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Chants pour l'au-delà des mers

De
527 pages
Des îles bretonnes à l'Indonésie, au Vietnam et aux archipels du Pacifique, en passant par le Maghreb, le Machreq, l'Afrique Noire et les Comores, ces mélanges en l'honneur du professeur Jean Martin constituent autant de pierres pour la construction d'une histoire des mondes d'outre-mer, des mondes de l'islam, de la colonisation et des mouvements nationalistes.
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Préface
J’ai travaillé trop longtemps avec Jean Martin pour ne pas m’associer à l’initiative de ses principaux disciples. C’est à Yaoundé que j’avais véritablement appris à le connaître et tout autant à l’apprécier. L’ancienne Sorbonne vivait alors ses dernières années. Malgré la pléthore de ses effectifs, il lui fallait assurer la validité des diplômes dans les universités africaines qui se réclamaient de son patronage. C’est ainsi qu’il me fut donné de visiter la plupart des capitales francophones, de Dakar à Libreville, de venir et de revenir au Cameroun. Par la qualité de son enseignement, l’efficacité de ses conseils, Jean Martin avait su se faire apprécier des étudiants. Déjà à Yaoundé, la licence n’était parfois qu’une première étape, car certains n’hésitaient pas à se lancer dans la préparation d’une thèse. Par ailleurs, il entretenait les meilleures relations avec ses collègues, parfois très pittoresques, et son départ de Yaoundé n’alla pas sans laisser bien des regrets. Maître-assistant à la Sorbonne, après sept ans au Cameroun, Jean Martin allait retrouver la foule des étudiants parisiens, avec des tâches d’encadrement certainement moins exaltantes qu’il lui fallait concilier avec la préparation d’une thèse d’Etat sous la direction du Professeur Henri Brunschwig. Il ne s’agissait pas du Cameroun ni de ses marges, mais des Comores, un archipel dont l’histoire tourmentée avait retenu son intérêt pour les aventures maritimes. Il devait y travailler plus de douze ans avec les difficultés que l’on devine. La récompense fut en 1982 une soutenance particulièrement brillante qu’il nous revint de présider. Le manuscrit n’allait pas tarder à trouver un éditeur et cette histoire des Comores « Quatre îles entre pirates et planteurs », aussitôt reconnue comme un ouvrage de référence, pouvait témoigner des éloges qui lui avaient été décernés lors de la soutenance, une érudition impeccable, alliée à la perfection de la forme. Démêler l’origine des crises et de toutes les intrigues qui s’entrecroisaient dans une histoire fort agitée n’était pas une mince entreprise. A travers l’archipel, Jean Martin conduit ses lecteurs à la rencontre d’un petit monde, souvent étrange, où se détachent des personnages pittoresques comme Joseph Lambert et Djoumbé Fatima, dont il brosse de savoureux portraits. L’université de Lille III, qui s’ouvrait aux études africaines, allait bientôt l’accueillir. En dépit des problèmes matériels, car il s’agissait d’un nouveau domaine de recherche, il ne tardait pas à s’imposer dans une institution traditionnellement orientée vers l’histoire de la région. Avec ses étudiants, comme avec ses collègues, il eut tôt fait de nouer les meilleures relations. Il habitait Versailles mais on le savait

constamment disponible. Ce n’était pas seulement pour préciser les modalités d’une recherche, l’exploitation des sources, la présentation d’un texte ou d’une bibliographie. Il attachait beaucoup de prix à la correction, comme à l’élégance du style. Lorsqu’un étudiant lui soumettait une ébauche, il en reprenait bien des passages dans l’espoir, souvent déçu, qu’ils serviraient de modèle à tout un chapitre. Autant que la courtoisie de son accueil, c’est sans doute ce qui explique sa popularité dans les communautés d’étudiants africains, le nombre de thèses qu’il lui revenait de diriger, sur le Maghreb comme sur l’Afrique Noire, du Sénégal au Gabon sans négliger l’Asie du sud-est et l’Océanie. Grâce à ses étudiants, autant qu’à ses travaux, le nom de Jean Martin restera attaché à bien des aspects de la recherche historique sur le continent africain. Quant à ses « Quatre îles », on peut gager qu’elles serviront bien souvent de modèle pour la façon de dominer un sujet difficile tout en guidant le lecteur dans le maquis des intrigues et des rivalités locales, de Mayotte à la Grande Comore.

Jean Ganiage
Professeur à la Sorbonne

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Prologue
Jean Martin, sa modestie dut-elle en souffrir, prend place parmi les grands historiens de Napoléon. Non seulement par ce qu’il fut l’un de mes maîtres de conférences à la Sorbonne, voué de ce fait à analyser les articles du Code Civil, et à raconter la bataille d’Austerlitz devant des auditoires estudiantins fascinés, mais par ce qu’il a, à travers sa thèse et de nombreux travaux, évoqué fréquemment le Premier Empire. L’histoire coloniale de cette époque a hésité, de Saintoyant à Bénot, entre regrets et condamnation, troublée par la personnalité de Napoléon. Assurant toute la partie consacrée à l’Outre-mer dans mon Dictionnaire Napoléon, en 1987, Jean Martin a proposé sur la Martinique, la Guadeloupe, les Mascareignes et sur l’ensemble des colonies du temps, des synthèses équilibrées et objectives. La politique coloniale sous le Consulat et l’Empire peut-elle se comprendre sans évoquer une marine déficiente, quand elle n’avait pas été coulée à Trafalgar ? Que faire avec une armée mal préparée à ce type d’expédition : on débarque en Egypte au mois de juillet, avec des équipements qui avaient servi pour le passage des Alpes… Surtout à l’article : « Esclavage », Jean Martin absout Bonaparte du « crime » de son rétablissement. En 1802, le Premier Consul a eu la main forcée par le Sénat .Si les pratiques esclavagistes avaient été abolies à Saint-Domingue et à la Guadeloupe, il n’en avait pas été de même en Martinique, tombée aux mains des Anglais. Que faire lors de la restitution de cette dernière par le traité d’Amiens ? Le Sénat fit remarquer, et il en avait le droit comme gardien de la Constitution, qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul statut pour les colonies ; ce fut l’esclavage, quand Bonaparte, en bon disciple de l’abbé Raynal, eût souhaité, au pire, le travail obligatoire. Les historiens de l’Empire seront reconnaissants à Jean Martin de ce type de mise au point, toujours étayée sur de solides recherches. Napoléon l’aurait anobli...

Jean Tulard
Membre de l’Institut, Professeur émérite à la Sorbonne

Les mondes musulmans

Mohamed Bouzekri
Docteur en Histoire Université de Lille III

L’aube du mouvement national tunisien ou L’ascension de Bourguiba
Résumé A la suite de l’intervention française et du traité du Bardo, (ou Kasr Saïd, 12 mai 1881), l’Etat tunisien perdit son indépendance, et deux ans plus tard, par la convention de la Marsa, le protectorat français fut organisé et doté de ses structures. Les autorités françaises se substituèrent aux autorités tunisiennes dans la gestion de la vie politique et administrative, ainsi que dans les autres domaines importants. Le Bey perdit tous ses pouvoirs au profit de la France, puissance protectrice. Face à l’instauration du protectorat, la réaction à la présence étrangère se manifesta par une révolte armée de quelques régions rurales et de tribus nomades. L’échec de cette résistance armée ouvrit l’espace, quelques armées plus tard, à un autre type de résistance. Né de l’héritage réformiste de la période précoloniale, s’inspirant des idées de Khayreddine transmises par quelques intellectuels de la fin du XIXème siècle, le mouvement « Jeunes Tunisiens » s’érigea en porte-parole de la population tunisienne. Leur action consista, au départ, à revendiquer l’amélioration de l’état social de leurs compatriotes et à réclamer aux autorités du protectorat des réformes pour une meilleure vie dans la cité. L’aspect revendicatif de ce mouvement finit par engendrer un courant nationaliste qui se manifeste lors des émeutes du Jellaz (1911), du boycott des tramways (1912). Privé de ses chefs exilés par les autorités du protectorat, le mouvement « Jeunes Tunisiens » ne disparut pas pour autant. Au lendemain de la Grande Guerre, une autre génération de Tunisiens s’organisa autour du Cheïkh parti le constituer pour Thaâlbi, Abdelaziz « Eddoustour ». Héritier direct du mouvement « jeunes tunisiens » et composé de dirigeants appartenant à des

familles tunisoises conservatrices, le Destour affronta le régime colonial à maintes occasions. Et, à partir de novembre 1925, le parti, affaibli, renoncera à l’action politique directe et se réfugiera dans la clandestinité en attendant des jours meilleurs. Mais ce projet ne pouvait plus correspondre aux exigences d’une génération nouvelle d’universitaires pressée d’accéder à la direction du mouvement et qu’on appellera « le groupe de l’action tunisienne ». Ce même groupe lança un appel pour un changement dans les méthodes désuètes du parti Destour. Désormais le parti se divise en deux tendances contradictoires et leur cohabitation ne dura pas longtemps. Constatant l’échec de la méthode suivie par leurs aînés, les jeunes de l’action tunisienne affrontèrent le système colonial par des moyens plus efficaces (presse, contact avec la population, réunions publiques),et ils finirent par organiser le congrès de Ksar Hellal (1934) qui vit la naissance du Néo-destour et le début de l’ascension de Habib Bourguiba, qui allait dès lors prendre la relève. Le mouvement national tunisien prit naissance avec les sadikiens du groupe « AI-Hâdhira ». Ce groupe rallia à lui par ses activités politico-culturelles les plus réformistes des éléments, de formation zeïtounienne ou ayant fait des études dans les écoles modernes ou dans les universités françaises. Il s’organisa et se développa en créant le mouvement « Jeunes Tunisiens ». Ces « Jeunes Tunisiens » éprouvèrent la nécessité de mettre fin à une domination étrangère qui s’imposait sur leur terre et confisquait toutes leurs libertés. Ils fondèrent un organe de presse Le Tunisien , à travers lequel ils formulèrent leurs premières revendications sociales économiques et politiques. Quelques années plus tard, au cours de l’affrontement de la bataille du Jellaz en 1911 et du boycottage des tramways en 1912, les « Jeunes Tunisiens » se transformèrent en militants revendicateurs et découvrirent l’action par les mouvements de rue. Pour étouffer ce mouvement, le résident général décida d’exiler ses principaux dirigeants, en France. Ainsi, et du même coup, il le priva de son chef le plus prestigieux, Ali Bach Hamba, qui ne devait jamais plus revoir la Tunisie. Après la Première Guerre mondiale, certains intellectuels appartenant à la bourgeoisie « Beldi »1 et militants « Jeunes Tunisiens » se regroupèrent et formèrent le parti tunisien, qui fit bientôt place au parti libéral constitutionnel ou Destour. Ce parti prit une position radicale. Ses revendications pour la majorité, furent constamment 14

repoussées, soit par la Métropole, soit par les autorités françaises à Tunis. Par ailleurs, la formation des étudiants tunisiens dans les universités françaises se développa régulièrement. Paris fut pour eux une étape importante pour compléter une expérience intellectuelle et politique entamée au Collège Sadiki, au collège Alaoui ou au lycée Carnot. C’était dans Paris que ces futurs cadres de la Tunisie apprenaient à raisonner au nom des idéaux de la révolution de 1789 en termes de « nation » « souveraineté », « justice », « démocratie », « dignité humaine »2 . Certains d’entre eux s’affiliaient à quelques organisations politiques de gauche et s’initiaient ainsi à la vie et à l’action au sein des partis Outre Mahmoud El Materi, Habib Bourguiba, Ali Bouhajeb, Ahmed Ben Miled, Tahar Sfar, Habib Jaouahdou, Hédi Nouira, Ali Belhaouène, Salah Ben Youssef, Slaheddine Bouchoucha, Mongi Slim, Slimène Ben Slimène et d’autres après eux rentreront en Tunisie et viendront renforcer et régénérer l’action nationaliste par une nouvelle conception du militantisme politique. De ce fait, c’est une nouvelle génération qui entrait dans la vie active et dans la vie politique, après avoir achevé des études supérieures en France 3. Cette génération fera l’événement et vivra de près les péripéties qui marquèront à jamais le mouvement national tels que l’apparition d’une presse nationaliste, le congrès eucharistique, le cinquantenaire du protectorat, l’inhumation des musulmans français, la scission au sein du Destour, le Congrès de Ksar-Hellal ou la naissance du Néo-Destour. 1. La presse nationaliste L’année 1930 marqua l’apogée de l’œuvre coloniale en Tunisie. Pour contrecarrer l’action coloniale, la nouvelle génération de militants adopta une attitude vigoureuse qu’elle exprima à travers une presse responsable. Cette presse joua un rôle important dans l’émergence d’une conscience nationale et la défense de la personnalité tunisienne. Pendant cinq ans, de 1929 à 1934, la presse fut la première forme d’action politique à travers l’Etendard Tunisien, La Voix du Tunisien, puis l’Action Tunisienne. L’Etendard Tunisien, hebdomadaire d’expression française géré par Georges Maurin, un Français aux idées libérales4 , ne s’engagea pas véritablement dans une voie nationaliste. Sa vie sera de courte durée, lancé par son propriétaire Chadli Khaïrallah, le 4 janvier 1929, il cessa de paraître le 10 février 1930 à la suite du départ de son gérant français. Un autre journal vit le jour le 26 mars 1930. C’est un hebdomadaire, fondé par Chadli Khaïrallah : La Voix du Tunisien 5 Khaïrallah demanda à plusieurs personnes de la nouvelle génération de collaborer à son hebdomadaire qui prit peu à peu un ton de plus en plus radical à 15

