Congo (RDC)

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Cinquante ans après l'indépendance de leur pays, les Congolais peuvent-ils revendiquer d'être enfin les acteurs de leur théâtre et non plus les éléments du décor ? Peuvent-ils sortir du chaos et des conflits récurrents et s'engager dans la paix et le développement ? Ce livre brosse des portraits de nombreux acteurs de la RDC, rapporte des témoignages, parcourt le pays en profondeur. Si l'auteur ne se retient pas dans la critique contre la gouvernance et les pratiques des élites, il tente d'éviter l'analyse simpliste et binaire bon versus mauvais.

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Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 59
EAN13 9782296800885
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Congo (RDC)
Puissance etfragilité

Pierre Cappelaere

Congo (RDC)
Puissance et fragilité

Du même auteur, chez le même éditeur

Kenya, safaris, ethnies et politique,2004.
Ghana, les chemins de la démocratie,2007.

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54162-7
EAN : 9782296541627

L’Afrique écrira sa propre histoire
et elle sera, au nord et au sud du Sahara,
une histoire de gloire et de dignité.
Ne me pleure pas ma compagne.
Moi je sais que mon pays, qui souffre tant,
saura défendre son indépendance et sa liberté.

Patrice Lumumba.
Lettre à Pauline, 1960.

Avant-propos

« Unpays d’avenir et qui le restera longtemps! »Ce
compliment perfide qui fut accordé autrefois au Brésil, la RD
Congo le traîne depuis 50 ans. Comment ce pays, vanté pour
l’abondance de ses richesses naturelles, avec un sous-sol qui est un
véritable inventaire minier, un fleuve de 4 700 km de long dont la
folle puissance pourrait fournir de l’énergie à toute l’Afrique, un
paradis vert de 80 millions d’hectares de terres arables, des savanes
pouvant accueillir 40 millions de têtes de gros bétail, un potentiel
halieutique estimé à 700000 tonnes de poissons, une vaste forêt
patrimoine écologique de l’humanité… un pays auquel sont
attachés tous les superlatifs qui devraient s’accorder avec le bien
être de ses habitants, s’est-il retrouvé dans la catégorie des plus
pauvres ? Puissance et fragilité.
Il est facile de tomber dans le travers consistant à dire du mal
duCongo, tant sont nombreux les rapports alarmistes des Nations
Unies, les mauvais classements internationaux, les réquisitoires des
ONGet les reportages chocs nourrissant les motifs d’indignation.
Le fait est que l’on ne revient pas de ce pays de la démesure les
mains vides. Il n’y a qu’à se baisser pour ramasser une histoire qui
saisira au ventre les âmes sensibles. L’impunité dont jouissent les
auteurs d’exactions contre la population dans les Provinces
orientales est la plus intolérable.
La critique est particulièrement vive parmi lesCongolais
euxmêmes. Une phrase revient parfois à Kinshasa :Congo ekobonga te,
traduisez : « LeCongo ne sortira jamais de ce trou dans lequel il se
trouve. »Certains gourous bonimenteurs n’hésitent pas à
emprunter un autre registre, celui au mythe de l’anathème qui pèse
sur les descendants deCham, le troisième fils de Noé : la cruelle
misère ambiante en RDCaurait pour origine l’envoûtement de
Satan. Que d’inepties fatalistes inventées, reprises par des
infortunés dont la crédulité est à l’échelle de leur pauvreté.
Il faut reconnaître que leCongo est d’une extrême fragilité
dans tous les domaines : infrastructures dégradées, insécurité à l’Est

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et ailleurs, finances publiques mal gérées, handicapant le
fonctionnement de l’Etat, pratiques économiques prédatrices,
paupérisation des villes et des campagnes… Tant de plaies
attendent encore d’être pansées. La plus profonde des
meurtrissures est celle qui résulte de l’état permanent de ni guerre,
ni paix. Une autre tient au pillage de ses ressources naturelles
interdisant tous les efforts de développement. Une autre encore est
liée à l’état de non droit dans un pays orphelin de sa justice.
Les déboires du pays sont inscrits dans une Histoire qui fut
souvent tragique. Mais elle creuse aussi les sillons des trajectoires
du futur. L’espoir s’appuie sur certains puissants ressorts préservés.
Cinquante ans après le départ desBelges, lesCongolais avaient
raison de se vanter d’une victoire, certes la seule mais elle est
remarquable, celle d’avoir préservé l’intégrité de leur territoire, alors
que leCongo a connu plus ou moins douze guerres. Ils pouvaient
aussi être fiers d’avoir organisé les premières élections pluralistes au
suffrage universel organisées depuis le début des années 1960.Cinq
ans auparavant, le pays était à genoux, envahi par ses voisins avides.
Le 29 octobre 2006, 19 millions d’électeurs congolais relevèrent le
défi. «Incroyable ils l’ont fait! »,s’exclamaient les observateurs
médusés.
Ce livre, écrit au tournant duCinquantenaire de
l’Indépendance, est le fruit de plusieurs années passées en RD
Congo dans une position d’observateur privilégié. Il est tiré de
chroniques et de portraits d’acteurs congolais. Il rapporte des
témoignages et des faits.Au-delà des anecdotes et des
commentaires, il suggère des analyses et des pistes de sortie de
l’état de crise. S’il ne se retient pas dans la critique contre les
gouvernants et les élites, il tente d’éviter l’analyse binaire – bon
versusmauvais – et recèle en fin de compte une forte dose de
confiance dans la formidable créativité desCongolais.

Pour ne pas alourdir le texte de notes de bas de page, les références ont
été renvoyées dans la bibliographie à la fin du livre. Les proverbes et certaines
formules sont empruntés à la vie quotidienne et aussi à l’ouvrage de Dieudonné
Iyeli Katamu (2010).

