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Côte d'Ivoire le culte du blanc

De
292 pages
Cet ouvrage parle du contact interculturel qui lie les Ivoiriens aux Occidentaux, des représentations du blanc et de son univers, des "frontières" qui se perçoivent ou non selon les points de vue, entre les mondes différents, du désir de "passer de l'autre côté" et des modes de "passage". Et en même temps ce livre parle de la désespérance sociale en ces années 90, de l'état de guerre civile qui règne depuis 1999. Il convient de se pencher sur l'état de cette société à la dérive à qui il est demandé en ce début de XXIè siècle de faire face, seule, à son destin.
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Roger

NA VARRO

COTE D'IVOIRE
LE CUL TE DU BLANC
Les territoires culturels et leurs frontières

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4528-8

AVANT-PROPOS

LES DEUX ACTUALITES DE LA CÔTE D'IVOIRE

Circonstances. La rédaction de la part la plus importante de cet ouvrage a été clôturée en Juillet 2001. Nous revenions tout juste de Côte d'Ivoire. Le pays sortait alors d'une période difficile, ponctuée notamment par un coup d'Etat, celui de 1999, et par des Présidentielles tenninées dans le sang en octobre 2000. Mais comme une queue de traîne, les passions qui l'avaient agité continuaient à faire leur œuvre. La reprise de l'aide internationale, suspendue depuis trois ans, en signe de réprobation indignée, était attendue avec impatience. Le pays souffrait d'asphyxie, ce qui n'est pas un vain mot! Pour mériter l'Aide, les Autorités multipliaient les signes de bonne volonté. On préparait « le Forum de la réconciliation nationale» qui devait réunir l'ensemble des forces politiques du pays. On invoquait la fraternité éternelle, un instant contrariée, enfin retrouvée. Mais, de loin en loin, la date de la Réconciliation était reportée, on traînait les piedsl. A quel moment commence une guerre? A quel moment se tennine-t-elle ? Avant il y a la préparation des esprits aux hostilités, imperceptible, insidieuse, puis de plus en plus ouverte. Après, le long et difficile désinvestissement des passions, la moindre étincelle pouvant les rallumer. On ne disait pas que ça allait mieux, on disait que c'était fini, que c'était du passé. Comme si ces paroles répétées inlassablement allaient suffire à exorciser le mal.
1. Le Forum de la réconciliation nationale débuta finalement le 9 octobre 2001. Les enjeux (la paix sociale), les pressions internationales, ont contribué à provoquer la réunion tant espérée et redoutée à la fois des quatre hommes forts du pays, même si ce fut dans un ordre plutôt chaotique. Que de tergiversations ont dû être surmontées! Quoi qu'il en soit un processus de pacification semblait bel et bien enclenché au sommet de l'Etat, confirmé par la participation dans un Gouvernement d'union nationale des principaux partis d'opposition, rejoints, ensuite, par le RDR d'Alassane Dramane Ouattara, pour lequel l'opération s'annonçait la plus problématique (A.D. Ouattara exigeait comme préalable un certificat de nationalité ivoirienne, qu'il a finalement obtenu en 2002, de haute lutte). Mais toutes ces tractations n'ont pas suffi, à tout le moins, à calmer les ardeurs de

Nous ne pensions pas que c'était fini et nous récrivions ici même. Car il était loisible d'enregistrer les violences, les humiliations dont « les gens du Nord », « les étrangers» continuaient à être victimes au nom de la vraie « ivoirité »... Puis, alors que nous mettions la dernière main à cet ouvrage, la guerre éclata. La guerre dont nous nous apprêtons à rendre compte à présent. Mais auparavant, afin d'éviter toute méprise, précisons pour le lecteur, la place que nous donnons à la guerre dans ce livre. Le problème est double. D'abord, il convient de parler de la place que les circonstances nous contraignent déontologiquement et « logistiquement » à lui donner. L'observateur lointain que nous sommes devenu en 2002 en est réduit à récolter des informations, au mieux de deuxième main, ce qui marque pour nous une limite indépassable, conformément au parti pris adopté pour l'ensemble de nos travaux. A quoi doit s'ajouter une autre considération qui tient à la définition même de notre domaine de recherche. La question de départ se formulera d'une autre manière: Quelle place devons-nous faire à la guerre dans ce livre?

Dans le texte écrit en 2001, nous avions déjà consigné, souvent sous forme de notes de bas de page, mais des notes que nous voulions cependant les plus complètes possible, des observations et témoignages sur les abus ordinaires, racontés par des victimes aux abois rencontrées ici et là dans Abidjan. Pourquoi sous cette forme: en « bas de page» ? Pour « ne pas dénaturer le texte de départ », nous empressons-nous de répondre. Aujourd'hui encore, ces quelques pages que nous nous apprêtons à écrire sur la dernière actualité des hostilités, sont surajoutées. Selon les mêmes dispositions qu'en 2001 : à part. Et dans ce même souci, outre la contrainte toute extérieure que nous indiquions plus haut, celui « de ne pas dénaturer le texte de départ ». La guerre serait-elle totalement hors de notre propos? Assurément
fractions importantes des militants de base zélés, mal informés (volontairement ou non) des « bonnes intentions d'en haut ». Le combat des « grands tontons» et des « plus petits tontons» masquait, en définitive, ou ne faisait que redoubler, la cassure profonde qui s'était formée dans le pays, se traduisant par des divisions interethniques et religieuses difficilement contrôlables, menant le pays chaque jour davantage vers une guerre civile. 8

non. Mais nos travaux, définis et décidés dès le début des années 90 (et poursuivis jusqu'en 2001) visaient à rendre compte d'une« autre actualité» : celle des relations interculturelles entre les Ivoiriens et les Européens vivant sur le sol ivoirien. Il ne pouvait donc être question que ces événements puissent être abordés sur un mode différent de celui que nous avons finalement adopté: « à part ». Mais en même temps il nous est fait devoir de rendre ceux-ci suffisamment présents. Car, même survenant tardivement dans le cours de notre démarche, cette guerre, interethnique de surcroît, nous apparaît bien aujourd'hui comme l'aboutissement de la situation critique dans laquelle la société ivoirienne s'était révélée à nous tout au long de ces travaux. Commençons donc sans tarder par l'exposé rapide de la dernière actualité de la guerre, avant d'entreprendre une analyse.

