Communication et violence symbolique

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Né du refus de définir la société de RDA comme "dictatoriale" et "totalitaire", comme s'il existait un continuum entre le nazisme et le socialisme, il s'agit d'étudier cette société avec les outils de la sociologie de Pierre Bourdieu et de l'anthropologie de Maurice Godelier. L'approche choisie est communicationnelle, permettant de mettre en oeuvre des logiques sociales portant aussi bien sur des processus de production que sur des articulations production-consommation ou des mécanismes de formation des usages.

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Date de parution 01 juillet 2006
Nombre de lectures 58
EAN13 9782296153004
Langue Français

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Introduction
Quatre hypothèsespour une autre approche de la RDA
Comment appréhender la situation de la République fédérale d’Al lemagne, troisième puissance économique du monde — et la pre mière en Europe — sans se pencher sur sa partie orientale, celle appelée « nouveaux Länder » et qui recouvre le territoire de ce que fut pendant quarante années la République démocratique alleman de ? Comme ce fut le cas à tous scrutins précédents (1990, 1994, 1 1998, 2002), les élections législatives du 18 septembre 2005 ont, une fois encore, mis en exergue un fait incontestable, les quinze millions d’Allemands de l’Est expriment des opinions politiques fort dissemblables à celles de leurs compatriotes de l’Ouest. Plus de 20 % en moyenne refusent des politiques menées aussi bien par des gouvernements de droite que sociauxdémocrates et votent en conséquence en faveur duPSD, une mutation de l’exparti com muniste de RDA. Les conséquences économiques et sociales de la réunification, transformée en une forme de colonisation d’une partie du pays et ressentie comme telle par la majorité des «Ossis», sont certes loin d’être étrangères à cet état de l’opinion. Depuis plus de quinze ans, un chômage endémique frappe officiellement 20 % de la popula tion — en réalité près d’un tiers des personnes en âge et désireu ses de travailler — dans les « nouveaux Länder » de l’Est, soit un nombre de chômeurs entre le double et le triple de celui observé dans les « vieux Länder » de l’Ouest. Il aura aussi fallu attendre ce même laps de temps pour que les salaires des fonctionnaires de l’Est atteignent enfin la parité avec ceux de l’Ouest, mais, accusés de rester « insuffisamment productifs », les travailleurs du privé résidant sur le territoire de l’ancienne RDA n’ont pu arracher une telle mesure à un patronat venu, dès 1991, se délocaliser à l’Est pour « diminuer ces coûts de production » et profiter d’une bonne 2 partie la manne des 1 milliards d’euros de crédits fédéraux. 450
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Ce phénomène déborde très largement le cadre étroit du po litique et plus vaste des conséquences du mode de production, pour s’étendre à la culture. Depuis la hâtive réunification scellée le 3 octobre 1990, une des questions latentes demeure bien celle qu’Allemands de l’Est et de l’Ouest « restent souvent étrangers 3 les uns aux autres », pour reprendre une expression de Klaus Schröder, directeur du centre de recherche sur l’exRDA à laFreie Universität BerlinUniversité libre de Berlin. Plus fondamentale ment il exprime, selon nous, non pas une quelconqueOstalgiedu régime socialiste que personne ou presque ne souhaite voir revenir, mais plutôt un refus du capitalisme. Non seulement de ses tares sociales rédhibitoires mais aussi de ses relations sociales marquées par un individualisme forcené, par la déliquescence des rapports d’entraide et de solidarité, de sociabilité, en un mot d’un certain nombre de valeurs de la société défunte dont l’inculcation a laissé de profondes et durables traces dans les habitus. Peut être convientil alors d’effectuer un retour à l’histoire même de la RDA. Comment vivaiton dans cette société ? Quelles en étaient les valeurs et leurs systèmes de médiation ? Pourquoi et comment un socialisme, largement inspiré du modèle soviétique, a pu s’établir, se développer et finalement imploser par le mûrissement de ses contradictions et par l’émergence d’un nouveau rapport de forces géopolitique ? C’est à toutes ces questions, et à quelques autres, que cet ouvrage essaie de répondre par une approche différente des sociétés du « socialisme réel ». Ce livre est né du refus du carcan de cette vérité politique et officielle. Avant la chute du Mur de Berlin, nous avions effectué une bonne quinzaine de séjours en RDA dans les années 1970 – 1988 en tant que journaliste et rédacteur en chef d’un quotidien régional du Nord de la France. De 1994 et jusqu’en 1999, dans le cadre d’une recherche universitaire qui s’est concrétisée par la soutenance d’une thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, nous avons vécu à Berlin, Leipzig ou Halle/Salle et enseigné dans diverses universités des « Nouveaux Länder ». Ces multiples expériences de terrain nous ont renforcés d’un côté dans l’inacceptation d’unedoxaselon laquelle la société estallemande n’aurait été qu’une copie duBig Brother is watching youd’Orwell, de l’autre dans le partage de la constatation que fai sait avec une lucidité certaine et une probable amertume Walter Benjamin lorsqu’il écrivait que « ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire ».
