta (Angkor Vat), très populaire auprès des classes moyennes et du clergé bouddhique. On y exalte le passé angkorien et y propage des idées anti-françaises et antimonarchistes. Des manifestations d'écoliers et de nouvelles jacqueries éclatent, souvent orchestrées par le clergé bouddhique ou par les enseignants des lycées. En 1940, Son Ngoc Tanh fonde le mouvement indépendantiste des Khmers Issarak (Liberté). En 1941, Norodom Sihanouk devient roi. 14Quelques mois plus tard, les Japonais occupent le pays et lui accordent l'indépendance. Après la guerre, les Français tentent de récupérer l'Indochine. Ils ne veulent ratifier qu'un traité d'autonomie et imposent la tenue d'élections en 1946. Pour la première fois, le Cambodge doit organiser un scrutin au suffrage universel et les princes khmers se lancent dans la compétition. Les élections sont remportées par le Parti démocrate du prince Yuthévong qui exige l'indépendance totale. Ce parti attire les petitsfonctionnaires, une grande faction du clergé bouddhique et des intellectuels khmers ainsi que des membres du mouvement Issarak. Son rival, le Parti du prince Norindeth (soutenu par les grands propriétaires terriens, les commerçants et les militaires qui craignent le "désordre"), voulait maintenir la tutelle française. A partir de ce moment se dessine un clivage de type conservateursprogressistes, qui se renforcera au cours des vingt années à venir. Dans cette même période, le mouvement Issarak entre dans la lutte armée, bientôt rejoint par un autre mouvement, procommuniste et pro-vietnamien, celui Khmers Vietminh. Les deux partis s'allient pour créer le Front Issarak unifié, qui va lutter dans le maquis cambodgien aux côtés de la guérilla vietnamienne. Certains chefs Issarak se comportent en vrais seigneurs de la guerre qui recrutent de force les paysans, rançonnent et terrorisent les populations, qui garderont d'eux un mauvais souvenir. 15Le Front parvient, en 1952, à contrôler militairement près de 50 % du territoire. De son côté, Sihanouk a entamé une tournée diplomatique auprès des grandes puissances, la "Croisade pour l'indépendance"
13 C'est à dire né en Cochinchine. I4Les Français qui le croient malléable, manœuvrent pour qu'il soit élu successeur de son grand-père par le Conseil du trône. 15 L'un des chefs les plus connus pour sa férocité est Dap Chhuon. Il se rend aux Français en 1948, qui le nomment Commandant en chef de l'armée coloniale. 24

qui débouche sur l'obtention de celle-ci, le 9 novembre 1953. Quelques mois plus tard, après neuf ans de guerre d'Indochine, l'ONU reconnaît la république démocratique du Vietnam (RDVN) et la partition du Vietnam en deux états. Sihanouk lance alors une opération militaire contre les Khmers Vietminh tentés de poursuivre, avec les Vietnamiens, la guerre contre "les féodaux". II somme ceux-ci, soit de s'intégrer dans l'armée nationale, soit de rentrer dans la vie civile. La moitié des combattants, 2500 hommes environ, préfèrent s'exiler en RDVN. Dès 1968, beaucoup d'anciens Khmers Vietminh et lssarak réapparaîtront dans le maquis, et deviendront des chefs de la guérilla khmère rouge (Chandler 1983; Kiernan 1985).

2.4

Origines des leaders & Cercle d'études marxistes

Pendant que les Khmers lssarak et Vietminh luttaient dans le maquis, de jeunes étudiants qui deviendront les leaders du mouvement KR étaient en France, pour y terminer leurs études. L'éducation n'avait pas été une priorité du protectorat qui avait créé le premier lycée français seulement en 1936, le lycée Sisowat, devenu très vite un foyer de rébellion. Jusque là, les "écoles de pagode" avaient été conviées à moderniser leur enseignement et à introduire des leçons de français, ce qui leur avait valu une révolte des moines en 1942. Un an plus tard, le Résident Gautier avait ravivé leur fureur en proposant de romaniser le khmer et d'enrichir la langue d'un vocabulaire "rationnel", afm d'améliorer les modes de pensée des Khmers (Chandler 1983 : 169). Les classes moyennes et commerçantes avaient, quant à elles, bien vite perçu l'utilité d'accepter le système d'enseignement du colonisateur et elles envoyaient volontiers leurs enfants dans des établissement français publics ou privés. Le curriculum de Saloth Sar (le furnt Pol Pt) et de ses futurs co-équipiers est à cet égard exemplaire. En 1949, Saloth Sar fait partie d'un contingent d'étudiants qui arrive à Paris. II est né en 1928 à Prek Sbauv, province de Kompong Thom. II est issu d'une famille de paysans aisés, qui a des connexions à la Cour. Sa cousine Meak est l'une des épouses du roi Monivong (grand-père de Sihanouk), son frère est employé au service du protocole royal et sa sœur Saroeun est danseuse du 25