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De Gaulle, Roosevelt et l'Indochine de 1940 à 1945

De
323 pages
Comment l'Indochine française a-t-elle survécu en autarcie presque complète de 1940 à 1945 ? Roosevelt, anticolonialiste convaincu, aida Thaïlandais et Japonais jusqu'à Pearl Harbor, puis le Viêt-minh. Les bombardements américains sur l'Indochine et la famine qui suivit provoqua la mort de plus d'un million de personnes. Ce sont les erreurs de la "résistance" provoquée par les illusions gaulliennes qui ouvrirent la brèche dans laquelle s'engouffrèrent les japonais, le 9 mars 1945.
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11947-5 EAN : 9782296119475

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INTRODUCTION Les témoins directs des événements qui se sont déroulés en Indochine pendant la dernière guerre mondiale sont de moins et moins nombreux. Les écrits de ceux qui les ont vécus sont rares. Des documents, classés secrets, ne sont devenus accessibles qu’en 2007. Ils contrastent souvent avec des opinions exprimées et orchestrées par certains gaullistes ou par des historiens plus animés d’« a priori » anticolonialistes que d’objectivité scientifique. A leur décharge, les jugements d’hommes qui n’étaient pas sur place ont été biaisés par une assimilation erronée de la situation en Indochine à celle qu’ils avaient pu connaître en France, en Europe ou en Afrique du Nord. L’aveuglement a commencé par celui du général de Gaulle.1 En Indochine, le Gouvernement général a été confronté à la pesante et permanente pression japonaise. Laotiens et Cambodgiens ont subi des menées irrédentistes thaïlandaises qui ont abouti à une véritable guerre, fin 1941. Enfin, le Gouvernement général de l’Indochine a dû tenir compte du voisinage des nationalistes chinois dans la portion relativement congrue de territoire qui leur restait. A partir de l’automne 1941, l’Indochine fut complètement isolée de la France, située à 12 000 km d’elle. Elle arriva à vivre en autarcie sans que la population en souffrit notablement jusqu’à la terrible famine de l’hiver 1944 qui fit un million de morts au Tonkin. Cette Indochine ne reçut aucun soutien des Américains et guère des Britanniques. Bien au contraire, le président Roosevelt, animé d’un farouche esprit anticolonialiste, aida jusqu’en 1941 les Thaïlandais et les Japonais et, en 1945, le Vietminh. Pendant ces cinq années l’Indochine, bien que soumise au stationnement de troupes nippones et à leurs exigences exprimées aux moments les plus aigus en termes d’ultimatums, est restée indépendante comme son administration, son armée, sa justice et sa police. Des fonctionnaires intègres et compétents, des militaires quelle que soit leur arme, de très nombreux religieux, des médecins et bien d’autres, ont consacré ces dures années de 1940 à 1945 à « maintenir » la présence française. Le Gouvernement général a su préserver la population des atrocités que les Indes Néerlandaises, les Philippines, la Malaisie ou la Birmanie ont subies. Il faudra les erreurs de la « résistance » provoquée par les illusions gaulliennes pour que l’Indochine, après le coup de force
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P. Quatrepoint. L’aveuglement. De Gaulle face à l’Indochine. Ed Perrin, Paris, 2003.

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japonais du 9 mars 1945, soit le théâtre de crimes de guerre trop méconnus et d’assassinats. Dans les cinq mois qui séparèrent ce coup de force de la capitulation nippone, de très nombreux Français et Indochinois ont payé de leur vie des actes héroïques. Justice doit leur être rendue. Pour cette même raison, Edmond Giscard d’Estaing écrivit : « Je tiens à rendre l’hommage qui est dû à l’action de l’amiral Decoux qui sauvegarda la position de la France et dont les épreuves ne ternirent pas la noblesse2. » S’il n’y avait pas eu le dramatique sectarisme de certains gaullistes, les administrateurs et les militaires qui avaient tenu la barre de l’Indochine pendant cinq années ne seraient pas restés internés par les Japonais vaincus qui, en revanche, ont libéré les prisonniers de droit commun, pègre saïgonnaise ou pirates Binh Xuyên, laissant le chaos s’installer, le Vietminh s’emparer du vide et de nombreux crimes se commettre comme ceux de la cité Héraut. La guerre d’Indochine aurait, vraisemblablement, pu être évitée3. Ce livre commence en 1940 avec les premières pressions japonaises sur le Gouverneur général, le général Catroux. Il se déroule surtout sous le Gouvernement de l’amiral Decoux pour s’achever fin octobre 1945 quand le nouveau haut-commissaire, l’amiral Thierry d’Argenlieu, nommé par le général de Gaulle, arrive à Saïgon.

E. Giscard d’Estaing. L’Indochine in : La France d’Outre-Mer, Ed Plon, Paris, 1953, p. 75. 3 C. De Boisanger. On pouvait éviter la guerre d’Indochine, Ed Maisonneuve, Paris, 1977.

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PROLOGUE : LE DECOR ET L’HISTOIRE RECENTE Lorsque la seconde guerre mondiale éclate, l’Indochine est la plus belle des « colonies » françaises, riche et variée par sa géographie, son histoire, ses ethnies. Position française avancée, l’Indochine entretient des relations avec les contrées limitrophes, Chine au nord, Birmanie au nord-ouest, Thaïlande à l’ouest, et avec les archipels échelonnés de Formose à Sumatra, c’est-à-dire tout le système insulaire des Philippines, des Moluques et des îles de la Sonde. Elle occupe une situation assez centrale sur les principales routes maritimes qui vont de la Chine à l’Inde et l’Occident. La chaîne annamitique, dont l’altitude est de l’ordre de 500 mètres à 1 000 mètres, avec quelques sommets à plus de 2 000 mètres dont le pic Fan Si Pan qui culmine à 3 142 mètres, forme une longue épine dorsale. Ce sont les Hautes-Terres, boisées et faiblement peuplées qui contrastent fortement avec une frange de plaines côtières et deux deltas entièrement cultivés, à fortes densités humaines. En effet, le cours de deux grands fleuves s’y achève. Au sud, le Mékong, venu du Tibet, après 5 000 km s’écoule du nord au sud dans son parcours indochinois. Au nord de la péninsule, le Fleuve Rouge qui a prit naissance dans la province chinoise du Yunnan, reçoit au Tonkin la Rivière Noire. Coulant de nord-ouest à sud-est, il se jette après 1 200 km dans la mer de Chine en amont d’Hanoï. Entre l’embouchure de ces deux fleuves, la côte dont le développement atteint 2 500 km regarde, vers l’est, la Mer de Chine méridionale. Cependant, le voyageur réalise mal que la Cochinchine est aussi proche de l’équateur que du Tonkin. A mesure que l’on va vers le Nord, les hivers fraîchissent : il fait parfois seulement quelques degrés à Hanoï. Fin avril, début mai, la mousson apportée par les vents qui soufflent de la mer sature l’air d’humidité jusqu’à la saison sèche qui commence en octobre. Des typhons, généralement formés à l’est des Philippines surtout d’août à novembre, viennent balayer les côtes d’Annam, abattre des arbres, arracher des toitures, emporter des embarcations. Sur le plan ethnique, toutes les régions situées entre la chaîne annamitique et la Mer de Chine sont peuplées d’Annamites qui, venant de Chine, sont partis à la conquête du Vietnam actuel. Ils forment les neuf dixièmes de la population. Ce pays qui constituait l’ancien empire d’Annam est composé du Nord au Sud, du Tonkin, de l’Annam et de la Cochinchine. L’empereur d’Annam, jusqu’au XIXe siècle, se reconnaissait vassal de l’empereur de Chine. En fait, les trois pays 9