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Mais penchonsnous en premier lieu sur ce qu’il convient de nommer l’imposition d’une vérité politique officielle, sans grand rapport avec la réalité vécue pendant quarante ans par les habi tants de la RDA.
« La » vérité historique dite par les politiques La reconstruction de l’histoire de la RDA, et donc en partie de celle de la RFA, demeure aujourd’hui, dixsept ans après la chute du Mur de Berlin puis la phagocytose de la première par la seconde, une démarche autour de laquelle s’articule un consensus politique, idéologique, communicationnel, ébréché seulement depuis cinq ou six ans par les travaux d’historiens dont les problématiques s’ar ticulent autour de repenser la RDA sous l’angle de son histoire sociale. La réécriture de l’histoire et/ou son enfouissement se sont en effet opérés depuis 1990 par vagues successives. Une des plus im portantes tentatives depuis la réunification, du moins par l’ampleur de la médiatisation à laquelle elle a donné lieu, reste le rapport de la commission d’enquête du Parlement allemand sur « L’histoire et les effets de la dictature duSED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, Parti Socialiste Unifié d’Allemagne) en Allemagne » Materialen der EnqueteKommission. Aufarbeitung von Geschichte 4 und Folgen der SEDDiktatur in Deutschland, et son rapport de 15200 pages, plus des annexes, publié en 1995. Si pour cette première commission d‘enquête parlementaire toutes les garanties démocratiques furent formellement prises grâ ce à la représentation des cinq partis qui siégeaient auBundestag CDUCSU,FDP,Grüne,SPD etPDSavant même que ne — s’ouvrissent ses deux années de travail, les présupposés apparais saient à travers le titre qu’elle choisit de donner à son travail et qui postulaient ainsia prioride ses résultats. Bien que tous les partis et leurs experts aient pu exprimer leur point de vue, les résultats acquis dans des champs de recherche vastes et dignes d’intérêt restèrent décevants en raison de partis pris idéologiques, politi ques et plus encore politiciens, en lieu et place d’une démarche scientifique interdisciplinaire ou pluridisciplinaire convoquant, en autres, l’histoire, la sociologie, l’économie, les sciences de l’infor mation et de la communication, la géopolitique. Un exemple parmi cent et plus de cette approche à géométrie variable des problèmes est fourni par l’expression, omniprésente sinon omnipotente, « la dictature duSED» qui disparaît du texte lorsqu’il s’agit d’évoquer
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les relations interallemandes ou celles de certains partis du bloc des partisBlock der Partein, laCDUet leFDPDen particulier, avec leSEDpendant les quarante années de l’existence de la RDA. Par contre les groupes d’opposition, « en dépit de critiques visant le SED et la RDA » auraient observé « une loyauté fondamentale » visàvis du régime. Sans doute, à en croire le rapport final, était ce là la raison cachée des manifestations de Leipzig et qui, au nom de cette « loyauté », firent vaciller l’EtatParti puis procédèrent au 5 bris de son monopole sur la sphère publique. Les résultats de la première commission parlementaire firent l’objet d’une double exploitation idéologique par une médiati sation réalisée sur une grande échelle. Laissons de côté l’aspect conjoncturel de leur utilisation bassement politique pendant les quelques mois qui précédèrent les élections législatives de 1994 et permirent au chancelier Kohl de maintenir au pouvoir la coalition CDUCSUFDP. Nous insisterons davantage, de la part des milieux politiques et économiques, très liés, selon le modèle américain im posé depuis 1945, dans les « anciens Länder », sur une stratégie plus fondamentale qui s’incarna dans cette commission d’enquête, démocratique par l’utilisation du Parlement, scientifique par le re cours à des experts universitaires connus. En fait cette démarche téléologique visait à donner une vigueur nouvelle et un regain de crédibilité aux assertions selon lesquelles la RDA ne pouvait se dé finir que par son double caractère : « dictatorial » et « totalitaire », que le communisme était proche sinon comparable au nazisme. L’ambiguïté de l’expressiondie zweite Diktaturparcourt en effet le texte du rapport. Il autorise tout à chacun, en premier lieu dans les champs politiques, journalistiques, et même scientifiques, à franchir le pas pour considérer la RDA, comme successeur du régi me nazi, identique et de même nature que celuici. C’est d’ailleurs bien cette notion de continuité que le rapport de la commission placée sous l’autorité du pasteur Eppelmann tend à suggérer. Dans l’énoncé de ses objectifs, on découvre qu’il s’agit « d’inclure la question des continuités et analogies de pensée, de comportement e et de structures dans l’histoire allemande du XX siècle, en parti culier à l’époque de la dictature nationalesocialiste ». Si, s’affu blant de faux nez, tout le monde affirme bien sûr quevergleichen ist nicht gleichsetzen» par comcomparer n’est pas assimiler  « paraisons déguisées, par dérives sémantiques, par approximations historiques, par amalgames des pratiques de répression, nazisme et communisme ne constitueraient, à leurs yeux, que deux formes de la même matrice, le totalitarisme. 8
Une seconde commission d’enquête parlementaire pour « Surmonter les effets de la dictature duSEDdans le processus de l’unification »Materialen der EnqueteKommission.Überwindung 6 der Folgen der SEDDiktatur im Prozess der deutschen Einheitpoursuivit d’autres travaux de 1994 à 1998 et fournit un rapport à peine moins volumineux que celui de la première commission. Son 7 travail fut, de l’avis même d’Ulrich Mählert, « beaucoup moins conflictuel » que la première et « reposa sur un grand consensus dont le gouvernement (celui du chancelier Kohl) eut finalement à adopter le principe ». La commission fit la recommandation au Bundestag, qui la suivit en 1998, de créer une Fondation pour une mise à jour sur la dictature duSEDStiftung zur Aufarbeit der SEDDiktatur. Les deux commissions d’enquêtes parlementaires du Bundestag avaient ainsi écrit, chacune à leur manière, « la » vérité sur la RDA.
