Côte d'Ivoire chroniques de guerre 2002-2011

-

Livres
264 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est coupée en deux à la suite d'un coup d'Etat manqué. Le 11 avril 2011, Laurent Gbagbo sort de son palais présidentiel bombardé par l'armée française. Entre ces deux dates, neuf ans de guerre larvée, de souffrances pour les populations civiles, de désordres. L'auteur raconte la longue descente aux enfers d'un pays africain autrefois présenté comme modèle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2012
Nombre de visites sur la page 61
EAN13 9782296498501
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème






CÔTE D’IVOIRE

Chroniques de guerre 2002-2011



Collection IREA

Collection dirigée parDavid Gakunzi

Fournir des cléspermettant de mieux comprendre l'Afrique,
son histoire, ses réalités et mutations actuelles, ainsique sa
géopolitique, voilà l'ambition de cette collection de l'IREA (Institut
de recherche et d'études africaines). La collection -qui réunit aussi
bien des essais, des monographiesque des textes littéraires issus
des travaux et des débats animés par l'Institut - a pour vocation de
faire connaître augrandpublic les travaux d'auteurs confirmés
mais également ceux dejeunes talents encore méconnus. Les
ouvrages de la collection sont rédigées dans une langue conviviale,
vivante et accessible.

Dernièresparutions

Brian Tourré,De la « Francafrique »à la « Chinafrique », 2012.

Théophile Obenga,L’État fédéral d’Afrique noire : la seule issue,
2012.

Jean-David N’Da,Le nouvel ordre ivoirien, 2012.

Roger Gballou,Côte d’Ivoire : souveraineté bafouée, 2011.

Calixte Baniafouna,La démocratie de l’ONU en Côte d’Ivoire,
2011.
Calixte Baniafouna,Ceque France veut Afrique veut : le cas de la
Côte d’Ivoire, 2011.
Calixte Baniafouna,La démocratie néocoloniale de la France,
2011.
Roger Gballou,Côte d’Ivoire, le crépuscule d’une démocratie
orpheline,2011.

David Gakunzi,Libye : permis de tuer,2011.

Philippe DUVAL



CÔTE D’IVOIRE

Chroniques de guerre 2002-2011



Préface de Mamadou KOULIBALY


















































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-970

EAN : 9782296970

Avertissement

Ce livre, constitué essentiellement de reportages, est constitué de
deux parties. La première, «Fantômes d’ivoire», a été écrite en
2002 et 2003 et publiée en octobre 2003. Ce livre, épuisé dans sa
première édition, est réédité dans une version identique, allégée de
quelques chapitres. La seconde partie couvre la période de 2004 à
2011.

Préface

« Ce n’est pas le combat conscient des idées qui s’étale devant
nous, cela ne se passe jamais ainsi dans la réalité. Ce que nous
voyons, ce sont les conflits humains, et au plus profond,
entremêlées à eux, il y a des idées en lutte — elles sont mises
en déroute ou sortent victorieuses.

Ibsen Henrik, dramaturge norvégien (1857)


Quelques années d’histoire de la Côte d’Ivoire restent figées
dans cet ouvrage, «Fantômes d’ivoire». C’est avec une vive
émotion que nous relisons le cours de l’histoire récente et
l’enchaînement d’événements douloureux pour les populations et
humiliants pour le pays. Coups d’Etat, mutineries, rébellion armée,
violence, avidité du pouvoir, trahison, pays coupé en deux,
domination étrangère, les deux dernières décennies ont vu la Côte
d’Ivoire s’enfermer dans une prison dont les clés sont jalousement
gardées par des fantômes. Fantômes qui ne sont autres que les
élites et les dirigeants qui se sont succédé dans le pays. La
souffrance trouve en effet sa source dans la politique des hommes
avec le seul pouvoir comme finalité. Ces quelques pages montrent
cruellement que les enseignements de l’histoire n’ont pas été tirés
et que les mêmes erreurs se répètent inlassablement. On avance
sans traiter les problèmes de fond que l’on préfère fuir en les
voilant à tout prix dans une bataille acharnée de la communication
et de l’artifice.
La suite de l’histoire nous la connaissons : huit ans de rébellion
ponctués d’une multitude d’accords aussi coûteux que stériles ; des
élections présidentielles organisées dans un pays coupé en deux,
non réunifié, mal administré et une rébellion armée au Nord vivant
grassement de trafics louches, de pillages et de taxes créées sur son
fief hors la loi, hors Etat ; l’épisode paroxystique de violence ayant

suivi le scrutin de novembre 2010, émaillé de milliers de morts, de
milliers de blessés, de vols, de viols, de violences morales, d’un
blocage économique asphyxiant ayant fait exploser le chômage,
des bombardements de l’armée française et des troupes onusiennes
appuyées par celles de l’Ecomog ; et il y a un mois, des élections
législatives que l’on pourrait qualifier pudiquement de
«tropicales » pour ne pas entrer dans le détail de la mascarade.
L’irresponsabilité des hommes de pouvoir conduit aujourd’hui
le pays à une situation compliquée où l’insécurité est au premier
plan puisque les autorités semblent faire comme si elles ne
maîtrisaient absolument pas leurs nouveaux militaires, anciens
guerriers rebelles dont la plupart, sans formation, ont du mal à
comprendre que leur mission est de protéger les populations, non
de les violenter, ni de punir celles qui ne soutiennent pas leur
mentor. Mais leur a-t-on déjà expliqué ou assigné d’autres missions
que celles qu’ils exécutent depuis 2002 ? Les Ivoiriens vivent dans
la peur et sont profondément divisés par une justice aux ordres des
vainqueurs qui récompense une partie des criminels anciens
rebelles proches d’Alassane Ouattara, le nouveau président de la
République, alors qu’elle punit et humilie ses opposants et que
Laurent Gbagbo est le seul à devoir répondre de ses actes devant la
Cour pénale internationale. A travers les lignes qui suivent,
Philippe Duval nous rappelle pourtant que le crime n’est pas
l’apanage du seul clan Gbagbo. Cette nouvelle fuite en avant, ce
refus d’aborder les vrais problèmes ne pourront conduire qu’à
l’impasse, une nouvelle fois, comme nous l’avons constaté ces
dernières années. Nous redécouvrons avec plus d’acuité l’ampleur
des complicités inavouables. La Côte d’Ivoire se meurt de
l’irresponsabilité de ses dirigeants successifs. La Côte d’Ivoire se
meurt de l’excès de pouvoir de ses chefs d’Etat successifs et de la
haine qu’ils se vouent les uns envers les autres avec le soutien
implicite ou pas de leurs supporteurs respectifs. Partout, dans
toutes les chapelles politiques, la logique semble la même: sans
nous, le déluge pour la Côte d’Ivoire.
Aujourd’hui, alors même qu’Alassane Ouattara est arrivé au
pouvoir soutenu par une communauté internationale s’affirmant
soucieuse du respect de la démocratie, son pouvoir dérive
dangereusement vers une tyrannie. L’Assemblée nationale déjà
affaiblie ces dernières années s’est retrouvée dissoute sur un simple
coup de fil présidentiel dès son arrivée au pouvoir, et le pays est

