Caucase : le grand jeu des influences

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Chaîne de montagnes mythique entre toutes, aux limites de l’Europe et de l’Asie, le Caucase fascine depuis l’antiquité par sa richesse proverbiale, par la diversité de ses langues et de ses peuples. Pour son malheur, il est devenu, depuis deux décennies, synonyme de conflits et de guerres.
En réunissant une vingtaine d’articles ou chapitres de livres, écrits au cours de quelque trente-cinq années d’études, cet ouvrage suit un itinéraire personnel où interfèrent recherches scientifiques, analyses culturelles et politiques. Il permet aussi de questionner l’évolution récente d’une des régions les plus disputées de la planète, aux marges de l’Empire russe éclaté et du Grand Moyen-Orient en pleine mutation.

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Date de parution 01 janvier 2011
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EAN13 9782849242322
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0188 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Caucase
Le grand jeu des influencesCollection « Reportages »
dirigée par Sébastien Boussois
Parce que le monde d’aujourd’hui est plus complexe que du
temps de la guerre froide, à l’échelle d’un pays, d’une région,
d’une société, la collection « Reportages » s’est fixé pour objectif
de rendre clair et précis un sujet géopolitique en faisant appel
aux plus grands spécialistes de la question.
À cette mission de vulgarisation sans simplification, il faut
ajouter un autre objectif : celui de rendre compte aussi sur
plusieurs années du travail de cet auteur, journaliste ou
chercheur, en sélectionnant avec lui les articles qui reflètent le mieux
l’évolution du sujet traité.
Au-delà, et face à l’évolution des supports de communication
du monde moderne et l’envie insatiable de « faire vite », c’est
l’envie enfin de mettre à l’honneur journalisme et recherche de
qualité, sans jamais céder aux sirènes de la mondialisation et de
l’uniformisation de l’information
Image de couverture de Jean Radvanyi : « Gounib, village avar au
Daghestan, nid d’aigle qui servit de dernier refuge et où fut capturé, en
août 1859, l’Imam Chamil, chef de la résistance lors des guerres du
eCaucase, au XIX siècle »
© Éditions du Cygne, Paris, 2011
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-232-2Jean Radvanyi
Caucase
Le grand jeu des influences
Éditions du CygneDans la même collection :
À la recherche de la Palestine, Julien Salingue
L’Afrique d’un siècle à l’autre, Colette Braeckman
Belgique : laboratoire de la désunion européenne, Jean-Pierre Stroobants
La Tunisie de Ben Ali : miracle ou mirage ?, Florence Beaugé
Turquie : la révolution du Bosphore, Marc Semo
Les États-Unis de Bush à Bush : les failles de l’hyperpuissance,
Nathalie Mattheiem
Le nouvel Irak : Un pays sans État, Georges Malbrunot
Palestine : une nation en morceaux, Benjamin Barthe
Le Vatican et ses papes, Bruno Bartoloni
Brésil : le réveil du géant latino-américain, Annie Gasnier
Libye : la révolution comme alibi, René Naba
Chine : au pays du capitalisme (presque) parfait, Frédéric Koller
Balkans, la mosaïque brisée : frontières, territoires et identités,
JeanArnault Derens
Italie, les années « Cavaliere» : de Berlusconi à Berlusconi, Éric Jozsef
Algérie : de la guerre à la mémoire : Paris-Alger : quel avenir ?,
Florence Beaugé
Liban : chroniques d’un pays en sursis, Roger Naba’a et René Naba
L’Algérie des années 2000 : vie politique, vie sociale et droits de
l’homme, Florence Beaugé
Yougoslavie : de la décomposition aux enjeux européens, Catherine
Samary
Israël, une société bousculée, Dominique VidalCe livre est dédié à ceux qui m’ont aidé à découvrir le Caucase, qui
m’y ont accompagné à partir de 1974, et sans lesquels ces articles
et ce livre n’auraient jamais vu le jour.
En France : Jean Dresch, Olivier Dollfus, Pierre Thorez, Francis
Cohen, Jean-Loup Passek, Claire Mouradian, Charles Urjewicz, et
nos ex-doctorantes, Silvia Serrano, Aude Merlin, Sophie Tournon.
