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Dominique et Jean-Toussaint Desanti

De
354 pages
En 1937, le Corse bourru - néanmoins philosophe normalien - rencontre l'étudiante parisienne. Jean-Toussaint et Dominique s'épousent certes, mais se laissent entière liberté l'un à l'autre et ils ne s'engagent que pour six mois... renouvelés pendant soixante ans. Ensemble, ils entrent en résistance puis s'engagent au Parti communiste français. Le philosophe et la journaliste deviennent des Staliniens orthodoxes jusqu'à ne plus se reconnaître... Après leur rupture avec le parti, ils doivent réinventer leur relation au monde. Ils se créent donc une éthique sur mesure.
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Dominique

et Jean-Toussaint Desanti

Une éthique à l'épreuve du vingtième

siècle

Collection Logiques historiques
Dirigée par Dominique Poulot La considération du passé engage à la fois un processus d'assimilation et le constat d'une étrangeté. L'invention de traditions ou la revendication de généalogies s'élaborent dans le façonnement de modèles, l'aveu de sources. Parallèlement, la méconnaissance, mais aussi la recréation et la métamorphose des restes et des traces confortent la certitude du révolu. La mise au jour de temporalités successives ou emboîtées, la reconnaissance de diverses échelles du temps contribuent à l'intelligence de ces archives de la mémoire et de l'oubli. Dans cette perspective, et loin des proclamations de progrès ou de décadence, il s'agit de privilégier des travaux collectifs ou individuels qui témoignent du mouvement présent de recherche sur la conscience de l'événement et la mesure de la durée, telles que l'historiographie, l'élaboration patrimoniale, les cultures politiques, religieuses, nationales, communautaires ont pu les dessiner. Dans le respect des règles érudites et critiques, il s'agit de montrer comment images et textes construisent des logiques historiques, de plus ou moins grande profondeur, mais toutes susceptibles d'exercer une emprise sur le contemporain.

Déjà parus Robert CHANTIN, Des temps difficiles pour des résistants de Bourgogne, 2002. Marie-Claude GENET-DELACROIX, Frédéric GUGELOT, Frédérique DESBUlSSONS, Les conversions comme formes et figures de la méamorphose, 2002. Sylvie de RASPIDE, Les Becquerel ou le devoir de transmettre, 2002. Michel HERODY, Henri Guemut (1876-1943). Un défenseur des droits de l'homme, député de Château-Thierry, 2002. Anna BALZARRO, Le Vercors et la zone libre de l'Alto Tortonese (récits, mémoire, histoire), 2002. M.-C. BAQUES, A. BRUTER et N. TUTIAUX-GUlLLON (recueillis et édités par), Pistes didactiques et chemins d'historiens, 2002.

Logiques

historiques

ANNA TRESPEUCH

Dominique

et Jean- Toussaint Desanti

Une éthique à l'épreuve du vingtième

siècle

Préface de Pascal Ory

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-3984-9

A la mémoire de Jean-Toussaint

PREFACE

L'histoire des intellectuels n'est jamais une histoire de héros solitaires: laissons ce personnage-là à rhagiographie des maîtres-penseurs. Elle n'est que celle des groupes, des réseaux, des générations, des époques. Mais il y a aussi place en son sein pour une figure plus rare, qui mérite qu'on s'y arrête: celle du couple. En France rAvant-guerre aura lancé dans r arène pas moins de quatre d'entre eux, appelés, au reste, à quatre destins bien différents. Celui de Paul-Yves (Paul Nizan) et de Rirette (Henriette Nizan) a été tragiquement brisé par la guerre, qui a tué le premier et contraint la seconde à plusieurs années d'errance. Les études nizaniennes ont remis en pleine lumière cette dimension, occultée dans un premier temps au profit d'un autre duo, celui de Paul et Jean Paul (Sartre), les deux petits camarad£sde Normale Sup'. En face des Nizan le couple symétrique et, au fond, antagoniste d'Aragon et d'Elsa Triolet, celui, parallèle et associé, de Sartre et Simone de Beauvoir sont devenus mythiques. Publié un an après la mort de Jean-Toussaint Desanti mais écrit, sous la forme initiale d'un mémoire universitaire, de son vivant, le livre d'Anna Trespeuch rend justice au quatrième, moins éphémère que le premier, moins terrible que le second, moins intimidant que le troisième. La vie a réuni Dominique et Touky pendant plus de soixante ans. Ces deux êtres-là se sont payé le luxe de se donner chaque année rendez-vous pour un repas en tête-àtête avec pour ordre du jour: « on continue ou on s'arrête? » et plus de soixante fois ils se sont entendus dire:« on continue ». Couple mod£rne, comme on disait et comme on voit, les Desanti ont préféré faire confiance à r intelligence et