8

depuis gouverné par décrets et ordonnances illégales; le Conseil
constitutionnel a été renouvelé en toute illégalité sur décision
présidentielle ;de nombreux amis du pouvoir promus
fonctionnaires et agents de l’Etat sont déversés dans l’administration en
violation de toute législation, dans la continuité des agissements
des régimes précédents, donnant ainsi aux Ivoiriens un sentiment
de déjà-vu rétrograde et démotivant; la carte électorale a été
révisée de manière discrétionnaire en violation complète des
dispositions des principes de bonne gouvernance édictés et
acceptés ailleurs par les pays membres de la soi-disant
communauté internationale; le viol régulier de la Constitution
ivoirienne s’impose désormais comme norme démocratique. Nous
dépassons toutes les bornes jamais connues et la communauté
internationale, par une communication habile et intéressée, soutient
la dictature en préférant promouvoir, comme une avancée majeure,
les nids-de-poule comblés dans les rues d’Abidjan, comme si
c’était cela le cœur du problème. Un peu de vernis sur une planche
de bois pourrie ne lui a jamais redonné sa robustesse.
Tout ce gâchis pour en arriver là? En effet, après toutes ces
années de souffrance durant lesquelles la pauvreté n’a cessé de
croître, la Côte d’Ivoire n’a pas résolu ses problèmes structurels
puisqu’elle n’a pas osé les aborder. Aucun enseignement n’a été
tiré des erreurs successives, bien au contraire, comme l’atteste ce
livre.
D’évidence, compte tenu de l’irresponsabilité dont font preuve
les dirigeants dans le pays, il est urgent d’accroître les libertés
individuelles pour que les populations puissent construire,
entreprendre, devenir des propriétaires productifs. Aujourd’hui,
l’Etat a tout en main et les populations vivent séquestrées dans
l’attente d’une redistribution qui non seulement ne vient pas mais
risque de ne jamais sortir du cadre de la politique clientéliste
instaurée depuis les indépendances en vue de garder le pouvoir,
protéger son ethnie et ses proches. Le manque de liberté est le
cancer du continent, mais, en Côte d’Ivoire, ses effets sont encore
plus criants. Il est impératif de se battre pour la mise en place d’un
cadre institutionnel qui soit favorable à l’initiative privée
individuelle et qui mette fin aux excès de la gestion patrimoniale
du pouvoir.
Cela, associé à de bonnes incitations, permettrait de voir les
investissements progresser. Les Ivoiriens sont créatifs, imaginatifs,

9

débrouillards, vaillants, il faut donc leur donner l’opportunité de
vivre de tous ces talents et d’avancer enfin sur la voie du progrès,
de la liberté et de l’indépendance, au-delà des fausses illusions.
Il est urgent de mettre en place des outils de contrôle du pouvoir
et de limiter ce pouvoir absolu de manière drastique. En ce sens, un
régime parlementaire est une voie incontournable, car il encadre les
dirigeants, permet de vérifier la bonne utilisation des finances
publiques et lutte plus efficacement contre la corruption et le
tribalisme. Les pays d’Afrique ayant choisi ce régime sont moins
corrompus, plus libres, plus riches, plus en paix, cela n’est un
secret pour personne, alors arrêtons de dire que ce régime
constitutionnel n’est pas adapté à un pays en sortie de crise. Il est
non seulement tout indiqué mais notons que la Côte d’Ivoire avait
un régime parlementaire en 1959 et que Houphouët Boigny en était
alors le Premier ministre. Le modèle n’est donc pas aussi irréaliste
que ce que l’on veut nous laisser croire. Il est cependant difficile
pour les dirigeants de s’orienter vers ce genre de choix, car le
pouvoir, selon les pratiques actuelles, grise par l’enrichissement
personnel des acteurs politiques. Mettre un grain de sable dans ce
système bien huilé ne tente pas trop les animateurs de la classe
politique et tous les arguments sont bons pour fuir en avant
quelques années encore, le temps de gonfler le magot personnel et
de laisser le terrain miné à ceux qui suivront. Après nous le
déluge !Ou, comme ils aiment à le dire: «A chacun son tour.
Hier, c’était vous et votre groupe ethnique, aujourd’hui, c’est à
nous et notre groupe ethnique de gérer et partager le gâteau que
représente l’Etat de Côte d’Ivoire. »
Au-delà de l’irresponsabilité de la classe politique ivoirienne,
Philippe Duval ouvre une réflexion que nous ne pouvons occulter.
Il nous plonge en effet en pleine guerre de la France contre la Côte
d’Ivoire et nous présente des jeux de rôle et des acteurs que l’on
voit tour à tour se battre pour pouvoir entrer dans les bonnes grâces
de l’Elysée. Ceci rappelle que lorsque l’on critique la Françafrique,
il y a certes le côté français de l’union, mais il y a aussi et surtout
la branche africaine. Notons que tous les candidats à l’entrée de la
Françafrique ne sont pas systématiquement acceptés. La crise
ivoirienne nous montre sans surprise que certains chefs d’Etat,
même en exercice, avec toutes leurs offrandes aux dieux élyséens,
peuvent en être refoulés s’ils ne se fondent pas totalement dans le

