Coopération internationale : entre accommodements interculturels et utopies du changement

Coopération internationale : entre accommodements interculturels et utopies du changement

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Cet ouvrage cherche à analyser les crises de légitimité qu'a pu vivre par le passé et vit encore la coopération internationale, entre les pays du "Nord" et du "Sud", de "l'Est" et de "l'Ouest". A partir de diverses expériences de terrain menées dans différents contextes et régions du monde dans les domaines de l'éducation, de la formation, et plus largement de la coopération politique, économique et humanitaire, ce livre a pour objectif d'interroger un certain nombre de dimensions et de processus.

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Ajouté le 01 septembre 2008
Nombre de lectures 61
EAN13 9782296206625
Langue Français
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Coopération internationale: entre acco11ltnodetnents interculturels et utopies du change11lent

Espaces interculturels Collection dirigée par Fabienne Rio et Emmanuel Jovelin
La collection « Espaces Interculturels» publie régulièrement, depuis sa création en 1989, des ouvrages consacrés à des questions de la théorie et de la pratique de l' interculturel. La collection veut se faire l'écho des nouvelles recherches ouvertes dans les différentes sciences sociales sur des terrains aussi variés que ceux de l'éducation, du développement de l'enfant, des relations interethniques et interculturelles et des contacts de langue.

Déjà parus

c. PERREGAUX, P. DASEN, Y. LEANZA et A. GORGA (sous la dire de), L'interculturation des savoirs. Entre pratiques et théories, 2008. Olivier MEUNIER, De la démocratisation de la société à celle des formes de connaissance, 2008. Hédi SAÏDI, Mémoire de l'immigration et histoire coloniale, 2007. Saeed PAIV ANDI, Religion et éducation en Iran, 2006. N. MULLER MIRZA, Psychologie culturelle d'une formation d'adulte, 2005. R. DE VILLANOVA et G. VERMES (sous la dire de), Le métissage interculturel, 2005. Gabrielle VARRO (sous la dire de), Regards croisés sur l'exYougoslavie, 2005. Tania ZITTOUN, Donner la vie, choisir un nom, 2004. A. AKKARI et P. R. DASEN, Pédagogies et pédagogues du Sud, 2004. J. COSTA-LASCaUX, M.A. HILY et G. VERMES (sous la dire de), Pluralité des cultures et dynamiques identitaires. Hommage à Carmel Camilleri, 2000. M. Mc ANDREW et F. GAGNON (sous la dire de), Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées (Québec, Irlande du Nord, Catalogne et Belgique), 2000.

Sous la direction de

Aline Gohard-Radenkovic Abdel Jaill Akkari

Coopération
et utopies

internationale:
interculturels

entre accommodements

du changement

Préface de Mohamed Lahlou Postface de Christian Giordano

L'Harmattan

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06395-2 EAN : 9782296063952

Préface
Les «Harragas»! On les appelle ainsi en Algérie; c'est ainsi qu'ils se désignent eux-mêmes: les « brûleurs de frontières ». Ils viennent aux portes de l'Europe, comme d'autres Africains, d'autres Asiatiques ou comme les Mexicains qui frappent aux portes des Etats-Unis d'Amérique. Ils sont ceux qui tentent la traversée impossible à la recherche d'un désir, celui d'un ailleurs, celui d'une quête passionnée de bonheur inconnu chez eux. Au bout, il y a, parfois, l'expulsion vers le rappel des origines; il y a aussi la tragédie, la mort : des corps sans vie, rejetés sur une plage endeuillée. Certains parmi eux, très rares, atteignent, pour leur unique chance, une illusion provisoire. Un phénomène devenu malheureusement bien universel! Faut-il résumer aussi tragiquement les rapports Nord-Sud? Ou encore faut-il remonter plus loin le fil de l'Histoire pour expliquer et pour qu'apparaisse la continuité de ces rapports au travers les discontinuités des évènements? Les traites négrières, les colonisations et le recours à la main-d'œuvre des colonies pour les besoins de l'économie des pays industrialisés ont laissé des traces mnésiques et des déchirures tant dans les sociétés européennes que dans les sociétés africaines ou asiatiques. Ce qui a changé depuis ces siècles et ces décennies, c'est une autre réalité des choses: les Etats ne sont plus les seuls détenteurs du contrôle des flux migratoires et ceux-ci sont devenus l'expression d'une action pensée et décidée par les individus eux-mêmes, par-delà les politiques d'immigration. Nous ne sommes plus, en effet, au temps où les organismes de main-d'œuvre avaient seul le pouvoir de recruter, pour le compte du marché du travail, les quotas d'une immigration choisie; les décisions d'émigrer sont devenues l'expression des aspirations et des attentes d'une jeunesse en galère dans les pays pauvres et portée par l'espérance des pays riches. Les institutions étatiques ont beau mettre en place nombre de dispositifs pour parer à l'immigration clandestine, les « harragas » de tous les pays cherchent toujours à trouver une parade pour échapper aux probables impossibilités qui leur auront été tendues. Le monde est devenu, en effet, trop étroit, et les aspirations universelles trop partagées pour croire en la fin des rêves individuels que répercutent les sociétés de la pauvreté vers celles de toutes les richesses. Cette misère du monde dont on détourne le regard est pourtant partagée par le monde entier parce qu'elle se déroule aux portes et sous les yeux du monde entier.