En Géorgie : Manana Baratachvili, Niko Beroutchachvili et les
siens, Lamara Gogoberidze et Viktor, Guia Nakhoutsrichvili, Avto
et tous les collègues de l’observatoire de Kazebegui, Vakhtang
Chavlovitch Djaochvili, Feofan Davitaïa, Rezo Tchkheidze, Eldar
Chenguelaïa, Otar Iosseliani, Sergueï Paradjanov.
En Arménie : Achot Khoetsian, Mikhail Stanboltsian, Zaven
Sarkisian et Gareguin Zakoïan
En Azerbaïdjan : Gasan Aliev, Museib Museibov
En Russie : Innokenti Guerassimov, Oleg Grebentchikov,
Tchinguiz Gousseinov, Pavel Polian, Vitaly Belozerov, Vladimir
Kolosov, Valery Tishkov, Alexis Malachenko, Enver Kisriev,
Chakhmardan Moudouev, Eldar Eldarov, Irina Babitch.Carte de Philippe RekacewiczIntroduction
Deux circonstances sont à l’origine de ma découverte du
Caucase, devenue rapidement une véritable passion pour
cette chaîne de montagne et ses habitants. Tout commence
grâce au projet « Alpes-Caucase » : un échange entre
géographes français et soviétiques organisé conjointement par
l’Académie des sciences de l’URSS et le CNRS, durant l’été
1974. Après l’échec, faute de visa, d’une tentative de mémoire
de maîtrise en Mongolie (remplacé par un mémoire sur le
Morvan !), mon directeur de recherche, Jean Dresch, alors
président de l’Union Géographique internationale et
membre étranger de l’Académie des Sciences de l’URSS, me
fait la proposition suivante : « Vous parlez russe ; cela vous
intéresserait d’accompagner un groupe de géographes
français dans le Caucase ? Vous pourriez y trouver votre terrain
ede thèse de 3 cycle »... Passionné de montagne, je répondis
oui sans même réfléchir, même si je n’avais alors pas la
moindre idée de ce qu’était réellement le Caucase. Cette
proposition allait modifier radicalement le cours de ma
carrière, m’entraînant depuis ce premier séjour mémorable
dans une succession ininterrompue de missions
caucasiennes, une à deux par an, jusqu’à ce jour.
Ce 2 août 1974, tout un groupe de géographes spécialistes
de la région nous attendait à l’aéroport de Mineralnye Vody.
Les conditions de cet échange Alpes-Caucase étaient, en tous
points, exceptionnelles. Sous le parrainage des deux grands
manitous de la géographie de leurs pays respectifs qu’étaient
Inokenti Petrovitch Guerassimov et Jean Dresch, les deux
7pays avaient mis la barre très haute. Chacun des groupes était
composé par quelques-uns des meilleurs spécialistes de la
géographie de la montagne : côté soviétique, le premier
groupe comptait, outre Guerassimov, F. Davitaia, G.
Goloubev, R. Zimina, G. Nakhoutsrichvili, V. Preobrajenski,
G. Toushinski et Dmitri Lilienberg qui avaient visité les Alpes
du Nord en juillet de cette même année. Outre J. Dresch, le
groupe français comprenait : P. Veyret, P. Barrère, Y. Bravard,
P. Gaber, J. Demangeot, G. Monjuvent, P. Ozenda, Ch. Peguy
et M. Saint-Giron. Trois jeunes thésards accompagnaient ces
maîtres : côté français, Pierre Thorez, qui allait être le
compagnon de bien des missions, et moi-même, et côté soviétique,
un jeune Géorgien, Niko Beroutchachvili, dont le rôle dans
mon amour de cette montagne n’allait s’éteindre qu’avec sa
mort soudaine, en 2006. Quant à l’itinéraire, c’était un voyage
introductif de rêve au Caucase. Arrivés le 2 août à Minvody,
nous visitons successivement la réserve de Teberda-Donbaï,
Kislovodsk, Piatigorsk puis la vallée de Baksan jusqu’à la
station de l’université de Moscou à Elbrouz. Après un bref
passage à Vladikavkaz (alors Ordjonikidze), nous pénétrons
en Géorgie par les gorges mythiques de Darial et Kazbegui
où nous sommes reçus au laboratoire de l’institut de
botanique. Le passage du col de la Croix nous mène à Tbilissi et,
de là, à Soukhoumi où ce premier itinéraire se termine par un
aperçu de la Colchide et des contreforts caucasien
d’Abkhazie, du lac Ritsa aux grottes de Novy Afon...
