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Enjeux et expression de la politique municipale (XIIè-XXè Siècles)

De
248 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 436
EAN13 : 9782296345478
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1997 ISBN 2-7384-5671-5

@ L'Harmattan,

Denis Menjot, Jean-Luc Pinol, coordinateurs

ENJEUX ET EXPRESSIONS DE lA POLITIQUE MUNICIPALE (Xlle-xxe siècles)
Actes de la 3e Table Ronde Internationale du Centre de Recherches Historiques sur la Ville

Ouvrage publié avec le concours du CNRS (Programme Interdisciplinaire de Recherche sur la Ville) et du Conseil Scientifique de l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques

75005 Paris -

FRANCE

Montréal (Qc) - CANADA

H2Y 1K9

Villes,
histoire, culture, société
Collection dirigée par Denis Menjot, professeur d'histoire médiévale, et par Jean-Luc Pinol, professeur d'histoire contemporaine. La compréhension du monde urbain résulte à la fois des formes spatiales et des manières de vivre la ville. L'URACNRS 1010, Cultures, Arts et Sociétés des villes européennes associe des historiens, des historiens de l'Art et des architectes. Ellese propose de promouvoir du Moyen Âge à nos jours les recherches d'histoire urbaine européenne. Ouvrages parus: Laurent Baridon, L'imaginaire scientifique de Viollet-le-Duc Denis Menjot, Jean-Luc Pinol (coord.), Les immigrants et la ville,
insertion, intégration, discrimination (Xlle-xxe siècles)

Catherine

européenne

Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg (coord.) La ville outre-mers: un modèle conquérant? XVE'-xxe siècles Denis Menjot (coord.), Les villes frontière (Moyen Âge-Époque

moderne)
La reconstruction des villes françaises de 1940 à 1954. Histoire d'une politique Michel Bochaca, La banlieue de Bordeaux. Formation d'une juridiction municipale suburbaine (vers 1250-vers 1550) Danielle Courtemanche, Œuvrer pour la postérité. Testaments parisiens des gens du roi au début du XVe siècle François-Joseph Ruggiu, Les élites et les villes moyennes en France et en Angleterre (XVIIe-XVIIIe siècles) Denis Menjot, Jean-Luc Pinol (coord.), Enjeux et expressions de la politique municipale (Xlle-XXe siècles) Ouvrages à paraître:

Danièle Voldman,

Rainer Hudemann, François Walter (coord.), Les villes et les
guerres au xxe siècle

Jeanne Gaillard, Paris la ville (1852-1870) Donatella Calabi, Parisannées vingt. Marcel Poëte et /'« histoire de la ville})
URA CNRS n° 1010 Université des Sciences Humaines de Strasbourg 32, rue de l'Ail, 67000 STRASBOURG, Tél. : 03 88 22 13 01, Télécopie: 03 88 75 15 65 Photo de couverture: Buste d'homme accoudé (vers 1467) Nicolas de Leyde. Musée de l'Œuvre Notre-Dame/Strasbourg, Photo: F. Zvardon. Maquette/mise en page: Maxime Dondon, Yannick Laurent, René Lorenceau. Conception graphique couverture: Michel Renard.

PRÉSENTATION

L'objectif des trois tables rondes organisées par l'URA CNRS 1010, avec le soutien du programme interdisciplinaire de recherches du CNRS sur les Villes (PIR-Villes) a été de réunir des chercheurs qui travaillent sur des thèmes voisins mais sur des espaces ou des périodes différentes. Lieux d'échanges et de confrontations des réflexions méthodologiques, ces tables rondes ont porté sur les thèmes suivants: l'eau dans la ville, organisée en 1993\ les immigrants et la ville2 en 1994 et les enjeux et les expressions politiques dans le monde urbain en 1995. L'histoire politique, a été longtemps trop exclusivement institutionnelle et événementielle, marquée par l'étude des personnalités et par celle de l'idéologie nationale. Ces dernières années, une nouvelle histoire politique, construite selon les concepts et les méthodes de l'anthropologie historique développées entre autres par Georges Balandier, a connu une « résurrection» remarquable. La notion de pouvoir est devenue centrale et l'étude du politique s'est substituée à celle de la po1itique. L'histoire du pouvoir ne se sépare plus désormais de celle de ses représentations, c'est-à-dire de son imaginaire, de ses symboles, de ses cérémonies et de ses expressions métaphoriques. Dans cette histoire politique, les pouvoirs centraux ont longtemps été privilégiés au détriment des pouvoirs urbains. Par àilleurs, les représentations ont davantage suscité de recherches que les enjeux et les pratiques politiques proprement dits. Les douze communications

1. MENJOT (D.), Scolar Press, 2. MENJOT (D.), discrimination

PINOL (J.-L.) (éd.), Water and Cities, Historical Urban Studies, Leicester, 1997. PINOL (J.-L.) (coord.), Les immigrants et la Ville, Insertion, intégration, (Xlle-xxe siècles), Collection Villes, histoire culture société, Paris,

Ëditions

l'Harmattan,

1996.