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d’Annam, étaient pratiquement dissociés. L’Empereur, dans sa capitale de Hué, ne régnait plus que sur l’Annam proprement dit. La Cochinchine au Sud, avec Saïgon pour capitale, était devenue une colonie française dans les années 1862-1863. Elle est dirigée par un Gouverneur dont le premier fut l’amiral Pierre de la Grandière qui fit preuve dans ses fonctions des plus brillantes qualités d’administrateur et déploya une action économique déterminante. En 1884, le régent de l’Annam et du Tonkin, Nguyên Van Tuong, signa un traité avec la France par lequel l’Empereur, en reconnaissant le régime de protectorat français, s’était affranchi de la suzeraineté chinoise. La France, de son côté, s’engageait à garantir l’intégrité de l’Annam dont l’Empereur continuerait, comme par le passé, à diriger l’administration de son pays. Deux ans plus tard, le Tonkin va faire l’objet d’un régime particulier à la suite d’affrontements répétés entre des bandes chinoises, les Pavillons noirs, et des troupes françaises sur la région frontalière. Les pouvoirs publics de l’Annam et du Tonkin sont alors séparés et les Français organisent directement l’administration, le commerce, l’industrie et l’agriculture du Tonkin. A l’ouest de la chaîne montagneuse, les populations sont marquées par l’influence de l’Inde, en particulier sur le plan religieux par le bouddhisme du Grand véhicule. Ainsi, le royaume du Cambodge, héritier du grand Empire khmer qui eut son apogée entre le neuvième et le treizième siècle, était dominé par le clergé bouddhiste qui drainait une large part de ses richesses. Lorsqu’en 1862, la Cochinchine était devenue une colonie, le Siam avait réaffirmé sa suzeraineté sur le Cambodge. Un militaire des troupes de marine, Auguste Pavie, après avoir été démobilisé, s’était occupé du télégraphe au Cambodge en devenant peu à peu explorateur autodidacte. Nommé vice-consul à Luang Prabang, il s’opposa aux visées expansionnistes du Siam sur le Cambodge et le Laos. Le roi du Cambodge, un Norodom, s’était alors placé sous la protection de la France. Il en fut de même pour le Laos dont la population est de race thaï. La France fixa en 1893 la frontière avec le Siam, au Mékong. En 1940, le Laos était encore divisé en trois petits royaumes dont celui de Luang Prabang au Nord et de Vientiane au centre où siégeait un Résident supérieur français. Des petites minorités, les unes montagnardes comme les Muongs dans le Nord Annam ou les Moïs d’origine indonésienne dans le Sud, les autres peuplant les vallées comme les Mans et les Méos, complètent la population ainsi que, dans les grandes villes, d’importantes communautés chinoises. Autant de langues que d’ethnies qui font comprendre qu’après 11

le coup de force japonais de mars 1945, des groupes de soldats français avec des auxiliaires annamites n’arriveront pas toujours se faire comprendre de villageois Moïs. Cette histoire explique que la Chine continuait à avoir des vues épisodiques au Nord sur le Tonkin et que le Siam avait des visées irrédentistes sur les provinces occidentales du Cambodge ou du Laos. La France avait créé, dès 1881, une Union indochinoise qui regroupait la Cochinchine et les quatre protectorats : Annam, Tonkin, Cambodge et Laos. L’Union est placée sous l’administration directe d’un Gouverneur général français rattaché au ministère des Colonies et non des Affaires étrangères ce qui motivera, cinquante ans plus tard, un sentiment d’amertume de l’empereur Bao Daï. Paul Doumer, un gouverneur autoritaire, mais exceptionnel, à la fin du XIXe siècle avait fait d’Hanoï la capitale de l’Union et organisé l’administration ainsi que des services scientifiques. Des réussites ont ensuite alterné avec des maladresses, suscitant des mouvements nationalistes durement réprimés, comme en 1908. En 1910, un académicien, E. Brieux, écrivait de façon logique et prophétique : « Si la force et la supériorité donnent à une nation le droit d’intervenir par la violence dans les destinées d’un autre peuple, ce droit ne peut s’exercer sans l’accomplissement du devoir qui en est la contrepartie. Ce devoir c’est de donner promptement au peuple asservi les moyens d’arriver le plut tôt possible à l’indépendance4. » Elle sera proclamée par Hô Chi Minh le 2 septembre 1945 à Hanoï.

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In P. Quatrepoint, p. 33.

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Chapitre I L’ARMISTICE : SE RALLIER A LA FRANCE LIBRE ? Armistice ou résistance ? - Raisons pour l’Indochine de rester liée au Gouvernement légal de la France. - Entretiens franco-britanniques de Saïgon. - Les problèmes posés par les ralliements individuels à la France libre. - De Gaulle rejoint en 1944 ce qui avait été la position de Decoux. En Indochine, en mai 1940, les nouvelles de l’invasion de la Belgique et de la Hollande par les blindés allemands sont douloureusement ressenties par tous les Français. Ce sentiment s’exacerbe lorsque la radio annonce la percée de la Wehrmacht sur la Meuse et son avance foudroyante en direction de Dunkerque qui est évacuée par les Anglo-Saxons. Le 14 juin, les armées du Reich entrent dans Paris. A la stupeur se mêle l’angoisse pour les familles restées en France. Les Français d’Indochine sont accablés, comme leurs compatriotes de la métropole, par la défaite et la débâcle qui s’en suit. Paul Reynaud devient président du Conseil. Le Gouvernement se réfugie à Bordeaux. Le président Lebrun appelle le maréchal Pétain. La France, vaincue, humiliée, est obligée de signer l’armistice le 22 juin à Rethondes. C’est l’effondrement. En Indochine le désespoir est d’autant plus profond que les colonies françaises, notamment d’Hanoï et de Saïgon, s’étaient bercées d’un certain optimisme sur l’issue de la guerre. Les territoires coloniaux, coupés de la métropole, pouvaient cependant déterminer leur propre conduite en fonction de leur situation géographique, de leur potentiel militaire et de leur sentiment vis-à-vis de l’armistice. En Indochine, après l’accablement initial, les Français espèrent que l’Empire colonial, malgré la défaite des armées métropolitaines, va pouvoir continuer à s’opposer à l’Allemagne hitlérienne sous la direction et la responsabilité d’un gouvernement extérieur, aux côtés de la Grande-Bretagne, du Canada, de l’Inde, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l’Afrique du Sud. Dans les rues de Saïgon, en pleine effervescence, personne ne se demande où est le salut et quel est son devoir. La rue Catinat s’orne de drapeaux français et britanniques enlacés. Des rassemblements d’anciens combattants, notamment à Saïgon, s’accompagnent de démonstrations de fidélité à l’Entente Cordiale devant le Consulat général de Grande-Bretagne. Ils affirment leur volonté de poursuivre la lutte. Celui qui devait devenir un des chefs de la résistance dans le Sud, M. Bocquet se rendant compte de 13