Niko et moi étions tous deux amoureux de montagne.
Notre amitié se scella lors d’un bain mémorable au lac sous
le col de Kloukhor en partie encore occupé par des névés.
Nous étions bien décidés à exploiter au maximum cette
opportunité rare de côtoyer sur le terrain ces spécialistes qui
allaient nous suivre tout au long des premières étapes de nos
carrières respectives. Biogéographe de formation, je me liais
8rapidement d’amitié avec Guia Nakhoutsrichvili, le directeur
de l’Institut géorgien de botanique qui, avec le grand
géographe Vakhtang Chavlovitch Djaochvili, allait guider
mes premières recherches en Géorgie. Ensemble, ils me
permirent d’accéder aux études de terrain en dépit des
restrictions soviétiques. Très vite mon sujet de thèse se
précisa : « L’influence de l’homme sur la végétation de haute
montagne dans le Caucase ». Un sujet qui ne risquait pas de
faire peur aux autorités du pays, peu enclines, à cette époque,
à ouvrir leur territoire à une géographie de terrain à
l’occidentale. Guerassimov me confia à un mentor biogéographe,
Oleg Grebenchikov, avec lequel l’été suivant nous
sillonnâmes, à cheval, la réserve de Teberda, avant que je ne
rejoigne pour un second terrain l’équipe de l’institut de
botanique de Tbilissi à Kazbegui. Ce fut pour moi plus qu’une
chance, un ancrage. Autant les autorités moscovites et russes
étaient suspicieuses, autant les Géorgiens s’ingéniaient, à leur
façon, à ignorer les règles communes du régime. Une fois
rendu à Tbilissi, pratiquement toutes les portes s’ouvraient.
Je pus ainsi sillonner toute la république jusque dans les
zones frontalières à régime spécial comme Vardzia, et même
me rendre au Daghestan, intégré incognito dans une mission
de l’académie des sciences de Géorgie...
Une seconde circonstance vint enrichir cette première
entrée. En 1975, Francis Cohen, le directeur de la Nouvelle
critique, m’invita à traduire des films non sous-titrés dans le
cadre d’une rétrospective de films soviétiques organisée au
sein du Festival d’Avignon. Outre Annie, qui allait devenir
mon épouse, j’y fis la connaissance de deux réalisateurs
géorgiens invités : Marlen Khoutsiev et Rezo Tchkheidze, alors
directeur des studios de Tbilissi. Cinéphile convaincu,
animateur de ciné-clubs, je me liais d’amitié avec lui si bien qu’à
mon voyage suivant, outre mon terrain géographique, je
9passais des heures dans les studios de Digomi à visionner des
films géorgiens. À travers Rezo et sa collaboratrice Manana
Baratachvili, devenue depuis pour moi une quasi mère
géorgienne, je fis alors la connaissance de tous ceux qui
comptaient dans le cinéma, alors foisonnant, de cette république :
Iosseliani, Abouladze, Rekhviachvili, les frères Cheguelaïa et,
bien sûr, Paradjanov. Bientôt, Jean-Loup Passek, le directeur
du Festival de La Rochelle et responsable du cinéma au
Centre Pompidou m’invita à organiser pour le centre
plusieurs rétrospectives de ces cinémas méconnus. Bien
audelà de mes travaux cinéphiliques, cette seconde passion eut
une importance considérable dans ma formation de
caucasoelogue. Du fait de la place singulière du 7 art dans le système
soviétique, beaucoup de ces cinéastes ferraillaient déjà au
c œur de tous les enjeux et débats qui agitaient le pays. En
dépit des carcans du plan et du réalisme socialiste, ils
travaillaient tous les questions identitaires et politiques qui
allaient surgir sur le devant de la scène, au milieu des années
1980, sous Gorbatchev. Mes amis cinéastes géorgiens
m’ouvrirent à leur tour d’autres portes, auprès de leurs collègues
de toute l’URSS lors des festivals de cinéma de Moscou et de
Tachkent. Ces deux approches apparemment si différentes,
géographique et cinéphilique, s’articulèrent, pour moi,
intimement, la seconde me permettant d’appréhender bien des
facteurs que le seul terrain géographique n’aurait peut-être
pas révélés si aisément.
