Congo-Kinshasa : la décennie 1997-2007

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Description

Des guerres ethniques ? Les deux guerres du Congo sont-elles vraiment cela ? Pour comprendre la nature des conflits qui vont déchirer le Congo, ne vaut-il pas mieux s’interroger sur les pratiques coloniales belges et déterminer la responsabilité du colonialisme dans l’origine des conflits ?
La deuxième guerre du Congo (1998-2002), interétatique, est surtout une guerre de prédation. Elle ouvre le pays au pillage. Pays alliés et ennemis se partagent des zones d’influence infestées de chefs de guerre et de milices ethnicisées qui se combattent. Tardivement arrivée, quel rôle va jouer la communauté internationale (ONU, États-Unis, Union européenne) ? Quand elle finance le processus électoral congolais et qu’elle accompagne la transition politique (2002-2005), ne tente-t-elle pas aussi de mettre le Congo-Kinshasa en tutelle pour mieux favoriser l’exploitation de ses ressources naturelles par les firmes occidentales auxquelles la Banque mondiale brade les actifs miniers ?
Porté au pouvoir en 2001, élu président en 2006 aux termes d’élections démocratiques, Joseph Kabila a su préserver l’unité de son pays et ramener l’espoir d’une paix définitive. Saura-t-il saisir l’opportunité de l’arrivée en RDC de la Chine, en concurrence directe avec le FMI et la Banque mondiale, pour émanciper définitivement son pays de la tutelle occidentale et permettre au peuple congolais de vivre mieux, dans la dignité ?
Ce livre s’essaie à donner des éléments de réponses aux questions soulevées en présentant au lecteur une géopolitique d’ « humeur », distanciée de l’historiographie « belgo-occidentale » dominante.
Juriste spécialisé en urbanisme commercial, historien (co-auteur avec Jean-René Suratteau d’une biographie de Jean-François Reubell, l’Alsacien de la Révolution française, aux Éditions du Rhin), Alain BISCHOFF est consultant pour l’Afrique centrale et, depuis 2005, régulièrement en missions d’expertise juridique en République démocratique du Congo.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de visites sur la page 20
EAN13 9782849240809
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0188 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Congo-Kinshasa
La décennie 1997 - 2007© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-080-9Alain Bischoff
Congo-Kinshasa
La décennie 1997 -2007
Éditions du CygneIt’s hell to be poor.
Charles Dickens (Oliver Twist)
L’avenir du Congo est beau, j’attends de mes enfants
ce que j’attends de chaque Congolais :
accomplir la mission sacrée de reconstruire le pays.
Patrice-Emery LumumbaChronologie
30 juin 1960. Indépendance du Congo belge. Patrice-Emery
Lumumba est premier ministre.
Juillet. la province du Katanga entre en sécession.
17 janvier 1961. Assassinat de Patrice-Emery Lumumba.
24 novembre 1965. Coup d’État de Joseph Mobutu.
21 octobre 1971. Le pays prend le nom de Zaïre.
7 août 1991. La transition démocratique est engagée dans le cadre
d’une conférence nationale.
Juillet 1994. Après le massacre de Tutsi et de Hutu modérés par des
extrémistes Hutu (milices Interahamwe et militaires des Forces
armées rwandaises – FAR) – 800 000 morts en 3 mois – le Front
patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé s’empare du pouvoir
à Kigali. Exode massif de deux millions de Hutu rwandais dans
l’Est du Zaïre.
13 février 1996. Le Haut – Commissariat pour les réfugiés organise
le rapatriement au Rwanda de 200 000 réfugiés rwandais.
22 octobre. 200 000 réfugiés rwandais et burundais fuient les
combats qui opposent les Forces armées zaïroises aux rebelles
banyamulenge au Kivu (Est du Zaïre).
Mai 1997. Les troupes de l’Alliance des forces démocratiques pour
la libération du Congo (AFDL) renversent le président Mobutu.
Fin de la « première guerre du Congo ».
1998. Laurent-Désiré Kabila ordonne le départ immédiat des
troupes rwandaises et ougandaises.
2 août 1998. Des militaires banyamulenge (Congolais tutsi) lancent
un mouvement de rébellion au Kivu. Début de la « deuxième
guerre du Congo ».