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Mohamed Lahlou

Nous sommes là au cœur de l'humain avec ses passions, ses désirs et ses fantasmes. Nous ne sommes plus dans un dispositif de négociations internationales mais devant une décision humaine d'hommes et de femmes qui se réalisent, ou tout au moins veulent saisir une chance, aussi unique soit-elle, de se réaliser. Les grands mouvements de colonisation qui, aux I8e et Ige siècles, ont recherché de nouvelles sources de bien-être sont probablement en train de connaître leur corollaire en suscitant chez les anciens colonisés, dans l'émigration vers les pays riches, une unique chance de s'en sortir. Ce sont ces aspects qu'il faut voir; et les chercheurs en interculturalité ont l'intelligence de s'adresser aux conduites individuelles et collectives sans viser à répondre uniquement aux injonctions institutionnalisées par une gestion statistique des phénomènes migratoires. Si, sur le plan économique, les peuples du Nord et du Sud héritent des inégalités productrices d'une fatalité de la pauvreté, mais aussi des efforts à créer du développement, sur le plan humain, les désirs d'égalité dépendent maintenant des philosophies prospectives de la vie et des idéologies qui accompagnent ou réfutent le droit de chacun à la prospérité de tous. On aura beau inventer le nouvel idéal du co-développement, on ne pourra rendre inaudibles les aspirations sociales, culturelles et économiques de sociétés entières confrontées aux inégalités de notre temps. Non point que le co-développement soit une illusion éternelle mais parce que les véritables intentions sont ailleurs: elles ne sont nullement dans la recherche spontanée d'un légitime équilibre de développement des nations du monde mais dans la protection calculée du bienêtre d'une partie du monde. Il appartient, probablement aussi et voire encore plus, à ceux qui travaillent sur l'interculturel de pacifier les relations humaines pour apporter les réponses adaptées aux exigences de notre temps et à celles de l'avenir. Comment? En retravaillant d'abord, en ce qui les concerne, les concepts qui sont le recours de leurs théorisations et de leurs pratiques. Le premier d'entre eux est celui de culture. Contrairement aux savoirs accumulés et dispensés en d'autres temps, la description de la culture ne porte plus, aujourd'hui, sur ce que l'on appelait les « cultures indigènes» mais sur l'ensemble des cultures humaines. C'est à partir de cette orientation épistémologique que l'interculturalité est devenue une science humaine et non un savoir limité à des «populations cibles », aussi instructif, soit-il, pour le chercheur. Pendant trop longtemps, les terrains de la réflexion ont réduit l'étude des cultures des autres à un regard souvent désintéressé, parfois exotique et trop fréquemment à la recherche d'une confirmation des hiérarchisations ethniques. L'étonnement produit par le regard de l'observateur extérieur, comme les lectures interprétatives, ont limité la capacité de ces savoirs à comprendre l'universalité de l'Humain et la spécificité des réponses contextualisées à ses propres questionnements.

