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De l'Irak à la Libye, l'instabilité se propage

-

Français
651 pages

Description

En peu de temps, au regard de leur histoire, les peuples du Moyen-Orient ont connu la colonisation, puis leur libération suivie d'un nationalisme arabe, pour tomber sous la coupe de régimes autocratiques, dont certains d'entre eux se sont débarrassés lors des « Printemps arabes ». Mais ces greffes de la démocratie eurent du mal à prendre. Le délitement politico-économique de ces États/Nations naissants est dû pour une part à une résilience des systèmes claniques dynastiques et des milices armées de groupes minoritaires ; d'autre part à la prolifération d'extrémismes islamiques. Le sort des Palestiniens demeure en suspens depuis cinq décennies. La pandémie du Coronavirus qui s'est abattue sur la région a déstabilisé son système sanitaire déjà défaillant, mais également son économie et ses finances, sans pour autant réduire les conflits guerriers.

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Date de parution 20 mai 2020
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EAN13 9782140149948
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

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De l’Irak à la Libye, Gérard Fellous
l’instabilité se propage
- –LE MOYEN ORIENT EN RESTRUCTURATION V De l’Irak à la Libye,
e sous-continent moyen-oriental, à majorité musulmane, entre dans la Lmondialisation à partir d’un substrat social traditionnel. En un court laps
de temps, au regard de leur histoire, les peuples ont connu la colonisation, l’instabilité se propage
puis leur libération suivie d’un nationalisme arabe, pour tomber sous la coupe
de régimes autocratiques, dont certains d’entre eux se sont débarrassés
pour accueillir des « Printemps arabes ».
Mais ces greffes de la démocratie et de l’État-Nation eurent du mal
à prendre, particulièrement en Irak, Libye ou Yémen. Au fi l des années,
- –ces pays ont implosé. Des maillons faibles tels que le Liban, la Jordanie, la LE MOYEN ORIENT EN RESTRUCTURATION V
Tunisie ou l’Algérie sont menacés.
Le délitement politico-économique de ces États/Nations naissants est
dû à :
– Une résilience des systèmes claniques dynastiques, des organisations
tribales et des milices armées de groupes minoritaires ;
– Des proliférations cancéreuses d’extrémismes islamiques.
Le sort des Palestiniens demeure en suspens depuis cinq décennies.
La pandémie du Coronavirus qui s’est abattue sur la région a déstabilisé
son système sanitaire déjà défaillant, mais également son économie et ses
fi nances, sans pour autant réduire les confl its guerriers.
Dès lors, les lendemains des pays du Moyen-Orient sont incertains.
Gérard Fellous a suivi dans sa carrière journalistique les évolutions géopolitiques
des pays du Moyen et du Proche-Orient, à la tête d’une agence de presse
internationale. Expert auprès des Nations unies, de l’Union européenne, du Conseil
de l’Europe pour les Droits de l’homme et de l’Organisation internationale de la
francophonie, il a été consulté par nombre de pays arabo-musulmans. Secrétaire
général de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH)
auprès de neuf Premiers ministres français, entre 1986 et 2007, il a traité, en
symbiose avec la société civile, des questions de société posées à la République.
Site : www.gerardfellous.com
ISBN : 978-2-343-19857-6
49

LE MOYEN ORIENT
De l’Irak à la Libye,
Gérard Fellous

EN RESTRUCTURATION V
l’instabilité se propage











































© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-19857-6
EAN : 9782343198576










De l’Irak à la Libye,
l’instabilité se propage

LE MOYEN-ORIENT
EN RESTRUCTURATION – V



Gérard Fellous






De l’Irak à la Libye,
l’instabilité se propage

LE MOYEN-ORIENT
EN RESTRUCTURATION – V


























DU MÊME AUTEUR

* Les Droits de l’homme en questions, La Documentation Française/Bordas, 1989.
* La lutte contre le racisme et la xénophobie, La Documentation Française, 2002.
* Les Institutions nationales des Droits de l’homme. Acteurs de troisième type,
La Documentation Française, 2006.
* Les Droits de l’homme, une universalité menacée, La Documentation Française,
2010.
* DAECH- Etat islamique, L’Harmattan, 2015
* A la recherche d’un Islam de France, L’Harmattan, 2015.
* La Laïcité pour tous, L’Harmattan, 2016.





En couverture

Face à la multiplication de conflits sans fins qui déstabilisent le Moyen-Orient
dans sa troisième phase de restructuration, la première référence dans la
mythologie grecque serait celle du mythe du
Tonneau des Danaïdes, illustré en 1903 par l’œuvre de John William
Waterhouse.
Les cinquante filles du roi Danaos fuyant ses neveux qui l’ont destitué,
vengeront leur père, en les épousant et en les tuant le soir même de leurs
noces.
Elles seront condamnées aux enfers du Tartare à remplir, sans fin possible, un
tonneau troué.
Ce châtiment qui symbolise une situation absurde qui se prolonge
indéfiniment, a inspiré les œuvres de Théophraste, Platon, Socrate ou
Calliclès, de même que des artistes des XVIIIe et XXe siècle.

À Gaëlle
SOMMAIRE
INTRODUCTION
Le capharnaüm moyen-oriental ..................................................................... 11
CHAPITRE 1
Le Moyen-Orient à l’épreuve de la Démocratie............................................ 15
CHAPITRE 2
Les champs de confrontations entre l’Iran et l’Arabie saoudite .................... 19
CHAPITRE 3
Des territoires déséquilibrés ........................................................................ 137
CHAPITRE 4
Les acteurs d’une recomposition sunnite .................................................... 275
CHAPITRE 5
Maghreb, les avancées inexorables des islamistes ...................................... 343
CHAPITRE 6
ISRAEL : Trois fronts ouverts par l’Iran à Gaza, en Syrie, et au Liban,
avec le Hamas et le Hezbollah .................................................................... 473
CHAPITRE 7
Le sort des minorités du Moyen-Orient ...................................................... 535
CHAPITRE 8
La crise sanitaire et économique du Covid-19 handicape
la restructuration régionale .......................................................................... 581
CONCLUSION GÉNÉRALE
Un avenir incertain pour la Troisième restructuration du Moyen-Orient ... 637
REMERCIEMENTS ................................................................................... 641
TABLE DES MATIÈRES .......................................................................... 643
9 INTRODUCTION

Le capharnaüm moyen-oriental
Les « Révolutions arabes » furent éphémères, y compris dans les
populations les plus motivées, comme en Tunisie.
Le « Nouveau Moyen-Orient » que prédisait en janvier 2013
Jean1Pierre Filiu ne fut pas celui attendu « à l’heure de la Révolution
syrienne », qui en était le symbole, mais un immense chaos violent et une
recomposition imprévisible non seulement de ce pays qualifié de « cœur
battant de l’arabité », mais également de l’ensemble de la région entrée
dans une période géopolitique « de barbarie », selon l’expression de
Michel Seurat, qui en fut l’une des premières victimes tragiques.

En Occident, la lecture de l’évolution du Moyen-Orient dans la
continuité des schémas de la décolonisation était une erreur de
perspective.
Non seulement le Moyen-Orient musulman a été imperméable à la
démocratie que l’Occident postcolonial a cru pouvoir implanter dans la
foulée des indépendances nationales, mais en réalité cette région est
aujourd’hui marquée par le retour au tribalisme, au clanisme et par une
« guerre » d’essence religieuse.

Les Gauches occidentales ne renient nullement leurs engagements
aux côtés des Bourguiba et autres Sadate pour les conquêtes des
indépendances. Mais elles sont amenées à constater lucidement
aujourd’hui que le romantisme des combats postcoloniaux sur le thème
de « la libération des peuples » avait en réalité, laissé place aux violences
sui-generis de régimes dictatoriaux.

Les analystes avaient bien laissé entendre, il y a quelques années,
qu’il n’était pas avéré qu’un écroulement des régimes autoritaires
puisse mettre fin aux affrontements internes, en dépit des efforts pour

1 Cf. « Les peuples à l’heure de la Révolution syrienne » Fayard
11 unifier les oppositions. De manière plus générale, l’avenir de maints
pays de la région était difficile à prévoir dès 2018.

L’historien du Moyen-Orient, Pierre-Jean Luizard, était alors
pessimiste. Il estimait que les « Printemps arabes » de 2011« ont agi
comme révélateur des processus communautaires entamés beaucoup plus
tôt, mais qui avaient été masqués par ce qu’on peut appeler des illusions
2nationales. » Il estimait que ces illusions découlaient du « fait qu’on a
cru longtemps que la réforme politique et sociale, dans le cadre des États
en place, allait être capable de résoudre les problèmes communautaires et
confessionnels. » Il en concluait que « pour la première fois, on a affaire à
une globalisation du conflit Sunnites-Chiites. »

L’Occident aurait fait un contre-sens en interprétant l’avènement
des « Printemps arabes » comme une vague démocratique qui
traverserait le monde oriental. Il ne suffisait pas de faire tomber les
despotes syrien irakien, libyen, tunisien ou égyptien pour que
massivement, comme des fleurs de printemps, la démocratie s’implante
triomphante, sur le terreau du « droit à l’autodétermination. »

Une analyse fine proposée par Fabrice Ballanche pouvant concerner
la quasi-totalité des pays de la région, mettait en évidence le fait qu’en
Syrie, « la majorité des syriens a des griefs contre le système politique,
mais la solidarité communautaire les fait basculer dans l’un ou l’autre
camp (…) Les clivages sociaux et confessionnels séparent les opposants
des partisans du régime, et à mesure que les conflits s’installent, avec leur
cortège de violences, les solidarités communautaires tendent à prendre le
pas sur le social et le politique. »

Dans la perspective où la Communauté internationale continuerait à
se montrer impuissante, ainsi qu’il apparait dans le troisième tome de
cet ouvrage, s’ouvrirait alors, par défaut, des solutions dites
« politiques », que les diplomaties occidentales promeuvent, dont les
conditions préalables seront lentement et difficilement réunies. La Libye
est une illustration des limites rencontrées.

Le premier acte politique consisterait à réduire puis à faire
disparaitre la tension des armes.
Reste que le poids des puissances majeures de la région : Iran, Arabie
saoudite, Turquie se fera encore longtemps sentir sur l’ensemble de la
région :

2
Chercheur au CNRS, dans un entretien avec Le Monde », du 17 mai 2016, sous le titre : « La
globalisation du conflit sunnites-chiites semble irréversible. »
12 - Le régime théocratique de Téhéran demeurera prisonnier de ses
contradictions : Il avait annoncé qu’il n’était pas directement partie
prenante dans les conflits intérieurs, dans la perspective d’un
apaisement de la région dont il serait le garant, mais il poursuivra son
soutien à ses partisans en Syrie et en Irak, et utilisera ses « bras armés »,
dont le Hezbollah libanais, pour étendre son influence régionale. Ainsi
Nasrallah, avait annoncé officiellement l’implication militaire de ses
combattants aux quatre coins de la région – ce que l’on savait depuis
longtemps- tout en retirant son armement lourd vers ses fiefs du Liban,
afin, le moment venu, de s’insérer dans la vie politique régionale et de
réactiver des diversions sur d’autres terrains de conflit, comme contre
Israël, dans la perspective d’une réunification du monde
arabomusulman, autour des noyaux durs des communautés chiites.

- L’ancien président Barak Obama, après avoir espéré obtenir une
mise à l’écart de l’option militaire nucléaire iranienne, et promis que la
pression diplomatique et économique sur Téhéran pourrait être
desserrée, faisait un pari risqué dont son successeur Donald Trump n’a
pas voulu prendre le risque, lorsqu’il s’alignait sur la Umma sunnite
conduite par l’Arabie saoudite de MBS.

- La Turquie est devenue un élément déstabilisateur en prétendant à
une position de leader sunnite régional.
La diplomatie internationale hésite à faire confiance à un régime
conservateur islamique tiraillé entre des engagements envers l’OTAN,
un « fleurt » avec le Kremlin ou des projets déçus de couplage avec
l’Union européenne. Ce pays pourrait très vite devenir le « talon
d’Achille » du Moyen-Orient après avoir épuisé toutes les grosses
ficelles de l’autoritarisme, du chantage et de la violence.

- Le Liban retient son souffle, en évitant toute provocation, alors
qu’il s’est doté d’un président chrétien et d’un gouvernement sous la
férule des chiites et sous le poids politique du Hezbollah plus que jamais
à la botte de l’Iran. On se souviendra qu’en illustration de la « banalité
du mal », théorisée par la philosophe Hannah Arendt, le Liban fut
durant quinze ans, du 13 avril 1975 à l’accord de Taëf de 1989, plongé
sous tutelle syrienne, dans une « guerre civile » qui fit près de 300 000
victimes, sans que la Communauté internationale parvienne à intervenir
efficacement. Finalement, il se met en « faillite » financière sous les
pressions de son système bancaire hégémonique.

En ce début de XXI e siècle les pays du Machrek et du Maghreb
peuvent se classer en cinq catégories :
- Ceux dans lesquels s’affrontent directement Iran et Arabie
saoudite, tel qu’en Irak et au Yémen ;
13 - Des territoires profondément déséquilibrés, tels qu’au Liban et en
Palestine ;
- Des pays sunnites entrant dans le siècle nouveau, comme ceux du
Golfe, l’Égypte ou la Jordanie.
- Les pays du Maghreb qui, pour la première fois reçoivent de front
des tensions moyens orientales, particulièrement en Libye, mais
également en Tunisie et en Algérie où les islamistes pèsent chaque jour
plus fort ;
- Avec un cas nouveau, celui d’Israël, qui dans le même temps tisse
des liens de plus en plus étroits avec les pays sunnites et fait front aux
attaques multiples et diversifiées de l’Iran.

La suite reste à écrire.
14 CHAPITRE 1

Le Moyen-Orient à l’épreuve de la Démocratie
Le mois de septembre 2012, marque un changement de saison, passant
brutalement d’un « Printemps arabe », à un « hiver islamique », en Tunisie,
en Égypte, en Libye, et ailleurs dans le monde arabo-musulman.

Cette glaciation portait en elle un triple danger :

* Légitimer les branches les plus extrémistes de l’islam, telle que le
salafisme wahhabite.
Les violences de la rue arabe, avec l’assassinat de l’ambassadeur
américain en Libye, la destruction de locaux diplomatiques dans plusieurs
capitales, et jusqu’à l’apparition, le 15 septembre 2012, au cœur de Paris, de
quelques femmes entièrement voilées de noir, et d’une prière de rue, étaient
l’œuvre des Salafistes.

* Accréditer l’idée d’un « complot » occidental contre l’Islam :
La région avait du mal à admettre que les difficultés économiques et
financières dans lesquelles les « révolutions » et les peuples libérés étaient
plongés avaient pour seuls responsables les dictatures dont ils s’étaient
libérés. Les opposants à ces « Printemps arabes », c’est-à-dire les anciennes
classes dirigeantes, désignèrent aussitôt, comme bouc émissaire, la puissance
américaine, accusée d’être à l’origine de tous les maux d’un monde arabe
profondément divisé.
Pour sa part, Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah sunnite allié de
l’Iranchiite faisait monter la tension dans la rue libanaise, au lendemain de la
mobilisation populaire chrétienne massive lors de la visite officielle du pape
Benoit XVI à Beyrouth.

* Faire progresser dans les opinions publiques de la région, et au-delà
dans le monde occidental, le concept de « blasphème », dans le but de
juguler la liberté d’expression et d’opinion.
15 La tentative de reconstitution d’une Oumma, mise à mal par les
soulèvements des peuples, passait par un phénomène de victimisation qui
était très vite apparu, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, sur
le thème de l’islamophobie dont souffrirait le monde arabo-musulman.
Celui-ci trouverait ainsi une « unité négative », et une déculpabilisation.
Après les opérations d’instrumentalisation des « Versets sataniques » de
Salman Rushdie, en 1988, et des caricatures danoises du prophète Mahomet
en 2005, apparaissait le prétexte d’une obscure vidéo exhumée du fouillis du
web, « Innocense of muslims », une « cause » qui visait à radicaliser les
régimes islamiques naissants (Tunisie, Égypte, Libye…) autour du thème
ancien de la diffamation des religions.
Les tentatives démocratiques mises à mal
En juillet 2013, au moment où l’Égypte s’enfonce dans la guerre civile,
où la Syrie comptabilise plus de cent mille morts civils, où la Libye est
éclatée en tribus, où l’Irak voit Sunnites et Chiites s’affronter dans le sang, et
où le pouvoir en Turquie glisse vers l’islamisme et l’autoritarisme, la
question se pose de savoir si les « Printemps arabes », nés huit ans plus tôt
en Tunisie, étaient bien un espoir vers la Démocratie, celle qui vit le jour
dans la Grèce antique, ou une palinodie visant à remplacer des régimes
autoritaires dictatoriaux civils et militaires par d’autres régimes à caractère
théocratique ?
La question qui se posait était de savoir si l’islamisme s’accommoderait
de la Démocratie et la laïcité dont une partie des peuples aspiraient ?
En réalité, les Frères musulmans en Égypte, le Hezbollah au Liban,
l’AKP en Turquie ou Ennahda en Tunisie, les courants intégristes de l’Islam,
utilisaient une tactique de « double jeu » ou de « double langage » visant à
prôner la Démocratie comme un tremplin leur permettant d’obtenir une
légitimité dans le paysage politique national, de s’implanter, de s’organiser
pour, dans un second temps, y prendre le pouvoir seuls et installer une
théocratie et la Loi de Dieu -Charria.
Leur stratégie, à l’œuvre au lendemain des « Printemps arabes »,
consistait à remplacer une dictature par une autre, paradoxalement légitimée
par le verdict des urnes, la tradition musulmane voulant que « le vainqueur
l’emporte sans partage », ainsi que le fait remarquer Gérard Chaliand. Une
preuve en est donnée par l’extrême difficulté, pour ces pays, d’adopter une
Constitution qui ne soit pas celle de Dieu, à l’exception du Maroc royaliste,
mais où le parti islamiste -Parti Justice et Développement- porté au pouvoir
par les urnes en novembre 2011, en fut écarté en juillet 2013.
Pour nombre d’observateurs occidentaux, comme Bruno Etienne ou
Bernard Lewis, « séparer strictement religion et politique (…) est une idée
totalement étrangère à l’islam qui ne saurait admettre la domestication
(réduction à la sphère privée) », car l’islam « comporte un principe de
totalité » entre la vie privée et la conduite politique. C’est ce qui a été
16 enseigné par l’Ecole du théologien Ibn Hanbal (IXe siècle), celle d’Ibn
Taymiya (1263-1328) ou celle d’Ibn Tayma (1730-1792) dont est né le
wahhabisme d’Arabie saoudite.
Pour les islamistes- salafistes, djihadistes et autres extrémistes : « Il n’y a
pas d’autres gouvernement que celui de Dieu », déduisant que « la
Démocratie est un système imparfait », car « l’islam est sa propre forme de
démocratie. »
Comment alors interpréter les slogans des Frères musulmans égyptiens
qui demandaient le rétablissement du président Morsi au nom de la
« Démocratie » et du verdict des urnes » ?
Pour Leila Babès, sociologue des religions à Université catholique de
Lille : « L’islam pensé comme un système global, l’État islamique, ne peut
pas accepter la Démocratie ». Elle constate que si « la Oumma est une
communauté de foi, elle ne se décline pas en société civile ou en État. La
parole individuelle n’est pas empêchée par la Oumma, mais par les
dirigeants qui, d’ailleurs, se réfèrent à la loi religieuse. »
Une autre tendance théologique de l’islam qui, elle, sépare la religion de
la conduite des affaires politiques a bien existé historiquement, mais elle se
trouve aujourd’hui en recul :
Elle avait été théorisée et mise en application par plusieurs courants ou
écoles : Les « Mutazilles » durant le Deuxième siècle de l’Hégire ; les
« Ikhwana as-Safa –Frères de la Pureté » en Irak dans la deuxième moitié
du IXème siècle ; Averroès (1126-1198) et les philosophes de Cordoue ;
enfin, vers le milieu du XIXème siècle, par la « Nahda -Renaissance arabe »
dont le slogan était : « La religion est affaire de Dieu et la patrie nous
concerne tous ». Ce courant avait inspiré le sultan ottoman qui se voulait
calife et chef spirituel et politique de tous les musulmans du monde. La
« Nahda » a été reprise au XXème siècle par nombre d’intellectuels et de
sages musulmans, dans le sillage de l’égyptien Ali Abderraziq (1888-1966)
qui, dans son ouvrage « Islam et fondement du pouvoir », soumet la
conception religieuse traditionnelle à la critique de la raison et aboutit à la
reconnaissance de l’autonomie de la sphère politique au regard de la
religion.
Cette « Nahda » a été mise en échec dans le Moyen-Orient du XXIe
siècle, en attendant une hypothétique renaissance.
L’islam minoritaire diasporique :
Quelle attitude les musulmans de la Oumma, se trouvant en dehors des
« terres d’islam », c’est-à-dire en situation minoritaire diasporique dans des
pays, peuvent-ils adopter au regard de la Démocratie, et de la laïcité ?