Médiations et organisation de la violence symbolique Les quatre hypothèses que nous essayons de valider dans cet ouvrage sont diamétralement opposées à cette approche. La pre mière est que, sans nier le moins du monde qu’en RDA la société était marquée par des aspects autoritaires et de surveillance dans les sphères publique et privée, le concept de totalitarisme n’est, en aucune manière, opérationnel pour étudier son histoire, y mettre à jour et essayer de comprendre des mouvements et des stratégies d’acteurs multiples et souvent contradictoires. Cette société n’eut jamais rien de commun avec l’hitlérisme des années 1941 – 1945. Elle ne peut donc, à moins de tordre les faits, s’inscrire dans son continuum. En fait, en se voulant une explication globale et totale, le pa radigme totalitaire présente une infirmité rédhibitoire. Il exclut la première caractéristique de toute organisation sociale et en premier lieu celle des sociétés industrielles qu’est la complexité. La néces sité de la prise en compte permanente de cette notion pour l’étude de la société estallemande constitue le cœur de notre deuxième hypothèse. La mise à jour d’enquêtes sociales menées sur la longue durée, par sondages d’opinion avec des méthodologies spécifiques au pays, a permis de révéler l’organisation de larges réseaux de médiations et de leurs médiatisations afin d’opérer le passage des valeurs du régime dans différents groupes sociaux. Nous avons formulé l’hypothèse centrale qu’une société du « so cialisme réel » pouvait peutêtre être étudiée avec les principaux 9
outils de la sociologie de Pierre Bourdieu, en particulier à l’aide des concepts de violence symbolique, d’habitus et de champs, et de l’anthropologie de Maurice Godelier, sur le consentement des dominés à leur domination, sans pour autant négliger le recours à l’histoire, l’économie, les sciences politiques ou la géopoliti que, si important dans le cas de la RDA. L’approche ici choisie est communicationnelle c’estàdire, selon Bernard Miège, essayer de construire « des problématiques transversales et partielles » qui permettent de mettre en évidence des « logiques sociales qui cor respondent à des mouvements de longue durée portant aussi bien sur des processus de production que sur des articulations produc tion/consommation ou des mécanismes de formation des usages. On doit admettre qu’elles ne sont pas fixées définitivement et 8 qu’elles se transforment régulièrement ». Cette approche permet de « relier, autour d’axes de recherche bien spécifiés, des métho dologies interscientifiques » de travaux relevant de l’histoire, la géopolitique, les sciences politiques, la sociologie, la psychoso ciologie ou encore l’économie. Elle s’inscrit dans le cadre d’une recherche critique, « interrogeant par exemple systématiquement les idées reçues » et « indispensable à l’avancée de la connaissance, tout autant qu’à la citoyenneté ». Enfin elle repose, à l’évidence, sur la nécessité de solides travaux empiriques. La troisième hypothèse décline la précédente. L’approche de la société estallemande ne peut s’envisager sans le recours aux pro ductions endogènes, leurs études et leurs évaluations en se gardant de toute uchronie, comme nous y invite Fernand Braudel, de toute analyse des pratiques et des comportements à travers des valeurs actuelles trop souvent présentées comme universelles et inaltéra bles alors qu’elles sont aussi des constructions idéologiques spa tiotemporelles. La dernière hypothèse pourra paraître dans le climat idéologi que d’aujourd’hui iconoclaste à certains. La construction d’un État socialiste allemand représenta pourtant bien à son origine, en par ticulier pour de nombreux intellectuels qui avaient dû fuir le na zisme et à ceux de la nouvelleIntelligenz, un principe d’espérance qui, sous les coups de boutoir des enjeux stratégiques de la guerre froide, se transforma au fil des ans en désillusions pour aboutir à un sentiment d’immense gâchis. Et pourtant cette première ex périence d’un État socialiste allemand, avec tous ses défauts, ses erreurs, ses fautes, né sous les pires auspices, ceux de l’imposition d’un régime installé dans les fourgons d’une armée d’occupation
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