Préface

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La diversité des définitions du concept de culture a eu l'avantage de ne pas réduire sa richesse à une compréhension unique mais elle a en même temps créé des catégorisations culturelles localisées et résistantes à l'élaboration de lois générales. Il a fallu découvrir dans les conduites culturelles l'existence d'un travail de symbolisation psychique pour reconnaître la probabilité de significations universelles. C'est cette démarche décentrée sur la culture, l'appropriation de la culture des « autres» et les questionnements sur sa propre culture, qui ont permis de réduire la part d'un regard égocentrique et ethnocentré. Dans un premier temps, les études culturelles menées dans le Sud, puis l'émergence de chercheurs du Sud ont remis à l'ordre du jour les questions d'émique et d'étique; dans un deuxième temps, les recherches faites dans les pays du Nord sur les cultures immigrées ont posé de nouveaux questionnements sur la nature et les effets des contacts culturels; dans un troisième temps, nombre de chercheurs ont fait le nécessaire travail d'interprétation à partir des symbolisations mises en œuvre dans les productions culturelles et ont porté un regard croisé entre les significations produites respectivement dans différents contextes culturels dans le Sud et dans le Nord. C'est une perspective décisive dans l'ouverture du concept de culture vers les diversités d'expression et de compréhension des conduites et créations universelles. C'est aussi le point de départ d'une approche qui échapperait, enfin, à l'étude des phénomènes humains interprétés exclusivement à partir du registre des confrontations et des chocs entre cultures. Les chercheurs comme les institutions se sont beaucoup interrogés sur le niveau de développement des cultures en échanges ou en confrontation avec d'autres. Ce qu'il faut rappeler cependant, c'est que toutes les cultures, quelque soit leur dynamisme actuel, constituent des constructions provisoires et inscrites dans une temporalité limitée. Il n'y a pas de fatalité qui hiérarchise depuis la nuit des temps et pour l'éternité les cultures du monde. Les civilisations romaine, hellénique, mésopotamienne, pharaonique ou aztèque ont eu leurs siècles de rayonnement, comme aujourd'hui la culture occidentale et à sa suite, depuis peu, la culture chinoise sont portées par leurs richesses économiques et leurs dynamismes technologiques. Pour mettre de l'ordre dans le dysfonctionnement actuel du monde, il appartient aussi aux sociétés économiquement fragiles de s'inscrire dans un processus qui leur permettrait de ne plus revendiquer les alibis du passé et de s'inscrire dans les changements qu'impose l'avenir. Il faudra créer de nouvelles passerelles qui pourront engendrer les nécessaires réconciliations entre les différents pôles de pensée et de pratique. Outre les chercheurs et acteurs en interculturalité, les ONG, dans leur diversité, y contribuent déjà largement, mais encore faut-il réactualiser leurs actions pour

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Mohamed Lahlou

qu'elles puissent émerger à partir de besoins locaux et non d'une interprétation délocalisée de ceux-ci. En effet, certains programmes d'aide, s'ils ne souffrent pas d'un déficit au niveau des intentionnalités, se résument parfois à une projection d'une évaluation des besoins à partir de normes décontextualisées. En outre, comme l'attestent certains travaux, les membres des missions humanitaires n'ont pas toujours reçu une nécessaire formation à la communication interculturelle ; ce qui crée des incompréhensions au niveau des représentations, des attitudes et des conduites individuelles et collectives. Cette éducation d'ouverture sur l'altérité, la diversité culturelle et la communication interculturelle est, pour demain mais dès aujourd'hui, le défi d'un monde juste, équilibré et pacifié. Mohamed Lahlou Université Lumière Lyon II

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Aline Gohard-Radenkovic

et Abdel Jalil Akkari

Introduction.

Entre accommodements interculturels et utopies du changement
La mondialisation des modèles politiques, économiques et culturels relaie et alimente, tout en les amplifiant, les discours sur la « diversité culturelle », sans bien trop savoir ce que cette notion recouvre. Or, le pas entre diversité et différence culturelles est vite franchi et la perception de cette « différence », le plus souvent liée à une « culture» perçue comme entité, n'est pas sans risque de généralisations hâtives. Ces dernières mènent invariablement à des hiérarchisations sociales et culturelles d'une société à une autre et à la différenciation ethnicisante des groupes et des individus au sein d'une même société. Si la notion de culture, et les concepts qui lui sont liés, sont en déclin parmi les spécialistes, en revanche elle prend toute son ampleur depuis deux décennies dans les discours ordinaires (politiques, médiatiques, publics) ou de vulgarisation scientifique dans les secteurs de l'éducation, du professionnel, de l'humanitaire, de l'international, de la migration, de l'associatif, etc. Ainsi, Anna Maria Rivera, dans l'ouvrage L'imbroglio ethnique (2000), constate que ce concept a depuis longtemps échappé aux anthropologues, et dit à ce sujet:
Le terme de culture, dans son acception anthropologique, a quitté le domaine du spécialiste et le cercle des disputes académiques pour se populariser et connaître aujourd'hui une véritable inflation. Il fait désormais partie du vocabulaire de la communication de masse, et on le retrouve dans toutes les controverses sur ce qu'on appelle les relations interethniques. Le journaliste, l'enseignant, l'homme politique, l'opérateur social, celui qui est impliqué d'une façon ou d'une autre dans le débat sur l'immigration, tous, lorsqu'ils pensent «culture» se réfèrent à une notion qui se rapproche de la notion anthropologique. .. Le lexique et les thématiques de l'anthropologie ont connu ces dernières années, une certaine diffusion. Le mérite en revient, entre autres, au goût pour l'exotisme et à la consommation des « différences» à travers le tourisme de masse, mais aussi à la dissémination des signes des cultures exotiques dans le paysage urbain et à la cohabitation avec des groupes d'immigrés ou migrants venus de partout. Ce phénomène a pourtant quelque chose de paradoxal: lorsque le lexique de l'anthropologie se popularise et que certaines notions culture, ethnie, diversité, différence - font presque partie du sens commun,