L’opposition parlementaire française, par la voix du député UMP des
Alpes-Maritimes, Christian Estrosi, avait soulevé la question en affirmant
péremptoirement que l’Islam de France n’est « pas compatible » avec la
17 Démocratie, en réponse à un porte-parole de la présidence de la République
qui aurait affirmé, lors d’un voyage en Tunisie, que « la France sait que
l’islam et la démocratie sont compatibles ».
Ce débat était lancé dans la confusion si similitude est faite entre la
situation actuelle des pays musulmans et celle des minorités musulmanes en
diaspora, par exemple en France. La question de la laïcité et de la religion
serait ainsi à nouveau instrumentalisée politiquement.
Concernant la doctrine musulmane, la mosquée de Corbeille-Essonne
rappelle : « On distingue entre la Charria -Droit islamique, qui est
l’ensemble des règles générales stipulées par le Coran et la Sunna, d’une
part, et d’autre part le « figh -jurisprudence » qui est le travail d’adaptation
que les juristes opèrent pas le biais de l’ « ijtihâd -activité de réflexion et de
raisonnement » Elle ajoutait : « Les juristes doivent répondre aux questions
de leur temps, en tenant compte des réalités sociales, économiques,
politiques de leur lieu de vie ».
C’est ce que firent le catholicisme avec l’ « aggiornamento », le
protestantisme avec la Réforme, le judaïsme avec sa liberté de commentaires
personnels et la parole des Sages.
18 CHAPITRE 2

Les champs de confrontations entre l’Iran et l’Arabie
saoudite
IRAK : La chute du premier domino
Des guerres en cascade
Dans l’histoire géopolitique moderne du Moyen Orient, l’Irak a toujours
été, et demeure, le premier domino qui, en tombant, entraine de proche en
proche la chute des pays environnants et la dislocation de la région.
Cet effondrement de l’Irak est le produit d’un processus d’une durée
d’une trentaine d’années de tensions et de guerres intestines qu’il faut mettre
en perspective.
La troisième restructuration de la région était déclenchée en 1988, lorsque
l’Irak fut successivement l’épicentre de trois guerres qui ont déstabilisé le
Proche-Orient :
-Ce fut d’abord la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 ;
-Puis la première « guerre du Golfe » avec la tentative avortée d’invasion
du Koweït par l’Irak entre 1990 et 1991 ;
-Et enfin la « deuxième guerre du golfe » de 2003 à 2011 qui entraina la
chute du régime baasiste à la suite d’une intervention des États-Unis
d’Amérique appuyée par une coalition.

Ces conflits eurent quatre origines qui restent opérationnelles :
- Le poids économique pétrolier ;
- Le choc Chiites/Sunnites ;
- La recherche d’un leadership régional, en particulier de la part de la
Turquie et de l’Iran ;
- L’immixtion des puissances étrangères à la région, dont les États unis.
19 Une symbiose séculaire avec l’Iran :
3L’Irak et l’Iran partagent une histoire millénaire. Depuis l’Antiquité, ces
deux pays se sont trouvés au sein d’empires et d’États rivaux, tout en étant
étroitement liés. La Mésopotamie avait accueilli les dynasties assyrienne,
babylonienne et abbassides, tandis que les Safavides et les Kandjars
dominèrent la Perse. À partir du XVIe siècle, au moment où l’empire perse
fit de l’islam chiite sa religion officielle, c’est à partir des villes irakiennes
de Nadjaf et Karbala qu’il installa sa nouvelle religion, ces sites devenant
des lieux saints de première importance pour le chiisme iranien. Aussi, l’Irak
abrite depuis des siècles une forte population iranienne ayant considéré le
Sud du territoire comme partie intégrante de la sphère d’influence de
Téhéran.
La confrontation Chiites-Sunnites :
À l’époque moderne, tout particulièrement en Irak, « le conflit
sunniteschiites manifeste l’opposition séculaire entre nomades-sunnites et groupes
4sédentaires-chiites » souligne l’historien Pierre-Jean Luizard.
Traditionnellement, les nomades guerriers sunnites imposaient
leur « protection » sur les agriculteurs ou pécheurs sédentaires dominés,
convertis au chiisme considéré comme une religion protectrice.
Ce conflit est réactivé au lendemain de la chute du Shah d’Iran, en
février1970 lorsque l’ayatollah Rouhollah Khomeiny proclame la création de
la République islamique d’Iran. Celui-ci avait initialement trouvé refuge en
Irak, entre 1964 et octobre 1978, en avait été expulsé pour activisme
prochiite, avant de trouver refuge en France.
Dès 1980, la théocratie chiite installée en Iran, appelait à renverser le
régime Baas sunnite fondé un an plus tôt par Saddam Hussein
La guerre Irak/Iran : 1980-1988
À la conquête d’un leadership régional :
La première guerre entre l’Irak et l’Iran fut déclenchée le 22 septembre
1980 par un Saddam Hussein qui redoutait le regain de popularité d’un
Khomeiny lancé à la conquête d’un leadership sur le monde musulman.
Fort d’assises économique et militaire puissantes dans le golfe Persique,
le régime Baas de Saddam Hussein proclamait alors officiellement un triple
objectif :
- Modifier la frontière irano-irakienne sur la rive orientale du
Chatt-elArab, afin de sécuriser la région pétrolière de Bassorah ;

3 Voir « L’Iran : le retour » in Questions internationales n°77 2016. La Documentation
française.
4
Chercheur au CNRS, spécialiste du Moyen-Orient, dans un entretien avec Le Monde du
15/05/2016.
20 - Empêcher une domination iranienne sur le détroit d’Ormuz, à la suite de
l’annexion de trois iles par le Shah en 1971 ;
- Annexer la province iranienne du Khuzestân après un soulèvement de sa
population composée d’Arabes, et non de perses.
Cette première « aventure » irakienne est vue d’un bon œil tout en même
temps par les États Unis et l’Europe qui espéraient voir Bagdad se
débarrasser de l’islamisme dans la région, également par l’URSS confrontée
à une rébellion islamiste en Afghanistan, et par les monarchies sunnites du
Golfe qui voulaient voir affaiblie l’ennemi traditionnel chiite d’Iran.
La puissance économique du pétrole du golfe persique était, dans les
années 1980, aux mains de l’Irak.
Ces revenus permirent à Saddam Hussein de mettre en place une
politique de modernisation du pays avec le développement de l’éducation, la
création d’une classe moyenne, et la constitution d’une armée moderne bien
équipée.
Dans un contexte arabe troublé, particulièrement en Syrie et en Égypte,
Saddam Hussein accroissait ses richesses pétrolières en occupant au sud de
l’Iran, les villes de Khorramchahr er d’Abadan, dans le Chatt al-Arab. Mais
fin 1981 et en 1982, l’Iran reprenait ses possessions.
Considérant l’Irak comme étant le dernier barrage contre l’Iran des
Mollahs, les pays occidentaux firent adopter la résolution 479 de l’ONU, du
28 septembre 1980, qui imposait un cessez-le-feu immédiat dans la guerre
Irak-Iran, en n’exigeant nullement de Bagdad un retrait des territoires
iraniens encore occupés.
Saddam Hussein s’appropriait dès lors les installations pétrolières et les
terminaux iraniens restés sous sa domination. Précisément, en août 1982, le
terminal pétrolier le plus important d’Iran, se trouvant sur l’ile de Kharg, est
bloqué.
En 1987 la guerre du pétrole prend une forme nouvelle avec une série
d’attaques iraniennes contre des pétroliers : Plusieurs tankers koweitiens sont
arraisonnés, en représailles du soutien que ce pays avait apporté à l’Irak.
Le conflit prend à nouveau une dimension internationale avec une
implication de l’Union soviétique, suivie en mai 1987 d’une intervention des
États Unis qui placent les tankers koweitiens sous pavillons américains.
La guerre économique autour du pétrole proche-oriental avait pris une
nouvelle tournure à partir de l’été 1985 lorsque Washington et Ryad
initièrent une politique concertée d’effondrement des prix du pétrole
conjointement à la chute du taux de change du dollar : L’objectif était alors
de contraindre l’Irak et l’Iran de cesser les hostilités, en amoindrissant les
capacités économiques des belligérants. Au surplus, pour y parvenir,
l’Arabie saoudite triplait sa production en six mois. Conjugué à la baisse de
50% du taux de change du dollar, l’effet de raréfaction du pétrole porta un
coup radical à l’économie de l’Iran. Par un « effet indirect », l’économie de
l’URSS fut également visée. Le bilan de cette manœuvre pétrolière fut qu’en
l’espace d’un an, les PIB de l’Iran et de l’Irak furent divisés par trois. L’Iran
21 voyait son économie s’effondrer, tandis que celle de l’Irak résistait mieux.
C’est ainsi que fut obtenu la fin du premier conflit Irak-Iran à l’été 1988.
Implication américaine :
Dans les années 1980 l’objectif déterminant de l’intervention de
Washington fut le pétrole : Il s’agissait d’imposer à l’Irak une politique
pétrolière dite « libérale », qui ouvrirait le pays aux compagnies étrangères,
5souligne l’analyste Alain Gresh .
Pour l’irakien Tariq Shafiq, il s’agissait de « tentatives répétées de
démanteler les bases de n’importe quelle organisation planifiée des
ressources de la nation, pour la remplacer par des politiques de marché
déstabilisantes et fragmentées, qui se concurrencent les unes les autres, et
qui sont contraires à l’intérêt national. »
En effet, dix ans après la chute de Saddam Hussein, début 2014, les
exportations de pétrole irakien atteignirent le sommet de 2,8 millions de
barils/jour, record des vingt années précédentes. L’invasion américaine de
l’Irak aurait ainsi atteint ses objectifs.
Ce pays, qui disposait, selon les estimations pour 2003, les quatrièmes
réserves prouvées du monde (11% du total), étant le troisième exportateur
mondial, alimentait ainsi pour 95 % ses revenus économiques nationaux,
estimait l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Celle-ci prédisait un
avenir prospère pour l’économie irakienne, dont la production aurait pu
atteindre 6,1 millions de barils/jour en 2020, et 8,3 millions en 2035.
En 2013, les principaux clients du pétrole irakien étaient : L’Inde
(22,5%) ; la Chine (20%), les États-Unis (15%), et la Corée du Sud (10,5%).
En 2015, les recettes pétrolières ont constitué 51 % du PIB, et 83% des
recettes de l’État, contre 93%, une année plus tôt ; et 99% des exportations.
En réalité, la manne pétrolière irakienne était vouée à l’échec pour trois
raisons, auxquelles il faudra ajouter une quatrième qui n’était pas prévue :
- L’incapacité du pays à moderniser ses infrastructures de transport et de
raffinage, les lourdeurs de sa gestion étatique décourageant les investisseurs ;
- L’insécurité politique d’un pays dont les deux tiers échappent à
l’autorité de Bagdad, à savoir le Kurdistan au nord et Daech-État islamique
au centre ;
- Les tensions régionales générées en particulier par les affrontements
entre chiites et sunnites.
Est apparue dès 2015 une évolution profonde, avec la chute considérable
des cours du pétrole, et l’apparition de nouvelles réserves pétrolières hors du
Moyen-Orient.

5 Dans « Le pétrole et l’Irak » ; Le Monde diplomatique, 23-07-2007.
22 Une puissance militaire fluctuante :
L’armée irakienne bien qu’équipée et formée par les pays occidentaux au
cours de la première guerre contre l’Iran, fut par la suite contenue et défaite
par la milice chiite créée par Khomeiny, composée de 500 000 « Gardiens de
la révolution islamique ».
À l’issue de deux années de guerre (1981- 1982), l’Iran, après avoir libéré
son territoire et gagné sur les terres irakiennes, tenta de destituer Saddam
Hussein et de le remplacer par un régime chiite extrémiste. L’opération de
Mersad (26-30 juillet 1988) cèle la victoire de l’Iran par le cessez-le-feu et la
fin des hostilités du 20 août 1988, exigés par la résolution 598 du Conseil de
sécurité de l’ONU.
Un pays saigné :
Le bilan de cette guerre est le plus lourd parmi ceux des guerres internes
au Moyen- Orient, et le plus long parmi les conflits interétatiques du XXe
siècle : Les pertes en vies humaines sont de l’ordre de 680 000 morts : 150
000 pour l’Irak, 480 000 victimes iraniennes. En pertes économiques
(dépenses militaires, réduction du produit intérieur brut ou pertes en
capitaux) le bilan est tout aussi pesant soit : 60 milliards de dollars pour
l’Irak, et 33 milliards pour l’Iran.
Pour nombre d’experts, cette guerre ramène la région exsangue au statu
quo ante de 1975 entrainant un durcissement de la dictature irakienne. À
Bagdad, Saddam Hussein se lance dans des surenchères militaires, tout à la
fois en massacrant des tribus chiites du sud du pays, et en persécutant les
kurdes du nord en guerre contre leurs voisins, ou entre eux, en employant
des armes chimiques comme dans la ville de Halabja.
Pour sa part, et contre toute attente l’Iran des Mollahs bénéficiait d’une
unité interne retrouvée contre l’ennemi héréditaire que sont les Arabes
sunnites. Il n’en demeure pas moins qu’une éventuelle mainmise iranienne
6sur l’Irak arabe serait aléatoire, estime l’historien Jean-Paul Burdy . En effet
dans l’Irak contemporain où le sentiment national est ancien et fort, les
grands ayatollahs de Nadjaf sont plus influents que leurs homologues de
Qom, en Iran, et critiquent fortement la théorie khomeyniste du « pouvoir du
juriste-théologien », estime Jean-Paul Burdy.
Evolution du contexte international :
* L’engagement de la France aux côtés de Saddam Hussein est antérieur
au conflit Irak-Iran. Ainsi, dès septembre 1974, le dictateur irakien fort de
ses ressources pétrolières, prétend à un leadership absolu sur la région, en
accédant au statut de puissance nucléaire. Un accord signé le 18 novembre

6
Voir « Perturbation ou stabilisation ? » dans le dossier « Iran : le retour » in Questions
internationales n°77 – 2016. La Documentation française.
23 1975, fait accéder l’Irak à la technologie nucléaire française, suivi de la
livraison, dès 1981, de quatorze kilos d’uranium 235. Mais cette prétention
avortait avec la destruction du réacteur nucléaire Osirak par l’aviation
israélienne.
Notons que la coopération militaire franco-iraquienne s’est poursuivie
dans les années 1980 avec la livraison d’armements lourds, en particulier
d’avions Super Étendard que Bagdad a utilisé pour détruire un terminal
pétrolier iranien. Pour certains observateurs, il fallait voir dans cet épisode
l’origine iranienne de la vague d’attentats qui frappa la France, en particulier
l’assassinat de l’ambassadeur Delamare, l’explosion à Beyrouth de
l’immeuble Drakkar, les attentats à Paris contre la synagogue de la rue
Copernic, contre le magasin Tati et contre un restaurant « casher » de la rue
des Rosiers.