17 mai 1999. Scission du principal mouvement rebelle, le
Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) qui a
désormais deux directions, l’une appuyée par le Rwanda, l’autre par
5l’Ouganda.
10 juillet 1999. Un accord de cessez-le-feu est signé à Lusaka
(Zambie), entre tous les belligérants. L’accord ne sera jamais
respecté. Combats et massacres continuent.
24 février 2000. L’ONU envoie 5537 casques bleus au Congo pour
garantir le cessez-le-feu.
16 janvier 2001. Laurent-Désiré Kabila est assassiné. Son fils
Joseph lui succède.
26 janvier 2001. Joseph Kabila souhaite relancer l’accord de
Lusaka et normaliser les relations de la République démocratique
du Congo avec les États-Unis, l’Union européenne et l’ONU.
Février 2002 – avril 2003. Dialogue intercongolais à Sun City
(Afrique du Sud) entre le gouvernement, la rébellion, la « société
civile » et la classe politique.
Juillet – septembre 2002. Accords de paix entre la RDC, le Rwanda
et l’Ouganda.
30 juin 2003. Mise en place d’un gouvernement de transition (le
« système 1+4 ») composé du président Joseph Kabila et de 4
viceprésidents issus des différentes tendances politiques du pays.
e18/19 décembre 2005. La Constitution de la III République est
adoptée par référendum. Elle est promulguée le 18 février 2006.
30 juillet 2006. Élections législatives, présidentielle et provinciales.
20/22 août. Premiers affrontements entre les partisans de
JeanPierre Bemba et ceux de Joseph Kabila.
29 octobre. Second tour de l’élection présidentielle. Joseph Kabila
est élu président de la République avec 58% des suffrages exprimés
contre 42% à Jean-Pierre Bemba.
11 novembre. Nouveaux affrontements entre les partisans de
JeanPierre Bemba et de Joseph Kabila.
Décembre. Prestation de serment de Joseph Kabila (6 décembre).
Antoine Gizenga est premier ministre (30 décembre).
Février 2007. Émeutes dans le Bas-Congo. Formation du
gouvernement dirigé par Antoine Gizenga (6 février).
22 mars. Nouveaux affrontements entre les forces du président
Kabila et les miliciens de Jean-Pierre Bemba.
11 avril. Sa milice privée neutralisée et désarmée, Jean-Pierre
Bemba est contraint de quitter le pays.
6Septembre. Le contingent de la MONUC reprend Sake
(NordKivu) qu’avait investi les troupes du général Nkunda, soutenu par
le Rwanda et responsable d’exactions multiples, de massacres et de
crimes contre l’humanité au Nord-Kivu. L’insécurité qui règne au
Nord et au Sud-Kivu, où sévissent toujours les extrémistes hutus
rwandais Interahamwe, provoque le déplacement de centaines de
milliers de personnes qui survivent dans des conditions
humanitaires effroyables.
6/24 janvier 2008. Troisième conférence internationale sur les
Grands Lacs à Goma (Nord-Kivu). Signature d’un « acte
d’engagement » de tous les belligérants pour un cessez-le-feu dont le succès,
pour une paix définitive dans la région du Kivu, repose sur le
Rwanda qui seul peut amener Nkunda à déposer les armes et peut
garantir aux miliciens Interahamwe une justice sereine, à leur retour
au Rwanda.Liste des abréviations
ADF/ Allied Democratic Forces (Alliance des forces
démocratiques, Ouganda)
ADP/ Alliance démocratique des peuples (Zaïre)
AFDL/Alliance des forces démocratiques de libération du Congo
(RDC)
AGI/Accord global et inclusif de Pretoria
ALIR/Armée de libération du Rwanda (Rwanda)
AMP/Alliance de la majorité présidentielle (RDC)
ANC/Armée nationale congolaise
APE/Accord de partenariat économique
APR/Alliance patriotique rwandaise (Rwanda)
BEI/Banque européenne d’investissement
CEI/Commission électorale indépendante
CIA/Central Intelligence Agency (États-Unis)
