//img.uscri.be/pth/8705b32f62da5d560d4e35df7b70128628e7a6de
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Conquérir les marchés

De
276 pages
La fin de la guerre froide a provoqué un bouleversement des relations internationales. L'économie est devenue le facteur prépondérant de la puissance des Etats. Ce nouveau rôle de l'économie a conduit les Etats à faire de la conquête de marchés un élément essentiel de leur politique étrangère. Les Etats-Unis ont les premiers adopté des stratégies géoéconomiques en consacrant des moyens et des ressources considérables à cette course aux parts de marché. Les pays européens apparaissent quant à eux en retrait et en retard dans cette quête de la suprématie technologique et économique.
Voir plus Voir moins

Conquérir les marchés Le rôle des états

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offtir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Alain RÉGUlLLON, Quellesfrontières pour l'Europe ?, 2004. FWELEY DIANGITUK.W A, Qu'est-ce que le pouvoir ?, 2004. Yves PIETRASANTA, Ce que la recherche fera de nous, 2004. Delphine CAROFF, Ingrid Bétancourt ou la médiatisation de la tragédie colombienne, 2004. Eléonore MOUNOUD (coord.), La stratégie et son double, 2004. Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes? (d'hier à aujourd'hui), 2004. Emile JALLEY La crise de la psychologie. A l'université en France. 1. Origine et déterminisme, 2004 Emile JALLEY ; La crise de la psychologie. A l'université en France. 2. Etat des lieux depuis 1990, 2004. Norbert SILLAMY (sous la dir.), Jeunes-Ville-Violence, Comprendre-Prévenir- Traiter, 2004.

Nicole PÉRUlSSET -FACHE, École en débat: le baroud d'honneur ?, 2004. Gilbert ANDRIEU, Les jeux Olympiques: un mythe moderne, 2004. Paul SIMELON, Hitler.' comprendre une exception historique?, 2004. Jean-Pierre LEFEBVRE, Quel altermonde ?, 2004. Laurie BOUSSAGUET, La marche blanche: des parents face à l'État belge, 2004. Jean-Marc BAILLEUX, L'engrenage de la violence, 2004. Léon COLY, Vérité de l'histoire et destin de la personne
humaine, 2004.

Éric PûMES

Conquérir les marchés
Le rôle des états

Préfacede
Pascal Lorot

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

L'Harmattan

Hongrie

Hargitau. 3
1026 Budapest HONGRIE

France

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6973-X EAN : 9782747569736

A Sonia et Marie

Remerciements
Je tiens à remercier mon directeur de mémoire, M. Christian Tafani, pour ses conseils qui m'ont éclairé dans la construction de ce travail. Je souhaite remercier M.Pascal Lorot pour son aide précieuse. Mes remerciements s'adressent également au professeur Patrick Hetzel de l'Université de Paris II, et directeur du service des études de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN), pour sa disponibilité et ses conseils avisés. Je remercie aussi l'adjudant-chef Philippe Micaelli de l'IHEDN pour son accueil, ainsi que l'ensemble des sous-officiers du 21 ème régiment d'infanterie de marine que j'ai eu la chance de former, pour leurs remarques toujours judicieuses. Je tiens à remercier tout particulièrement mon épouse, Sonia, qui m'a aidé et soutenu tout au long de ce travail. Je souhaite que toutes les personnes qui m'ont apporté leur soutien trouvent quelque récompense dans cet ouvrage.

Sommaire

Préface Introduction Partie 1 - L'utilisation de la conquête de marchés comme instrument d'imposition du leadership Chapitre 1 - L'économie, leadership mondial facteur prépondérant du

La volonté de puissance américaine supérieure à leur respect du libéralisme L'économie, facteur essentiel de puissance L'affirmation du leadership, motivation de l'atteinte au libéralisme La conquête des marchés émergents par les entreprises de hautes technologies, vecteur de leadership Les marchés de haute technologie, lieu privilégié de l'aide étatique à leurs entreprises nationales La conquête des marchés émergents, élément d'affermissement du leadership américain Chapitre 2 - La mobilisation de l'appareil d'aide à l' export

américain L'utilisation de la diplomatie économique au soutien des entreprises La sécurité nationale, justification de l'aide gouvernementale américaine L'influence politique et économique, outil de la conquête de marchés L'intervention du dispositif fédéral américain d'aide aux exportations Les organismes de coordination des politiques commerciales, économiques et d'exportations Les organismes d'aide directe aux exportations Partie 2 - L'utilisations de moyens offensifs au profit de l'economie Chapitre 1 Le redéploiement renseignement dans l'économie des servIces de