* L’implication soviétique : À la fin de la guerre Iran-Irak. Bagdad qui
s’appuyait sur un traité militaire et d’amitié avec l’URSS, fut déstabilisé par
le revirement des alliances initié à Moscou par Gorbatchev dont la priorité
devenait la politique de « détente permanente » avec les États-Unis.
Les rapports de force mondiaux, particulièrement au Moyen -Orient, était
profondément modifiés, avec dans un premier temps la rupture des cordons
ombilicaux reliant Moscou aux pays communistes d’Europe de l’Est, puis,
deux ans plus tard, avec la chute de l’Union soviétique elle-même.
Certaines analyses post-communistes y virent la véritable raison de
l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Irak, en 1991, aboutissement de
plus de dix ans de blocus, de sanctions et de bombardements.
L’administration Bush, voulant éviter dans la région un choc Est-Ouest,
justifia une nouvelle guerre américaine contre l’Irak de Saddam Hussein par
l’accusation de l’existence d’armes chimiques de destruction massive et de
violation des Droits de l’Homme.
La fuite en avant de Bagdad : Au lendemain de cette première guerre du
Golfe, la dette de Bagdad est considérable (150% du PIB), l’industrie
pétrolière de Saddam Hussein est démantelée, et les exportations pétrolières
se tarissent au bénéfice de l’Arabie Saoudite et du Koweït.
De plus, pour soutenir son effort de guerre contre l’Iran, Saddam Hussein
s’était endetté auprès du Koweït (15 milliards de dollars) et de l’Arabie
Saoudite (45 milliards).
C’est alors que le régime baasiste irakien, ne réussissant pas à reconvertir
son économie de guerre, exige des deux pays de l’OPEP – Arabie Saoudite
et Koweït-sous la menace militaire, l’effacement de ses dettes et, plus
encore, des dons de valeurs égales.
24 La guerre du Koweït : 1990-1991
Faute d’avoir obtenu satisfaction, la « Seconde guerre du Golfe » ou
guerre du Koweït, du 2 août 1990 au 28 février 1991, est ainsi amorcée, avec
l’invasion du territoire koweitien par Saddam Hussein.
L’objectif premier était pour le Baas irakien de retrouver sa position de
puissance pétrolière régionale.
Le déclenchement de la crise avec le Koweït fut que ce pays s’était
employé à restreindre l’accès irakien au Golfe Persique, et donc à la mer
pour les exportations pétrolières, et dans le même temps augmentait ses
extractions pétrolières au-delà des quotas convenus dans le cadre de l’OPEP.
La tension entre les deux pays était arrivée à son paroxysme lorsque le
Koweït a été accusé de forer à la frontière de l’Irak, entrainant une chute des
cours pétroliers. Or pour Saddam Hussein, une diminution ne serait-ce que
d’un seul dollar du cours du baril de brut faisait perdre à son pays un milliard
de dollars par an.
Ni les États Unis, ni l’Arabie Saoudite ne réussirent ou même ne tentèrent
de désamorcer le conflit.
Il faut se souvenir qu’historiquement, dès 1958, Bagdad considérait le
territoire koweitien comme étant suzerain. Au lendemain de l’indépendance
du Koweït, le 19 juin 1961, avec les appuis britannique et arabe, le Général
Kassem avait revendiqué officiellement « le territoire koweitien comme
étant partie intégrante de l’Irak. »
Un conflit international :
L’Irak envahissait le Koweït avec 530 000 hommes, 2 600 chars d’assaut,
1 500 pièces d’artillerie, 1 700 blindés et 240 avions de combat.
Pour la première fois dans la région, une coalition internationale
composée de 34 pays, sous commandement américain, venait au secours du
Koweït dans l’opération « Tempête du désert » du 17 janvier 1991, avec
938 545 hommes. Cette coalition est composée, par ordre décroissant de
leurs effectifs et moyens militaires, par : les États-Unis, l’Arabie Saoudite, la
Turquie, le Royaume-Uni, l’Égypte, les Émirats arabes unis, Oman, la Syrie,
et la France.
Conjoncture favorable : Le contexte international de l’époque était
particulièrement favorable à la constitution d’une telle coalition dans un
conflit au Moyen-Orient :
On retiendra que l’URSS se dégageait à ce moment des antagonismes
Est-Ouest avec la perestroïka et la glasnost, alors que les États Unis
aspiraient à un leadership d’un monde unipolaire, misant sur une paix dans le
cadre de l’ONU. La crainte de l’émergence d’un régime islamique n’existait
pas encore.
Les Kurdes et les Chiites qui s’étaient révoltés contre Saddam Hussein
furent massacrés au printemps 1991, à l’issue de cette guerre.

25 Nouvel échec militaire de l’Irak : Pour la deuxième fois en quelques
années, les pertes militaires de l’Irak sont considérables avec 100 000 morts
(évaluation de la coalition), la destruction de 139 avions, 74 bateaux, 2 089
chars. Il faut ajouter 50 000 à 130 000 morts chez les civils, dont plus de
30 000 victimes irakiennes au cours de la répression contre l’insurrection de
1991 en Irak, qui a suivi le cessez-le-feu.
Ainsi, en mars 1991, un rapport humanitaire de l’ONU (Martti Ahtisaari)
décrivait l’état de l’Irak comme étant « quasi-apocalyptique ».
L’intervention militaire américaine : 2003-2011
La dernière intervention directe des États Unis dans la région ?
Les États unis donnent le coup de grâce au régime du Parti Bass de
Saddam Hussein au cours de la « guerre d’Irak » du 20 mars 2003 au 18
décembre 2011.
L’opération « Liberté irakienne » mise en place par l’administration Bush
sous le concept de « guerre préventive », unique à ce jour, se fixait pour
objectif de défaire rapidement et de démanteler l’armée irakienne, de
destituer Saddam Hussein, et de mettre en place un nouveau gouvernement
assujetti.

Officiellement, aux yeux de la communauté internationale, Washington
légitime son intervention militaire dans la région par trois nécessités
urgentes :
* La « lutte contre le terrorisme » : Alors que l’armée américaine s’enlise
en Afghanistan, l’administration Bush avance que Ben Laden s’est réfugié
en Irak. Il accuse le régime d’accueillir Al-Qaïda, et de soutenir cette
organisation terroriste à l’origine de l’attentat contre le bâtiment militaire SS
Code, des attaques contre plusieurs ambassades américaines en Afrique et
des attentats du 11 septembre 2001 sur le territoire américain.
* L’élimination d’armes de destruction massives que l’Irak détiendrait, en
particulier de 5 000 munitions chimiques.
Le 5 février 2003, à la tribune des Nations-Unies, le secrétaire d’État
américain, Colin Powell accusait l’Irak : « Il ne peut faire de doute que
Saddam Hussein a des armes biologiques et qu’il a la capacité d’en
produire rapidement d’autres », en nombre suffisant pour « tuer des
centaines de milliers des personnes ». La source de ces informations était un
« transfuge », ingénieur chimiste irakien, qui « était présent lors des cycles
de production d’agents biologiques. » Sous le nom de code de « Curveball »,
il aurait fait des confidences au service secret allemand, le BND. Dix ans
plus tard, il s’est avéré qu’il s’agissait d’une mystification justifiant
l’intervention américaine.
* Washington affirma que la chute du régime baasiste irakien,
l’arrestation et la condamnation de Saddam Hussein auraient, par
26 « contagion », un effet pacificateur dans la région, qui serait ainsi accessible
à la Démocratie.
À aucun moment, l’intervention américaine n’a été officiellement
justifiée par la maitrise de ressources pétrolières.
Cette guerre qui a profondément déstabilisé non seulement le pays, mais
toute la région, bien que s’étant officiellement achevée le 1 er mai 2003 par
la chute du régime de Saddam Hussein, s’est en réalité poursuivie jusqu’au
18 décembre 2011, par une seconde guerre civile irakienne dite
« asymétrique. »
Une guerre pour le pétrole ?
Cette troisième guerre sur le sol irakien qui fit au moins six cent mille
morts, ainsi qu’un million huit cent mille exilés et autant de personnes
déplacées dans le pays, aurait été en réalité une guerre pour la maitrise du
pétrole irakien, en dépit des dénégations de l’administration Bush.
Cette thèse fut avancée par Alan Greenspan, ancien président de la
Réserve fédérale américaine, qui estimait : « Je déplore qu’il soit
politiquement déplacé de reconnaitre ce que tout le monde sait : l’un des
grands enjeux de la guerre d’Irak était le pétrole de la région. »

Certaines analyses avaient avancé plusieurs raisons, parmi lesquelles :
* Une décision de l’Irak de ne plus vendre son pétrole contre des devises
en dollars, mais en euros ;
* Les liens entre les néo-conservateurs au pouvoir à Washington avec des
entreprises d’exploitation pétrolière, telles que le Groupe Carlyle, Enron,
Haliburton Energy Services, ou Unocal ;
* Mais aussi les liens entre ces mêmes milieux d’affaires
néoconservateurs avec certaines industriels sous-traitants de la production
militaire, telle que Haliburton.
Dégradation de la situation militaire irakienne :
La situation sécuritaire de l’Irak avait commencé à se dégrader début juin
2014, lorsque des tribus sunnites, et des mouvements djihadistes, encadrées
par d’anciens officiers militaires baasistes, lancèrent une insurrection dans
les provinces sunnites de l’ouest et du centre du pays, dont rapidement elles
prenaient le contrôle. C’est sur ces « sables mouvants » que s’installait, dès
le 10 juin 2014, à partir de Mossoul, la deuxième ville la plus importante du
pays, un « Califat islamique- Daech ». (Voir des développements plus loin.)
L’armée nationale, désorganisée et peu motivée, n’opposa qu’une faible
résistance, en se repliant vers le sud. Ces mouvements militaires
provoquèrent, dès le mois d’août 2014, de forts mouvements de populations,
déplaçant plus de trois millions de personnes parmi les minorités ethniques
et religieuses de ces régions.
27 C’est aux troupes kurdes du nord que l’Irak doit alors l’engagement
militaire contre la prolifération de Daech et son avancée vers Erbil.
Dans les airs, les États-Unis et les aviations de 29 pays coalisés
apportèrent leur soutien, à l’issue de la Conférence sur la paix et la sécurité
tenue à Paris, le 15 septembre 2014. La légitimité internationale de ces
frappes était acquise par la résolution 2170 du Conseil de sécurité des
Nations unies réuni le 15 août 2014, puis par la résolution 2178 sur les
combattants terroristes étrangers du 24 septembre 2014, et enfin par la
résolution 2199 sur le financement du terrorisme du 12 février 2015. (Voir
les détails dans le Tome IV.) La coalition internationale renouvelait son
soutien au Premier ministre irakien Haider al-Abadi.
Une crise politique d’envergure et durable
Lors des élections parlementaires du 30 avril 2014, la participation fut
relativement satisfaisante (64%), pour un vote qui s’est déroulé dans des
conditions correctes : Mais la liste « Coalition de l’État de droit », conduite
par Nouri al-Maliki n’ayant pas obtenu de majorité, avec 92 sièges sur 328,
il fallut faire appel à des alliances instables.
Ainsi, le Parlement dû élire à sa présidence un sunnite, Selim al-Jobouri,
la présidence de la République revenant à un kurde Fouad Maassoum. Après
avoir obtenu un poste honorifique de premier vice-président de la
République, Nouri al-Maliki cédait sa place de premier ministre à Haider
alAbadi le 14 août 2014, non sans avoir provoqué de rudes tensions
politiques.

Un premier ministre instable : Le 8 septembre 2014, le parlement
approuvait le nouveau gouvernement de Haider al-Abadi, mais tronqué des
portefeuilles de l’Intérieur et de la Défense, postes clés de la lutte contre
Daech. Après plusieurs semaines de blocage, le parlement approuvait le 18
octobre les nominations de ces ministres.

Afin de résoudre les difficultés pétrolière et financières, le nouveau
premier ministre signait un accord avec le gouvernement régional kurde de
Barzani, le 2 décembre, sur la base de l’accord transitoire du 13 novembre
précédent.
Le premier ministre avait été déstabilisé dès sa nomination, par les pays
sunnites de la région, qui lui reprochaient de n’avoir pas intégré des Sunnites
dans son gouvernement et dans l’administration de l’État. Washington avait,
une première fois, tenté de le sortir de l’impasse, en demandant tour à tour,
aux dirigeants d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Qatar, du
Koweït, mais également d’Égypte et de Jordanie, de renforcer leurs relations
bilatérales avec Bagdad. Au sein du CCG, le secrétaire à la défense, Ashton
Carter, avait accru ses pressions pour que les sunnites irakiens ne s’opposent
par au premier ministre Abadi, mais en vain.
28 Le 15 février 2015, les députés sunnites suspendaient leur participation
au parlement (dominé par les chiites), après l’enlèvement et l’assassinat d’un
chef tribal sunnite modéré, connu pour ses tentatives de réconciliation entre
chiites et sunnites, de son fils et de ses sept gardes du corps, par des hommes
armés non identifiés.
Le 9 août 2015, le gouvernement approuvait d’importantes réformes
visant à la suppression de privilèges, en particulier de postes clés attribués à
des partis politiques.
Après des semaines de manifestations populaires, le parlement entérinait
à l’unanimité, le 11 août, ces réformes, permettant ainsi au gouvernement
Abadi de lancer son programme de lutte contre une corruption endémique, et
d’améliorer les services publics. L’ayatollah Ali al-Sistani, la plus haute
autorité religieuse chiite du pays apportait son soutien à ces réformes, et
réclamait des améliorations dans le système judiciaire.
Première mesure spectaculaire prise le 16 août 2015 par le premier
ministre Abadi, la réduction des effectifs de son gouvernement avec la
suppression de onze postes ministériels, soit un tiers du cabinet.
Fragilisation politique :
Les équilibres politiques du pays ont été fragilisés pour deux raisons au
moins :
* L’Alliance nationale chiite du premier ministre Haider al Abadi était
handicapée, en sous-main, par des intrigues de son prédécesseur al-Maliki.
Un certain nombre de députés critiquaient les réformes promises par le
nouveau Premier ministre, destinées à lutter contre la corruption qui
gangrène l’État, en particulier les privilèges et les prérogatives dont
bénéficient les parlementaires et les hauts fonctionnaires.
* Par ailleurs, le Bloc National qui regroupe les partis sunnites intégrés au
gouvernement, s’est disloqué, pour donner naissance à un parti politique
fondé strictement sur des tribus et des clans.

Pour de nombreux observateurs, la raison profonde de la crise politique
en Irak résidait dans l’impossible réconciliation entre Chiites au pouvoir et
Sunnites plus nombreux dans la population.
Alors que sur le terrain militaire, la contribution des forces Kurdes luttant
contre Daech restait déterminante, comme ce fut le cas à Sinjar (Irak) et dans
la région de Hol (Syrie), le gouvernement de la province autonome dirigée
par Massoud Barzani, renouvelé à trois reprises, empêchait des élections qui
devaient avoir lieu le 20 août 2015, paralysant la vie politique du pays.
Il faut ajouter que des affrontements armés entre Peshmergas kurdes et
milices chiites de l’Organisation de Mobilisation Populaire Turkmène
compliquait les relations entre Bagdad et Erbil, invoquant la perspective
d’une sécession de la province kurde.
29 Une opposition naissante et divisée :
Le mouvement populaire du « Courant civil », apparu spontanément au
début des années 2 000, prit progressivement de l’ampleur jusqu’au tournant
de l’été 2015 : Il se relançait le 31 juillet 2015, sous l’impulsion du membre
du comité central du Parti communiste irakien, Jassem el-Helfi, au
lendemain de la mort d’un jeune manifestant de Bassora, Mountasar, 17 ans,
tué par les forces de sécurité.
Au cœur d’un été 2015 « très chaud », la colère populaire s’élevait dans
le sud du pays contre l’incapacité des autorités étatiques à fournir à la
population des services de base, principalement de l’eau. Cette colère
tension montait depuis juin 2014, devant l’incapacité de l’armée nationale de
s’opposer aux conquêtes territoriales de Daech qui contrôlait alors un tiers
du pays.
Un militant du « Courant civil », le poète Adham Adel déclarait
publiquement à Bagdad : « C’était la première fois dans l’histoire de l’Irak
moderne que les gens disaient sans peur leur volonté d’imposer des
réformes. »
Récupération sadriste :
Le mouvement du « Courant civil » dépourvu de leader charismatique
voit rapidement le ralliement, certains diront la récupération, du dignitaire
chiite de la ville sainte de Nadjaf, Moqtada Sadr. Celui-ci, à la tête du parti
religieux Al-Ahrar et de sa milice « Sarayat Al-Salam », déclarait parler au
nom des populations défavorisées des quartiers de Bagdad et des villes
chiites du sud du pays.
Le parti de Moqtada Sadr qui était alors représenté au Parlement par 34
députés, et qu’il avait obtenu deux ministères. Le parti Al-Ahrar avait vu
certains de ses responsables accusés, à juste titre, de corruption.
De manière surprenante, par opportunisme le communiste Jassem
ElHelfi et ses quelques centaines de manifestants initiaux, apportèrent leur
soutien à Sadr qu’ils qualifiaient de représentant des « irakiens pauvres et
démunis, en quête d’un État de droit. » Il convient lui-même que « le
courant sadriste est pour nous paradoxal. D’un côté, ses partisans sont issus
des mêmes couches sociales et ont les mêmes revendications que nous. De
l’autre, son parti appartient à un système politique gangréné par la
corruption. » Mais le leader communiste ajoutait : « Nous sommes contents
de voir les manifestations croitre pour montrer au gouvernement que nous
sommes toujours là. »
Dans cette alliance, on ne saura pas qui instrumentalisait l’autre.
Pour Adham Adel : « Les islamistes ont réussi à kidnapper le mouvement.
Le courant saadiste est l’un des facteurs de corruption en Irak : Il a des
ministres et des hauts fonctionnaires. Il a beaucoup de comptes à régler avec
les différents acteurs politiques chiites. Il veut faire d’une pierre deux
coups : régler ses comptes et gagner les cœurs et les esprits des irakiens
30 pour revenir en force. » Il faudrait ajouter qu’il tentait également de
supplanter l’ayatollah Ali al-Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite
du pays.

Un deuxième courant, celui de l’association « Univers pour le
développement humain », conduit par Hamid Djerjia, qui défend le
« principe du pacifisme des manifestations » de rue, se déclarant
« contestataire mais pas révolutionnaire », avait été rejeté par Sadr.