CIAT/Comité international d’accompagnement de la transition
CNRD/Conseil national de résistance pour la démocratie (RDC)
CNS/Conférence nationale souveraine (Zaïre)
CONADER/Commission nationale pour le désarmement, la
démobilisation et la réinsertion
CONAKAT/Confédération des associations tribales du Katanga
(Moïse Tshombe, Congo)
CPI/Cour pénale internationale de La Haye
CPP/Comités du pouvoir populaire (RDC)
DDR/Programme de désarmement, de démobilisation et de
réinsertion
DDRRR (2D3R)/Programme de désarmement, de
démobilisation, de rapatriement, de réinstallation et de réintégration
DSP/Division spéciale présidentielle (Zaïre)
ESO/External Security Organisation (Service extérieur de
renseignements, Rwanda)
8FAC/Forces armées congolaises (RDC)
FAPC/Forces armées pour le Congo (Jérôme Kakwavu Bukandu,
RDC)
FAR/Forces armées rwandaises (Rwanda)
FARDC/Forces armées de la République démocratique du Congo
FAZ/Forces armées zaïroises (Zaïre)
FDD/Forces pour la défense de la démocratie (Burundi)
FDLR/Forces armées de libération du Rwanda (Rwanda)
FLC/Front de libération du Congo (RDC)
FMI/Fonds monétaire international
FNI/Forces nationalistes et intégristes (RDC)
FNL/Front national de libération (Burundi)
FNLC/Front national de libération du Congo (Zaïre)
FPR/Front patriotique rwandais (Paul Kagame, Rwanda)
GSSP/Garde spéciale de sécurité présidentielle (RDC)
HAM/Haute autorité des médias
HCR/Haut Conseil de la République (Zaïre)
MLC/Mouvement de libération du Congo (Jean-Pierre Bemba,
RDC)
MNC/Mouvement national congolais (Patrice-Emery Lumumba,
Congo)
MONUC/Mission des Nations Unies au Congo
MPR/Mouvement populaire de la révolution (Mobutu)
MRC/Mouvement révolutionnaire congolais
MRLZ/Mouvement révolutionnaire pour la libération du Zaïre
(Zaïre)
OMC/Organisation mondiale du commerce
ONU/Organisation des Nations Unies
OUA/Organisation de l’Unité africaine
PALIPEHUTU/Parti pour la libération du peuple hutu (Burundi)
PALU/Parti lumumbiste unifié (Antoine Gizenga, RDC)
PNUD/Programme des Nations Unies pour le développement
PPRD/Parti présidentiel pour le renouveau et le développement
(Joseph Kabila, RDC)
PRP/Parti de la révolution populaire (L.-D. Kabila, Zaïre)
PUSIC/Parti pour l’unité et la sauvegarde de l’intégrité du Congo
(Kawa Mandro, RDC)
9RCD/Rassemblement congolais pour la démocratie (RDC)
RCD/G/Rassemblement congolais pour la démocratie/Goma
(Emile Ilunga, Azarias Ruberwa, RDC)
RCD-N/Rassemblement congolais pour la démocratie nationale
(Roger Lumbala, RDC)
RCD/ML/Rassemblement congolais pour la démocratie –
Mouvement de libération (Wamba dia Wamba, RDC)
RDC/République démocratique du Congo
R-FDLR/Ralliement des Forces démocratiques de libération du
Rwanda (Rwanda)
RENACO/Regroupement des nationalistes congolais (RDC)
SADC/ South Africa Development Community (Communauté de
développement de l’Afrique australe)
SMI/Structure militaire d’intégration
UDPS/Union pour la démocratie et le progrès social (E.
Tshisekedi, RDC)
UE/Union européenne
UNAFEC/Union des nationalistes et fédéralistes du Congo
(Kyungu Wa Kumwanza, RDC)
UNITA/Union pour l’indépendance totale de l’Angola (J. Savimbi,
Angola)
UPC/Union des patriotes congolais (Thomas Lubanga, RDC)
UPI/Unités de police intégrée
UREC/Union pour la reconstruction du Congo (Oscar Kashala,
RDC)Préface
L’histoire congolaise que nous livre l’auteur est traversée
par l’arrière-goût âcre du sang qui imbibe ses pages où
nombre d’atrocités déshumanisantes plongent dans le
désespoir l’imaginaire du lecteur pour ce pays-continent,
sujet de convoitises sans mesure.