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1.Un Etatfragileetsespoliticiens

Quand l’éléphant trébuche,
ce sont les fourmis qui en pâtissent

Le Congo est-il un «Etat fragile» ?Cinquante ans après le jour
de l’Indépendance (30 juin 1960), le bilan était sévère. Pourquoi les
pouvoirs qui furent successivement en place auCongo ne sont-ils
pas parvenus à créer des institutions robustes ? Pays trop vaste pour
être gouverné? Incapacité des élitesà gérer l’héritage colonial?
Cupidité des voisins ? Rôle pervers des grandes puissances ? Sur son
grand fleuve du même nom, leCongo navigue comme un bateau
ivre et ses passagers jettent des bouteilles à la mer. La construction
de l’Etat, annoncée depuis des décennies, demeure en projet,
comme la sortie de la pauvreté qui affecte la grande majorité. Sans
lesE« ONglises et les associations, sans l’Gisation »de la société
(selon une formule d’Elikia M’Bokolo), l’édifice social n’aurait pas
tenu si longtemps.Dans un tel contexte de fragilité, qu’attendre du
système politique congolaisactuel ? Peut-il engager un projet de
société dans lequel la population trouverait son compte?Avant de
répondre, il convient de chercher de quelle manière fonctionne le
pouvoir, en mettant en scène les acteurs du jeu politique.

Cinquantenaire royal

Les célébrations duCinquantenaire de l’Indépendance, dont le
moment phare fut le défilé du 30 juin 2010 sur le boulevard
triomphal fraîchement reconstruit par lesChinois, furent organisées
par un duo hétéroclite, un général ancien ministre de l’intérieur,
Denis Kalume, et un historien de grand renom, Isidore Ndaywel.

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Congo, puissance et fragilité

L’introspection était de mise. Un certain nombre d’évènements
(conférences, colloques, expositions…) devaient permettre de
répondre aux trois questionsexistentielles que se posaient les
Congolais :D’où venons-nous? Où sommes-nous? Où
allonsnous ?Des monuments furent édifiés, dont un dédié au premier
président du pays,Joseph Kasa-Vubu, qui avait été un peu oublié
depuis sa disparition en 1969. Olive Lembe Kabila, l’épouse du
Président, avait de son côté préparé l’évènement en appelant le
peuple congolais à la repentance et à se fier àDieu pour le salut du
Congo.Elle organisa trois jours de prière à travers tout le territoire.
La rumeur avait couru depuis des mois qu’Albert II, le roi des
Belges, viendrait de son pays en bateau, accompagné de son
gouvernement, lesFlamands à bâbord et les Wallons à tribord.Des
places sur le paquebot royal devaient être vendues aux enchères à
Bruxelles. Le poisson d’avril tint bon puisque d’aucuns crurent
longtemps que le port deBoma allait être fermé et qu’un flot
continu d’hélicoptères viendrait transporter les invités à Kinshasa.
Le défilé fut impressionnant. Mswaati III, le roi du Swaziland
était à côté de son homologue belge et une brochette de chefs d’Etat
était là aussi dont les deux anciens amis puis ennemis et redevenus
amis duCongo, le longiligne Paul Kagame et Yoweri Museveni sous
son inévitable chapeau de paysan. La cérémonie commença avec
seulement deux heures de retard sur l’horaire, et fut suivie par trois
heures de défilé : 15 000 soldats et policiers, précédant 400 véhicules
et des chars chinois et ukrainiens écrasant l’asphalte neuf. Les
hélicoptères, cinq peut être, firent plusieurs rotations au-dessus de la
tribune afin de donner l’impression d’une force aérienne
conséquente.
Dans son discours appelant à la «révolution morale», Joseph
Kabila retrouva les accents de celui qu’il avait prononcé lors de son
investiture quatre ans auparavant quand il annonça déjà vouloir
provoquer un changement profond des mentalités afin de mettre fin
à la grave crise de gouvernance du pays. Les militants du PPRD, le
parti du Président, avaient-ils été recrutés dans les bas quartiers?
Brandissant leurs étendards, éméchés, dépoitraillés, certains
commencèrent à courir en sens inverse du défilé provoquant une

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Un Etat fragile et ses politiciens

certaine confusion.D’autres aussi excités, s’arrêtèrent devant la
tribune pour chanter et danser avant que la police n’intervienne,
mais sans brusquerie pour éviter un incident.Joseph Kabila ne céda
pas à la fatigue. Il resta debout les trois heures durant. Mais il lui
fallut interrompre le défilé de la société civile car les deux
monarques invités manifestaient une tendance à la somnolence et la
reine deBelgique était impatiente de se rendre à l’Institut national
des arts.Elle avait reçu en cadeau du couple présidentiel un collier,
un bracelet et des boucles d’oreilles en diamants et pierres
précieuses.Elle décida que le présent imprévuet fort embarrassant
serait cédé à son retour àBruxelles à laDonation royale, l’institution
qui avait été créée cent dix ans auparavant par Léopold II pour
transmettre à l’Etat belge son patrimoine personnel, dont leCongo !
Le soir tout le monde alla dans son quartier danser sur l’air de la
version moderne d’Indépendance Cha Cha,l’autre hymne national qui
fut composé àBruxelles, en janvier 1960 lors de la Table ronde
réunie pour statuer sur l’avenir du pays, par Joseph Kabasele, dit le
Grand Kallé, le père de la musique congolaise contemporaine.

Le point d’achèvement, après les contrats chinois!

er
Le lendemain de la fête, le 1juillet 2010, leCongo atteignit
enfin le «point d’achèvement PPTE».Ce fut un soulagement, le
terme d’un parcours du combattant qui avait débuté en juillet 2003.
L’affaire des contrats chinois fut le principal obstacle à
surmonter.Elle remonte à 2007, quand le gouvernement congolais,
d’abord secrètement, négocia un gigantesque accord « infrastructures
contre matières premières» avec laChine. Un consortium de cinq
sociétés chinoises devaient réaliser des travaux d’infrastructures
(routes, voies ferrées, hôpitaux, centres de santé, universités,
logements sociaux, centrales hydroélectriques…) d’une valeur de six
milliards de dollars.En contrepartie de leur prêt, lesChinois
obtenaient des droits pendant 25 ans sur une concession minière de
Kolwezi, exploitée par une joint venture – la Sicomines – détenue à
68% par le consortium et à 32% par laGécamines, la société
publique congolaise. Le « pas de porte » à payer par laChine fut fixé

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Congo, puissance et fragilité

