Chine : au pays du capitalisme presque parfait

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L’affirmation de la Chine comme grande puissance commerciale et politique est l’un des faits géopolitiques majeur de ce début de xxie siècle. Plus personne ne songe aujourd’hui à minimiser la portée des réformes engagées par Deng Xiaoping il y a 30 ans. La Chine de Hu Jintao est radicalement différente de celle de Mao. Embrassant la globalisation écnomique, les jeunes Chinois, de par leurs modes de consommation, ressemblent de plus en plus aux jeunes occidentaux. Les apparences sont pourtant trompeuses. Car derrière ce vernis de modernité subsiste un régime politique qui doit beaucoup à la tradition impériale. La dictature chinoise – car elle demeure bien une dictature – a certes abandonné l’idéologie communiste. Mais elle n’a nulle intention de relâcher son emprise, élites politiques et intérêts économiques étant trop intimement imbriqués. Contrairement à ce que l’on pense parfois en Europe, ce régime certes corrompu et suscitant la méfiance n’en conserve pas moins une forme de légitimité. Celle-ci repose sur sa capacité à maintenir une stabilité politique qui encadre une forte croissance économique. Un nationalisme exacerbé permet de cimenter une société par ailleurs de plus en plus fragmentée par les inégalités. C’est ce capitalisme autoritaire, ou « consensus de Pékin », que décrit ce recueil d’articles.
Frédéric KOLLER a été correspondant à Pékin de fin 2000 à 2006 pour divers journaux francophones dont le journal Le Temps (Genève) et le magazine L’Express (Paris). Il dirige depuis fin 2006 la rubrique internationale du Temps. Il est l’auteur de Portraits de Chine (Édtions Alvik) et d’un ouvrage sur le barrage des Trois Gorges intitulé Le fleuve muré (Éditions Cadrat) réalisé avec le photographe Pierre Montavon.

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Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de visites sur la page 122
EAN13 9782849240908
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,015 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Chine
Au pays du capitalisme (presque) parfaitCollection « Reportages »
dirigée par Sébastien Boussois
Parce que le monde d’aujourd’hui est plus complexe que du
temps de la guerre froide, à l’échelle d’un pays, d’une région,
d’une société, la collection « Reportages » s’est fixé pour objectif
de rendre clair et précis un sujet géopolitique en faisant appel
aux plus grands spécialistes de la question.
À cette mission de vulgarisation sans simplification, il faut
ajouter un autre objectif : celui de rendre compte aussi sur
plusieurs années du travail de cet auteur, journaliste ou
chercheur, en sélectionnant avec lui les articles qui reflètent le mieux
l’évolution du sujet traité.
Au-delà, et face à l’évolution des supports de communication
du monde moderne et l’envie insatiable de « faire vite », c’est
l’envie enfin de mettre à l’honneur journalisme et recherche de
qualité, sans jamais céder aux sirènes de la mondialisation et de
l’uniformisation de l’information
Illustration de couverture : ©: Frédéric Koller (Shanghai
2004/inauguration du Mégastore de Louis Vuitton)
© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-090-8Frédéric Koller
Chine
Au pays du capitalisme (presque) parfait
Éditions du CygneDans la même collection :
Balkans, la mosaïque brisée, de Jean-Arnault Derens
Italie : les années Cavaliere (de Berlusconi à Berlusconi), de Eric
Jozsef
Algérie : de la guerre à la mémoire : Paris-Alger : quel avenir ?, de
Florence Beaugé
Liban : chroniques d’un pays en sursis, de Roger Naba’a et René
Naba
L’Algérie des années 2000 : vie politique, vie sociale et droits de
l’homme, de Florence Beaugé
Yougoslavie : de la décomposition aux enjeux européens, de
Catherine Samary
Israël, une société bousculée, de Dominique Vidal
Du même auteur :
- Le fleuve muré, Éditions Cadrat, 2006
- Portraits de Chine, Éditions Alvik, 2004Préface de Philippe Rochot
(grand reporter,ancien correspondant de France 2 à Pékin)
Étrange attitude que celle de la Chine face à la presse étrangère.