Présentation

rassemblées dans cet ouvrage mettent l'accent sur ces aspects jusqu'alors trop négligés. Du Moyen Âge au )(Xe siècle, des villes d'Europe occidentale jusqu'à celle d'Afrique et d'Amérique du nord, ces travaux font apparaître les diverses pratiques mises en oeuvre par les dirigeants pour conquérir, exercer et conserver le pouvoir dans le territoire municipal. Ils mettent en lumière au sein d'une ville ou d'un ensemble de villes, les enjeux politiques qui conduisent à la définition de stratégies complexes qui nécessitent la mobilisation d'un arsenal de techniques plus ou moins sophistiquées. Ils analysent les différentes expressions des politiques municipales ainsi que les diverses formes de contrôle qu'elles engendrent, que ce contrôle soit strictement politique ou qu'il soit économique et social, qu'il concerne les flux démographiques ou les modèles culturels. L'un des principaux enjeux est assurément la fiscalité. La détermination de la nature, du taux et de l'assiette des impositions est fondamentale. Elle est l'occasion d'affrontements fréquents et le catalyseur de révoltes endémiques. Pour la participation au gouvernement municipal, les groupes sociaux s'affrontent dans des luttes sans cesse renaissantes dans lesquelles l'État est souvent appelé à jouer le rôle d'arbitre. La poursuite du « bien commun» est souvent un programme politique affiché par les autorités. Ellese traduit par la mise en place de services collectifs pour l'hygiène, l'assainissement, les transports, l'éducation, l'assistance, la voirie... Elle se manifeste aussi dans la célébration de fêtes ou de cérémonies civiques. L'ensemble de ces communications enrichit la conception du pouvoir urbain et l'inscrit dans la perspective d'une approche historique de l'anthropologie politique.

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POLITIQUE URBAINE ET STRATÉGIE DE POUVOIR DANS L'ITALIE COMMUNALE

ELISABETH

CROUZET-PAVAN+

L'histoire du pouvoir ne se sépare plus aujourd'hui d'une histoire des représentations du pouvoir, c'est-à-dire de son imaginaire, de son imagerie et de ses symboles1. C'est toutefois au bénéfice principalement de l'image du prince qu'ont été scrutés les multiples systèmes de représentation, les programmes iconographiques et les textes, les décors et les supports innombrables: tapisseries et tableaux, peintures et sculptures, portraits, gravures et libelles, fêtes, divertissements, ballets et spectacles2... Toute une imagerie, tout un ensemble de signes, de gestes et de cérémonies racontent, nous est-il dit, des histoires de pouvoir; toute une historiographie s'attache donc à étudier en parallèle la relation constitutive qui s'établit entre le pouvoir et ces images. Il est certain, pour privilégier un exemple particulier, que les grands travaux du prince ont joué dans cette mise en représentation du pouvoir un rôle considérable; car ces opérations d'urbanisme s'essaient à structurer l'espace public, celui de la cour, de la ville et de l'État territorial; car ces chantiers entendent aussi, grâce à leur marque
. Elisabeth Crouzet-Pavan, Université (harles-de-Gaulle-Lille III.

1. Depuis les travaux de YATESF. A.), Astrée, le symbolisme impérial au )(Ve siècle, ( tr. fr., Paris, 1989; voir aussi LECOQ M.), François Je' imaginaire, symbolisme et (A. politique à l'aube de la Renaissance, Florence - Paris, 1987. 2. Voir ici SABATIER (G.), « Les rois de représentation. Image et pouvoir
(XVIe-XVIIe siècles) », Revue de synthèse, (XII, 1991, 3-4, pp. 387-422.