cause de la conjoncture. Le 13 février 1931, en prévision de la commémoration du cinquantenaire du protectorat, une réunion de sympathisants extrémistes et modérés dont plusieurs appartenant au parti destour fut organisée à Tunis. L’objet de la réunion portait sur la transformation du journal en quotidien pour mieux affronter l’arrogance des prépondérants et la politique des autorités coloniales envers la population tunisienne. Un conseil d’administration fut élu : il se composait de Chadli Khaïrallah, Salah Farhat, Tahar Sfar, M’hamed Bourguiba et le Docteur Mahmoud El Materi comme administrateur6 . Un comité de rédaction représentant en partie la tendance radicale du Destour fut désigné, il comprenait Chadli Khaïrallah, le Dr El Materi, Chadli Damergi, Tahar Sfar, Mohamed Badra et les deux frères M’hamed et Habib Bourguiba. Devenu quotidien, La Voix du Tunisien paraissait le 16 février 1931 ; « Ce fut comme une petite bombe qui réveillait les Tunisiens de leur torpeur et troublait les Français (colonialistes) dans leur quiétude »7 . Le journal, par la variété de ses articles, qui touchaient de près la vie des Tunisiens, s’avéra être un défenseur de l’identité et de la souveraineté tunisiennes face à la colonisation. M’hamed Bourguiba résumant explicitement le programme de l’action du journal, dit : « Le programme comporte plusieurs points dont la lutte contre le régime des décrets, la mauvaise gestion financière, l’usure, le maraboutisme, l’alcoolisme, le relèvement de l’agriculture et de l’industrie, la suppression des privilèges des Européens, la défense des libertés de presse, de réunion et d’association, l’accès des Tunisiens à tous les postes administratifs »8 . Cependant, l’aile radicale formée de la jeune génération ne collabora que peu de temps avec Chadli Khaïrallah et finit par fonder son propre journal, L’Action Tunisienne, le 1er novembre 1932. Et, pour traduire sa propre ligne, le parti destour fonde, de son côté La Voix du Peuple au mois de mars 1933. Ainsi au cours de l’année 1933, trois quotidiens tunisiens d’expression française s’exprimaient différemment au nom du destour. Ils contribuaient à la lutte contre la présence étrangère et, désormais ils marquaient le nouvel élan de l’action nationaliste en Tunisie. Ainsi, l’impact de la presse fit son effet et incita les masses populaires à se lancer dans l’action, à l’occasion du congrès eucharistique de Carthage et surtout de l’inhumation dans les cimetières musulmans de Tunisiens ayant opté pour la nationalité française. 2. Le congrès eucharistique Le congrès eucharistique de Carthage fut organisé au mois de mai 1930. Il coïncida presque avec la célébration du centenaire de la conquête de l’Algérie.

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Ce congrès, manifestation publique et triomphaliste des catholiques en terre d’Islam, apparut aux yeux de la population musulmane comme une offense, une provocation et une menace pour sa religion. La presse nationaliste incite vigoureusement la population tunisienne à se mobiliser contre « cette croisade qui commence ». Le peuple de Tunisie réagit par des manifestations sanglantes. Les nationalistes ne se limitent plus à contester la tenue du congrès eucharistique, mais ils poussent leur action et invitent les musulmans de la Régence à s’unir et à se grouper en s’attachant fermement à leur religion, à leur foi et à leurs traditions nationales 9. Ils profitent de ce congrès catholique pour dénoncer d’autres aspects d’une politique coloniale qui se caractérise par la discrimination, l’exploitation d’une nation et l’absence de libertés. La campagne de presse s’accentue, l’hostilité de la population devient plus violente, conséquence de l’arrestation de plusieurs jeunes militants à la suite de grèves et des manifestations. Le parti destourien multiplia ses réunions et le mouvement prit une forme plus stricte. C’est l’irruption des masses populaires dans la rue. Habib Bourguiba relate le congrès eucharistique en ces termes:
« C’est bien en 1930 que fut tenu en Tunisie le congrès eucharistique en l’honneur du centenaire de la conquête de l’Algérie. Ce fut une véritable catastrophe pour le pays. Les rues de Tunis furent envahies par des ecclésiastiques accourus de tous les coins du monde. Parmi les membres du comité supérieur de patronage présidé par le Pape, on comptait en Tunisie, le Bey, les Ministres, les Ulémas, le Cheikh El Islam, le Bach Mufti,... il était impossible de sortir, tant toutes les rues étaient pleines d’ecclésiastiques, d’enfants portant des habits rappelant ceux de la huitième croisade, conduite par Saint-Louis et qui s’arrêta sur les rivages de Carthage où le roi de France mourut de choléra. Ces jeunes étaient vêtus de costumes blancs du Moyen-Age ornés de la croix. On faisait revivre 1270 dans une neuvième croisade qui cette fois n’opposait plus Al Montacer Billah à Saint-Louis, mais pénétrait triomphante sur la terre tunisienne »10 .

Ressentie comme une provocation, cette affaire du congrès eucharistique révéla l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes militants qui devaient par la suite jouer un rôle important dans la direction et la radicalisation du mouvement national tunisien11. 3. Le Cinquantenaire du protectorat Aussitôt la fin de la tenue du congrès eucharistique, « on fit courir le bruit que, l’année suivante, serait célébré le Cinquantenaire du protectorat français en Tunisie »12 . La célébration du Cinquantenaire est à son tour ressentie comme une profonde humiliation par la population tunisienne. Alors que la famine règne dans le pays, les autorités du protectorat poussent le cynisme jusqu’au prélèvement d’une somme de 300 millions sur le budget de 17

la Régence pour organiser les festivités du Cinquantenaire et accueillir le président Doumergue en visite officielle dans le pays13. Le parti destour multiplie ses réunions et appelle toutes les cellules du parti au boycottage des festivités, il y est toutefois indiqué qu’il convient de réserver au président Gaston Doumergue, hôte de la Tunisie, « un accueil cordial sans rien de plus »14 . En plus, le destour envisage d’appeler à la grève tous les commerçants pour marquer la journée du 12 mai, anniversaire de la signature du traité de Ksar Saïd et la perte de l’indépendance du pays 15. De son côté, la presse tunisienne commence au 5 septembre sa campagne contre la commémoration du Cinquantenaire. Dans un article, paru dans Es-Sawâb le 5 septembre 1930, intitulé « Après cinquante ans de Protectorat », le directeur du journal, Mohamed Jaïbi, considère que « la célébration du Cinquantenaire, qui constitue une manifestation de suprématie sur le peuple tunisien, est indésirable… Elle se justifie d’autant moins que la France ne peut estimer, cinquante ans après l’établissement de son Protectorat en Tunisie, avoir accompli son devoir vis-à-vis du peuple tunisien qui reste encore privé des droits politiques, de toutes les libertés, de l’égalité et qui, dans son propre pays est considéré comme étranger »16 . De son côté, Chams-Eddine Lajimi ridiculise les thèses coloniales :
« L’action civilisatrice de la France en Tunisie que ne justifie, ni l’assistance et l’hygiène publiques qui laissent énormément à désirer, ni la tuberculose, la syphilis et la malaria qui continuent à faire des ravages dans la population autochtone, ni la situation du fellah qui est privé de la majeure partie de ses terres au profit des colons, ni la privation des Tunisiens des droits politiques qui sont exclusivement réservés aux Français »17 .

Salah Farhat écrit dans son article « A propos du Cinquantenaire » en date du 10 avril 1931 : « Soutenir que le problème de la colonisation est dominé par l’idée désintéressée d’aller porter la civilisation, relève de la pure hypocrisie »18 . Dans une brochure publiée au mois de mai 1931 et intitulée Cinquante ans de prépondérance française en Tunisie le Docteur Ahmed Ben Miled conclut que, contrairement à la propagande officielle, la politique du protectorat est la négation même de toute mission civilisatrice 19 . La campagne devient de plus en plus violente par la lettre anonyme adressée au bey Ahmed, au résident général, au président de la République et au ministère des affaires étrangères où l’on découvre une menace de mort… « Nous vous écrivons ces quelques mots avec notre sang mélangé pour vous avertir que nous avons juré de tuer toute personne qui acceptera l’organisation du Cinquantenaire que la France veut entreprendre dans notre pays musulman ou s’y associera »20 . 18

Des menaces de prison et d’exil sont adressées aux collaborateurs du journal La Voix du Tunisien. Son équipe de rédaction est accusée, à cette occasion, « d’excitations à la haine entre les races ». Nullement intimidé, Mahmoud El Materi, « Homme de courage, voie de la droiture et voix de la modestie »21 réagit aux décisions du résident général Manceron :
« Croit-on nous intimider par ces poursuites ? Pense t-on nous décourager par les condamnations et faire sombrer notre journal sous les amendes ? On fait erreur : nous ne sommes pas de ceux qui s’abandonnent au découragement ou cèdent devant les intimidations… Tant qu’il nous restera une plume pour écrire et une voix pour crier, nous nous en servirons pour dénoncer les scandales, flétrir l’injustice et combattre l’iniquité. Pour ce qui me concerne, je ne demande aucune indulgence, je n’accepterais aucun sursis. Que la main qui me frappe soit lourde, tel est le vœu que je fais. Car, une cause qui n’engendre pas ses martyrs est perdue d’avance et la cause de notre pays est celle que l’on doit gagner »22 .

Par ailleurs, les manifestations populaires permirent aux jeunes nationalistes dont le futur « Zaïm », Habib Bourguiba, de découvrir le bain de foule. Ils en retinrent la plus grande leçon de leur vie de militants et de futurs responsables : le soutien des masses populaires est la base de la réussite de toute action politique. Cette arme populaire apparut de nouveau lors des manifestations que soulève l’inhumation de musulmans tunisiens naturalisés français dans plusieurs régions de la Régence. Ainsi donc, avec les manifestations répétées à travers toute la Régence, le peuple de Tunisie exprime sa colère et son mécontentement à propos de tout ce qui touche à son identité tunisienne et dont il commence à prendre conscience. Le destour gagne en audience et sort de sa torpeur. Les responsables du parti décident d’organiser un congrès au cours duquel ils intègrent une équipe d’une génération nouvelle qui a fait ses preuves et ils adoptent une nouvelle charte. L’adoption de cette nouvelle charte révèle que le congrès « s’était prononcé avec force pour la souveraineté tunisienne et le régime parlementaire », ainsi que pour « un changement dans la direction et les méthodes du destour »23 . Les congressistes décident de reconduire la commission exécutive et de lui adjoindre le groupe de L’Action Tunisienne qui – en apparence – finit par acquérir une solide position. Peu de temps après le congrès, la mésentente ne tarde pas à survenir entre les deux groupes et leurs divergences se manifestent à la première occasion d’un mouvement de masses populaires. Cette mésentente aboutit à la dissidence de la part du groupe de l’Action Tunisienne et par la suite à la naissance du Néo-Destour. 19

4. La naissance du Néo - Destour 4.1. L’incident de Monastir Le 8 août 1933, la population de Monastir manifeste et s’oppose à l’inhumation de force, dans le cimetière musulman de la ville, d’un jeune enfant fils d’un Tunisien naturalisé. Le contrôle civil, après consultation du Caïd, fait appel à la troupe. Des heurts sanglants se produisent faisant un mort-Chaâbane Ben Salah El Bhouri-outre les blessés et une cinquantaine d’arrestations. Pour exprimer la colère et le mécontentement de la population, une délégation de 60 notables monastiriens se présentent au cabinet de l’avocat Habib Bourguiba à Tunis et sollicite son intervention, suite aux violences dont leur ville a été le théâtre. Ainsi et sans consulter le destour, Habib Bourguiba décidait, le 4 septembre 1933, de conduire cette délégation pour protester auprès du bey Ahmed, qui résidait à la Marsa. Le lendemain de cette visite, le comité exécutif se réunit pour examiner le comportement de Bourguiba et lui inflige un blâme, pour avoir conduit une délégation chez le Bey sans tout d’abord en référer, au parti. Nullement touché par la décision du comité exécutif, Habib Bourguiba démissionne de la direction du parti destourien et retrouve sa liberté d’agir24. Ses amis politiques de l’Action Tunisienne ne vont pas tarder à le rejoindre. 4.2. L’entrevue avec Marcel Peyrouton Depuis la fin du mois de mai 1933, le résident général Manceron avait dissous le parti et suspendu les journaux nationalistes. Le 29 juillet 1933, la Métropole, jugeant que Manceron manque de fermeté dans sa mission, le remplace par Marcel Peyrouton. Ce dernier, pourtant homme de poigne, conscient de la gravité de la situation, inaugure sa mission par un comportement libéral en tolérant l’activité des nationalistes. Mis au courant, par ses services, des dissensions qui règnent dans le parti destourien, Peyrouton prend des mesures d’apaisement et, au cours d’une entrevue, promet aux destouriens des réformes importantes 25. Apaisés par les promesses du résident général, les destouriens présents, Ahmed Essafi, Salah Farhat, Ali Bouhajeb, Chadli Khalladi, Mohieddine El Klibi, Moncef El Mestiri et Bahri Guiga firent serment de ne pas divulguer le contenu de l’entretien avec le résident général. N’ayant pas prêté serment, Bahri Guiga informa Habib Bourguiba de cette entrevue. « Bahri Guiga qui, lui, n’a pas prêté serment était venu tout me raconter. C’était la première fois de sa vie qu’il jouait le bon cheval »26 . La nouvelle fait le tour de la ville, les prépondérants sont en colère et Peyrouton est furieux. Le comité exécutif du parti décide la radiation du destour de Bahri Guiga, à compter du 17 novembre 1933. 20