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s'affirme, dans le débat scientifique, la propension à soumettre à la critique de la culture, ce concept clé de l'anthropologie, et ses corollaires (identité, ethnocide, différence, etc.). Désormais le discours anthropologique a tendance à relativiser et à déconstruire ces notions.

Pourtant, face à ces processus de catégorisations de cet autre venu d'un « ailleurs» socioculturel, à caractère enfermant et le plus souvent discriminatoire, une double irritation se dessine à ce propos: à travers tout d'abord la réaction aux modèles asymétriques de coopération entre les pays du «Nord» et du « Sud», entre les pays de «l'Europe de l'Ouest» et ceux de l'ancienne «Europe de l'Est», qui présentent le Nord comme la référence absolue en matière d'éducation ou de « culture ». Irritation aussi par rapport à la tendance à considérer les sociétés aussi bien au Nord qu'au Sud, à l'Ouest qu'à l'Est, comme des entités culturellement ou nationalement homogènes. Or, les lignes de fracture sont bien plus complexes, bien plus mouvantes, bien plus internes qu'externes que les discours manichéens tendraient à nous le faire croire. Ainsi, le terme «pays du Sud», au-delà de la métaphore géographique qui désigne l'hémisphère sud, est un terme qui a une histoire dans les relations internationales. Dans les années 60-70, ce « Sud» signifie tour à tour, et de manière parfois indifférenciée, «pays nouvellement indépendants, pays pauvres, pays en voie de développement, pays du Tiers-monde». Dans l'imaginaire des Occidentaux, et ceci depuis l'Antiquité, le Nord représente le modèle de référence du monde: le «Nous» dominateur où le « Sud» est perçu comme « l'Ailleurs, l'Autre, le Différent, le Sous-développé ». Que signifient ces démarcations entre des zones (culturelles? politiques? économiques?), sortes de larges « collectivités imaginées» (selon le concept de Anderson, 2001 ; 1983), mais qui ne sont pas sans effet sur la perception des pays, entre «Nord et Sud», «Est et Ouest» ?.. car qu'on le veuille ou non, « l'Est comme le Sud, c'est d'abord la périphérie» (cf. Ruegg). L'utilisation de ces termes vise à revisiter la vision d'un fonctionnement du monde sur le mode binaire, celui d'un couple asymétrique, interdépendant, le plus souvent antagoniste, « centre-périphérie », mais où chaque partenaire semble y trouver paradoxalement son compte. Or, l'émergence, voire l'affirmation depuis une décennie, de nouvelles dynamiques tant économiques que politiques, comme en Asie du Sud-est ou en Amérique latine, rompent l'immuabilité de ce couple «centre-périphérie» et redéfinissent les rapports entre le centre et de nouveaux espaces périphériques qui peuvent d'ailleurs s'affronter sur le mode concurrentieL.. En effet, les frontières ne cessent de se redessiner, les alliances économiques de se faire et se défaire, les flux migratoires de se redéfinir à travers de nouveaux types de