à la loyauté plutôt qu'aux conventions légales. Apparemment, ils ont eu raison. Mais leur couple a peut-être tenu aussi parce qu'ils étaient complémentaires. Ils n'ont, en fait, jamais écrit à quatre mains, chacun a respecté le travail de l'autre, mais une profonde conruvence intellectuelle leur a fait suivre le même chemin, passer par les mêmes étapes avec, ici et là, de menus décalages temporels. Moyennant quoi leur itinéraire suit les inflexions de toute une gauche française dont, depuis le Front populaire et à la courte exception des premiers temps de Vichy, les engagements, les désengagements, les retournements ont donné le ton de la vie intellectuelle nationale. Moyennant quoi, aussi, et plus en profondeur encore, il résume assez bien la définition de l'intellectuel: un producteur de biens symboliques (pour simplifier Touky est un philosophe, Dominique un écrivain) mis en situation, par lui-même et par la société, de producteur d'engagement politique, ici partisan, là sympathisant, jamais indifférent -et à cet égard on peut dire que du Parti Communiste stalinien aux Nouveaux philosophes des années 70 en passant par la Résistance et Mai 68 les Desanti ne sont pas restés en retrait. Observatrice méticuleuse, Anna Trespeuch ne manque pas de se poser la question de ce qui, au delà des avatars historiques, fait l'unité d'un destin. Aveugles et sourds, les Desanti l'ont été, au cœur de la Guerre froide. C'est la maladie professionnelle de l'idéologue, toujours porté à croire que le réel ne peut manquer de se plier aux règles de l'idéal et d'abord, du sien. Mais leur éthique a fini par prendre le dessus et leur permettre de faire ensuite la critique de leur égarement même, chacun à sa manière: Dominique, la plus remarquée, en journaliste et historienne de soi-même, fine et sensible, Jean-Toussaint dans un cercle plus restreint mais capital, en épistémologue exigeant. Après vingt années passées au service de l'Histoire (avec sa grande hache, comme disait Pérec), ils en ont passé quarante autres à lutter contre sa fatalité. 10

Questionner un tel destin en termes d' « mfluence» est assurément indispensable, puisque la fonction même de l'intellectuel la présuppose; mais c'est aussi bien délicat et un tantinet naïf, puisque nous ne disposerons jamais d'un instrument très précis à mesurer ladite mfluence: celle-ci plus souvent qu'affichée, directe, tangible sera éphémère, retardée, indirecte, évanescente, dialectique, a contrario. Les Desanti ont l'avantage et l'intérêt d'associer la figure du maître -le professeur socratique, aux disciples rares- à celle du modèle -l'enquêtrice curieuse de tout, l'historienne du destin-, le gourmand d'intelligence et l'affamée d'énergie. Des philosophes, des écrivains, des journalistes, des Français, des Américains, des progressistes, des féministes pourront, en se retournant sur leurs années de formation, témoigner de ce que tel livre, tel séminaire de l'un ou de l'autre aura été l'occasion, le lieu d'une révélation décisive, et qui pourra dire exactement le rôle joué par le salon de
Il Il

Dominique dans telle rencontre, tel échange? Bref: cette trace, à l'évidence, ne s'est pas déjà refermée à la surface de la terre, et qu'elle fût double la rend plus rare et plus précieuse encore. C'est sans doute pour des cheminements comme celui-là qu'on a inventé la formule « vivre en bonne intelligence». Les Desanti ont vécu en bonne intelligence avec eux-mêmes, avec leurs amis, avec leur siècle -qui pourtant ne l'était pas si facile que ça, à vivre. Pascal Dry

11

INTRODUCTION

Comment traverser un siècle de combats sans se brOIer les ailes? Quand la figure de l'intellectuel engagé émerge à la fin du dix-neuvième siècle avec l'Affaire Dreyfus, la question ne se pose pas. Pendant une cinquantaine d'années, les intellectuels remplissent leur mission de juges sages et critiques des affaires de la cité. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'équilibre bascule: en s'engageant massivement dans les rangs du Parti communiste français, ils sont des centaines à abdiquer leur rôle de critique éclairé de la société. Dominique et JeanToussaint Desanti comptent parmi eux. De cette expérience traumatisante, ils tirent la nécessité de réfléchir aux modalités de l'engagement. Tels deux funambules, ils sont conscients du danger de retomber dans le dogmatisme. Pourtant ils continuent à exercer leur sacerdoce, avec modestie et pragmatisme, portés par une révolte qui ne tarit pas en eux. A la veille de sa mort, Jean-Toussaint, à 87 ans, croit encore que «[...] cette révolte [...] est simplement le désir de vivre1». Ils ne pouvaient donc vivre autrement qu'engagés politiquement. Pourtant leurs engagements les ont écorchés: «pour nous, d'âge d'or, il n'yen a jamais eu2», constate le philosophe.
1 Dominique Desanti et Jean-Toussaint Desanti, La liberté nous aime encore,Odile Jacob, déco2001, p. 313.. 2 Jean-Toussaint Desanti, Le philosophe et les pouvoirs, Calmann-Lévy, 1976, p. 211.

13

Dès les années trente, Jean-Toussaint, normalien de la rue d'Ulm, participe aux bagarres contre les ligues d'extrême droite. En 1937, le Corse bourru rencontre la jeune parisienne. Jean-Toussaint et Dominique s'épousent certes, mais ils refusent un mariage bourgeois: ils se laissent entière liberté l'un à l'autre et ils ne s'engagent que pour six mois... renouvelables. Ensemble, ils entrent en Résistance, puis s'engagent au Parti communiste français. Alors, ils se mettent au service du Parti. Le philosophe et la journaliste deviennent des staliniens orthodoxes. Désormais, ils tentent de se débarrasser d'une révolte qui trahit le «vieil homme1 » qui sommeille encore en eux. En 1956, après le discours de Khrouchtchev, elle resurgit pourtant2. En quittant le P.c.P., Dominique et Jean-Toussaint constatent alors qu'ils se sont bel et bien brûlés les ailes. Pourtant ils ne renoncent pas à leur ambition d'intellectuels engagés. Mais comment agir sans céder son libre-arbitre à la direction d'un parti politique? Leur réponse est éminemment personnelle. Soucieux de poursuivre leur combat pour un monde plus juste, mais avides de liberté, Dominique et Jean-Toussaint Desanti résolvent l'équation en élaborant une éthique sur mesure. L'éthique définie par Spinoza est «l'union que l'âme entretient avec la Nature entière3». Une vie guidée par une éthique est une somme d'actes cohérents qui résonnent entre eux. C'est précisément cette cohérence au-delà des aveuglements, des erreurs et des hésitations qui rend les vies de Dominique et Jean-Toussaint Desanti peu ordinaires. En choisissant de lire leurs destins à la lumière de l'éthique qu'ils se sont choisie, leurs différents

1 dans le langage communiste,
3

désigne toute pensée déviante en 1958.