Mahmoud El Materi, Tahar Sfar et M’hamed Bourguiba prennent vainement sa défense. Mais voyant que la décision du comité est sans recours, ils démissionnent tous, en signe de solidarité. Avec ces démissions, la rupture entre les anciens et les nouveaux dirigeants du parti destourien est irrémédiablement consommée27 . Certes, le groupe rebelle entreprend des tournées de propagande et d’explication auprès des militants surtout dans le Sahel et dans le Cap Bon. Ce fut une période d’intense activité qui allait peu à peu déboucher sur la tenue du congrès de Ksar Hellal. 4.3. Le Congrès de Ksar Hellal ou la naissance du Néo Destour Les jeunes dissidents entreprennent sans plus tarder une campagne d’explication de leur position auprès des militants en organisant des réunions dans les différents quartiers de Tunis. Pour s’assurer un appui solide de la base, Habib Bourguiba décide de mener une campagne d’explication dans le sahel tunisien, une région qu’il connaît bien et où le destour est bien implanté. Quand il se présente le 3 janvier 1934, en compagnie de Tahar Sfar, à Ksar Hellal, les militants refusent de l’écouter : « J’ai tenté vainement de raisonner les militants pour les inciter à m’écouter, sans aucun engagement de leur part. Je me heurtais toujours à un refus systématique »28 . Néanmoins, il réussit à convaincre certains membres de la cellule de Ksar Hellal et une réunion se tint le soir même avec les militants. Bourguiba et ses amis continuent leur campagne d’explication et parviennent ainsi à rallier à leur cause plusieurs cellules destouriennes dans plusieurs régions de la Régence. Quelque temps plus tard, et afin de préserver l’unité de l’action nationale, deux militants du Cap Bon, Mohamed Ben Tahar El Khémir de Korba et Bechir Ben Fadhel de Menzel Temine, suggèrent à Bourguiba de réunir un congrès pour connaître l’opinion de la majorité des militants sur le conflit. C’est alors que le groupe de l’Action Tunisienne forme un comité provisoire et décide la tenue d’un congrès extraordinaire du parti destourien pour le 2 mars 1934 à Ksar Hellal. Le comité adresse à toutes les cellules destouriennes et aux membres de la commission exécutive du parti, une convocation à une réunion qui décide ce qui suit : « Comme suite à la requête de la plupart des cellules du Parti qui se sont prononcées en faveur de la réunion d’un congrès extraordinaire, en vue de régler le différent surgi au sein de la Commission Exécutive à propos de l’application du programme politique décidé lors du dernier Congrès, des procédés de travail et de l’adoption d’un règlement intérieur garantissant la préservation du Parti et le succès de la cause tunisienne, le comité provisoire a décidé de vous inviter à ce congrès extraordinaire qui se tiendra à Ksar Hellal le vendredi 2 mars 1934 à 9 heures. Vous voudrez bien désigner à cet effet un délégué et lui remettre un mandat signé par le bureau de votre cellule et qu’il devra présenter à toute réquisition »29 . 21

Ayant appris la nouvelle de l’organisation du Congrès par les jeunes éléments dissidents du parti, les vieux responsables du destour interdisent à l’ensemble des militants de la Régence tout contact avec Bourguiba et ses amis. Et, pour mieux frapper l’imagination populaire, ils invoquèrent et propagèrent, dans le but d’en détourner les masses, le verset coranique suivant : « Si un pervers vient à vous, porteur d’une information, soyez perspicaces de peur à porter – par ignorance – atteinte à des gens et de vous trouver à regretter votre geste »30 . S’inspirant de la même tactique, Habib Bourguiba réplique par un autre verset : « Œuvrez : Dieu verra votre œuvre ainsi que son Messager et les croyants »31 . Au matin du 2 mars 1934 (17 dhu al-Kada de l’an 1352 de l’Hégire), 49 délégués acquis à la cause du groupe de « l’Action Tunisienne » se réunissaient à Ksar Hellal dans la maison du notable Ahmed Ayed. Ce congrès ne devait durer qu’une demi-journée, mais celle-ci vit la fondation du Néo-Destour, en même temps qu’elle balise le point de départ de l’ascension d’Habib Bourguiba.

Notes
1

Le Beldi est un état de citadin acquis par la naissance et l’ancienneté. Pour les Tunisois, cet état se concrétise par la possession d’une habitation à l’intérieur de la cité, d’une olivette dans les environs et d’un coin de cimetière aux portes de la ville (M.H. Cherif, Mémoires d’un Beldi, Cérès Production). Tunis, 1990, p. 19.

2 « Les nationalistes tunisiens au seuil des années trente » (Salwa Zangar – Khaddar). 3ème séminaire sur l’histoire nationale (17, 18 et 19 mai 1985), Sidi Bou Saïd, Tunisie. 3 4

Sraieb (N.), Le collège Sadiki, op. cit., p. 291.

Debbab (Mohamed), Index des Revues et Journaux de la langue française, de 1907 à l’indépendance, Tunis, 1973, p. 25.

5 La Voix du Tunisien paraît du 26/03/1930 au 27/06/1950 (en hebdomadaire, puis en quotidien et enfin en hebdomadaire) Ibid, p. 27. 6

Materi (M.), Itinéraire d’un militant (1926 – 1942), Tunis, Cérès Productions, 1992, p. 41 (Préface de Azzedine Guellouze). Ibid, p. 42. La Voix du Tunisien du 17 février 1931, « Notre programme ». La Voix du Tunisien du 3 mai 1930. Bourguiba (Habid), Ma vie, mes idées…, op. cit., pp. 97-98. Mahjoubi (A.), Les origines…, op. cit., p. 478. Bourguiba (H.), Ma vie, mes idées…, op. cit., p. 98.

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13 14 15 16 17 18 19

Ibid, 28 avril 1930. Ibid, 27 décembre 1930.. Ibid, Tunis, 28 avril 1930. Ibid. « Note sur la presse indigène », 1930. « Cinquante ans après » (1881-1931), La Voix du Tunisien, 24 janvier 1931. « A propos du Cinquantenaire », La Voix du Tunisien, 10 avril 1931.

Hédi Zamène Alias Ahemed Ben Miled, Cinquante ans de prépondérance française en Tunisie, Paris, 1930.
20 A.G.T.S.N.C. C12 bis du Docteur de la Sûreté au Directeur Général de l’Intérieur, Tunis, 29 avril 1931. 21

Cité par Azzedine Guellouz dans sa préface au livre, Itinéraire d’un militant, M. El Maten, p. 11.
22 23

Julien (CA), l’Afrique du Nord…, op. cit. p. 79. Mahjoubi (A.), Les origines du mouvement…, op. cit. p. 504.

24

Correspondance de Habib Bourguiba à Ahmed Essafi, Secrétaire général de la Commission Exécutive du parti constitutionnel tunisien. In le néo – Destour face à la première épreuve 1934 – 1936. Publication du C.D.N. Tunis 1969 pp. 20-22.
25

Berque (J.), Le Maghreb entre les deux guerres, op. cit., p. 262. Bourguiba (H.), Ma vie, mes idées…, op. cit., p. 110. Mahjoubi (A.), Les origines du mouvement …, op. cit., p. 522. Bourguiba (H.), Ma vie, mes idées…, op. cit., pp. 110-111.

26 27 28 29

Les cellules du Parti au Congrès de Ksar Hellal du 2 mars 1934, traduction de l’arabe, in Le Néo-Destour face…, op. cit., p. 25.
30 Coran, chapitre XLIX (Le Sanctuaire, Al Houjourâti), verset no. 6. Traduction de Azzedine Guellouz. 31

Coran, chapitre IX (Le Repentir, Attawba), verset no. 105. Traduction de Azzedine Guellouz.

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Fayçal Chérif
Maître-assistant, Institut Supérieur d’Histoire du Mouvement National, Tunis.

Les trois premiers mois du règne de Moncef Bey d’après un document d’archives inédit1

Résumé Moncef Bey fait toujours l’objet de nombreuses recherches, sur ce qui est considéré aujourd’hui comme étant l’une des plus grandes bavures de l’époque coloniale en Tunisie : son élimination du pouvoir, son exil, puis son décès à Pau en 1948. Le seul Bey (Roi) de Tunisie qui bénéficia d’une indéniable popularité ainsi que d’un mouvement politique en sa faveur : le Moncéfisme. Quelle fut l’action politique de ce monarque au point de lui valoir une vaste popularité parmi les Tunisiens et une non moins grande hostilité de la part de l’autorité française? Ce travail tente de restituer les trois premiers mois du règne de Moncef Bey à travers un document d’archives inédit. Il s’agit de « disséquer » les grandes lignes de sa politique et d’en mesurer l’impact auprès des diverses composantes de la population de Tunisie.

Introduction Le 19 juin 1942, Ahmed Bey mourut et Moncef Bey lui succéda. Il était le fils aîné de Naceur Bey et avait joué un rôle important lors de l’abdication manquée de son père en 1922. Depuis cette époque, Moncef aurait certes eu l’occasion de fixer son choix, mais quoique par ses relations familiales et sociales il fût bien plus près du VieuxDestour, il évita soigneusement de marquer ses préférences personnelles. On dira alors que c’était un nationaliste tunisien. Mais on ajoutera qu’il avait l’ambition, au demeurant fort naturelle, non de s’associer au mouvement nationaliste, mais d’en prendre la tête pour la plus grande gloire de la dynastie husseinite. Il pouvait ainsi en 1942 assurer la relève d’un Néo-Destour décapité. Il n’est pas interdit de

penser que si les événements politiques avaient tourné autrement, des conflits d’influence fort graves auraient surgi, le moment venu, entre le Néo-Destour et lui. Mais son règne-le plus important et le plus riche en événements depuis 1881-dura moins d’un an, et l’histoire de Moncef bey se résume à l’histoire tragique d’un destin manqué. 2 Ce préambule sur la personnalité d’un monarque « éclairé », suscite toujours chez historiens et écrivains un réexamen de la période de son règne qui demeure toujours une source de controverses et ce, malgré sa brièveté : 19 juin 1942 - 13 mai 1943.3 De nombreux écrits lui ont été consacrés: il s’y mêle à la fois de la passion, du mépris ou simplement de l’indifférence. Mais aucun des autres beys de Tunis n’a fait l’objet d’autant de recherches et de questionnements. Une bibliographie pléthorique entoure ce monarque, tentant le plus souvent de retracer son itinéraire tumultueux et hors du commun. Il serait dès lors indispensable de tenir compte des nouvelles découvertes archivistiques et aussi, à la lumière de nouveaux témoignages, les croisements des sources aideront sûrement à traiter son règne avec plus de précision en ayant comme mot d’ordre la retenue et l’objectivité requises. C’est à ce titre que nous avons voulu apporter ce témoignage sur la personnalité énigmatique et toujours d’actualité de ce monarque, à travers des documents inédits concernant les trois premiers mois de son règne : juin 1942-septembre 1942. 1. L’image de la dynastie husseinite avant le règne de Moncef Bey Les beys de Tunisie étaient le plus souvent considérés comme des « rois fainéants », exécutants dociles des volontés du colonisateur. Leur règne n’était qu’une vitrine d’un luxe d’apparat scandaleux, soutenu par le Résident qui les cantonnait dans le rôle de figurants ; ils étaient incapables d’entreprendre une quelconque initiative politique. Aucun pouvoir réel ne leur avait été laissé. Le Résident général statuait dans presque tous les domaines et les monarques successifs étaient, par la force des choses, consentants et signataires de tout ce qui pouvait se légiférer en Métropole. La mort d’un bey et l’intronisation d’un autre étaient devenues dans la Tunisie une routine « protocolaire » qui ne pouvait aucunement marquer un changement réel de structure. Le document d’archives qui fait l’objet de cette présente analyse, reflète l’état d’esprit qui animait la population tunisienne au lendemain de la mort d’Ahmed Bey survenue le 19 juin 1942 :
« L’indifférence devient satisfaction parmi les éléments plus expansifs. Dans le peuple : On a détesté le soliveau incapable dont les seules préoccupations étaient la vie fastueuse, et les papotages de palais. Ignorant ses sujets, d’une avarice sordide, tenant aux bonnes relations avec la Nation protectrice…et trésorière, il bornait sa charité à la distribution de menue-monnaie lors de ses sorties officielles. A noter que les égards des Autorités françaises pour le Bey étaient

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considérés comme humiliants pour un pays suzerain. Dans l’élite : On a méprisé en lui l’illettré et le roitelet de bas étage, encourageant le favoritisme éhonté, les intrigues, les sollicitations. Dans la famille husseinite : Il n’a suscité que des haines. Il n’a cessé de manœuvrer pour établir une dynastie héréditaire contraire aux traditions de la dynastie Hussenite. La grande famille des Beys est enfin rassurée. »4

Il est d’ailleurs démontré à travers un deuxième témoignage d’archives, l’amertume d’Ahmed Bey au moment où Moncef Bey était devenu le seul successeur possible. Il faut dire que depuis l’investiture d’Ahmed Bey, trois héritiers présomptifs étaient décédés. Car, en règle générale, l’hériter présomptif doit être toujours le plus âgé de la famille beylicale, en vertu de la règle successorale. :
« Chacun lui prête le désir de voir le Bey lui céder bientôt la place et le souverain regarde avec un peu d’inquiétude et de méfiance le prince qui doit lui succéder. De notoriété publique, le Bey, âgé de plus de 80 ans, se faisait pour ainsi dire un point d’honneur de ‘’durer’’ et, ainsi, de mettre en échec l’ambition de l’héritier présomptif. Il tirait même vanité d’avoir vu disparaître, en 1939, le prince Mahmoud El Adel Bey et, en 1941, le prince Tahar Bey. Il regardait le prince Béchir Bey comme destiné à partir avant lui, d’après une légende qui se trouve justifiée par le récent événement. Mais ce décès a fait naître dans l’esprit du Bey un autre sentiment. La descendance mâle est à présent éteinte dans la branche de sa famille et c’est maintenant à un collatéral que passe la succession. Aussi le Bey est-il dans la peine et regrette-t-il, en quelque mesure, la mort subite ou presque de son neveu. Elle lui rappelle également que la vie est bien fragile, surtout à son âge, et, comme, il sait ne pas être aimé, il regarde l’avenir avec inquiétude 5 ».