À quelques mois des jeux olympiques, elle verrouillait le Tibet, mais
laissait entrer des centaines de journalistes dans la province du
Sichuan pour aller à la rencontre des victimes du tremblement de
terre. Ce comportement est révélateur de la volonté du pouvoir de
décider des sujets « présentables » ou non. Les Chinois ont rarement
ouvert le Tibet à l’information. Avant le bouclage de la région au
printemps 2008, il fallait toujours expliquer son projet de reportage,
dire qui l’on voulait rencontrer, déposer les demandes longtemps à
l’avance et sur place, il était difficile d’échapper à ses
accompagnateurs. Aujourd’hui le Tibet s’est de nouveau refermé.
La Chine reste quadrillée par des fonctionnaires des Affaires
extérieures dont la mission est de surveiller les déplacements et les
agissements des étrangers. Les journalistes sont en première ligne.
Depuis 2007, la réglementation s’est assouplie ; il n’est plus nécessaire
d’avoir leur feu vert pour un reportage en province... sauf pour le
Tibet. Mais souvent, les chefs d’entreprises chinois ou les
responsables locaux veulent obtenir l’accord de ces vigiles de l’information,
avant de recevoir un journaliste, afin de se couvrir en cas de dérapage.
Avec le temps, ces personnages sont devenus moins pesants,
moins présents, plus tolérants, mais ils peuvent toujours resserrer
la vis si le Parti en donne l’ordre. Il faut à la fois tenter de les
contourner mais aussi composer avec eux car ils détiennent
souvent la clé d’un reportage.
En Chine, le problème reste l’accès à l’information. Si le
tremblement de terre du Sichuan avait eu lieu quelques années
auparavant, la zone aurait été bloquée, les journalistes étrangers interdits
de séjour. Leur seul espoir d’aller sur place aurait été d’attendre
qu’un voyage de presse... sous surveillance soit organisé. Les
5choses ont changé mais il faut se méfier des apparences. Le
contrôle de l’information reste bien réel. Les habitants qui ont
dénoncé devant la presse étrangère les détournements de fonds
dans la construction des écoles du Sichuan ont reçu des menaces.
La véritable censure en Chine se situe à la source. Il faut pouvoir
accéder à l’information, arriver sur les lieux et faire parler acteurs
et victimes, sans qu’ils ne s’exposent à des rerprésailles.
Chaque année, des témoins qui acceptent de nous rencontrer,
sont pris à partie et tabassés par la police ou des hommes de main,
payés par les potentats locaux. On l’a vu dans les accidents de
mines, dans les affaires de réquisition des terres aux paysans, dans
les cas de corruption, ou dans celle de l’expulsion des familles lors
de la construction du barrage des Trois Gorges. Certains n’ont rien
à perdre comme les migrants impayés, les expulsés des zones de
démolition ou la cohorte des miséreux qui attendent l’ouverture du
bureau des plaintes. Alors ils parlent et nous révèlent les failles du
fonctionnement de la société chinoise.
Le pouvoir cherche à faire taire ce genre de citoyen. Il veut
orienter l’information dans le sens des directives du parti et donner
à l’événement le visage qui l’arrange. Les drames de la Chine ou les
catastrophes naturelles n’échappent pas à cette règle. Il faut mettre
en valeur le dévouement de l’armée qui vient aider le peuple, ou celui
des dirigeants venus soutenir les victimes dans l’épreuve, trouver des
actions héroïques et des héros positifs. Les journalistes chinois
comme les journalistes étrangers n’échappent pas à cette pression du
pouvoir.
Le parti utilise aussi les drames que vit la Chine pour prouver
sa force. Ainsi a-t-il pu exagérer les risques de l’épidémie de SRAS
au printemps 2003 pour mieux montrer que le pays avait le
pouvoir de vaincre le mal ou accentuer la gravité de la vague de
froid qui paralysa le centre du pays à l’hiver 2008, pour prouver
que le parti pouvait relever ce défi.
Il existe en Chine deux forces de contrôle de l’information : celle
du pouvoir central à Pékin qui veut surveiller l’activité des journalistes
étrangers et se plaît à les orienter vers les voyages de presse pour
mieux les contrôler et celle du pouvoir provincial qui a beaucoup plus
6de choses à cacher et se montre plus sévère. Les autorités locales
empêchent régulièrement la presse étrangère d’accéder à l’information
sur les problèmes du SIDA dans les campagnes, de la drogue, des
migrants ou de la condition paysanne ou des plaignants de toutes
sortes. Parfois, Pékin se frotte les mains de voir que des journalistes
étrangers ont pu traiter un problème que le pouvoir local cherchait à
cacher. C’est le cas dans l’affaire des réquisitions de terres aux paysans
car la volonté politique de régler équitablement le problème existe au
niveau du pouvoir central, mais guère au niveau local où le pouvoir est
gangrené par la corruption. C’est dans de telles conditions que le
journaliste mène son enquête en Chine...