10

moule ou si un autre profil dans leur pays semble plus soumis et
plus intéressant pour perpétuer la domination.
Bien qu’il ait été de l’intérêt de la France de faire la guerre à la
Côte d’Ivoire, elle n’en a pas été l’initiatrice. Disons qu’elle a
simplement trouvé dans la défaillance de l’Etat ivoirien et l’appel
désespéré d’une partie de la classe politique ivoirienne un terrain
de jeu facile pour protéger et perpétuer ses intérêts dans un pays
phare de la sous-région où elle a perdu de l’influence depuis le
décès de Félix Houphouët Boigny. D’évidence, si la Côte d’Ivoire
avait été gouvernée en état de droit par des gens responsables,
jamais les autorités françaises n’auraient pu venir faire une guerre,
bombarder une ville, proclamer les résultats d’une élection avant
même le Conseil constitutionnel du pays.
Fantômes d’ivoire ? Même si l’ivoire est de couleur blanche, les
fantômes sont de toutes les couleurs. Fantômes d’ivoire, pouvoirs
fantômes, pouvoir d’hier comme pouvoir d’aujourd’hui. Mais le
peuple serait-il devenu fantôme à l’image de ses dirigeants ? Dans
un tel contexte, seul un éveil de la société civile pourra dénouer le
nœud gordien. Pour entrer dans le combat de la liberté, les
populations doivent en effet prendre conscience de son impérative
nécessité. Cet éveil est indispensable pour ne pas sombrer dans le
désespoir. « Fantômes d’ivoire », en relatant une tranche d’histoire
sans faux-fuyant, participe à cette prise de conscience. Le décor y
est en effet posé crûment. Philippe Duval, courageusement, met en
scène sans tabou tous les acteurs nationaux, régionaux, français et
internationaux, sans masque. On y découvre plusieurs années après
la publication de la première édition, de nombreux propos
prémonitoires de certains acteurs, plusieurs questions qui restent
encore sans réponses, des enquêtes classées sans suite ou «secret
défense »et de nombreux coupables impunis. Les intérêts se
mêlent, s’emmêlent, s’enlisent dans la cupidité du pouvoir, les
mensonges d’Etat ici et en France, les alibis construits, le cynisme,
le manque de vision, la soumission, la pauvreté, la souffrance, la
domination, les roublardises et les naïvetés coupables, les clivages
ethniques dangereusement instrumentalisés, les coups bas, la mort,
la violence, la haine, la faiblesse sœur de l’orgueil. S’il s’agissait
d’un thriller nous pourrions sourire de la médiocrité caricaturale
des personnages mis en scène, mais lorsqu’on sait qu’il s’agit
d’une page d’histoire de la Côte d’Ivoire, la réaction naturelle est
de vouloir changer de voie. Changer à tout prix. Changer au plus

11

vite. Briser les chaînes des Ivoiriens et engager un nouveau départ
sur la route de la liberté et de l’indépendance vraies avec la fin du
pacte colonial et de ses principaux avatars, tels que le franc CFA.
Cette renaissance a besoin de soutien et de remobilisation de toutes
les bonnes volontés qui aspirent à un monde plus juste, plus libre et
dans lequel aucun peuple ne se voit imposer, contre sa volonté, son
destin.

Mamadou Koulibaly,
président de Lider et d’Audace Institut Afrique,
le 4 janvier 2012

12

PREMIÈRE PARTIE

« Fantômes d’ivoire 2002-2003 »

Les corbeaux
Dans le gigantesque Hôtel Ivoire, dont la silhouette démesurée
s’abîme dans les eaux troubles de la lagune Ebrié à Abidjan, des
mercenaires désœuvrés errent en attendant une solde hypothétique.
A Bouaké, en zone rebelle, les militaires français se demandent
comment ils vont pouvoir désarmer des gosses de 15 ans armés de
kalachnikovs. Dans l’Ouest, un enfant soldat, assoiffé de sang et
d’argent, avoue avoir tout oublié, jusqu’au prénom de sa mère.
L’armée ivoirienne, qui se plaint d’affronter une rébellion sans
visage, est très fière d’avoir abattu une féticheuse. Des chasseurs
dozos, privés de leurs territoires traditionnels, enragent de ne pas
avoir bu le sang de Gbagbo, le président élu en octobre 2000.
Depuis le 19septembre 2002, fantômes, masques, revenants,
zombies ont fait irruption sur la scène ivoirienne. Et le pays
francophone le plus riche de l’Afrique de l’Ouest est la proie d’un
carnaval sanglant qui évoque le spectre du Rwanda. Et aussi de
l’Algérie pour les milliers de « pieds-noirs » français nés sur cette
terre qu’ils refusent d’abandonner.
Dans les coulisses, qui tire les ficelles? Pourquoi cette chasse
gardée de la France en Afrique est-elle livrée aux bandes armées
qui sèment la mort sur le continent africain depuis la fin de la
guerre froide ? Derrière des faux-semblants, trop souvent présentés
comme des vérités révélées, quelle pièce tragique se joue ?
La Côte d’Ivoire, ce pays béni des dieux avec son gaz, son
cacao, son café, son or, son pétrole, va-t-il sombrer dans la fosse
aux démons africains. Va-t-il être emporté par des torrents de
discours politiques ineptes? Ou écouter la voix des femmes

ivoiriennes qui, à force de porter de lourds fardeaux sur le crâne,
ont, elles, du plomb dans la tête. L’enjeu, en finir avec les « chiens
de guerre», avec l’Afrique de papa, sans rompre les liens avec
l’ancienne puissance coloniale, pour donner, enfin, un espoir à un
pays, mais aussi à un continent, ravagé par la guerre et le sida.
« Croaâ…croaâ »,bégayent les corbeaux alors que la nuit
blanchit sur la tour de l’Ivoire. Comme les militaires, ils ont droit
de sortir avant 6 heures et la levée du couvre-feu. Mi-corbeaux,
mipies, sont-ils éboueurs, sont-ils voleurs ? A moitié blancs, à moitié
noirs, sont-ils colombes, sont-ils rapaces ? Sont-ils douleur, sont-ils
bonheur ?Ils chantent le lever du jour mais leurs cris de fête ne
sont que ricanements et grincements de bec. Et ils tournent et ils
tournent autour du palace. En rond, revenant sans cesse se percher
dans le même palmier. Sans oser s’envoler loin de ce jardin
d’Eden, où, malgré la guerre, les pelouses continuent d’être
tondues. Ils s’accrochent à un monde irréel et démesuré, héritage
de Félix Houphouët-Boigny, le Père de l’indépendance ivoirienne,
l’homme qui voulait rapprocher son pays du ciel. La basilique de
Yamoussoukro, copie agrandie de Saint-Pierre de Rome, érigée en
pleine brousse africaine pour un pays, à majorité animiste, qui ne
compte que deux catholiques pour dix habitants. L’Hôtel Ivoire,
construit en 1963, sept cents chambres, une tour de vingt-quatre
étages et une patinoire, la seule au sud du Sahara, rêve insensé de
mariage entre chaleur et glace. Et définitivement perdu par
l’incompétence d’un directeur technique qui a anéanti le système
de réfrigération. Depuis, on ne glisse plus à l’Ivoire. Mais on tapine
toujours. Fidèles au poste, des Ivoiriennes mais aussi des
Ghanéennes guettent le client esseulé. Houphouët, qui pensait à
tout, les avaient autorisées à s’installer en masse en Côte d’Ivoire.
Pour réconforter le moral des immigrés burkinabés et surtout éviter
que ces travailleurs solitaires ne viennent perturber la paix des
ménages ivoiriens. Les plus aguichantes de ces tapineuses ont pris
racine aux abords de l’hôtel et se sont incrustées au casino, ouvert
en période de guerre de 13heures à 18heures. Une salle de jeu
proscrite aux noirs ivoiriens, avait décrété Houphouët. L’interdit
n’a pas été levé. Et ici dans ce temple sans fenêtres en forme de
rotonde, la roue de la chance ne tourne que pour les étrangers
autour de tables de roulette et de vidéopokers asthmatiques. « Rien
ne va plus! »dit le croupier. «Tout est foutu, le pays est gâté»,
renchérit le serveur du Toit d’Abidjan, le restaurant gastronomique