Il semble bien que les seuls points communs entre les deux courants
civils et le parti religieux de Sadr soient leur attachement au nationalisme
irakien, ainsi que leur rejet de l’ingérence iranienne. Il se rejoignent
également dans leur opposition au parti Dawa présidé par l’ancien premier
ministre Nouri Al-Maliki, accusé de dérive dictatoriale et de protection des
« grosses baleines », ces soutiens du pouvoir qui se sont enrichis sur le dos
de l’État, sans être inquiétés par la justice.
Pour le chercheur américain Patrick Martin (Institute for the Study of
War) : « Moqtada Sadr essaie de récolter le bénéfice des manifestations
pour pouvoir influencer M. Abadi (premier ministre en exercice) et sa
coalition gouvernementale afin de réduire l’influence de Nouri Al-Maliki et
de son parti Dawa. »
Menace de chaos politique :
** Le chaos politique trouve son origine dans l’engagement pris le 9
février 2016 par le premier ministre Abadi de remplacer dans son
gouvernement les ministres désignés selon des quotas attribués aux partis
politiques, par des technocrates indépendants en mesure de mettre en œuvre
les réformes anticorruptions promises en 2015 à l’issue des manifestations
populaires contre l’incurie et le clientélisme de la classe politique. Il projetait
de mettre fin à la répartition dans la fonction publique des principaux postes
administratifs sur une base ethnique et confessionnelle.
** Ne constatant aucun résultat tangible, Moqtada Sadr lançait le 13
février un ultimatum de quarante-cinq jours, pour un remaniement du
gouvernement qui ne serait plus composé que de technocrates choisis hors
des partis politiques. Le parti Dawa, tout comme les autres partis chiites de
la coalition gouvernementale n’acceptent qu’un remaniement partiel, et la
nomination de technocrates issus des partis politiques.
Au Parlement irakien, les Sunnites multiplient les pressions pour obtenir
des postes ministériels, une fronde peu démocratique qui engendre une crise
politique déstabilisant le pays.
** Un nouveau blocage nait au lendemain d’une réunion d’urgence
autour du président Fouad Massoum, du premier ministre et du président du
Parlement, Salim Al-Joubouri, en présence des représentants de toutes les
31 forces politiques. Elle n’eut, pour seul résultat que…la création de trois
comités destinés à :
- Etablir un programme de réformes ;
- Sélectionner les personnalités compétentes dans la perspective d’un
« prochain » remaniement gouvernemental ;
- Et enfin établir un accord avec les manifestants.
Alors que Moqtada Sadr jugeait que ces promesses constituaient un
« point positif », son partenaire Jassim Al-Helfi estimait qu’elles étaient
tardives et superflues, « les revendications des manifestants étant connues. »
Il accusait les autorités de chercher à temporiser.
** Le 18 mars, Moqtada Sadr lançait son premier sit- in populaire qui
occupait la « Zone verte » c’est-à-dire le quartier fortifié central de Bagdad
abritant les institutions politiques, les lieux de pouvoir et les ambassades
étrangères,
Le gros des militants de Moqtada Al-Sadr se recrutait parmi les quatre
millions d’habitants de l’immense quartier pauvre de Sadr City, au cœur de
Bagdad, soit la moitié de la population de la capitale. Cette population
appauvrie et révoltée fournissait les combattants de la nouvelle milice
sadriste, « les Brigades de la paix -Saraya Al-Salam » qui s’étaient
mobilisées pour protéger les villes saintes chiites contre Daech. Ces mêmes
combattants surent également se mobiliser dans les rues de la capitale, pour
des manifestations de masse pacifiques contre le premier ministre Haider
AlAbadi, ou contre l’ingérence de l’Iran et de ses milices chiites.
** Le 31 mars, sous la pression de la rue, le premier ministre Abadi
présentait une liste de 14 technocrates censés faire partie d’un nouveau
gouvernement de compromis, incluant des hommes politiques.
** Le 20 avril, plus d’une centaine de députés occupaient le Parlement
afin d’obtenir la destitution du premier ministre, du président du Parlement,
et du président de la République.
** Le 26 avril, lors d’une session houleuse, le Parlement ne parvient à
approuver qu’une partie de la liste gouvernementale, écartant notamment les
postes de ministres de la santé, du travail, de l’éducation supérieure, de
l’électricité et des ressources hydrauliques.
En réalité, nombreux sont les représentants au Parlement tant Sunnites
que Chiites, qui s’opposèrent à toute remise en cause du système de
répartition ethnique et confessionnelle des fonctions politiques, dont les uns
et les autres tirent influence et avantages financiers.
Le parlement déchiré créait ainsi un vide du pouvoir, entrainant
l’établissement par l’armée d’un état d’urgence maximal et d’un blocus de
toutes les entrées de la capitale tenues par les forces spéciales, équipées de
blindés.
** La parole revenait à nouveau à la rue où la fronde était récupérée par
Moqtada Sadr, et par le Mouvement civil. La foule, appelée le 30 avril, à un
nouveau sit-in dans la « Zone verte » de Bagdad, était encadrée
32 conjointement par les milices de Sadr et par des agents de sécurité irakiens.
Elle pénétrait, en vain, dans un parlement incapable de réunir un quorum.
La crise politique déstabilisait ainsi le Parlement, dont le président Salim
al-Joubouri était formellement destitué au cours d’un vote jugé
« inconstitutionnel ».
Dans cette confusion, la session parlementaire était ajournée jusqu’au 10
mai.
er** Le calme était revenu le 1 mai dans la Zone verte que les milliers de
manifestants quittaient à l’appel de Moqtada Sadr.
Dans cette crise politique majeure, il s’agissait en réalité pour l’imam
Sadr et ses alliés d’empêcher que la chute du premier ministre Abadi n’ouvre
la porte du pouvoir à son vieil ennemi Nouri al-Maliki, chef du parti État de
droit -Dawa.
Il faut ajouter que le candidat Moqtada Sadr, craignant un renforcement
de son adversaire Abadi, en cas de coup d’État manqué, avait demandé aux
34 députés de son courant « Al-Ahrar » de ne pas poursuivre l’occupation du
Parlement.
Le retour des religieux :
Dans une telle déstabilisation politique, et devant les menaces d’attentats
perpétrés par Daech, les partis islamiques irakiens s’emploient à gagner du
terrain dans la population en exigeant la fermeture des boites de nuit et des
lieux de divertissement de la capitale, et en agressant les artistes et les jeunes
fêtards, dans le but d’interdire toutes activités non religieuses et civiques
pour imposer leurs règles religieuses. Pour Jassim al-Helfi, les partis
islamiques « cherchent à détourner notre attention de la lutte contre la
corruption, le manque de services de base, le chômage et l’abus du
pouvoir. » Il ajoutait : « Ils essaient de convaincre les irakiens que nous
sommes les défenseurs des bouteilles de vin et des cabarets. »
Par ailleurs, la déstabilisation politique aurait favorisé grandement
l’expansion de Daech dans le pays, et retardé la libération de Mossoul. Pour
7l’expert Patrick Martin , cette fragilisation du gouvernement « affecterait la
capacité des ministères de la Défense et de l’Intérieur à payer les salaires et
les livraisons d’armes. Il serait très difficile d’organiser une offensive
d’envergure (contre Daech) dans ces conditions. »
Une situation que ne manquait pas d’exploiter Daech qui lançait aussitôt
plusieurs attentats contre la capitale irakienne, à l’occasion des cérémonies
commémorant l’anniversaire de la mort en 799 du septième des douze
imams du chiisme, Moussa al-Kadhim. Entre le 30 avril et le 2 mai 2016,
alors que se tenait la principale cérémonie au mausolée de l’imam, dans le
quartier de Kazimiyah, (nord de Bagdad), Daech lançait quatre attentats à la

7 Think tank américain « Institute of study of war (ISW)
33 voiture piégée à Bagdad et à Sama contre des fidèles chiites, faisant un total
de 70 morts et des dizaines de blessés.
Des troubles sociaux réapparaissent dans le Sud
À Bassora, capitale de la province Sud de l’Irak à majorité chiite, début
novembre 2018, à la fin du mois saint chiite du « Mouharram », des
contestataires tentèrent de relancer les manifestations qui avaient débuté en
septembre précédent contre le gouvernement central sur les thèmes sanitaires
et économiques tels que le chômage, la corruption ou l’insalubrité.
Reprenant le contrôle de la place Abdel Karim Kassem, les contestataires,
en effectifs beaucoup plus faibles, tentèrent de remobiliser la population en
dénonçant pêlemêle des taux alarmants de cancer, la corruption des partis
politiques, les ralentissements des déblaiements des décombres d’une
province qui fut la plus riche du pays avant le règne de Daech, et quelques
fois des revendication d’autonomie dans le système fédéral, mais pas
d’indépendance.
L’un des chefs de file des protestataires, le cheikh chiite Rida al-Tamimi
lançait : « Nous exigeons que les gouvernements central et régional
dédommagent les familles des victimes qui se sont sacrifiées pour faire
entendre la voix de la population, dont les droits sont bafoués depuis
longtemps. »
On croirait entendre les « populistes » qui descendaient dans le même
temps dans les rues de certaines capitales européennes pour des
revendications imprécises et multiformes, sans jamais vouloir dire leur
véritable engagement politique, en l’occurrence à Bassora, des incitations
venues de Téhéran.
Le 12 novembre, lors de la première séance parlementaire à Bagdad, les
députés de la province de Bassora demandèrent au nouveau gouvernement
une hausse du budget fédéral pour leur province par laquelle transite 80%
des 2,7 millions de barils de pétrole exportés chaque jour.
Au moment où l’Iran chiite subissait le boycott de ses exportations
pétrolières, la position de l’Irak en la matière pesait lourd dans le
repositionnement des fournitures d’hydrocarbures de la région.
Profonde fragilisation économique
L’industrie pétrolière nationalisée irakienne- soit les quatre-vingts
gisements en fonction, renfermant cent quinze milliards de barils de brut-
avait survécu aux deux premières guerres, mais pas aux bombardements
américains de mars à mai 2003. La baisse de production d’un million de
barils-jour, soit le tiers du niveau d’avant l’intervention militaire américaine,
représentait pour l’Irak un manque à gagner de plus de 13 milliards de
dollars, sans compter les sabotages et pillages entre mai 2003 et septembre
2004 qui firent perdre 7 milliards de dollars à l’État. À cet effondrement
34 économique s’est ajouté la politique de « débaassification » rigoureuse
destinée à écarter les membres et sympathisants du parti unique Baas, que
Saddam Hussein avait créé entre 1968 et 2003.
La course au pactole pétrolier était ouverte entre les majors occidentaux
(Exxon Mobil, BP, Shell, Total), mais aussi pour les opérateurs russes,
chinois, angolais, pakistanais ou turcs vers ce que le magazine américain
Newsweek (24 mai 210) a qualifié de « miracle irakien (…) un pays qui a le
potentiel pour devenir la prochaine Arabie Saoudite ». Deux ans après, ces
pétroliers avaient déchanté.
Une économie dégradée
La situation économique est allée en s’affaiblissant avec la baisse du
cours du pétrole et l’augmentation de l’effort de guerre contre Daech.
Les indicateurs économiques se sont dégradés : Le taux de croissance qui
était de +4,2 % en 2013, est tombé à -0,5 en 2014, le taux de chômage est
officiellement à 11%, et le déficit public s’est élevé à 10% du PIB (21,1 Mds
USD). Le budget 2015 avait été adopté avec une prévision de déficit de 21,9
milliards de dollars, soit 11% du PIB.
Le handicap économique vient également de la destruction des
infrastructures du pays, dont la reconstruction est estimée à plus de 600
milliards de USD, après trente années de guerre et d’embargo,
La restructuration des bilans des banques publiques, la réforme des
secteurs publics, la mise en cohérence des comptes de l’État et l’émergence
d’un secteur privé, tardent à se mettre en place.
La corruption n’est toujours pas jugulée dans une économie dont les
structures restent peu modernes et non-transparentes, en dépit des
interventions et des soutiens de la Banque mondiale et du FMI.
La pauvreté de la population, tant chiite que sunnite va s’aggravant, les
clivages sociaux entre pauvres et classes favorisées s’accroissent, en
l’absence d’un projet réformiste.
Depuis le départ des troupes américaines en 2003 l’Irak, qui fut l’un des
plus grands producteurs de pétrole au monde, souffrait de graves pénuries
d’électricité et d’eau potable.
Après la chute du dictateur Saddam Hussein, les pouvoirs locaux, tombés
aux mains des partis politiques et des petits potentats, prirent une sorte
d’indépendance par rapport à l’État central. Moins surveillés par
l’administration centrale, les autorités locales pratiquèrent quasi librement la
corruption financière et administrative, au détriment des services à fournir
aux habitants. Des émeutes firent des morts, comme au nord de Bassora, à
600 km de Bagdad où la police locale ouvrit le feu contre la population qui
protestait contre une grave pénurie d’électricité, tuant un adolescent. Dans
les provinces du sud du pays, des manifestations semblables étaient
violemment réprimées.
35 Nombreux sont les conseils locaux, dans les provinces de Bagdad et de
Bassora, qui sont contrôlés par des partis religieux, qu’il s’agisse de la
coalition Al-Ahrar de Moqtada Sadr ou du Conseil suprême islamique
irakien (CSII) du chiite Ammar al-Hakim. Ces deux partis religieux ont
placé les leurs aux postes de gouverneurs, le premier de Bagdad, le second
de Bassora. Les gouverneurs ont un pouvoir étendu dont celui de diriger le
gouvernement régional, de contrôler les ministères provinciaux et d’avoir
des forces de sécurité à disposition. Ils ont en particulier le contrôle des
manifestations artistiques et culturelles. Ainsi, le dirigeant sadriste membre
du conseil provincial de Bagdad rappelait, à la suite de l’interdiction d’un
festival, que son mouvement « est un parti religieux, et si les pratiques de ce
festival représentent des violations des mœurs islamiques et sociales, alors
nous nous y opposons évidemment. »
Un lourd bilan humain
Le conflit en Irak a eu un impact « grave et étendu » sur les civils, ont
dénoncé la Mission d’assistance des Nations unies pour l’Irak (MANUI) et le
Haut-Commissariat pour les Droits de l’homme de l’ONU dans un rapport
du 19 janvier 2016 sur les pertes civiles dans ce pays.
En près de deux ans, entre janvier 2014 et octobre 2015, ces deux
instances onusiennes ont dénombré 18 802 civils tués et 36 245 blessés.
Les enquêteurs font état de découverte de charniers, y compris dans les
zones libérées, anciennement occupées par Daech. Certains de ces charniers
dateraient de l’époque de Saddam Hussein, recelant des corps de femmes et
d’enfants assassinés en 1991 dans la région de Bassora, lors des
soulèvements chiites.
À ces bilans, le rapport de l’ONU ajoute les enlèvements, par les
djihadistes de Daech, de 3 500 femmes et enfants « issus en premier lieu de
la communauté des Yézidis, mais aussi d’autres minorités ethniques et
religieuses ». Les experts estiment que « ces actes pourraient, dans certains
cas, équivaloir à des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, et
peut-être à un génocide. »
Sortie de crise politique possible ?
La crise qui fragilise l’assise politique du premier ministre Haïdar
alAbadi en 2016 était alimentée par quatre causes concomitantes :
* Le premier ministre étant contesté, au sein même de son parti Dawa,
alors que son prédécesseur Nouri al-Maliki s’employait à saper son autorité
dans l’espoir d’une revanche. Il savait pourtant qu’il avait peu de chances de
reprendre les rênes du pays, son retour se heurtant aussi bien aux Sunnites,
qu’aux Kurdes et à une partie des Chiites, parmi lesquels Moqtada Sadr ;
36 * Le Premier ministre Abadi s’avère incapable d’imposer la moindre
réforme aux partis politiques irakiens, n’ayant aucune base populaire ou
influence politique forte ;
* Abadi ne bénéficie que d’un soutien de circonstance de Moqtada Sadr,
dans la mesure où l’objectif de celui-ci est de barrer la route de Maliki, en se
servant du « bouclier » du premier ministre en fonction, tant que celui-ci
combattrait la corruption. Mais il le lâcherait en cas d’échec.
* Néanmoins, sur le moment, nul n’a intérêt à voir partir le Premier
ministre, qu’il s’agisse des partis politiques irakiens qui préfèrent un premier
ministre instable et faible, que des pays comme l’Iran ou les États-Unis qui
n’ont aucune intention de s’impliquer directement dans la conduite du pays.
Pour les observateurs irakiens, la sortie de crise prendrait la forme…d’un
maintien du statu quo.
La solution esquissée par certains observateurs était que Moqtada Sadr
puisse s’entendre avec le Conseil suprême islamique irakien (chiite) de
Ammar al-Hakim, ainsi qu’avec les députés kurdes et sunnites pour obtenir
une majorité en faveur du maintien des trois présidents, et d’un nouveau
gouvernement composé d’un mélange de technocrates et de politiques.
La communauté chiite du pays, au pouvoir à Bagdad restait soumise à
l’influence de l’Iran, tandis que la minorité sunnite demeurait sous
l’influence de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie.
En somme, une sortie de crise dans la plus pure tradition du compromis
pratiqué dans cette région.