La censure en tant que telle, c’est-à-dire le blocage d’un
reportage écrit ou filmé, est devenu facilement évitable. Le journaliste
peut envoyer ses articles par Internet sans que les milliers de
cyberpoliciers chinois ne puissent intervenir. Même un reportage
télévisé peut franchir les filtres de la toile, sans avoir à passer par les
faisceaux satellites de la télévision chinoise, parcours obligé il y a
encore quelques années. Les médias étrangers ne risquent pas
grand-chose en bravant la censure : une suspension de la carte de
presse, une interdiction sur certains voyages, un rappel à l’ordre,
rarement l’expulsion. Les Chinois eux s’exposent au licenciement,
voire même à une condamnation. Mais le temps est loin où les
journalistes ne pouvaient se déplacer dans le pays sans autorisation
spéciale et où le pouvoir les avait carrément baptisés « les soldats
rouges de l’information ».
C’est dans ce cadre et cette ambiance que Frédéric Koller a dû
mener ses différentes enquêtes parmi les oubliés du
développement, les migrants ou les paysans, mais aussi parmi les milliardaires
ou les dirigeants du parti, les écrivains ou les intellectuels, pour
nous donner le reflet des transformations de la société chinoise.
Philippe Rochot est l’auteur de l’ouvrage Vivre avec les Chinois, l’Archipel,
2008.
7© Philippe Rekacewicz1. Ces nouveaux venus qui pourraient changer la Chine
(novembre 2002)
eAu terme du XVI Congrès, la « troisième génération » de dirigeants
communistes a passé le relais jeudi à la quatrième, chargée d’élargir la
base du parti aux anciens ennemis de classe, les capitalistes et les
entrepreneurs privés. La manoeuvre a pour but d’empêcher les forces libérées
par les réformes économiques de se constituer un jour en opposition
politique. Un danger bien réel dans un pays-continent aujourd’hui en pleine
ébullition.
« Le top aristocratique ». Sur l’un des grands carrefours de
Pékin, la publicité géante pour de nouveaux immeubles de
classe supérieure fait face à un slogan tout aussi énorme du
Parti communiste appelant à mettre en œ uvre l’« importante
pensée de la Triple représentativité » de Jiang Zemin. Au
moment où le congrès du parti communiste se termine, ce
choc des formules ne doit rien au hasard. Car c’est bien aux
nouvelles élites que s’adresse aujourd’hui le parti censé
représenter les forces productives les plus avancées du pays.
Après 81 ans d’existence, le Parti communiste a décidé
d’« avancer avec son temps », une formule martelée par le
eprésident chinois lors de l’ouverture du XVI Congrès du
PCC, vendredi dernier. Or vingt ans de réformes et
l’abandon progressif de l’économie planifiée ont
profondément changé le visage de la Chine. Ou tout au moins d’une
certaine Chine, urbaine, côtière, mais minoritaire à l’échelle
du 1,3 milliard de Chinois qui vivent toujours pour la plupart
dans les campagnes.
Dans cette Chine-là, pas moins de deux millions
d’entre9prises privées ont fleuri, participant déjà pour un bon tiers à
l’économie nationale. Certaines villes, comme Wenzhou dans
la province du Zhejiang, tirent plus de 90 % de leur revenu
du secteur privé. Ce dynamisme a créé des millionnaires par
milliers, une classe moyenne de 100 à 140 millions
d’habitants, ainsi qu’un embryon de société civile qui ne demande
qu’à s’émanciper. À Pékin, par exemple, le revenu moyen par
habitant vient d’atteindre 3000 dollars par année (au niveau
national, il est inférieur à 1000 dollars). Il devrait passer la
barre des 10 000 dollars en 2020. La capitale chinoise sera
alors une ville « développée ».
Une nouvelle génération de Chinois accède ainsi à un
confort inconnu jusqu’ici : après l’achat d’un appartement, ils
ont fait le pas, cette année, et investi dans un véhicule.