l’insuffisance du matériel français et de la nécessité d’acheter des armes à l’étranger, contacte des chefs d’entreprises pour rassembler des fonds, fait des démarches auprès du Consulat de Chine, prend des contacts avec un officier venu de Manille, tout en informant le Gouvernement général et l’Etat-major de son action. Pour tous ces hommes, il n’y a pas le moindre doute : il convient de poursuivre la lutte, même si la population autochtone, dans son ensemble, reste assez indifférente aux lointains événements occidentaux. Le général Catroux, Gouverneur général de l’Indochine qui avait succédé en août 1939 à M. Brévié, adresse le 25 juin 1940 un message ambigu à l’ambassadeur de France à Shanghai : « L’opinion française souhaiterait que je me prononce contre l’armistice et pour la GrandeBretagne. Je me refuse à cette attitude dans les mots, mais je la pratique dans mes actes. » Le 26 juin, dans une communication à l’amiral Decoux, commandant en chef des Forces navales d’Extrême-Orient, il manifeste son hostilité à l’armistice de façon plus nette et péremptoire : « Je me refuse à reconnaître l’armistice ou les armistices et je n’en exécuterai pas les clauses. » L’amiral Decoux prend, lui aussi, clairement position dans ce sens auprès de l’Amirauté française. Il envoie ce même jour un télégramme à l’amiral Darlan, chef d’état-major de la Marine, qu’il diffuse pour information aux autres commandants des Forces navales françaises, dans lequel il indique que « le sentiment unanime en Indochine est que l’Empire français doit poursuivre la lutte avec toutes les forces terrestres, navales, et aériennes retirées de France en liaison étroite avec la Grande-Bretagne et une aide intensifiée des Etats-Unis. Cette solution, de l’avis de tous les responsables, est la seule compatible avec l’honneur et l’intérêt de la France5 ». Il insiste pour que le sort de l’Empire ne soit pas lié à celui de la métropole. La réponse de celle-ci fut claire sous la signature de Darlan. L’amiral indique, en substance, que l’armée française est dispersée et n’offre plus de résistance ce qui livre la France à l’occupation allemande. Il estime que la résistance en Afrique du Nord serait sans portée pratique et entraînerait une hostilité, officiellement annoncée, de l’Espagne. Il y a peu de soutien à attendre de l’Angleterre et il ne faut compter sur aucun secours efficace des EtatsUnis. Darlan ajoutait que les négociations en cours comporteront vraisemblablement l’immobilisation de la flotte française dans les ports de l’hexagone, l’Allemagne s’engageant solennellement à ne jamais revendiquer nos navires de guerre. Decoux répond : « Les clauses
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J. Decoux, p. 33-34.

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concernant l’immobilisation de notre flotte me paraissent inexécutables, des incidents inévitables devant amener fatalement les ennemis à reprendre leur parole et à réclamer la livraison des bâtiments. […] La conservation de la flotte désarmée en vue d’une action ultérieure constitue une illusion dangereuse. […] La défaite de la France ne sera définitive que si l’Allemagne réussit à battre tous ses adversaires. Jusquelà, j’estime que le devoir de toutes les forces françaises disponibles est de prêter un appui maximum aux adversaires de l’Allemagne. Il n’y a pas, à mon avis, d’autre solution conforme aux intérêts de la France. » Cette vision des choses fut malheureusement prémonitoire du sabordage de la flotte de guerre française à Toulon en 1942, au moment de l’invasion de la zone libre par les Allemands. L’appel du général de Gaulle le 18 juin, de Londres, a soulevé en Indochine des échos favorables au principe d’un ralliement à la France libre. Mais le général de Gaulle est à peu près inconnu et chez les marins, le fait que le seul officier général qui l’ait rejoint soit l’amiral Muselier éveille quelque méfiance. Cet amiral jouissait en effet d’une réputation ambiguë qu’une mise à la retraite par anticipation n’avait pas améliorée. Ses relations avec de Gaulle devinrent, du reste, très vite orageuses. Et surtout, beaucoup espèrent la constitution d’un Gouvernement de la France d’outre-mer. En définitive, plusieurs raisons vont motiver l’acceptation des clauses de l’armistice par le Gouverneur général de l’Indochine. La première est la réaction des autres gouverneurs et chefs militaires. En effet, le général Catroux avait tenu à interroger ses homologues en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, les généraux Noguès et Mittelhauser, sur leur position vis-à-vis de l’armistice. De son côté, l’amiral Decoux entreprenait la même démarche auprès des amiraux français commandant à Alger, à Beyrouth et à Alexandrie. Aussi bien Catroux que Decoux présumaient que les possessions françaises qui entretenaient des frontières communes et d’accès facile avec les dépendances du Royaume-Uni poursuivraient la lutte aux côtés des Britanniques. En fait, les réponses qui parviennent en Indochine sont aussi concordantes que peu encourageantes : l’Afrique du Nord et les Etats du Levant, après avoir un instant hésité, entendent demeurer fidèles au Gouvernement légal de la France et se conformer aux clauses de l’armistice. Une seconde raison est qu’en cas de ralliement à la France libre, contrairement aux colonies africaines, l’Indochine ne pouvait s’articuler 15

sur aucun système de défense d’un pays voisin, ni espérer aucune aide militaire alliée comme l’avenir le prouvera. De plus, une fois passée la première réaction de ne pas accepter l’armistice, l’état d’esprit de la majeure partie de la population va évoluer assez vite dans un sens opposé. Certes, dans chaque conscience, un drame s’est livré pour savoir comment serait-il possible de concilier dans une Indochine isolée, la fidélité à la patrie et la résistance ? Si certains jeunes officiers continuent à vouloir poursuivre la lutte, beaucoup d’officiers âgés restent fidèles à la discipline traditionnelle. Pour eux, le seul nom du maréchal Pétain dont ils avaient été les soldats en Flandre, en Champagne, à Verdun leur paraissait une garantie suffisante du patriotisme. De façon plus prosaïque, la plupart des réservistes qui avaient été affectés en Indochine voyaient dans l’acceptation des clauses de l’armistice la possibilité de regagner leurs foyers métropolitains. De même, parmi les civils, une forte proportion de Français, en particulier de fonctionnaires, se rangeait à cette ligne de conduite et se refusait d’entrer dans toute dissidence. Mais, surtout, le Général Catroux a dû prendre en considération un élément spécifique qui était pour lui le plus déterminant : la menace japonaise. En effet, le Gouvernement de Tokyo ne reconnaissait que le Gouvernement de la France métropolitaine auprès duquel il avait un ambassadeur accrédité. Au Japon, Tokyo avait déclaré avec force à l’ambassadeur de France, M. Arsène Henry, qu’il respecterait le statu quo en Asie s’il n’y était pas porté atteinte par d’autres parties. En clair, toute désolidarisation politique de l’Indochine vis-à-vis de la métropole exposait celle-ci à une invasion nippone. Cette analyse de la situation allait amener le Gouverneur général à modifier sa position initiale. Ainsi, tenant compte des opinions des autres Gouverneurs, de l’évolution des esprits et par-dessus tout de la position de la diplomatie japonaise et des pressions nippones auxquelles il était confronté, le général Catroux finit par se prononcer clairement en faveur de l’alignement de l’Indochine sur la métropole. Il écrit le 29 juin au Résident supérieur français en Annam, M. Graffeuil : « Je ne proclamerai pas la dissidence de l’Indochine. Cela parce qu’un pareil acte serait, ainsi que j’en ai connaissance, considéré et exploité par les Japonais comme modification du statu quo dans le Pacifique 6 » et, début juillet, à l’ambassadeur de France à Tokyo : « Je précise pour votre information personnelle que l’Indochine n’est pas en dissidence et que, si j’avais tenté
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J. Decoux, p. 37.