2 Dominique quitte le Parti en 1956. Jean-Toussaint

Spinoza, L'Ethique, De Intellectus emendatione,sB.

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visages se confondent petit à petit en un seul. Leur identité se dessine nettement. Pourtant, ce parti pris éthique les a relégué parmi les intellectuels de l'ombre, à l'écart des organisations politiques et en marge du réseau des revues intellectuelles. Leur expérience stalinienne les a d'ailleurs gardés de la tentation de revenir sur le devant de la scène intellectuelle. A partir des années soixante, Dominique et Jean-Toussaint Desanti cherchent leur équilibre entre le retrait de la vie politique et la fuite en avant, entre engagement et désengagement. Ils posent une éthique qui, espèrent-ils, donne sens à leur vie et contribue à faire avancer la société selon leurs idées. Jamais ils n'ont tenté de mettre à l'abri de l'Histoire leurs deux destins; mais avec l'expérience ils s'en sont protégés en suivant une ligne de vie taillée à l'échelle de leur passé. Ils nous invitent donc à nous demander si l'exigence de l'intellectuel n'est pas tant d'intervenir sur la scène politique que de donner cohérence à ses actes publics au même titre qu'à sa vie personnelle. Ce souci forge ces deux vies. Il se précise au fil des expériences politiques. En effet, Dominique et Jean-Toussaint développent dans leurs jeunes années «un désir de révolution» que les événements politiques leur proposent très rapidement de mettre en oeuvre. ~a Résistance et l'hégémonie de l'idéologie communiste les conduisent doucement vers le service fidèle au Parti. Pris dans ce mouvement, leur éthique se confond alors avec celle que l'organisation politique leur inculque. C'est le vol d'Icare de ces deux idéalistes qui est traité dans un premier temps. Au tournant de l'année 1956, le désir d'émancipation l'emporte: Dominique puis Jean-Toussaint quittent, non sans difficulté, leur «contre-société ». Il s'agit alors de revoir leurs croyances, leur mode d'action, leur avenir, bref de réformer leur entendement. Pour renaître, les deux

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intellectuels reviennent sur leur passé, en tirent des conclusions qui leur permettent de continuer à jouer un rôle dans la cité. Une fois leur parcours chronologique restitué, ces deux destins unis à l'histoire chaotique du vingtième siècle suscitent des questions: qu'est-ce qui fait la cohérence de ces deux vies? Comment s'articulent leur pensée et leurs expériencespolitiques? Dans cette biographie intellectuelle de Dominique et JeanToussaint Desanti, j'ai tenté de reconstituer le projet fou d'un homme et d'une femme: mettre en actes une pensée révoltée. La philosophie m'avait conduit vers mon sujet de recherche. J'y ai trouvé beaucoup plus: une philosophie vivante et vécue jusqu'au bout.

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PREMIERE PARTIE: REVOLUTIONNAIRES DANS L'AME

«

A la fin tu es las de ce monde ancien»
Apollinaire, Zone.

« Jamais un idéaliste ne devrait se prêter à la politique. n en est toujours le dupe ou la victime. On se sert de lui comme de réclame pour couvrir la boîte aux ordures, aux

friponneries et aux méchancetésl. »
Romain Rolland.

1

Romain Rolland, le 12 octobre 1940, cité par Michel Winock, le siècle

des intellectuels, Seuil, 1997, p. 611.

1.

Deux enfants prêts à quitter l'âge de l'innocence

Jean-Toussaint Desanti et Dominique Anne Persky vivent leur enfance et leur adolescence dans l'antichambre d'un monde qui leur semble mille fois plus intéressant que les occupations ludiques de leur âge.

a.

D'Ajaccio à Paris Les milieux géographique, culturel et social forgent deux êtres que tout oppose.

Jean-Toussaint Desanti
L'univers culturel Le 8 octobre 1914, Jean-Toussaint Desanti naît à Ajaccio. L'enfant grandit à Vico, un village du sud de la Corse déserté par les hommes partis au front. Sa petite enfance est marquée par l'absence de son père qui combat sur le continent. Jean-Toussaint est alors entouré de soins exclusivement féminins: sa mère, ses tantes, ses grandsmères et les vieilles femmes créent autour de lui un climat composé de ferveur religieuse et de croyances populaires. Dans la tradition rurale héritée des siècles précédents, les villageois expliquent les mystères de la nature par la magie. Ainsi, court une légende selon laquelle le grand-père de Jean-Toussaint, enfant, se serait égaré dans la forêt et aurait

été miraculeusement rendu par « les esprits» au petit matin.
Dans cet univers irrationnel, la religion insère ses rites. baptême marque l'entrée du nouveau-né dans communauté humaine. Puis l'enfant goûte au sacré accompagnant les femmes à la messe; plus tard, catéchisme apprend à Jean-Toussaint les rudiments Le la en le du