La concurrence déloyale, justifiaction officielle du redéploiement des services de renseignement Les services de renseignement et le réseau Echelon ontils un rôle à jouer dans l'économie? La reconnaissance d'un rôle purement défensif des services de renseignement Un redéploiement officieusement actif des services de renseignement dans l'économie Le rôle actif de la CIA dans l'économie Le rôle offensif de la NSA dans l'économie Chapitre 2 - L'utilisation des moyens d'influence dans la 12

conquête de marchés L'Etat-client, première cible des actions d'influence Les pressions étatiques, actions courantes d'influence dans la conquête de marchés L'utilisation de la corruption comme moyen d'influence sur l'Etat cible La déstabilisation des concurrents, manœuvre répandue dans la compétition économique L'information, élément de déstabilisation des concurrents Les accusations de corruption, outil de déstabilisation de l'entreprise concurrente Conclusion

13

Préface

L'économie est devenue aujourd'hui un des éléments structurants des rapports de force au niveau international. Non pas qu'elle se soit substituée à la puissance militaire comme instrument dans la résolution des conflits. La guerre américaine en Irak et l'effort militaire constant des Etats-Unis dont le budget de la défense est supérieur à la somme des budgets de la défense de tous les autres Etats, témoignent, s'il en était besoin, de la permanence de la force armée comme facteur de puissance. Il n'en demeure pas moins pour autant qu'entre nations occidentales l'affrontement aujourd'hui est prioritairement d'ordre économique et commercial. Les Etats-Unis, les premiers, ont mis sur pied une véritable stratégie de puissance économique qui passe par la mobilisation de toutes les ressources du pays au bénéfice de la conquête des marchés extérieurs. La CIA, l'Advocacy Center, Ie National Economic Council, Ie réseau Echelon... autant d'institutions et de dispositifs américains qui participent à cet objectif de conserver à l'Amérique un avantage stratégique majeur en matière de maîtrise des technologies avancées et de potentiel économique.

.

En réaction, les principaux Etats européens et le Japon ont eux aussi mis en œuvre des politiques de renforcement de leur compétitivité internationale et d'appui à leurs grandes entreprises nationales érigées au rang de «champions» sur l'échiquier de la concurrence

mondiale. Toutefois, ces Etats accusent encore un retard important par rapport aux Etats-Unis dans la mobilisation des moyens et dans la prise de conscience de cette mutation radicale qui a vu l'émergence de nouvelles priorités et outils, désormais prioritairement d'ordre économique, dans la course à la puissance et dans cette quête sans fin de la suprématie stratégique mondiale. C'est là tout l'intérêt du livre d'Eric PûMES, issu d'un travail universitaire primé par l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), qui a analysé avec beaucoup d'intelligence et de lucidité les fondements du nouveau leadership mondial des Etats-Unis en même temps que les stratégies et outils mis en œuvre par ces mêmes Etats-Unis pour affermir leur domination internationale.

Pascal LoROT Président de l'Institut Choiseul pour la politique internationale et la géoéconomie Directeur de la revue Géoéconomie

16

Introduction

«A l'époque actuelle les plus dures batailles de la France sont celles du temps de paix et les plus rudes menaces sont d'ordre , . 1 econonuque ». Georges POMPIDOU