Depuis l’époque léopoldienne des « lianes ensanglantées »
à l’âge actuel du « coltan de sang » exploité sur fond de projet
de balkanisation de ses provinces orientales, le
CongoKinshasa, baptisé politiquement République démocratique
du Congo (RDC), n’a connu qu’un tragique destin. Serait-il
condamné à n’être qu’une proie à la merci de prédateurs
voraces se déployant tantôt à découvert, tantôt sous des
déguisements séducteurs ou des placebos ? C’est dans un
maquis d’intérêts divers qui se nouent et se dénouent sur
l’autel de sacrifice du sort de tout un peuple que l’auteur
prend le pari de démêler l’écheveau.
L’excentricité de son regard a pu être utilisée comme atout
pour comprendre les faits sans tomber dans les pièges de
l’impartialité tendus aussi bien à l’intérieur de l’arène que
dans l’environnement international. Un contexte complexifié
par la surabondance des acteurs parmi lesquels une certaine
communauté internationale et des pôles affairistes qui
s’ingénient à régenter le théâtre congolais directement ou par
l’interposition des Africains déboussolés et en mal de
perspective panafricaine à laquelle jadis se sont voués des
leaders comme Patrice-Emery Lumumba.
En revanche, il a fallu à Alain Bischoff une profonde
immersion dans l’univers congolais pour jauger des réalités
11sociologiques enfouies, souvent dévoyées volontairement par
ceux qui se satisfont du délitement du territoire national de la
RDC. En l’occurrence, le concept d’ethnie connoté de façon
à en faire l’obstacle du vouloir-vivre ensemble devant
cimenter la (re)construction de l’État.
À l’évidence, l’année 2006, marquée par le premier
suffrage démocratique depuis l’Indépendance, tend à tourner
une nouvelle page d’histoire dans laquelle va s’inscrire une
vraie émancipation du peuple congolais, délivré des
survivances des contraintes néocoloniales. Un défi à l’élite
nationale confrontée à des enjeux majeurs dont dépend le
décollage de la RDC appelée à rejoindre le peloton des pays
émergents. Non à coup de v œux pieux mais par la mise en
œuvre de politiques repensées à base d’outils intellectuels
actualisés en fonction de la nouvelle donne internationale.
À la lecture de ce livre, tout politique se rendra compte de
l’étendue du grain à moudre à sa disposition, autant que le
chercheur pourra en faire un manuel de référence.
Jean Buesso Samba
Université de Lubumbashi (RDC)
DiplomateIntroduction
Les atrocités commises à partir de 1885 dans l’État
indépendant du Congo en raison de la chasse acharnée au red
nubber, le caoutchouc rouge, furent telles qu’elles indignèrent
la communauté internationale de l’époque et obligèrent le roi
des Belges Léopold II à renoncer à son régime personnel au
Congo. En 1908, l’État belge reprit l’exploitation de la
1colonie.
C’est « la grande œuvre » de Léopold II, le « civilisateur »,
erselon les termes employés par son successeur Baudouin I
dans son discours de Léopoldville (Kinshasa) du 30 juin
1960, qui fit entrer – et de quelle façon ! – le Congo dans l’ère
contemporaine. La « civilisation » apportée par la
colonisation belge aux Congolais leur apprit plutôt à connaître
« l’esclavage humiliant », le « travail harassant », la « spoliation
de leurs terres » et leur fit comprendre que « la loi n’était
jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir,
accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les
autres » ainsi que le souligna justement Patrice-Emery
Lumumba, dans son émouvant et brillant discours du 30 juin
21960, en réponse à celui, terne et convenu, du roi Baudouin.
En vérité, Léopold II a plongé le Congo « au c œ ur des
ténèbres » africaines et, à l’instar de Kurtz, le héros maudit du
roman de Joseph Conrad, peut-on imaginer le roi belge
géno3cidaire , agonisant, avec, sur sa « figure d’ivoire, une
expression de sombre orgueil, de puissance sans pitié, de
terreur abjecte – de désespoir intense et sans rémission.
Revivait-il sa vie dans tous les détails du désir, de la tentation,
de l’abandon pendant ce moment suprême de connaissance
13absolue ? Il eut un cri murmuré envers une image, une vision
– il eut par deux fois un cri qui n’était qu’un souffle.
4« Horreur ! Horreur ! » ».