C’est donc bien une dynastie sclérosée, honnie, et incapable d’élever la voix face aux autorités du protectorat, ce qui explique que la plupart des Tunisiens gardent cette image des « beys », marionnettes serviles. Au demeurant, le mouvement nationaliste prit alors l’initiative sur le plan politique, créant à son tour le vide autour de la dynastie husseinite. Mais dans cette période bien particulière de la guerre (été 1942) qui se déroulait en Europe et dont les contrecoups allaient peser de tous leurs poids sur l’Afrique du Nord, les membres actifs du Néo-Destour étaient emprisonnés depuis les évènements du 9 avril 1938 et la population musulmane n’avait depuis lors cessé de réclamer leur libération. C’est dans le contexte d’un climat répressif et d’une politique vichyssoise qui n’était guère de nature à remporter l’adhésion des esprits éclairés, que Moncef Bey prit le pouvoir. L’accession inattendue du nouveau monarque allait bouleverser cette donne quasi irréversible qui s’est instaurée depuis 1881, à savoir l’aliénation du pouvoir autochtone, exception toutefois à signaler du bref épisode de Naceur Bey en 1922, père de Moncef, qui à l’époque tînt tête au Résident général Lucien Saint. Le nouveau souverain, et ceci dès les premiers jours de son règne, donna des signes forts du bouleversement structurel qui allait désormais s’instaurer de facto à travers ses actes et paroles. 27

2. Reflet de la personnalité du nouveau monarque auprès des populations tunisiennes Moncef Bey comptait bien rompre avec les antiques habitudes de la Cour 6. Cette volonté affirmée était le fruit d’une longue réflexion sur la situation de la Tunisie : elle traduisait son désir de faire prévaloir une nouvelle conception du protectorat dans laquelle le souverain ne serait plus réduit au rôle protocolaire et honorifique dont ses prédécesseurs s’étaient contentés. Moncef Bey, qui n’avait que 62 ans, était relativement jeune pour cette haute fonction. Il avait fréquenté le collège Sadiki et le Lycée Carnot : il était resté en relations suivies avec plusieurs de ses anciens condisciples engagés dans la lutte politique dans les rangs de l’Archéo-Destour ou du Néo-Destour 7 . Pour couper court à toute dissension familiale dont la résidence n’aurait pas manqué de tirer profit, et pour affirmer l’unité de la famille husseinite, le Bey Moncef n’hésita pas à associer l’héritier présomptif, Sidi Lamine, aux manifestations officielles et même aux communiqués de presse. Il comptait ainsi couper court aux intrigues de la Résidence qui avait coutume d’utiliser les querelles de famille et de succession du trône. Une fois cette cohésion mise en évidence, il s’employa à donner des signes d’ouverture au peuple et aux militants des deux tendances du mouvement nationaliste. Encore que ses sympathies allassent à l’Archéo-Destour, il tint le fléau égal et ne chercha à avantager aucune des deux factions au détriment de l’autre : les représentants des deux partis furent admis à la Cour. Le nouveau Bey essayait sans doute de créer un équilibre entre le mouvement revendicateur et l’autorité résidentielle. Il tenta ainsi de modérer les impulsions des uns et des autres, il pouvait s’ériger ainsi véritablement en maître et en juge. 2.1. Un rapprochement avec le peuple Quel était le profil novateur de Moncef Bey ? En quoi sa personnalité, ses gestes et actions ont été accueillis par la population dès les premiers jours de son règne ? Sur ces questions le rapport établi le constat suivant :
« (Masse indigène) : Elle accueille avec chaleur le nouveau Bey de Tunis parce qu’elle apprécie : - Sa simplicité. Il est avenant. Il accueille sans morgue. Il n’aime ni le faste ni le protocole (son premier « acte » a été d’abolir le baisemain : « il veut être un Chef et non un maître d’esclaves », il se laisse approcher. - Son modernisme. Il s’intéresse aux mouvements de jeunesse, aux sports, au progrès (convocation, dès son avènement, de sociétés sportives et de jeunesse) L’enthousiasme est actuellement à son paroxysme, il cristallise autour du Bey tous les éléments pour une cause ou pour une autre, mais particulièrement les éléments nationalistes du Néo-Destour et du Vieux Destour ».

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Plusieurs dispositions adoptées par le souverain venaient confirmer sa détermination de donner une nouvelle image de la famille régnante.
« Moncef avait conservé intactes sa fougue, sa rudesse mêlée de bonhomie, sa volonté d’être sur le trône autre chose qu’un mannequin. En remerciant l’amiral Esteva qui venait de lui conférer l’intronisation, il exprima son attachement à la France d’un ton qui respirait la sincérité, mais on savait que Moncef aspirait à une certaine émancipation de la Tunisie et qu’il voulait en être le principal artisan 8 ».

Très marqué par son éducation religieuse, profondément attaché à la mémoire de ses ancêtres, Moncef Bey avait inauguré son règne par des visites aux marabouts. Au mois d’août il effectua sa première visite au marabout Sidi Bouyahia à Radès, et il comptait bien se rendre au Kef pour visiter la Kouba de Sidi Malaichi où, selon la tradition, repose son ancêtre Ali Torki. L’une des mesures les plus significatives fut sans doute la suppression du rituel du baise-main auquel était astreinte toute personne présentée au Bey. L’abolition de cette pratique désuète, voire humiliante, le faisait apparaître sous les traits d’un souverain novateur, non conformiste, démocrate et donnait une nouvelle image de la monarchie. « Il a su dire à tous ceux qui l‘approchent qu’il veut faire le bonheur de son peuple, qu’il veut lui donner la justice complète, et son nom d’El Moncef, veut dire précisément : le Juste9 ». La popularité du souverain allait sans cesse croissant et n’avait pas tardé à déborder sur le terrain politique. Les regards des Tunisiens étaient désormais braqués sur Moncef qui incarnait pour eux l’image d’un roi juste et fort. On lui prêtait les initiatives les plus hardies, la capacité d’apporter des solutions à tous les problèmes et de se faire le porteparole de l’opinion musulmane tunisienne. Les différentes composantes de la population tunisienne : fellahs, ouvriers, paysans, petits commerçants, essentiellement préoccupées du quotidien, espéraient que le Bey saurait obtenir de la France une répartition plus équitable des divers produits rationnés, tels l’huile, le savon et les tissus, voire la suppression complète des restrictions qui grevaient lourdement l’existence des plus humbles. L’exclusion et le limogeage de plusieurs personnages éminents tels le général Saadallah, cheikh de la Médina (Maire) de Tunis, du général Belkhodja, nommé Caïd de l’Aradh, muté ensuite au Kef en 1921, puis à Bizerte en 1925 pour être finalement chassé du Palais par Naceur Bey (père de Moncef) , étaient les premiers signes d’une révolution de palais. Ce Caïd avait pu par diverses manœuvres fourbes, obtenir le poste de conseiller auprès du Gouvernement. Cette résolution de purger le palais d’éléments déconsidérés aux yeux du peuple valut au nouveau Souverain l’adhésion des populations. « Cette exécution (du général Saadallah) allait, elle révéler à la classe moyenne, à l’artisan, au commerçant, au besogneux, la volonté du souverain de poursuivre les concussionnaires et les profiteurs de la misère générale, et marquer sa détermination de veiller tout autant au 29

bien-être et à la prospérité des petites gens, qu’à la dignité des hauts fonctionnaires ». L’objectif de Moncef n’était pas uniquement de gagner à sa manière de voir les hauts dignitaires et les nationalistes de toute tendance, il souhaitait bien au delà acquérir une vaste popularité dans toutes les couches de la société tunisienne. A cette fin, il commença par visiter les faubourgs et les banlieues de Tunis. Dans la première semaine de septembre, il avait visité la Goulette, la Manouba et l’Ariana. Sa visite à la Manouba, le 4 septembre 1942, fut particulièrement remarquée :
« M. Mustapha Behi remit au souverain, au nom du comité organisateur, un coffret incrusté d’argent, renfermant un exemplaire du Coran. Très ému, Moncef fit le serment solennel sur le Livre saint de servir la Tunisie avec un loyalisme constant 10 ». De tels gestes ne pouvaient manquer d’émouvoir la sensibilité de chaque Tunisien. Partout il s’était montré soucieux de ce style nouveau qu’il voulait imprimer à la monarchie tunisienne : « Il a choisi le jeudi pour recevoir personnellement quiconque lui en ferait la demande, même le malheureux mendiant. Il se promène dans les rues et les souks comme le plus simple des hommes. On dit qu’il aime par modestie, conduire lui-même son carrosse (sic)11 (...) S’il faut, sans doute faire la part de l’exagération qui, dans ce récit paraît procéder de certaines réminiscences légendaires sur les méthodes de gouvernement d‘’Haroun el Rachid, calife de Bagdad, il n’en demeure pas moins que cette exagération même est symptomatique de l’état d’esprit des indigènes et qu’en fait des isolés, des délégations de tribus, des corporations se sont succédés et se succèdent encore aux audiences publiques ou privées du Bey12 ».

L’enthousiasme des foules atteignait son paroxysme lors de ses diverses apparitions et encourageait le Bey à persévérer sans relâche dans cette voie. Sa bienveillance pour le peuple lui valait une adhésion sans réserve des populations. « En ville, même le peuple accouru sur le passage du souverain mêle à ses vivats ce cri : de l’huile ! de l’huile ! et S.A. d’apaiser les esprits d’un geste prometteur. Il fait l’objet des conversations de tout le peuple, il est acclamé partout où il passe... Il a dispensé du baisemain les délégations venues lui présenter leur allégeance et il l’a également aboli à l’intérieur du palais, déclarant qu’il y a là un signe d’idolâtrie, et ajoutant : j’exige qu’on me serre la main car je ne suis pas seulement votre souverain, je suis plutôt votre père et vous êtes mes enfants : soyez des hommes, des hommes étroitement unis. Dans ses promenades, il dédaigne ostensiblement la protection des policiers, leur déclarant : « Je n’ai pas besoin de vous, je suis chez moi, ces hommes sont mes sujets, mes enfants, laissez-les faire 13 ». En conséquence, les Tunisiens ne manquaient aucune occasion d’affirmer leur prééminence sur les autres communautés. Au demeurant, il était évident que le prestige retrouvé d’une autorité tunisienne incarnée par le Bey se traduisait par une affirmation du sentiment national dans un temps où le Résident général, l’amiral Estéva, fervent chrétien et homme de mer, n’était guère adapté aux réalités politiques et à leurs intrications. Il était le plus souvent 30

incapable de prendre des initiatives sans l’aval des autorités vichyssoises, alors que le nouveau monarque ne cessait d’affirmer haut et fort sa ferme attention de rompre avec les routines anciennes et de s’ériger comme étant le : « père des Tunisiens ». On peut affirmer que jamais auparavant il n’y avait eu un antagonisme aussi clair entre l’autorité les deux personnages-clés de la Tunisie: le Résident Général et le Bey de Tunis.
« Je viens ces trois derniers jours de parcourir le territoire de la section de Bizerte en entier et une partie du territoire des sections du Kef et de Tunis. Tout est calme, mais de plus en plus les indigènes deviennent arrogants envers les Français. Les travailleurs agricoles sont beaucoup moins dociles et respectueux envers les colons et menacent souvent au moindre reproche ou incident de recourir au Bey....Toutefois les colons m’ont déclaré qu’ils n’avaient pas pour l’instant, l’impression que leur personnel tunisien leur était hostile et que par conséquent ils n’éprouvaient aucun sentiment d’insécurité. Au Cap Bon, tout est calme, pas d’incident ; à Monastir dont le caïd est francophile, tout est calme mais l’agitation pourrait naître rapidement (cette ville est le fief par excellence du Destour). Un commandant de brigade rend compte que tous les Tunisiens faisant l’objet d’un procès-verbal lui disent: Ça m’est égal, j’écrirai au Bey... 14 ».

Un tel état d’esprit était bien révélateur d’un sentiment d’appartenance à une entité nouvelle ; la Nation tunisienne s’affirmait désormais haut et fort face au protectorat. Moncef était-il en train de rétablir la cohésion nationale autour de sa personne et de redresser dans l’opinion l’image ternie, et trop souvent négative, qui était celle de la dynastie husseinite ? Plusieurs autres démonstrations populaires venaient illustrer l’hypothèse d’un retour aux jours glorieux de la monarchie husseinite. L’accueil réservé au souverain dans la plupart des localités était véritablement digne d’un chef d’Etat, ce qui ne s’était guère vu auparavant. Partout on hissait le drapeau tunisien et on entonnait l’hymne beylical dans une atmosphère d’allégresse qui donnait publiquement la mesure de ce regain de ferveur patriotique. C’est ainsi qu’au cours d’une fête organisée à Bizerte au profit de la société musulmane de bienfaisance, en présence de l’amiral Derrien, du Contrôleur Civil et du vice-président de la municipalité, aucun Tunisien ne se leva quand la musique interpréta la Marseillaise alors que toute l’assistance était debout pour entendre l’hymne tunisien. Le 12 octobre, un incident du même genre se produisait à Sousse 15 . Œuvre du poète Chedli Khaznadar, qui avait déjà dédié une ode à Moncef lors de son intronisation, une chanson populaire se répandait dans les foules et était très souvent entendue dans les manifestations publiques : la rengaine « N’chid babourino » rendait un vibrant hommage au Bey et insistait sur la noblesse de ses actions. Cette flambée de sympathie populaire gagnait même la communauté israélite qui mettait à son tour ses espoirs dans le souverain dont elle attendait des mesures bienveillantes. Le Bey se posait ainsi en 31

rassembleur et cherchait à rétablir une cohésion sociale et nationale compromise par la législation antijuive d’octobre 1940 et les incidents qui s’en étaient suivis. Il ne faisait pas mystère de son opposition à de telles mesures. Un rapport de police nous apprend qu’il « n’a pas hésité à proclamer à grand fracas plusieurs fois que les Juifs tunisiens sont ses enfants comme les musulmans et qu’il n’admettra pas qu’on touche à eux. Par contre il prétend se désintéresser de ceux qui se font naturaliser français. De telles paroles ont un écho profond dans les masses16 ». Au delà de ces manifestations de loyalisme, la population attendait surtout des mesures concrètes améliorant ses conditions quotidiennes d’existence qui n’avaient cessé de se détériorer. On espérait qu’une intervention personnelle du Bey permettrait d’obtenir une plus large distribution d’huile d’olive dont la ration mensuelle se trouvait alors réduite à 50 cl. par famille, ainsi qu’une large attribution de tissus, dont la pénurie était très péniblement ressentie sur le marché. Les rumeurs qui circulaient à ce sujet, aussi illusoires fussent elles, traduisaient tous les espoirs que l’on plaçait dans la personne du souverain, car les difficultés subsistaient et elles étaient énormes. La crise économique était profonde : « Certains prévoient des troubles : ‘’Nous commençons par avoir de sérieuses restrictions, mais je crois que cela ne durera pas, car les indigènes vont se révolter… Dans le Sud, ils se sont révoltés ; résultat la vente de l’huile est libre. C’est encore une foule de 600 musulmans qui, venus de Grombalia à Tunis, assaillent la résidence du Bey pour protester contre l’iniquité et la répartition des tissus par le Caïd de leur tribu. Un marché noir intense et non réprimé sévit aux dépens des classes besogneuses : « L’Arabe est loin d’être content, on l’a mis à la ration de 500 grammes d’huile par mois ; ce n’est rien pour ces gens, l’huile ne manque pas puisque le marché noir en fournit comme l’on veut à 30 frs le litre (le salaire journalier pour un homme de peine, alors que le prix officiel est de 13 frs le litre). Il n’est pas jusqu’à la Cour beylicale elle-même, qui ne s’approvisionne ainsi clandestinement ». Ce témoignage montre sans doute la profondeur de la crise qui avait touché toutes les couches sociales, surtout les plus démunies d’entre elles. Les populations du sud de la Tunisie, pourtant connues depuis des siècles pour leur tendance à la fronde et leur opposition à un Etat Beylical qu’elles ne connaissaient que par les exigences fiscales du Makhzen, commençaient à voir dans le nouveau Bey un contrepouvoir face à l’autorité coloniale. Dans la région minière de Moularès, un contremaître voulant réprimander un ouvrier tunisien s’entendit répliquer : « Maintenant, avec le nouveau Bey, les Français ne commanderont plus en Tunisie et il est défendu de malmener les Tunisiens17 ». Moncef Bey a-t il réalisé réellement une cohésion sociale autour de sa personne ? Le rapport le souligne sans ambiguïté.