37 DAECH : Le premier foyer est allumé
Des origines de l’implantation de l’État islamique-Daech, jusqu’à sa
dislocation en Irak
Le substrat offert par la nouvelle confrontation entre Chiites et Sunnites
Vingt-huit ans après le premier choc Irak-Iran, Bagdad était tombée aux
mains des Chiites, alors qu’étaient réunies, dans le chaos d’un pays affaibli,
les premières conditions favorables à l’émergence du pseudo « Califat État
islamique-Daech. »
Après le désengagement américain :
À partir de 2009, et jusqu’au 18 décembre 2011, les forces américaines
s’étaient désengagées progressivement du pays, après avoir formé et financé
des milices sunnites issues des tribus Sahwa, alors que les milices des tribus
chiites ralliaient le pouvoir de Bagdad.
La coalition militaire américaine présente en Irak pendant huit ans et neuf
mois laissait derrière elle une situation explosive :
L’armée américaine et les forces résiduelles du gouvernement sunnite mis
en place à la chute de Saddam Hussein, étaient confrontées à une double
guérilla :
- D’une part sunnite, composée principalement par les baasistes de
l’Armée de la Naqshbandiyya-Armée islamique en Irak, ainsi que par les
djihadistes d’Al-Qaïda en Irak, qui donneront naissance, en 2006, à « l’État
islamique d’Irak », embryon de Daech.
- La guerre civile est d’autre part alimentée par plusieurs milices chiites,
dont la principale est l’Armée du Mahdi.
L’Irak était alors coupé en trois zones tribales :
- Le Nord aux Kurdes ;
- Le Centre aux tribus sunnites ;
- et la région de Bagdad, refuge des chiites.
Le futur Daech pouvait ainsi trouver un terrain fertile pour son
implantation et son développement qui lui permettront d’essaimer dans la
région et bien au-delà.
L’Irak avait changé profondément de visage au lendemain de l’attentat du
26 février 2006, contre la Mosquée d’Or de Samara, qui avait cristallisé la
guerre confessionnelle entre Sunnites et Chiites, provoquant des dizaines de
milliers de morts.
Cette guerre civile s’achèvera en 2008 par la prise de contrôle de Bagdad
par les milices chiites. La majorité de la population sunnite était chassée de
la capitale lorsqu’un nouveau gouvernement fut constitué, issu du parti chiite
Dawa.
Prennent les rênes du pouvoir, le premier ministre Nouri al-Maliki, absent
du pays pendant vingt-quatre ans, et ses affidés, sans expérience.
38 Le conseiller pétrolier américain, M. Carrol affirmait alors que « les gens
en place sont nuls et ont été nommés par le ministère pour des raisons
religieuses, politiques ou de copinage. » Afin d’effacer définitivement la
structure dictatoriale centralisée du pays, les deux textes fondateurs du
nouvel Irak- la Constitution et la loi pétrolière- s’inspirèrent d’un régime
fédéral, ou même confédéral, favorisant un gouvernement régional du
Kurdistan à Erbil, et l’autonomie des tribus sunnites. Ces dernières se
rallieront par la suite à l’État islamique-Daech.
Instabilité politique :
L’intervention américaine avait mené le pays, après l’accord d’Erbil de
l’automne 2010, vers un système politique instable reposant sur le
fédéralisme, le parlementarisme et le partage du pouvoir entre chiites, kurdes
et sunnites, ces derniers étant marginalisés.
En réalité Nouri Maliki avait établi un « régime fort » autour de lui, dans
un pays qui continuait de faire prévaloir l’autoritarisme politique, peu
compatible avec le parlementarisme et le partage du pouvoir entre
composantes qui avaient une longue tradition d’affrontements. Celle-ci était
exacerbée par l’Iran qui poussait Bagdad à soutenir plus fortement Damas,
accentuant ainsi le choc chiites-sunnites. Le gouvernement « d’union » du
premier ministre Haïdar Al-Abadi, nommé le 11 août 2014, et soutenu par le
président américain Barack Obama, était censé contribuer à la lutte contre
Daech lancée par une coalition de quarante pays.
Les fondements religieux de Daech
Le pseudo califat Daech-État islamique est fondé sur trois piliers :
** En premier lieu, sur un mélange de doctrine et de théologie, puisées au
VIIe siècle, à l’aube de l’Hégire. Aujourd’hui il s’exprime à travers des
stratégies et des techniques de communication utilisant les moyens
électroniques les plus modernes.
** Deuxièmement, le calife autoproclamé Ibrahim croit en une « guerre
de religion » qui consiste à vouloir convertir l’humanité à l’Islam sunnite des
origines.
Le premier ennemi qu’il désigne sur sa route est le Chiisme, et son
premier champ de conquête, l’ensemble des pays musulmans. Au fil des
années étaient tombés entre ses griffes, outre une partie du Nord de l’Irak,
près de la moitié du territoire syrien et des pans entiers de la Libye
disloquée, jusqu’au Yémen et au Nigeria où un califat islamique s’est
institutionnalisé au Nord-Est du pays.
** Enfin, troisième pilier, la tactique militaire de Daech fait la synthèse
entre une guérilla urbaine classique, issue de la stratégie du « poisson dans
l’eau » de Mao, modifiée par un mélange composé d’opérations terroristes
de kamikazes, recrutés parmi des combattants internationaux ; de razzias
39 tribales traditionnelles ; et de mouvements d’une infanterie lourde héritée de
l’ancienne armée de Saddam Hussein. La maitrise d’un terrain familier, de
rapides mouvements de dispositifs des combattants, et l’absence de
véritables affrontements d’infanterie, rendent les opérations aériennes
longues et relativement peu efficaces.
Le caractère religieux de la raison d’être de Daech, et de son
développement, a été assumé dès ses débuts, à l’été 2014, dans le numéro 2
de son magazine de propagande en français « Dabiq » : Sous le titre
« L’inondation », il proclamait que le temps était venu de l’apocalypse après
des siècles de Guerre sainte.
Le calife Ibrahim annonçait une guerre de religion qui devrait se
développer en plusieurs étapes : Il prophétisait : « Envahir la péninsule
arabe et Allah nous permettra de la conquérir. Il sera temps d’envahir la
Perse et Allah nous permettra de le faire. Enfin, il est temps d’envahir Rome,
et Allah nous permettra de le faire ! »
Celui qui s’est autoproclamé Amir al-Muminin, le « Commandeur des
croyants », Abou Bakr Al-Baghdadi, avait annoncé, dès son avènement, que
le combat se déroulerait entre deux camps :
« Ô Communauté islamique, le monde est divisé en deux parties, en deux
tranchées, il n’y en a pas de troisième : Le camp de l’Islam et de la Foi, et le
camp de la Mécréance et de l’Hypocrisie ; le camp des musulmans et des
moudjahidin là où ils sont, et le camp des Juifs, des Croisés, de leurs alliés
et, avec eux, toutes les nations de la mécréance et de ses religions dirigées
par l’Amérique et la Russie et gouvernées par les Juifs. »
Le « calife » Ibrahim, lançait, au-delà des territoires qu’il ambitionnait de
contrôler en Irak et en Syrie : « Que le monde sache qu’aujourd’hui est le
début d’une nouvelle ère. »
Au-delà, le message est précisément destiné à l’ensemble des musulmans
dans le monde. Le Chef de Daech disait : « Ecoute, Ô communauté
islamique, écoute et comprend, lève-toi et réveille-toi, le temps est venu de se
libérer des chaines de la faiblesse et de se soulever devant la tyrannie,
devant les gouverneurs traitres, les agents des Croisés, des athées, et les
protecteurs des Juifs. »
Ce discours que certains qualifiaient de « révolutionnaire » et qui avait
des accents totalitaires, était donc destiné au soulèvement non seulement des
Sunnites dans les pays majoritairement musulmans, mais également de
toutes les minorités musulmanes, dans tous les pays, et en premier lieu, des
jeunes attirés par ce qu’ils croyaient être une « grande cause universelle. »
Dans cette « guerre de religions et de civilisations », d’un nouveau type
que voulait mener Daech, ce ne sont pas seulement les armes qui en
viendront à bout, fussent-elles massivement aériennes, ou d’infanterie
lourde. Il serait en effet illusoire de vouloir éradiquer les tribus sunnites qui
l’ont rallié en Irak, en Syrie, en Libye, ou ailleurs en Afrique, ou les milliers
de « convertis » venus des territoires russes, maghrébins, européens ou
asiatiques.
40 Fallait-il alors compter sur l’Iran des Mollahs et sur les populations
chiites de la région, pour juguler Daech ?
Certainement pas, car une surenchère entre les mondes chiite et sunnite
est de nature à exacerber les tensions. La progression idéologique de Daech
ne sera pas freinée par la multiplication des déclarations de guerre régionale
de Téhéran, telle celle de l’ayatollah Ali Khamenei qui lançait contre Israël,
en novembre 2014 à propos des heurts sur le mont du Temple : « Ce régime
barbare, de loups et infanticides d’Israël qui ne ménage aucun crime, n’est
pas le remède, sauf son anéantissement », estimant également que « La
Cisjordanie doit être armée comme Gaza. Les amis de la Palestine devraient
faire de leur mieux pour armer la population de Cisjordanie. » Les Mollahs
avaient choisi leur « ennemi » qui n’était pas Daech-sunnite. Que les
ayatollahs iraniens désignent un « bouc émissaire » pour le monde
arabomusulman ne freinerait en rien la propagation de Daech.
La guerre asymétrique de conquête menée par Daech entre 2014 et
2019
L’Irak, première terre de conquête
L’État islamique-Daech, né en terre irakienne à la mi-2014, tout en se
décentralisant en Syrie, pour ensuite métastaser toute la région, est resté
fortement ancré dans le terroir irakien. Il y a entretenu un conflit permanent
qui lui a permis par moments de s’emparer d’un tiers du territoire et de
8contrôler huit à dix millions de personnes.
Désarmée devant les avancées des djihadistes et des tribus sunnites
ralliées, l’armée irakienne est parvenue à reprendre du terrain, sans pour
autant réussir à contrôler complètement les gouvernorats de Ninive (Nord) et
d’Anbar (Ouest), ou d’empêcher des attentats sur la place Adan, au cœur
même de la capitale Bagdad.
2014
* Début janvier, sur le chemin de la conquête de Mossoul, les djihadistes
de Daech avaient commencé par prendre le contrôle de Fallouja, à 60
kilomètres de la capitale ainsi qu’une partie de Ram ād ī, dans le centre de
l’Irak.
* Touz Khormatou tombe sur leur chemin. Située à la lisière de la région
autonome kurde, elle est le prototype de la bourgade dans laquelle, en 2014,
l’État irakien était absent. Les populations Kurdes, Turkmènes, chiites et
Arabes sunnites s’entre-déchiraient depuis des lustres. Les combattants de
Daech purent s’y installer sans coup férir.

8
Voir du même auteur : « Daech-Etat islamique : Cancer d’un monde arabo-musulman en
recomposition » L’Harmattan-2015
41 Dès 2013, à la chute de la dictature de Saddam Hussein, Touz Khormatou
« était entré en guerre contre elle-même », selon la formule de l’un de ses
habitants. Les différentes milices prenaient le pouvoir dans la région, en tête
desquelles les brigades chiites Badr. À la mairie, l’homme fort était le
Mollah Karim, chef de la branche locale de l’Union patriotique du Kurdistan
(UPK), dont les forces armées et de sécurité étaient installées depuis 2003
dans un bunker au centre de la ville. Les communautés kurdes, arabes,
turkmènes se concentraient dans des quartiers séparés, créant plusieurs
agglomérations indépendantes et irréconciliables, chacune
proclamant : « Touz est à nous ».
-Mossoul : La population bascule sous la terreur de Daech.
* Le 10 juin 2014, les djihadistes prennent Mossoul troisième ville
d’Irak, chef-lieu de la province de Ninive.
L’ancienne métropole Ninive, forte de deux millions d’habitants à
majorité sunnite, au passé arabe et ottoman, se considérant comme « la perle
du Nord », avait été jusque-là méprisée et maltraitée par le pouvoir Bagdad.
En l’absence de toute résistance contre leur avancée, les djihadistes
avaient pris également le contrôle de deux secteurs de la province de
Salaheddine, au Nord de Bagdad, après s’être emparés de parties de la
province de Kirkouk et de la totalité de la province de Ninive.
Le choix de Mossoul n’était pas fortuit : Cette ville occupe une position
stratégique régionale, possédant de surcroit des ressources pétrolières.
Les djihadistes bénéficièrent rapidement de ralliements de tribus sunnites
de la région, hostiles au pouvoir chiite du gouvernement de Nouri al-Maliki.
Celui-ci leur avait, en quelque sorte, laissé le chemin libre, en concentrant
son armée autour de Bagdad, et dans le Sud du pays où se trouvent les plus
importants gisements pétroliers.
Mossoul étaient conquis par 1 000 à 3 000 djihadistes de l’État islamique
en Irak et au Levant, avec l’aide de tribus et groupes armés sunnites tels
que : - l’Armée des hommes de la Naqshbandiya (JRTN) ; - l’Armée
islamique en Irak, Ansar al-Islam ; - les Brigades de la révolution de 1920 ;
-et le Front islamique de la résistance irakienne (proche des Frères
musulmans), soit un total tribal évalué à 7 000 combattants et 300 véhicules,
sous le commandement de Abou Muslim al-Turkmeni, après que son
prédécesseur eut été tué par un raid américain.
Après une offensive éclair de soixante-douze heures, une partie des
habitants de Mossoul accueillirent les djihadistes avec enthousiasme.
Pendant deux ans et demi cette population fut, pour certains, consentante,
pour d’autres, soumise sous la terreur.
* À la proclamation du « califat », le 29 juin 2014, Daech reprend en
main l’ensemble de l’administration de la ville : Fonctionnaires, employés
municipaux, enseignants ou médecins, tous sont sommés de reprendre leurs
activités. La banque continue à fonctionner sous sa supervision. En réalité
42 tous ces secteurs publics avaient été laissés à l’abandon, de longue date, par
le pouvoir de Bagdad.
Dans les écoles, le « califat » impose rapidement des programmes faisant
cohabiter un enseignement religieux et un entrainement militaire. La carte
géographique de l’Irak y est remplacée par celle du « califat. » Les enfants
sont embrigadés.
Daech s’impose comme étant « au service du peuple », faisant de
l’efficacité des services publics sa priorité : Les rues étaient réparées, les
poubelles collectées. Le vieux pont sur le Tigre, cinq fois touché par les
frappes aériennes, était réparé ; des services d’aide aux plus démunis sont
ouverts dans les mosquées où Daech distribue chaque mois argent et produits
de première nécessité.
La gouvernance de Daech est mise en place très rapidement : Son
ministère des Finances- Beit Al-Mal collecte la « Zakat- Aumône légale »,
remplaçant les impôts et taxes. Certaines « Zakat » sont créées pour la
collecte des ordures ou l’installation du téléphone fixe. Parmi les ressources
financières, Daech prélève dans les banques 25 000 dinars (20 euros) par
mouvement d’un million de dinars. S’ajoutent des taxes sur les commerces,
les salaires et les retraites, de même que sur les récoltes, et les mouvements
de personnes.
Abou Bakr al-Baghdadi, le « calife » autoproclamé de Daech avait offert
aux habitants une « réforme » qui leur permettrait de devenir de « vrais
musulmans » et non pas des Chiites.
Mais à quel prix ? À la fin du mois de juin 2014, les Chiites de Mossoul,
qui ne sont plus qu’une centaine de familles se trouvent sur la liste des
« apostats », aux côtés les soufis, les non-croyants, et les nationalistes.
* Le 19 juillet, les 35 000 Chrétiens sont sommés par ultimatum de payer
la « Jizya- taxe due par les non-musulmans », de se convertir ou de mourir.
Les dernières familles chrétiennes quittent la ville. Leurs maisons sont
confisquées dans lesquelles s’installent les djihadistes et leurs familles.
* La « Constitution de la ville » du 13 juin 2014 imposait les
« houdoud », les châtiments prescrits par la Charria islamique, à savoir la
flagellation, l’amputation, la lapidation, la prison, l’exil ou la mort pour
punir l’adultère, la diffamation, la consommation d’alcool, de cigarettes ou
de drogues, de même que l’apostasie et la rébellion. Prier dans la mosquée
était devenu une obligation impérative. Les femmes devaient porter le
« niqab » et ne sortir qu’en cas de besoin, sous la protection d’un homme.
Tous autres monuments que les mosquées sont détruites, y compris les sites
antiques.
Commencèrent les destructions de sites religieux qualifiés d’hérétiques :
Ainsi, la tombe du prophète Jonas, construite entre les IVe et VIII siècles fut
détruite le 24 juillet 2014 ; l’Eglise de la Vierge Marie, incendiée le 22
février 2015 ; le théâtre de l’Université, les 8 000 livres rares de la
bibliothèque de la ville, et le musée de Mossoul furent détruits.
43 Pour appliquer ces contraintes, la « police religieuse- Hisba » était
apparue à la mi-juillet 2014 dans les rues de Mossoul.
Dans une première phase de séduction Daech développe une campagne
de propagande, dans chaque quartier, avec la présence de stands-caravanes
dans lesquels des vidéos montrent les prouesses combattantes des
djihadistes. Une radio « Al Bayan » est rapidement créée.
Dans les mosquées, les imams ralliés à Daech demandent aux hommes de
se rendre dans les bureaux de recrutement de « l’armée du Califat. » De
nombreux adolescents sont attirés par la promesse de devenir des héros, et
d’obtenir un salaire et une épouse.
De nouvelles tribus prêtent allégeance, entrainant un nouveau flux de
combattants avec leurs famille, venues des campagnes environnantes vers
Mossoul.
Mais rapidement les ressources de Daech se sont avérées insuffisantes.
L’appauvrissement de la population de Mossoul est rapide, six personnes
sur dix étant employées par le gouvernement de Bagdad, qui ne versait plus
de salaires depuis juillet 2015. Seules les retraites parviennent.
Après leur « offensive de charme » et de recrutement, les djihadistes de
Daech se sont lancés dans la chasse « aux ennemis » : Sur des listes de
personnes recherchées, ils avaient inscrit les noms d’officiers de l’armée et
de la police, des représentants de l’État, des membres de tribus ou de
groupes politiques qui n’avaient pas prêté allégeance.
Les biens et propriétés des « apostats » étaient confisqués.
La vie commerçante de la ville s’était arrêtée à l’été 2016, sous les
bombardements de la Coalition occidentale.
Après seulement quelques semaines de répit, à partir d’août 2014, Daech
avait durci son emprise sur les populations prêtes à fuir sous les frappes
aériennes. La police-Hisba est renforcée par des éléments venus d’autres
pays, pour devenir omniprésente.
Selon un témoignage d’un médecin légiste de l’hôpital Al-Joumhouri de
Mossoul, jusqu’à fin décembre 2016, vingt à trente cadavres de personnes
exécutées arrivaient chaque jour dans la morgue, parmi lesquels des femmes
et des enfants, « la plupart tués par balles, lapidés ou la main coupée. »
Hystérique, la « Hisba » qui craignait les trahisons avait interdit le
téléphone, Internet et les paraboles de télévision. Elle utilisait des
adolescents pour prêter main-forte à la police religieuse, et empêcher
quiconque d’avoir des contacts avec l’extérieur.
Après la « fatwa » prononcée fin décembre 2016 par Daech contre les
habitants de la rive orientale de Mossoul qualifiés « d’apostats », la
population de Mossoul-Est, par calcul ou par conviction, donnait tous les
gages de ralliement. D’autant plus que depuis février 2017, les djihadistes
terrés dans des cellules dormantes créaient un climat de peur en multipliant
les attentats-suicides.
Il faut ajouter que les effectifs de Daech avaient été renforcés par les
1 200 prisonniers sunnites libérés lors des attaques de deux prisons de haute
44 sécurité, à Ghizlani et Badouche, alors que, dans le même temps, 650
prisonniers chiites étaient massacrés, selon le Haut-Commissariat des
Nations unies aux Droits de l’homme.
Les réactions infructueuses de Bagdad
Face aux effectifs de Daech, Bagdad avait affirmé avoir aligné deux
divisions de l’armée nationale, fortes de 25 à 30 000 hommes, ainsi que
40 000 hommes de la Police nationale, soit un total de 53 000 soldats et
26 000 policiers.
Dès les premiers combats, les autorités irakiennes firent évacuer la ville :
Les généraux irakiens s’étaient enfuis en hélicoptères, et 10 000 soldats
trouvaient refuge dans la province autonome du Kurdistan, abandonnant des
pièces d’infanterie, des hélicoptères et des véhicules militaires, de même que
les réserves des banques de Mossoul.
* En novembre, le ministre irakien de la Défense annonçait que plusieurs
généraux toujours en poste seraient jugés et éventuellement condamnés à
mort. Une commission parlementaire, formée en décembre 2014, enquêtait
sur la désertion d’une centaine d’officiers et plusieurs responsables civils.
Dans son rapport du 17 août 2015, elle mettait en cause 30 hauts
responsables dont l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, accusant par
ailleurs les responsables militaires d’incompétence et de corruption.
* Entre juin 2014 et août 2015, l’État islamique avait exécuté 2 070
personnes dans Mossoul et dans la province de Ninive.
* Le 12 juin 2014, face à la déroute des forces armées irakiennes, les
combattants kurdes-YPG du Gouvernement régional du Kurdistan
reprenaient Kirk ūk, de même que plusieurs localités sur la frontière
syrienne. Ils réussiront à contenir l’avancée des djihadistes en mobilisant
250 000 Peshmergas
* En août 2014, dans la ville de Sinjar les djihadistes avaient provoqué
des massacres parmi les dizaines de milliers de Yazidis enfuis vers les Monts
Sinjar, sans eau ni nourriture, ce qui fut dénoncé par l’ONU comme une
« tentative de génocide. »
Sinjar était une position d’autant plus importante pour les djihadistes de
Daech qu’elle contrôlait la ligne de ravitaillement en hommes et en matériels
entre leurs positions en Irak et en Syrie.
2015
Au cours de l’année 2015, la situation militaire était fluctuante,
généralement au détriment des djihadistes, tant au nord de l’Irak, à Sinjar,
qu’au sud, dans la région de Ram ād ī.
* Après la perte de Ram ād ī le 17 mai, les troupes régulières irakiennes
reprenaient cette ville stratégique le 27 décembre, sans l’aide des milices
45 chiites, contrairement à la reconquête de Tikr īt, mais avec le soutien aérien
de 31 frappes en six jours de la Coalition.
L’armée américaine avait alors formé et équipé trois brigades, dotées
notamment de 5 000 missiles antichars, et 8 500 combattants tribaux
sunnites pour stabiliser les zones libérées.
Il n’en demeurait pas moins qu’à la mi-2015, Daech continuait de
contrôler une grande partie de la province d’Anbar, limitrophe de la Syrie,
de la Jordanie et de l’Arabie Saoudite, en particulier la majorité des villes
s’échelonnant le long de l’Euphrate.
* Daech lançait en juillet une offensive de « guerre chimique » contre les
combattants Peshmergas kurdes positionnés à Sultan Abdullah, à une
soixantaine de kilomètres d’Erbil, la capitale de la province autonome du
Kurdistan d’Irak. Les djihadistes avaient mêlé aux mortiers et aux roquettes
conventionnelles lancés contre les positions kurdes, des projectiles
« bricolés » chargés d’un agent chimique, qui pouvait être du gaz moutarde
artisanal. Des projectiles à base de chlore avaient déjà été utilisés par Daech,
en mars 2015, contre les Peshmergas, sur le front de Sinjar. Il en avait été de
même contre les combattants kurdes de Syrie, en juillet 2015.
* L’armée nationale ne put empêcher, le 30 août 2015, l’explosion d’un
camion piégé au milieu du marché de Sadr City, grand quartier chiite au
Nord-Est de la capitale.
* Pour le seul mois de septembre, et dans l’ensemble du pays, les
djihadistes de Daech tuèrent 717 irakiens, dont 257 dans la province de
Bagdad, faisant 1 216 blessés, avait précisé une mission d’enquête de
l’ONU.
Les lentes et difficiles reconquêtes territoriales par l’armée irakienne.
Deux ans après la prise de Mossoul par les djihadistes du pseudo « Califat
de l’État islamique en Irak et au Levant », l’armée nationale irakienne,
appuyée par des milices alliées, déclenchèrent leurs contre-attaques.
-Ram ād ī, la libération de la ville martyre :
Depuis début septembre 2015 la reconquête de Ram ād ī était un objectif
prioritaire pour l’armée régulière irakienne, soutenue par des tribus sunnites
encadrées par des instructeurs américains.
Fin novembre ces forces investissaient progressivement l’Ouest de la
ville pour progresser à l’Est vers les djihadistes qui se repliaient en direction
de leur place forte de Falluja.
Après Tikr īt, Baiji et Sinjar, tombées aux mains de Daech en mai 2014, la
ville de Ram ād ī fut entièrement libérée le 28 décembre par les Forces d’élite
antiterroristes irakiennes et l’armée régulière, soutenues par les forces de
police locales et fédérales ainsi que par des combattants de tribus. Le terrain
avait été préparé depuis juillet précédent par plus de 600 frappes aériennes
46 de la Coalition américaine. Les djihadistes se replièrent face à une armée
irakienne qui redorait ainsi son blason.
Ram ād ī, ville de 300 000 habitants, située à 100 kilomètres au
NordOuest de Bagdad est le chef-lieu de la province majoritairement sunnite
d’Al-Anbar, jouxtant la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite.
Pour le président François Hollande, qui adressait ses félicitations au
Premier ministre Haïder al-Abadi, « la libération de la ville de Ramadi par
les forces irakiennes (…) constitue la plus importante victoire depuis le
commencement de la lutte contre l’organisation terroriste Daech. »
L’observateur David Rigoulet-Roze estimait que : « Cette victoire est un
premier signe qui montre que l’armée irakienne commence à tirer les
bénéfices d’un encadrement et d’une réorganisation entamés par les divers
alliés de la Coalition occidentale, principalement américains. Des synergies
opérationnelles commencent à se manifester sur le terrain entre l’armée
irakienne, les forces anti-terroristes et des tribus sunnites combattant
9l’E.I. »
Une inconnue demeurait quant au projet politique que le gouvernement
de Bagdad serait en mesure de proposer aux populations et aux tribus
sunnites qui s’émanciperont de la tutelle de Daech, interrogeait alors David
Rigoulet-Roze.
Huit mois plus tard, en septembre 2016, le centre- ville et les quartiers
Sud, où vivaient environ un million de civils, étaient en ruine. Les
infrastructures, les ponts, les canalisations et la station de pompage d’eau, le
réseau électrique et les hôpitaux avaient été détruits, principalement par
Daech, dans le cadre de sa politique de « la terre brulée », partout mise en
œuvre lorsque ses djihadistes perdent leurs positions.
Le sous-préfet, Ibrahim al-Osseij évaluait à 20% de nombre de maisons
détruites dans les quartiers Sud, ainsi que 80% des infrastructures et
bâtiments publics, nécessitant 18 milliards de dollars pour leur
reconstruction. Les Nations unies précisaient, à partir d’images satellites,
que 5 700 immeubles avaient été endommagés, dont 2 000 entièrement
détruits.
Des dizaines de milliers de réfugiés s’étaient mis en marche.
Aux milliers d’engins explosifs dissimulés par les djihadistes, qu’il fallait
désamorcer, étaient venus s’ajouter les heurts entre autorités locales, et la
course au pactole des fonds de reconstruction du Programme des Nations
unies pour le développement. À ce programme d’assistance aux réfugiés
participèrent quelques riches familles du cru, dont celle d’Abdelatif
alHmaïem, directeur du Waqf sunnite, l’administration des biens de mainmorte
islamiques. Cette tendance à la prévarication est fréquente dans cette région
où les dirigeants locaux tentent de prélever à leur profit une quote part de
l’aide internationale.