À l’impérialisme le plus sauvage, à l’exploitation la plus
brutale du pays que finit par incarner le roi Léopold II,
succédèrent les injustices, l’oppression, le pillage de
l’administration coloniale de l’État belge. Pendant 80 ans les
Congolais eurent le temps de se constituer une mémoire. Car
les enfants des colonisés ont la mémoire des avanies et des
souffrances subies par leurs pères, si les enfants des
colonisateurs ne l’ont pas. La colonisation a engendré la barbarie. Y
penser devrait éviter de ravaler trop facilement et sans trop
de réflexion les Africains et leurs guerres compliquées au
degré zéro de l’éthologie humaine. Est-il nécessaire d’avoir
recours à la bande dessinée ou au roman-photo colonial en
réveillant le fantasme d’une barbarie africaine nourrie
d’atavismes tribaux pour expliquer le déferlement de dix années
de violence ? Ne doit-on pas y voir plutôt le résultat de l’«
éducation » coloniale et de l’étiquetage racial érigé en
instrument de domination ? Les Africains, à la fois acteurs et
victimes des conflits, ne peuvent-ils pas dire, avec quelque
5raison, « nos maîtres nous ont fait si barbares ! » ?
La barbarie éclatera en 1994 au Rwanda, ensanglanté en
quelques semaines par le massacre planifié de 800 000 Tutsi
et Hutu dont la conséquence immédiate fut de voir se
réveiller le spectre de l’éclatement du Zaïre (devenu
République démocratique du Congo), pays le plus vaste
d’Afrique centrale, « scandale géologique » (Léopold II) par
l’importance de ses innombrables ressources naturelles, avec
le déclenchement de la guerre en 1997, qui déstabilisa
durablement toute la région des Grands Lacs.
Pendant la décennie 1997-2007, le territoire congolais a
servi de champ de bataille aux forces armées d’au moins six
pays africains, sans compter les incursions burundaises et la
14présence en RDC de miliciens hutu rwandais, les
Interahamwe (« ceux qui agissent ensemble »), planificateurs
des massacres de 1994 au Rwanda. Réfugiés au Congo après
la prise de pouvoir à Kigali du Front patriotique rwandais
(FPR), les Interahamwe, se sont regroupés dans les provinces
orientales du Congo-Kinshasa, Nord et Sud-Kivu, s’en
servant de bases arrière dans une perspective de reconquête
du pouvoir au Rwanda. Ils constituaient ainsi une menace
permanente pour le nouveau régime rwandais de Paul
Kagamé.
C’est pour parer cette menace que la première guerre du
Congo fut déclenchée en septembre 1996 par le Rwanda et
l’Ouganda. Obéissant à une motivation d’ordre sécuritaire,
elle peut être ainsi « considérée comme une réplique du
6séisme génocidaire » de 1994 au Rwanda. En contrecoup elle
provoqua la chute du régime plus que trentenaire du
maréchal Mobutu, soutenu jusqu’au dernier moment par la
France. Une France bien aveugle et bien présomptueuse qui
s’illusionnait sur ses possibilités de contrer la volonté plus ou
moins affirmée des États-Unis de reprendre pied sur le
continent, le Rwanda et l’Alliance des forces démocratiques de
libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila étant
en quelque sorte le « cheval de Troie » américain en Afrique.
La déclaration, en octobre 1996, du secrétaire d’État
américain Warren Christopher, affirmant « révolue l’époque où
l’Afrique pouvait être divisée en sphères d’influence » choqua
la « Françafrique » qui trembla sur ses bases. Peut-être
qu’enfin ce curieux mélange d’affaires louches, de trafics
divers mêlant intermédiaires français plus ou moins officiels
et dirigeants africains corrompus, de relents néo-colonialistes
et de défense d’intérêts pétroliers auquel se résume la
« Françafrique » sera-t-il jeté aux oubliettes de l’Histoire en ce
edébut de XXI siècle, si l’on en croit les déclarations de
JeanMarie Bockel, éphémère secrétaire d’État à la coopération et
15à la francophonie (juin 2007-mars 2008), faites le 15 janvier
2008 au journal Le Monde et réitérées le 3 février 2008 dans
l’hebdomadaire Jeune Afrique, affirmant sa volonté de « signer
l’acte de décès de la Françafrique ». Mais il y a encore loin de
la coupe aux lèvres et du volontarisme affiché de Jean-Marie
7Bockel à la politique réellement conduite par l’Élysée.