19

catholicisme. Toutefois, cette expérience religieuse est restée pour lui de l'ordre du superficiel1. L'ascendance Cet univers est contre-balancé par le retour du père avec la démobilisation de 1918. L'homme est déjà âgé lorsqu'il épouse la mère de Jean-Toussaint, une jeune fille désargentée de Vico. Fille d'un ouvrier pâtissier de Vico, elle conclut là «un beau mariage». En effet, la branche paternelle entretient depuis deux générations la vocation enseignante. Le grand-père paternel, Toussaint Desanti, était professeur à Ajaccio. Chargé des discours de distribution de prix2, l'homme comptait parmi les notables. Son fils, François Desanti, suit la même voie que lui. Après un périple autour de la Méditerranée, il revient au pays pour fonder un foyer. Répétiteur sous la IIIèRépublique, il n'en reste pas moins un fervent Bonapartiste. A son fils Jean-Toussaint il donne donc une éducation ambiguë. Il lui transmet un savoir classique le grec, le latin, les mathématiques - tout en éveillant en lui le goût de la révolte que Napoléon aurait puisé dans ses origines corses. Cette contradiction est à l'image de l'influence qu'ont eue sur l'enfant ses deux oncles, très différents l'un de l'autre: l'un, médecin-officier était orienté
«

- il

très à droite»

tandis que l'autre était réputé«

inclassable»

deviendra un sympathisant communiste dans l'aprèsguerre. L'identité corse La famille n'a peut-être pas autant pesé sur la construction de l'identité de Jean-Toussaint Desanti que le pays corse qui joue pour lui le rôle d'une force symbolique. La Corse est un des rares sujets sur lequel le philosophe consent à parler à la


Quand la croyance se défait », in Esprit, N°233, juin 1997, p. 170.

2 Discours conservé à la Bibliothèque Nationale de France, prononcé au collège Fesch d'Ajaccio le 30 juillet 1879.

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première personne:«

Parler, non de la Corse, mais du fait d'être

né en Corse, ne m'est possible qu'à la première personne.l. » La situation insulaire de la Corse est inscrite en Jean-

Toussaint. « « La marque de [son] insularité », ce lieu charnel et
ancien entre le réel et le rien, le familier et le menaçant, l'habitable et le désert2» détermine jusqu'à son mode de pensée. Ecartelé entre deux rives, le Corse apprend instinctivement l'esprit dialectique, mais privé de sa partie synthétique: l'insulaire est partagé entre le Continent et l'île qui sont irrémédiablement séparés par la mer:
« Et de fait si, après tout ce temps, je me pose ces questions:

pourquoi ai-je appris à aimer écrire le français? pourquoi les langues anciennes? pourquoi les mathématiques? pourquoi ai-je pratiqué la philosophie de la façon dont j'ai tenté de le faire? A ces questions, je n'entrevois qu'une réponse: ce fut un appel qui venait du vide, du fond de cet infini visible dont la présence me

portait à errer la nuit sur les quais d'Ajaccio3.» L'insulaire est happé vers un ailleurs et pourtant il est inexorablement retenu par sa terre natale. Ainsi JeanToussaint raconte qu'enfant, il sortait la nuit rejoindre son ami sur le port d'Ajaccio. Ils s'endormaient dans une barque: «Nous espérions confusément qu'elle partirait toute seule, que nous nous réveillerions « ailleurs», Dieu sait où4» Chaque matin, ils se réveillaient sur leur île et pouvaient poursuivre ainsi leur rêverie à l'infini. La Corse retient ses habitants en ancrant en eux sa culture. Elle les attache à ses morts, à sa terre et à sa loi. La loi du continent demeure extérieure à l'île qui obéit à un code tacite
1 «Effacer la mer Une réflexion Mai 1997, p.l48. 2 Op. cit., p. 150. 3 Op. cit., p. 155. 4 Op. cit., p. 149. sur Yidentité corse », Esprit, N°232,

21

partagé par les clans. L'image du bandit d'honneur, à l'instar de Romanetti, a servi de référence à l'adolescent en quête d'identité. Le jeune homme aime alors à traîner dans les rues d'Ajaccio en fréquentant de préférence des gens peu recommandables. Son éducation sexuelle, il l'acquiert dès l'âge de quatorze ans dans le bordel d'une cousine à Ajaccio. Enfin, il est tôt familiarisé avec l'alcool quand sa mère l'envoie chercher son père dans les bars lorsque ce dernier a bu trop de pastis. Mais l'identité d'un jeune homme corse se définit avant tout par un rite de passage fondamental: l'achat d'w1e arme. Pour Jean-Toussaint, le premier objet de cette convoitise a été un M.A.B. qu'il a par la suite échangé contre un Herstal. L'arme suppose de savoir utiliser à la fois la violence et le code de l'honneur qui permet de la contenir. Dominique Anne Persky Une famille masculine Née le 31 août 1919, Dominique Anne est une enfant de l'armistice. C'est aux côtés de son père qu'elle grandit seule:
« [...]un homme cumulait la fonction de père et de mère. [...] Ma mère ne m'avait pas souhaitée, et la dérive entre nous fut totale1. »

Sa mère ne vit au domicile conjugal qu'épisodiquement. Dans la société des années vingt, cette originalité prend l'accent de la marginalité. Dominique n'a qu'un père et l'amour qu'elle dit lui avoir porté compense toutes les difficultés que rencontre l'enfant devant assumer sa différence. La construction de son identité commence par le rejet:
«

Celle qui vivait avec nous de temps en temps

étaient séparés, non divorcés

- et que je refusais

- [mes parents]

d'appeler maman,

1 Dominique

Desanti, Ce que le siècle m'a dit, Mémoires, Plon, 1997, p.l0.