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parcours des individus et des groupes, dans un processus de nouvelles inclusions et exclusions, de nouvelles temporalités et spatialités (Viard, 2006), entre mouvements de déterritorialisation et de reterritorialisation (Urry, 2005), en des réseaux transfrontaliers et transnationaux (Benayoun et Schnapper, 2006)... de quoi perdre le Nord! Il est donc nécessaire, si ce n'est urgent, d'examiner, de dévoiler ces termes, leurs acceptions en cours, les rapports de domination que ces dernières perpétuent et les nouvelles relations de pouvoir qu'elles occultent et révèlent à la fois. La lecture serait incomplète si nous omettions de dire en quoi elle exprime une sensibilité fondamentale de l'ARIC: soutenir la contribution des collègues ayant un accès restreint à la mobilité scientifique et venant de pays souvent peu représentés dans le champ de la recherche interculturelle, ceci pour des raisons le plus souvent économiques. Elle le fait à notre sens de trois manières. La première, en croisant les parcours des chercheurs. En effet, nous sommes loin de la recherche interculturelle consistant à envoyer des ethnologues ou des anthropologues des pays du Nord pour percer les mystères des sociétés du Sud. De nombreux chercheurs du Sud se sont établis au Nord et ils tentent à leur tour d'analyser les sociétés pluriculturelles du Nord. De même, des chercheurs de plus en plus nombreux des anciens pays de l'Est ont maintenant accès à des programmes européens ou internationaux et étudient leur propre société, le plus souvent en tandem avec des chercheurs de l'Ouest. En outre, la recherche interculturelle réalisée par ces chercheurs a le mérite de ramener dans le débat la question de l'inégalité et des rapports de pouvoir souvent contournés par les chercheurs des pays du Nord, certains d'entre eux devenus dépendants des orientations scientifiques majoritairement américaines, le plus souvent psychologisant le rapport interculturel. La troisième manière par laquelle les chercheurs de ces pays contribuent à la recherche interculturelle est d'ordre méthodologique. Les chercheurs des anciens pays de l'Est et ceux des pays du Sud amènent avec eux des méthodes plus qualitatives, biographiques et proches du terrain. Le travail se fait avec les acteurs du terrain, non dans les laboratoires ni avec des logiciels informatiques. Mais pas d'angélisme. Ces projets de recherche peuvent être autant des lieux de tensions que de coopération entre des représentants de différentes appartenances nationales, des lieux où s'organisent de nouvelles hiérarchies et où s'expriment des luttes de position, des logiques conflictuelles et enjeux oppositionnels entre le champ du politique et le champ du scientifique. Ainsi, par exemple, lors d'un colloque!, des anthropologues venant principalement de Suisse et des pays
1 Organisé par le Département d'anthropologie sociale (Université de Fribourg, Suisse) et se déroulant à Coppet - Lausanne, juin 2004.

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d'Europe centrale et orientale ont dénoncé l'imprégnation moralisante des discours de l'Union européenne, notamment avec des mots d'ordre tels que « good governance, good or best practices », etc. Cette guerre des mots, qui est aussi une guerre de choix de société, a des conséquences non négligeables, si l'on sait qu'elle s'accompagne d'une répartition des subventions à la recherche, assurant une mobilité scientifique internationale à ces chercheurs, mais les incitant à des postures de «bons élèves versus mauvais élèves» (GohardRadenkovic, 2006). De même, les politiques éducatives nationales sont de plus en plus soumises à l'influence des organisations internationales telles que la Banque Mondiale ou l'OCDE, notamment dans le cadre de projets Nord-Sud. Ces dernières poussent à la fois vers des comparaisons de performances des systèmes éducatifs mais aussi vers un accroissement de la participation du secteur privé à l'éducation (Akkari, 2001). Les textes de cet ouvrage sont en grande partie issus des débats qui se sont déroulés lors d'un Symposium organisé dans le cadre du Xe congrès de l'Association pour la Recherche Interculturelle (ARIC) à Alger en 2005. Mais ils ont également intégré des contributions externes à ce Congrès, en faisant appel à des spécialistes du champ. Ces articles tentent d'analyser les crises de légitimité qu'a pu vivre par le passé et vit encore la coopération internationale, qu'elle s'inscrive dans le champ du politique, de l'économique, de l'éducatif, de l'humanitaire, de l'associatif, etc. A partir de diverses expériences de terrain menées dans différents contextes et différentes régions du monde dans les domaines de l'éducation, de la formation, et plus largement de la coopération politique, économique et humanitaire, cet ouvrage aura pour objectif d'interroger, dans une perspective interdisciplinaire, un certain nombre de dimensions et de processus: les représentations et les catégorisations implicites; les transformations identitaires et de pratiques; les rapports de domination et d'assistanat occultés par les discours et les dispositifs mêmes de la coopération; les enjeux individuels et collectifs des individus dans la communication interculturelle ; les espaces de renégociation des rôles et des statuts entre les différents partenaires. Dans cette expérience de mobilité, de rencontre ou de confrontation, de transferts ou d'ajustement de savoirs et savoirfaire avec leurs apports et leurs limites, se joue de manière décisive le rapport à l'autre et à soi, où «l'autre» toujours invoqué et pré-pensé dans un tandem asymétrique, devra retrouver une existence. Mais ce rapport à l'altérité, comment se joue-t-il ? Evolue-t-il dans le cadre d'un projet? Selon quelles modalités? C'est la diversité des points de vue et la confrontation des expériences entre les différents contributeurs, chercheurs et praticiens, qui permettront d'explorer les contextes, les situations et les acteurs ainsi que les processus qui participent à la constitution du champ de la coopération