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2.2. L’image de Moncef Bey auprès des nationalistes tunisiens Pour la bourgeoisie cultivée, étudiants, avocats, médecins, la France, éprouvée par la défaite, serait amenée à renégocier les traités et ce règne devait marquer le point de départ d’un processus d’émancipation nationale qui ne pouvait manquer d’aboutir à la restauration de la souveraineté tunisienne. Pour tous, la libération des leaders néo-destouriens demeurait au centre des espoirs placés dans la personne du souverain. L’élargissement des 18 détenus du fort Saint Nicolas, dont Bourguiba le chef de file du Néo-Destour, était au centre des revendications populaires et nationalistes. Le nouveau monarque ne manqua pas de donner ses encouragements aux milieux associatifs et sportifs : Jeunes scouts, animateurs de jeunesse, sociétés de bienfaisance. Aussi, et dès le mois de juillet, il fit procéder à une enquête sur le comportement des fonctionnaires et dignitaires tunisiens : celle-ci aboutit à une véritable révolution de palais, caractérisée par la disgrâce et la révocation de plusieurs dignitaires de la Cour 18 . Ces mesures de mise à l’écart d’éléments honnis par le peuple lui valurent du coup la confiance sans réserve des nationalistes, ces derniers commençaient désormais à entrevoir la possibilité de réformes dans le domaine politique. Par ailleurs, et afin de marquer sa présence auprès de son peuple, « Il a formulé le désir d’entreprendre des voyages à travers la Régence ; voyages exempts de pompe, seulement destinés à constater sur place le genre de vie de chaque douar, à écouter les doléances, à contrôler la probité des autorités indigènes, à reformer l’unité tunisienne »19 . Les nationalistes tunisiens voient en lui : « - un lettré, ce qui assure son autorité ; C’est un croyant. Il vient de convoquer tous les imams et les a invités à prier avec lui ; - C’est un chef, sorti de la race tunisienne, et qui en connaît les aspirations. Les nationalistes voient peut être en lui un futur défenseur de leurs revendications ; - C’est un ‘’Husseinite’’. S’engageant dans une politique radicalement opposée à celle de son prédécesseur, il a la ferme volonté d’étayer le pouvoir sur la famille husseinite dont les traditions sont désormais garanties et le renom restauré. Il a tenu à cet égard à donner un éclat exceptionnel à la cérémonie d’investiture du nouveau Bey du Camp »20 . Dans cet esprit, il veilla au respect dû aux autorités tunisiennes et accueillit avec faveur de nombreuses délégations venues lui présenter des doléances contre les diverses autorités locales : caïds, kahias, khalifas ou cheikhs. Il était d’ailleurs enclin à encourager de telles démarches, et à la suite de celles-ci, il convoqua les caïds et leur adressa une instruction en forme de remontrance leur rappelant qu’ils ne dépendaient que de lui et n’avaient pas à tenir compte des réactions des contrôleurs civils : « Vous êtes mes seuls représentants dans le pays. Je n’ignore pas que dans votre tâche vous n’avez pas les mains libres par suite de l’action des contrôleurs civils. Cependant n’oubliez pas que vous êtes mes représentants et que je suis le Roi ! Quand aux contrôleurs civils, ils sont au service de la résidence Générale. Si l’un 33

d’entre eux vous gêne, n’hésitez pas à venir me trouver »21 . Il était en effet déterminé à soustraire les caïds à l’influence des contrôleurs civils et du Secrétaire Général du gouvernement : à l’origine du protectorat, les caïds ne rendaient compte de leur gestion qu’au premier Ministre tunisien, une pratique à laquelle le Bey entendait revenir. Le 18 août il appelait Aziz Djelloulli22 aux fonctions de Cheikh elMedina en remplacement du général Saadallah, qui s’était rendu très impopulaire. Un concert de louanges salua ce changement de personne. «La rumeur publique, qui a vite fait dans ces pays, d’amplifier le moindre événement, prétendait que le protectorat avait accru les prérogatives du Cheikh el-Médina jusqu’à lui confier la police de la cité, afin qu’il soit gardien de l’organisation sociale et puisse veiller à la sécurité de la capitale. Dans l’esprit des populations musulmanes commençait à se faire jour cette conception du protecteur à la remorque du protégé »23 . A mesure que les apparitions publiques du Bey se multipliaient, l’enthousiasme des foules ne cessait de croître. Loin de se cantonner dans le rôle de figurant comme l’avaient jadis fait ses prédécesseurs, le nouveau monarque comptait bien se rendre compte en personne de la situation tunisienne. Pour ce faire, il n’a cessé de multiplier les visites et les tournées dans la Capitale. « Cette attitude du Bey ne se limitait pas au Palais et à la ville. Déjà, s’instaurait un régime de manifestations spectaculaires dans les localités de l’extérieur : le 15 août, S.A. visitait Radès où la population lui réservait un accueil « sans précédent dans l’histoire tunisienne ». Cet accueil était à ce point enthousiaste, que, rentré à sa résidence de la Marsa, le Bey aurait déclaré : « un peuple qui reçoit son Souverain d’une façon aussi grandiose, a droit à la plus grande sollicitude, il faut absolument faire en sorte que ce peuple vive dans la quiétude à laquelle il aspire ». Sa popularité, selon les termes d’Esteva, confinait au délire. Moncef Bey avait rassemblé autour de lui la plupart des militants destouriens des deux tendances qui voyaient en lui le chef incontesté du mouvement national. Dans les coulisses il s’efforçait d’obtenir une mesure d’amnistie en faveur des nationalistes tunisiens emprisonnés en France et en Algérie, ce qui aurait, à coup sûr comblé les vœux de la majeure partie de la population. Les revendications qu’il avait formulées avaient eu un retentissement considérable dans l’opinion qui en avait plus ou moins consciemment déformé et amplifié la teneur, dans l’incertitude qui régnait en l’absence de tout communiqué officiel. La rumeur la plus communément répandue rapportait que le Bey allait obtenir : - La libération de tous les détenus politiques ; - Le droit de nommer à sa guise caïds, kahias, khalifas et chefs de service des administrations tunisiennes. 50% des emplois 34

administratifs seraient réservés aux Tunisiens, avec promesse d’accéder aux emplois supérieurs 24. Il s’agissait en fait plus d’espérances placées dans la personne du Bey dans l’attente d’une réponse, que de réalités concrètes. Mais les sympathies de Moncef pour le mouvement nationaliste (il s’agit d’une litote) n’étaient plus à démontrer non plus que son désir de voir l’élite tunisienne participer aux responsabilités politiques25. Il aspirait à restaurer l’usage de la langue arabe, depuis longtemps reléguée au second plan, et cherchait surtout à remettre en avant les valeurs culturelles nationales en assurant l’égalité de traitement entre Tunisiens et Français. En croisant d’autres témoignages d’archives, cette idée se confirme : « Ce matin, il a présidé la rentrée des classes au collège Sadiki et au dernier moment, alors que tous les Français qui y assistaient devaient être à sa droite, on a mis leur place à sa gauche, tandis que les Tunisiens passaient à sa droite. Il a insisté sur la nécessité de ne parler que l’arabe, de serrer les rangs derrière lui et de ne penser ou agir qu’en Tunisien, la Régence ayant son autorité propre »26. Ainsi, il ne laissa aucune équivoque quant à sa volonté d’édifier une certaine unité nationale avec le consentement des différentes classes de la population. Le Dr Thameur fut bénéficiaire d’une des premières mesures de grâce politique, mesure fort attendue puisqu’il était apparenté à la famille beylicale. A la fin septembre, peu avant le décès de son père, il fut autorisé à lui rendre une dernière visite mais ne pût assister aux funérailles. « Les Destouriens parlent encore d’une amnistie en faveur de leur chef ou de leurs camarades qui sont à Marseille, à Trets, dans les prisons ou les pénitenciers d’Algérie ou de Tunisie. Comme je l’ai dit à Votre Excellence à plusieurs reprises, le moment n’est pas revenu de les libérer ou de les faire revenir dans la Régence. Nous leur avons accordé tout ce qui était compatible avec les crimes très graves qu’ils ont commis. Ils n’ont pas la moindre bonne foi et ils sont prêts à recommencer leur agitation. Le Dr Thameur l’a dit au moment où je lui ai accordé une faveur (voir son père) »27 . Férid Bourguiba (neveu d’Habib Bourguiba) conseillait selon le rapport à : « ce que le peuple, et en particulier les militants actifs, aident le Bey dans ses efforts… Que toute personne reçue par le Bey attire son attention sur le Destour, l’intérêt du Souverain pour la question s’en accroîtrait, et le résultat serait acquis ». A la faveur de l’enthousiasme provoqué par la rumeur d’une prochaine libération, les détenus politiques de la prison de Porto Farina (aujourd’hui Ghar el Melh), déclenchèrent une grève de faim le 29 juillet 1942. Elle dura une semaine. Irrité par une telle attitude qui revenait à critiquer la politique officielle de Vichy, Esteva télégraphiait à Laval : « La plupart des Destouriens sinon tous, j’entends les militants, étaient soutenus par nos partis d’extrême gauche, par la Franc Maçonnerie et par les Juifs. Ces amitiés et ses relations existent toujours plus ou moins et avec des nuances bien entendu, les tendances d’autrefois et les affinités se 35

retrouvent. Le Bey et son fils reçoivent des cadeaux somptueux des Juifs, ils soutiennent les médecins et avocats juifs. On ne parle pas dans leur entourage de la spoliation des fellahs par les usuriers Juifs... »28. Cette action impulsive du Résident général reflète bien son désarroi de voir pour la première fois une autorité parallèle et forte d’un appui populaire s’instaurer au détriment de la sienne. Estéva ne pouvait que s’en tenir à une expectative inerte. Dans l’attente de l’évolution de la situation et des ordres de Vichy, il devint spectateur plutôt qu’acteur. Cette situation accrut les craintes des Français de Tunisie, car ils ne discernaient pas la finalité de l’action du nouveau Souverain. 3. Position de Moncef Bey à l’égard des autorités françaises « …On l’estime non pas exactement francophile, mais « francotunisien ». Le discours d’avènement du Bey Moncef combla d’aise le public français. Jamais, en effet, discours plus francophile, n’avait été -sinon rédigé- tout au moins lu avec une telle conviction par aucun souverain depuis l’instauration du Protectorat. Jamais, eu égard aux conséquences de la défaite et face aux revendications italiennes, discours plus opportun n’avait rappelé les ‘’liens indissolubles’’ qui unissaient les deux pays, ni affirmé la volonté d’assurer « dans l’avenir, comme dans le passé, la souveraineté que la France et la famille Husseinite n’ont cessé, en plein accord, d’exercer sur la Tunisie… » Monarque lettré, connaissant bien notre langue, il s’entretenait volontiers et familièrement avec certains Français, et ceux-ci, se proclamant honorés par une aussi large amitié, commentaient, avec force louanges, l’épuration de la cour beylicale à laquelle Moncef Bey se livrait : révoquant les uns, interdisant aux autres l’accès de sa résidence. Ce qui n’était qu’une révolution de palais…, était considéré par nos compatriotes (Français) comme l’expression de la fermeté de caractère du Souverain et la marque de son esprit avisé, en quête des prévaricateurs et des trublions, pour le plus grand profit du pays protecteur »29 . Cet avis concorde bien avec d’autres témoignages notamment ceux du général Sadok Zmerli, chef du protocole de Moncef Bey : « S.A. El Moncef tint à réserver à l’hôpital civil français sa première visite aux établissements hospitaliers de la Capitale. Il voulait ainsi marquer aux yeux de la population française, l’intérêt particulier qu’il portait à ses malades, en leur témoignant une sollicitude qu’il n’avait pas encore manifestée à ses propres sujets30… » Il n’est pas étonnant que Moncef Bey ait manifesté un sentiment francophile au moment de son intronisation. Cette marque d’un rapprochement franco-tunisien, il l’avait manifestée bien avant qu’il ne devienne officiellement Bey : « J’envoie ci-joint à votre excellence copie de l’allocution que m’a adressée le nouveau Bey du Camp et de ma réponse. Au cours de l’entretien qui, par l’intermédiaire du Général Torki, chef du protocole, fut très cordial, le prince me dit à 36