La guerre
Nous sommes en décembre 2002. La Côte d'Ivoire fait face, à nouveau, à une succession rapide de faits de guerre. Coups de feu, mutineries militaires, sécessions... La fragmentation du territoire (Nord/Sud/Ouest) dont nous décrivions l'amorce avant l'heure, comme une réalité virtuelle, est consommée. Les militaires qui ont gagné par les armes des régions entières face à une armée désorganisée, impuissante, tentent de « négocier» avec le pouvoir d'Abidjan, qui leur répond qu'il faut au préalable, « déposer les armes ». Les tentatives de conciliation restent, pour l'heure, vaines. Au contraire, la mobilisation générale a été décrétée par le Président Laurent Gbagbo. On découvre des charniers dans l'Ouest et le Nord, à propos desquels les ennemis s'accusent mutuellement. Ils prennent la presse internationale à témoin. Cette fois, l'intervention de l'armée française, cantonnée jusque là dans un rôle officiel d'observateur tampon, apparemment neutre (en réalité, elle a pour effet de dissuader les « rebelles» de descendre sur Abidjan pour destituer le Président, comme ils le proclament eux-mêmes), se fait plus nombreuse et pressante, signe que le danger d'un chaos sans précédent est désormais pris très au sérieux. Le danger concerne en premier lieu la Côte d'Ivoire, mais au-delà, l'ensemble de la sous-région, compte tenu des liens complexes qui existent entre les populations et les Etats de tous ces pays, compte tenu aussi des tentatives déjà manifestes d'internationaliser le conflit de la part des forces en 9

présence. Faisons le point sur les événements récents qui nous ont conduits précisément à la situation présente. Septembre-octobre 2002. Une première « mutinerie» secoue Abidjan, c'est celle des « démobilisés ». Huit cents soldats forment ce groupe. Ceux-ci ne sont autres (en partie) que les éléments de la « garde personnelle» avec lesquels le Général Robert Gueï s'était exilé dans son « fief» situé dans la région de Man, à l'ouest du pays2. Pendant les années qui suivent cet exil, on voit, à intervalles réguliers, l'opinion s'inquiéter de la position jugée menaçante du général sécessionniste, position dans laquelle semble lui être garantie, à lui et à ses fidèles soldats, une impunité dorée, en marge de la république. C'est cette situation que nous décrivons dans le corps du texte, auquel nous demandons au lecteur de se reporter. Cette première explosion de violence, intervient pour protester contre le pouvoir d'Abidjan qui a décidé de les « limoger », décision d'une logique transparente. La mutinerie est matée, le Général Gueï est trouvé assassiné dans une rue d'Abidjan, bien qu'on ne puisse, apparemment, lui attribuer la responsabilité du mouvement. Voici le deuxième acte du drame. Profitant de ces troubles, un nouveau soulèvement militaire permet à ces seconds « mutins» de s'emparer rapidement d'une grande partie du nord du pays et de s'installer à Bouaké (ville dont il est fortement question dans notre ouvrage). Ces militaires sont les vrais auteurs du coup d'Etat de 1999 qui renversa le pouvoir de H.K. Bédié, jugé par ceux-ci insupportablement xénophobe. Ils ont alors porté au pouvoir le Général Gueï, qui peu après les a écartés, à son tour, pour défendre comme son prédécesseur, « l'Ivoirité ». Lâchés par le Général Gueï, puis plus tard par L. Gbagbo, ils reviennent après deux années d'exil passées au Burkina Faso voisin, pays qui les a manifestement aidés à préparer ce coup de force. Les « mutins» (aujourd'hui regroupés sous la bannière du MPCI : Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire, commandé par un certain sergent Fozié Tuo et un « lieutenant Elinder ») ne se revendiquent
2. Cet exil négocié plus ou moins avec le pouvoir est intervenu après sa défaite électorale (mal acceptée) aux présidentielles de l'année 2000 qui avaient consacré la victoire (mitigée, parce que l'un des principaux concurrent, A.D. Ouattara en avait été écarté, mais réelle) de Laurent Gbagbo. 10

pour l'instant d'aucun des quatre hommes forts qui se sont disputé le pouvoir au cours de ces dix dernières années (H.K. Bédié, R. Gueï, A.D. Ouattara, L. Gbagbo), bien qu'ils soient objectivement plus proches d'A.D. Ouattara. Ils sont, en effet, comme lui du Nord, musulmans, et « se battent contre les racistes du Sud », d'après leurs déclarations. Et c'est vraiment tout ce que l'on peut dire de leurs relations. (Voir, par exemple, les reportages de Christophe Ayad et Thomas Hofnung dans Libération du 21/10/02).

Entre les « démobilisés» et les « Mutins », il semble qu'il n'existe pas de concertation, aussi étrange que cela puisse paraître, tout comme aujourd'hui, en décembre 2002, entre les deux premiers soulèvements et les sécessionnistes de l'ouest dont nous allons parler à présent3. Troisième acte. En ce début du mois de décembre, dans le Grand ouest, de « nouveaux rebelles »4 se sont, en effet, emparés notamment de la ville de Man. Ils se revendiqueraient, eux, du défunt Général Gueï, ajoutant ainsi une touche supplémentaire à la confusion générale. Ils bénéficient, ceux-ci, de l'appui de bandes armées venues du problématique Libéria voisin, avec lequel R. Gueï a autrefois entretenu des liens (Le Monde du 3/12/02 et Libération du 3/12/02). Soulignons une donnée étrange, qui s'impose peu à peu massivement: seules les armes semblent pouvoir se faire entendre, c'est la force armée qui a le premier et le dernier mot. Plus exactement, les pouvoirs politiques sont muets, ils se sont absentés de la scène. D'abord parce que certains opposants ont été jugés illégitimes et donc condamnés à se taire, quelquefois définitivement. Mais plus radicalement, parce que nous nous mouvons désormais dans un désert politique paradoxalement érigé en institution. Le pouvoir
3. Les membres du gouvernement actuel ont toujours soutenu qu'il y avait« quelqu'un» qui dirigeait et coordonnait l'ensemble des différentes rébellions. Ce qui n'est pas pour l'instant avéré. 4. Il faut distinguer à présent deux groupes de rebelles dans l'Ouest: le MPIGO (Mouvement populaire du grand Ouest) dirigé par un proche de R. Gueï, le sergent Félix Doh et le MJP (Mouvement pour la justice et la paix) dirigé par le sergent Zacharias Koné. Il

manque d'idées. Ce ne sont pas les militaires qui prennent le pouvoir, c'est le pouvoir qui le leur abandonne! Et davantage: ce sont les armes qui prennent le pouvoir, qui convoquent à leur tour dans la danse macabre tous les individus qui s'en emparent, happés par la fascination de la puissance qu'elles leur procurent! Jeu dangereux pour l'évolution du conflit, parce qu'aucune force armée dans ce pays n'a ni les moyens, ni la capacité de faire régner un ordre (quel qu'il soit) sur l'ensemble du territoire. La guerre civile généralisée, totale, celle des bandes, comme au Libéria voisin, n'est pas loin. Ceux qui ont pris le devant de la scène sont, semble-t-il, de « modestes militaires». Tour à tour, ils se soulèvent, et voient leurs entreprises prendre rapidement de l'ampleur. Bien sûr, ils disent défendre des idées, des peuples. Mais ce sont des soldats, sans représentation politique. Souvent des soldats que l'on a privé de leur solde, ou de quelque « prime », qui trouvent là un premier motif au soulèvement. Curieux patriotisme! Ils agissent dans un climat dégradé, ils sont générés par la dégradation même, ils interviennent, non pas sur injonction du politique, mais parce qu'il n'y a plus de politique. Que tout cela puisse se transmuer en un amalgame plus glorieux, notamment avec l'union de ces trois forces (reste à savoir sur quelle base? Dans quel objectif ?) c'est possible, mais ce n'est pas, aujourd'hui encore, une réalité. Au fur et à mesure que le tourbillon de la violence prend de l'ampleur, la motivation de cette guerre devient de plus en plus confuse. Au départ il y a la haine de l'Etranger, ne l'oublions pas. C'est ce problème qu'il nous faut aborder. Mais comment?