Selon Montesquieu «l'effet naturel du commerce est la paix» 2. Pourtant, les affrontements économiques entre Etats sont très anciens. Fernand Braudel l'a admirablement montré en décrivant «la longue et sournoise guerre économique» qui a suivi le repli vénitien aux XVIè et XVIIè siècles. Par exemple, durant cette période, les Anglais introduisaient à Venise des draps marqués du sceau de la Seigneurie vénitienne alors qu'ils étaient, en fait, fabriqués à bas prix en Angleterre3. A l'époque, les affrontements économiques avaient des desseins politiques, il s'agissait d'accroître la richesse de l'Etat. Cette volonté a été théorisée par les mercantilistes4. Le mercantilisme repose sur une vision guerrière de
1. Discours du Président POMPIDOU le 3 novembre 1969, à l'Ecole militaire cité par Edmond ALPHANDERY, Revue des deux mondes, avril 1995, page 71. 2. Cité par François LEOTARD dans «Pour une mobilisation de l'économie », Revue des deux mondes, avril 1995, page 63. 3. Fernand BRAUDEL, Autour de la Méditerranée, Le Livre de Poche n0460, 1996, page 591. 4. En fait, le mercantilisme représente plus un ensemble de mesures politiques qu'une vision théorique du fonctionnement de l'économie. Dictionnaire d'économie et de sciences sociales sous la direction de C.D. ECHAUDEMAlSON, Nathan, Paris 1993, page 263.

l'économie, où la conquête de parts de marché l'emporte sur les avantages réciproques de l'échange. L'impératif des exportations, qui constituait aux yeux des ministres du Roi Soleil, la seule source d'enrichissement du Royaume, est érigé en dogme. L'importation s'assimile dès lors à une défaite; il faut la limiter en quantité ou, à défaut, en qualités. La problématique du mercantilisme est l'enrichissement. Par conséquent, les questions fondamentales auxquelles répondront les théoriciens mercantilistes porteront sur les moyens à utiliser pour obtenir l'enrichissement recherché. Cette doctrine économique préconise l'enrichissement des nations au moyen du commerce extérieur, la richesse étant constituée des métaux précieux qu'il faut accumuler. Or, deux voies sont possibles pour obtenir l'enrichissement souhaité: soit un accès direct aux sources d'approvisionnement, soit l'échange avec l'extérieur. Trois types de mercantilismes peuvent être distingués. Tout d'abord, le mercantilisme espagnol, dit «bullioniste » qui préconise le protectionnisme monétaire et commercial. Ensuite, le mercantilisme français qui est industrialiste et étatiste. Enfm, le mercantilisme anglais, dit commercial, car il met l'accent sur l'activité marchande utilisée pour drainer les capitaux précieux en s'appuyant sur la puissance de la flotte anglaise. La plupart des mercantilistes sont des marchands, des financiers ou des manufacturiers, ils tentent donc de montrer l'importance de leur rôle économique et de développer une idéologie selon laquelle leurs intérêts servent également la nation et l'Etat. Une convergence
5. Arnaud VOISIN, «Colbert notre oncle d'Amérique », Revue Française de Géoéconomie, n09, Printemps 1999, page 143. 18

existe, en effet, entre l'intérêt des marchands, qui peuvent obtenir protection et monopole, et celui de l'Etat dont la puissance politique et militaire dépend du développement de la production et du commerce. De fait, l'Etat jouera un grand rôle dans cette économie ce qui peut expliquer les liens entre les politiques économiques et les politiques militaires agressives de cette époque, chacune ayant pour but de renforcer le pouvoir des nations. Ainsi, dans son dessein d'acquérir la suprématie maritime dans le commerce lointain, l'Angleterre se heurtera à la Hollande, à l'Espagne et à la France. Plus récemment, durant la guerre froide, la compétition économique entre pays occidentaux a, au contraire, été mise sous silence, afin que le bloc occidental apparaisse soudé face à la menace politique et idéologique de l'Union Soviétique. Ce n'est qu'à la fin de cette période que les affrontements économiques sont réapparus. En effet, alors que la guerre froide permettait d'isoler les questions politiques des questions économiques, aujourd'hui, les questions économiques et commerciales font partie intégrante des politiques étrangères des Etats6, au point de pouvoir parler d'antagonisme économique entre eux, c'est-à-dire d'opposition entre les intérêts économiques de deux pays. Pendant la guerre froide, l'opposition politique et militaire entre les deux blocs était qualifiée d' «antagonisme EstOuest ». Depuis le début des années 1990, l'utilisation de

l'expression « antagonisme économique» reflète ainsi une
nouvelle compréhension des relations entre Etats, fondée
6. «De la géopolitique à la géoéconomie ? » RAMSES,
127. 1994, page