plusieurs reprises qu’il désirait avoir avec moi des relations suivies et que, lors de nos entrevues ultérieures, il s’exprimerait en français. Il a fait des études qui, en effet, lui permettent d’user facilement de notre langue. Le prince Moncef a tenu à me dire avec insistance qu’il souhaitait à la France de garder longtemps le maréchal Pétain et le gouvernement qui vient de prendre la direction des affaires, de manière que la guerre se termine pour notre pays, par une victoire. J’entends par là qu’il forme le vœu de le voir garder toute son intégrité et regagner la place dont il n’aurait jamais dû déchoir. Mon interlocuteur a bien voulu insister, également, sur les relations entre la Tunisie et la France. Pour lui, nos destinées doivent être étroitement liées et il ne peut pas être question d’un changement quelconque dans la situation telle qu’elle existe, à la satisfaction des deux gouvernements. Le prince est certainement sincère et j’ai tout lieu de croire, parce que je peux l’atteindre par des moyens sûrs, qu’il nous est fidèle et le restera31 ». Cependant, les Français de Tunisie, au regard de la vision nationaliste du nouveau monarque, avaient été frappés par: « l’arrogance des indigènes à l’égard des Européens… Dès le 11 juillet, le vice président Français (sic) de la Municipalité de Tunis, disait à propos d’une grève dans les services de la voirie : « Je crois que le changement de personnage et son attitude à chercher la popularité en recevant des délégations, sont pour beaucoup dans le mouvement »ce à quoi le Secrétaire Général du Gouvernement répondait : « je le crois aussi »…Un Français, familier des milieux beylicaux, affirmait que le Bey s’entourait d’anciens destouriens : « Le frère du Bey, Hassine, mène toute la barque–ancien destourien-il vient de s’entourer de Zmerli, chef du Protocole - destourien - Hattari - ancien destourien, etc … aussi voyez où l’on va 32 ». En effet, la crainte des Français allait vers la finalité de l’action politique du Bey et de l’opinion musulmane qui soutenait le souverain : « L’opinion française, si favorable au Souverain lors de son avènement, se découvre donc, aujourd’hui, méfiante, voire hostile et anxieuse. C’est qu’indépendamment de la désaffection et de la perte de prestige qu’elle ressent dans ses contacts avec la masse de la population indigène, elle n’ignore pas les aspirations des élites musulmanes qui ‘‘ s’attendent à ce que la guerre se termine par la victoire de l’Allemagne ’’ et qui espèrent ‘‘ qu’alors la Tunisie aura l’autonomie intérieure, et dépendra d’une organisation internationale pour ses affaires extérieures ’’ ». Il n’était pas permis au Bey, selon l’opinion française dominante, de « tirer profit » de la faiblesse de la France occupée sur son propre territoire et acculée à l’expectative tout en étant incapable de mener aucune action militaire sur le territoire nord-africain considéré comme le joyau de son empire. Car depuis juin 1940, la commission italienne d’armistice avait pris toutes les prérogatives pour contrôler et superviser le contingentement, l’armement et le flux de marchandises ainsi que le trafic portuaire et aérien. Ces prérogatives n’étaient-elles pas des signes de perte de 37

souveraineté et donc de prestige de la France ? L’action du Bey et le mouvement d’opinion créé depuis peu, sont considérés par les milieux français comme une revanche face à la négligence des revendications nationalistes par les autorités du protectorat. Ce document d’archives, dont nous n’avons pu relater ici qu’une infime partie du contenu, est riche d’enseignements et d’informations. Sa particularité réside en ce qu’il a été rédigé dans un but de divulguer des informations méconnues par le grand public et des hommes politiques: ce sont les coulisses du Palais. Le rapport avait volontairement omis de mentionner les revendications de Moncef Bey formulées en 16 points et qui constituent sans doute son programme d’action politique, ou du moins les plans qu’il concevait dans une perspective de règlements de litiges et de malentendus entre les nationalistes et la France. Cette lacune flagrante ne peut se justifier; s’agit-il d’une omission volontaire ? Cette question semble se poser étant donné que les revendications de Moncef Bey et les 16 points formulés affirmaient sans ambiguïté sa ferme volonté de se démarquer du pouvoir résidentiel et appliquer à la lettre le Traité du Bardo. Les querelles de personnes entre le Résident et le Bey et l’absence de dialogue entre ces deux personnages (5 octobre 1942) étaient à l’origine des revendications de Moncef Bey qui avait remis sur la scène l’ancienne querelle (avril 1922) entre son père Naceur Bey et Lucien Saint, alors résident Général en Tunisie. L’événement omis par le rapport était de taille, car et pour rappel, une délégation du Vieux Destour composée de Chedli Khaznadar, Mohieddine Klibi, Salah Ferhat et Chedly Khalladi, qui était en relations assidues avec le Bey suggéra à ce dernier d'inviter les autorités françaises à s’en tenir à la lettre du traité du Bardo dont disaient-ils « l’application stricte n’a jamais été respectée 33 ». Le Bey présenta alors une série de revendications au Résident général et le 8 août 1942 notamment, il lui adressait un mémorandum de 3 pages en le priant de le transmettre au maréchal Pétain. « Dès les premiers jours qui ont suivi notre avènement, nous avons tenu à nous rendre compte de l’état matériel et moral du peuple tunisien. Nous avons (sic) manqué de nos devoirs en restant indifférent devant ses appels (...). Mais les circonstances tragiques que nous traversons et qui ont, certes, les plus douloureuses répercussions sur la vie économique de tous les peuples, nous assistons au spectacle de toute une population angoissée qui sollicite une aide efficace lui permettant de faire face aux exigences d’une vie de plus en plus pénible, et une place plus digne dans la vie économique et politique de son pays. Le souci de soulager cette population nous impose, à tous, le devoir d’envisager, sans plus tarder les mesures qui mettraient fin à des errements dont la continuation pourrait susciter de graves difficultés... ». Moncef Bey ne se contenta pas de constater la situation assez confuse dans laquelle se trouvait la Tunisie, il y ajouta une série de revendications qui lui 38

paraissaient urgentes pour remédier à la situation. Ces revendications, il les résuma en 16 points34 . Conclusion Le foisonnement des informations contenues dans ce rapport jusque là inédit, appelle aussi à une certaine vigilance quant à l’amplification et l’exagération voulues par le rédacteur, soit par excès de zèle, soit par méconnaissance des réalités locales. Il faut tenir compte aussi de la nature même de ce rapport qui relate l’ « état d’esprit ». Or, dans ce genre de document, le rédacteur a toujours tendance à généraliser et donc à exagérer la portée de certains faits. Il n’en demeure pas moins qu’une fois comparé et croisé avec d’autres sources (ce que nous avons tenté de faire, du moins en partie), l’on peut appréhender quelques vérités sur les trois premiers mois du règne de Moncef Bey. Reste que ce témoignage est d’une richesse inégalée car il nous renseigne sur quelques aspects du personnage que fut Moncef Bey, sur les coulisses du Palais ainsi que sur le mouvement général de l’opinion durant l’été 1942, période creuse et mal connue de l’histoire de la Tunisie contemporaine.

Bibliographie :
Archives : - A.Q.O., Série P, guerre 39-45, Sous-série Vichy-Tunisie : dossiers 134. - Archives de la Résidence de Nantes, Fonds Tunisie-Protectorat, série 1 er versement, hors classement, carton 127 b. - Archives du Gouvernement Tunisien, série F (Dynastie Husseinite), carton 43. - Archives du Gouvernement Tunisien, série Histoire du Mouvement National, carton 43. Ouvrages : - Casemajor (Roger), L’action nationaliste en Tunisie du Pacte Fondamental à la mort de Moncef Bey (1857-1948), Tunis, 1948, 356p. - Dargouth (Abdelkbir), Du pacha à son descendant, Tunis, imprimerie Les Nouvelles Presses, 1977, 167p - Letourneau (R.), Evolution politique de l’Afrique du Nord musulmane (1920-1961), Paris, 1962. 39

- .Mestiri (Saïd), Moncef Bey, Tome I : Le règne, Tunis, édition du C.E.R.E.S., 1988, 339p. - Mzali (Mohamed Salah), Hérédité dans la dynastie husseinite, évolution et violations, Tunis, M.T.E, 1969, 79p. - Zmerli (Sadok), Espoirs et déceptions en Tunisie, Tunis, M.T.D., 1971, 60p. Notes
« Je garde le meilleur souvenir de la patience ainsi que de l’amitié sincère dont le professeur Jean Martin m’a honoré alors que j’étais encore débutant dans mes recherches doctorales. Un souvenir que je garderai à jamais. Merci cher Maître ». La bibliographie qui traite en partie ou entièrement de Moncef Bey est à cet égard pléthorique. Nous n’avons guère la prétention d’apporter du nouveau sur la question, sauf que le rapport que nous avons consulté aux archives du Quai d’Orsay, révèle une nouvelle vision autre qu’officielle et différente des témoignages divers sur ses trois premiers mois de règne. Aussi, et dans un excès de zèle administratif, les informations contenues dans cette synthèse sont denses et variées : musulmans, Français, Italiens ainsi que des écoutes téléphoniques et interceptions postales étaient à l’origine de la rédaction de ce mémoire qui compte au total 52 pages. A travers la rédaction de ce micro mémoire, le récit synthétique d’ailleurs fort bien rédigé, intègre à chaque citation un numéro, qui correspond à la source d’information d’où provient ce témoignage. A la fin du document, p. 32-52 (annexes) sont entièrement divulgués les numéros et la nationalité de l’informateur (M= musulman ; F= Français ; sans bien sûr mentionner le nom de l’informateur). Elaborée à partir des renseignements fournis par les Renseignements Généraux (R.G.), les Contrôles Téléphoniques, télégraphiques et postaux de la Tunisie, et de nombreux informateurs, ce rapport fut rédigé par l’Inspecteur de IIème classe Laurin, inspecteur régional des contrôles techniques de Tunisie. 3 exemplaires ont été envoyés à l’Inspecteur général, Chef du Service des Contrôles Techniques (Vichy), 2 exemplaires destinés au chef des contrôles Techniques à Alger, 1 exemplaire conservé aux archives. Il est enregistré sous le numéro 3126 à l’inspection Régionale de Tunisie, AQO, dossier 4.
2 1

Hadira (Cohen Elie), Du protectorat français à l’indépendance tunisienne, Nice, Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine, p. 157.
3

Nous allons citer succinctement quelques ouvrages de référence évoquant l’époque et le règne de Moncef Bey.

- Mestiri (Saïd), Moncef Bey, Tome I : Le règne, Tunis, édition du C.E.R.E.S., 1988, 339p. - Dargouth (Abdelkbir), Du pacha à son descendant, Tunis, imprimerie Les Nouvelles Presses, 1977, 167p. - Zmerli (Sadok), Espoirs et déceptions en Tunisie, Tunis, M.T.D., 1971, 60p. - Mzali (Mohamed Salah), Hérédité dans la dynastie husseinite, évolution et violations, Tunis, M.T.E, 1969, 79p. - Casemajor (Roger), L’action nationaliste en Tunisie du Pacte Fondamental à la mort de Moncef Bey (1857-1948), Tunis, 1948, 356p. A.Q.O., Série P, Vichy-Tunisie, Rapport spécial sur l’activité du Bey Moncef Ben Naceur et les conséquences de sa politique en Tunisie après trois mois de règne (19 juin-20 septembre 1942). Tunis le 20 septembre 1942, p. 4.
4

40

5 Archives de la Résidence (Nantes), Fonds Tunisie-Protectorat, série 1er versement, hors classement, carton 127 b, de l’amiral Estéva à Pierre Laval, Ministre des Affaires Etrangères, Lettre no. 518 du 4 mai 1942.

L’héritier présomptif désigné par ordre hiérarchique d’âge serait Moncef Bey et juste après Lamine Bey. Celui-ci est né le 4 septembre 1881 ; c’est à dire la même année que Moncef, ce dernier est né le 4 mars 1881, est âgé de quelques mois de plus que Lamine. Par respect à son cousin, Moncef Bey, insistera à le faire participer à toutes les cérémonies officielles.
7 Letourneau (R.), Evolution politique de l’Afrique du Nord musulmane (1920-1961), Paris, 1962, p. 96. 8 9

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Ibid, pp. 96-97.

A.Q.O., série P, Vichy-Tunisie, dossier 5, Esteva à Pierre Laval, Télégramme du 18 août 1942.

10

Le Petit Matin du 5 septembre 1942. Cité in Sahli (Hammadi.), « Les relations franco-tunisiennes de l’avènement de Moncef Bey au débarquement allié (Juin 1942novembre 1942), d’après des documents inédits. », in Les Cahiers de Tunisie, tome XXXIII, no. 127-128, 1 er et 2ème trim. 1984, p. 124.
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Il s’agit sûrement d’une traduction très maladroite. Le Bey ne pouvait pas conduire personnellement un carrosse qui ne sert qu’une ou deux fois par an pour les besoins d’apparats. On pense plutôt qu’il conduisait lui même son automobile. Il n’est pas étonnant que le traducteur se soit trouvé induit en erreur (le terme araba) car ce rapport provenait de l’interception d’une correspondance postale rédigée en arabe.
12

Rapport sur l’activité du Bey Moncef du 20 septembre 1942…, op. cit. Ibid. Rapport du lieutenant colonel Rosanvallon du 19 octobre 1942, op. cit.

13 14 15

Archives du Gouvernement Tunisien, série Histoire du Mouvement National, carton 43, dossier 2, Sécurité générale de la Tunisie, rapport du 19 octobre 1942.
16 17 18

D’Esteva à Laval, télégramme du 18 août 1942, op. cit. Note du 9 septembre 1942 à l’Amiral Esteva..., op. cit.

« Parmi les figures qui furent disgraciées on nomme un certain Ben Zakkour, un Belkadi (colonel de la Garde Beylicale qui aurait dit lors de l’investiture de Moncef : « Dieu fasse que tu enterres encore plusieurs Bey du camp ». On évoque aussi l’exclusion du général Torki directeur du protocole. Ces changements importants ne suscitèrent aucune réaction de la population ni de l’élite. En l’occurrence, l’éviction brutale du général M’Hamed Belkhodja, qui en 1920, avait été chassé par Naceur Bey, père de Moncef, avait créé un certain émoi, à la grande satisfaction des populations. Cet acte donna une haute idée de la justice et de l’autorité du Bey. Dans le même ordre, le limogeage du général Saadallah, cheikh elMédina a valu aussi au Souverain de se présenter en gardien et protecteur de la classe moyenne face à ce personnage qui était détesté et haï par presque toute la population tunisoise. » Rapport spécial sur l’activité de Bey Moncef, op.cit.
19 20 21

Ibid. Ibid.