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de faire sécession, j’en aurais été empêché par l’obligation de ne pas porter atteinte au statu quo de l’Asie que le Japon s’est déclaré décidé à faire respecter. » Une dernière raison de l’alignement de l’Indochine sur la métropole est que la réalité indochinoise ne se limitait pas aux quelques 40 000 Français établis en Indochine, mais devait tenir compte des 24 millions d’autochtones qui se sentaient majoritairement assez peu concernés par le lointain conflit occidental, mais restaient attachés à la France dans la mesure où celle-ci était susceptible de leur assurer la paix et la sécurité. Les Français n’en recevaient pas moins de nombreux témoignages de compassion, spontanés et désintéressés, de la part d’autochtones et notamment de l’élite intellectuelle pour la France malheureuse. Le général Catroux, en chef avisé, réalisait bien que le ralliement de l’Indochine à la France libre se fût résumé à une manifestation peut-être spectaculaire, mais vaine et donc inutile. L’ambiguïté de la position de l’Indochine, partagée entre des sentiments sincères en faveur des Britanniques, les alliés de la veille, et le respect des clauses de neutralité de l’armistice, va marquer les entretiens franco-britanniques qui ont lieu le 27 juin à bord du croiseur français le Lamotte-Picquet portant la marque de l’amiral Decoux. Ces entretiens sont motivés par le fait que, dès l’armistice, l’Amirauté britannique ne dissimula pas son intention de saisir, aussi bien en haute mer que dans les ports placés sous son contrôle, tous les bâtiments français qu’elle pourrait intercepter, comme elle l’avait fait pour les navires des autres pays européens qui avaient été occupés par l’armée du Reich : Norvège, Danemark, Pays-Bas. La marine britannique estimait en effet que ces bâtiments risquaient d’être utilisés par les Allemands, éventualité qui était plausible sur les mers occidentales, mais beaucoup plus hypothétique en Extrême-Orient. L’amiral Decoux avait ainsi appris, au lendemain de l’armistice, qu’un paquebot régulier de la ligne d’ExtrêmeOrient des Messageries maritimes venait d’être « réquisitionné » à Hong Kong par les Anglais. Il intervient aussitôt auprès de l’amiral Noble, commandant en chef de la China Station, qu’il connaissait bien et avec lequel il avait entretenu d’excellentes relations pour que le paquebot français soit relâché. Il obtint rapidement satisfaction. Decoux engage alors des démarches auprès de son homologue pour qu’un compromis intervienne au plus tôt entre eux, couvrant le théâtre maritime du Pacifique Ouest dont ils étaient l’un et l’autre responsables. L’objectif était d’éviter toute éventualité de capture entre des bâtiments de guerre 17

ou de commerce des deux nations et toute autre cause éventuelle de malentendu. Cette attitude paraissait d’autant plus logique que les Allemands étaient hors d’état d’engager des opérations actives en Mer de Chine. Un arrangement fut conclu dans les moindres délais entre les deux amiraux. Il était satisfaisant dans la mesure où il prévoyait que les bâtiments français pourraient circuler librement dans le secteur dévolu à la surveillance de la China Station à condition de ne pas quitter celui-ci. Réciproquement, les navires anglais ne seraient pas interceptés dans la zone contrôlée par les Forces navales françaises d’Extrême-Orient. Mais l’amiral Noble ne pouvait pas prendre d’engagement pour les autres secteurs qui ne dépendaient pas de lui. Or l’océan Indien était placé, sur le plan britannique, sous l’autorité du commandant en chef de l’East Indies Squadron, l’amiral Leatham, basé à Ceylan. De ce fait, les croiseurs anglais de cette zone interceptèrent plusieurs unités arborant le pavillon français. Ce fut notamment le cas d’un éclaireur auxiliaire, le Caraïbe. Des protestations énergiques de l’amiral Decoux auprès de son homologue, l’amiral Leatham, échouèrent. Jean Decoux s’est alors adressé au Premier lord de la mer, Sir Dudley Pound, qu’il avait connu à Genève en 1932 lors de la conférence générale sur le désarmement. Grâce à ces liens personnels, le Caraïbe fut relâché par les Anglais. Dès l’armistice, l’amiral Noble, tenant compte des pressions japonaises croissantes en Mer de Chine et de l’affectation de la plupart des navires de la Royal Navy sur les mers occidentales, informe Decoux qu’il avait décidé de transférer son poste de commandement de Hong Kong à Singapour et qu’il souhaitait le rencontrer en passant à Saïgon. Il était manifeste que l’amiral anglais tenait surtout à connaître la position du Gouvernement général de l’Indochine vis-à-vis de l’armistice. L’amiral Decoux transmet au général Catroux le souhait du Britannique. C’est ainsi que le 28 juin, Catroux venu exprès d’Hanoï et Decoux se retrouvent à bord du croiseur le Lamotte-Picquet, bateau amiral du Commandant en chef des Forces navales d’Extrême-Orient, pour préparer leur rencontre avec l’amiral Noble. Celui-ci arrive à bord du croiseur auxiliaire britannique Kanimbla qui se présente au petit jour à l’entrée de la rivière de Saïgon avant de s’amarrer devant l’arsenal à quelques encablures du bateau amiral français. La réunion s’engage à 16 heures à bord du Lamotte-Picquet. L’atmosphère est lourde. Le malaise est d’autant plus palpable que, la veille au soir, l’amiral Decoux venait d’apprendre que le Gouvernement français avait destitué le général Catroux pour les raisons que nous indiquerons ultérieurement, et qu’il avait été nommé à sa place par Décret du 25 juin signé par Albert 18