à 350 millions de dollars. Moyennant un investissement additionnel
de 3 milliards de dollars, les deux mines étaient supposées dégager
plus de dix millions de tonnes de cuivre et 600 000 tonnes de cobalt.
Le bénéfice de l’opération était évalué à 19% et le contrat était
assorti d’une garantie de l’Etat congolais qui s’engageait à accorder
une autre mine si la première se révélerait peu rentable.
De sa prison de la Haye où il attendait depuis 2008 son procès
pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à la suite
d’exactions commises par son groupe armé en RCA,Jean-Pierre
B». L’oppositionle plus grand hold-up du siècleemba dénonça «
parla de « contrats léonins », une expression très populaire en RDC.
L’ambassadeur deChine, le courtois Wu Zexian, passa du temps à
expliquer patiemment le caractère «gagnant-gagnant »des contrats.
Les besoins en investissements d’infrastructures étaient très
importants et aucune institution, ni laBanque mondiale, ni leFonds
européen de développement, ne pouvait prétendre réunir de tels
financements pour des investissements dont le pays a cruellement
besoin. La solidarité Sud-Sud trouvait là le moyen de s’exprimer
éloquemment. Les chantiers routiers démarrèrent en 2009. Ils étaient
d’une importance vitale pour Joseph Kabila, soucieux de respecter
ses engagements électoraux. Pourtant, assez vite, les retards sur les
chantiers introduisirent le doute et les ouvriers se plaignaient des
salaires trop maigres. La concession minière de Kolwezi, immergée
sous un immense lac à «dénoyer »,ce qui prendra des mois avant
d’entrer en exploitation, sera-t-elle assez rentable ?
La partie de bras de fer s’engagea avec leFMI qui opposa une
fin de non-recevoir à l’allègement de la dette congolaise si la garantie
de l’Etat accordée sur le volet minier des contrats chinois n’était pas
levée.Alors que les Occidentaux s’apprêtaient à annuler leurs
créances, il semblait logique d’empêcher lesCongolais de s’engager
dans un nouvel endettement portant sur 9 milliards de dollars, soit
un montant équivalent à 80% du PIBdu pays. LeFMI obtint
finalement satisfaction : la garantie fut retirée et les contrats ramenés
à 6 milliards, deux conditions pour que leCongo poursuive son
cheminement vers le « point d’achèvement » tant espéré. LeFMI qui
se révéla particulièrement prévenant, voire complaisant comme il

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Un Etat fragile et ses politiciens

l’est rarement dans ce genre d’opération, donna son blanc-seing
début 2010, constatant la relative bonne tenue des indicateurs
macro-économiques ainsi que le bon aboutissement de presque tous
les «déclencheurs »dont celui sur la «qualité »des dépenses
publiques. Ne fallait-il pas donner sa chance au Congo ?
En revanche, il n’en fut pas de même à laBanque mondiale,
dont leConseil, particulièrement remonté par lesCanadiens frustrés
de voir les intérêts de ses compagnies minières menacés, bouda et
tenta de poser des conditions sur la gouvernance économique. La
Banque mondiale céda enfin et se prononça en faveur d’un
allègement de la dette extérieure qui s’élevait à 13,7 milliards de
dollars (125% du PIB) pour la ramener à 2,9 milliards (soit 24% du
PIB). Un record, aucun pays n’a jamais bénéficié d’un tel généreux
traitement.
Dans la déclaration d’autosatisfaction qu’il fit le 4 juillet,
Joseph Kabila en attribua les mérites au seul gouvernement, «à sa
rigueur, sa discipline, son effort et son endurance», oubliant au
passage de saluer la bonne volonté des créanciers bilatéraux dont les
deux plus importants, lesEtats-Unis et laFrance, n’étaient plus
remboursés depuis des années.Comme le faisait son père, Joseph
Kabila pratique le «devoir d’ingratitude» :il reconnaît de grandes
vertus auxChinois et oublie aisément les contributions de ceux qui
portèrent le poids si écrasants des créances impayées. Il ajouta sans
craindre de susciter les sarcasmes : « Nous avons dû faire preuve de
constance dans la mise en œuvre d’une politique dont les principales
caractéristiques ont été (…) l’orthodoxie dans la gestion des finances
publiques. »
Le succès n’était malgré tout pas à négliger, à mettre au crédit
des «réformateurs »,au premier chef Jean-Claude Masangu,
l’inamovible gouverneur de laBanque centrale et le tout jeune
ministre des finances, Matata Mponyo.En sortant de la catégorie
infamante des pays pauvres très endettés (PPTE), leCongo pouvait
gagner en réputation. Pour autant les questions fondamentales ne
furent pas magiquement résolues. Le gouvernement devait encore
démontrer son engagement du côté de la «bonne »gouvernance
économique, et il était loin du compte car les dossiers litigieux

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Congo, puissance et fragilité

s’accumulaient (contrat minier canadien, répartition des blocs
pétroliers du Lac Albert…). Le rapport de force entre
« réformateurs » et « prédateurs » qui dominait la vie politique n’avait
pas encore donné son verdict. Une autre question restait non
résolue, celle du financement des futures élections. Le
gouvernement laissait croire que leur coût (de l’ordre de 715 millions
de dollars pour l’ensemble du processus) devait être largement
supporté par les partenaires et les Nations unies (comme cela avait
été le cas en 2006). Rien n’était moins sûr et il n’était pas sain que la
poursuite des avancées de la démocratie congolaise repose de
nouveau sur la bonne volonté budgétaire des Occidentaux.

Un cadavre de trop

Un mois avant les cérémonies du Cinquantenaire, un homme
fut tué à Kinshasa. Son nom restera inscrit parmi les héros de
l’histoire du pays :FloribertChebeyaBahizire.
Depuis plusieurs heures,Annie Mangbenga, sa femme, était
inquiète. Le dirigeant de l’ONGla Voix des Sans Voix ne répondait
pas sur son téléphone portable.Elle le savait en danger. Son corps
fut retrouvé par la police le lendemain, le 2 juin dans la matinée, sur
la route à la sortie de Kinshasa, allant vers la province
duBasCongo.FidèleBazanaEdadi, son chauffeur qui l’accompagnait, resta
introuvable. Pour faire son deuil, sa femme réclama longtemps que
lui soit rendu son corps. La veille de son meurtre,Chebeya avait
reçu une convocation à se rendre auprès de l’inspecteur général de la
police nationale,John Numbi, pour un motif qui devait lui être
communiqué sur place. Il fut retrouvé sur la banquette arrière de sa
voiture, débraillé, les mains liées.Après deux jours d’audition,
leColonelDaniel Mukalayi, second de laDirection des
RenseignementsGénéraux, fut interpellé et reconnu comme chef de
l’association des malfaiteurs. Quatre autres membres de la Police
furent incarcérés. Trois officiers parvinrent à s’enfuir, en possession
d’une importante somme d’argent, trouvant refuge au Kenya.
L’émotion fut immense dans le pays, avec la mobilisation
instantanée de toutes les ONGqui prirent une série de décisions