14

perché au vingt-quatrième étage et fermé le 19 septembre. Ce
jourlà, il a reçu la visite des assaillants, le nom générique employé par
la télévision ivoirienne pour désigner l’ennemi. Ils ont emprunté un
ascenseur de service, et un escalier caché pour grimper tout là-haut
sur le toit, et brouiller de mystérieuses antennes. Et ils sont repartis
en emportant téléphones portables ou véhicules de clients qui se
trouvaient sur leur passage. Le serveur s’en souvient en
contemplant par les baies vitrées les eaux de la lagune qui
découpent la terre en formes géométriques et serpentent jusqu’à la
mer. Au fond, entre brume de chaleur et pollution, on distingue la
masse sombre d’un pétrolier. Ce n’est pas encore la paix, ce n’est
plus tout à fait la guerre. Le pays hésite. Il avance à tâtons vers des
lendemains qui font toujours peur. En face, comme des phares
géants posés sur une île, les tours du Plateau, le quartier des
affaires, émergent indemnes de six mois de crise. Mais ce n’est
qu’apparence. Leur béton sans cicatrices cache de profondes plaies
intimes. Ainsi, la BAD (Banque africaine de développement) a
quitté son gratte-ciel pour émigrer à Tunis. Et si la guerre continue,
ces fleurons du Manhattan de l’Afrique, voulus par Houphouët, se
videront de toute vie. La menace laisse de marbre les Ebriés,
premiers habitants de la lagune qui continuent de s’agglutiner sous
des abris de tôles au plus près de l’eau. Ils sont partout, au pied de
l’Hôtel Ivoire comme dans tous les quartiers de la ville, pour
signifier qu’ils sont seuls propriétaires de ce liquide saumâtre,
habité en permanence par des génies, et, certains jours d’émeute,
par des cadavres martyrisés.
« Lepays ne remontera jamais à la surface», se lamente le
garçon du Toit d’Abidjan. Mais a-t-il vraiment coulé ? Une fumée
grise s’accroche sur Treichville. Les ponts Houphouët-Boigny et
de Gaulle déversent un flot incessant de voitures. Une sourde
rumeur monte entre terre et eau. De Blockhaus à Cocody, de
Marcory à Port-Bouët qu’on devine au loin, elle raconte l’histoire
d’un peuple joyeux et insouciant qui se force encore à rire de tout,
en priorité de ses malheurs. A chanter à tue-tête contre la guerre
comme si la musique pouvait arrêter les balles. A oublier les
privations du jour en dansant au bord de l’abîme. A marcher à
travers la ville pour un oui et beaucoup plus souvent pour un non.
A croire davantage à la force des mots qu’à celle des armes. A ne
jamais rien prévoir puisqu’il fait toujours chaud. A se tourner vers
le ciel comme si tout tombait de là. A prêcher la paix pour ne pas

15

avoir à faire la guerre. A répéter « nous sommes fatigués », mais en
refusant de se coucher. A rechercher les illusions perdues au
bureau des objets trouvés. A croire en tout, à croire en rien. A
prendre la vie comme elle vient.
Il est temps d’installer les bougeoirs sur les tables. Ce soir, le
Toit d’Abidjan rouvre exceptionnellement pour une soirée privée.
Dîner aux chandelles, menu gastronomique, mais pas trop,
couvrefeu à 22heures oblige. Ce soir, on fera comme si, comme avant.
Mais le serveur n’y croit pas. Il préfère cultiver la nostalgie des
temps glorieux: Michael Jackson en concert à la Patinoire,
Mohammed Ali, déjà malade et encore idole, suivi dans ces
moindres déplacements par des nuées d’admirateurs. Et passant la
nuit dans une suite de l’Ivoire. Et cassant, paraît-il, un lit, mais
même les lits sont ici fatigués. Seul, le marbre des salles de
banquet paraît en pleine forme. Il a tout oublié de ces couples qui
tournoyaient jusqu’au bout de la nuit au son des orchestres les plus
réputés d’Afrique. La moquette, elle, est au bout du rouleau dans le
couloir interminable qui relie la tour au hall d’accueil. Là, le temps
s’est arrêté dans un décor des années Houphouët. On entend
Cesaria Evora. «Saudade ».Ce n’est pas elle mais c’est tout
comme : la même voix, la même silhouette. Ce soir, la chanteuse a
revêtu une longue robe rouge. Ses pieds sont-ils nus? Au mur,
quelques reproductions de tableaux célèbrent le Montmartre des
Années folles. On lit dans un coin « café de la paix ». Calme, luxe
et volupté. Autour des tables, on négocie les derniers contrats
d’armes. Des hommes d’affaires asiatiques ou arabes murmurent
en dollars des projets de reconstruction. Des hommes en treillis
déambulent :Ivoiriens et derniers venus, Ghanéens et Sénégalais
de la force interafricaine. Seuls les Français ne sont pas dans le
rythme :ils passent en courant d’air. C’est la démarche Villepin,
grandes enjambées et mouvement perpétuel. Le ministre français
des Affaires étrangères a dormi là début janvier. On dit même qu’il
a croisé un mercenaire dans l’ascenseur. Trois heures plus tôt,
Laurent Gbagbo l’avait assuré qu’ils avaient tous quitté le pays.
L’ascenseur a été poli : il n’est pas tombé en panne.
Le cinéma attend ses clients. Trois cent cinquante places avec
balcon, bandes-annonces et lumières, on dirait une salle de quartier
un samedi soir des années soixante. On ne joue pas «Ben Hur»
mais «le Suppléant». Et il n’y a personne. Le projectionniste est
pourtant prêt à tout, même à diffuser un autre film : « le Secret ». Il