Nous ne nous poserons pas en ce domaine en donneur de leçons!
Nous l'avons vécue de si près, ailleurs, cette situation. La fragilité de tels équilibres, qu'un rien peut faire basculer dans 1'horreur, et précipiter les uns et les autres et à tour de rôle dans le camp des bourreaux ou des victimes, sans savoir pourquoi, comment, ces choses là avaient pu arriver, alors que personne ne le méritait... Le dédain de l'Européen est de mise, si facile, c' en est insupportable!

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Les étrangers. Concept à géométrie variable. Mais ici comme ailleurs! A quoi cela tient-il d'être compté parmi les étrangers? La Côte d'Ivoire en a dénombré très récemment jusqu'à 26%. Sont désignés aussi bien les nouveaux immigrés que les générations entières de Burkinabé, de Maliens, de Guinéens, de Béninois... nés sur le sol ivoirien, auxquels on adjoint les ethnies du nord, les Dioula, les Sénoufo... Comment un jour ont-ils pu être décrétés « frères» ? A partir de quel monlent, les a t-on fait passer dans le camp des ennemis? Ou bien « les frères» sont-ils ces ennemis-là d'entre les ennemis dont la présence est simplement tolérée pour un temps plus ou moins élastique, mais un temps toujours inscrit dans les limites qu'une horloge intérieure a programmées dès le départ, au-delà desquelles les « frères» réintègrent la masse des ennemis indifférenciés? Non, justement plus indifférenciés. Puisqu'ils sont censés avoir trahi la confiance qui leur avaient été accordée, ils deviennent subitement les vrais ennemis, les autres, disparaissant du même coup dans le rang des temporairement anonymes, disons plutôt des possibles ennemis d'un avenir plus ou moins lointain, pour l'instant impensable. Nous penchons pour cette explication-là, absurde peut-être, pour une humanité absurde, naturellement tantôt portée à la réunion, et non moins naturellement tantôt portée à la scission, secouée aussi violemment par ces deux désirs contradictoires, dont le sort, pour cette raison première, duellement fondatrice, ne peut être abandonné à la seule foi, laïque ou religieuse, à l'œuvre des passions, à l'utopie. Où le travail du politique est donc d'abord une nécessité technique précise, vitale. Anciens frères, nouveaux ennemis... les distinctions ne sont donc plus à l'ordre du jour pour les « gens du Sud ». Les originaires de la Côte se sont proclamés propriétaires exclusifs du pays.

Des sociétés, des miracles, de la politique
« Les étrangers sont sales... pas comme nous... Ils nous privent des meilleurs emplois, des meilleures terres, dans notre pays », disent les gens du Sud de ces mêmes gens à qui Houphouët Boigny les avait unis autrefois pour gagner sa première bataille politique. C'était contre « le travail forcé ». Ce fut le premier acte fondateur d'une jeune nation que le monde affamé d'utopie avait érigée en exemple. On a voulu dès cet instant regarder ce pays comme un trait d'union excep-

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tionnel entre des peuples différents dans un même projet transcendant. On a martelé un qualificatif: « miraculeux ». Il fallait s'ébahir de l'exceptionnel « miracle ivoirien »5 ! Où est l'erreur? Le projet était-il trop transcendant? Trop « miraculeux» ? Dans les temps des indépendances, débordant de promesses (les ex-colonisateurs, ne l'oublions pas, applaudissaient souvent plus fort que les autres pour tenter de s'absoudre de la faute passée), l'histoire avait-elle trop vite précipité les individus au-delà du socialement-raisonnablement-vivable, préfigurant l'essoufflement actuel? Il Y a de ça. Mais sans cette transcendance-là, les sociétés existeraient-elles seulement? Affirmons-le pour bien faire savoir qu'il ne s'agit pour nous en aucune manière de refaire l'Histoire: c'est une chance que de tels projets de société puissent avoir lieu. Et c'est, avant tout, un fait. Une seule certitude peut nous animer au cœur de tant d'interrogations et d'hésitations: les grandes causes, si elles sont nécessaires, ont besoin, elles aussi, d'être entretenues, retaillées à intervalles réguliers, au bon moment, à échelle acceptable, maîtrisable. Comme un arbre fruitier attend de son jardinier le traitement adéquat qui lui permettra le jour venu de lui rendre autant qu'il lui aura donné. Ou simplement, de lui rendre quelque chose d'acceptable, le bon jardinier sait s'en contenter. Une autre certitude: ce dont nous manquons le plus, ce sont des bons jardiniers, comptant sur leur seul travail, régulier, pas sur un quelconque miracle, et tout autour d'eux, des individus qui les exhortent à la prudence, la patience, à se défier des passions, comme des utopies laissées trop longtemps en friche. L'autre actualité

Venons-en au sujet central de notre ouvrage. Ce livre est en charge d'une autre actualité, avons-nous averti, par comparaison, plus lente, dont les effets sont observables sur la durée, dans la répétition, non dans l'événement inédit qui est davantage la matière première du journaliste-reporter. Nous engageant dans cette voie, la question que nous ne pouvions éviter, concernait, bien entendu, le rapport qui pouvait exister entre ces deux types « d'actualité », la rapide, et la lente.
5. Fonnule qu'on a appliquée assez indifféremment à la croissance économique et à la gestion de la coexistence de peuples variés dans la paix sociale. 14

Nous allons tenter de faire comprendre qu'il existe pour nous deux sortes de liens perceptibles entre ces deux actualités. A cet effet, abordons en premier lieu ce que nous avons appelé « l'actualité lente» . Cet ouvrage veut rendre compte des « formes de contact» entre les Africains et les Européens en terre ivoirienne. Certaines de ces « inventions humaines », encore présentes, appartiennent déjà au passé. D'autres se mettent en place, qui préfigurent l'avenir. Toutes ponctuent le « délaissement ». Attardons-nous un instant sur ce concept. Nous le destinons à traduire la forme générale des relations du temps présent entre l'Afrique et l'ex-Empire. Il se rapporte, en tout premier lieu, au processus de retrait de l'Afrique que l'ex-Empire, partenaire historiquement privilégié, a entrepris, avec une accélération très sensible à partir des années quatre-vingt et surtout dans les années quatre-vingt-dix. Mais le « délaissement» désigne, de manière plus opératoire en ce qui concerne notre démarche, les nœuds de relations et les sentiments qui se nouent du fait même et autour de ce processus de désengagement. D'un côté, du plus lointain au moins lointain relativement au terrain: l'impatience des Européens (la lassitude même) de voir se concrétiser l' autonomisation de ces peuples qui n'en finit pas d'être une promesse. L'autonomisation toujours rêvée, jamais atteinte, qui ferait enfin des Africains de vrais partenaires. Complémentairement, ou à l'inverse, des calculs moins glorieux: l'Europe de l'Est plutôt que l'Afrique, le profit plutôt que l'aide, la loi du marché à laquelle personne ne doit faire exception... Dans cette attitude, la culpabilité a sa place, tout autant que le regret, la nostalgie... et l'amour, oui l'amour... des sentiments que quelques « nègres blancs », « délaissés» eux aussi, auront du mal à expliquer aux lointains Européens avec lesquels certains n'ont plus grand chose en commun. Le « délaissement» désigne, également, les sentiments des Africains, tels ceux qui nous ont été exprimés ici, et que d'un trait de plume il nous est impossible de résumer. C'est pourquoi, nous renvoyons le lecteur au texte. Certains de ces sentiments sont rationnellement explicables, d'autres sont davantage irrationnels. Entre les deux, difficile de faire la part : « nous ne sommes pas aimés », disent-ils... Un dépit qui peut se retourner contre soi: « nous ne valons rien! ». Bien entendu, tous ces sentiments complexes et problématiques ne sont pas à attribuer au seul délaissement. Des dynamiques internes sont également à 15