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Un Etat fragile et ses politiciens

comme de ne pas fléchir sur la pression qu’elles devaient exercer sur
le gouvernement afin qu’il mette tout en œuvre pour obtenir la
vérité. L’indignation fut rapidement relayée par les diplomates et les
capitales occidentales, demandant une enquêteindépendante. La
réprobation était unanime ; un mort de trop après tant d’assassinats
depuis 2005 restés dans l’impunité, celui de Pascal Kabungulu,
militant des droits de l’homme tué par balles, puis ceux des
journalistesBruno KokoChirambiza (radio Star),Franck Ngyke et
Hélène Mpaka, Serge Maheshe etDidace Namujimbo (Radio
Okapi), deFaustin Kaghegeshe Muhandikire, administrateur de la
Sucrière de Kiliba, de l’abbéDanielCizima dans son couvent de
Kabare, de sœurDenise Kahambu dans celui de Murhesa, de Louis
Mpozi Ruhumuliza dans la cité verte à Kinshasa, d’Adolphe
Mirhuho, un ancien député…
FloribertChebaya avait 48 ans. Originaire deBukavu, il avait
commencé à militer dans diverses associations au début des années
1980. Il dénonçait l’absence de liberté et les persécutions contre les
opposants au régime de Mobutu, ce qui lui valut plusieurs
interpellations. Il ne fut pas davantage épargné par les Kabila père et
fils et sa dernière arrestation remontait à 2009, après une conférence
de presse au cours de laquelle il annonçait une manifestation
pacifique devant le Parlement pour réclamer plus de démocratie en
RDC. « Quand nous hésitions et avions peur, lui tenait et avançait. Il
n’avait peur de rien. Il ne laissait jamais rien passer», se souvient
Robert Ilunga, président desAmis de Mandela. Lorsqu’il fut tué, il
venait de confier sa volonté de se porter partie civile dans la plainte
qui allait être déposée devant laCour Pénale internationale sur les
massacres dans leBas-Congo en janvier 2007 et en février-mars
2008 de plus de 300 membres du mouvement religieuxBundu dia
Kongo.Ces tueries avaient été commises par le bataillonSimba,
dépêché dans la Province par le ministre de l’Intérieur d’alors, le
généralDenis Kalume, et sous les ordres deJohn Numbi.
Joseph Kabila ne pouvait qu’être désarçonné par cette affaire,
se révélant incapable d’adopter la bonne attitude, sauf celle de la
colère, face à une situation qui l’obligeait à faire des choix difficiles
et rapidement, avant les cérémonies duCinquantenaire. Il fallait

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Congo, puissance et fragilité

trouver un coupable. Qui d’autre que la police? Mais pouvait-on
incriminer son chef,John Numbi, suspendu, alors qu’il est l’ami du
Président, dont il partage les mêmes origines balubakat (Luba
originaire du Nord du Katanga). Quel que soit le lien qui les unissait,
Joseph Kabila pouvait-il le rompre pour toujours ?Ayant été chargé
à plusieurs reprises de gérer des dossiers sensibles pour le régime,
Numbi savait qu’il possédait un pouvoir de nuisance et jouissait
donc d’une protection de fait.De plus, le nombre de ses fidèles
parmi les policiers rendait l’arrestation délicate à mener. Le Président
était comme tétanisé.Après avoir accepté la présence d’une
expertise hollandaise lors de l’autopsie qui confirma queChebaya
était mort d’un arrêt cardiaque suite « à des chocs, des compressions,
l’enserrement des bras et des jambes», il ne fit ni ne dit rien.
L’affaire fut transmise par le Procureur de la République à l’auditorat
militaire ce qui démontrait bien que le meurtre était l’œuvre
d’hommes en uniforme. Pourtant personne ne pouvait croire à
l’impartialité de l’enquête conduite, comme le déclara la femme de
Floribert, par ceux-là même qui avait tué son mari et fait disparaître
son chauffeur.Elle avait peur dans sa maisonnette du quartier de
Ngaliema, peur des policiers, peur qu’un Kuluna drogué s’en prenne
à l’un de ses enfants.Alors elle décida qu’il était sage de s’exiler.Elle
partit loin.AuCanada.
Qu’aurait pu faire le pouvoir devant l’émotion suscitée par ce
meurtre ?Accepter l’offre d’une enquête associant des experts
internationaux comme tous le lui conseillaient?Déclarer une
journée de deuil national, le jour de son enterrement pour célébrer la
mort du militant ? Or il n’en fit rien. La veille des obsèques, le 26
juin, la tension était extrême. Les bruits les plus fous courraient dans
la ville, avec la peur d’un débordement de la police lors de la
traversée de la ville, du cortège portant le cercueil du stade
vélodrome à la cathédrale.Finalement, il n’y eut aucun incident
notable.Dans son sermon, le curé de la cathédrale SainteAnne de
Lingwala se fit applaudir quand il déclara «Nous sommes tous des
Floribert » devant la veuve digne, qui avait tout fait auparavant pour
que la mort du militant ne soit pas instrumentalisée par les

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Un Etat fragile et ses politiciens

politiciens et les ONG, et trois de ses enfants qui prirent ensuite la
parole pour demander justice.
La terre était encore fraîche sur la tombe deFloribertChebaya
que, deBeni, dans le Nord-Kivu, arrivait la nouvelle de l’assassinat
de Salvador Muhindo, un autre activiste des droits de l’homme,
représentant de l’ONG Bon Samaritain.Des hommes arrivèrent à sa
résidence à une heure du matin pour l’abattre d’une balle au cœur. Il
travaillait sur les exactions commises par l’armée régulière des
FARDC(Forces armées de la République démocratique duCongo)
et il avait appelé au boycott des cérémonies duCinquantenaire pour
protester contre la mort de son amiFloribert.
Le procès de l’ancien chef de la Voix des sans Voix s’ouvrit en
novembre 2010 devant la cour de justice militaire et non devant un
tribunal civil, au motif que tous les huit inculpés étaient des officiers
de la police.Comme il n’était pas qualifié pour juger un officier d’un
rang de général,John Numbi, ne pouvait être cité que comme
témoin et, paisiblement installé dans sa ferme du Katanga, n’avait
aucune raison d’être inquiet.