Lebrun, président de la République. L’amiral Noble expose à ses interlocuteurs que son pays est bien décidé à poursuivre jusqu’au bout la lutte contre l’Allemagne ce qui n’est pas une surprise pour les Français. Il espère que l’Indochine restera solidaire de l’Empire britannique. L’amiral anglais explique ensuite que son Gouvernement est prêt à apporter son soutien et son assistance aux territoires coloniaux français qui continueraient la lutte. Néanmoins, dans l’immédiat la Royal Navy n’est pas en mesure d’aider efficacement l’Indochine. Bien au contraire, Noble leur confirme qu’en raison des pertes sévères subies dans les mers occidentales, il a reçu l’ordre d’envoyer en Méditerranée la plupart des unités placées sous son commandement. A Singapour il ne pouvait plus disposer que de deux croiseurs, de quelques sous-marins dont la majeure partie était en réparation et d’un petit nombre de patrouilleurs. Cependant, afin de ne pas trop décourager ses interlocuteurs, il ne manque pas d’ajouter que la situation est susceptible de s’améliorer. Lorsque des unités britanniques pourront être envoyées à nouveau en Mer de Chine, des opérations combinées seront susceptibles d’être envisagées, comme elles l’avaient été en septembre 1939. En effet, au début de la guerre, sur les côtes de Java et de Sumatra des bâtiments de guerre français et anglais s’étaient relayés dans la poursuite d’éventuels cargos allemands transformés en croiseurs auxiliaires afin de les empêcher de sortir des ports des Indes néerlandaises où ils s’étaient réfugiés. Le général Catroux confirme à l’amiral Noble ce qu’il avait notifié à lord Halifax, chef du Foreign Office, par l’intermédiaire du consul britannique à Saïgon : il regardait comme toujours valables les accords de coopération et d’assistance franco-britanniques conclus en juin de l’année précédente à Singapour. Il ajoute cependant qu’étant militaire, habitué à la discipline et à l’obéissance, il ne consentirait pas pour autant à prendre l’attitude d’un officier rebelle envers le Gouvernement de son pays. Le général Catroux se retire alors et les deux amiraux, Noble et Decoux, arrêtent des accords purement navals. Ils conviennent de maintenir dans leurs deux états-majors les officiers de liaison qui s’y trouvaient. Du côté français, le capitaine de vaisseau Jouan assumera ce rôle. Ils confirment leur engagement qu’aucune des deux marines ne se livrera envers l’autre à un acte d’hostilité quelconque, notamment à l’égard des navires de commerce dans leurs zones respectives d’action. De fait, cet arrangement allait permettre pendant plusieurs mois aux bâtiments des deux nations de relâcher dans les ports de Saïgon et de Singapour. L’amiral Decoux explique ensuite à l’amiral Noble que, si lui-même et certains jeunes officiers de marine avaient 19

envisagé de poursuivre la lutte aux côtés de leurs camarades britanniques, en revanche la majorité des états-majors et la totalité des marins réservistes répugnaient manifestement à tourner le dos au gouvernement légal de la France. Decoux conclut que, pour cette raison, en accord avec le général Catroux et avec les autres commandants français en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, il avait décidé que les Forces navales d’Extrême-Orient appliqueraient les clauses de l’armistice. Le 30 juin, le Kanimbla va appareiller pour Singapour. L’amiral Noble rend une dernière visite à l’amiral Decoux à bord du LamottePicquet. Les deux hommes, forts de leur amitié et de leur estime réciproque, s’engagent à sauver par tous les moyens possibles les bons rapports qu’ils avaient entretenus jusqu’alors. Le Commandant de la China Station ne cache cependant pas à son homologue qu’il craint de recevoir des ordres de l’Amirauté qu’il lui faudrait exécuter. Il lui dit : « Je vous aime bien Decoux, c’est pourquoi je vous conseillerais de ne plus rester désormais sur le Lamotte-Picquet car nous pourrions être amenés à couler en pleine mer ce bâtiment s’il rentrait en Europe. Dans un tel cas, je préférerais ne pas vous savoir à bord7. » Sir Percy Noble ayant regagné son bord, le croiseur auxiliaire Kanimbla descend lentement la rivière de Saïgon. Il passe par le travers du Lamotte-Picauet. Les équipages des deux bâtiments sont alignés dans un ordre impeccable sur les gaillards et les plages. Tout en haut de la passerelle de navigation du croiseur anglais, se détache la silhouette du commandant en chef britannique, entouré de son état-major. L’amiral Decoux est lui-même à la coupée arrière de son croiseur d’où il échange un ultime salut avec celui qui avait été jusque-là un ami réel. Peu de temps après, la marque blanche barrée de la Croix rouge de Saint-Georges, pavillon distinctif des bâtiments anglais chefs de groupe, disparaît derrière un coude de la rivière. Les deux hommes ne seront pas amenés à se revoir. Le LamottePicquet ne sera pas attaqué par les forces navales britanniques de la China station, mais, comme nous le verrons, coulé par un bombardement américain en 1945, alors qu’il était amarré en rivière. L’amiral Noble rentrera en Angleterre au début de l’année 1941 pour devenir Commandant des arrérages occidentaux. La réponse de lord Halifax à la prise de position du Gouverneur général de l’Indochine lui parvient ce même dernier jour de juin. Le chef du Foreign Office y exprime que le Gouvernement de Sa Majesté britannique apprécie vivement la fidélité du Gouverneur général à
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J. Decoux, p. 47.

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l’alliance franco-britannique ; le Gouverneur général peut compter sur l’appui total, politique et diplomatique du Gouvernement de Sa Majesté pour maintenir l’intégrité du territoire indochinois, mais elle tiendra compte du fait que le sort de l’Indochine, de même que celui de l’Empire britannique, est lié à la défaite de l’Allemagne en Europe. Pour cette raison, toutes les ressources militaires anglo-saxonnes doivent être nécessairement consacrées à la poursuite de ce but. Lord Halifax ajoute que le Gouverneur général de l’Indochine partagerait vraisemblablement le point de vue du Gouvernement de Sa Majesté à savoir que, pour cette raison, il est manifestement de l’intérêt, à la fois de l’Indochine et de l’Empire britannique, d’éviter d’être entraîné dans des hostilités en Extrême-Orient. Il précise que, dans cet ordre d’idées, il a quelques raisons de croire que les intentions du Japon à l’heure actuelle peuvent se borner, en ce qui concerne l’Indochine, aux seules mesures qu’il estimerait nécessaires pour mettre fin à la guerre de Chine. En clair, ce message signifiait qu’en dehors d’une aide éventuelle sous forme de bons offices, l’Indochine ne pouvait attendre aucune aide militaire de la Grande-Bretagne et que le chef du Foreign Office conseillait au Gouverneur général d’éviter toute rupture avec le Japon. Le 3 juillet 1940, le drame de Mers El-Kébir où les Anglais ont tué plus de 1 300 marins français, leurs anciens frères d’armes, dont 1 000 sur le cuirassé de 22 000 tonnes Bretagne, entraîne en Indochine, et surtout dans la marine, un revirement instantané et complet à tous les échelons de la hiérarchie vis-à-vis des Anglais. Même les plus anglophiles ne purent admettre cette attitude des ex-alliés des Français. Le problème du ralliement à la France libre a cependant continué à se poser dans les semaines et les mois suivants. La vision des choses de l’amiral Decoux lorsqu’il va succéder au général Catroux était claire, tranchée. Elle lui a été vivement reprochée. L’amiral considérait que les actions des « partants » constituaient autant de risques d’affaiblissement de la présence française en Indochine et, de la part des militaires, de véritables désertions. Cette conception explique, en partie, la dureté de la répression qu’une fois nommé Gouverneur général, il exerça contre les quelques hommes qui cherchèrent à quitter l’Indochine. De plus, les motivations de certains n’étaient pas toutes très nobles. Par exemple, un ingénieur en chef, M. Bourgoin, polytechnicien brillant et fort agité, avait d’abord été un vichyste intégriste : n’avait-il pas voulu obtenir de Vichy une aggravation des textes concernant les francs-maçons et les juifs ? Peu de temps après, il s’était vu préférer au poste d’ingénieur général des 21