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je ne désirais même pas devenir son contraire. Elle me paraissait

d'un autre univers1. » En effet, les rares traits évoqués par Dominique Desanti pour décrire sa mère ne sont guère associés à la figure de la maternité: « elle jouait aux cartes comme on se drogue» et « elle s'endettait chez les couturiers2.» Son seul modèle est donc résolument masculin. Elle se débarrasse rapidement de son deuxième prénom qui prête aux moqueries de ses camarades et elle apprend seule le corollaire féminin de son prénom Dominique. Rien n'est moins simple:
«A dix ans, j'ai décidé: «je suis comme un garçon.
treize, je me fardais en secret. »3
»

Mais à

L'univers russe Le décryptage des origines familiales de Dominique rime avec ambiguïtés et mystères. Par son grand-père paternel, coule en elle du sang de la Russie du Tsar. Mais son père, homme lettré et bilingue, n'a jamais voulu lui apprendre le russe au nom de l'assimilation au pays des droits de l'Homme. La curiosité de l'enfant pour le pays de ses ancêtres n'en a été que plus attisée. Son père a également gommé l'ascendance juive de sa mère. Dominique la découvre seulement sous l'occupation allemande. Malgré tout, l'univers culturel dans lequel Dominique grandit n'est pas totalement aseptisé par la morale «très troisième république» qui sert de ligne directrice à son éducation. L'enfant évolue dans l'univers des réfugiés politiques russes. En effet, après avoir compté au nombre des Poilus, Serge Persky, son père, participe à la fin de la première guerre mondiale au secrétariat de Georges

10p. cit., p. 13. 2 Ibid..
3 bp. cit., p. 11.

23

Clémenceau. A ce titre, il est envoyé en mission en Russie où il fait la connaissance des hommes de la révolution de février 1917: Kerensky, Maklakov et Milioukov. Ces hommes s'exilent â Paris quelques mois plus tard, après la révolution d'octobre et retrouvent Serge Persky qui, en tant que conseil juridique, leur rend quelques services tout au long de r entredeux guerres. Les conversations entre son père et ses amis russes baignent suffisamment r enfance de Dominique pour que l'idée selon laquelle «les Bolcheviksau couteau entre les dents massacraient tout le monde, les procès, c'était une mise en scèneetcl. » s'ancre bien dans son imaginaire géopolitique. Une éducation humaniste Ce père-mère est extrêmement attentif â r éducation de sa

fille, dont il désire faire « un être d'exception ». Membre du
Grand Orient, il s'attache â former r esprit de Dominique selon des principes humanistes. Avant toute chose, il se montre soucieux de structurer l'esprit de la jeune fille en harmonie avec son corps; pour ce faire, il surveille rigoureusement la gymnastique matinale qu'elle exécute jusqu'â quatorze ans. Auteur lui-même de livres et de traductions, il n'est pas étranger â réveil du goût que Dominique nourrit très jeune pour la littérature. Il souhaite naturellement qu'elle poursuive ses études après le baccalauréat, afin qu'elle suive la même voie, juridique, que lui. Quand sa fille entend prendre des chemins qu'il n'a pas tracés pour elle lorsqu'elle atteint quinze ans, ce laïc n'hésite pas â la placer dans un pensionnat dirigé par des diaconesses en Suisse. Seul, il se retrouve parfois impuissant face aux «initiatives» de sa fille sur lesquelles nous reviendrons. Cette dernière bénéficie malgré leurs désaccords des multiples attentions de son père. Il ne recule devant rien

1 Entretien du 3 décembre 1998 avec le couple. 24

pour offrir à sa fille ce qui est digne de son « milieu». Leur mode de vie est parsemé de signes de« distinction», au sens défini par Pierre Bourdieu. Ce conseil juridique international habite avec sa fille dans le seizième arrondissement, avenue Kléber, près du Trocadéro. La jeune fille fréquente Auteuil
les jours de Grand Prix, parée de vêtements « couture» ; très tôt elle est familiarisée avec les « petites réceptions» que son
père donne pour « tenir son rang». Les références culturelles sont celles de l'élite intellectuelle, politique et économique parisienne. Parmi les amis de son père, comptent
« «

l'archicube » Edouard Herriot et l'éditeur Gustave Payot, parrain laïc» de Dominique. Dans la tradition des salons

littéraires, cet homme du monde fréquente en outre le poète Paul Valéry et, à l'occasion, il introduit sa fille à une séance de lecture par Nabokov. Toutefois, le capital économique toujours son capital social : de M. Persky ne suit pas

« Dans notre existence inégale, je savais ce qu'étaient les dettes. Mon père n'en menait pas moins une vie voyageuse, avec des réceptions, des sorties, des «générales» de théâtre, des bals de solidarité, constants dans la colonie d'émigrés russes qu'il

fréquentaitl. » Les dettes de Serge Persky ne sont pas toutes dues à la crise économique des années trente mais aussi à sa
prodigalité peu gestionnaire... L'adolescente apprend donc à faire le grand écart entre les conventions sociales et la réalité de son foyer monoparental, entre la Russie et la France, entre les dépenses somptuaires de son père et les misères du quotidien. Elle s'initie malgré elle à l'anticonformisme

1 Dominique Desanti, Ce que le siècle m'a dit, Mémoires, Plon, 1997, p. 12. 25

b.

Deux esprits curieux

Issus de milieux très différents, Dominique et JeanToussaint sont tous deux avides de connaître et d'aller à l'assaut du monde. Des armes bien afflUées Selon deux approches différentes, chacun acquiert une solide formation intellectuelle: par les Lettres pour Dominique, par les Anciens pour Jean-Toussaint. Dominique suit le cursus scolaire des filles de son milieu. Au lycée Molière, elle s'approprie le savoir qui l'intéresse, mais délaisse les disciplines qui lui pèsent. Ainsi, son désintérêt est marqué pour les sciences tandis qu'en Lettres, l'ambition est déjà extra-scolaire: «Je bâclais mes narrations scolaires et m'embarquais dans l'écriture d'extravagants romans1.» Impatiente en tout, elle passe son baccalauréat précocement. Le milieu scolaire lui laisse avant tout le sentiment d'oppression: elle souhaite voler de ses propres ailes. Marginale par sa situation familiale, elle ne cherche pas à se conformer aux occupations de son âge et elle n'évoque que de très rares amitiés d'enfance. Son père l'amène à fréquenter surtout des adultes. Dominique ne garde aujourd'hui de son enfance qu'un vaste sentiment de lassitude, si ce n'est pas de dégoût: «Etre enfant, état horrible, dépendance interminable [...]Je n'ai pas aimé mon enfance,je n'aimais rien de ce qui la rappelait2.» Elle dit avoir consacré tout l'enthousiasme de sa jeunesse à la littérature: elle hante les quais de Seine et les librairies. A treize ans, elle obtient clandestinement et apprend par cœur
1 Op. cit., p. 13 2 Op. cit., p. 12.