Kabila Afande Joseph

Il avait jusque là évolué dans l’ombre écrasante de son père,
Laurent-Désiré Kabila, un buffle débonnaire et charismatique, qui
avait renversé Mobutu en 1997 avec l’aide des Rwandais et des
Ougandais et qui se présentait comme un ardent nationaliste. Joseph
Kabila avait 29 ans en janvier 2001 quand le Mzee fut assassiné par
unKadogo, Rachidi, un enfant-soldat affecté à sa garde personnelle. Il
fut brusquement propulsé en pleine lumière et installé à la tête du
pouvoir. Il devint alors le plus jeune chef d’Etat d’Afrique.Dès lors,
aucune épreuve ne lui fut épargnée.
Comme tout enfant de la diaspora, il devait se heurter à une
exigence plus sévère de la part desCongolais, ce qui n’arrangeait pas
sa personnalité plutôt introvertie. On disait qu’il avait été posé là
comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau par le clan de son
père et par les Zimbabwéens dont il était le favori contre l’avis des
Angolais.D», on ne lui donnait guèrePrésident provisoireésigné «

17

Congo, puissance et fragilité

plus de dix mois dans ce poste ; dix ans après, il l’occupait toujours.
Il a beaucoup joué de cette précarité initiale, notamment auprès de la
communauté internationale qui lui témoigna une mansuétude
parfois déroutante.JacquesChirac se montra sensible à cette
apparente fragilité du personnage lorsqu’il s’exclama lors d’une visite
de Kabila à Paris: «Mais il est intelligent le petit, bien mieux que
son père», tandis queBush lui assenant une franche claque dans le
dos lui déclara un jour à Washington : «Ce n’est pas facile d’être fils
de chef, j’en sais quelque chose.»Faire de la politique, le jeune
Joseph Kabila n’en voulait pas. L’armée l’attirait. Mais son père
voulait qu’il fasse du droit.Après avoir dû quitter l’université de
Makerere en Ouganda pour aider son père dans sa pêcherie, il obtint
un diplômeBachelor ofArts en relations internationales à la
Washington International University, un institut d’enseignement à
distance.
Kabila fils dispose d’une évidente force de caractère et d’un
vrai courage physique.Avec le temps, il a gagné en épaisseur. Mais il
est resté un homme méfiant, instinctivement. Il s’est toujours
considéré comme un homme en sursis. Il faut admettre qu’il a des
raisons d’être d’une nature craintive. Son grand-père,Désiré
Taratibu, clerc en chef à la poste d’Elizabethville, fut assassiné par
les jeunesses balubakat. Son père le fut en janvier 2001. Il affiche un
visage lisse, impassible, énigmatique, comme s’il était tourné vers
l’intérieur, comme pour contenir de vains éclats. Il est à peine moins
secret que sa sœur jumelle, Jaynet, active dans les associations
humanitaires, présidente de laFondation Mzee Laurent Kabila, mais
aussi dans les affaires (elle détient 40% d’une banque gabonaise) et
consul honoraire deCorée du Sud.Elle peut rester muette pendant
toute une soirée, assise sagement dans un coin.
Lors de ses apparitions publiques, le jeune Président adopte
une attitude hiératique, donnant une impression de rigidité à son
entourage. Son français est parfait, contrairement à une médisante
rumeur qui veut qu’il ne parle bien que l’anglais, le swahili et le
kinyarwanda ; il est précis, calculé au plus juste, chaque mot trouvant
sa place exacte. Les mains sont puissantes, les ongles taillés au carré
et le corps est compact dans sonabacostà bas les(de la formule «

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Un Etat fragile et ses politiciens

costumes »)à col ouvert, de serge bleu. La démarche est souple et
contrôlée.
Il est peu disert lorsqu’il s’agit d’évoquer sa jeunesse, comme
s’il continuait d’appliquer les consignes de la clandestinité qu’il
connut dès sa naissance en 1971 avec son père maquisard, guevariste
et affairiste, vivant dans la hantise des services secrets de Mobutu. Il
a hérité de son enfance errante, sur les bords du Lac Tanganyika,
puis à Kigoma en Tanzanie, un comportement de maquisard:
suspicion, sens tactique, vigilance, mobilité. Lui et sa sœur avaient
pour stricte consigne de ne pas révéler leur nom véritable, ni leur
origine à leurs camarades de l’école française deDar es-Salaam qu’ils
fréquentèrent un moment et oùJoseph se faisait appeler Hippolyte
Kabange Mwatale.
En 1996, pendant la première guerre qui vit les troupes
rebelles bousculer l’armée de Mobutu, son père le nomma général
major, commandant des forces terrestres. Il participa à la marche
victorieuse sur Kinshasa au mois de mai 1997. Il évoluait alors dans
le sillage des Rwandais qui l’appelaientAfande Joseph, le commandant
Joseph. Il était toujours aussi discret et peu bavard, circulant
incognito sur tous les fronts, mais toujours sous l’influence du
prestigieux général rwandais James Kabarebe dont il voulait
apparaître comme le docile disciple et dont il se méfie tant
aujourd’hui. «Les Rwandais, je les connais bien, ce sont de bons
soldats »,dit-il souvent. Sa défiance chronique vient aussi d’une
légende persistante qui voudrait qu’il ne soit pas le fils de son père,
mais de l’un de ses plus fidèles adjoints,Adrien Kanambe, connu
pour sa bravoure, mais abattu pour fait de corruption.Cette légende
lui pèse. On l’a aussi accusé pendant la campagne électorale de ne
pas être congolais, mais tanzanien, voire rwandais, de mère tutsi.
Mais comment s’étonner des rumeurs qui tournent autour de sa
tête ? Il ne se trouve personne pour témoigner de son passé.
On lui prête comme à sa famille – notamment son épouse, la
pieuse Olive Lembe di Sita, une femme d’affaires aguerrie - le goût
de l’argent.Des hommes d’affaires étrangers douteux rôderaient
autour de lui (on cite le plus souvent à Kinshasa le diamantaire
IsraélienDanGertler et le belge Philippe de Moerloose, spécialisé

19

Congo, puissance et fragilité

notamment dans la vente de véhicules et d’engins de chantier). Il
laisse son entourage gérer le secteur minier, réservé au financement
des opérations politiques; il affectionne particulièrement la terre et
l’immobilier. On dit qu’il passe beaucoup de temps à consulter les
sites internet, en particulier ceux de l’opposition où il lit les attaques
et les élucubrations le concernant, sans livrer le moindre
commentaire. Kabila agit beaucoup via des intermédiaires, et, au fil
du temps, il s’est révélé mieux maîtriser les règles de l’échiquier au
point d’y prendre goût.Nzoko alembaka mino na ye te(l’éléphant ne se
lasse pas de porter ses ivoires) dit-on en lingala.