Archives du Quai d’Orsay, série P (Vichy-Tunisie), dossier 18, d’Esteva à Pierre Laval, télégramme du 15 octobre 1942.

22 Djellouli (Abdelaziz). Né à Tunis le 14 décembre 1896. Il a fait ses études au Lycée Carnot et à la Faculté de Droit à Paris, où il établit de nombreuses relations

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avec les milieux politiques français. En 1940, il a démissionné de son poste de Caïd de Sfax. A partir de cette date, il s’est mis en association avec M’Hammed Chenik et Mohamed Badra pour monter une usine de textiles. » Selon les archives italiennes et à les en croire, Djellouli avait tissé des relations solides avec l’Italie mussolinienne. « La nomination de Djellouli a été accueillie avec une vive sympathie par les Musulmans. Le nouveau cheikh el-Médina avait montré des sentiments favorables à notre pays. Encore l’année passée on conserve une discussion avec un Italien proche de notre Consulat dont voici les propos : Je suis ami de l’Italie et spécialement des fascistes, j’avais connu en Libye le maréchal Balbo. Je conserve de ce voyage de précieux souvenirs. Il admire énormément la politique du Duce. En Tripolitaine, il a vu le dynamisme, quelque chose qui manquait complètement à la Tunisie... Et il a ajouté : Je sais que l’Italie ne renoncera pas à la Tunisie et cela se verra quand l’Italie sera chassée de la Méditerranée...Par contre, il tient à préciser que ses rapports avec la France sont excellents et que même la radio italienne lui a procuré ‘’du plaisir et quelques ennuis’’ en parlant de "notre" Djellouli » cité in Archivio Storico Diplomatico Ministero Italiano degli Affari Esteri (Roma), série Affari Politici, fondo Tunisia., busta 14, fas. 1, Rapport du Consul Général à Tunis au Commando Supremo à Rome du 24 septembre 1942.
24 24

Rapport sur l’activité du Bey Moncef, op. cit.

Archives du Gouvernement Tunisien, série F (Dynastie Husseinite), carton 43, dossier 12,.Rapport du lieutenant colonel Rosanvallon commandant de la légion de gendarmerie de Tunisie sur la situation de la Tunisie no. 174/4 du 19 octobre 1942.
25

Archives du Gouvernement Tunisien, série H.M.N, carton 43, dossier 2,.Sécurité générale de la Tunisie, rapport du 28 octobre 1942. Archives du Quai d’Orsay. série P (Vichy-Tunisie), dossier 18, Esteva à Vichy, télégramme du 14 octobre 1942. Archives du Quai d’Orsay, série P (Vichy-Tunisie), dossier 18, Esteva à Laval, télégramme du 1er octobre 1942. Ibid. Ibid.
29 30

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28

Zmerli (Sadok), Espoirs et déceptions en Tunisie, Tunis, Maison Tunisienne d’Edition, 1971, p. 19. Lettre du 4 mai 1942, de l’amiral Estéva à Pierre Laval, op. cit. Rapport spécial sur l’activité du Bey Moncef…op. cit., p. 20.
32 33

31

Casemajor (Roger), L’action nationaliste en Tunisie du Pacte Fondamental à la mort de Moncef Bey, p. 177.
34 Lettre du 8 août 1942, de Moncef Bey au maréchal Pétain, chef de l’Etat français, série P (Vichy-Tunisie), dossier 18, A.Q.O. cf à ce propos quelques études consacrées à l’analyse des 16 points de Moncef Bey : Bessis (J), La Méditerranée fasciste, l’Italie mussolinienne et la Tunisie, Paris, ed Karthala, 1983, également notre thèse de doctorat N.R. Cherif (F) : La Tunisie dans la seconde guerre mondiale impacts et attitudes (1939-1943) ; Casemajor (R), L’action nationaliste en Tunisie…op. cit.

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Faouzi Abdelkabir
Docteur en histoire Université de Lille 3

L’évolution de l’enseignement traditionnel dans la région du Souss, au Maroc du XXème siècle

Introduction En 1912, quand intervint la signature du traité de Fès établissant le protectorat français, le Maroc, avec toutes ses institutions et ses structures politiques, sociales, économiques et culturelles, appartenait encore au passé médiéval, à la différence de certains pays arabes qui, telle l’Egypte, avaient bénéficié depuis plus d’un siècle d’un certain degré d’ouverture aux influences du monde moderne. En dépit des pressions que les puissances européennes exerçaient sur lui pour lui imposer des réformes conformes à leurs intérêts, surtout commerciaux, le Maroc vivait dans un relatif isolement. Malgré la politique de réformes militaires et économiques tentée par certains sultans vers la fin du XIXème siècle, Moulay Al-Hassan en particulier, dans le souci de sauvegarder une indépendance, de plus en plus menacée, le Maroc restait fidèle à d’anciennes traditions et ceci dans tous les domaines, y compris celui de l’enseignement traditionnel qui est l’objet du présent travail. En effet, avant le protectorat, le Maroc n’avait qu’un système éducatif purement traditionnel, qui se basait essentiellement sur l’apprentissage par cœur, pour l’acquisition du ‘ilm. La diffusion des livres au sein de la population était restreinte tant à cause du faible taux d’alphabétisation que du retard apporté à l’introduction de l’imprimerie lithographique dans le pays (1864). Avec l’avènement du protectorat, cet enseignement a enregistré un coup d’arrêt sous l’effet conjugué de l’école moderne. L’enseignant ‘alim était l’acteur de l’œuvre d’enseignement. Plus son acquis mémorisé du savoir était important, plus ses cours pouvaient durer longtemps, au besoin pendant de longues heures, plus évidente était la preuve de son érudition. L’apprenant se voyait contraint pour devenir ‘alim, d’entraîner sa mémoire sans rémittence, à enregistrer sans défaillance aucune, tout ce que l’enseignant transmettait.

C’est probablement la raison pour laquelle, l’apprenant novice commençait par l’épellation de l’alphabet, puis attaquait la lecture, ensuite l’écriture et enfin la mémorisation des textes sans commentaire, ceci pendant des années dans l’absence totale de notion de temps. Au sujet du sexe féminin, l’enseignement traditionnel ne s’intéressait pas aux filles, et ceci étant, seules celles qui étaient issues des familles d’oulémas ou de familles aristocratiques avaient quelque chance d’acquérir un bagage élémentaire au sein de leur propre famille. Le problème de leur scolarisation ne s’est posé avec quelque acuité qu’après l’installation du protectorat et uniquement dans le nord du pays, à Fès exactement, mais jamais dans le Souss où la société restait très conservatrice. Une première expérience de scolarisation des filles fut tentée à Fès en 1923, mais devant l’opposition irréductible des oulémas, le projet fut mis en sommeil pour être finalement abandonné. Durant la période du protectorat français, l’ensemble de la politique du Maroc en matière d’enseignement se trouvait sous le contrôle de l’autorité politique française. Seuls les régions les plus éloignées des centres du Pouvoir, au nombre desquelles se trouvait le Souss, échappaient peu ou prou aux incidences du nouveau système scolaire introduit dans le tissu social marocain. Les forces françaises ne sont arrivées à Jazoula dans le Souss qu’en 1934/ 1352 H.
« Tous ceux qui y étaient [à Jazoula] se sont rendus, et Dieu a protégé les gens de tout outrage. On n’a remarqué aucun geste maladroit des occupants, ni pillage, ni vol1. »

Al-Mokhtâr rapporte dans un autre passage en parlant de la période post coloniale : «Que l’histoire raconte ce qu’elle veut de la négativité des Français, nous, nous devons reconnaître, et la vérité doit se faire jour même en cas d’inimitié, que, depuis que leurs troupes sont arrivées dans la région, ils savaient comment agir sans exaction2 ». Ceci étant, quelle était la politique coloniale suivie dans le domaine de l’enseignement traditionnel dans le sud berbère, sachant qu’une délégation de grands commerçants soussis, avait adressé une demande au roi Mohamed V, en le sollicitant de procéder à l’abrogation du droit coutumier berbère et à la réforme des médersas ‘atîqas ?

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I. La vision coloniale vis-à-vis de l’enseignement traditionnel dans le Souss. Toutes les sources historiques datant de l’époque coloniale s’accordent sur la situation déplorable de l’enseignement au Maroc. Rappelons simplement en bref la politique de l’enseignement adoptée par Georges Hardy lorsqu’il était directeur de l’enseignement au Maroc. En 1920, il s’exprima en ces termes au cours d’un séminaire réunissant plusieurs officiers du service des affaires indigènes « La force construit les empires, mais elle ne garantit pas leur pérennité. Les têtes se plient devant les canons, mais les cœurs nourrissent la haine et l’envie de vengeance. Maintenant, après avoir soumis les corps, il faut soumettre les esprits, et même si cette tâche apparaît moins tumultueuse que la première, elle est aussi difficile et demande plus de temps3 ». En 1950 (1369 H), la politique française en matière d’enseignement, demeurait inchangée. Ecoutons un passage de la réponse donnée par le général Juin, résident général au Maroc, à la demande adressée au Sultan Mohamed ben Youssef par la délégation des commerçants soussis.
« Dis au Sultan que nous pouvons ouvrir pour les Soussis, des casernes militaires à Byougra, à Agadir ou ailleurs pour qu’ils s’y entraînent, mais il est impossible de leur permettre d’organiser ou de réformer, même une école, et une seule4 ».

Le contenu de cette réponse nous semble révélateur de toute la stratégie politique menée par le protectorat en matière d’enseignement dans le Souss. Nous soulignons pour éclaircissement, que les autorités du protectorat étaient opposées à la création des écoles libres, à travers le Maroc, écoles qui développaient le nationalisme. Nous n’avons pas trouvé le moindre indice, dans tous les documents compulsés, qu’aucune médersa ‘atîqa dans la région du Souss ait été fermée par les autorités coloniales. En 1955, une autre délégation de 130 personnes, cette fois des oulémas, est allée rencontrer S.M. le roi Mohamed V, juste un mois après son retour d’exil. Elle lui présenta une liste contenant des revendications politiques et culturelles 5 : - La revendication d’une constitution basée sur le Coran et la sounna. - La récupération et la libération des provinces du sud, sous autorité espagnole et française. - L’abrogation du droit coutumier dans la région du Souss et dans tout le Royaume. 45

- La réforme des médersas ‘atîqas. - La création d’un institut arabo- islamique dans le Souss, qui devrait être le centre du rayonnement de la culture araboislamique dans toute la région. La délégation des oulémas fut bien reçue par Sa Majesté Mohamed V, mais cette fois, l’obstacle fut dressé devant la volonté des Soussis par le Premier ministre de l’enseignement de l’époque qui déclara « La création de l’Institut demandé nécessite une durée de vingt ans et encore à condition que nous y travaillions avec acharnement 6 ». Mais en réalité, cette déclaration n’était qu’un moyen de dissuasion. La preuve en fut l’inauguration de l’Institut juste un an plus tard. Le rêve soussi fut réalisé grâce au roi Mohamed V qui soutint cet enseignement et cet institut, en donnant de ses propres deniers, une somme très importante pour la construction de l’institut islamique de Taroudant. II. L’idée de la réforme de l’enseignement traditionnel dans le Souss. L’idée a germé à Rabat, en 1944, lors de la constitution d’une commission 7 parmi les nationalistes soussis, en vue de recueillir des signatures pour soutenir la revendication de l’indépendance. Ce fut Mohamed ben Moubarak qui a proposé, au moment de la réunion de la commission, de réfléchir sur la question de l’enseignement dans le Souss. Mais un autre membre proposa de déployer tous les efforts possibles dans le cadre du parti pour obtenir d’abord l’indépendance, et ensuite se pencher sur le problème de l’enseignement dans le Souss. Le jour de l’indépendance, l’idée revint sur la table, et au cours de la première réunion, la commission du projet de l’enseignement dans le Souss fut formée et elle décida en même temps de procéder à la collecte de fonds pour la réalisation du projet. L’un des membres de la commission fut chargé de transmettre la décision prise, à Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi, à l’époque ministre des affaires islamiques, en lui demandant d’entrer en relations avec le Roi, pour avoir l’autorisation d’entamer la collecte. Nous signalons également, qu’à Marrakech, la même idée circulait parmi les élèves de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi. En 1953, certains disciples d’Al-Mokhtâr, fondèrent une association culturelle sous le nom d’Association des oulémas du Souss. Par l’intermédiaire d’Al-Mokhtâr, cette association contacta la commission de Rabat pendant la phase préparatoire. La commission chargea l’association de la supervision de l’institut, à condition que 46

celui-ci fût le point de départ de la réforme des médersas ‘atîqas du Souss8. Rappelons ici tout d’abord, que la demande des commerçants soussis de toutes les villes du Maroc, qui fut adressée au sultan Mohamed V, remontait au 11 rajab 1369 H (29 avril 1950) à l’occasion de l’inauguration de la fondation de l’école libre Banî Daghough au Raoud Al-‘Arous à Marrakech. Ecoutons le témoignage historique d’un membre de la délégation des commerçants soussis :
« A Rabat, lorsque nous avons appris que le roi Mohamed V allait inaugurer la construction d’une école libre à Marrakech, nous avons formé une délégation de commerçants soussis, après des contacts et des rencontres dans les principales villes, Fès, Rabat, Tanger, Casablanca et Marrakech. Tous les membres de la délégation se sont réunis dans la maison de Hadj Abdellah Al- Souîrî à Marrakech, après que nous eûmes rédigé à Rabat une demande axée sur deux points : premièrement : l’abrogation du droit coutumier dans le Souss et la désignation des cadis dans les tribunaux. Deuxièmement : la réforme des médersas ‘atîqas et leur organisation dans le cadre de l’enseignement libre, dans la région du Souss. C’est à ce moment là, que j’ai connu en personne, dans la maison du faqih Mohamed AlMokhtâr Al-Soussi, à Rmila, M. Ahmed Al- Mourâbit qui nous a informé qu’il avait contacté le roi Mohamed V par l’intermédiaire de Ahmed ben Mas‘oud, avant sa visite à Marrakech, et l’avait informé du contenu de la demande qui lui serait adressée à Marrakech. Le Sultan lui a dit que les Français ne permettraient pas la réforme et la réorganisation des médersas dans le Souss, mais qu’il allait faire le nécessaire avec eux. Et en effet, nous avons agi comme prévu, et nous avons présenté la demande au roi à Marrakech 9 ».