9
Enseignant et chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas), rédacteur en chef de
la revue « Orients stratégiques », dans une déclaration à France- 24.
47 Pour leur part, les milices chiites stationnées autour de la ville étaient
accusées de « rançonner » les 220 000, sur 500 000 habitants qui tentèrent de
rentrer chez eux. La ville était quasiment livrée à elle-même, dans laquelle
ne subsistaient que 4 000 policiers municipaux sur 18 000 avant l’arrivée de
Daech.
Le sort de Ramadi préfigurait celui de bien d’autres localités libérées des
griffes de Daech.
* Un mois plus tard, le 3 octobre, des kamikazes tentèrent de s’introduire
dans le mausolée chiite de Kazimya, en faisant des dizaines de morts et de
blessés durant l’assaut.
- Sinjar : L’élan brisé
Occupée par Daech, un an plus tôt en août 2014, la ville de Sinjar était
libérée le 13 novembre 2015 par les Peshmergas kurdes, avec l’appui de la
Coalition aérienne internationale qui avait alors mené 24 frappes dans le
secteur et 8 dans la région frontalière syrienne d’Al-Hol.
Cette opération fit dire alors au président Barack Obama que la coalition
internationale, appuyée à terre par les Peshmergas kurdes, avait permis de
« maitriser l’élan » de Daech en Irak et en Syrie.
Le Conseil National Kurde précisait que la contre-attaque « Sinjar
Libre » était destinée à couper les lignes d’approvisionnement de Daech, sur
l’axe Mossoul-Rakka. Aux combattants kurdes s’étaient joints des unités
yézidis, originaires des tribus de la région et d’autres minorités ethniques.
La progression de Daech en Irak était endiguée. Sa chute représentait
« une première étape cruciale dans l’éventuelle libération de Mossoul »,
estimait le colonel américain Steve Warren, porte-parole de la coalition.
Le président de la province autonome du Kurdistan irakien, Massoud
Barzani, n’hésitait pas à proclamer aussitôt que « Sinjar libérée par le sang
des Peshmergas, faisait désormais partie du Kurdistan. »
2016 :
* En janvier, une bombe explosait dans un café de Mouqdadiyah, à 90
km au nord de Bagdad, faisant 20 morts et des dizaines de blessés. Dans le
même temps, un kamikaze faisait exploser sa ceinture dans un centre
commercial de la capitale, après que trois personnes furent prises en otages
et exécutées à l’arrive des forces de l’ordre.
- La bataille de Qayyarah, un accès vers Mossoul.
* Lancée le 24 mars 2016 sur la rive Ouest du Tigre dans la région de
Makhmour, cette bataille permit aux forces irakiennes de reprendre le
contrôle d’une base aérienne militaire tombée deux ans plus tôt aux mains de
Daech. Cette base était destinée à « devenir un tremplin vital » pour l’attaque
prochaine contre Mossoul, précisait le Pentagone.
48 * Le dernier verrou avant un assaut final avait sauté le 15 juillet, à 70 kms
au sud, sur les rives du Tigre, avec la prise d’un pont donnant accès à
Mossoul, miné par deux tonnes d’explosifs, et protégé par des tirs de
mortiers des djihadistes.
e eLes 72 et 15e Division, 9 Division blindée et les unités antiterroristes de
l’armée irakienne, épaulées par 200 Marines américains et des milices de
tribus sunnites voisines se heurtèrent à une vive résistance durant trois mois,
avant la chute de la base aérienne, le 9 juillet, suivie de la prise de la ville, le
25 août, avec l’engagement des habitants.
Le colonel français, Patrick Steiger, porte-parole de l’État-major des
armées, estimait alors qu’une nouvelle étape s’ouvrait : « Il s’agit
maintenant de pouvoir sécuriser complètement cette ville, de pratiquer ce
qu’on appelle en terme militaire la « dépollution », c’est-à-dire retirer tout
ce qui peut être pièges, mines, ou autres engins artisanaux laissés par Daech
comme ils le font systématiquement. »
Le nombre des déplacés avait considérablement augmenté durant cette
opération. Selon, la Coordination aux affaires humanitaires de l’ONU, en
quelques semaines, 30 000 personnes avaient quitté Mossoul et Qayyarah, et
21 500, Shirqat. Selon la Croix-Rouge internationale, près d’un million
d’Irakiens risquaient de fuir Mossoul et sa région, au moment des combats.
Quant à Daech, selon une tactique constante, il avait d’ores et déjà transféré
ses principaux responsables et leurs familles vers la Syrie, confirmait en
juillet le ministre irakien de la Défense, Khaled al-Obeïdi.
* Début mai, après une attaque à la voiture piégée dans la ville de
Baaqouba, au Nord-Est de Bagdad, qui fit 10 morts, les djihadistes
s’enhardissent à frapper jusque dans la capitale Bagdad, au cours de trois
attentats à la voiture piégée qui firent en une journée au moins 86 tués et 150
blessés :
- Le premier eu lieu dans une zone de marché dans le quartier chiite de
Sadr City, dans le Nord de la capitale. Un incendie dévastait les échoppes du
marché. Tout aussitôt une manifestation de colère embrasait le quartier,
accusant l’État d’en être responsable par son inaction. Un manifestant
expliquait que « les politiciens sont responsables de l’explosion et les gens
sont les victimes de leurs querelles. Les politiciens disent que l’armée et les
forces de l’ordre ne font pas leur travail suffisamment bien, mais en réalité
ce sont eux les responsables (…) Ils doivent partir.»
- Le deuxième attentat frappait le quartier placé sous haute sécurité de
Kazimiyah dans le Nord-Ouest de la capitale, faisant de nombreuses victimes
parmi les forces de l’ordre ;
- Une voiture piégée explosait dans le quartier de James, dans la partie
ouest de Bagdad.
Avec de tels attentats, Daech avait réussi à briser la cohésion de la nation
et à aggraver la crise politique.
49 - Fallouja, une bataille incertaine :
Avec ses 250 000 habitants, la ville de Fallouja, située à 50 km de
Bagdad, avait été la première à tomber, sans coup férir, aux mains des
djihadistes de Daech en janvier 2014.
Sa population sunnite était en dissidence contre le pouvoir central depuis
les batailles contre Al-Qaïda menées en avril et novembre 2004, qui
détruisirent une grande partie de la ville, au prix de plus de 2 000 morts.
Le siège de Fallouja avait été précédé par la libération de quatre autres
bastions djihadistes dans l’Anbar : Hit, Rourba, Garmma (26 mai ) et
Ramadi.
L’offensive avait commencé, entre les 23 et 27 mai, par une vingtaine de
frappes aériennes de la Coalition américaine, en particulier par des avions
français, britanniques et australiens, suivies d’un pilonnement de l’artillerie
irakienne. Le commandant des forces de Daech dans la ville, Maher
alBilawi y laissait la vie.
Le centre de Fallouja était délivré le 23 juin, par les combattants tribaux
sunnites des Albou Eissa, menés par cheikh Fayçal al-Essaoui, originaire de
l’Amriyat Al-Fallouja, agglomération de 30 000 habitants, à une quinzaine
de kilomètres au Sud de la ville.
Au sol, les forces gouvernementales étaient composées de 35 000 soldats
e eprovenant des 8 et 9 Divisions, de la Division dorée, une unité
antiterroriste, de vingt mille policiers fédéraux ainsi que des miliciens de la
Force de la mobilisation populaire (MP) et des tribus pro-gouvernementales.
S’étaient joints les miliciens du Harakat Hezbollah Al-Nujaba, commandés
par le général iranien Abdelwahab al-Saadi.
* En août, les djihadistes de Daech tentèrent d’endiguer la fuite de
familles civiles dans la province de Salah ad-Din, en procédant dans la ville
de Hawija dans le Nord du pays, à la décapitation publique de 13 fuyards.
Quelques jours plus tard, 25 habitants de la ville subissaient le même sort.
Auparavant, près de Mossoul, les djihadistes avaient enfermé six hommes
menottés dans une pile de pneus en y mettant le feu. Ils étaient accusés de
collaboration avec les forces irakiennes.
* Autres réactions par la terreur, la multiplication des attentats à Bagdad
dans la première quinzaine de septembre : Deux voitures explosaient, dont
une conduite par un kamikaze, devant un centre commercial au cœur de la
capitale, faisant 10 morts et 25 blessés.
* Le lendemain, au moins douze personnes furent tuées et 27 blessées
dans une série de cinq explosions au centre et aux alentours de Bagdad
dans :
- le quartier Nord-Est de la ville, dans la zone commerçante de Tadji,
proche d’une base de l’armée irakienne, faisant trois morts et 9 blessés ;
- le quartier central d’Alaoui, où un kamikaze déclenchait une ceinture
d’explosifs faisant deux tués et huit blessés ;
50 - le Sud des districts de Al Husseiinyia et de Youssifyia, des engins
explosifs dissimulés sur le bord des routes coutèrent la vie à trois personnes,
faisant également 10 blessés.
* De 3 500 à 4 000 djihadistes originaires d’Irak ou de différents pays
arabes, détenaient comme « boucliers humains », 60 à 90 000 habitants de
Fallouja.
Avant de décrocher, les djihadistes lancèrent des offensives avec des
kamikazes, contre les villages de Kubaisah et d’al-Sejar, au Nord, et
d’Amirijah, au Sud.
Au cours des combats, les milices pro-gouvernementales se livrèrent à un
massacre de 300 civils sunnites à Saklaouiya.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, au
moins 84 000 civils ont fui entre le début de l’offensive et le 20 juin.
Par ailleurs, près de 1 500 membres de quatre tribus qui avaient rallié
Daech, furent arrêtés, alors qu’un millier de djihadistes furent tués. Au cours
de cette offensive, au moins 400 membres des Forces de sécurité furent tués
et plus de 3 000 blessés.
* Dans sa stratégie d’évitement et de contre-attaque hors des champs de
bataille, les djihadistes ne tardèrent pas, un mois plus tard, le 24 juillet, à
frapper au cœur du quartier chiite, dans le secteur Nord de Bagdad, au cours
d’un attentat suicide qui fit au moins 12 morts et plus de 20 blessés.
En réalité, dans cette guerre urbaine aucun bilan de morts et de blessé ne
pouvait être définitif, ce qui illustre le caractère complexe et anarchique de
ce type de combats contre Daech.
Les raisons de la déroute des forces irakiennes :
Une question se posait alors, qui valait pour l’ensemble du pays, de
même que pour la Syrie, dont la réponse expliquerait les avances fulgurantes
des djihadistes devant des forces nationales: Pourquoi une telle déroute ?
Pierre-Jean Luizard, directeur de recherche au CNRS, esquissait une
explication : En réalité, « l’armée irakienne était en grande partie une armée
fantôme, parce que c’est une armée de la corruption dans laquelle une
pratique s’était généralisée, à savoir que les soldats laissaient une partie de
leur solde à leurs supérieurs pour ne pas être des soldats effectifs dans
l’armée. Ce système a abouti au fait que sur le papier il y avait 30 000
soldats qui défendaient Mossoul, mais en réalité ils étaient moins de
1010 000. »
La seconde raison qui fit que la population sunnite de la région avait
accueilli favorablement les avancées des djihadistes, depuis la prise de
Mossoul, résidait dans la détestation entretenue envers les autorités et
l’armée d’Irak, majoritairement chiites. Pierre-Jean Luizard constatait alors