La seconde guerre du Congo, commencée en août 1998, a
un motif autrement prosaïque : le pillage des ressources
naturelles du Congo-Kinshasa considéré comme un retour
sur investissement par les deux parrains rwandais et
ougandais de Laurent-Désiré Kabila devenu rétif. Avec ses 2,345
millions de km² la République démocratique du Congo est
un géant du sous-continent, mais un géant à terre, ligoté, à
l’instar de Gulliver par les lilliputiens qui l’entourent et qui
veulent profiter de l’aubaine pour le dépecer et pour en piller
sans vergogne les richesses naturelles.
Le nouveau conflit du Congo (1998-2002) se singularise
ainsi par sa typologie extraordinaire : les alliés rwandais et
ougandais vont se retourner l’un contre l’autre, victimes de
leurs divergences sur la conduite d’un conflit qui a vu se
ranger aux côtés de Kinshasa, l’Angola, la Namibie et le
Zimbabwe, rendant plus incertaines l’issue de la guerre et
leurs perspectives d’enrichissement indu, les nouveaux alliés
de Kinshasa prenant eux aussi leur part du butin. Les
Rwandais et les Ougandais qui s’opposent entre eux,
s’ingénient alors à fomenter les actions de multiples seigneurs de
guerre, à favoriser l’émergence de mouvements armés à leur
dévotion dont les dirigeants se transformeront en hommes
politiques opportunistes, pions dont la stratégie de conquête
du pouvoir au Congo-Kinshasa se fondera sur le réveil et la
manipulation de rivalités ethniques, plus ou moins artificielles
et héritées des temps coloniaux pendant lesquels les Belges
en faisaient les instruments de leur domination
(Hema/Lendu en Ituri, Hutu/Tutsi au Rwanda et au Kivu,
16par exemple). Les rivalités ethniques sont alimentées par le
pillage organisé au profit de tous ces prédateurs et à celui de
leurs mentors respectifs, des zones qu’ils contrôlent et des
ressources minières. Selon le rapport 2002 du groupe
d’experts du Conseil de sécurité de l’ONU, 85 sociétés étrangères
seraient impliquées dans ce pillage.
Mais sous un habillage ethnique commode qui fait
ressortir la vulgate raciale de l’époque coloniale, des logiques
complexes apparaissent. Elles représentent la résultante de
dynamiques internes et externes qui voient s’additionner les
différends liés au contrôle de la terre, à la propriété foncière,
les appétits de conquête du pouvoir des chefs de guerre, le
rôle des puissances régionales qui constituent l’Afrique des
Grands Lacs ainsi que l’incapacité de l’État congolais à
exercer ses fonctions régaliennes et à détenir le monopole de
8la violence légitime.
La lutte ancienne pour la terre s’est aggravée avec le
développement de l’élevage et des cultures arbustives qui rendent
la possession foncière plus pérenne que l’agriculture
traditionnelle et qui expliquent le conflit au Kivu dont
l’opposition entre éleveurs Banyarwanda et agriculteurs
autochtones, présents dans la région avant les Banyarwanda,
9a dégénéré en guerre régionale. L’aggravation de cette lutte
pour le foncier s’explique aussi par le déséquilibre
démographique de la région qui constitue l’autre aspect de cette
guerre de prédation qu’est la deuxième guerre du Congo :
343 habitants au km² au Rwanda, 25 habitants au km² au
Congo-Kinshasa, c’est dire combien le Rwanda, dépourvu de
richesses naturelles, avec une population de 9 millions
d’habitants entassés sur un territoire exigu (26 340 km²), doit
compter sur l’aide internationale pour poursuivre sa
croissance et ses réformes économiques entamées en 1994, après
le traumatisme du « génocide ». La pression démographique
très élevée – avec une croissance moyenne de 6% entre 1996
17et 2002, de 2,4% en 2007, explique la recherche d’espace vital
du Rwanda au-delà de sa frontière avec la RDC et sa
tenta10tion d’élargir son emprise territoriale sur le Kivu.
Ces différents enjeux ont constamment interféré dans les
efforts de résolution du conflit qui provoqua 4 millions de
morts et de vastes déplacements forcés de population.