l'œuvre, comme nous nous sommes attaché à le montrer. Mais au détour d'une parole, au cœur même des expressions ordinaires, il est patent que le « délaissement », sorte d'élément incorporé en transit instable depuis le Temps de I'histoire jusqu'à la durée la plus intime, imprime partout sa couleur: entre dépit et nostalgie, entre reproche haineux (de « l'abandon») et revendication revancharde... Revenons aux formes de contact. Comme nous le constations, au fur et à mesure de nos investigations, souvent avec étonnement, toutes portent la marque des incertitudes, des angoisses, des espoirs et des aspirations aussi qui parcourent la société. Car interroger le « contact interculturel », à notre manière, c'est inviter le lecteur à regarder, par le petit bout de la lorgnette, une société dans sa globalité, aussi bien sur le versant politique (ce que nous faisons en pointillés), que social (ce que nous tentons de faire avec plus de profondeur). C'est également prendre en compte aussi bien le passé que l'avenir. Car il s'agit bien d'un élément structurant de la réalité sociale et politique, non d'un appendice. C'est en cela, que ce livre ne peut éviter aujourd'hui de se poser légitimement comme l'un des moyens dont le lecteur pourra disposer pour comprendre les événements présents et à venir. C'est donc le premier lien que nous percevons entre ces « deux actualités». Insistons sur ce point. Pour avoir été un témoin de cette décennie, nous ne pouvons nous empêcher de concevoir, de ressentir ces événements dramatiques comme l'aboutissement d'un long processus de dégradation, comme la continuation en même temps que la transmutation et la cristallisation d'éléments épars contenus dans l'air du temps en de soudains cataclysmes. L'orage qui gronde n'en finissait pas de rassembler ses nuages dans le ciel de la Côte d'Ivoire. Voyez ce que nous écrivions à propos de « la fragmentation du territoire national (Nord/Sud/Ouest) », de « la gangstérisation de la vie sociale, de la vie politique et de la vie urbaine6 ». Les années 90, cadre de nos travaux, sont effectivement des années charnières. Entre l'ancienne puissance coloniale et la Côte d'Ivoire, les liens, très étroits autrefois, se distendent jusqu'à la tentation de l'oubli de la part de l'ancien « Empire ». Nous passons d'un mode
6. Un dernier point (la gangstérisation de la vie sociale), qui expliquerait, à notre sens, comment la multiplication des coups de feu observés en de nombreux points du territoire ait pu s'annoncer aussi bien dans « la violence des gangs» et le traitement qu'en a fait le pouvoir politique. 16

de relations basé sur la proximité et la présence durable, et on sait, en Côte d'Ivoire tout particulièrement, l'importance de cette donnée, à un autre mode, basé sur le (nouveau) « missionnariat » (<< prode jet », du développement), qui au contraire du précédent, tend à courtcircuiter la dynamique du contact. La Côte d'Ivoire est désormais seule devant son destin. Ce que l'on peut constater c'est qu'elle ne s'y était pas préparée. Cet ouvrage est davantage que le livre de l'actualité immédiate, à laquelle il ne faudrait pas le réduire. Car ces nouvelles convulsions, qui par ailleurs pourraient trouver dans un proche avenir une conclusion plus ou moins satisfaisante, ne doivent pas masquer les constantes inquiétantes sur lesquelles nous portons témoignage, telle la difficulté du pouvoir politique à faire face à des problèmes véritablement « nationaux» (<< violence des gangs », par exemple). Une la constante que nous rapportons quant à nous, à l'absence d'une culture laïque du politique. (cf. la « prophétisation » mal venue du politique ). Le tableau que nous dressons de la société ivoirienne (voyez les chapitres intitulés: « la détestation de soi, des siens », « passer de l'autre côté », etc.) va pour longtemps, probablement, demeurer opportun, non seulement d'un point de vue historique pour juger de l'évolution de la situation intérieure de la Côte d'Ivoire dans la durée, mais également pour comprendre ce qui peut désormais advenir dans les pays limitrophes. De cette question, nous n'en faisons pas seulement un « problème géopolitique », comme on dit aujourd'hui. Et ce n'est pas non plus seulement parce que la Côte d'Ivoire a ce rôle historique de modèle attractif pour la région et, audelà, pour l'Afrique, qu'on lui prête volontiers. Elle est aussi le pays où tous les ingrédients (sociaux, religieux, culturels...) qui permettaient encore de maintenir miraculeusement l'ordre social dans un contexte économique, politique, mondial... extraordinairement corrosif, étaient là dans un équilibre, vacillant certes, mais quoi qu'il en soit, en meilleure posture qu'ailleurs. C'est en cela que nous pensons la situation de la Côte d'Ivoire susceptible d'annoncer, (autant que de « déclencher », insistons bien sur cette distinction) d'autres déconvenues ailleurs. L'explosion de l'institution familiale, la multiplication des violences urbaines, impensables quelques années auparavant, les tensions entre villageois et urbains qui elles-mêmes trouvent leurs expressions tangibles dans les « violences sorcières », « l'empoisonnement »... sont les éléments qui se sont imposés dans 17

notre analyse comme autant de révélateurs d'une « ambiance sociale» si particulièrement irrespirable en Côte d'Ivoire. Etaientils/sont-ils, ces éléments, annonciateurs d'anomie généralisée? Le second lien qu'il convient de percevoir entre les deux actualités est d'une autre portée. Ce travail qui tente de comprendre les grandes formes du contact entre deux ensembles de cultures différentes, met en valeur quelques vérités qui se veulent plus générales. Nous parlons de l'existence, de l'importance des « frontières» entre les cultures différentes, de l'illusion qu'il Y aurait de les penser inexistantes, ou « inutiles », franchissables à volonté, mais aussi de la faculté qui est donnée aux êtres différents de les outrepasser, tout en insistant sur l'existence de « lois », de « règles» interculturelles (à distinguer des lois et règles internationales) qui font de ces « passages» des « constructions» (<<passerelles », « plates-formes») obéissant à leur tour à des règles, des lois, répertoriables dans une tradition du contact. Cette tentative voudrait, en effet, se poser comme une première étape d'une démarche plus générale, qui viserait à comprendre les phénomènes auxquels les sociétés sont de plus en plus confrontées, avec le brassage des peuples. A faire admettre avant toutes choses que nous sommes là devant des phénomènes qui méritent un examen spécifique, une attention d'un autre ordre que celle qu'on leur accorde habituellement, quand on se décide toutefois à dépasser le stade de la timidité ou les énoncés peu opératoires mais confortables d'une vague philosophie du droit et de l'éthique. L'idéal serait de construire une réflexion à destination de ce fameux «jardinier » (dont nous parlions plus haut) en charge des sociétés multiethniques, multiraciales... modernes. C'est à une science des contacts interculturels que nous voudrions contribuer en vue de la gestion politique des formations sociales interculturelles actuelles. Le paradoxe est que le temps présent nous propose d'inverser l'ordre de l'observation inscrit dans ce livre. Nous tentions, en effet, de comprendre les rapports interculturels qui s'établissaient entre les Ivoiriens et les Européens, mais voilà que cette actualité nous inviterait plutôt à déplacer notre regard pour considérer les rapports entre les peuples africains vivant en Côte d'Ivoire. Nous ne pouvons aller en ce domaine aussi loin qu'il le faudrait. Nous pouvons, par contre, indiquer au lecteur que ce livre contient autant d'éléments qui pourront l'aider dans sa réflexion personnelle. 18