10
Voir l’analyse de Pierre-Jean Luizard et David Thomson : « L’Irak, l’Etat islamiques, les
filières djihadistes » dans Mediapart.
51 que lorsque « l’État islamique a décapité et crucifié quelques corrompus, la
population a pu constater que la pénurie alimentaire avait disparu. Les
marchés étaient à nouveau approvisionnés, et les prix divisés par deux. La
population de Mossoul n’était pas salafiste. Mais sa passivité s’est vite
transformée en adhésion à un État de droit islamique qui remplaçait un État
de non-droit » irakien.
L’engagement américain contre Daech : 2014-2016
Le premier volet de l’engagement américain pour « affaiblir et finalement
détruire » Daech en Irak, avait été lancé en 2014 par le président Barack
Obama : Il donnait la priorité aux frappes aériennes, d’une part, et d’autre
part fournissait un soutien à la formation de l’armée régulière irakienne par
l’envoi de 3 500 instructeurs américains, qui n’étaient pas appelés aux
combats au sol.
erLe 1 décembre 2015 devant le Congrès, l’administration américaine
tirait les leçons de plus d’un an d’insuccès irakiens contre Daech, afin de
renforcer progressivement sa stratégie d’éradication du djihadisme. Le
secrétaire à la Défense, Ashton Carter annonçait l’envoi prochain de forces
spéciales chargées « de mener des raids, de libérer des otages, de collecter
des renseignements et de capturer des dirigeants » de Daech en Irak.
Cette nouvelle stratégie était mise en œuvre deux mois après
l’interruption du programme de formation des combattants de l’opposition
syrienne qui s’était soldé par un échec, et un mois après l’envoi sur le sol
syrien d’un premier contingent de 50 militaires américains.
Les premiers éléments donnés par la presse américaine faisaient état de la
présence d’un contingent au sol de 200 militaires en Irak, basés dans la
province kurde.
Dans un premier temps, tout en affirmant à tous ses interlocuteurs
américains qu’il se consacrerait à la lutte contre Daech, le premier ministre
Abadi avait réagi très négativement, en avril 2016, à l’envoi de troupes
américaines. Sous la pression de milices chiites, qui menaçaient de prendre
les armes contre les instructeurs américains, Abadi affirmait alors que son
pays se suffisant à lui-même, n’avait nullement besoin du déploiement de
troupes étrangères supplémentaires.
Cela ne pouvait convaincre le Pentagone dont l’objectif était de chasser
Daech de Mossoul, avant la fin de l’année 2016. Aussi, le vice-président
américain Joe Biden se rendait à Bagdad en avril 2016, première visite à ce
niveau depuis le retrait des forces fin 2011, pour s’entretenir avec le Premier
ministre irakien, ainsi qu’avec les responsables des formations politiques
nationales, sur le thème de l’unité nationale et de la poursuite de la lutte
contre Daech.
Les premiers résultats étaient enregistrés fin avril 2016, avec la libération,
par les forces de sécurité et de mobilisation populaire irakiennes, de la ville
de Hit qui était tombée aux mains de Daech, et l’élimination de 650
52 djihadistes. Dans le même temps, les forces irakiennes, épaulées par les
Forces de mobilisation populaire -Hachd al-Chaabi entraient à Abu-Khafaj,
dans le Nord de la province d’Al-Karama.
Quelques jours plus tard, le 24 avril 2016, à Mossoul et à l’Ouest de
Bagdad, les agglomérations chiites de Touz Kormatou et Ameli, dans le Sud
de la province de Kirkuk, encerclées depuis l’été 2014 par les forces de
Daech, étaient libérées par les Peshmergas kurdes et les Forces de
mobilisation populaires, qui faisaient 76 morts et 20 blessés parmi les
djihadistes.
Dans leur stratégie de guérilla, lorsqu’ils perdaient du terrain ou des
combattants, les djihadistes de Daech se repliaient tout en provoquant des
attentats dévastateurs. Ce fut le cas fin avril 2016 lorsqu’un kamikaze fit
exploser sa charge dans un marché populaire du quartier al-Jadida, à l’Est de
la capitale, provoquant une dizaine de morts et plus de 30 blessés. Quelques
jours plus tôt deux voitures piégées avaient fait des victimes parmi les forces
de sécurité au sein même de Bagdad.
Daech tente de reprendre ses forces en Irak
L’affaiblissement militaire de Daech en Irak ne signifiait nullement son
éradication.
En réalité les djihadistes s’employaient à restructurer leurs sources et
réseaux de financement sur de nouvelles bases pour assurer une survie à long
terme.
Dès le printemps 2015, les services de renseignement irakiens et
étrangers repérèrent des activités anormales sur les terres agricoles dans les
régions de Taji et de Tarmiya, qui indiquaient une organisation complexe de
financement de l’ordre de plusieurs millions de dollars.
Etaient ainsi répertoriées plus de 400 fermes piscicoles, légales et
clandestines, produisant des carpes, un poisson grillé très recherché par les
irakiens (masgouf), vendues sur les marchés de la capitale et sa périphérie.
Le commandement des opérations de Bagdad, le général Ayad, précisait que
« certaines fermes étaient financées directement par Daech, d’autres
appartenaient à des particuliers victimes de racket. » Ce système de
financement était démantelé en 2015 et 2016.
Les bureaux de change étaient également utilisés pour le financement de
Daech : Plusieurs dizaines l’alimentent à Bagdad, de même qu’à Kirkouk, et
dans la province de Salaheddine, autour de Tikr īt. En 2014, Daech eut même
accès aux enchères de devises organisées par la Banque centrale irakienne,
au cours desquelles les banques et les bureaux de change achètent des dollars
à l’État. Cette activité cessa début 2016.
Daech avait mis au point un autre système frauduleux consistant à
fragmenter la somme à transférer en plusieurs versements de 10 à 40 000
dollars maximum pour ne pas éveiller les soupçons. Il utilisait plusieurs
intermédiaires et comptes bancaires pour brouiller les pistes.
53 Après sa défaite militaire dans les zones urbaines, en décembre 2017,
Daech avait adopté les méthodes de survie clandestine d’Al-Qaïda en Irak,
permettant de créer des cellules dormantes, qui frappaient dans des moments
propices.
L’expert irakien des mouvements djihadistes, Hisham Al-Hashemi,
estimait que Daech « détient encore des ressources financières pour assurer
sa survie pour quinze ans. Il a investi à l’étranger comme en Irak, dispose de
donateurs pour assurer sa survie. » Il estimait que Daech avait placé entre
250 à 500 millions de dollars dans des sociétés irakiennes, outre dans des
fermes agricoles et des bureaux de change, également dans des compagnies
de taxi, des entreprises d’import-export, de même que dans sociétés écran,
difficiles à identifier, car gérées par des intermédiaires de confiance
n’appartenant pas à Daech.
Le Conseil suprême de la justice irakienne, précisait qu’en avril 2016 on
dénombrait 2 500 fermes piscicoles et commerces liés à Daech dans la seule
province de la capitale, procurant 56 millions de dollars par mois.
La lutte contre les financements de Daech et des groupes terroristes avait
été renforcée au sein du Groupe d’action financière- GAFI, en coordination
avec les Nations unies, de même que par les autorités américaines dans le
cadre d’une « Cellule américano-irakienne de surveillance des flux
financiers. »
Une loi avait contraint les banques à s’assurer de l’origine des fonds
déposés par tout client, et attester de leur légalité à chaque mouvement, au
risque d’être placées sur une liste noire. Les autorités américaine et
britannique avaient fourni des renseignements qui ont permis 70 à 80
investigations entre novembre 2015 et juin 2017.
Mais il apparait que Daech continuera de prospérer financièrement tant
que le pouvoir irakien ne parviendra pas à endiguer la corruption et
l’économie informelle qui gangrènent le pays.
2017
- Mossoul : La « bataille des batailles » du 15 octobre 2016 au 10 juillet
2017
* Le 9 juillet, après neuf mois de combats à Mossoul, le Premier ministre
irakien Haïder al-Abadi proclamait la victoire sur l’État islamique-Daech, et
la reprise de sa « capitale », trois ans après d’occupation de la ville par les
djihadistes.
Les premières offensives pour la libération de Mossoul furent lancées
après que le président Obama eut déclaré le 4 août 2016 que les djihadistes
de Daech « n’étaient pas invincibles. Ils vont de fait, être inévitablement
vaincus ».
54 La libération de Mossoul marquait le pas depuis juillet 2015 :
La date du déclanchement de l’attaque n’était pas révélée pour des
raisons tactiques : Certains prévoyaient le contrôle de la province de Ninive
en mai 2016 ; d’autres comme le commandant des opérations américaines
contre Daech, le lieutenant général Stephen Towsend annonçait, dans une
déclaration au Wall Street Journal, la reconquête de Mossoul en octobre
2016, ou à la fin 2016, avant l’échéance du mandat du président Obama ;
pour certains elle était tributaire de l’état de préparation des forces
irakiennes, comme l’avançait le colonel John Dorrian, porte-parole des
forces américaines en Irak au cours d’une conférence de presse au
Pentagone.
Pourquoi avoir si longtemps hésité à lancer les combats ?
En réalité, aux portes de Mossoul depuis juin 2015, tant les Peshmergas
kurdes, que les milices tribales composées de combattants arabes sunnites de
ela région, ou les 5 000 hommes de la 15 Division de l’armée régulière
irakienne, installés dans la petite ville de Makhmour, tous étaient empêchés
de franchir les derniers 75 kilomètres. Plusieurs offensives étaient
interrompues non pas du fait d’un rapport de forces défavorable, mais à la
suite de profondes dissensions entre les tribus sunnites engagées et le
pouvoir chiite de Bagdad, qui n’étaient plus en mesure de se coordonner sur
le terrain.
eLe porte-parole de la 15 Division irakienne, le lieutenant-colonel Firas
Bachar tentait d’expliquer alors : « Nous avons besoin de plus de temps et
d’avancer pas à pas ». Mais c’est le cheikh Nazihan Safar Salman, à la tête
des combattants de la tribu des Al-Lihaïb, qui livrait la véritable explication
en avouant, avec une haine froide, n’accorder aucune confiance aux Forces
gouvernementales. Le chef de la milice tribale des Sabhawi, Almiqdad Fars
Abdallah, va dans le même sens en déclarant sa méfiance envers l’armée
gouvernementale : « Ils viennent tous du Sud, ils ne sont pas prêts à mourir
loin de chez eux. Ils ne sont pas assez entrainés pour combattre Daech. »
Dans un camp de déplacés proche, un habitant sunnite confiait également sa
méfiance : « Je peux me fier aux tribus sunnites ou aux Peshmergas kurdes,
mais pas à l’armée. Pour moi, les soldats irakiens sont venus prendre leur
revanche. » Il ajoutait : « Pour eux, il n’y a pas de différence entre nous
(sunnites) et Daech. Si mon village est libéré, je ne pense pas que je pourrais
11y retourner s’ils restent et l’occupent. »
Pour des observateurs occidentaux, la principale difficulté n’était pas
d’ordre militaire, encore que la mise à niveau des forces irakiennes dût
prendre du temps, mais de nature humanitaire. En effet, cette guerre
asymétrique contre les djihadistes de Daech devait se dérouler en milieu
fortement urbanisé, dans lequel les combattants se mêlent aux civils qui
deviennent des « boucliers humains. » Cette reconquête aurait de lourdes
conséquences humanitaires, qui rendrait les assauts d’autant plus complexes.

11 Reportage de l’envoyé spécial du journal Le Monde, à Makhmour. 14/054/2016
55 Il fallait ajouter que stratégiquement, une menace pesait sur les offensives
aériennes et d’artillerie lourde, celle de la rupture du barrage hydraulique
proche de Mossoul, qui pourrait provoquer la submersion de près d’un
million d’irakiens vivant dans la région.
La campagne qui avait préparé la reprise de Mossoul, entamée en octobre
2016, avait été la plus longue et sanglante bataille urbaine depuis la Seconde
guerre mondiale en Europe.
Tout comme lors des quarante opérations militaires menées contre Daech
en Irak pendant près de quatre années de guerre, la stratégie de guerre
asymétrique adoptée par les djihadistes n’avait pas varié : Elle consistait à
nouveau, en cas de renversement des rapports de force, à décrocher et à se
perdre dans la population civile ou dans des zones peu accessibles aux
moyens lourds d’une armée régulière, pour refuser les combats.
Les djihadistes de Daech n’ont jamais eu l’intention de se battre jusqu’à
la mort à Mossoul, mais de préserver leurs forces. Ils sont sortis des
décombres avec leurs armes et leurs familles, par le truchement de chefs
tribaux intervenant comme intermédiaires avec les autorités irakiennes.
Les djihadistes de Daech avaient rompu les combats lorsque l’armée
irakienne écrasait sous une pluie de bombe la vieille ville de Mossoul.
11 000 civils auraient été tués pendant la durée de la bataille, 90% de la
partie occidentale de Mossoul était dévastée, soit environ 54 000 maisons de
la ville et des alentours.
Sur les berges du Tigre, face aux ruines, un soldat irakien avait avoué à la
BBC qu’« environ 15% des civils ont réussi à fuir, les autres sont là » en
pointant du doigt les eaux sales du fleuve. Il ajoutait : « Nous devions tuer
tout le monde. Nous ne pouvions pas faire de distinction. »
Il s’est avéré que la stratégie militaire choisie par les forces irakiennes
encerclant Mossoul était de bloquer trois couloirs de sortie, en laissant
ouvert le quatrième à l’Ouest de la ville, menant aux territoires de Daech
dans la Syrie voisine.
Mais l’Iran voulait laisser croire que son allié syrien Bachar al-Assad
avait enfin pris le dessus dans la guerre civile qui ravageait son pays et que
Daech avait été totalement éliminé à Mossoul, et dans la totalité de Irak.
Le scénario de Mossoul avait été en réalité reproduit plus tard à Rakka,
en Syrie, deuxième « capitale » de Daech où un accord avait également été
conclu avec les djihadistes pour les laisser évacuer avec leurs armes et leurs
familles : Les Forces démocratiques syriennes -FDS qui les encerclaient
avaient mis à leur disposition des bus, avec l’accord et la coopération de la
Russie. Ce convoi regroupait les membres les plus importants de Daech ainsi
que des dizaines de combattants étrangers qui les avaient rejoints, qui purent
ainsi se regrouper dans une autre province, et jusqu’en Turquie. En Syrie,
l’objectif du Kremlin fut de libérer les civils de Rakka, utilisés par Daech
comme boucliers humains autour de l’hôpital national et du Stade.
56 Mais à Mossoul, l’Iran avait fait un autre choix, celui de laisser croire que
Daech avait été éradiqué, en faisant tuer toute la population accusée d’avoir
abrité les djihadistes.
Le plan de reconquête :
Les opérations de reconquête de Mossoul avaient en réalité commencé de
longue date. Elles avaient fait l’objet, en juillet, d’une concertation à Bagdad
entre le chef d’État-major inter-armée américain, Joseph Dunford, et le
Premier ministre Haïder al-Abadi, dans le cadre d’une coopération entre les
forces gouvernementales et la Coalition internationale conduite par les
ÉtatsUnis.
En complément de frappes aériennes lancées par cette coalition, le
Pentagone avait prévu une « coopération bilatérale dans les domaines de la
formation et de l’armement. » Washington avait ainsi basé dans la zone de
Mossoul, 560 hommes supplémentaires chargés d’assister les forces
irakiennes, portant ainsi les effectifs militaires américains dans le pays à
5 000 hommes.
Le plan de reconquête de Mossoul qui fut réalisé comprenait :
Au sol, l’ouverture de trois fronts :
- À Makhmour, à l’Est de Mossoul ;
- À 115 km au Sud et à Bashiqa ;
- À 12 km au Nord-Ouest.
Dans le même temps, les forces aériennes de la coalition créèrent un
« pare-feu renforcé » afin de couper les routes d’approvisionnement entre
Mossoul et les zones tenues par Daech en Syrie.
Les unités d’élite irakiennes et les milices chiites étaient engagées dans
les opérations directes, tandis que les forces régulières de l’armée irakienne
sécurisaient les zones débarrassées des djihadistes.
L’inconnue résidait dans les ralliements aux troupes irakiennes de
certaines populations de Mossoul.
Les opérations d’approche de Mossoul, en ordre dispersé :
Sur le terrain la situation en mars 2016 était significative des difficultés et
des délais auxquels était confrontée la reconquête de Mossoul.
Progressivement, dès février 2016, plusieurs milliers de soldats irakiens
avaient fait mouvement vers Ninive pour se rassembler sur le camp de
Makhmour, à 50 km au sud de Mossoul, quartier général du commandement
des opérations militaires. Sur leur chemin, ils chassèrent les djihadistes du
désert d’al-Jazira, à l’Ouest de la province de Salah ad-Dîn, coupant ainsi
des voies d’approvisionnement de Daech entre Anbar et Mossoul.
La caractéristique de ces mouvements militaires irakiens était qu’ils se
faisaient par brigades, dont les arrivées sur le terrain s’échelonnèrent dans le
temps.
57 Le deuxième handicap fut que sur leur chemin, elles devaient libérer les
villages tenus par Daech, dans les environs de Mossoul, positions qui
multipliaient les actions de guérilla.
La troisième difficulté rencontrée dans la progression résidait dans la
présence dans la région de milices chiites soutenues par Téhéran, sous
commandement des Unités de mobilisation populaire -UMP qui tentaient de
s’insérer dans le dispositif de l’armée régulière irakienne afin de se venger
des populations sunnites, comme elles le firent lors de la libération de Tikr īt,
en 2015. Le Premier ministre Haïder al-Abadi n’avait pas hésité à les
protéger ouvertement en lançant devant le Parlement : « Que personne n’ose
me demander d’exclure les UMP, que ce soient les Américains ou les
Britanniques », alors que le bloc politique sunnite de la Coalition des forces
irakiennes, de même que le Conseil de la province de Ninive, demandaient
leur éviction.
Au fil des mois se sont agglutinés autour de Mossoul, milices, tribus,
unités armées, clans qui entendaient participer à la curée au jour de la chute
de la « capitale » de Daech, au prix de fortes tensions entre eux.
Le front des Peshmergas, au Nord :
La province autonome kurde d’Irak, présidée par Massoud Barzani,
leader du PDK, contrôle une région allant du Nord-Est au Sud-Ouest de
Mossoul. Les Kurdes entendaient coopérer avec les forces gouvernementales
qui intervenaient par le Sud.
Les Peshmergas du PDK sont armés, formés et soutenus par la coalition
internationale. Depuis 2014, leurs divisions avaient libéré des griffes de
Daech la zone frontalière allant du mont Sinjar à Kirkuk, dans laquelle sont
présents, au côté d’une minorité kurde, des sunnites avec une milice
arabokurde, mais également des Yézidi, avec leurs groupes armés.
Le président Barzani avait rencontré le 8 septembre 2016 à Paris, le
président français François Hollande et son ministre de la Défense, afin de
demander un soutien accru. Selon des sources irakiennes, la France aurait
mis à leur position des canons à longue portée « Caesar. » Cent cinquante
formateurs militaires supplémentaires étaient détachés auprès des forces
gouvernementales irakiennes et des combattants d’Erbil. Le porte-avions
Charles-de-Gaulle avait été positionné au large, avec ses forces aériennes de
soutien.
La reprise de Mossoul était tributaire d’un accord politique entre Erbil, la
capitale de la province autonome Kurde présidée par Massoud Barzani, et le
gouvernement central de Bagdad, accord qui porterait sur la future
administration de Mossoul et de sa province : Il devait tenir compte de la
représentation de toutes les minorités ethniques et religieuses, en particulier
de la possibilité pour certaines de se doter d’une force de protection de leur
zone. Barzani ne cachait pas sa volonté d’annexer à son Gouvernement
régional du Kurdistan irakien -GRK des « zones contestées » dans le Nord
58 du pays, à l’issue d’un référendum populaire. Par ailleurs, il craignait tout
particulièrement des heurts entre milices armées chiites et sunnites lors de la
12bataille de Mossoul, qui en compromettraient l’issue.
La crainte majeure du Kurdistan irakien, dont les revenus pétroliers ont
considérablement chuté avec l’effondrement des cours mondiaux, était que
la prise de Mossoul ne s’accompagne d’une grave crise humanitaire lorsque
400 000 à 800 000 réfugiés viendraient se joindre aux 1,8 millions de
déplacés déjà installés dans la province Nord du Kurdistan irakien. Cet
exode s’accompagnerait d’exactions que des milices chiites participant à la
libération de la ville, perpétraient à l’encontre des civils sunnites restés
fidèles à Daech.
Là encore, la reconquête de Mossoul était compliquée par les ambitions
que certains attribuaient aux autorités d’Erbil d’annexer à leur territoire
autonome kurde la ville libérée et ses environs sur la rive gauche du Tigre ;
ou aux sunnites de créer un embryon d’État tampon entre le Kurdistan et
l’Irak chiite.
Il faut y ajouter des interférences de puissances régionales : La Turquie
qui tentait d’opposer le PDK à son ennemi kurde du PKK, lui-même soutenu
par Bagdad. Ankara tentait également de soutenir militairement et
financièrement une milice sunnite constituée par l’ancien gouverneur de la
province de Mossoul, Atheel al- Noujaïfi, qui avait fui la ville en juin 2014.
Cette milice, basée à Bachika, en territoire kurde, forte de 1 500
combattants, était totalement indépendante des autorités de Bagdad.
Dans un contexte d’intérêts croisés, l’Iran jouait son propre jeu, en
soutenant dans le Kurdistan irakien deux partis d’opposition : L’Union
patriotique du Kurdistan-UPK, et le parti Goran.
La victoire de Bagdad ?
En venant célébrer à Mossoul « la victoire » et la « libération » de la
deuxième ville du pays, le Premier ministre Haïder al-Abadi omettait de
rappeler qu’elle était réduite en cendres et en gravats, bombardée pendant
neuf mois par les troupes de Bagdad, dont plus d’un million de civils se sont
échappés dans des conditions humanitaires dramatiques, après avoir été
soumis à l’endoctrinement et aux contraintes religieuses de Daech.
Daech qui avait effacé la frontière irako-syrienne et qui contrôlait deux
ans plus tôt un territoire de la superficie de la Grande-Bretagne laissait
derrière lui des ruines, des dizaines de milliers de morts et des populations
profondément traumatisées, sans pour autant n’avoir jamais renoncé à ses
aspirations eschatologiques.
Mais ces bilans de destructions et de morts sont à mettre au crédit des
« libérateurs victorieux » autoproclamés. Les djihadistes locaux, dont le
nombre dépassait largement sur le terrain celui des combattants venus de