Les hommes du Président

Joseph Kabila doit sa survie à une science intuitive et rustique
des rapports de force, sans états d’âme, et à la loyauté de son
entourage.Au long des années, il a écarté la plupart des vieux
caïmans du marigot paternel pour se tailler un premier cercle rénové.
Il est occupé par trois clans : celui des Katangais qui lui ont apporté
94% de leurs votes au second tour des élections présidentielles de
2006, celui de ceux originaires du Maniema (où est née sa mère)
omniprésents dans l’appareil sécuritaire et enfin le clan des
Kivutiens, affaibli depuis le départ de Vital Kamerhe, son plus
brillant politicien, ancien président de l’Assemblée nationale. Trois
clans au poids variable, mais avec lesquels Joseph Kabila devra
composer lors des élections de 2011.
Dans l’entourage présidentiel, un personnage exerce une
influence particulière. Il représente la baronnie katangaise, la plus
puissante :Augustin Katumba Mwanke, un ingénieurmubemba
(originaire du sud du Katanga) repéré par le père Kabila au
lendemain de la prise de Lubumbashi et qui le nomma d’emblée
gouverneur du Katanga. Tel Mazarin, il est la seule personne à
pouvoir pénétrer dans le bureau de Kabila fils sans rendez-vous. Il
faut dire qu’ils ont une relation solidement bâtie: on raconte que
Mwanke sauva la vie de Joseph Kabila en 2000, lorsqu’au cours
d’une attaque des troupes rwandaises contre la ville de Pweto au
Katanga, le jeune général se retrouva isolé dans une forêt et dût son

20

Un Etat fragile et ses politiciens

salut à l’intervention que Mwanke entreprit en hélicoptère pour le
localiser. Il est l’éminence grise, le cerveau politique, celui qui gère
les dossiers sensibles, l’homme des grands et des petits marchés,
avec la Chine, l’Afrique du Sud et les nouveaux partenaires du pays.
En 1998, il apposa, au nom de l’Etat, sa signature au bas du premier
des grands «contrats léonins» conclus sous le régime de
LaurentDésiré Kabila, accordant 80% des participations dans les mines de la
Gécamines à la société Ridgepointe de l’homme d’affaires
zimbabwéenBilly Rauntenbach, basée aux Iles Vierges. Mwanke est
nommément accusé dans le rapport du groupe d’experts des
Nations unies sur le pillage des ressources minières en RDCpublié
en 2002.Après une courte période de disgrâce, il est revenu comme
secrétaire général du gouvernement, puis ambassadeur itinérant et
secrétaire du parti présidentiel, plaçant aux meilleurs postes du
pouvoir de fidèles alliés, débarrassant Kabila fils des trop
encombrants anciens amis de Kabila père, aidant ainsi à
l’émancipation politique du jeune chef de l’Etat.D’apparence
décontractée, doté d’un sens de l’humour développé, mais réservé,
préférant le pouvoir des antichambres à l’or des titres, il ne
s’exprime jamais en public.
Le généralJohn Numbi était le pilier sécuritaire du régime. Son
emprise sur le Katanga faisait de lui un autre personnage
incontournable malgré sa mise en cause dans de nombreux trafics
d’armes et le montage de prétendus coups de force. Né en 1962, il
avait été repéré lorsque les troupes de l’AFDL entrèrent dans
Lubumbashi alors qu’il était employé d’une entreprise
d’électroménager, installateur d’antennes de télévision à
Lubumbashi, mais surtout tête brûlée de l’Union des fédéralistes et
des républicains indépendants (UFERI). Nommé rapidement
« commandant », il se lia d’amitié avec Joseph Kabila. Il est l’homme
qui fut envoyé secrètement au Rwanda fin 2008 pour négocier le
lancement des opérations militaires conjointes Rwanda-RDCcontre
lesFDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda). Les
alliances autour de Kabila sont solides, mais elles doivent céder
quand la pressionest trop forte : John Numbi, alors devenu
Inspecteur général de la Police, a ainsi du être mis à l’écart en juin

21

Congo, puissance et fragilité

2010 lorsqu’il fut certain que la police était derrière l’assassinat de
FloribertChebaya.
D’autres hommes sont influents. Pierre Lumbi, ancien militant
associatif, fut un temps proche d’Etienne Tshisekedi qui fit de lui
son ministre des affaires étrangères dans l’éphémère gouvernement
de transition qu’il dirigea pendant un mois en 1992. Il est le chef de
la sécurité. Il fut impliqué dans la négociation des contrats chinois.
Le professeur de droit constitutionnel,EvaristeBoshab, est un fidèle
serviteur et un relais efficace au Kasaï occidental. Il fut gratifié en
mars 2009 du perchoir de l’Assemblée nationale pour son soutien
inconditionnel lorsque le bouillant et trop gênant Vital Kamerhe fut
brusquement écarté pour avoir trop affiché son autonomie politique.
Adolphe Lumanu, un universitaire du Kasaï, en apparence austère
mais dénoncé par sa victime comme l’auteur d’un harcèlement
contre une ambassadrice canadienne, vice-premier ministre en
charge de l’Intérieur, est aussi dans le cercle des plus influents et des
mieux informés.Autour de Kabila s’est ainsi formé un
gouvernement parallèle, plus puissant que le gouvernement du
Premier ministre, celui du vieux militant lumumbisteAntoine
Gizenga nommé à 81 ans, puis de l’apparent inoffensifAdolphe
Muzito, réduit à la gestion des affaires courantes et fusible politique
si le bilan n’est pas à la hauteur des espérances. La mère du
président, MamaSifa, qui partage son temps entre son ONG, le
Centre social pour le développement de la Maman congolaise, et sa
ferme de 500 ha, garde une grande autorité sur sa famille qui compte
d’innombrables oncles et cousins.