19

sur l'importance croissante du facteur économique7. Contrairement à l'époque des mercantilistes, ces conflits d'intérêts entre les Etats n'ont plus une issue armée; les conflits armés pour motif économique entre la plupart des Etats ont ainsi disparu et la création de l'OMC a permis de réglementer le commerce international et le règlement des différents étatiques les plus importants. De ce fait, les affrontements sont plus souterrains employant des stratégies indirectes, c'est-à-dire des stratégies n'entraînant pas de confrontations directes. Pourtant, cette renaissance des affrontements économiques fait dire à certains auteurs8 que le monde est aujourd'hui en «guerre économique ». Car, comme l'énonce Alvin Toffler, «les nations font la guerre à la manière dont elles produisent des richesses»; ainsi, à la culture de gestion correspondrait la guerre économique9. Les tenants de cette thèse estiment notamment que la disparition du conflit idéologique a privé les pays occidentaux d'ennemi commun, et qu'en conséquence les relations économiques peuvent être érigées en un type nouveau de conflit, dans le but de ressouder l'unité nationale. Ainsi, un sondage d'opinion en 1991 faisait apparaître que, pour les Américains, le Japon succédait à l'Union Soviétique comme adversaire principal du payslO. Alors qu'en cas d'opposition armée, le droit international
7. Hélène MASSON, Dictionnaire de la mondialisation sous la direction de Pascal LOROT, Ellipses, 2002, page 38. 8. Voir notamment Bernard ESAMBERT, La guerre économique mondiale, Olivier ORBAN, 1991. 9. François LEOTARD, «Pour une mobilisation de l'économie », Revue des deux mondes, avril 1995, page 63. tO. RAMSES 1994, «De la géopolitique à la géoéconomie ? », page 128.

20

utilisées 13. Selon l'expression de Christian Harbulot «la

utilise le concept de conflit armé internationalll à la place du concept de guerre, la compétition économique est ainsi définie en terme de «guerre économique ». Se pose alors la question de savoir si le mot « guerre» peut être employé quand il s'agit essentiellement de compétitivité, de concurrence, de conquêtes de marchés, de rivalités économiques? Juridiquement, l'utilisation du régime de guerre nécessite une déclaration de guerre, l'utilisation d'armes, et le conflit doit opposer des belligérants, c'est-à-dire des Etats. Le rapprochement du mot guerre au concept d'affrontements économiques est dû à l'existence dans les deux cas d'un conflit d'intérêts. L'affrontement économique peut, en effet, être défini comme l'opposition entre Etats autour d'enjeux économiques, industriels ou commerciauxl2. L'existence d'une guerre économique mondiale serait fondée sur le fait que la mondialisation induirait une concurrence entre les Etats. Cette concurrence provoquerait des conflits d'intérêts qui dégénèreraient en «guerre» en raison de l'implication des Etats et des pratiques déloyales

main de l'Etat s'est substituée à la main invisible du marché, ce qui remet en cause le discours libéral puisque le jeu de la concurrence est ainsi faussé ». Par conséquent, la guerre économique pourrait se définir comme la mobilisation de l'ensemble des moyens économiques d'un Etat à l'encontre d'autres Etats pour accroître sa puissance
11. Voir le protocole additionnel n01 de 1977 aux conventions de Genève. 12. Hélène MASSON, Dictionnaire de la mondialisation sous la direction de Pascal LOROT, Ellipses, page 13. 13. En effet, la place de l'Etat dans le monde se définirait aujourd'hui par rapport à son pouvoir économique et non plus politique. 21

ou le niveau de vie de ses habitants en conquérant notamment des marchés afin de créer des emplois et des richesses à l'intérieur de l'Etat au détriment des autres Etats14. Cependant, cette définition des affrontements économiques en terme de guerre semble confondre l'usage de la force pour faire fléchir un adversaire politique avec la dimension conflictuelle des rapports de forces économiques, car l'économie, même si elle véhicule des appétits de pouvoir, a toujours pour objet de produire et d'échanger, alors que la guerre vise à soumettre ou à opposent essentiellement les entreprises qui n'ont pas de compte à rendre à l'Etat, ce dernier ne pouvant en outre leur imposer de stratégie. Par conséquent, les affrontements économiques ne sont pas régis par l'utilisation de la force par un Etat mais correspondent à un conflit d'intérêts entre entreprises. En effet, si la guerre a un but politique, qui est la conquête du pouvoir, au contraire les affrontements économiques n'ont pour but que la conquête de richesses, et n'ont de sens que s'ils sont rapportés à un tiers, l'acheteur, qui est l'arbitre de ce conflit16.De fait, la guerre emporte une notion de victoire, d'écrasement de l'adversaire; or ceci n'est pas possible dans les affaires économiques, du fait de l'existence de l'acheteur, car le conflit entre entreprises doit lui profiter et non lui nuire, par exemple, en réduisant le rapport qualité prix en raison