Ma thèse de troisième cycle soutenue en mai 1977, je fus
nommé Maître-assistant à l’INALCO, poste particulièrement
fertile en rencontres (entre autres, celles de Gogui
Charachidze, de Charles Urjewicz et de Claire Mouradian). Je
me lançais dans une thèse d’État « Régions et pouvoirs,
contraintes spatiales et politique régionale en URSS », que je
soutins en décembre 1985, toujours sous la direction de Jean
10Dresch. J’y développais essentiellement des exemples
caucasiens. Mais à la fin des années 1980, tout bascule.
La montée des nationalismes déjà perceptible depuis
plusieurs années s’exacerbe tant au sud qu’au nord Caucase.
Le mélange d’incompréhension et de calculs politiques,
l’instrumentalisation des tensions qui caractérisent la politique
moscovite, de Gorbatchev à Eltsine puis Poutine fait le reste
et les tensions se transforment en une série de conflits armés
dont plusieurs n’ont toujours pas trouvé de solution.
Pourtant, en dépit des conditions difficiles de ces tensions
exacerbées, la collaboration avec Niko Beroutchachvili
s’amplifie et se diversifie. Grâce au soutien financier des
administrations et universités françaises, nous multiplions les
missions de terrain, les rencontres et débats scientifiques, les
échanges franco-caucasiens qui vont se concrétiser par la
publication d’articles conjoints franco-caucasiens jusqu’à la
publication de notre premier atlas.
Outre le rôle d’observateur pour l’OSCE de deux
élections clefs (celle de Maskhadov à la présidence tchétchène en
janvier 1997 et celle de Saakachvili en janvier 2004 en
Géorgie), je serai le témoin direct de ces bouleversements.
Les conflits armés qui s’égrènent de 1989 à l’été 2008 feront
des dizaines de milliers de victimes essentiellement civiles,
entraînant la dispersion de plusieurs millions de réfugiés et
déplacés dont beaucoup ne retrouveront jamais de
conditions de vie décentes.
Sans doute, la reconquête en 1991, par les trois États du
Sud-Caucase, de l’indépendance à laquelle ils avaient
fugitivement goûté entre 1918 et 1921 est-elle une étape décisive de
leur histoire. Mais le prix à payer est particulièrement élevé,
comme le sera celui de l’aspiration d’indépendance des
Tchétchènes au nord Caucase : des économies ruinées et qui
ne sont toujours pas réellement remises de ces crises
succes11sives, pas même l’Azerbaïdjan qui bénéficie pourtant de la
manne pétrolière ; des régions entières dévastées, marquées
pour longtemps par les combats et diverses purifications
ethniques ; des disparités sociales exacerbées par le jeu
d’élites politiques et financières opportunistes pourtant
constamment soutenues par des partenaires occidentaux peu
regardant quant aux effets sociaux et démocratiques de leurs
choix. Pour quelques exemples de réussites, je ne compte
plus les amis qui ont sombré dans le désarroi, le déclassement
social et financier ou ont été contraints à l’exil, témoignage de
la fuite des cadres de ces pays.
Le survol de ces près de quarante années d’études
caucasiennes est riche d’enseignement et d’amertume.
L’observateur scientifique, même quand il ne cache pas ses
sentiments politiques, se doit d’analyser, de commenter. Que
pourrait-il d’ailleurs faire d’autre ? Mettre en garde ? Lancer
des appels ? Aujourd’hui encore, alors que la course aux
armements a repris de plus belle dans les trois États du
SudCaucase, alors que les autorités russes ne parviennent pas à
dessiner d’autre stratégie politique que la répression aveugle
contre des mouvements qui se radicalisent au Nord-Caucase,
l’inquiétude domine. En outre, à constater l’incapacité des
puissances occidentales à mettre en œ uvre une politique
équilibrée, exempte de démagogie, au Proche-Orient ou au
Maghreb, on peut douter que leur influence puisse être
réellement plus positive au Caucase. Et, malheureusement, ce
sont les petits peuples du Caucase qui, une fois encore, sont
les premières victimes de ces nouveaux « grands jeux », tant
au nord qu’au sud de cette chaîne fascinante.