26

Les nourritures terrestres.A quatorze ans, la libraire de la rue de l'Odéon, Adrienne Monnier, lui ouvre l'univers des surréalistes. Elle leur voue aussitôt un culte... Quant à Jean-Toussaint, il est confié aux soins rigoureux de son père, qui lui apprend à lire dans l'œuvre de Montaigne, lui enseigne le grec et le latin dans le texte et éveille son goût des mathématiques. Si François Desanti s'applique à transmettre le savoir classique à son fils, ce n'est guère parce qu'il croit en la morale méritoire de la IIIème République. LéS combats de la Première Guerre mondiale ont accentué sa lassitude à l'égard de l'idéologie républicaine française. Seulement, peu de possibilités sont offertes au Corse sans fortune: la carrière d'Etat est la voie la plus sftre. Jean-Toussaint est donc destiné à une carrière d'enseignant, comme son père et son grand-père. Le concours de l'Ecole Normale Supérieure offre une possibilité d'ascension sociale aux plus doués. Jean-Toussaint prouvera qu'il en fait partie. La qu~te d'un absolu Comme beaucoup d'adolescents éveillés tôt aux abstractions littéraires, Dominique Persky et Jean-Toussaint Desanti passent par une phase métaphysique. Dominique, élevée dans une culture laïque ou du moins déiste par son père, subit l'influence de la mère d'une de ses amies, Colette Chauffard. Cette femme l'introduit dans l'univers religieux: la jeune Dominique fait même sa première communion. Vers dix-onze ans, elle vit «une poussée violente de mysticisme juvénilel }}. Elle lit pleine de piété la correspondance entre Thérèse d'Avila et Jean de la Croix. Elle s'inflige la mortification pour y saisir des signes de Dieu, en vain. A passer quelques nuits sur le sol gelé et

10p. dt., p. 14.

27

inhospitalier de la cuisine, son corps ne récolte qu'une mauvaise bronchite. Quant à son âme, elle ne s'élève pas pour autant. En revanche la rencontre d'une sainte quelques années plus tard semble modeler plus sérieusement sa conception de l'engagement pour une cause noble. Il s'agit de Mère Marie1 qui avait dü fuir la révolution russe. Quand un ami la lui présente, cette femme divorcée-remariée était devenue « poète et théologienne» et un « élan la portait à lutter contre l'iniquité au nom d'un pouvoir transcendant »; il la conduira à Ravensbrück où elle mourra en 1944. Dominique a été fortement impressionnée par cette personnalité hors du

commun dont elle se risque à écrire: « l'avais rencontré la sainteté. » On peut sans doute la compter parmi les modèles
que l'adolescente se cherche et dont la Résistante s'inspirera pour lutter contre l'occupant. Jean-Toussaint est nourri dans son enfance de la ferveur religieuse de sa mère. A l'adolescence, il prend, en réaction, l'autre chemin vers la transcendance: la voie philosophique. Au cours de l'année 1931-1932, Bergson dirige ses premiers

pas en philosophie. Tâtonnant, il cherche à y « découvrir le
cœur même du "penser philosophique"2». C'est, lui aussi, dans son corps même qu'il cherche à éprouver l'état que Bergson
préconise pour dépasser la conception spatialisée - commune - du temps: « il m'arrivait parfois de passer une heure immobile, ramassé sur moi-même, pour tenter de retenir l'immédiat et de coïncider avec ce que je croyais être ma durée interne. C'était idiot, rien ne s'offrait là qui puisse se penser et se dire. l'étais persuadé pourtant que, si je ne passais pas par ces états, je ne serais jamais philosophe3. »

1

Elisabeth Pilenko.

2 Jean-Toussaint Desanti, Un destin philosophique, coll. «Figures », Grasset et Fasquelle, 1982, p. 115. 31bid. 28

On pourrait donc avancer que ces deux futurs intellectuels attendent des livres et des idées autre chose qu'une simple distraction de l'esprit. La philosophie est conçue dès l'origine comme une éthique devant présider aux actes. L'action chez Dominique doit servir un «pouvoir transcendant », autrement dit une cause supérieure.

29

2.

Jeunesse révoltée, jeunesse des années 30

Les années trente sont régies par les extrémismes politiques et r engagement des intellectuels. Nos deux protagonistes ne sont pas encore acteurs. Néanmoins, ces années sont fondamentales pour eux tant au plan des amitiés, de la formation intellectuelle que de la maturation de leur conscience politique.

a. De la Corse au continent une émancipation... Jean-Toussaint Desanti quitte son pays natal pour poursuivre ses études. Il y découvre également d'autres mœurs. L'émancipation se produit à différents niveaux. ... personnelle
Le départ de la Corse représente pour Jean-Toussaint la première date charnière1. L'abandon de la terre natale répond à un impératif :
« En Corse, en ce temps, [...], il n'y avait rien à faire pour un jeune homme qui sortait du collège. Deux solutions seulement.