dépouiller l'autre 15. Or, les affrontements économiques

14. Pascal BONIFACE, Les guerres de demain, Seuil, 2001, page 120. 15. François LEOTARD, «Pour une mobilisation de l'économie », Revue des deux mondes, avril 1995, page 63. 16. Christian SCHMIDT, Penser la guerre, penser l'économie, Odile Jacob, 1991, notamment page 38 et suivantes.

22

de la disparition d'un concurrent. En outre, la notion de guerre économique ne semble pas pouvoir être employée dans le cadre des affrontements économiques, car, s'il est vrai que les Etats interviennent parfois, cette intervention n'est pas générale pour trois raisons. D'abord, du fait de la difficulté actuelle pour définir la nationalité d'une entreprise. Ensuite, car l'intérêt des entreprises ne coïncide que fortuitement avec l'intérêt de l'Etat. En outre, car l'Etat doit penser avant tout au bien être de la collectivité dans son ensemble. Enfin, la notion de guerre économique ne peut être utilisée, à notre avis, pour définir les affrontements économiques car, si en cas de guerre les Etats ou les alliances d'Etats se font la guerre jusqu'à la victoire totale, les entreprises, elles, peuvent tout à la fois être concurrentes et partenaires. Toutefois, ce débat sur l'existence d'une guerre économique ne doit pas faire oublier que la mondialisation de l'économie impose des défis aux entreprises mais également aux nations. Ainsi l'Etat français doit, pour le bien de la collectivité, prendre conscience de ces défis, et lutter contre les pratiques déloyales en édifiant un environnement favorable aux entreprises françaises dans cette nouvelle concurrence. Dans cette prise de conscience, l'avantage de l'utilisation du langage guerrier est d'être mobilisateur, son inconvénient étant de faire renaître les nationalismes et donc les antagonismes entre les nations. En conclusion, le débat sur le concept de guerre économique n'est qu'une guerre des mots qui fait oublier l'essentiel: la France et ses entreprises sont engagées dans une concurrence mondiale féroce et rapide d'où seuls les plus adaptés sortiront vainqueurs. Cependant, même si le terme guerre économique semble inexact, nous ne pouvons pas nier que les Etats et les 23

entreprises se livrent une compétition acharnée car, comme l'énonce Guy Caron de la Carrière17, «au temps de la globalisation et de la concurrence mondialisée, la guerre économique est un abus de langage et la paix dans l'économie, une illusion ». Force est, pourtant, de constater que «l'appui des Etats à la conquête des marchés n'est pas un fait nouveau. Il est un élément fondateur du monde judéo-chrétien, et constitue une toile de fonds souvent oubliée des grands équilibres géoéconomiques actuels. Le fait nouveau réside dans la nature organisée et systématique de cet appui, empruntant au monde de l'entreprise ses méthodes, ses outils, et sans doute une

partie de sa culture »18.
A l'heure actuelle, nous sommes plutôt à l'air de la géoéconomie et de l'intelligence économique qu'à celui de la guerre économique. La géoéconomie peut être définie comme la science s'interrogeant sur les relations entre puissance et espaces. Quand l'Etat intervient, lorsqu'il encourage, assiste ou dirige les investissements, la recherche, le développement

et la conquête de marché, « ce n'est plus de l'économie "pur sucre", mais de la géoéconomie »19.
La géoéconomie se comprend dans notre ère post-guerre froide car, comme nous le verrons, depuis la fin de cette période, le facteur militaire ne constitue plus le principal facteur de la puissance des Etats sur la scène internationale. La période des conflits directs, recourant à la puissance de
17. Dictionnaire de la mondialisation sous la direction de Pascal LOROT, précité, page 218. 18. Philippe BAUMARD, Introduction à la géoéconomie, sous la direction de Pascal LOROT, Econornica, 1999, page 203.