Quelques éléments bibliographiques
Alpes-Caucase, problèmes actuels de géographie constructive des pays montagnards :
résultats scientifiques des symposiums de terrain franco-soviétiques de 1974 et 1976.
12Izd Nauka, Moscou, 1980 (en russe. Partiellement repris en français dans
un numéro spécial de la Revue de géographie alpine).
Livret guide Alpes Caucase, Moscou-Tbilissi 1974 (en français et en russe)
Séance thématique sur le Caucase oriental, Bulletin de l’association des
géographes français, nov-déc 1978 (articles de J. Dresch, J. Radvanyi et P.
Thorez)
J. Radvanyi et P. Thorez, « Le tourisme dans le Caucase », Annales de Géographie
1976, N°468 pp. 178-205
J. Radvanyi et P. Thorez, « La population et ses activités dans une haute
vallée caucasienne », Revue de Géographie Alpine 1977 N°3 pp. 307-324
N. Beroutchachvili et J. Radvanyi, « Les structures verticales des
géosystèmes », Revue de Géographie des Pyrénées et du Sud Ouest 1978 N°2 pp.
181198.
N. Beroutchachvili et J. Radvanyi, Atlas géopolitique du Caucase, Publications
Langues’O février 1996 (41 cartes, 76 pages).
J. Radvanyi, « Soviet policies in the development of mountains regions »,
Soviet Geography, Winston & Sons USA, avril 1987
Vital Caspian Graphics (Challenges beyond Caviar), UNEP-GRID,
Arendal (Norway) 2006, 70 pages (co-editor et réalisation de textes)
J. Radvanyi et N. Beroutchachvili Atlas géopolitique du Caucase, Autrement
2010, 80 p.A. La région du Caucase en quelques mots
1. Tradition et modernisation au Caucase. La politique
soviétique de développement de la montagne (1984)
Les montagnes représentent une part considérable de la
superficie soviétique : 652 millions d’hectares, soit 29,5 % de
la superficie totale ou 21 % de la surface agricole utile (y
compris les pâturages extensifs) mais seulement 3,8 % des
terres arables et 46,5 % des forêts (mais souvent classées
dans les catégories protégées) (GUERASSIMOV et alii
1971). En URSS comme ailleurs on peut classer les
montagnes parmi les zones difficiles encore qu’étant données les
conditions générales agro-climatiques, une partie des zones
montagnardes ne soient guère plus contraignantes que les
zones basses de la toundra, de la taïga ou des demi-déserts.
À mon sens, une des originalités principales du milieu
montagnard réside ailleurs : si l’on excepte l’Oural, la
montagne est en URSS périphérique, historiquement mal
intégrée et totalement inutilisée lors de l’essor industriel et
urbain. De plus, et les deux aspects sont liés, hormis l’Oural
dont le caractère montagnard est de ce point de vue peu
significatif et les chaînes d’Extrême orient pratiquement
inoccupées, la montagne est en URSS « nationale » au sens où
elle est essentiellement peuplée de minorités non-Russe et
non-Slave, depuis les Carpates à l’Altaï, en passant par le
Caucase, le Pamir et le Tjan-San. Ce sont là deux
caractéristiques fondamentales auxquelles on peut relier une
constatation : la montagne n’a guère bénéficié au cours de l’histoire de
15l’URSS d’une attention spécifique. Fait significatif, aucun
décret ou résolution du PCUS ou du gouvernement n’a été
publié qui considérât la montagne comme un champ d’action
singulier, et ce n’est qu’au niveau républicain – et depuis peu
1de temps – qu’on rencontre de tels textes . La première
question qui se pose est donc bien de savoir comment est prise en
compte la spécificité montagnarde et quelles sont les
répercussions concrètes d’une pratique de gestion planifiée
socialiste sur ces régions. De ce point de vue, le Caucase est un
terrain d’observation de choix.
1) La montagne à la recherche d’une attention spécifique
Pour toutes sortes de raisons géographiques (situation
périphérique) et historiques (rattachement souvent tardif à
l’empire tsariste), les régions de montagne n’ont peu ou pas
été concernées par la mise en place du mode de production
eindustriel et urbain qui surgit au XIX siècle. Quelles que
soient ses potentialités (mines, hydroélectricité) et ses
relations de complémentarité avec les piémonts, la montagne est
en 1917 enclavée, totalement vouée à l’économie pastorale
traditionnelle, vite qualifiée de retardataire, voire d’arriérée.