Accrochés à leur téléphone portable, grands consommateurs
d’Internet, fascinés par les États-Unis, ils courent pour
rattraper le retard de leurs parents et leurs mentalités
évoluent rapidement. Entre eux, le parti communiste est le
plus souvent un sujet de plaisanterie. Pour l’heure, ils lui
reconnaissent toutefois encore une forme de légitimité : il a
su assurer ces dernières années la stabilité politique et, par
conséquent, la croissance.
C’est pour éviter que ce nouveau pouvoir économique ne
débouche tôt ou tard sur des revendications politiques que le
Parti communiste cherche désormais à intégrer ces enfants
de Deng Xiaoping. L’objectif majeur est de rallier la classe
des entrepreneurs privés. À vrai dire, un certain nombre
d’entre eux sont déjà dans le parti suite à une glissade du
statut de leur entreprise du « public » vers le « privé ». Il s’agit
donc de régulariser leur situation, mais surtout d’attirer les
plus jeunes de ces entrepreneurs, les forces vives du
capitalisme chinois. Ceux-ci montrent toutefois un intérêt modéré.
Pour accomplir cette tâche, le parti pourra lui-même compter
10sur une nouvelle génération de dirigeants (la quatrième) qui
sera adoubée ce vendredi. Plus tout jeunes (entre 55 et 65
ans), ils sont toutefois animés par un très grand pragmatisme.
Cette génération sacrifiée de la Révolution culturelle a perdu
toutes ses illusions idéologiques. Ces supertechnocrates
auront une mission, comme l’a expliqué Jiang Zemin :
e« Assurer le redressement de la nation chinoise au XXI siècle
grâce à l’union de toutes les forces. »
La majorité d’entre eux a été formée dans les meilleures
universités scientifiques du pays. Ainsi en est-il de la « clique
de Qinghua » (Hu Jintao, Wu Bangguo, Huang Ju), du nom
de la prestigieuse université de Pékin, qualifiée de « berceau
du nouveau pouvoir ». D’autres, comme Zeng Qinghong,
doivent leur ascension à leurs parents révolutionnaires de la
première heure (le parti des « princes ») ou à une carrière de
secrétaire auprès d’hommes forts du parti (Wen Jiabao).
Aucun d’entre eux n’a participé à la lutte révolutionnaire.
C’est bien ce qui inquiète la vieille garde du parti, qui a tenté
de limiter l’ampleur de la transition. Le jeu de chaises
musicales auquel on va assister n’a pourtant rien d’une rupture. La
poursuite des réformes économiques fait l’unanimité, seul
leur rythme étant l’objet d’un débat.
Quant aux véritables réformes politiques, il faudra
certainement attendre l’arrivée d’une cinquième génération, dans
cinq ans, formée de cadres éduqués aux États-Unis et en
Europe. Seuls quelques intellectuels veulent croire que Hu
Jintao pourrait devenir le Gorbatchev chinois. Ce titre n’a
d’ailleurs rien d’enviable au sein de la caste des communistes
locaux, qui ont érigé la « perestroïka » en contre-modèle à
éviter à tout prix au risque de sombrer dans le chaos
économique et politique.
11Directeur d’une entreprise privée, Johnny Chou se sent
assez fort pour se passer du parti
Le PC le courtise, mais ce gestionnaire de la Nouvelle Économie n’en a
cure. Le monde à l’envers.
Les campagnes environnantes de Hangzhou, à deux
heures de route de Shanghai, ressemblent à une forêt de
châteaux avec leurs maisons de quatre ou cinq étages
surmontées de tourelles. C’est dans cette ville de quatre
millions d’habitants, l’une des plus riches de Chine, que s’est
installée UTStarcom, compagnie spécialisée dans les
télécommunications. Cotée au Nasdaq depuis mars 2000, elle
s’est rapidement taillé 60 % du marché chinois du réseau PAS
(personnel access system) de téléphonie mobile.
La devise de la société s’inscrit en lettres d’or dans le hall
d’entrée : « Combiner la sagesse orientale avec la créativité
occidentale. » Le long des couloirs, des pancartes rappellent
les consignes de travail (propreté, productivité, ponctualité)
en chinois, en anglais et en japonais. « 77 % de nos 2000
employés sont des étrangers », explique avec fierté Johnny
Chou avec un fort accent américain. Après avoir passé onze
ans aux États-Unis, l’homme dirige depuis 1996 les
opérations de UTStarcom en Chine. Fondée par deux
compatriotes, cette entreprise a conservé son siège dans la Silicon
Valley en Californie bien que 80 % de ses opérations se
fassent en Chine.