L’immense majorité des personnes déplacées se trouve dans
l’Est du Congo, particulièrement au Nord-Kivu, où la
situation humanitaire est l’une des plus déplorables du monde et
où l’insécurité règne, encore en 2007, entretenue par le
Rwanda qui arme et soutient la soldatesque de Nkunda à
laquelle s’opposent des milices Maï-Maï et les Forces armées
de libération du Rwanda (FDLR – ex-Interahamwe). La
dynamique de paix, initiée par l’accord de Lusaka (10 juillet
1999), n’a pu s’accélérer qu’après la signature de l’« accord
global et inclusif » de Pretoria (17 décembre 2002) du à
l’habileté de Joseph Kabila, installé comme président de la RDC
le 17 janvier 2001 (après l’assassinat de son père, la veille), et
dont la politique de conciliation a permis l’aboutissement du
dialogue inter-congolais.
Le gouvernement de transition, mis en place en
application de cet accord, devait préparer une nouvelle Constitution
qui fut approuvée par référendum en décembre 2005.
L’adoption de la Constitution marqua le début d’un
marathon électoral, financé et sécurisé par la « communauté
internationale » (il faut entendre par là, l’ONU, les États-Unis
et l’Union européenne, auxquels, de temps à autres, s’associa
l’Union africaine) qui trouva son épilogue avec l’élection
présidentielle du 30 juillet 2006. Joseph Kabila fut élu
Président de la République démocratique du Congo, à l’issue
du second tour (29 octobre 2006), avec 58,05% des suffrages
contre 41,95% à son concurrent Jean-Pierre Bemba.
Président élu au suffrage universel direct – l’un des rares
sur le continent africain – au terme d’une élection
respec18tueuse des règles démocratiques, la tâche qui attend Joseph
Kabila pour la reconstruction de son pays est immense. Il y
sera sans doute aidé par l’ensemble des Congolais dont le
sentiment national pérenne a sauvé la Nation congolaise
alors même que l’État se décomposait. Il y sera sans doute
aidé aussi par la disparition du post-colonialisme et de la
tutelle occidentale, car même si l’Europe et l’Amérique du
Nord demeurent les principaux exportateurs de capitaux, la
part des pays émergents – Brésil, Mexique, Malaisie, Inde, et
surtout de la Chine qui s’affirme comme le principal banquier
du pays en y recyclant une partie de ses formidables excédents
commerciaux – s’accroît fortement.
La concurrence entre ces nouveaux bailleurs de fonds et
les organisations financières de la « communauté
internationale », Banque mondiale, FMI, Banque européenne
d’investissement, est riche d’espoir pour la République
démocratique du Congo qui ne pourra trouver qu’un
bénéfice à son émancipation de la tutelle occidentale et à la mise
en place d’un autre modèle de régulation mondiale. Il reste à
souhaiter que l’embellie espérée pour la RDC profite en
premier lieu à son peuple et non plus seulement à ses élites
politiques et aux sociétés étrangères exploitant les ressources
naturelles.PREMIÈRE PARTIE
LES DEUX GUERRES DE LIBÉRATION
DU CONGO (1996/1997 et 1998-2002)CHAPITRE I
LA CHUTE DU ZAÏRE DE MOBUTU
Le Congo-Kinshasa, ancienne colonie belge, est le
11« c œ ur malade » du continent africain depuis son accession
à l’indépendance en 1960. Dès la proclamation de celle-ci,
le 30 juin, le Congo a été rapidement privé, par la
conjonction d’intérêts économiques et politiques étrangers,
d’assurer souverainement son développement dans la
liberté à la suite de l’assassinat, le 17 janvier 1961, de son
premier ministre, porté démocratiquement au pouvoir,
Patrice-Emery Lumumba. Cet assassinat a été souhaité par
la CIA, il a été voulu et décidé par le gouvernement belge et
il a été perpétré, grâce à une « logistique » belge, par les
sbires du sécessionniste katangais Tshombe.
Au lieu de l’espoir d’un Congo libre, indépendant et
prospère avec Lumumba, les occidentaux, grâce à la
complicité de l’ONU, offrirent le désenchantement et la
soumission aux Congolais en portant Mobutu, leur
créature, au pouvoir. Le maréchal Mobutu, à la tête du pays
pendant plus de trente ans, grâce au soutien de la «
communauté internationale » (il faut comprendre par ce terme,
l’ONU, les États-Unis, la Belgique et la France), s’est
conduit en despote sanguinaire et imprévisible et a
littéralement pillé le pays. Sa gestion et ses pratiques politiques ont
durablement déstabilisé le Congo et l’ont précipité dans la
guerre.