L'avenir
Une pensée nous hante: que deviennent les « petits », « les sansgrade », ces jeunes gens (autrement dit la masse des Ivoiriens) que nous décrivons ici en lutte, quotidiennement, contre la précarisation de leur existence? Comment vont-ils traverser ces nouvelles ramifications de la « Crise» ? Nous les avons montrés, l'imaginaire tout entier occupé par le rêve de « passer de l'autre côté », seul point fixe structurant de leur existence remplie par ailleurs d'incertitudes et de fureur. « Passer de l'autre côté» est bien le leitmotiv du discours du social. C'est dire le manque de foi qu'ils fondent à l'endroit de leur propre société et les vides gigantesques, véritables trous noirs de cet univers, que cette « non collectivité» ne réussit pas à résorber. Jeudi 3 octobre, à Bouaké, le porte-parole d'un groupe de « Mutins» du Nord qui se dénomment eux-mêmes, « Cosa nostra », en forme d'un véritable lapsus linguae, dont ils ne prennent pas conscience, et que les journalistes eux-mêmes ne relèvent pas davantage, peut-être parce que ceux-ci ne connaissaient pas la situation du pays hors guerre, est interrogé par l'envoyé spécial du Monde. Il se lance dans un discours enflammé. Il explique les motivations de leur mouvement: « on lutte pour la justice et les droits de l'homme... on veut que cesse cette xénophobie qui a fait tant de mal au pays », dit-il gravement. Le journaliste donne ensuite la parole à un autre soldat: « je veux la victoire! » crie celui-ci, tandis que, pensant sans doute devoir terminer son article sur un contrepoint aussi anachronique que touchant, le journaliste rapporte une dernière parole. Elle s'avère, à notre sens, évidemment plus profondément symptomatique de la situation sociale, au-delà des événements présents. Elle n'a nul besoin, celle-ci, des armes pour s'imposer unanimement aux consciences des gens du Nord comme des gens du Sud: « comment fait-on pour aller en France? demande un autre soldat au blanc, c'est là qu'habite une partie de ma famille. » « Il préfèrerait la rejoindre plutôt qu'avoir à se battre », interprète le journaliste soucieux de préserver le sens tragique imprimé à son texte jusque-là. Mais ce mot, vous le comprendrez en lisant ce livre, n'est pas à comprendre comme une parenthèse dans cette guerre, dont il est censé exprimer, comme le journaliste le suggère, l'absurdité et la lassitude des soldats. C'est bien plutôt la guerre qui est une parenthèse dans cet immense projet social de « passer de l'autre côté », qu'aucune cause nationale ne réussit à enrayer, y compris dans un moment et en un lieu où chacun s'attend 19

à n'entendre que l'expression de la passion patriotique ou politique la plus extrême. L'avenir... nous nous sommes montré peu optimiste, en effet, quant à la possibilité pour la société ivoirienne de trouver en elle-même les ressorts nécessaires qui lui permettraient de surmonter les difficultés actuelles et à venir. Ce que nous rapportons des « Transfuges », des « Mondialisés », c'est-à-dire des groupes sociaux susceptibles de porter des potentialités pour le changement, qui sont en tout cas proches du pouvoir, est éloquent. Nous voudrions nous adresser à eux, à présent. Nous avons insisté sur la dominante que révélaient massivement nos observations à propos du « climat social» avec des formules aux accents si terribles: « la détestation de soi, des siens », qui condensent elles-mêmes les mots non moins terribles que les Ivoiriens prononçaient comme autant de sentences désabusées sur leur propre existence et leur être: « les Africains s'aiment pas », « nous on ne sait faire que tuer », pouvait-on entendre depuis longtemps, en tous lieux. Ces expressions, pour être plus explicite, renvoyaient elles-mêmes aux œuvres fantasmées/réelles « de la sorcellerie des noirs », que l'on opposait à celles « de la sorcellerie des blancs ». « Vous, votre sorcellerie vous sert à inventer des choses bonnes, nous la sorcellerie ne sert qu'à tuer. » Nous ne doutons pas un instant que nous sommes là en présence de l'expression d'une véritable « gangrène sociale », autour de laquelle se noue le sort de la Côte d'Ivoire. Et pas seulement en regard de ce que nous observons des rapports interethniques qui prennent à présent tout le champ du visible. Avec l'association, en contrepoint de la figure par trop idéalisée du blanc et de son univers (cf. « le culte du blanc »), l'expression de l'agression sorcière traduit avant tout un mal-être général. Elle cristallise l'ensemble des angoisses qui étreint une société tourmentée par des misères quotidiennes variées et infinies. En proie aux doutes, elle cherche des réponses, certes, mais à l'extérieur d'elle-même, dans une logique qui l'installe dans la trop connue recherche du bouc émissaire. Une porte s'est ouverte ainsi sur la voie la plus sombre de notre humanité. La tâche est à la fois simple et immense: inverser la tendance. Faire en sorte que « la haine de soi, des siens» se transmue en amour. Amour de soi, des siens, et de (toute) la patrie... Sinon, et c'est à notre sens préférable, en simple clairvoyance bienveillante, ce serait déjà suffisant. Vous seuls, amis chers, avez ce pouvoir. 20

Enfin, ce sont aussi les nouveaux types de relations nord/sud euxmêmes qu'il convient d'interroger. Ce que nous disons du « don» et de « l'aide », compris comme le fondement des relations internationales, et particulièrement, ce que nous disons des représentations qui ont cours sur les formes nouvelles d'échange, nous indique que, autant que les questions d'insuffisance quant au volume, ou d'inadéquation de l'offre quant aux besoins, toutes questions qui sont habituellement mises en avant pour expliquer (et trop complaisamment, pour culpabiliser) les échecs du développement, le problème renvoie aux habitudes culturelles résistantes que l'on rencontre de part et d'autre de « la frontière ». Il faudrait s'y attaquer avec un discernement dont, pour l'heure, les Européens (de plus en plus lointains, de plus en plus techniques, de plus en plus interchangeables et « vertueux»...) comme les Africains, se trouvent dépourvus. Sile « délaissement» dont nous parlions plus haut s'avère source de tant de maux catastrophiques, alors il est urgent de poser le problème de l'aide internationale en des termes neufs. Puisse cette réflexion contribuer à cette tâche nécessaire.
Roger Navarro