Le mode de gouvernement

Chez Kabila, la décision est lente à venir. La lenteur est
d’ailleurs devenue l’une des principales caractéristiques de sa
gouvernance :«Je mets du temps à me décider parce que je veux
être juste, tenter de juger les hommes sur leurs actes et non sur des
on-dit. » Il peut mettre à son crédit quelques réussites, d’abord celle
d’avoir mis fin à la guerre lorsqu’il arriva au pouvoir.Celle aussi
d’avoir su gérer la transition, avec ses innovations politiques comme

22

Un Etat fragile et ses politiciens

les accords de Sun City en 2003 qui conduisirent, sous la pression
desEtats-Unis et de l’Europe, au partage du pouvoir entre chefs
rebelles à coups d’amnisties et d’impunités pour les crimes de guerre
qu’ils avaient commis ou comme le 1+4, un étrange attelage avec un
président et quatre vice-présidents, parmi lesquels figuraient ses
pires ennemis disposant de prérogatives majeures queJoseph Kabila
leur céda sans état d’âme apparent, pour satisfaire toutes les
tendances, pourvu que le processus tende vers la paix. Il eut alors
cette formule : « Je suis le porteur d’œufs, je ne peux pas descendre
dans l’arène.» Il a le mérite également d’avoir supporté leCIAT
(Comité international d’accompagnement de la transition), un
groupe des représentants des pays occidentaux et africains, censeurs
et arbitres, qui publiait à tout moment des communiqués félicitant
ou blâmant tel ou tel acteur du jeu politique, et qui laissa un souvenir
amer auxCongolais, affectés dans leur fierté nationale.
Accordons aussi à Joseph Kabila le mérite d’avoir créé les
conditions pour que se tiennent les élections de 2006 qu’il gagna
mais seulement au second tour avec 56% des voix, un fait rare en
Afrique. La campagne manqua de substance et consista surtout dans
la distribution de casquettes et de T-shirts. Il annonça dans sa
prestation de serment « la fin de la récréation sous toutes ses formes
et la fin de l’impunité à quelque niveau que ce soit », ajoutant sur un
ton comminatoire: «J’entends avertir que les prisons de l’Etat
seront ouvertes à tous ceux qui se mettent en travers de la loi. »
Trois mois plus tard, les milices de son rival Jean-PierreBemba
refusaient de désarmer et étaient dispersées après trois jours
d’affrontements qui firent des centaines de morts parmi lesquels de
nombreux civils. Pour autant, il demeure insatisfait, contraint d’avoir
noué des alliances contre-nature pour parvenir et se maintenir au
pouvoir. Lors du second tour des élections, il dut en effet accepter
de s’associer avec le fils aîné de Mobutu, avec d’anciens rebelles
prorwandais du RCD, des pro-ougandais du MLCet les
néolumumbistes du PALU, tous avides de toucher leurs prébendes en
occupant des postes au pouvoir très convoités. Il a toujours rêvé
d’avoir à côté de lui unedream teamde 15 incorruptibles pour
gouverner ce pays-continent.

23

Congo, puissance et fragilité

Sa fascination pour les routes est évidente. Lors de la
campagne électorale de 2006, Kabila fit la promesse de reconstruire
le pays dévasté par des années de guerre civile. Son slogan préféré
reste lesCinq chantiers. Cinq chantiers, c’est aussi le nom donné aux
Chinois – prononcez lesTchen-tchan-tché- engagés à construire des
routes, des voies de chemin de fer, des hôpitaux…
Kabila voyage peu à l’étranger mais beaucoup à l’intérieur. Il
sillonne le pays aux commandes de son 4x4 Mercedes pour vérifier
l’état des routes réhabilitées par les Chinois ou rejoindre sa ferme de
Kingakati où il aime passer ses fins de semaine et y recevoir la
famille, les alliés et les politiciens quand il faut leur rappeler leur
allégeance.En mars 2009, il a patrouillé seul au volant, de Kisangani
àGoma, soit 1100 km.Ce parcours lui a permis de compter les nids
de poules, mais aussi d’évaluer en expert l’avancement des travaux
de réhabilitation des routes.Al’entrée deGoma, il laissa son
véhicule pour marcher jusqu’au centre-ville, accompagné par une
population en liesse, avant de s’adresser à elle en swahili pour
l’exhorter à préserver la paix chèrement acquise.Arrivé le lendemain
àBukavu, la ville hostile, il marcha sur l’artère centrale en chantier ;
les semelles de ses chaussures restèrent collées au macadam encore
frais. Un mois plus tard, il était sur la route de Matadi roulant à 200
km/h, puis il continua jusqu’à la mer à Muanda.Deux mois après, à
Lubumbashi, il était toujours dans son 4x4 pour examiner la route
qui mène vers la Zambie. Il sort aussi dans la capitale dans une
vieille Range Rover. Parfois, il se coiffe d’une casquette, pour se
permettre un tour en moto ou plus rarement un jogging le long du
Fleuve. Il hait lesConférences et les Sommets. Une agoraphobie
tenace.Entre 2001 et 2004, encore apprenti timide et taciturne, il
voyagea enAfrique et dans le monde pour chercher des appuis. «En
vain »,dit-il à présent, amer. «Qui comprend vraiment la
RDCmon pays inspire-t-il tant de défiance? Pourquoi? Pourquoi
chérit-on le Rwanda qui a su instrumentaliser son génocide en
jouant sur la culpabilité des Occidentaux et qui, depuis, exploite sans
vergogne les ressources des Provinces orientales duCongo ? »En
novembre 2008, il ne se rendit pas à Québec alors qu’il devait y
défendre la candidature de Kinshasa pour accueillir le Sommet de la