19. Edward N. LUTIWAK, « L'arsenal de la géoéconornie», Revue
des deux mondes, Avril 1995, page 119. 24

feu et aux capacités militaires entre puissances industrielles, est aujourd'hui révolue. La puissance s'exerce dorénavant de manière plus douce, sans recours à la coercition; c'est le soft power2o, c'est-à-dire la capacité qu'a un Etat d'influencer et de modifier le comportement des autres nations et, ainsi, d'agir sur l'environnement économique et politique international. Comme le précise

Pascal

LOROT,

« l'ouverture

des

frontières,

la

libéralisation des échanges et les progrès de la technologie ont favorisé l'apparition de firmes multinationales dotées de stratégies mondiales. Aux côtés de leurs entreprises nationales, les Etats se sont engagés dans des politiques de contrôle de secteurs d'activités considérés comme stratégiques. De fait, la santé économique d'une nation est l'aune à laquelle on juge désormais sa puissance. Dans ce monde en train de devenir global, les intérêts économiques des nations prennent de plus en plus l'ascendant sur leurs intérêts politiques. Ce glissement signe l'ouverture d'une

ère nouvelle, celle de la géoéconomie »21.
Contrairement, à ce que certains auteurs énoncent, nous ne pensons pas que la géoéconomie soit «déterritorialisée » ; d'une part car elle suppose le rôle de l'Etat, ce qui signifie que la dimension nationale et donc une certaine dimension spatiale n'en est pas absente, et d'autre part, car l'économie, et ce qui en est le nerf, à savoir l'entreprise, obéissent toujours pour partie à des considérations nationales. En fin de compte, «la géoéconomie, ainsi que la définit
20. Joseph S. NYE, «What new world order? », Foreign affairs, printemps 1992, page 83. 21. Pascal LOROT, Dictionnaire de la mondialisation sous la direction de Pascal LOROT, précité, page 206.

25

Pascal Lorot, analyse les stratégies d'ordre économique, notamment commercial, décidées par les Etats dans le cadre de politiques visant: à protéger leur économie nationale ou certains pans bien identifiés de celle-ci; à aider leurs "entreprises nationales" à acquérir la maîtrise de technologies et/ou à conquérir certains segments du marché mondial relatifs à la production ou à la commercialisation d'un produit ou d'une gamme de produits sensibles, en ce que leur possession ou leur contrôle confère à son détenteur, Etat ou entreprise "nationale", un élément de puissance et de rayonnement international et concourt au renforcement de son potentiel économique et social. De fait, le but ultime des politiques géoéconomiques n'est pas le contrôle de territoires, comme c'est le cas de la géopolitique; il est d'acquérir la suprématie technologique et commerciale. La géoéconomie est, avant tout, le fait des Etats et de grandes entreprises à la stratégie mondiale, ce qui la différencie de la géopolitique où non seulement les Etats et les entreprises mais aussi les groupes humains, politiquement constitués ou non, s'appuyant sur des représentations historiques datées, participent aux

stratégies de conquête de territoires »22.
Comme nous venons de le voir, la concurrence entre les grandes entreprises est de plus en plus féroce. Par conséquent leur succès «dépendra de leur capacité à connaître leur environnement, à analyser ses mutations et à

réagir rapidement face à toute menace ou opportunité »23.
22. Pascal LOROT, précité. 23. Jean-Louis LEVET, L'intelligence économique: mode de pensée, mode d'action, collection l'Intelligence Economique, Economica, 2001.