16

suffit de demander. Dehors, la chaleur est oppressante. Baignade
interdite, proclame un panneau au bord du lac qui court sur des
centaines de mètres au pied du palace. Ça tombe bien, il est vide.
La faute à une fuite d’eau. Promis, on va en profiter pour refaire la
peinture bleue qui s’écaille sur les parois. La façade du bowling
continue d’afficher ses quilles multicolores. Il est fermé depuis le
19 septembre mais la porte est restée ouverte. Dix pistes, des
dizaines de machines à sous, quelques flippers, des murs aveugles
et un silence de mort. « Shoot again », disent les kalachnikovs des
gamins du Grand Ouest. Le regard s’arrête sur une photo jaunie:
quatre gosses hilares se tiennent la main en glissant sur la patinoire.
Deux Noirs, un métis et un Blanc. Un Blanc petit. Et non pas un
« petitBlanc »,comme on l’entend de plus en plus dans les rues
d’Abidjan. C’est vrai que les Français rétrécissent à vue d’œil. Un
peu plus de dix mille après le grand exode de fin janvier. Contre
cinquante mille au temps de la splendeur néocoloniale. Le bon
temps du règne d’Houphouët, avec ses florissantes recettes du
cacao, son indice de croissance à deux chiffres, ses autoroutes, ses
grands travaux, sa folie des grandeurs, son rêve d’une Afrique
moderne et goudronnée, ses myriades de cadres et de coopérants
français. L’heureux temps de l’argent qui coulait à flots, des
fortunes vite construites sur des « valises ». Et les heures noires de
la crise économique. Et les premières potions amères du Fonds
monétaire international au seuil des années quatre-vingt-dix. Et ces
multinationales qui prospéraient. Et tous ces étrangers de l’Ouest
africain, attirés par l’Eldorado, qui commençaient à crier famine,
sans pouvoir rentrer au pays. Et tous ces Ivoiriens laissés sur le
bord de la route. Et tous ces ministres qui continuaient à s’enrichir.
Et la corruption qui galopait de plus belle. Et ces 4x 4remplis
d’hommes en treillis qui prenaient l’habitude de sortir la nuit. Et
les fantômes de l’ivoirité qui susurraient « l’Ivoire aux Ivoiriens ».
Et ces militaires qui n’avaient jamais fait la guerre. Et ces corps
habillés qui engraissaient. Et l’argent qui pourrissait tout. Et ces
armes qui commençaient à circuler. Et l’ombre qui grandissait.
« Croaâ, croaâ », faisaient les corbeaux.
Aujourd’hui, la «vitrine de la France en Afrique» a volé en
éclats. La devanture est vide mais les arrière-salles sont encore
pleines de trésors. De quoi attirer de nouveaux pillards. Les
vautours planent au-dessus de «l’éléphant ivoirien», pauvre
pachyderme sans défense. Le «grand chasseur blanc» a délaissé

17

son casque pour avancer masqué. Un monde est en train de mourir,
un autre va naître.
A Grand-Bassam, où l’océan est toujours en furie, les maisons
coloniales achèvent de se délabrer, derniers fantasmes de temps
révolus. La route, qui mène à Yamoussoukro, se creuse de
nids-depoule. Les bidonvilles s’accrochent à tous les flancs d’Abidjan,
cette ville bruyante, surchauffée, survoltée, accueillante et
ténébreuse. Trois et plus sûrement quatre millions d’habitants dont
des centaines de milliers de déplacés de guerre. Le quart de la
population du pays. Au zoo, planté à la lisière de la mégapole, un
éléphant rêve de grands espaces. Il a, lui aussi, perdu une défense,
et il se dit que c’est vraiment une drôle d’idée que d’enfermer dans
un zoo un éléphant en Afrique. Ses frères, réduits à quelques
centaines d’unité par le braconnage, survivent dans la brousse ou
dans des parcs théoriquement protégés. Comme les grands arbres
de la forêt ivoirienne, dont la surface s’est réduite de 16millions
d’hectares en 1963 à moins de 2millions aujourd’hui, ils sont
menacés de disparition. Tous condamnés à fuir les grands
prédateurs, à jouer à cache-cache avec la mort. Un exercice
désormais promu au rang de sport national en Côte d’Ivoire.
Une sirène hurle dans les rues de Cocody. «Croaâ... croaâ»,
font les corbeaux qui tournoient autour de l’Ivoire.

Les visages de la rébellion

En voilà de beaux rebelles. De vrais Robin des Bois, épris de
justice, de démocratie, de liberté, révoltés contre le régime
« dictatorial et génocidaire » de Gbagbo, pourfendeurs de l’ivoirité.
Ils ont le physique de l’emploi, avec leurs gueules de combattants,
leur allure de guépard. Tout le monde tombe sous le charme:
l’armée française qui a formé la plupart d’entre eux et a, de tout
temps, eu un faible pour ces soldats racés venus du Nord et du
Sahel. Les journalistes de la presse internationale, amusés et même
envoûtés par leurs gris-gris et leur bric-à-brac mystique, qui les
empêche de se laver. Mais ce sont de bons sauvages et on leur
pardonne tout, même la forte odeur de bouc dégagée par certains
d’entre eux. Il est du dernier chic dans les rédactions parisiennes de
posséder le numéro du téléphone satellite de ces soldats révoltés
qui savent entretenir le mystère: sur leur véritable identité qu’ils
cachent sous des noms d’emprunt, sur leur chef d’orchestre

18

clandestin, sur les complicités dont ils bénéficient aussi bien à
l’extérieur du pays que dans l’armée ivoirienne. S’ils ne gagnent
pas la guerre, ils remportent très vite une bataille, celle de la
communication, face au gouvernement légal d’Abidjan, empêtré
dans des explications cacophoniques. Au point que très vite, on se
demandera si ce n’est pas Gbagbo qui a tenté un coup d’Etat contre
une rébellion parfaitement légitime. Ils en sont d’ailleurs tellement
persuadés qu’un de leurs chefs à Bouaké affirmera très
sérieusement que le président ivoirien «a pris les armes contre
lui ».
Mais qui sont ces nouveaux chantres de la démocratie, de la
liberté, de l’égalité et de la fraternité? En Côte d’Ivoire, on les
connaît. Depuis 1999, pour la plupart, et même depuis 1995. Ils ont
été de tous les coups d’Etat, de tous les coups de main qui, depuis
des années, minent le champ politique ivoirien : des vrais, des faux,
on en compte une petite dizaine, le plus célèbre et le seul réussi
étant celui du 24décembre 1999, une mutinerie de soldats mal
payés qui a abouti à la chute de Henri Konan Bédié et à l’arrivée au
pouvoir du général Gueï. Six mois plus tard, le Père Noël en
treillis, qui commence à trouver plutôt encombrant l’escadron de
caporaux et de sergents qui l’ont installé à la présidence, dénonce
un premier complot. A la fin de l’été 2000, sa résidence, où veille
un cheval blanc, est attaquée. Gueï affirme avoir échappé à ses
mystérieux agresseurs en se rendant invisible. Bilan, un seul mort,
le cheval, et une quinzaine d’arrestations de militaires qui prennent
la direction de la Mama (Maison d’arrêt militaire d’Abidjan) où ils
ne vont pas mourir, mais subir le fer et la question. Gbagbo élu en
octobre 2000, les mœurs locales ne changent pas: des assaillants,
embarqués dans des 4x 4dont le cortège est ouvert par une
Mercedes noire, s’en prennent au siège de la télévision et de la
radio nationales et à un camp de gendarmerie. Quinze morts et
nouvel échec. Fin juin 2002, le contrôleur général de la police est
accusé de «travailler au projet de déstabilisation» du pays avec
l’aide de soldats venus d’un pays voisin. Officiellement, il s’agit
d’une tentative de putsch manqué. Première constante dans cette
succession de crises de nerfs: Alassane Ouattara est soupçonné,
d’abord par Gueï puis par Gbagbo, d’activer en coulisses les
factieux. Soit parce que certains putschistes sont étiquetés comme
faisant partie de ses proches, soit parce qu’étant écarté de la course
au pouvoir en raison de sa nationalité «douteuse »,il présente le