221.- Le Zaïre, « c œ ur malade » de l’Afrique centrale.
Le maréchal-président Mobutu Sese Seko ouvre une
nouvelle page de l’histoire du pays le 21 octobre 1971 en
baptisant la République démocratique du Congo de son nouveau
nom, le Zaïre, et inaugure sa politique de « recours à
l’authenticité » qui vise à africaniser les m œurs de la société congolaise.
Le concept de « zaïrianisation » va s’étendre à de multiples
domaines. Ce nationalisme à tous crins contribuera au long
déclin du régime et fera basculer le pays vers l’abîme quand la
« zaïrianisation » touchera l’économie, en 1973. Elle a pour
corollaire la confiscation d’entreprises étrangères confiées
dorénavant, comme prébendes, à des proches du pouvoir
frappant à mort l’économie manufacturière. En 1974, la chute des
cours des métaux, notamment ceux du cuivre (70% des
recettes de l’État) réduit encore davantage les bénéfices déjà
12siphonnés par la plus grande « kleptocratie » du monde. Les
recettes publiques s’effondrent, passant de 1176 millions en
1980 à 253 millions en 1993, alors que les dépenses
augmentent (930 millions de dollars en 1989, 1330 en 1992, 1008 en
131993) . Par suite des détournements massifs pratiqués au
profit d’intérêts personnels, l’État fut privé des moyens
financiers nécessaires à son fonctionnement ; il n’assuma plus son
rôle, fut incapable d’assurer les besoins vitaux de la société
zaïroise et laissa se dégrader irrémédiablement les moyens de
production ; de 500 000 tonnes en 1987, la production de
cuivre chuta à 33 600 en 1994 et à 25 000 en 1995, la
production de diamants baissa de 44% en 1994 par rapport à 1993.
Enfin, la disparition de la guerre froide asséna au régime un
dernier coup qui, à terme, s’avéra mortel. L’implosion de
l’Union soviétique eut pour conséquence la fin de la rente
stratégique du Zaïre qui avait jusque là bénéficié de lignes de crédit
des bailleurs de fonds internationaux (les Occidentaux)
portant sa dette extérieure à près de 12 milliards de dollars.
23L’État, affaibli par ces coups de boutoir et sapé par des
décennies de prédation, n’a pas résisté. À partir de 1990, le
pays s’enfonce dans une crise profonde et durable.
Conscient de la déliquescence en cours, dès le mois de
janvier 1990, Mobutu décide de consulter son peuple afin
d’ouvrir la voie à la démocratisation de son régime. De tout
le pays, une litanie de critiques, témoignant d’une colère
contenue, des milliers de mémorandums, de doléances, de
manifestes, comme autant de manifestations d’un
mouvement social d’une rare intensité, parviennent à Mobutu. La
eréprobation de la II République est implacable avec le rejet
du parti unique (le MPR – Mouvement populaire de la
révolution), la dénonciation du népotisme et de la gabegie
organisés par les potentats locaux. Cet élan du peuple tout
entier, qui rappelle les cahiers de doléances de 1789 en
France, a pour moteurs la détresse économique et l’exigence
d’un changement radical.
Ces critiques conduisent Mobutu, contre son gré, à
s’engager dans un processus de démocratisation du Zaïre en
introduisant, le 18 décembre 1990, le multipartisme intégral
dont, en réalité, il ne veut pas et qu’il va vite réduire à un
simple jeu de stratégie politique. Mobutu, dont il ne fait
aucun doute qu’il a été « fabriqué » par les services spéciaux
belges et américains et qui passe pour « l’homme des Français »
n’hésite pas, alors, à brandir à nouveau l’étendard du «
nationalisme » (comme il l’avait déjà fait en 1973 avec la
nationalisation des entreprises étrangères et la recherche de
14l’« authenticité ») . Ainsi, depuis 1990, il s’est toujours
opposé à l’envie de démocratie qui traversait le pays en la
disant imposée par les puissances étrangères, États-Unis en
tête. Il cherche alors, pour les affaiblir, à diviser le plus
possible ses opposants ; c’est ainsi qu’en novembre 1993 on
dénombre 382 formations politiques enregistrées. Certaines
s’inscrivent dans la mouvance présidentielle, d’autres dans
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