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internationale, à sa diversité dans le temps et dans l'espace ainsi qu'à ses évolutions. L'objectif que nous nous sommes fixé ici en réunissant des chercheurs qui, à divers titres, dans différents pays, à partir de parcours professionnels et d'horizons scientifiques variés, situent leurs investigations dans le champ de la coopération internationale, est sans doute ambitieux; il s'agit ici d'un premier jalon qui doit toutefois se poursuivre par d'autres réflexions et avec d'autres publications dans le cadre de l'Aric. La PREMIERE PARTIE de l'ouvrage, intitulée« De la théorie au terrain. Du terrain à sa théorisation» présente divers contextes, politiques, professionnels, éducatifs, humanitaires, dans lesquels se déroulent des projets de coopération et de développement qui mettent en œuvre, en application des théories sur des terrains qui ont été à leur tour analysés, décortiqués et théorisés. L'objectif de cette partie est donc de mettre au jour les processus d'entre-deux qui s'y élaborent, entre accommodements interculturels et échanges inégaux. Pour ce, il est impératif de questionner la nature réelle du partage des modèles et savoirs postulé, et celle des transferts de savoir-faire supposés, celle de coconstruction de nouvelles pratiques avec leurs « risques et leurs potentialités» (cf. Akkari), avec leurs réussites et leurs limites, avec leurs dits et leurs nondits. François Ruegg nous livre ici ses réflexions sur les échanges avec les pays d'Europe centrale et orientale, en se basant sur l'exemple de la Roumanie. Nombre de clichés appliqués au Sud le sont également à l'Europe de l'Est: conservatisme, obscurantisme, etc. L'élargissement de l'Union européenne aux anciens pays de l'Est illustre bien le déséquilibre des échanges entre centre et périphérie. Paternalisme et «néo-impérialisme» occidentaux s'imposent dans les domaines à la fois économique et culturel. Il s'agit donc, jusqu'ici, d'exporter les modes et les modèles développés à l'Ouest aussi bien dans le domaine de l'organisation de la société (institutions politiques, société civile, minorités, etc.) que dans celui des normes de sa gestion. Le terme « européen» d'acquis communautaires à l'aune desquels sont jugés les candidats résume bien la nature des relations Est-Ouest. Patchareerat Yanaprasart brosse un tableau de la collaboration entre « voisins éloignés », soit des cadres français et suisses travaillant en entreprise. Avec le développement des échanges internationaux, des pratiques de production délocalisée, celles des entreprises multinationales et des joint-ventures, se posent des problèmes de communication «interculturelle ». Toute personne travaillant dans un pays étranger effectue une sorte d'expatriation

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institutionnelle, dans la mesure où celle-ci exige une maîtrise des codes propres à la macro-culture du pays, à la micro-culture de la société ainsi qu'à la subculture de la «communauté professionnelle». Ces codes étant peu explicites, les différents partenaires tentent de coordonner leurs actions, leurs conceptions et leurs méthodes dans des cadres d'interprétation divergents. Audelà des barrières linguistiques et culturelles, il existe une rupture socioinstitutionnelle, une résistance socioprofessionnelle qui rendent difficile une transmission des savoirs et de savoir-faire, ainsi qu'une coopération que l'on imaginerait pourtant transnationale. La contribution de Bernadette Charlier questionne le processus de construction des outils pour faire face à l'innovation. Pour ce, elle analyse une approche du réseau inter-universitaire en tant que lieu de support à l'innovation. Puis l'auteur investigue les conditions dans lesquelles le réseau peut devenir un lieu de support à l'innovation. Son approche propose une vision de l'apprentissage suivante: les individus apprennent et changent en mettant en œuvre de nouvelles pratiques, de nouvelles actions. Ce processus est social, actif, contextualisé et essentiellement réflexif. Il se réalise par la description, l'analyse et la formalisation de pratiques. Ces analyses de pratiques constituent à la fois toutes les démarches et les outils qui permettent aux individus de vivre une transition entre leurs pratiques actuelles et de nouvelles pratiques, de construire ce qu'elle a appelé une « stabilité provisoire». La proposition sera illustrée au moyen de plusieurs exemples issus principalement de projets européens. Olivier Meunier s'interroge sur les modalités de cohabitation entre savoirs « modernes» et savoirs «traditionnels», et celles de leur transmission, dans deux pays du Sud. Il constate qu'à chaque fois que les organisations internationales effectuent des propositions d'un système éducatif, en l'imposant comme modèle de référence partout, cela entraîne des contradictions, des tensions, voire des ruptures sur le plan local. À travers l'exemple du Niger, il montre comment un système éducatif, hérité en fait du centralisme français, qui ignore de fait la diversité, conduit à l'échec scolaire et au rejet de l'école par une partie de la population. A l'opposé, celui de l'Amazonie brésilienne parie sur la reconnaissance de la diversité culturelle et le métissage des différentes formes de savoir au sein de l'école, et démontre qu'il est possible de favoriser la réussite scolaire et le désir de l'école. Le texte de Abdel Jalil Akkari passe en revue les risques et les potentialités des transferts de modèles éducatifs et pédagogiques dans la coopération «NordSud». Comme le montre de nombreux projets de coopération éducative, un décalage important existe entre les normes de référence culturelles formulées par les promoteurs des projets de coopération et celles en vigueur dans les