12 Voir son interview dans le quotidien Le Monde du 9 juillet 2016
59 l’étrangers, poursuivaient leur combat dans la clandestinité, tant en Irak
qu’en Syrie, en continuant à bénéficier des soutiens de populations sunnites,
marginalisées, abandonnées par les pouvoirs centraux.
Dans des pays où l’État n’a jamais eu d’emprises sur l’ensemble de
territoires sous-développés et où, loin des régions prospères, les populations
sont abandonnées et où les conflits tribaux et religieux entre sunnites, chiites
et minorités diverses prédominent, le « pays profond » avait accueillie sans
résistance, par réflexe revanchard, les promesses mirifiques de
l’ÉmiratDaech.
La situation était d’autant plus grave qu’en Irak, les milices chiites
disposaient de moyens de pression considérables qui concurrençaient et
affaiblissaient un État dictatorial chancelant. À cette situation s’ajoutait, ici
et là de très fortes aspirations indépendantistes de populations minoritaires
qui entrainaient ces pays vers des tentations généralisées de partition, sinon
d’éclatement.
Daech se présente alors aux populations comme « le seul défenseur des
Sunnites » non seulement dans des régions où ils sont majoritaires, mais
encore et surtout dans les zones où ils sont en position de faiblesse.
L’implication des puissances étrangères dans la libération de Mossoul :
* Dès décembre 2015, la Turquie avait dépêché plusieurs centaines de
militaires à Bachika afin d’y encadrer les milices d’Atheel al-Noujaïfi, sans
l’autorisation des autorités centrale de Bagdad. Pour certains analystes,
l’intention réelle de cet engagement était non seulement de contenir
l’influence régionale du PKK, en favorisant ses alliés kurdes du PDK, mais
également de contrer les initiatives chiites de Téhéran.
* La position constante de l’Iran était de soutenir les chiites du pays et le
gouvernement de Bagdad qui lui est favorable. Téhéran tentait également de
réduire l’influence des pays occidentaux, en tête desquels les États-Unis, et
de contenir, autant que faire se peut, les sunnites de la région, ainsi que les
chiites-nationalistes des Forces sadristes.
* Les États Unis, prenaient un triple risque lors de leur implication :
- Voir l’aide militaire accordée aux Kurdes pour combattre les djihadistes
faire éclater l’unité de l’Irak, en favorisant l’émergence d’un État kurde
indépendant ;
- Favoriser indirectement le renforcement des milices chiites qui, tout en
bénéficiant de la manne américaine, sont fortement hostiles à la présence de
Washington pour des motivations nationalistes.
- Enfin, risquer de voir tourner à l’échec leurs efforts déployés pour que
l’armée nationale irakienne intègre des Sunnites.
* La France avait préparé activement son armée à la bataille de Mossoul
eren concentrant, depuis le 1 septembre 2016 ses frappes aériennes contre les
positions de Daech. En quelques semaines, le porte-avions Charles de Gaulle
avait lancé 61 frappes, à 80% autour de Mossoul.
60 Le porte-parole de l’État-major des armées, le colonel Patrick Steiger
notait en juin 2016 que : « Dans la vallée du Tigre, les forces de sécurité
(irakiennes) ont réussi à s’emparer de différents verrous défensifs en
direction de Mossoul, une ville entourée de différents bastions tenus par
Daech et qui cèdent progressivement. »
Les résurgences militaires de Daech en Irak en 2018-2019
Pour le général Ayad, les djihadistes étaient en mesure de poursuivre leur
guerre asymétrique en « recourant désormais à la tactique des cellules
éparpillées avec des attentats disséminés, pour remonter le moral des
combattants » dissimulés.
Selon Hisham Al-Hashemi, Daech pouvait encore réunir en 2018 de
1 000 à 2 000 combattants et 50 000 partisans dans la population irakienne.
Il notait que Daech s’était alors restructuré militairement autour de deux
organisations autonomes :
- Un millier de djihadistes auraient rejoint, avec leurs familles, le
« Mouvement des provinces » dans la région de Tamiya, ainsi que dans la
banlieue de Bagdad, à l’Ouest de Diyala, à Tikrit et à Baji. Ils étaient
disséminés également dans la partie Ouest de Mossoul et à Tal Afar, dans le
Nord du pays.
- Le second groupe appelé « Fouloul- Les vestiges » se composerait de
2 000 djihadistes, à 99% irakiens, actifs dans trois « triangles de la mort » :
- Les monts Hamrin, à cheval sur les provinces de Diyala, Salahaddin et
Kirkouk ;
- La région de Samarra, au Sud traversée par l’autoroute Kirkouk-Bagdad
régulièrement attaquée, cible d’embuscades et d’enlèvement ;
- Et les zones désertiques autour d’Al-Baaj et de l’Anbar, dans l’Ouest du
pays, le long de la frontière avec la Syrie.
Selon l’expert Hashemi, ces djihadistes se sont installés dans des villages
où ils vivent et s’entrainent sans jamais arborer de drapeau de Daech. Ils
constituent des groupes d’une dizaine de combattants, sans téléphones
géolocalisables. Les femmes et les personnes âgées sont chargées des
échanges avec les populations extérieures. Les combattants se déplacent en
motos rapides, pour ne pas être repérés par des avions ou des drones, qui ne
peuvent frapper des cibles si petites et mouvantes.
En empêchant le retour de déplacés ou des tribus dans leurs villages
d’origine, pour des motifs sécuritaires ou confessionnels, les autorités de
Bagdad favorisaient indirectement les djihadistes de Daech, ainsi
disséminés.
Effectivement, neuf mois seulement après la proclamation de la victoire
militaire contre Daech, en décembre 2017, alors que Bagdad annonçait
triomphalement que l’EI avait été chassé de tous les centres urbains d’Irak,
et que 20 000 djihadistes venaient d’être arrêtés et que 3 000 d’entre eux
étaient condamnés à mort, Daech frappait les forces de sécurité dans les
61 villages proches de l’agglomération sunnite de Tamiya, à moins d’une heure
au Nord de Bagdad.
Il s’était avéré que des cellules combattantes s’étaient également repliées
dans des zones montagneuses ou désertiques, particulièrement le long de la
frontière avec la Syrie, à l’Ouest de Mossoul.
À Mossoul même, des habitants avaient rapporté qu’au fil des mois, des
cellules s’étaient reconstituées dans les quartiers Ouest de la métropole,
multipliant, comme dans le reste du pays, des attaques éclairs, des
enlèvements et des rackets.
Les milices chiites, telles que les Unités de mobilisation populaire -
Hachd al-Chaabi étaient les cibles prioritaires de Daech, qui multipliait les
embuscades et les attentats.
Dans les premiers jours de 2018, les forces de sécurité et l’armée de l’air
irakiennes durent multiplier les frappes contre les positions de djihadistes
près d’al-Douchaicha, dans la province de Hassaké dans le Nord-Est, à la
frontière de la Syrie.
Selon des informations de la BBC Monitoring, Daech avait revendiqué un
total de 134 attaques en mars 2018, soit le double de celles perpétrées en
février et en janvier précédent.
Le porte-parole de Daech, Abou el-Hassan al Mouhajer avait appelé les
djihadistes à viser « chaque pilier de sécurité, militaire, économique,
médiatique » du gouvernement irakien, « chaque chef tribal pourri et
apostat (…) chaque village combattant », ainsi que les enseignants et les
clercs sunnites qui s’opposeraient à Daech.
Pour Julien Théron, spécialiste des conflits du Moyen-Orient, enseignant
à Sciences Po-Paris : « La menace de Daech en Irak est bien réelle. Au-delà
des poches de résistance, c’est surtout son entrée en clandestinité qui pose
un risque sérieux, lui permettant de frapper encore quasiment
quotidiennement. »
* En juillet 2018, afin d’empêcher les infiltrations de djihadistes à partir
des zones désertiques de Syrie, l’Irak avait commencé à ériger une clôture le
long de la frontière entre les deux pays. Celle-ci est longue de 600 km, dont
la plus grande partie se trouve dans la Jazira, une immense zone désertique
qui va de l’Ouest de Bagdad jusqu’à la Syrie, où le gros des djihadistes de
Daech s’étaient éparpillés, loin des centres urbains qu’ils attaquaient, avant
de se replier rapidement.
* À la fin de l’année 2018, les djihadistes investissaient, les uns après les
autres, des villages isolés dans des zones montagneuses et rurales dans le
Nord du pays. Dans la région de Hawija, le chef du village- le Mokhtar de
Mahmoudiya, de même que les Mokhtars d’Al-Hanoutiya et d’Al-Jassemiya
étaient exécutés publiquement par Daech, avant d’installer ses cellules dans
ces lieux isolés.
* À Mossoul, quinze mois après que les djihadistes de Daech avaient été
chassés de leur « capitale du califat », pour la première fois, le 8 novembre
2018, une voiture piégée explosait devant un restaurant huppé, fréquenté par
62 des membres des Forces de l’ordre, faisant trois tués et 12 blessés. Daech
indiquait ainsi qu’il était de retour dans son ancienne capitale.
2017
Les forces gouvernementales irakiennes avaient lancé en 2017 une série
d’offensives contre Daech, sur une dizaine de villages, particulièrement celui
de Rawa. Le général irakien Abdelamir Yarallah se contentait de confirmer
que « les troupes poursuivent leur progression. »
- Tal Afar : Daech se replie sans combattre.
Entre le 20 et le 30 août, les 1 000 à 2 000 djihadistes de Daech,
immergés parmi les 10 à 50 000 habitants de Tal Afar, dans le Nord de
l’Irak, avaient évacué, sans combat, devant l’armée irakienne. Cette ville se
situe entre Mossoul, tombé en juillet précédent après neuf mois de combats,
et la frontière syrienne bordée par un désert.
Les forces de Bagdad prenaient possession de la citadelle ottomane du
centre-ville, après un siège commencé à l’automne 2016. Selon le
renseignement aérien, la majorité des civils avait fui une semaine
auparavant, ainsi qu’une partie des djihadistes et de leurs familles.
Bagdad y avait déployé son armée, sa police fédérale et les milices chiites
de la Mobilisation populaire. Ni les combattants au sol, ni l’aviation n’eurent
le temps d’intervenir.
Les djihadistes avaient préparé leur retraite sans combat en balisant les
collines alentour, selon la stratégie de la guérilla mise en œuvre dans toute la
région.
- Hawija : Une « victoire » sans résistance
En entrant le 4 octobre 2017 dans la ville sunnite de Hawija, 70 000
habitants, à 230 kilomètres au Nord-Est de Bagdad, occupée par Daech au
cours des trois années précédentes, les forces irakiennes trouvèrent des
quartiers désertés, d’où les djihadistes avaient disparu. Ils étaient partis sans
combattre.
L’armée de Bagdad piétinait depuis le 19 septembre, en progressant
lentement dans le désert occidental, frontalier de la province syrienne de
Deir ez-Zor, déclarant avoir été ralentie par les djihadistes qui avaient déposé
des mines, en se retirant.
Dans une première phase, les forces irakiennes prirent le contrôle de
l’autoroute reliant Kirkouk à Tikrīt, au sud de Hawija, jusque-là sous le
contrôle de Daech. Dans leur progression, elles récupérèrent la centrale
électrique de Harayat et le pont de Fatha, à l’Est de Baïji, dans le Nord de
l’Irak.
Le chef de la défense civile de la province de Anbar, le général Fawzy
Yassine, avait déclaré à l’AFP que près d’un millier d’engins explosifs
63 avaient été découverts et désamorcés. Pour sa part le chef du Conseil local
de Anna, Abdel Karim Alani, annonçait que « ce nettoyage va permettre aux
déplacés de revenir chez eux », ce qui paraissait impossible, non pas pour la
raison invoquée, mais parce que les autorités irakiennes préféraient
maintenir les populations ralliées à Daech, dans des camps dans lesquels
elles seraient contrôlées.
Le général irakien Abdel Amir Yarallah avait aussitôt annoncé que :
« Avec l’aide de Dieu, l’armée, la police fédérale, les forces d’intervention
rapide et les forces paramilitaires du Hachd al-Chaabi ont commencé une
large opération pour libérer le centre de Hawija, et la ville adjacente de
Ryad. »
Dans cette même proclamation guerrière, le chef de la police fédérale, le
général Raëd Jawdat annonçait, dans un communiqué, « la troisième phase
de l’opération de libération de Hawija par un feu d’artillerie et de missiles
sur les positions de l’EI à Hawija. » Il précisait que les forces irakiennes
« avancent dans le but de s’emparer de sept quartiers de Hawija et de douze
objectifs vitaux. »
Objectifs dont il ne fut plus question par la suite.
Dès l’approche de l’armée irakienne, 12 500 civils avaient fui Hawija,
selon une évaluation de l’ONU.
Cette stratégie d’évitement mise en œuvre une nouvelle fois par Daech,
aussi bien pour ses djihadistes combattants que pour les populations ralliées,
n’empêchèrent pas les déclarations victorieuses des autorités irakiennes :
Ainsi, le Premier ministre, Haïder Al-Abadi, en visite officielle à Paris le
5 octobre 2017, saluait « la libération de Hawija » l’un des deux derniers
bastions de Dach en Irak, en annonçant que des milliers de civils étaient
désormais déplacés dans des camps. La propagande irakienne n’hésitait pas à
affirmer que, « grâce à la coalition internationale emmenée par Washington,
les forces irakiennes avaient remporté une victoire rapide et décisive » après
une « dure bataille » contre des djihadistes dont « plus de mille se sont
rendus, selon plusieurs sources. » Cette propagande gouvernementale
indiquait que « plus de 41 500 kilomètres carrés ont été repris et plus de
quatre millions d’Irakiens libérés » …depuis 2014. Bagdad n’étayait sa
victoire, ni par des photos ou vidéos, ni par des témoignages de prisonniers,
ni pas des reportages de journalistes occidentaux autorisés.
Par prudence cette propagande indiquait d’une part que « l’EI reste
présent en Irak », d’autre part qu’il ne restait « plus que la bande frontalière
à reconquérir », selon la formule employée par le Premier ministre, et
qu’enfin si les djihadistes ne se trouvaient plus à Hawija, les villages
alentours étaient encore à reprendre, donc que les forces irakiennes
poursuivront les combats sur d’autres fronts.
La réalité était toute autre : Deux mois après l’annonce de la reprise de
Hawija, un officier de haut rang de la police de la province de Kirkouk
déclarait à l’agence française AFP qu’« au moins 45 membres des forces de
sécurité et des civils ont été tués par Daech. » Il s’avérait que lors de
64 l’avancée des blindés et des troupes irakiennes, uniquement sur la ville et les
axes routiers principaux, les djihadistes s’étaient retirés dans les zones
montagneuses « des monts Hamrine, utilisant les vallées, leurs grottes, leurs
zones boisées et leurs caches naturelles », précisait cet officier.
Pour l’expert militaire irakien, Sarmad al-Bayati, la présence des
djihadistes « représente toujours (à fin 2017) une menace réelle pour la
région » car cachés durant la journée, « ils ont le contrôle total de certaines
zones la nuit », en lançant des attaques surprises et des enlèvements.
L’expert irakien Hicham al-Hachémi, soulignait que les quelque 3 000
membres des Forces de sécurité ne pouvaient couvrir totalement, et de
manière continue, une zone de 18 000 kilomètres carrés, un territoire plus
grand que le Koweït.
Daech tenait encore deux positions urbaines, à Rawa et Al-Qaïm.
- Rawa, la chute d’un bastion urbain de Daech
Deux Divisions d’infanterie de l’armée régulière irakienne, soutenues par
erdes milices tribales sunnites, engagèrent le 1 octobre 2017 une offensive,
pour parvenir le 19 octobre à la reconquête de la petite ville de Rawa, 20 000
habitants, au bord de l’Euphrate, dans la province désertique de l’Anbar,
voisine de la Syrie. Dix-huit jours pour « libérer l’ensemble de Rawa et
hisser le drapeau irakien sur l’ensemble de ses bâtiments officiels », selon le
général Abdelamir Yarallah, commandant des opérations-JOC. Celui-ci avait
ajouté que ses forces avaient également « libéré les banlieues de Abou Goua,
Bouobeïd, Qadissia, et Azerchia dans l’Ouest de la localité de Rawa. »
Ces délais pouvaient paraitre disproportionnés, surtout lorsqu’un général
de l’armée irakienne, interrogé par l’AFP, eut déclaré que la reprise de Rawa
pouvait être rapide car « la majorité des combattants de l’EI-Daech qui s’y
trouvaient se sont enfuis vers la frontière syrienne. »
Comme au cours de chacun de leurs redéploiements tactiques, les
djihadistes de Daech avaient laissé derrière eux de nombreuses bombes et
des explosifs qu’il fallut « nettoyer et déminer », selon le général Nomane
al-Zobaï, commandant la 7 e. Division de l’armée irakienne.
Dans cette région poreuse entre deux pays, qui prospère sur la
contrebande et les trafics, les djihadistes trouvèrent sans mal de très
nombreuses complicités dans la population. Ce qui fit dire au chercheur
Michael Knights, (Washington Institute for Near East Policy) que les
djihadistes allaient désormais « reprendre l’insurrection des débuts. » Il
ajoutait : « Dans de nombreux endroits, ils ont retrouvé leurs capacités de
2013 », en bénéficiant de plusieurs sanctuaires sur le territoire irakien, citant
les villes de « Ramadi, Falloujah, la ceinture urbaine de Bagdad et des
zones des province de Anbar et de Diyala. »
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