À 40 ans, Johnny Chou est l’un de ces gestionnaires de la
Nouvelle Économie que cherche à séduire le Parti
communiste. Ces milliers d’entrepreneurs, qui ont pour la plupart
étudié à l’étranger, sont les principaux créateurs d’emplois.
Quand on lui demande s’il songe à rejoindre les rangs du
parti, Johnny Chou semble d’abord surpris – comme si la
12question était hors de propos –, puis commence par rappeler
que son pays a beaucoup changé. « Je n’en vois pas du tout la
nécessité, la Chine est très ouverte aujourd’hui. » Son
entreprise accueille bien une petite cellule du PC, mais il en parle
comme s’il s’agissait d’une chorale d’employés et il n’a aucune
idée du nombre d’adhérents : « Tant que leurs activités
n’interfèrent pas avec le travail, ils font ce qu’ils veulent. »
« Une famille, deux systèmes »
Montre en or, petites lunettes à fine monture, ce chef
d’entreprise vit entre deux mondes : les deux tiers de l’année,
il travaille à Hangzhou et réside à l’hôtel. Le reste du temps,
il le passe en Californie auprès de sa famille. Il est loin d’être
une exception. On appelle cela « Une famille, deux systèmes ».
Une parodie de la théorie de Deng Xiaoping « Un pays, deux
systèmes » pour récupérer les territoires de Hong Kong et de
Macao. Ces Chinois préfèrent les États-Unis pour l’éducation
de leurs enfants et la qualité de l’environnement. Mais pour
les affaires, la Chine offre à présent plus d’opportunités.
Johnny Chou ne connaît aucun homme d’affaires dans
son cercle d’amis qui ait l’intention de répondre à l’appel de
Jiang Zemin. « Chaque gouvernement ou parti veut attirer les
meilleurs, poursuit-il. C’est normal. Mais je n’y ai jamais
songé, c’est inutile. » Ces nouveaux entrepreneurs se sentent
suffisamment puissants pour compter sur leurs seules
compétences et se passer des pistons traditionnels du
pouvoir. Leur seule exigence est la création d’un cadre
juridique solide et indépendant.
On est donc loin d’assister à une ruée des capitalistes vers
le Parti communiste. Les autorités de Hangzhou sont
d’ailleurs bien incapables de fournir la moindre statistique à
ce propos. Dans cette ville, pourtant, tous les entrepreneurs
13privés ne se désintéressent pas de la politique. Mais ils
préfèrent adhérer à un autre parti, celui des entrepreneurs, comme
l’explique l’un de ses membres qui veut garder l’anonymat.
Le Minjian, ou Association démocratique pour l’édification
nationale, est l’un des huit « partis démocratiques » reconnus
par Pékin, donc dotés d’attributs symboliques et
subordonnés au PC. Son succès n’en résonne pas moins comme un
échec de la stratégie de Jiang Zemin.2. Shanghai, l’ambitieuse qui se rêve
een New York du XXI siècle
(juin 2003)
Épargnée par le SRAS, la métropole économique de la Chine poursuit
sa folle croissance à l’image des grandes cités américaines d’il y a 100
ans. Et les investisseurs étrangers répondent plus que jamais à cet appel
d’air. Mais la ville est à son tour secouée par un énorme scandale
politico-financier. Le pouvoir tente d’étouffer l’affaire en muselant les
journalistes et en emprisonnant les manifestants.
Bouche édentée, taille saucissonnée, le vieillard tournoie
frénétiquement en chantant un air d’opéra. Ses pas glissent
sur la promenade du Bund qui longe la rivière Huangpu, au
c œur de Shanghai. La nuit tombe. Derrière lui, les banques
aux façades néoclassiques des années 1930 commencent à
s’illuminer. En face, de l’autre côté du fleuve, la Perle
d’Orient, tour de télévision futuro-kitsch, exhibe ses boules
roses qui scintillent sur Pudong, le Manhattan chinois. « Il est
fou ! » murmurent les yuppies qui ralentissent leur course.