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sociétés du Sud. Il n'est pas certain qu'à chaque fois qu'un transfert de modèle soit politiquement et pédagogiquement prôné, il soit effectivement mis en œuvre ou apporte des solutions réelles aux défis éducatifs des pays du Sud. L'analyse de la «résistance culturelle» des pays du Sud à l'importation et l'imposition de réformes éducatives forgées ailleurs est nécessaire dans toute tentative d'adaptation de modèles appropriés. Dans son article, Aline Gohard-Radenkovic rapporte des analyses menées sur les différentes tendances de la coopération dans le champ de l'humanitaire depuis son invention. L'humanitaire s'inscrit aussi dans le champ de la coopération internationale mais recouvre des configurations, des conceptions, des formes d'action ou d'intervention sur le terrain diverses et spécifiques. L'humanitaire, très médiatisé et médiatique de nos jours, n'est pourtant pas une invention récente puisqu'il a évolué de manière continue à travers les siècles. Elle réfléchit à la fonction idéologique, politique, économique et sociale de cet humanitaire dans le passé et le présent, en interrogeant la perception de « l'autre imaginé », tantôt à secourir, tantôt à assister, tantôt à former, que les divers acteurs construisent dans cet espace interculturel. Enfin, elle questionne les rôles que ces coopérants endossent dans leur rapport à l'autre: celui de missionnaire ou celui de médiateur? La DEUXIEME PARTIE de l'ouvrage, intitulée « Expériences sur le terrain. Témoignages et réflexions », réunit des réalisations menées dans divers contextes, principalement dans les «pays du Sud ». On a souvent tendance dans les ouvrages théoriques à ne pas laisser la parole aux praticiens ou pire de l'ignorer. Ces témoignages, sous des formes différentes, rendent compte d'expériences et de pratiques élaborées sur le terrain et ont pour fonction de mettre en lumière les différentes dimensions, politiques, historiques, sociales, économiques et personnelles, qui interviennent dans l'élaboration d'un projet. Cette partie a aussi pour objectif de mettre au jour les tensions entre collectivités et institutions, entre collectivités et individus, entre les individus eux-mêmes; d'identifier les écarts entre logiques des institutions et celles des individus, entre enjeux des experts et ceux des expertisés, entre théoriciens et praticiens sur le terrain; enfin elle a pour but de dévoiler, à travers les témoignages, les contradictions entre théories et pratiques, entre discours de conviction et discours de responsabilité. L'étude dont les résultats sont présentés par Pierre-Yves Maillard aborde le concept de coopér-action dans le cadre du volontariat. Des volontaires s'engagent sur une longue durée dans la coopération au développement, en appui professionnel à des populations et à leurs «projets» en Afrique et en Amérique latine. Une ONG suisse, E-CHANGER, mouvement de solidarité