19

profil idéal du coupable. Dans des confessions posthumes, Boka
Yapi, le patron des Brigades rouges, le blanchira de l’accusation
d’avoir participé au coup d’Etat de décembre 1999. S’il n’était pas
dans ce coup-là, a-t-il vraiment trempé dans les autres ?
Deuxième constante: qu’ils tuent le cheval blanc ou qu’ils
empruntent une Mercedes noire, les comploteurs ont un point
commun : ils gravitent autour des Brigades rouges, de Cosa Nostra
ou de la Camorra, trois factions concurrentes et parfois
complémentaires qui ont pour obsession la conquête du pouvoir
par les armes.
A partir du 19septembre 2002, on les verra occuper le devant
de la scène. Mais, preuve que le scénario n’était pas bouclé, la
distribution des rôles se fera de façon plutôt chaotique.
Premier à apparaître au grand jour le 26septembre 2002, une
semaine après le coup d’Etat manqué : un ex-caporal de l’armée, à
la barbe abondante qui lui donne une tête de révolutionnaire
tiersmondiste, se présente sous le nom de Tuo Fozié. Il s’est attribué le
grade de sergent et se définit comme «coordinateur dans
Bouaké ». Il raconte qu’il a pris le chemin de l’exil après avoir été
condamné par contumace, en avril 2001, à vingt ans de prison par
un tribunal militaire. « Il n’y a aucune justice et aucune vérité ici »,
dit-il pour justifier de son coup de force avant de demander à
« tousnos frères soldats de se lever et de nous rejoindre». C’est
tout, car Tuo Fozié parle peu. Ce jour-là, il ne livrera pas sa
véritable identité: Seydou Koné, ex-caporal de l’armée, Senoufo
originaire du nord de la Côte d’Ivoire. Il ne se vantera pas d’avoir
participé au coup d’Etat de décembre 1999. Ni d’avoir conquis
dans sa jeunesse les titres nationaux du 100m et du 200m du
championnat militaire. Le sergent au béret rouge, parce qu’il
s’accorde mieux à la couleur de son tee-shirt, aime la discrétion. Et
il n’est jamais pris en défaut sur ce terrain-là. Sauf quand, nouveau
ministre de la Jeunesse, ses gris-gris font sonner le portail de
sécurité de la salle du conseil. Avec son visage rond, il est
considéré comme le modéré de la rébellion, faisant savoir très vite
que la guerre qui s’éternise « n’arrange plus ses frères du Nord car
elle les fait trop souffrir». Baptisé Monsieur Seul Issue depuis
qu’il a accompagné le substantif «issue »d’un déterminant
masculin, il est brocardé par une partie de la presse abidjanaise qui
lui taille une réputation de quasi-analphabète n’ayant pas dépassé
le niveau CM2. Pourtant, ceux qui le connaissent le décrivent

20

comme intelligent. «Les rebelles, il ne faut pas les juger sur leur
passé, mais sur ce que la guerre a révélé de leur valeur réelle»,
plaide un élu de Bouaké, ardent partisan de la réconciliation.
Dans le rôle de chef militaire intrépide, voici ensuite Cherif
Ousmane, le guerrier, le guépard au regard magnétique qui circule
à Bouaké dans une berline à vitres fumées avec secrétaire en jupon
à l’arrière et amazone en armes à ses côtés. L’homme a été formé à
la dure école de la Firpac (Force d’intervention rapide parachutiste
commando) de l’armée ivoirienne, une unité d’élite dissoute par
Gbagbo, de crainte qu’elle ne lui tire dans le dos. A 33ans,
Ousmane est déjà ancien combattant. Il a tout connu, les honneurs
de servir au palais présidentiel, les sensations fortes de l’action
clandestine avec la vraie-fausse attaque du cheval blanc et le
complot manqué de la Mercedes noire. Il a tout vu, la corruption de
supérieurs qui ne pensent qu’à « manger », la Mama et ses geôliers
aux méthodes fracassantes. S’il sourit peu, c’est par pure
coquetterie, pour cacher ses dents matraquées à coups de crosse
lors d’interrogatoires musclés. Stigmates de son passage à la
Mama, comme beaucoup de ses compagnons rebelles. Dans les
rangs de sa compagnie, on ne badine pas avec la discipline. On
rapporte nombre de cas d’exécutions sommaires à Bouaké, de
rebelles devenus pillards ou de pillards pas encore rebelles.
Il s’illustrera au printemps 2003 sur le front ouest où les
Libériens armés par les deux camps sèment la mort. Il prendra la
tête de sa division Guépard pour renvoyer de l’autre côté de la
frontière les mercenaires de Sam Bockarie que la rébellion avait
appelés à la rescousse fin novembre. A son retour, Cherif,
visiblement marqué par ce voyage au cœur de l’horreur, se confiera
au journal « le Patriote » : « Quand je vois les atrocités, j’ai mal au
cœur. Il y a dans l’Ouest des choses qui me révoltent. » Avant de
s’interroger :« Desvieux, des femmes, des enfants tués égorgés,
des campements brûlés, ce sont des scènes que j’ai vues de mes
propres yeux… Alors nous combattons pourquoi ? » Et de lancer :
« Il ne faut pas oublier ce pourquoi nous avons pris les armes. Moi,
Cherif, je ne me vois pas en train de prendre les biens des gens
pour devenir riche. Devenir riche, cela dépend de Dieu. L’argent
mal acquis n’a jamais profité. » Et touché par la grâce, il ajoutera :
« Dorénavant,il ne faudra plus que l’armée ivoirienne ait une
coloration politique. Parce que nous sommes là pour le peuple et le
bien du celui-ci. »