24

Un Etat fragile et ses politiciens

francophonie.En 2009, il ne vint pas au Sommet de l’Union
africaine où tous les chefs d’Etat africains étaient présents
àAddisAbeba. Il était pourtant président en exercice de la SADECet donc
en charge de certains dossiers difficiles, dont celui de la crise à
Madagascar. Il fut absent du Sommet deCopenhague sur le climat
en décembre 2009, bien que la RDCreprésente le second bassin
forestier du monde.De même pour le SommetFrance-Afrique à
Nice de mai-juin 2010, il tergiversa longtemps, insensible aux
invitations insistantes de N. Sarkozy dont les arguments n’étaient
pourtant pas sans importance puisque l’on devait y parler de l’avenir
de la coopération régionale dans lesGrands Lacs.Craignait-il d’être
à la même table que Kagame et d’y faire pâle figure ?
Il est plus loquace quand il s’agit de parler de la situation dans
l’Est du pays où l’armée continue de traquer les rebelles hutus du
FD» composées de cesforces négativesLR et d’autres «
« récalcitrants »qui refusent d’abandonner leurs armes ou de ces
« réfractaires »qui désertent l’armée parce qu’ils ne sont pas payés.
Quand il affiche un air satisfait sur les résultats obtenus sur le terrain
par lesFARDCpour réduire le risque sécuritaire, l’interlocuteur,
devant tant de crédulité, a envie de lui répondre :Bazo meka mozindo
y’ebale na mosapi(AVous vous amusez à jauger la profondeur duh !
fleuve avec le doigt!).Fin 2010, un million neuf cent mille
personnes avaient abandonné leur maison et vivaient dans des
conditions désespérées chez des familles d’accueil, dans des zones
forestières ou dans des camps sordides, avec un accès très réduit à la
nourriture et aux soins. Mais tout va bien M. le Président !
Certains lui prêtent du cynisme comme leJournalLe Monde
qui, dans l’article commentant son discours duCinquantenaire de
l’Indépendance, le cite quand il appelle à «punir sans complaisance
l’atteinte à la vie et à la dignité humaine», le «favoritisme »et le
« détournementdes deniers publics» pour ensuite lui reprocher de
faire l’éloge des vertus qu’il est le premier à bafouer.
Quand on l’interroge sur l’image qu’il veut laisser à la
postérité :celle d’un bâtisseurou celle d’un pacificateur? Kabila
répond d’une voix à peine audible : « Oh !C’est l’image d’un homme
simple, d’un homme humble, d’un homme ordinaire.» Quelle

25

Congo, puissance et fragilité

ambition ! Quand on pense que certains opposants craignent encore
une dérive autocratique du régime!En fait, l’homme chemine
depuis longtemps sur une crête. Il hésite entre deux pentes. Son
désir affiché est d’appartenir au monde de la modernité et de la
légalité. Mais il ne parvient pas longtemps à rester sur ce versant et
beaucoup de forces le poussent sur l’autre, celui de l’intrigue et du
coup profitable.Cette indétermination – ou cette immaturité - que
lui reprochent nombre de ses pairs africains ne prédispose-t-elle pas
à toutes les manipulations ?

Adolphe Muzito, le bouc émissaire

Dans un monde de brutes, il y a toujours des gens merveilleux,
des moments cocasses, des histoires divertissantes.Ala suite de la
démission en 2008 du vieuxGizenga, les ministrables attendirent
deux semaines avant de connaître le résultat du choix présidentiel.
Pour forcer le destin, certains fréquentèrent les laboratoires occultes
des marabouts et les confessionnaux obscurs des pasteurs
charismatiques, étant disposés à revoir leurs alliances, politiques,
ethniques voire confessionnelles, à se positionner à équidistance de
l’opposition radicale et de la mouvance présidentielle afin
d’apparaître incontournable lors de la formation du gouvernement.
On raconte - mais que ne dit-on pas à Kinshasa-la rumeur! - que
l’un changea de tribu opportunément se réclamant non plus de
Ngungu (avec un N) où il est né, mais deGungu (sans N) ville qu’il
venait d’adopter afin d’augmenter ses chances. Hélas, il ne figura pas
dans la liste des 53 ministres.
Fin 2008,Adolphe Muzito succéda àAntoineGizenga comme
Premier ministre. Malgré tous ses conseillers et le personnel à son
service, il a toujours affiché un visage inquiet, parfois désespéré. Il
n’y alla pas de main morte quand il expliqua devant un parterre de
bailleurs de fonds réuni en décembre 2008 que leCongo est une
« économiede cueillette» qui n’a jamais été mise en valeur. Les
Belges n’ont rien laissé en 1960, expliqua t-il (ce qui est plutôt faux),
ensuite la dictature de Mobutu n’a pas organisé le pays (ce qui est
plutôt vrai). Il était encore plus accablé quand il avoua sans ciller que

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Un Etat fragile et ses politiciens

cet «Etat féodal et monarchique de prédation », géré par une mafia
de politiciens et d’hommes d’affaires, a laissé une société gangrenée.
«Depuis cette époque, nous bricolons, il n’y a pas d’Etat, pas
d’autorité, pas de sécurité, pas de justice impartiale. » Mais, attention,
il ne s’agit pas chez leCongolais d’un défaut congénital, seulement
d’un malheureux héritage. La plus belle image employée fut celle
servie par Muzito pour illustrer cet héritage : «Aprésent, tellement
la soupe est mauvaise, la casserole elle-même s’est rétrécie. »Alors, il
eut des accents churchilliens quand il annonça qu’il allait mettre de
l’ordre, lancer des opérations « mains propres ».
Le gouvernement Muzito fut rapidement mis en cause pour sa
gestion.Disette pour certains, mais pas pour d’autres.Dans cette
période de vaches maigres, la comptabilité de ses frasques donnait le
vertige.Elle faisait de Muzito, pourtant chargé par Kabila de mettre
de l’ordre dans la gestion des deniers publics, le champion du
recrutement. Il disposait d’un cabinet de 300 personnes parmi
lesquelles cent conseillers, dont une trentaine de conseillers
principaux avec rang de vice-ministres, des chargés de mission par
brassées entières, 28 secrétaires, 46 opérateurs de saisie, 39 gardes,
14 hôtesses, 21 chauffeurs, 16 huissiers.Cela ne suffisait pas. Il
disposait de 55 agents affectés à sa résidence. Quant à sa femme, elle
avait 36 personnes à sa disposition. Tous les membres du parti du
Premier ministre, le Palu, avaient-ils été recrutés ?
Une décision présidentielle montre bien la défiance que sa
gestion inspirait : une lettre du directeur de cabinet de Kabila du 5
juin 2009 demanda à Muzito de ne plus procéder à des
ordonnancements de dépenses publiques sans l’autorisation
préalable de la Présidence. Le Premier ministre, mortifié, tenta de
plaider sa cause en invoquant ses prérogatives constitutionnelles.En
vain, il rentra dans les rangs.
En mai 2010, côté politique, les choses allèrent mal. Une
motion de censure contre Muzito pour «enrichissement illicite» parvint
à réunir l’opposition et une partie de la majorité. La perspective de
l’examen de cette motion suscita l’irruption violente à l’Assemblée
nationale des militants du Premier ministre. Les grilles furent
enfoncées, et des élus malmenés. La session se termina avec un mois

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