Les moteurs de développement qui seront à la base de la
stratégie soviétique (cycles énergétiques, industrie lourde... ), les
secteurs « progressifs » et dynamiques ne concernent la
montagne que par ricochet.
Explicitée ou non, on rencontre à différentes périodes
l’idée que la montagne offre un bon exemple de système
archaïque, sous-développé, sous productif et donc voué sinon
à disparaître, du moins à se transformer radicalement sous
l’influence des efforts de transformation de toute l’URSS. On sait
comment, par exemple, le nomadisme fut condamné en URSS.
Il y eut même une période (années 1930-40) quand la
transhu16mance fut assimilée au nomadisme et à son tour gênée, la
priorité exclusive étant donnée à la stabulation.
Sur un plan plus général, l’absence de textes spécifiques
renvoie à une longue incertitude. La plupart des spécialistes
considéraient que la montagne devait se vider de ses
habitants dans l’intérêt de ceux-ci et de la société toute entière.
Comme on le verra, cela se traduisit selon l’époque par de
simples incitations visant à renforcer un mouvement naturel
d’exode mais parfois par de véritables programmes
d’évacuation. D’autres au contraire s’efforcent de montrer que
l’économie montagnarde même traditionnelle présente une
remarquable adaptation à un milieu spécifique. Sa
productivité globale n’est pas si basse qu’on le prétend et tient
essentiellement à la faiblesse des moyens de production, des
investissements et des infrastructures. On voit se dessiner les
lignes d’un difficile débat autour du niveau optimum de
population montagnarde alors même que sont appliquées les
principales décisions d’ordre général : collectivisation,
révolution culturelle (alphabétisation, lutte contre la religion,
formation de cadres nationaux), mise en place du système
d’encadrement politique, etc. Il n’est pas question de refaire
ici l’histoire fort complexe de ces mutations (RADVANYI &
THOREZ 1968, 1978, 1980). Je ne soulignerai que deux
aspects. Pour diverses raisons, ces mutations ont été plus
tardives et plus longues à appliquer en montagne. La
chronologie même de la collectivisation n’est pas celle des
principales régions agricoles du pays. Mais fait plus déterminant,
les effets produits sont fort contradictoires. La remarquable
spécificité du système montagnard, tout en s’adaptant aux
nouvelles règles de fonctionnement, a permis le maintien à
un niveau élevé de l’occupation et du peuplement. L’idée de
certains planificateurs souhaitant éviter des décisions
volontaristes radicales et comptant sur un repli progressif sous
17l’effet du développement et de l’appel des zones basses a été
en grande partie démentie.
Au contraire, des besoins nouveaux se font jour, des
activités nouvelles (tourisme) se développent et dans les années
1960-70 les débats se multiplient et les réflexions s’inversent :
on commence à voir se préciser une véritable politique de
développement de la montagne dans l’optique de son
intégration en tant que telle au système économique global. La
mise en place au début des années 1980 du « Programme
alimentaire » semble devoir être un élément déterminant
dans la concrétisation de ces réflexions.
2) Limites de la montagne et limites nationales
Il paraît assez simple de délimiter l’extension du grand
Caucase. Pourtant, si l’on considère la littérature qui s’y
rapporte en URSS, on est frappé par une singularité : la
chaîne en tant que telle semble n’avoir qu’une existence
physique. Plusieurs ouvrages synthétiques s’attachent à la
décrire et à y analyser les processus naturels. Par contre il
n’existe rien de tel sur le plan humain. Une coupure quasi
totale est respectée – par la bibliographie – entre les versants
nord et sud (VODOVOZOV 1973, 1975) ce qui renvoie à la
partition de la chaîne entre deux régions économiques,
l’essentiel du versant nord dans la région économique Caucase
Nord, rattachée à la RSFSR (Russie) et le versant sud à la
Transcaucasie (pour le grand Caucase, Azerbaïdjan et
2Géorgie) . De plus, la montagne stricto sensu est souvent diluée
dans des ensembles plus vastes qui pour le versant nord vont
jusqu’au Don et aux plaines de la basse Volga !