21

Troisième homme fort de la rébellion, par ordre d’entrée en
scène :le colonel Michel Gueu, premier officier supérieur de
l’armée ivoirienne à passer à l’ennemi début octobre. Commandant
en second de Bouaké le 19 septembre, il affirme avoir demandé des
armes au ministre de la Défense pour résister à l’attaque des
rebelles. Faute de les avoir reçues, il se serait caché avant de
rejoindre le camp adverse. Yacouba comme Gueï, il a été arrêté en
1995 en même temps que le général pour « atteinte à la sécurité de
l’Etat ». Condamné à une peine de prison, il a été radié des Fanci
avant d’être réhabilité en 1999 par le Père Noël en treillis.
Considéré par ses pairs comme «un brillant et intransigeant
soldat »,il a pris la tête, avec Cherif Ousmane, de la colonne du
MPCI qui fait le ménage sur le front ouest. Il a été aussi le premier
chef de la rébellion à demander « pardon» devant les caméras de
la télé ivoirienne, avant de devenir ministre des Sports du
gouvernement de réconciliation.
Il faut attendre la mi-octobre pour qu’un premier chef politique
se dévoile. Il se nomme Guillaume Soro, et malgré son jeune âge
(31 ans), il s’impose vite comme le leader le plus médiatique de la
rébellion. Un temps séminariste, comme Laurent Gbagbo, il a été à
l’école du FPI et de son bras politique en milieu étudiant, la Fesci,
dont il a été secrétaire général avant de laisser son poste à Charles
Blé Goudé. Longtemps, il a ferraillé contre le régime de Konan
Bédié, ce qui lui a valu plusieurs séjours à la Maison d’arrêt et de
correction d’Abidjan, la Maca. A l’époque, il ne manquait déjà pas
d’aplomb. On lui prête cette réplique aux policiers qui venaient
l’arrêter sur ordre du ministre de la Sécurité: «Dites à votre
ministre que je le recherche aussi! »En 2000, il prend
officiellement ses distances avec le parti de Laurent Gbagbo pour
rejoindre une liste menée par la RDR Henriette Diabaté aux
municipales. Surnommé le Che pour ses positions gauchisantes, ou
Docteur Koumba, son nom de guerre, il se lance, dès cette
annéelà, dans une «opération mains propres» contre les amis de Henri
Konan Bédié, le président déchu par Gueï. Mais, fin 2000, il
s’évanouit dans la nature pour ne réapparaître qu’en octobre 2002
avec une barbichette. Surnommé le Petit par Louis
DacouryTabley, le chargé des relations extérieures du MPCI, il a tapé dans
l’œil d’Omar Bongo lors du sommet de Kléber : « Mais il est malin
le Petit! »a lâché le président gabonais. Un avis de connaisseur.
Tellement malin qu’il a su reprendre pied à Abidjan, s’installer

22

dans le fauteuil de ministre de la Communication, alors que
certains lui promettaient tous les feux de l’enfer.
Plus FPI que Louis Dacoury Tabley, tu meurs. Pendant deux
décennies, ce Bété issu d’une famille bourgeoise d’un village
proche de Mama, la cité présidentielle, a longtemps appartenu au
saint des saints du parti de Gbagbo. A la fin des années
quatrevingt, il séjourne très souvent à Paris pour collecter les fonds et
promouvoir un mouvement dont il est l’un des fondateurs. Décrit
comme un homme entêté et dur dans ses convictions, il a parfois
penché, au contraire de Gbagbo, pour des positions radicales afin
d’en finir avec Houphouët et surtout ses héritiers. Ses proches le
décrivent comme le « personnage charismatique de la rébellion » et
affirment qu’il gagne à être mieux connu. Lui ne fait rien pour
arrondir les angles. Aujourd’hui, il refuse d’évoquer ses rapports
passés avec Laurent Gbagbo alors qu’il pourrait écrire un livre sur
le sujet. Pour expliquer sa rupture avec son ami de vingt ans, il se
réfugie dans un discours politique aux accents crypto-marxistes…
« Tendance Khmers rouges », persifle un journaliste français après
avoir épluché son long discours programme de Marcoussis. Il est
vrai qu’il ne fait pas dans la nuance en évoquant le régime
« génocidairede Gbagbo» et en affirmant que «l’ivoirité est un
phénomène comparable au nazisme». Il rend responsable le
président ivoirien de l’assassinat de son frère Benoît, quelques
jours après son ralliement fin octobre à la rébellion. Malgré une
mise au point de la famille Dacoury Tabley qui «dénie à
quiconque le droit de se servir de ce prétexte pour endeuiller
davantage le peuple ivoirien ». Un texte signé notamment par Paul,
évêque de Grand-Bassam, l’un des frères de Louis et de Benoît.
Fin novembre 2002, une brochette de nouveaux acteurs
ivoiriens fait une entrée surprise à l’Ouest dans les bagages des
mercenaires libériens et sierra-léonais de Sam Bockarie qui ont
envahi la région. Ce sont les rebelles du Mpigo et du MJP.
N’Guessan N’Dri, alias Félix Doh, le chef du Mpigo, a déserté, en
avril 2001, l’armée libérienne après s’être brouillé avec Gueï, dont
il était l’un des fidèles. On retrouvera ensuite sa trace au Liberia,
dans des camps d’entraînement de l’armée de Charles Taylor, où il
a soigneusement préparé, avec Sam Bockarie, l’attaque qui allait
précipiter l’Ouest ivoirien dans le chaos. Devenu alors l’un des
interlocuteurs préférés de la presse internationale, qu’il harcèle de
ses vitupérations permanentes contre des attaques loyalistes

23

supposées ou réelles, il disparaîtra le 25avril 2003 dans des
conditions mal élucidées. Il a été tué par des «Sierra-Léonais qui
lui ont tendu une embuscade» à une trentaine de kilomètres à
l’ouest de Danané, à la frontière du Liberia, affirmera Guillaume
Soro, le secrétaire général du MPCI. C’est la thèse officielle.
L’autre version au moins aussi crédible, c’est que Félix Doh,
devenu incontrôlable, a été victime d’un règlement de comptes
interne à une rébellion effrayée d’avoir laissé le champ libre à des
monstres qu’elle ne contrôlait plus. Une semaine plus tard, le
sanguinaire Sam Bockarie trouvera également la mort dans des
circonstances tout aussi troublantes au Liberia, dans un guet-apens
tendu par des fidèles de Charles Taylor, le président libérien,
obligé de se débarrasser d’un allié beaucoup trop encombrant.
Dernier acteur à entrer en piste, Roger Banchi, bombardé sur le
front ouest avec une étiquette de commissaire politique avant
d’être propulsé ministre des PME dans le gouvernement de
réconciliation. Une ascension fulgurante pour ce métis, fils d’un
petit entrepreneur italien, et surtout connu, avant le 19septembre,
pour sa fréquentation assidue des boîtes de nuit d’Abidjan. Banchi,
qui vit avec une fille adoptive d’Omar Bongo et avoue n’avoir
aucun souci d’argent, ce qui est rare en Côte d’Ivoire, a pris très au
sérieux son nouveau rôle de chef rebelle, au point de revêtir le
treillis dans des négociations de paix, ce qui lui a valu, un jour, de
la part du général Beth, chef de l’opération Licorne, une verte
réprimande et l’ordre d’aller se rhabiller.
Tuo Fozié, Cherif Ousmane, Michel Gueu, Guillaume Soro,
Louis Dacoury Tabley, Félix Doh, Roger Banchi, voilà les visages
de l’opposition armée à Gbagbo. «Mais, un jour, le chef de la
rébellion sera connu », promet Ibrahim Coulibaly, dit IB, en février
2003. Six mois plus tard, le casting n’a pas été modifié. Ce sont
toujours les mêmes qui occupent l’avant-scène. Personne ne s’est
manifesté pour occuper le rôle de supervedette. Ni un haut gradé de
l’armée ivoirienne ni même le sergent-chef IB, qui joue les pères
tranquilles du côté de Ouagadoudou, sous le regard du cheval blanc
qui garde sa villa. L’homme, taillé comme un basketteur américain,
fut au début des années quatre-vingt-dix le garde du corps des
enfants d’Alassane Ouattara, avant de faire les quatre cents coups
pendant l’intermède Gueï. Et de trouver ensuite refuge dans la
capitale du Burkina Faso. Au lendemain du 19septembre, il a
applaudi ses frères qui avaient pris les armes contre Gbagbo. Mais