26

Cette faculté d'analyse de leur environnement n'est possible, pour les entreprises, que grâce à l'intelligence économique qui constitue un mode de pensée, (savoir interpréter l'information) et un mode d'action (partager l'information) dans la nouvelle économie. Ce terme a été lancé en France en 1994 par le rapport Intelligence économique et stratégie des entreprises, dirigé par Henri Martre pour le Commissariat général du Plan24. L'intelligence économique était alors définie comme «l'ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution en vue de son exploitation, de l'information utile aux acteurs économiques ». Avec la pratique, l'intelligence économique a vu son sens s'élargir pour aujourd'hui désigner la collecte, le traitement et la diffusion de l'information en vue d'une aide à la décision (phase appelée aujourd'hui «veille ») ; la protection du patrimoine matériel et immatériel (aspect défensif) ; le développement de l'influence et plus généralement l'action stratégique menée vers l'extérieur à partir des éléments d'information recueillis (aspect offensif), le tout précédé par une fine analyse des besoins25. « Si l'expression "intelligence économique" correspond à une réalité brutalement révélée à la conscience de la majorité des décideurs français, son succès tient aussi à son double sens, synthèse réalisée entre l'anglais (renseignement) et le français (compréhension). Il s'agit bien en effet de l'utilisation des techniques de renseignement au service de la connaissance et de la
24. Rapport du groupe «Intelligence économique et stratégie des entreprises », La Documentation Française, 1994. 25. Claude REVEL, Dictionnaire de la mondialisation, précité, page 251.

27

compréhension de l'environnement économique visible et de ses mécanismes moins visibles» 26, mais l'intelligence économique se refuse à exploiter des sources autres que légales, c'est-à-dire ouvertes ou, au maximum, grises (non formellement interdites et accessibles sans illégalité). Le succès rencontré par l'expression provient, notamment, de la mise en lumière brutale des méthodes concurrentielles utilisées dans le commerce international par certaines entreprises et/ou certains Etats. Ces méthodes n'étaient pas nouvelles puisqu'on relève des exemples relatés d'information économique au XVIIIe siècle en Suède, en Grande-Bretagne, au XIXe au Japon (ère Meiji), en France. Mais, elles sont aujourd'hui systématisées, dans une démarche allant de l'anticipation à la mise en œuvre et au suivi, pratiquées par des entreprises avec le concours de professionnels et, souvent, avec le soutien ou l'aide active de leurs Etats. Actuellement de nombreux Etats adoptent des politiques néo-mercantilistes afin de trouver une issue à la crise dans l'excédent commercial, par le protectionnisme et la promotion de leurs exportations. C'est le cas notamment des Etats-Unis comme le montre Arnaud Voisin dans son

article «Colbert, notre oncle d'Amérique? »27. Cependant,
l'intervention de l'Etat dans l'économie se fait surtout au bénéfice des industries de pointe comme l'espace ou l'aéronautique. En effet, ces industries sont des instruments de souveraineté28. Comme l'a démontré Edward LuttwaI<:29,
26. Claude REVEL, précité. 27. Arnaud VOISIN, «Colbert notre oncle d'Amérique », Revue Française de Géoéconomie, n09, Printemps 1999, page 143.

28. Pierre CHOUZENOUX, « La bataille des hautes technologies»,
Revue des deux mondes, avril 1995, page 101.

28

seuls les Etats ayant les emplois hautement qualifiés dans ces industries et dans les services à haute valeur ajoutée seront à l'avenir des puissances. Par conséquent, les Etats interviennent dans l'économie au bénéfice de ces industries afin de conserver sur leur sol ces emplois qualifiés. En outre, le développement économique de certains pays du Tiers monde ouvre de nouveaux marchés aux pays occidentaux que ceux-ci se disputent. L'accès à ces marchés devient un objectif principal de la politique extérieure des Etats notamment des Etats-Unis qui ont créé

à propos de ces marchés la catégorie des « Big Emerging
Markets» qui comprend entre autre la Chine, l'Argentine et le BrésiPo. Aujourd'hui, dans une société qui se mondialise, le facteur économique semble prépondérant pour définir, déterminer, la puissance d'un Etat et donc son rang sur la scène internationale. Or, la santé économique d'un Etat dépend, pour partie, de la faculté des entreprises nationales à exporter. Ceci a pour conséquence d'inciter les Etats à aider leurs entreprises sur la scène économique internationale. Or, à l'ère du libéralisme, le renouveau et la recrudescence de ces aides étatiques à la conquête de marchés obligent à se poser de multiples questions. Quels sont les Etats qui interviennent dans l'économie? Dans quels cas interviennent-ils? Interviennent-ils systématiquement? De quelle manière se manifestent ces interventions? Quelle est la forme de cette aide? Quels en
29. Edward N. LUTTW AK, Le rêve américain en danger, Editions Odile Jacob, Paris, 1995. 30. «De la géopolitique à la géoéconomie ? », RAMSES 1994, page 131.

29