Renoncer ou partir2. »
La Corse est en effet à cette époque «un champ culturel vide. TIy avait deux cinémas, pas de théâtre, pas de concert, rien. Pour avoir un livre, il fallait le commander chez le libraire du coin

et cela mettait un mois, deux mois, trois mois pour l'obtenir3.! » En 1932, le baccalauréat en poche, Jean-Toussaint entre en
1 Entretien du 3 décembre 1998. 2 Jean-Toussaint Desanti, Un destin philosophique,Grasset et Fasquelle, 1982, pp. 116-117 3 D. et J.-T. Desanti, La liberténous aime encore,éd. Odile Jacob, 2001.

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hypokhâgne à Marseille. A l'internat, le jeune homme retrouve certes une culture méditerranéenne; toutefois, un fossé le sépare de ses camarades. Décalé par rapport à ces fils de bonne famille, Jean-Toussaint qualifie rétrospectivement son attitude de «sauvage1 ». Il cultive son identité corse en affichant fièrement la fréquentation de cousins ou assimilés mais bandits de préférence. Armé de son revolver, il impressionne les jeunes hypokhâgneux. Différent, ill' est et il le revendique. ... intellectuelle Dans cet univers régi par les références intellectuelles, comment trouve-t-il sa place? En 1932, Jean-Toussaint est enfermé dans une culture classique qui le fait ignorer jusqu'à l'existence de Freud, de Nietzsche et de toute la littérature contemporaine. Le jeune homme éprouve de prime abord un large sentiment d'étrangeté:
« J'avais beau pouvoir réciter l'Iliade, j'étais tout à fait étranger. [...] Et je forçais justement sur ce qui m'était propre, sur ce que j'avais, presque secrètement cultivé pour moi-même et pour ma seule jubilation: les mathématiques2. »

Le jeune Corse prend le parti de briller auprès de ses camarades sur le ton de la provocation. A ceux qui déploient une dialectique habile de khâgneux, il réplique par des formules mathématiques savantes dont personne ne peut lui contester le bien-fondé. Pendant les deux ans passés à Marseille, il cultive sa différence, il démêle sa condition d'insulaire. Il faut attendre l'année scolaire 1934-1935, celle de sa seconde khâgne au lycée Lakanal à Sceaux, pour qu'il
1 Jean-Toussaint 1982, pp. 114. 2 Op. cit., p. 117. Desanti, Un destin philosophique, Grasset et Fasquelle,

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s'arrache «à l'état d'orgueilleuse sauvagerie où [il] avait
auparavant cherché refugel.» Il doit cette mutation majeure à l'amitié qu'il noue avec François Cuzin. Dans leur année de préparation studieuse au concours de l'Ecole normale supérieure, les deux étudiants s'attaquent à la lecture de colosses de la philosophie: Platon, Spinoza, Kant. Mais la formation classique et mathématique reçue par JeanToussaint continue à l'influencer: il cherche dans l'Ethique un raisonnement mathématique: «cela doit pouvoir se vérifier », se dit-il. Naturellement, il échoue. On peut noter dès maintenant que cette attitude positiviste, voire scientiste, est ancrée en lui avant ses années de militantisme communiste. On verra en effet qu'à ce moment-là, il brillera par le systématisme de sa pensée. ... et politique Dans son apprentissage de la philosophie, Jean-Tousssaint prend immédiatement conscience de l'insuffisance du spéculatif pur : «Pour toi, alors, le monde se casse. D'un côté, l'insignifiance du bruit De l'autre le poids du sens déjà médité. [...]Rassembler ces deux côtés du monde, il le faut un jour. n le fallut pour moi très tôt. Le bruit du monde était plein de souffrances et de mort et
ne laissait personne en repos2. »

L'étudiant éprouve très vite la nécessité de s'engager. Les «bruits du monde» sont les événements marquants des années trente: l'arrivée d'Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933, en France le 6 Février 1934, la guerre d'Espagne à partir de 1936, l'invasion de la Rhénanie et la victoire du Front populaire la même année. Jean-Toussaint évoque un bouleversement dans ses repères symboliques: ces

lOp. cit., p. 118. 2 Op. cit., p. 125.

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événements sont pour recouvrement» qui l'ont politique ». Dès ses années celui des antifascistes. Le

lui des «germes signitifs de conduit vers sa «subjectivation à Marseille, il choisit son camp: Corse rebelle fait ses premières
»

armes sur la Canebière où « ça castagne un peu dur

entre

les Ligues et les militants antifascistes. Le 12 février 1934, il rejoint la manifestation de réaction contre le 6 février. A l'origine de sa maturation politique, il faut souligner le rôle moteur joué par son entourage. Au lycée Lakanal, la conscience politique de certains khâgneux est sans doute plus achevée que celle de Jean-Toussaint. Ainsi, Pierre Courtade, Pierre Hervé et François Cuzin font déjà partie d'organisations politiques de gauche. Ils influencent le Corse dans son adhésion à l'Union fédérale des étudiants, qui est l'organisation des étudiants communistes. Jean-Toussaint éprouve alors de la sympathie pour la tendance trotskiste de l'Union. En définitive, l'engagement politique a été pour cet insulaire un moyen d'intégration dans l'univers des khâgneux. Sans renoncer à sa nature rebelle, Jean-Toussaint a trouvé dans le langage politique un terrain commun à celui de ses camarades. En juin 1935, dans l'angoisse qui unit les khâgneux à la veille des résultats du concours de la rue d'Ulm, Jean-Toussaint et ses pairs assistent au Congrès des Ecrivains antifascistes.

b.