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LES LIEUX

CÔTE D'IVOIRE, BOUAKÉ, ABIDJAN

Dans la tourmente
Au cours des années 1991-1994, nous avions réalisé une série de travaux en Côte d'Ivoire sur le thème du contact interculturel. Sur le contact entre les Africains et les Occidentaux pour être précis. En 2001, un autre séjour nous permet de les reprendre pour les compléter et les réactualiser. Des événements violents viennent alourdir le climat de crise généralisée dans lequel nous évoluions quelques années auparavant, qui nous obligent à un tour d'horizon de la brûlante actualité. Modifient-ils notre champ d'étude? Compte tenu de la durée de l'intervalle la question se devait d'être posée. Sur le plan politique la mort d'Houphouët Boigny dont nous avions suivi les funérailles somptueuses en 1993, puis la gestion hasardeuse de son dauphin, Henri Konan Bédié, ont accéléré un processus d'incertitudes économiques et de régression politique et sociale débuté, selon tous les observateurs, aux alentours des années quatre-vingt7. Le coup d'Etat militaire du général Robert Gueï de décembre 1999, ne fut qu'un coup de grâce pour un régime vacillant. Finies les illusions de l'exemplarité ivoirienne en matière de « multiethnisme » et de « miracle économique ». Ethnismes, racismes dont nous relevions çà et là les traces au cours de nos enquêtes ont explosé au grand jour autour de la question de « l'ivoirité ». Des bains de sang cathartiques, des orgies de violences ont eu lieu. Certes, la comparaison avec d'autres exemples du genre,

7. Quelques données de base sur cette dégradation des années quatre-vingt nommée avec ironie par les Ivoiriens « la conjoncture» : d'abord l'endettement du pays dû aux chocs pétroliers des années soixante dix, puis la chute des cours du café et du cacao, puis l'imposition par le FMI de Programmes d'ajustement structurel qui avaient pour but, ceux-ci, de réduire les dépenses de l'Etat. Par contrecoup, l'Etat ne put désormais assurer le rôle de premier employeur du pays qu'il avait joué jusque là. Toutes choses qui ont entraîné une série de remises en question du « miracle ivoirien », notamment de l'institution scolaire, outil essentiel de promotion sociale durant les vingt premières années du régime, à laquelle on reproche aujourd'hui de n'être plus qu'un pourvoyeur de chômeurs. Ce sont davantage les classes moyennes et les « petits» qui souffrent de cette crise qui n'en finit plus de rebondir. 25

tels ceux du Rwanda, du Burundi, ou plus près de nous, de l'exYougoslavie, ne fait pas du pays le plus mauvais élève de la classe. La sauvagerie de ces événements reste d'une ampleur limitée. Mais elle n'est pas éteinte. En cette matière, la responsabilité des hommes politiques est immense. Pour écarter son concurrent chacun joue, tour à tour sur des ferments de discorde sociale dont la vivacité s'est révélée pourtant sans ambiguïté8. La question de « l' ivoirité », mise à l'ordre du jour par H.K Bédié, reprise à son compte par R. Gueï puis par Laurent Gbagbo, actuel Président de la République et le FPI, le Front populaire ivoirien, son parti, n'est toujours pas réglée. Dans les sphères du pouvoir, on s'ingénie à écarter l'adversaire au nom des doutes qui règnent sur la nationalité de celui-ci9. De son côté, l'opposition entretient la suspicion à propos des méthodes qui ont permis à ce gouvernement de parvenir à ses fins. La rue colporte les haines, qui se prolongent en multiples formes de violence dirigées contre les « gens du Nord »10.Les journaux nationaux participent du mouvement, ils débattent de l'ivoirité avec passion.
8. Les explosions d' ethnonationalisme, les violences interethniques ne sont pas nouvelles en Côte d'Ivoire. L'examen de l'histoire fait apparaître une tendance récurrente. cf. l'article de 1.P Dozon : la Côte d'Ivoire entre démocratie, nationalisme et ethnonationalisme in Politique africaine n078, Paris, Karthala 2000. 9. Alassane Dramane Ouattara dénommé familièrement ADO, ancien Premier Ministre d 'Houphouët Boigny est dénoncé comme « à demi Burkinabé », parce que né d'une mère dont la nationalité est contestée. 10. Deux témoignages saisis au hasard de nos rencontres résument les violences les plus courantes: 1) Un Burkinabé nous faisait part de son profond désarroi: renvoyé d'un premier travail, il n'avait pu réussir à trouver qu'un « petit contrat» de boy dans une famille ivoirienne. Il n'était pas sûr qu'il soit au terme de celui-ci rémunéré. « Ils ne payent même plus. Si on demande des comptes ils disent: si tu es pas content, rentre chez toi. » Dans les rues les policiers te demandent ton argent, ils s'arrangent pour t'entraîner dans un endroit caché et là ils te frappent et t'arrachent ton argent. » Il habite avec sa femme et ses trois enfants une baraque dans un bidonville de Cocody, où il loue quelque 20 m2, une « entrée-coucher» pour 10 000 f mensuel. « Oui je veux bien partir, assure-t-il, mais il me faudrait 150 000 f». Là réside un autre scandale, dénoncé par tous les voyageurs: le rançonnage systématique

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Un processus dit de « Réconciliation nationale» s'est, ces jours demiersll, amorcé. Il doit donner lieu à un « Forum» officiel censé marquer en grandes pompes le retour à l'apaisement. « La pression extérieure» et l'état économique désastreux du pays à qui tous les bailleurs de fonds, et les hommes d'affaires tournent le dos depuis trois ans, ont eu apparemment raison des combats des grands « tontons» pour le pouvoir. Mais jusqu'à quand et à quel degré de sincérité en est-on? Quant au général Gueï, il s'est retiré dans « sa ferme» située dans l'Ouest du pays. Après les dures exactions commises par tous « les corps habillés », comme on dit ici (avec une promptitude déconcertante ils se sont transformés en vulgaires pilleurs), il vit sur « ses rentes », défendu par une milice armée, narguant le pouvoir depuis son « fief », en toute impunité. Certains réclament pour lui aussi « la réconciliation ». Surréaliste! Le Nord et le Sud sont donc divisésl2, à l'ouest une poche de résistance persiste. Le territoire national se fragmente.