Travaux publics de l’Indochine M. Olivier Bigorgne, ingénieur général en chef des Ponts et Chaussées. Il en avait conçu une forte amertume qui l’avait converti au gaullisme. L’amiral Decoux l’avait alors fait mobiliser dans son grade de capitaine et lui avait confié des travaux de fortifications sur la frontière de Chine. Fin 1942, notre polytechnicien manifeste au directeur des Dragages et des Travaux publics son désir d’inspecter des travaux à Moncay, séparé par un cours d’eau de la Chine. Une barque l’y attendait ce qui lui a permis de passer facilement dans le Kouang-Toung. L’amiral Decoux sera furieux et fera injustement peser sa colère sur l’innocent directeur de la société de dragage qui l’avait accompagné. M. Bourgoin parvint ensuite en Inde où il tenait à « All India Radio » une chronique virulente dirigée contre le Gouvernement général de l’Indochine. Cette chronique, polémique et souvent fort éloignée de la réalité, fut mal admise par de très nombreux Français d’Indochine, et eut des conséquences graves en contribuant à fausser les idées sur la situation réelle dans la péninsule, notamment de certains gaullistes et diplomates américains. Dans le Sud, le consul général d’Angleterre à Saïgon a, semble-t-il, plutôt dissuadé les militaires français qui venaient le trouver pour rallier les forces britanniques. Seuls quelques hommes tentèrent quand même de rejoindre les Anglais avec des projets qui manquaient totalement de réalisme, de méthode et de moyens, écrira un témoin qui en eut connaissance sur le moment8. Ainsi, le quartier-maître Chapuzot, adjoint au service des sports du croiseur Lamotte-Picquet, réussit à gagner le Siam mais ce fut pour s’y faire emprisonner. Il finit cependant par être libéré grâce à l’intervention du consul britannique à Bangkok et par rejoindre ultérieurement les Forces françaises libres. Le lieutenant de vaisseau Jubelin avait mieux préparé son ralliement à la France libre. Faisant partie de l’aéroclub de Saïgon, il avait repéré au Cambodge un petit terrain, offrant la possibilité d’un atterrissage forcé, sur lequel il s’était arrangé pour stocker du carburant. Il s’envola un matin comme pour une de ses courtes sorties habituelles, rejoignit le terrain cambodgien, y fit le plein de kérosène et de là réussit à atteindre Khota Baru en Malaisie, évitant la Thaïlande. Il allait malheureusement priver le Lamotte-Picquet de ses compétences de chef de l’artillerie lors de la bataille de Koh Chang. Ce sont bien ces défections d’hommes qui pouvaient être utiles à l’Indochine que l’amiral Decoux n’admettait pas.

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P. Romé, p. 53.

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Cependant, Jubelin sera heureusement remplacé par le lieutenant de vaisseau Thuillier. Dans le Nord, au Tonkin, une propagande d’émissaires du Comité français de Londres auprès d’officiers et de sous-officiers en service dans les postes de la frontière sino-tonkinoise les incitait à rejoindre la France libre, en traversant la frontière, comme l’a fait M. Bourgoin, ce qui était relativement aisé. Pour ce faire, il leur suffisait de demander une permission touristique pour visiter la Haute-Région ou un congé de convalescence dans la station d’altitude de Chapa près de Lao Kay. Quelques partants échouèrent dans leur tentative. Ce fut le cas des lieutenants Robert ou Richard ou du sergent de réserve d’aviation, Labussière. Ils sont arrêtés à la frontière comme le sont, venant de Chine vers l’Indochine, le lieutenant de réserve Pierre Boulle, auteur du célèbre « Pont de la rivière Kwaï » et plus tard un médecin, le docteur Béchamp, dont la maladie cardiaque, aggravée par sa détention, entraînera son décès à l’hôpital Grall de Saïgon9. Le Gouverneur général considère que les premiers ont fait acte de trahison auquel il veut absolument mettre un terme. Il les fait inculper pour désertion en temps de guerre. Il juge encore plus sévèrement les seconds qu’il considère comme des propagandistes irresponsables et engage contre eux des poursuites pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Ces poursuites en justice sont cependant restées en nombre limité. En 1985, Claude Hesse d’Alzon, dans une publication historique de l’armée de terre, estime que le passage en Chine a concerné une douzaine d’officiers sur les 1 200 qui étaient en Indochine, et à peu près le même nombre de sous-officiers sur 3 20010. Au total, les condamnations par le Gouvernement d’Indochine pour désertion ou haute trahison ont été, de 1940 à 1944, de moins de trente dont une dizaine par contumace. Il convient aussi de signaler, qu’à l’inverse, le 2 novembre, un ultime détachement de renfort de 83 légionnaires est arrivé d’Alger avec le sous-lieutenant Chenel sur le Cap Padaran. Neuf jours plus tard, le paquebot Pierre Loti ramena de Nouméa à Saïgon, 14 officiers, 46 sous-officiers et gendarmes, 15 hommes de troupes et 8 fonctionnaires civils qui avaient préféré rallier l’Indochine, plutôt que de servir la France libre11.

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P. Grandjean, p. 129. P. Grandjean, p. 126. 11 Service historique de l’armée de terre, 10H81.

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Sur ce problème, le général de Gaulle eut une position qui a évolué d’un extrême à l’autre. En décembre 1941 il donnait pour consigne à ses quelques représentants en Chine « de tirer par passage en territoire chinois, quelques éléments militaires d’Indochine ». Un peu plus de deux ans après, les consignes s’inversent du tout au tout puisqu’à partir de 1944, la Mission militaire française en Chine dissuadait les candidats à l’évasion en indiquant que leur devoir était de rester au Tonkin pour garder l’Indochine à la France, rejoignant ainsi ce qui avait été, depuis le début, la position de l’amiral Decoux. L’amiral avait fait du risque d’hémorragie de cadres de l’armée vers la Chine et la mise en péril du statu quo qui pouvait en résulter, une affaire personnelle. Dans son ouvrage « Le Gaullisme et l’Indochine », Frédéric Turpin écrit à propos de Decoux : « Toutes les forces centrifuges à son autorité devaient être éliminées car susceptibles d’être exploitées par les Nippons contre la domination française. » De son côté, Philippe Grandjean estime que « beaucoup de ceux qui connaissaient les choses de près pensaient qu’une responsabilité majeure […] incombait à l’intendant de police, dont la personnalité tranchait avec l’entourage de l’amiral. » Mais l’ensemble de la communauté française était conscient que dans la situation tendue, précaire de l’Indochine face au Japon, le rôle acrobatique de l’amiral Decoux, justifiait cette politique. En définitive, l’opinion générale des Français d’Indochine vis-à-vis de l’armistice, du Gouvernement de Vichy et des Britanniques a suivi l’évolution schématique suivante. Jusqu’à l’armistice, le sentiment unanime en Indochine était que les intérêts français et britanniques devaient être étroitement liés comme l’avait prouvé la conférence de Singapour en juin 1939. Après la capitulation et l’armistice, ce sentiment a maintenu l’espoir. Cependant, très rapidement, après des déclarations retentissantes, après avoir appris que les chefs responsables de l’Afrique du Nord, de l’Afrique Occidentale Française, du Moyen-Orient se ralliaient au Gouvernement de la France et au maréchal Pétain, les premières ardeurs se sont refroidies. Les esprits ont évolué de façon qui aurait pu être plus glorieuse, mais qui était réaliste à 12 000 km de la métropole, compte tenu de la perception de la pression japonaise qui commençait à s’amorcer. Les événements de Mers El-Kébir, puis de Dakar en septembre suscitèrent émotion, incompréhension et colère. Néanmoins, tous les Français d’Indochine, sans aucune ambiguïté, sans aucune exception, ont continué à souhaiter la défaite finale de l’Allemagne dont le corollaire était une victoire anglaise. 24

Cependant, la défaite française, la débâcle et l’armistice n’ont entraîné en Indochine, en dehors d’un profond sentiment de tristesse et de rage, que des modifications peu sensibles dans l’existence quotidienne. Le loyalisme à l’égard de Vichy était devenu pour l’opinion assez théorique. Il s’est maintenu et surtout, s’est justifié dans la mesure où il était un moyen pour s’opposer aux entreprises du Japon qui pèseront très lourdement sur la politique indochinoise dans les cinq années qui vont suivre.