24

il ne les a pas suivis en Côte d’Ivoire. N’empêche qu’on l’a
soupçonné d’être leur chef. Ce qu’il a nié. Aujourd’hui, «IB
remercie tous les sympathisants qui ont soutenu la rébellion, et qui
ont cru en la noblesse de la lutte », peut-on lire sur la page de garde
du site Internet du MPCI.
« IBa fait carrière dans l’armée ivoirienne à cause de sa
carrure, de sa force et de sa détermination. Ce mec, c’est Hercule
en double », lance, admiratif, un militaire loyaliste. Un jour,
peutêtre, après une loi d’amnistie, Ibrahim Coulibaly retrouvera sa
place dans l’armée ivoirienne. Mais les autres, ces chefs de guerre
qui ne sont pas devenus ministres, que deviendront-ils ? « Vous me
voyez face à un colonel. Quel ordre il va me donner ? » L’homme,
qui s’interroge ainsi, fait régner l’ordre à Bouaké. En cette fin de
printemps 2003, cet ex-caporal de l’armée ivoirienne ne croit plus
à la guerre. Et il se cherche un avenir: «Il faut trouver des
arrangements. Je quitte le pays pour que vous viviez tranquilles. »
Dans sa tête, il refait le film des neuf derniers mois pour
comprendre pourquoi la rébellion du nord n’a pas gagné par les
armes. Et lâche une réponse qui en dit long sur les déchirements
intérieurs de certains de ces rebelles qui voulaient faire triompher
leur morale par le feu: « Si on avait détruit Abidjan à cause d’un
seul homme, combien de temps aurait-il fallu pour reconstruire ce
que Houphouët a fait? »Il a martelé
«à-cause-d’un-seulhomme ».Comme si cet homme, qui siège à la présidence, était
l’incarnation du mal…

Les abeilles attaquent

22 janvier 2002, huit mois avant le coup d’Etat : ils sont tous là,
la «bande des quatre» qui se déchirent la succession
d’Houphouët :Laurent Gbagbo, élu président en octobre 2000,
Alassane Ouattara, Premier ministre de 1990 à 1993 et exclu de la
compétition présidentielle de 2000, Robert Gueï, le général auteur
du putsch de décembre 1999, au pouvoir pendant dix mois avant
d’être battu par Gbagbo, et Henri Konan Bédié, président à la mort
d’Houphouët en 1993 jusqu’à son renversement par Gueï en 1999.
Tous réunis au palais des Hôtes de Yamoussoukro, la capitale
administrative ivoirienne, pour une grande séance de
réconciliation, un happy end au Forum du même nom. Les palabres entre
les quatre mousquetaires de la politique ivoirienne, qui, depuis

25

neuf ans et la mort du Vieux s’éternisent quand, soudain, la
quiétude du village natal d’Houphouët est troublée par un étrange
événement. Un essaim d’abeilles en furie effectue une attaque en
piqué sur le parvis du palais des Hôtes, provoquant une panique
générale. Et surtout des commentaires venimeux: «C’est
Houphouët qui n’est pas content de ses héritiers», avancent
certains témoins. Selon eux, le raid des insectes aurait été
commandé d’outre-tombe par le Père de la nation, qui repose non
loin de là. En tout cas, c’est mauvais signe.
En fait de « mousquetaires », ce sont les quatre Dalton, ironise
« leMarabout ».Ils ont comme devise: «Un contre tous, tous
contre un». Et quand on a de tels amis, on n’a pas besoin
d’ennemis, persifle le mensuel satirique africain.
Laurent Koudou Gbagbo d’abord, surnommé le Boulanger par
Gueï, parce qu’il l’aurait roulé dans la farine, autrement appelé
Garrincha (l’ancien ailier gauche prodige du Brésil de Pelé), en
raison de ses qualités de dribbleur politique, ou encore le Christ de
Mama, du nom du village du Centre-Ouest en pays bété où il est né
voilà 58ans. Professeur d’histoire, syndicaliste enseignant et
écrivain, il est l’irréductible opposant à Houphouët. Tout jeune
prof en 1971, il est enfermé pour la première fois derrière les
barreaux. Dix-huit mois de prison dans un camp militaire. En 1982,
il crée dans la clandestinité l’embryon de ce qui deviendra plus tard
le Front populaire Ivoirien (FPI) pour lutter contre la « dictature du
PDCI »(le parti unique créé par Houphouët) et pour le
multipartisme. La même année, alors qu’il est considéré par le
pouvoir comme le principal responsable du «complot des
enseignants », il part en exil volontaire en France. Il est hébergé à
droite et à gauche dans des appartements de la banlieue sud de
Paris. «C’était un vrai opposant, il acceptait même de dormir par
terre »,raconte Sylvain Maïer, son avocat à l’époque. Gbagbo
partage alors son temps entre la rédaction du programme de
gouvernement du FPI, et sa guitare, un exercice où il développe ses
indéniables qualités musicales d’auteur-interprète. Mais Houphouët
commence à trouver que son remuant opposant serait beaucoup
moins encombrant à Abidjan qu’à Paris, où il commence à avoir
ses entrées dans certains cercles politiques de gauche. Fortement
pressé de rentrer au pays, il s’exécute en 1988. «L’arbre ne se
fâche pas contre l’oiseau», lance alors, magnanime, le président
ivoirien. Avec une vingtaine de militants, dont Simone, son

26