des candidats « étrangers» au voyage par « les corps habillés », police, gendarmerie douanes. Dans chaque ville traversée par ces cars de la honte, une somme de 2 000 à 5 000 f par personne (femmes, enfants...) est exigée. A l'entrée, puis à la sortie de chaque ville. On vous soutiendra que vous n'êtes pas en règle, allez faire valoir vos droits devant l'arbitraire! Lorsqu'un individu ne peut ou ne veut fournir la rançon, il est menacé de devoir mettre un terme à son voyage. Il va de soi que le passage de la frontière est plus cher. 2) Un Malien de Treichville, qui vit en Côte d'Ivoire depuis vingt-cinq ans nous rapporte les mêmes abus. « Le soir on ne peut plus sortir. Un soir, je suis sorti, je suis tombé sur des gendarmes, j'étais en règle, mais ils ont mis mes papiers dans leurs poches, et j'ai dû leur donner 2 000 f pour les récupérer, mais quelquefois ils te font les poches, te frappent et prennent tout et disent: c'est l'argent de la Côte d'Ivoire. » Cet homme désespéré ajoute: « vous les blancs, faut faire pression, nous ici on est coincés, c'est plus bon depuis la mort d 'Houphouët, ils sont méchants» Il. Nous sommes au mois de juin 2001. 12. Les gens du Sud se sentent « envahis» par les gens du Nord, « qui leur prendraient les meilleures situations dans tous les secteurs de la vie économique alors que nous sommes en période de crise économique... alors que « nous sommes dans notre propre pays». 27

Les villes et les gangs Mais décrire la vie quotidienne nous oblige à tourner notre regard vers une autre source d'angoisse pour les citadins, plus lointaine, lancinante. L'insécurité règne dans les villes et sur tout le territoire national. Les gangs, de plus en plus audacieux, au comportement kamikaze, opèrent de jour comme de nuit. C'était déjà le cas dans les années 90. Le problème prend de l'ampleur13. Ces gangs, composés de jeunes gens (entre 12 et 35 ans) en proie au désespoir, s' attaquent aux particuliers, aux commerces, aux sociétés. Rien ne semble pouvoir arrêter leur prolifération et leur imagination. Ceux qu'on appelle « Les coupeurs de route », par exemple, s'en prennent aux cars et aux automobiles qu'ils stoppent sur les voies de l'intérieur du pays. Ils tuent et pillent les passagers. La réponse la plus répressive, puisque les gangsters sont abattus par dizaines, souvent sans sommation, n'en vient pas à bout. Vous trouverez difficilement un citadin qui n'ait été soit victime, soit témoin d'une agression. La ville a pris bonne note de l'impuissance des policiers et des militaires14 et a commencé à prendre elle-même son destin en mains. Le sauve-qui-peut général s'organise. De ce chaos, émergent quelques îlots hyper protégés. Ici des complexes commerciaux clôturés par des murs et grillages, gardés par des cohortes de vigiles armés, « assermentés». Là, des rues entières sont transformées en impasses sur l'initiative des particuliers, interdisant des liaisons autrefois possibles. Des rottweilers et autres pit-bulls commencent à apparaître... La méfiance est telle que le gardiennage, confié autrefois à des individus recrutés sur le tas, est remis entre

13. Voici ce qu'écrit le journaliste du Soir info, Kikie Ahou Nazaire le 22 mai « On croyait la chic commune de Cocody épargnée des agissements des criminels... On y note pas moins de sept attaques de domiciles toutes les nuits, quarante neuf domiciles dans la semaine... Pas moins de cent cinq véhicules arrachés chaque mois dans la commune de Cocody... Les autorités ne seront jamais assez averties pour comprendre que vivre à Abidjan fait vraiment peur. » 14. Les policiers et les militaires sont soupçonnés à chaque exaction: n'a-t-on pas découvert récemment qu'un commissaire et un policier faisaient partie du nombre des braqueurs abattus lors d'un casse? 28

les mains de sociétés privées. Celles-ci professionnalisent cette activité qui autrefois appartenait au folklore local. Partout les murs montent, montent... Des espaces entiers se privatisent. Les quartiers se replient sur eux-mêmes. Les gens de Marcory ne se rendent plus à Cocody, ceux de Zone 4 se convainquent: « on a tout ce qu'il faut ici: écoles, commerce, boîtes de nuit, et nous sommes, de plus, près de l'aéroport... ». A Yopougon, à Adjamé des « comités de surveillance» se créent. Mais il faut bien vivre. Se rendre d'un de ces lieux sécurisés à un autre demeure un geste nécessaire. C'est une opération pour laquelle les citadins prennent d'infinies précautions: rouler vite, vitres et portières fermées, observer les comportements des automobilistes qui vous suivent ou qui vous précèdent. La nuit, ne pas s'arrêter aux feux rouges. Un de nos interlocuteurs nous confie qu'au moment de rejoindre son domicile, il surveille son rétroviseur systématiquement. Si une voiture le suit, il poursuit son chemin afin d'éviter que sa maison ne soit localisée. Ne jamais sortir après vingt heures, telle est la règle que se donnent les citadins les plus angoissés. Et puis une autre: ne jamais résister aux braqueurs. Donner tout, tout de suite: voiture, argent, bijoux. Car la peur d'être cernés et lynchés par la foule (cas fréquents) s'ils s'éternisaient sur les lieux du braquage, ou d'être abattus sur place par les policiers, rend les criminels radicaux. Les citadins s'arment, ajoutant une insécurité à une autre. De véritables fusillades de Far West éclatent dans les lieux publics. Situation économique difficile, situation sociale et politique exacerbée, voilà pour le décor que l'actualité tourmentée nous contraint à camper. C'est de toutes parts, à tous les niveaux que se perçoit l'insignifiance des réponses de l'Etat dans une situation d'extrême urgence. L'image d'un bateau qui prend l'eau s'impose à l'observateur. Continuité et rupture Les affaires ne marchent plus, les blancs expriment leur dégoût, leur envie de partir. Certains le peuvent, d'autres s'estiment « coincés ». Les anciens ont fait leur vie ici. Que deviendraient-ils en Europe après tant d'années passées dans ce pays? Ils ne se sen29

tent pas recyclables15. Les activités qu'ils mènent, les méthodes qu'ils ont apprises ici ne s'exportent pas. Les Africains aussi sont dépités. Pour justifier leur volonté d'émigrer vers l'Europe ou les Etats-Unis, ils disent: « ici c'est foutu, y'a plus rien, faut partir... » Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce discours n'est pas nouveau. Il s'entendait tout autant dans les années 90. La crise politique, économique et le banditisme ne fournissent aux nombreux candidats à l'émigration qu'une motivation supplémentaire à tenter « la chance» ailleurs, leur idée est arrêtée depuis longtemps. Comme nous le voyons, l'inquiétude est de rigueur. Pourtant, la plupart des Ivoiriens se résolvent à minimiser le drame, soit par inconscience, soit par la grâce de leur légendaire optimisme. Ils font de ces événements une parenthèse à oublier: « c'est fini les problèmes », ou bien recourent au premier proverbe qu'ils peuvent faire valoir pour signifier qu'ils s'en remettent au destin qui finira bien par leur sourire, du genre: « on a touché le fond, on ne peut que remonter. » Même si l'esprit de nos interlocuteurs est désormais dans l'état d'alerte qu'on peut imaginer, le thème de notre travail nous permet à quelques années d'intervalle d'inscrire notre démarche dans la continuité. Parce que rien n'a été fondamentalement bouleversé dans la structure des rapports entre les communautés africaines et occidentales. On pourrait en être surpris. La question de l'étranger ne concerne-t-elle donc pas le blanc? Par ces temps de grand chamboulement, curieusement, le cas
15. Le Consulat de France enregistre quelque 17 000 Français en 2001. En 2000 : 18 000, ce qui ne saurait nous donner une idée exacte du nombre de départs. Car depuis le début de la crise, est observé un empressement nouveau des nationaux résidents pour être enregistrés, ce qu'ils n'avaient pas jusque là jugé utile. Pour comprendre le phénomène, il faut savoir qu'en cas d'urgence, l'évacuation des personnes se fait sur la base de ces enregistrements. Parmi les enregistrés, il convient encore de relever entre 50 et 60 % de binationaux (Ivoiriens et Libanais principalement) et leur proportion est plus importante parmi les derniers enregistrés. Souvent natifs de Côte d'Ivoire, ceux-ci ne partagent pas les motivations des Européens expatriés. Quelques indications supplémentaires vont aider le lecteur à situer la « présence française» : la coopération française compte en 2001 cent vingt agents techniques, contre 337 en 1998. Sur l'ensemble des immatriculations au consulat, 90% des personnes résident à Abidjan. 30