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Nord-Sud, est chargée de la préparation et du suivi de ces volontaires. La question-clé qui touche ce type de volontariat est de continuer à développer une professionnalisation sans y perdre son éthique et sa vocation. Pour atteindre un véritable échange de compétences, tant interpersonnel qu'interculturel, un véritable changement à la fois personnel et structurel, l'auteur se pose la question suivante: en quoi réside l'intérêt de l'histoire de vie pour ce type de volontariat à la coopération? Quels sont les apports et les limites de l'approche biographique? Le texte de Jorge Montoya Romani analyse la place de l'apprentissage interculturel dans le travail de coopération et de développement, qui, de par sa nature même, est un travail ancré dans l'interculturalité. Jadis appelé « aide au développement », il continue à être le fruit d'une volonté solidaire. Cependant il lutte pour trouver les canaux les plus adéquats pour pouvoir concrétiser ses objectifs de développement. Dans l'histoire récente de ce contexte de travail, le «Knowledge Management» (la « gestion des savoirs ») gagne une place de plus en plus importante. Cependant, il ne tient pas toujours compte des niveaux de formation, souvent très bas, de la plupart des acteurs impliqués dans le projet de coopération: tout le monde n'est pas capable de pouvoir gérer et « digérer» ces savoirs partagés. Or, il ne faudrait pas oublier l'objectif central - souvent enterré - de tout travail de coopération au développement: à savoir, l'apprentissage mutuel interculturel. L'interview de Cristina Tattarletti, portant sur un projet de coopération qu'elle a mené dans le cadre de l'ONG Fodei, celui de formation pour la petite enfance dans une région guarani de Bolivie dans les années 90, permet de retracer les grands moments de ce projet. Son témoignage met au jour les principes fondateurs de raNG et les difficultés rencontrées, les processus de renégociation permanente entre les différents partenaires du projet, Suisses et Boliviens, mais aussi entre les Boliviens eux-mêmes qui doivent repenser leur rapport à l'autre «proche », pour mener à bien le projet dont ils partagent les objectifs et les enjeux. Pierre Petignat retrace le journal de bord d'un pédagogue venant de Suisse au contact avec des pédagogues de Madagascar dans le cadre d'un projet de coopération éducative. Le terrain perçu «lointain », mais plus encore les conditions dans lesquelles se déroule ce projet qui s'avère quasi irréalisable, voire «utopique », non seulement déstabilisent les certitudes mais aussi obligent à prendre en compte des dimensions, notamment historiques, socioéconomiques, que les coopérants ont tendance à oublier ou à occulter. A travers cette expérience « extrême », il faudrait conséquemment repenser son rapport au monde et penser son rapport à l'autre autrement.

Introduction

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Enfin, dans sa «Postface », TEXTE EN CONTRE-POINT, Christian Giordano se propose de fustiger «l'innocence de l'interculturel» qui sévit dans les discours et les actions, et notamment dans la coopération internationale. Selon lui, les analyses scientifiques et les éventuelles stratégies d'actions fondées sur l'anthropologiquement correct et sur l'individualisme volontariste, à savoir imprégnées de bonne volonté personnelle, ne peuvent que rendre de mauvais services, aussi bien à la théorie qu'à la pratique. Il conclut en déclarant que « l'interculturalité est un ensemble de phénomènes bien trop complexes (et aussi trop intéressants) pour pouvoir l'aborder sans y poser un regard anthropologique sceptique et agnostique ». Nous laissons à cet auteur le mot de la fin. Références bibliographiques Akkari A. (2001). «Banque mondiale et éducation: une pensée unique? », in Akkari A., Sultana R., Gurtner J.-L. (éd.), Politiques et stratégies éducatives. Termes de l'échange et enjeux Nord-Sud. Berne: Transversales / Peter Lang. Anderson B. (2001). L'imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme. Paris: Poche / La Découverte (traduit de: Imagined Communities, Verso, London, 1983.). Bordes-Benayoun C., Schnapper, D. (2006). Diasporas et nations. Paris: Odile Jacob. Gohard-Radenkovic A. (2006). «Language and Education in an intercultural perspective: essential pre-requisites for an European project », in Ruegg F., Poledna R., Rus C. (eds), Interculturalism and Discrimination in Romania. Policies, Practices, Identities and Representations, Freiburger Sozialanthropologische Studien. Münster: LiT Verlag. Rivera A. M. (2000). «Culture », in Galissot R., Kilani M., Rivera A. M. (coord. par), L'imbroglio ethnique. Lausanne: Anthropologie / Payot. Urry J. (2005). Sociologie des mobilités. Une nouvelle frontière pour la sociologie? Paris: Armand Colin (traduit de: Sociology beyond sociétés, Routledge, London, 2000). Viard J. (2005). Eloge de la mobilité. Essai sur le capital temps libre et la valeur travail. Paris: Editions de l'Aube / Diffusion Seuil.