La question dépasse largement celle traditionnelle de la
définition des limites montagnardes. Divers spécialiste«
soviétique » ont proposé de telles limites en tenant compte
18des modalités très variées tant au plan physique qu’humain
du contact montagne-piémont. Un des meilleurs spécialistes,
le géographe géorgien V. DJAOCHVlLI évalue l’extension
2du grand Caucase à 103 000 km avec des limites altitudinales
variant de 500 m. à l’ouest, à 800 m. au centre et 500 m. à l’est
3de la chaîne . Mais il s’agit tout autant d’une question
politique. Lors de la définition des cadres administratifs, prenant
en compte le caractère éminemment multinational de cette
région, les dirigeants de l’URSS ont créé une situation tout à
fait nouvelle : une des caractéristiques des limites définies fut
d’adjoindre de vastes zones de piémont à la montagne. On
peut bien sur suggérer qu’il s’agissait là d’une reconnaissance
des complémentarités économiques traditionnelles doublé
du souci de contrôler à partir du piémont des régions
longtemps hostiles. Mais les effets sont beaucoup plus
fondamentaux. Dans une grande majorité de cas, surtout au Caucase
nord, le système de régions et de Républiques autonomes a
bouleversé la situation qui prévalait en 1917, opposant des
montagnes nationales à des piémonts russes. Outre les effets
sur l’économie pastorale (extension considérable des terrains
de transhumance d’hiver et réduction des difficultés d’accès),
ces mesures administratives ont eu un impact majeur sur le
peuplement avec un processus lent mais irréversible de
« nationalisation » des piémonts par les populations
montagnardes. Dès 1925, N. SAMURSKIJ (1925) se félicite dans
cet esprit des décrets de 1922 et 1923 qui donnaient au
Dagestan les steppes de Kizliar et de Nogaï, refusées malgré
les demandes par le gouvernement tsariste. L’appel à l’exode
a reçu là un cadre très propice. Ces nouvelles entités
ethnicoadministratives sont en effet le lieu privilégié de l’application
des décisions centralisées et des débats et conflits qui vont
surgir selon la plus ou moins bonne adaptation de ces
décisions exogènes aux réalités concrètes locales.
193) Population et peuplement : un contrôle difficile
Globalement, le Caucase montagnard est relativement peu
peuplé. THOREZ (1978) évalue la population en 1970 à
1 250 000 habitants (tableau 1 et carte 1), soit une densité de
212 hab. au km . Encore faut-il faire plusieurs remarques.
Cette faiblesse relative s’explique pour une part par la grande
faiblesse du peuplement urbain qui tient autant à la
configuration physique (pas de grandes vallées ou de bassins
intramontagnards) qu’au faible développement industriel.
Une autre remarque est la grande inégalité d’occupation,
là aussi pour des raisons physiques (pente, importance de
la moyenne montagne et des surfaces arables) ou
historiques. Les versants occidentaux et méridionaux forestiers
sont très peu peuplés (densité inférieure à 10) alors qu’au
Dagestan, entre 1000 et 1500 m. la densité dépasse 40
habi2tants au km .
20Tableau 1 : Répartition de la population par ensembles administratifs
(1) recensement de 1970 ; – (2) population résidant à plus de 500 m. ; –
(3) à plus de 600 m. ; – (4) districts du grand Caucase.
Globalement, bien que tous les recensements ne soient
pas disponibles, on peut affirmer que cette population a
baissé sensiblement mais avec de grandes disparités. Des
régions particulièrement isolées (Khevsoureti, Toucheti en
Géorgie) se sont vidées. La plupart ont connu une longue
période d’exode vers les plaines, dépassant le plus souvent la
forte croissance naturelle, même si l’on constate parfois
actuellement une certaine stabilisation. Quelques régions
enfin, surtout le Dagestan, connaissent une situation tout à
fait exceptionnelle avec une croissance nette de la population
au-dessus de 500 m. qui passe de 470. 800 en 1926 à 571 000
en 1970 (THOREZ 1978). Entre 1959 et 1970, la croissance
s’y établit à près de 2,5 % l’an en montagne, phénomène
renouvelé de 70 à 79 à un niveau inférieur.