Une femme en haillons accrochée à un sac de détritus
demeure bouche bée devant ce spectacle.
* Le Sras, ou syndrome respiratoire aigu sévère, est une pneumopathie
atypique qui apparaît en Chine au printemps 2003. L’Organisation
mondiale de la santé (OMS) présente le virus comme une potentielle
pandémie qui pourrait menacer la planète entière. Après avoir étouffé
l’information, les autorités chinoises ont été forcées à la transparence par
la communauté internationale. Après quelques semaines de panique, le
bilan de la maladie est toutefois modeste : 8 000 personnes affectées dans
le monde dont 800 en sont mortes. En Chine, elle fait 349 morts. Bien
moins que la plus commune des grippes.
15Shanghai est un grand théâtre. En Chine, les images de
Pudong entretiennent le rêve jusque dans les villages les plus
reculés. Pour les investisseurs étrangers, c’est la porte d’un
énorme marché. L’ancien Paris de l’Orient rêve de devenir le
eNew York du XXI siècle et cultive les superlatifs :
construction des plus hautes tours du monde, du plus grand port, des
ponts et des tunnels les plus longs et, dernière trouvaille, de
la plus haute grande roue. Le premier train à sustentation
magnétique (Maglev) entrera en service l’automne prochain
pour relier le nouvel aéroport international dont les plans
prévoient un quadruplement de la surface d’ici à vingt ans.
Cette dynamique durera jusqu’en 2010 au moins, lorsque la
« tête du dragon » accueillera l’exposition universelle.
Dans la ville la plus riche de Chine, on veut croire aux miracles.
Ainsi, on ne s’est pas trop étonné lorsque les autorités de Shanghai
ont affirmé que le poumon économique de la Chine avait été
épargné par le virus du SRAS (un mort, huit cas confirmés) alors
que ses rivales Pékin, Canton et Hong Kong étaient durement
frappées. « Le maire a rassuré la communauté étrangère, explique
un diplomate occidental. Mais c’est la délégation de l’OMS qui
nous a convaincus que la situation était sous contrôle. » Pour
l’OMS, Shanghai aurait tout simplement eu de « la chance ».
Aujourd’hui, la ville est encore en alerte. Les aéroports, les
hôtels, les administrations, les entreprises pratiquent des
relevés de température. Les gardiennes d’immeuble scrutent
la présence d’intrus. Mais les mesures de mise en quarantaine
pour les voyageurs ont été levées. Comme ailleurs en Chine,
le tourisme est la principale victime de la crise du SRAS. Pour
le reste, toutefois, l’économie semble n’avoir pas trop
souffert. La croissance s’est maintenue au-delà de 10 % durant le
mois de mai alors que les exportations et les investissements
étrangers (surtout taïwanais) ont encore fortement augmenté.
« Comme en 1988 et en 1996, tous les signes d’une
16surchauffe économique étaient présents en début d’année »,
analyse Nicolas Musy, un entrepreneur suisse qui vit depuis
quinze ans à Shanghai. Le SRAS a juste refroidi la mécanique.
Depuis quelques semaines se joue toutefois dans les
coulisses de Shanghai un nouvel acte qui pourrait bien ébranler
quelques certitudes. Coup sur coup, l’homme le plus riche de la
ville, le flamboyant Zhou Zhengyi, et un autre Shanghaien qui
dirigeait les bureaux de la Banque de Chine à Hong Kong, Liu
Jinbao, ont été mis sous les verrous. Le second aurait octroyé
un prêt de 227millions de dollars au premier pour la
réalisation d’un immense projet immobilier au centre de Shanghai.
L’affaire demeure obscure – le pouvoir a interdit aux
journalistes chinois de s’en mêler – mais elle semble réunir tous les
ingrédients de la corruption à la chinoise : népotisme, fortune
rapide, collusion entre entrepreneurs privés et hauts cadres de
l’administration, spéculation immobilière et vol des avoirs
d’État. Plus de 2000 personnes ont déposé une plainte contre
Zhou Zhengyi pour spoliation de leur maison. Leur avocat a
été arrêté il y a deux semaines. Plusieurs manifestants ont été
embarqués à leur tour par la police devant la mairie.
L’image de Shanghai en prend un coup. Ses dirigeants
assuraient jusqu’ici avec fierté que leur gestion était plus
transparente, que la corruption était presque inexistante.