Comme nous l’avons signalé précédemment, la réponse des autorités du protectorat fut défavorable, ainsi que nous l’avons vu par les termes de la réponse du général Juin, citée plus haut10. Mais les soussis ne se décourageaient pas. Les oulémas soussis à leur tour, saisirent l’occasion du retour d’exil du Sultan pour le rencontrer et lui présenter leur demande. Peu de temps après,la rencontre eut lieu à Salé, dans la maison de Moulay Al- Tâhr Zakrî, sous la présidence de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi. Tous les oulémas soussis furent invités par le Parti de l’indépendance, car ils en étaient tous membres. Ils ont présentèrent au Roi leur requête axée sur des revendications sociales, politiques, juridiques et éducatives, dont voici les grandes lignes11 : - La constitution marocaine attendue doit être basée sur les fondements du Coran et de la sounna. - Les négociations franco-marocaines doivent se baser sur l’abrogation des régimes coloniaux instaurés dans le Royaume. - La réforme de l’enseignement dans les médersas ‘atîqas du Souss doit entraîner : 47

- La bonne gestion des ressources de ces médersas sous la supervision du ministère concerné. - L’organisation de l’enseignement par la mise en place d’un programme unifié qui prépare les élèves aux certificats leur permettant l’entrée aux instituts religieux. - L’indépendance des médersas vis-à-vis des autorités locales, et l’interdiction de l’intrusion des chouyoukh, des caïds et de leurs agents dans les affaires concernant les médersas. - La constitution d’une commission habilitée à procéder à une inspection objective des enseignants en exercice, en vue d’engager les éléments aptes et compétents, et à renvoyer les non méritants. - La création d’un bureau chargé de veiller sur l’inspection des médersas, la réforme des méthodes d’enseignement et sa rénovation progressive. - La création d’un institut secondaire à Agadir pour les élèves des médersas du Souss, permettant à ceux- ci d’accéder aux classes terminales d’Al-Qarawiyine à Fès et d’Ibn Youssef à Marrakech. Nous ne doutons pas un instant, que derrière tous ces mouvements, cette ardeur et cette insistance pour réanimer l’enseignement soussi, il y avait la main-visible ou invisible-de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi, l’homme du domaine. Al-Mokhtâr était le pôle de ces oulémas, et c’est lui qui prit l’initiative en recommandant à M. Ahmed Ou‘ammou, le gérant des legs pieux de la ville de Tiznit, de convoquer tous les oulémas soussis à Rabat.
« A l’indépendance, dit Al-Mokhtâr, une délégation des oulémas du Souss au nombre de 130 ‘alim, s’est présentée devant le roi Mohamed V [à la capitale]. Le roi a bien accueilli ces oulémas, auxquels il a adressé des paroles de bienvenue, en réponse au discours présenté par l’homme de lettres, Mohamed Al- ‘Outhmânî 12 ».

Juste après cette rencontre avec le Roi, certains membres de la délégation des oulémas soussis 13 rendirent visite au ministre de l’enseignement, et ils furent interviewés par la radio dans son bureau, et exposèrent les revendications des soussis. Le secrétaire général de l’association des oulémas du Souss, Al- Houssaïne Wajjâj, prononça à l’antenne de la radio une petite allocution dont voici le résumé : « Vu que le Souss a connu un passé glorieux dans le domaine du ‘ilm, et dont les médersas ‘atîqas actuelles témoignent encore, les oulémas soussis ont l’honneur de persévérer dans la tâche qui leur est assignée, car les tribus continuent à donner un tiers des dîmes au profit de ces médersas, en dépit de l’atmosphère asphyxiante du protectorat.

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Et, dans ces mêmes conditions, un groupe d’oulémas soussis a pu créer une association religieuse sous le nom d’Association des oulémas du Souss. Elle travaillait clandestinement comme tout mouvement réformiste à l’époque14 ». III. L’association des oulémas du Souss. Avant de parler de la création de cette association, il faut jeter un regard sur les événements politiques qui l’ont précédé. En effet, lorsque le pacha de Marrakech, El Glaoui, fut éconduit du palais royal le deuxième jour de la fête d’Al-Mawlid Al-Nabawî, nativité du Prophète, le 21 décembre 1950, (11 safar 1370 A.H.). AlMokhtâr confia à Omar Al-Sâhilî « Maintenant que la crise a éclaté, mon séjour à Marrakech va devenir intenable, car le pacha va essayer d’enrôler les oulémas dans son combat, d’avance voué à l’échec15 ». Telle fut la cause qui contraignit Al-Mokhtâr à quitter la ville de Marrakech tant aimée, pour Casablanca. Après ce tournant, la plupart de ses élèves le rejoignirent, certains suivaient leurs études à Ibn Youssef et d’autres dans l’enseignement libre ou officiel. Certains de ses anciens élèves, devenus instituteurs enseignaient déjà à l’école libre de Al-Fath Al-Hassanya dans le Derb, porte Al-Halfâwî à Marrakech. Omar Al-Sâhilî, l’un d’eux rapporte :
« Pendant les récréations, nous discutions des évolutions politiques que le pays vivait après l’emprisonnement du maître [Al-Mokhtâr] avec les dirigeants du parti en 1952, et un jour, il nous est venu l’idée de créer une association culturelle, au profit des élèves - encore à Marrakech - du faqih [Al-Mokhtâr], loin de toute activité politique interdite 16 ».

L’idée étant bien mûre, les instituteurs l’ont propagée, et en peu de temps dès le mois d’avril 1953, ils ont fondé une association culturelle, dénommée : Association des oulémas du Souss sous la présidence d’honneur de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi, qui se trouvait à ce moment là au pénitencier de Tinjdad au Tafilalet. Les fondateurs de l’association chargèrent Abderrahman Al-Darqâwî d’informer Al-Mokhtâr de la naissance de l’association lors de la visite qu’il allait lui rendre, mais celui- ci n’a pas pu le faire, à cause de la présence d’un policier en leur compagnie durant la visite. AlMokhtâr allait donc rester dans l’ignorance de l’existence de l’association jusqu’à sa libération en 1954. Il faut mentionner que, malgré le caractère culturel que revêtit l’association, la plupart des élèves d’Al-Mokhtâr préférèrent garder l’anonymat et travaillèrent dans l’ombre, jusqu’au retour d’exil du sultan Mohamed ben Youssef.

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Après cet événement, l’écho de l’association atteignit les horizons et les élèves du Faqih, ses amis et tous les sympathisants s’affilièrent à l’association. 1. Les principes et les objectifs de l’association. L’association des oulémas du Souss fut créée dans la perspective de réaliser un certain nombre d’objectifs, en suivant ces principes fondamentaux : - En premier lieu, elle visait la fidélité à Sa Majesté le roi Mohamed ben Youssef. - La sauvegarde des principes de l’islam. - Le déploiement d’efforts pour la renaissance du ‘ilm dans toutes les campagnes et villes du Souss, - La diffusion de l’enseignement, de la langue arabe et d’une culture moderne en plus de la prédication. - L’offre d’une éducation convenable et d’une socialisation basée sur les préceptes de l’islam. - La réflexion négligée jusqu’alors au sujet de la femme soussie, et sa préparation à la participation à la reconstruction de la société. En bref, tels étaient les objectifs et les principes de l’association des oulémas du Souss. Sans perte de temps aucune, une délégation de l’association des oulémas du Souss, fut dépêchée auprès de Sa Majesté le Roi, en présence du ministre de l’enseignement et du ministre des affaires islamiques [Al-Mokhtâr], pour présenter le projet et aviser le Roi que l’institut [de Taroudant] allait ouvrir ses portes au début d’octobre 1956. Les cours seraient dispensés dans la grande mosquée et l’association avait loué un local pour loger les étudiants, en attendant l’achèvement des travaux en cours dans l’Institut. 2. Les difficultés et les obstacles. Au nombre des objectifs de l’association, se trouvait la réforme de l’enseignement arabo- islamique. L’institut de Taroudant n’était qu’un premier pas dans le projet de l’association, qui devait ensuite étendre la réforme aux médersas « atîqas », qui avaient gardé leur aspect traditionnel depuis bien des siècles. Au début, l’association put surmonter les difficultés et ouvrir, en quatre ans, sept annexes de l’institut dans la région. Ceci grâce aux soussis, fidèles aux principes, et qui l’ont soutenue dans ses démarches éducatives. Tout le monde avait la même vision et la même ambition : que le Souss retrouve la place éminente qui avait été la sienne, et qui, comme l’avait remarqué Al-Mokhtâr lors de ses tournées dans Jazoula, commençait déjà à péricliter : 50

« Je suis monté sur la terrasse et j’ai soupiré profondément devant notre décadence. Est-ce qu’un seul Soussi peut avoir la conscience tranquille en assistant au dessèchement des sources des sciences? Où sont les vocations ? Où êtes-vous Soussis courageux17 ? »

Nous remarquons qu’Al-Mokhtâr, pendant son premier exil, diagnostiquait déjà les maux de l’enseignement traditionnel dans le Souss. L’association, comme nous l’avons vu, déployait tous ses efforts pour réaliser ses objectifs, mais le premier obstacle qui s’est dressé sur son chemin, fut l’impossibilité totale d’obtenir sa reconnaissance par l’Etat en tant qu’association d’intérêt général, et ce en dépit de tous les efforts de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi, durant le temps où il fut ministre. En 1959, le secrétaire général de la province d’Agadir convoqua Mohamed Al-Ma‘Zouzî, président du conseil de l’association, et l’informa que le secrétariat général du gouvernement exigeait pour reconnaître légalement l’association, l’abrogation de l’article trois dans son statut de création 18 . Mais le conseil de l’association ne voyait pas, à ce moment là, la nécessité de l’abrogation dudit article, tant que l’association bénéficiait de l’autorisation royale pour travailler. Après cinq ans de labeur, l’association n’avait pas encore obtenu sa reconnaissance officielle par le gouvernement. La décision de changer le nom de l’association fut prise par ses membres. Désormais la nouvelle dénomination fut : Association Islamique pour la Culture et la prédication, mais tous ses biens restaient enregistrés sous l’ancien nom. Malgré tout, ni la première association, ni la seconde, n’obtinrent leur reconnaissance officielle. En 1971, l’association a publié le premier numéro de sa revue culturelle à Agadir, et ce fut la première revue arabe à voir le jour dans le Souss, sous le titre de : Al-Kalima (la parole) et elle a choisi comme devise: (Wa kalimatou Allahi hya al ‘oulya 19) la parole d’Allah est au-dessus. La revue ne put longtemps faire face à ses problèmes financiers. Seuls, quatre numéros purent être publiés. Finalement, après une longue attente, l’association des oulémas du Souss pour la culture et la prédication allait être reconnue le 29 septembre 1982 20 . 3. L’association des oulémas dans le domaine politique. Au début, l’association avait comme objectif principal la sensibilisation à l’éducation religieuse, et dans ce cadre, elle collaborait avec l’inspecteur du parti de l’Istqlâl, l’indépendance.

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Ainsi, certains membres du conseil administratif de l’association étaient à la disposition de l’inspecteur pendant les jours de vacances, et l’accompagnaient dans ses tournées dans tout le Souss.
« Elle poursuivait ses pérégrinations de prédication dans les villes et les tribus du Souss, Haha et Chyadma pendant chaque vacance d’été depuis 1956 jusqu’à 1963, quand le gouverneur de la ville d’Agadir le « ’alim »- l’en empêcha définitivement21 ».

En outre, l’association avait aussi pris position contre le système judiciaire hérité de l’administration coloniale, et à ce sujet, elle prit l’initiative d’adresser une requête au ministre de la justice en lui demandant de procéder à une réforme basée sur les principes de la charî‘a islamique 22 . Après la publication de la requête, une commission ministérielle fut dépêchée à Taroudant pour s’assurer de l’affaire. Après dix mois, une délégation de l’association rendit visite à Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi, à Rabat, pour qu’il intervienne auprès du ministre de la Justice. Al-Mokhtâr saisit l’occasion et intervint en ces termes :
« Monsieur le Ministre, en réalité, les oulémas ne font que transmettre les besoins immédiats des soussis qui ne veulent en aucun cas garder des vestiges du protectorat. Je souhaite que Monsieur le Ministre porte tout son attention sur le sujet, sachant que vous êtes un très fidèle musulman 23 ».

Progressivement, l’association parvint à réaliser ses objectifs dans le domaine politique grâce à l’appui de son président d’honneur, AlMokhtâr, qui fut incontestablement, au nombre des premiers leaders du mouvement national qui avait surgi à Fès. En plus, il faut noter que les actions de l’association dans les premières années de l’indépendance, ne dépassèrent pas le cadre du principe national, ce qui a permis aux membres de l’association de résister dans les tempêtes. IV. Les essais de réforme de l’enseignement traditionnel dans le Souss. Nous soulignons une vérité historique, que Mohamed Al-Mokhtâr AlSoussi ne fut pas le pionnier de la réforme de l’enseignement dans la région du Souss, comme il en fut lui- même témoin, et ce fut de sa part une marque de reconnaissance envers ses prédécesseurs. Il rapporte dans Al-Boun‘mânî : Al-Ma‘soul en parlant d’un grand poète,

« Nous sommes tous originaires du Souss, et il y a un nombre considérable d’intellectuels qui se sont épanouis dans le Souss, mais il y a une vérité historique qu’il faut absolument déclarer, et qu’il faut reconnaître. Nous tous, les soussis, avions des relations avec les centres urbains pour nos études, nos visites, ce qui nous a rendus ivres, nous a fait oublier nos âmes, notre Souss et nos glorieux ancêtres. […] Je ne peux excepter qu’Al- Hassan Al- Boun‘mânî qui a

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