Ces résultats contradictoires doivent être rapportés à
une politique elle – même fluctuante. Si l’on met de côté
les décisions exceptionnelles aux conséquences
dramatiques, l’exode a été de façon permanente suscité, voire
4organisé .
21Dès les années 1920, en liaison avec la réforme agraire et
les premiers travaux d’irrigation sur le piémont nord, on
déplace de nombreuses familles. SAMURSKIJ (1946) juge
ces déplacements inévitables étant donné le surpeuplement
existant et le peu de terres arables en montagne qui
obligeaient de nombreux montagnards à de longs déplacements
saisonniers vers les villages du piémont. Il parle pour le
Dagestan de 10 000 familles à installer dans 20 bourgs
nouveaux le long du canal « Révolution d’Octobre » alors en
construction. THOREZ (1978) cite le même phénomène
pour 30,000 Ossètes, 12 000 familles tchétchènes et 22
villages karatchaï. Une deuxième grande vague de migration
à caractère économique et – en principe – volontaire a lieu
dans toute la chaîne au cours des années 1950. En réalité, on
a de nombreux témoignages sur le caractère contraint de ces
migrations dans de nombreux cas. Pour être sûrs que les
montagnards ne reviendraient pas, les dirigeants de l’époque
appliquaient de manière stricte les normes réglementant le
cheptel privé et le lopin – ce qui aboutissait à l’asphyxie des
exploitations familiales – voire même détruisaient les toits
des maisons (Zarja Vostoka, 11/9, 12 et 16/10 1982). C’est
alors par exemple que la quasi totalité des familles du plus
haut village caucasien (Kourouch, 2. 400 m., à la frontière
Dagestan-Azerbaïdjan), 500 des 530 foyers décident de
fonder un village baptisé « nouveau Kourouch » dans les
steppes de Kizliar, district de Hasaviourt à quelques 400 km
de leur aoul. Mais une cinquantaine de familles sont revenues
et la population, tombée à 175 habitants en 1959 est
remontée à 445 en 1970 (THOREZ 1978).
Ces échecs furent fréquents et d’une façon générale,
l’inertie face aux incitations à migrer augmente d’autant plus
que la population diminuant, la surcharge sur les terres
arables s’abaisse. Cette inertie a des causes multiples.
22Certaines sont classiques. L’attachement des éleveurs à leurs
terres est grand et. les réticences sont renforcées du fait que
la migration signifie souvent, même en milieu rural, un
changement total d’activités. Les plaines du piémont sont en effet
vouées aux céréales, au coton ou à la vigne et la reconversion
est difficile. Par ailleurs, on trouve des phénomènes
spécifiquement caucasiens. Hormis quelques régions (Géorgie par
exemple), il est fréquent que les plaines soient occupées par
des nationalités différentes, parfois séculairement hostiles. Le
changement d’activité se double alors d’une rupture
ethnique.
Les échecs peuvent être aussi dus à la mauvaise
préparaertion des programmes d’installation. En 1969, V. Ahundov, 1
secrétaire du P. C. Azerbaïdjanais présente un ambitieux plan
5de restructuration de l’habitat rural . Les petits villages dit-il
« sont un facteur négatif pour l’organisation du travail des
kolkhoz et des sovkhoz et pour l’amélioration des services ».
Mais il constate que beaucoup de familles refusent de les
quitter car les nouveaux villages qu’on leur propose n’ont pas
encore d’école, de services, les maisons y sont toutes bâties
sur le même plan, sans tenir compte des traditions. On
précise les normes nouvelles qui doivent définir les villages
respectifs et ceux qui n’ont pas d’avenir. En Azerbaïdjan,
tous les villages de moins de 500 habitants (c’est à dire 2500
points de peuplement sur 4360, regroupant alors 600 000
habitants !) sont censés disparaître. En montagne, les villages
d’avenir devront avoir au moins 500 habitants, 800 sur le
piémont. Les constructions neuves dans les villages
6condamnés sont en principe interdites . Ce projet
volontariste ne sera pas exécuté (et le premier secrétaire remplacé).
Comme dans les « terres non noires » les réalités imposeront
plus de mesure. Mais en 1979, un dirigeant du district
d’Ismajly (versant sud Azerbaïdjanais) se plaint que les
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