« Depuis dix ans, la construction de Shanghai a été guidée par
une logique du profit à court terme, rappelle pourtant le
professeur Zheng Shiling, directeur de l’Institut
d’architecture de l’Université de Tongji. L’affaire Zhou Zhengyi est très
sérieuse. Elle aura des effets plus importants que le SRAS. »
Une rumeur insistante prête à l’affaire des ramifications
jusqu’au sommet du pouvoir. L’ancien maire de la ville et
actuel numéro six du régime, Huang Ju, serait impliqué. De
même que l’actuel chef du PC de Shanghai, Chen Liangyu, et
le fils de l’ex-président Jiang Zemin, Jiang Mianheng
17Que la corruption frappe Shanghai n’est pas fait pour
surprendre. Mais c’est le moment où le scandale éclate qui
compte. Trois mois après avoir quitté la tête de l’État, Jiang
Zemin et sa « clique de Shanghai » – qui avait dominé le parti
ces dernières années – sont l’objet d’attaques répétées de la
part de Hu Jintao qui veut s’imposer comme le nouvel
homme fort du régime. Sur les bords du Huangpu, les
Shanghaiens pourraient bientôt voir valser les têtes.
« Elle a toujours été une ville féminine. Ils ont voulu la
changer avec des structures viriles »
Comment se vit la modernisation à Shanghai ? Interview.
Dans la banlieue sud-ouest de Shanghai, Zhu Dake habite
l’un de ces innombrables bâtiments dédiés aux nouvelles
classes moyennes : mélange de château, de muraille, de
colonnades grecques et de pavillon indien qui s’élève sur
vingt étages en bordure d’une autoroute en construction.
Critique d’art, écrivain « libre » et « libéral », Zhu Dake distille
ses chroniques dans la presse chinoise pour dénoncer les
travers de la modernisation et appuyer la société civile. Il
exerce surtout son influence sur Internet où il anime un site
« Avant-garde culturelle » (www.whxf.net). Il évoque
Shanghai, sa ville natale avec laquelle il entretient un rapport
ambigu.
Le Temps : Après huit ans en Australie, vous rentrez à
Shanghai en 1999, c’est le choc ?
Zhu Dake : À mon retour, le panorama avait complètement
changé. J’avais quitté une ville figée, je retrouvais une cité
moderne. Pourtant, sur le plan des idées, des habitudes, rien
18n’a changé. La population ne s’est pas améliorée, les gens
crachent toujours. Les actions du gouvernement sont
superficielles : on construit de beaux bâtiments, on lance des
festivals, mais il n’y a pas de création culturelle propre. Les
produits vulgaires et superficiels envahissent le paysage. C’est
ce que j’appelle la « culture du faux col ».
– Shanghai, c’est la vitrine de la Chine...
– Oui. Mais les Shanghaiens sont très régionalistes. Ils
méprisent les provinciaux. En fait, ce sont des gens fermés, imbus,
sans profondeur et satisfaits de leur apparence. C’est la même
chose pour les dirigeants de la ville. Ils n’ont pourtant rien de
spécial, ils sont bureaucratiques comme ailleurs en Chine.
Mais Shanghai apparaît plus raffinée que Pékin. C’est une
qualité pour le business, cela convient à l’économie.
– Shanghai n’est-elle pas plus libre que Pékin ?
– C’est l’inverse qui est vrai. Le modèle de Shanghai en
matière de gouvernement, c’est Singapour : un contrôle
strict. En comparaison, les intellectuels sont plus libres à
Pékin, l’ambiance culturelle y est plus animée.
– L’architecture de Shanghai est impressionnante...
– Il y a quelques réussites comme la tour Jin Mao. C’est une
réussite car elle a été réalisée sans l’intervention du
gouvernement. Mais il y a beaucoup d’échecs, à commencer par la
Perle d’Orient, qui est pourtant le symbole de la ville. Cette
tour ressemble à un pénis avec deux énormes testicules.
Consciemment ou non, les dirigeants ont voulu changer le
caractère de la ville avec des structures viriles et autoritaires.
Shanghai a toujours été une ville féminine, qui convient aux
femmes par son caractère et son climat. Pour employer une
métaphore, l’embouchure du Yangzi est le vagin de la Chine
19