Une lycéenne

intrépide

Dominique Persky, par son milieu social et géographique, est familière des références culturelles de son temps. Dans une démarche inverse à celle de Jean-Toussaint, la lycéenne parisienne cherche avant tout l'exotisme. Des ambitions littéraire, théâtrale et linguistique

A 15 ans, la jeune lycéenne a des ambitions extra-scolaires nettement affirmées. Douée pour les langues, l'adolescente 34

de qumze ans éprouve le besoin d'apprendre enfin le russe. Elle est mineure? Qu'à cela ne tienne, elle falsifie ses papiers d'identité et elle se fait admettre à récole des langues orientales. Ses professeurs louent son accent: les sonorités de la langue avaient modelé son oreille très tôt. Ses premiers pas dans récriture, à quatorze ans, prennent également leur source dans la fascination pour la Russie. L'adolescente déborde d'enthousiasme à la lecture de la biographie de Marie Bashkirsteff, «russe de la fin du siècle, riche, nomade, mondaine et peintre, morte de tuberculose à vingtquatre ansl ». De fait tous les éléments sont réunis pour susciter son intérêt: r exotisme de la Russie, Yidéal de la femme artiste et un destin somme toute tragique qui répond à r éthique surréaliste. La jeune fille écrit à r auteur de la biographie qui accepte de la rencontrer et qui ne correspond en réalité guère à rimage qu'elle se fait de récrivain: il était «le portrait-robot du Français moyen2». Toutefois, ils se revoient et ils trouvent ensemble «le sujet de [son] premier roman: un amour avec un Russe émigré [...] et des dames titrées exécutant de la « haute couture3. » [...]».Si le biographe promet de r éditer, Dominique comprend rapidement que son désir se porte beaucoup moins sur les talents littéraires de la jeune fille qu'il ne le prétend... Il faudra attendre plus longtemps qu'elle ne r a sans doute pensé à r époque pour écrire les romans dont elle rêve. Enfin, exaltée par des rêves de théâtre, la jeune fille prend r initiative de passer le concours d'entrée au Conservatoire. Elle apprend son succès avec effroi: son père n'acceptera jamais une carrière aussi fluctuante. Or, Louis Jouvet fait partie du jury. Elle le supplie de rencontrer son père pour qu'il accepte cette perspective. Le célèbre professeur
10p. cit., p. 19. 2Ibid.
3 Ibid.

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s'exécute, en vain : flatté, M. Persky refuse néanmoins pour sa fille une carrière qui manque à ce point de garanties. Pour canaliser la fougue de Dominique, ill' envoie en pensionnat chez les diaconesses, à Vevey en Suisse. Il résiste cependant très peu de temps aux appels désespérés que sa fille lui adresse. Il vient la chercher au bout d'un mois. Marginale? Ces anecdotes rapportées soixante-dix ans plus tard par

leur auteur dénote une culture de l'insolite, très jeune:

« Dès

l'adolescence,je m'obligeais à agir à coups de défis, sinon j'aurais eu peur d'affronter moins les gens que les institutions1.» Les surréalistes font basculer le monde dans W1 dérèglement total des valeurs. Dominique Persky est fascinée par leur anticonformisme érigé en doctrine. Elle rêve aux mots de Breton:
«Nous combattons sous toutes leurs formes l'indifférence poétique, la distraction d'art, la recherche érudite, la spéculation pure, nous ne voulons rien avoir de commun avec les petits ni avec

les grands épargnants de l'esprit2. » Mais l'insolite hérité des surréalistes est-il du même ordre que la marginalité? Naturellement, Dominique n'est pas marginale socialement, même si son père subit les conséquences désastreuses de la crise de 1929. L'est-elle intellectuellement, politiquement? Si son milieu veut qu'elle entre en hypokhâgne, elle refuse d'y rester plus de deux mois: est-ce une forme de révolte contre le savoir classique qu'on y enseigne ou est-ce déjà l'éveil de la mauvaise conscience de la bourgeoise? Elle

lOp. cit., p. 16. 2 André Breton, manifestes du surréalisme, 1924, folio essais, Gallimard, 1995, p. 78.

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entreprend des études de Lettres et elle consent - pour faire plaisir à son père - à passer les examens de Droit. Mais une telle discipline ne répond pas à ses aspirations révolutionnaires héritées des sWTéalistes : «[...] le droit, je l'ai vite liquidé, ce sont les Lettres qui
ID'intéressaient parce que le droit, j'en ai rien retenu, et j'ai vraiment fait ça pour passer les examens, vous savez, on enfourne les trucs quinze jours avant l'examen et puis le 18èjour on a tout oublié. Les Lettres, je faisais ça par joie. Ah non, ce n'est pas du

tout la même attitude1 ! » Dominique est curieuse de ce qu'elle ne coImait pas: la Russie de son père et ses amis mais aussi les couches sociales étrangères à la sieIme. Ainsi, en 1937, invitée à une soirée littéraire où elle devait rencontrer Nabokov, elle est fascinée dans le métro par une vague d'hommes et de femmes se rendant à un meeting communiste:
« Un instant j'ai failli renoncer à la soirée littéraire et suivre ceux

que dans mon milieu on nommait« la populace» et dont j'avais déjà une brülante curiosité2.». Sa conscience politique s'éveille au contact des grévistes de mai-juin 1936 et de jeunes filles de son âge qui gagnent déjà leur vie. Son ami Pierre Castex, qui prépare le concours de la rue d'Ulm l'emmène aux défilés contre la guerre d'Espagne. A la suite d'une réunion sur l'Espagne, elle prend sa carte à l'Union fédérale iks Etudiants. Elle peut désormais mettre un nom sur son appétit de vie: l'engagement. C'est le début de la liberté.

1 Entretien du

3 décembre 1998.

2 Dominique 30.

Desanti, Vladimir Nabokov Essais et rêves, Julliard, 1994, p.

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