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Chapitre II PREMIERES TENSIONS AVEC LE JAPON. DECOUX SUCCEDE A CATROUX Le conflit sino-japonais. - Tensions entre les Japonais et les Occidentaux. - La frontière sino-tonkinoise. - Ultimatum japonais au Gouverneur général. - Catroux désavoué s’explique. - Decoux succède à Catroux. Le potentiel militaire français. - L’amiral Decoux. L’administration générale. - Un « style » avec les Japonais. - Decoux, un marin, le sens du devoir, le patriotisme. Le Japon, dans sa politique de la Grande Asie orientale, Dai tôa senso, n’avait cessé d’étendre impunément ou presque ses conquêtes territoriales en Chine. En 1931, le capitaine Nakamura, des services secrets japonais, était arrêté dans le sud de la Mandchourie, condamné et fusillé pour espionnage. A la même époque, dans la même région, à la gare de Moukden, un attentat à la bombe endommage la voie ferrée appartenant aux Japonais. Il s’agit d’une provocation qui permet aux Nippons de s’emparer de la ville, avec une surprenante rapidité. Puis, un corps d’armée japonais envahit toute la région. L’Empire du Soleil Levant crée un nouvel Etat, le Mandchoukouo. Dès lors, l’emprise du Japon sur la Chine s’étend progressivement. En 1937, à Pékin, des nationalistes chinois tirent sur des militaires nippons ce qui donne l’occasion aux Japonais, sous prétexte de protéger leurs ressortissants, d’occuper la métropole chinoise et Shanghai à l’exclusion des concessions étrangères occidentales, puis Canton. Ce véritable blocus de la Chine intérieure oblige le Gouvernement et les troupes nationalistes de Tchang Kaï-Chek de se replier sur Tchoung King où elles sont menacées au Sud par trois divisions japonaises débarquées en novembre 1939 dans la province du Kouang-Si et formant l’armée de Canton. Les nationalistes chinois se fournissent alors en armes qui transitent, soit par l’Union soviétique, c’est la route rouge du Sin-Kiang, soit par la route de Birmanie longue de 2 500 km et difficile, soit enfin par le Tonkin en utilisant le chemin de fer qui relie Hanoï à Yunnan Fou (aujourd’hui Kunming) dans le Yunnan. Cette voie, construite par les Français au prix d’énormes travaux d’art, est la plus rapide et la plus sûre des trois. Concédée par l’accord franco-chinois de 1898, elle avait été mise en exploitation sur tout son parcours en avril 1910. Une première journée de voyage menait de Hanoï à Lao Kay sur la frontière. Dès le 27

départ, la ligne s’engage sur le pont Doumer qui, avec ses 1 680 mètres, fut le deuxième plus long pont du monde. Construite en deux ans, elle a coûté 6 millions de francs au début du XXe siècle. Puis, ce sont les 500 km en territoire chinois avec une seconde journée à A-Mi-Tchéou et la troisième à Yunnan Fou, située à près de 2 000 mètres d’altitude. Aux yeux des Japonais, les transits par cette voie étaient une véritable contrebande de guerre qu’ils ne pouvaient admettre. En 1938, le Japon avait demandé l’arrêt de tout passage de matériel de guerre par le Tonkin, mais les Gouvernements de la troisième République firent la sourde oreille et ne renforcèrent pas pour autant le potentiel militaire indochinois, ne fut-ce en matériel. Ce trafic, dont certains politiciens et hommes d’affaires français tiraient profit, explique que le transport sur la voie ferrée du Yunnan soit passé de 3 000 tonnes par mois en 1937 à 20 000 tonnes en 1940. Dès 1939, le Japon avait commencé à faire peser des menaces sur les puissances européennes qui avaient des possessions territoriales en Asie dans son programme d’expansion pan-asiatique : la GrandeBretagne avec Hong Kong, la Malaisie, Singapour, la Birmanie, le Nord Bornéo ; la France avec l’Indochine ; les Pays-Bas avec les Indes Néerlandaises, l’actuelle Indonésie ; tous avec les concessions internationales en Chine. En ce qui concernait l’Indochine, M. Nagato, ancien consul général du Japon à Hanoï, écrivait : « Les Annamites qui avaient préservé leur indépendance pendant des milliers d’années et étaient les souverains de la péninsule indochinoise […] et les autres peuples de l’Indochine ont été victimes de l’agression française il y a 80 ans12 » ce qui constitue deux assertions fausses : l’Empereur d’Annam était historiquement vassal de l’Empereur de Chine et il avait justement demandé le protectorat de la France, de même que le Cambodge et le Laos pour s’affranchir des visées irrédentistes de leurs voisins chinois et siamois. En février 1939, les Japonais s’emparent de l’île de Haï-Nan en face de la péninsule de Lei-Tchéou où la France avait un territoire centré sur Fort-Bayard, puis de l’archipel des Spratly sur la route de Singapour à Hong Kong, annexé par la France en 1933. La stratégie japonaise, dès cette époque, était ouvertement exposée dans la presse. Dans l’Osaka Asahi, on pouvait lire : « En tenant Haï-Nan, nous possédons le droit de vie et de mort sur Hong Kong. Nous plaçons l’Indochine dans notre
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In T. Shiraishi, p. 46.