des « blancs» est contourné. Ils ne font pas partie du problème. Un consensus étrange les écarte de la scène tragique. Voilà une énigme dont la solution se dessinera d'elle-même au fil du travail que nous présentons ici. Cependant, au-delà de cette relative stabilité et des permanences, un vrai processus de rupture est entamé. Il se lit déjà à travers les chiffres que nous avançons en annotations, qui pointent le départ massif des Français. La raréfaction de la présence française, et on peut dire par voie de conséquence, de la présence occidentale, est à attribuer en premier lieu à une volonté politique en ce qui concerne la coopération bilatérale. Ces violences, désapprouvées par la communauté internationale, comme on dit pour donner à la réprobation des uns et des autres un caractère plus offusqué, donnent aux autorités l'occasion d'accélérer le mouvement. Ce que nous devons faire remarquer à propos de la coopération bilatérale, c'est qu'elle a donné lieu à la forme de contact dominante qui a prévalu depuis l'indépendance. Quant à la représentation des entreprises privées, l'autre grande forme de contact plusieurs fois séculaire, elle aussi est en question. Les fluctuations de la conjoncture politique, économique, sociale sont cette fois à incriminer au premier chef, mais également le temps. Car avec ces hommes qui vieillissent nous avons affaire le plus souvent aux survivants de la vieille colonie (ou de leurs descendants). Ces deux formes de contact sont interrogées en priorité. Nous leur reconnaissons un caractère commun: il s'agit dans les deux cas d'une présence stable dans la durée, susceptible de donner lieu à l'invention d'histoires communes, d'expériences partagées. Ce qui se profile à l'horizon, à savoir le recours aux ONG nationales ou internationales, détachées institutionnellement du lien direct avec l'ex-puissance coloniale, postule une forme de contact d'une nature a priori différente, dans laquelle se lit aisément la volonté de faire table rase du passé. D'une part, le militantisme y est en principe exacerbé, laissant du coup moins de place à l'expression d'autres formes d'aventures personnelles et sentimentales. D'autre part, la présence des Européens devient sporadique, intermittente, elle s'accomplit essentiellement sous la forme de « missions» : d'aide, d' é31

tude, pédagogique, concrétisant ainsi la défiance des comportements « néocoloniaux » censés caractériser les entreprises précédentes. C'est tout cela qui fonde cette nouvelle fonne de contact. En ce sens, une page est en train de se tourner, nous sommes bien confrontés ici à des configurations qui ont fait leur temps. Néanmoins la question demeure à propos de celles-ci: sont-elles révélatrices de pennanences et nous livrent-elles en ce sens des enseignements nécessaires pour comprendre la création d'autres fonnes de contact à venir, ici et ailleurs, en Europe, par exemple? Ces fonnes (anciennes-actuelles) dont on peut dire qu'elles sont autant produites par l'invention des hommes, que contraintes par des contextes historiques spécifiques, manifestent-elles des vérités intemporelles, ou tout au moins durables? Ce travail répondait au départ à une motivation anthropologique. Il nous apparaissait qu'au moment où partout dans le monde, les scrutateurs du social focalisent leurs examens sur les grands problèmes que posent les immigrations (xénophobie, racisme, violences...) il était bon d'ajouter à la connaissance que l'on a de ces phénomènes, ces expériences de face à face qui engagent les acteurs sur un terrain extra européen, hors de la surchauffe médiatique et moralisatrice qui dicte habituellement sa loi à la pensée autorisée. Sur ce point, la tournure des événements nous a contraint de porter notre attention dans une direction plutôt imprévue, c'est le moins que l'on puisse dire! Prendre le recul nécessaire sur toutes ces questions, les visiter après avoir fait un grand pas de côté. L'autre intérêt de ce travail nous apparaît aujourd'hui avec plus de force que lors de nos premières enquêtes: nous proposons un témoignage sur des expériences humaines qui vont appartenir bientôt à 1'histoire. Essayons à présent de situer les lieux de nos investigations: cellesci se sont déroulées dans deux villes aux allures, aux ambiances très différentes, Bouaké et Abidjan.

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Bouaké La plus grande partie de ce travail s'est déroulée à Bouaké, ville située à quelque 350 km au nord d'Abidjan, au centre du pays, à la jonction de la forêt et de la savane, au cœur du pays baoulé. Pour introduire une plus grande représentativité et diversité nous avons en 2001 davantage accentué les observations sur Abidjan. Mais pour l'heure, revenons à Bouaké. Ce que peu de gens savent, c'est que Bouaké (500 000 habitants en 1993,800 000 en 1998) est la deuxième ville du pays. Ce n'est certes pas le premier contact avec cette ville qui vous aidera à accepter l'idée de son importance. C'est une ville fragmentaire, plutôt un gros agglomérat de brousse, hachuré de vergers de manguiers, de champs d'ignames, de rizières, de jardins maraîchers, le tout dominé par les hauts palmiers à huile, les papayers, les fromagers. Il faut fouiller la ville pour en découvrir le centre. On l'appelle « le commerce ». Il est quadrillé par quelques petites rues autour desquelles s'agglutinent des boutiques. Certaines appartiennent à des Libanais et des Français. On y trouve aussi, assis près de leurs tables ou circulant dans les rues à la recherche du client, des vendeurs de montres, des petits vendeurs de kleenex, de cigarettes et des marchandes de légumes. Plus large, « la route d'Abidjan» envoie ses cars et ses camions rafistolés vers la capitale. Ils ont toujours l'air d'avancer comme des crabes: de travers. Il y a là l' essentiel des institutions: la poste d'abord que jouxte une placette-parking d'où on ne peut faire autrement que remarquer le« Ran-Hôtel », grand immeuble dont la haute façade de verre semble narguer les constructions chiches du reste du centre-ville. Insolite bâtiment. La gare sommeille non loin de là, sur la route de Béoumi. En face de la gare, au bout d'une autre voie large, goudronnée, la mairie, dont les travaux sont arrêtés depuis des années à cause d'un « détournement de fonds », nous dit-on, aurait dû avoir fière allure. Pourtant à l'intérieur, certains services communaux sont en état de fonctionnement. 33