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rayon d’action. La France et l’Angleterre sont désormais incapables d’avoir une attitude ferme contre nous. L’Angleterre et la France sentiront de plus en plus quelle gêne constitue pour leurs Empires, l’occupation de Haï-Nan par les Japonais. Un autre pays le sentira aussi : les Pays-Bas qui s’emparèrent des Indes Néerlandaises sans en payer l’acquisition par le moindre sacrifice. » Un document du ministère des Affaires étrangères japonais de 1940 indiquait : « Notre objectif final est de donner à l’Annam l’indépendance, en envisageant ultérieurement de lui rattacher le Cambodge et le Laos et de les inclure dans notre projet de communauté du sud-est asiatique13. » « L’idée générale est d’orienter les mouvements nationalistes vietnamiens vers l’objectif japonais 14 . » Néanmoins, ce point de vue était loin d’être partagé par tous les Japonais. Les Anglais avaient déjà dû se retirer de positions comme Han-K’eou sur le Yang-Tseu-Kiang en amont de Nankin. Leur présence dans d’autres lieux suscitait des tensions permanentes avec les militaires japonais. En août 1939, à la veille de la déclaration de guerre avec l’Allemagne, les Britanniques, craignant de plus en plus une brusque attaque japonaise évacuent Weï-Haï-Weï, en Chine du Nord sur le golfe de Pe-Tchi-Li près de Pékin. Femmes et enfants embarquent sur un pétrolier. Des incidents nippo-britanniques sont particulièrement marqués dans la région de TienTsin, à Shanghai, Canton et Amoy. Les interventions de l’ambassadeur de Grande-Bretagne, Sir Robert Craigie, qui avait joué en 1939 un rôle actif et néfaste dans le pacte naval anglo-allemand, ne donnent aucun résultat. Des vaisseaux de guerre japonais exercent un blocus étroit du littoral chinois, arraisonnent des bâtiments de commerce de toutes nationalités le long de la côte. C’est le cas de l’Aramis, le plus beau paquebot français de la ligne d’Extrême-Orient. L’amiral Decoux, commandant des Forces navales d’Extrême-Orient adresse des protestations énergiques à Tokyo par l’intermédiaire de notre ambassadeur, M. Arsène Henry. L’Aramis est heureusement libéré sur le champ. Pendant toute cette période, les Etats-Unis continuent à ravitailler abondamment le Japon en matières premières, en coton et en acier. Après la défaite de la France, le Japon tenait pour certaine celle du Royaume-Uni. Ses sympathies allaient à l’Allemagne hitlérienne et à l’Italie mussolinienne, pays avec lesquels il signe le 27 septembre 1940, le pacte tripartite.

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T. Shiraishi, p. 46. Tokyo Asahi Shimoun du 3 juillet 1940, in T. Shiraishi, p. 46.

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Dès l’armistice, le Japon, avec un sens aigu de l’opportunité et sans prendre contact avec le Gouvernement français rapatrié à Bordeaux en plein désarroi, demande par l’intermédiaire de l’ambassadeur de France à Tokyo, au général Catroux, Gouverneur général de l’Indochine, de fermer la frontière entre le Tonkin et la Chine et d’y exercer lui-même un contrôle. L’objectif des Japonais est de compléter leur embargo vers la Chine sur les transports d’essence, de camions et de matériaux à destinées militaires qui transitent soit par route vers l’ouest du KouangSi, soit par la voie ferrée du Yunnan. Les demandes japonaises de contrôle de la frontière, d’abord exprimées de façon courtoise, prirent très rapidement un ton menaçant, appuyées par des manifestations hostiles d’éléments nippons à la frontière du Tonkin entre Moncay et Lang Son. Au moment de la défaite de la France, le général Catroux se voit obligé le 20 juin, de se plier aux exigences japonaises. Cela lui semble constituer « la seule possibilité de sauver l’Indochine ». Avec clairvoyance, il estime que le Japon étant la seule puissance organisée en Extrême-Orient. S’il respecte la souveraineté française, l’Indochine pourra traverser sans dommage majeur le conflit mondial. Au même moment, la Grande-Bretagne, également mise en demeure, accepte de fermer la route de Birmanie pour trois mois. Catroux rend alors compte de cette affaire au Gouvernement français qui, par ailleurs, avait été informé par notre ambassadeur au Japon. En France, le ministre des Colonies, M. Rivière, n’admet pas l’initiative du général Catroux, son subordonné, le blâme sévèrement en prouvant ainsi une étonnante méconnaissance de la réalité. Avec beaucoup d’irréalisme, il préconise l’installation d’un contrôle en territoire chinois, non occupé par les Japonais, alors que le but de ce contrôle eut été d’interrompre l’aide en matériel militaire que les Chinois recevaient de l’étranger. Catroux adresse à son ministre un télégramme qui résume parfaitement la situation : « Je pense que vous apprécierez plus justement la réalité de la menace que le Japon fait peser sur l’Indochine en considérant le fait qu’une partie de sa flotte est dirigée vers le littoral du Tonkin. Cet événement vous permettra de mieux saisir la déchéance dont la capitulation récente a frappé la France en Asie et de comprendre que l’heure n’est plus pour nous de parler ferme aux Japonais. Quand on est battu, qu’on a peu d’avions et de D.C.A., pas de sous-marins, on s’efforce de garder son bien sans avoir à se battre et on négocie. C’est ce que j’ai fait. » C’est aussi ce que fera son successeur, l’amiral Decoux. Catroux poursuit : « Vous me dites que j’aurais dû vous consulter. […] Je 31

réponds que je suis à 4 000 lieues de vous, que vous ne pouvez rien pour moi, et que j’étais tenu par un délai. J’ai pris mes responsabilités. Je le ferai encore. […] Ceci dit, je répète que, par la force des choses, je suis placé en dehors de votre orbite efficace et que je dois pouvoir agir librement. Mon but est de conserver l’Indochine sans les armes si je le puis, avec les armes dans le cas contraire. » Le ministre des Colonies fait état de cette réponse au Conseil des ministres. Au lieu d’apprécier l’expression claire et réaliste du Gouverneur général, le Conseil décide son remplacement immédiat. L’amiral Darlan suggère de désigner le vice-amiral d’escadre Jean Decoux, commandant des Forces navales d’Extrême-Orient qui est sur place et dont il garantit l’esprit de discipline. Les deux hommes s’étaient un peu connus en 1936. Darlan venait alors de succéder à l’amiral Durand-Viel comme chef d’état-major général de la Marine et Decoux était considéré par ce dernier comme l’un de ses « plus brillants collaborateurs ». A cette époque, Darlan, devant aller à Londres pour exposer aux Anglais la position française sur la guerre civile espagnole, avait demandé à Decoux de l’accompagner. En effet, celui-ci connaissait bien les milieux de l’Amirauté britannique pour avoir représenté l’état-major de la Marine à la conférence navale qui s’était tenue à Londres cette année 1936. Toujours est-il que le 27 juin 1940, l’amiral Decoux reçoit, à sa surprise, le message suivant : « Vous allez être nommé Gouverneur général provisoire. Vous conserverez votre commandement. Je compte sur votre habileté et votre loyauté indispensables au bien final du pays. » De fait, il reçoit la confirmation en date du 30 juin. Il répond aussitôt au ministre des Colonies qu’en « complet accord avec le général Catroux et en s’appuyant sur de nombreux avis autorisés, il estime dangereux à tous points de vue le remplacement immédiat du Gouverneur général dans les circonstances actuelles15 ». Il termine son message en indiquant de façon prophétique qu’il attire l’attention « sur la situation très spéciale et délicate de l’Indochine qui risque de se trouver asphyxiée sans coopération anglosaxonne et sera ainsi livrée à des convoitises qui ne cherchent plus à se dissimuler ». Ces faits montrent la mauvaise foi et le sectarisme d’un gaulliste qui écrivit dans le journal Le Monde en 1949, à propos de Decoux, qu’il ne fallait pas oublier « ses intrigues pour prendre la place du général Catroux ». En revanche, le général Catroux, certainement mortifié, a cherché à se faire soutenir auprès du Gouvernement du maréchal Pétain par l’opinion et les corps élus d’Indochine dont il était
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J. Decoux, p. 56.

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