Elisabeth Crouzet-Pavan

Stratégie de pouvoir dans l'Italie communale

monumentale, donner son sens véritable à cet espace en cherchant à y projeter la beauté, l'harmonie intérieure que le prince est censé posséder. Ces travaux sont même doublement actifs puisqu'ils offrent encore dans les galeries, sur les parois et plafonds des palais et résidences, ou sur les places publiques, la possibilité de reproduire, d'exalter quasi à l'infini l'image du prince. Signe du pouvoir, socle sur lequel sont inscrits d'autres images du pouvoir, le monument n'en finirait donc plus d'être le miroir du prince. Ainsi, qui s'attache à l'histoire de l'Italie renaissante ne peut que remarquer l'abondance des études consacrées aux grands travaux princiers et tout particulièrement aux palais des princes: Urbino, Mantoue, Ferrare mais aussi Pienza, Sabionnetta ou Vigevano... La liste est longue; ils s'y mêlent en effet les villes-palais, les villes réelles et idéales, les utopies et les entreprises avortées3. Le nombre et la richesse des cas expliquent la diversité des analyses qui tantôt privilégient le versant esthétique et idéologique de l'œuvre, tantôt plus fonctionnellement favorisent la dimension politique et le processus de construction de l'Ëtat princier. Mais toutes les études se rejoignent dans leur volonté d'identifier dans les formes de l'espace, dans le style et l'architecture des monuments, les formes mêmes d'un pouvoir. L'analyse tend alors à se verrouiller elle-même, prisonnière qu'elle devient d'une sorte de dialectique parfaite. Le pouvoir du prince nécessite d'être présent, visible, manifeste; les monuments, le bâti, le décor palatial et urbain valent comme autant de représentations du pouvoir et de signes de sa gloire; et l'on n'en finit pas alors d'égrener les expressions variées des vertus variées du prince: la magnificence comme la puissance guerrière, la libéralité comme l'héroïsme... Sans nier l'intérêt, et la pertinence souvent, de telles analyses, il me semble toutefois qu'elles tendent à trop déterminer un acteur unique, le prince, qui devient un véritable démiurge capable de remodeler, de bouleverser la ville et son urbanisme par une politique volontaire et inspirée. En contrepoint, elles transforment inéluctablement la ville en un cadre passif et accueillant, support de toutes les interventions et de tous les aménagements, comme si le sol urbain n'était rien d'autre que la pâte malléable des politiques édilitaires. S'il est clair que le pouvoir, par sa politique urbaine, entend
3. Quelques titres parmi une immense bibliographie: ZEVI(B.), Biagio Rossetti, architetto ferrarese, il primo urbanista moderno europeo, Turin, 1960; CARLI E.), Pienza. La ( città di Pio Il, Rome, 1966; BENEVOLO Storia dell'architettura deI Rinascimento, (L.), Bari, 1968; SIMONCINI (G.), Città e società nel Rinascimento, Turin, 1974, 2 vol. ; Mantova e i Gonzaga nella civiltà del Rinascimento, Mantoue, 1977; FRANCHETTI PARDO 01.), Storia de/l'urbanistica dal Trecento al Quattrocento, Bari, 1982; Ludovico il Moro, la sua città e la sua corte (7480-1499), Milan, 1983; G UIDONI La città dal (E.), Medioevo al Rinascimento, Rome-Bari, 1989; CHERUBINI et FANELLI (éd.), /I (G.) (G.) palazzo Medici Riccardidi Firenze, Florence, 1990; C ERBONI AIARDIG.), C HITTOLlNI B ( (G.) et FLORIANI (éd.), Federico di Montefeltro, Rome, 1986. (P.)

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Stratégie de pouvoir dans l'Italie communale

Elisabeth Crouzet-Pavan

partout et de manière quasi atemporelle se légitimer et orchestrer sa propre gloire, encore faut-il chercher à établir comment plus précisément, au-delà de ces termes vagues et utiles à tous les lieux et toutes les situations, ce pouvoir s'efforce de s'énoncer dans la ville. Pour ce faire, plutôt que de retenir l'exemple des pouvoirs princiers italiens et de la ville théâtre du prince, j'ai choisi de considérer une situation moins connue et en apparence moins immédiatement lisible: le temps des grands travaux dans quelques communes italiennes. Ainsi mon but est-il de tenter d'échapper au face-à-face du prince et de la ville, ou de l'artiste et de la ville, pour considérer, grâce à une politique édilitaire de grande ampleur, l'institution d'un autre pouvoir dans la cité: celui de la commune. Je partirai de deux observations préalables. Et première d'entre elles, la ville médiévale n'a pas bonne réputation. Absence d'urbanisme, confusion des droits et laxisme disent. et répètent les multiples travaux d'histoire urbaine, anciens et plus récents. Leurs descriptions évoquent un lacis de ruelles, d'allées, de passages couverts et d'escaliers. Elles dépeignent des rues accidentées, traversées en leur milieu par un caniveau central, des rues où la circulation est extraordinairement difficile, où l'alignement est constamment interrompu et l'espace réduit par les avancées des maisons. Cette ville de la confusion, du désordre, des abus et des empiétements est encore, précisent ces mêmes descriptions, une ville isolée dans l'ordure: immondices et eaux usées engorgent la voirie et condamnent les populations à vivre au milieu de l'excrémentiel. Certes, nous est-il cependant dit, une timide ratio urbanistique se manifeste dans quelques cas précis: on voit poindre dans certaines des villes neuves, sauvetés et bastides, une première et timide tentative d'organisation de l'espace, de rationalisation du parcellaire. Certes, on décèle encore à la fin du Moyen Âge dans quelques rares cités anciennes, du fait de la détermination de l'autorité publique, les manifestations d'un urbanisme naissant. On s'est localement préoccupé de poser des pavés, d'aménager des rigoles et des égouts pour combattre la puanteur des boues; on a parfois essayé de lutter contre les empiétements et les abus des particuliers; on a encore dégagé quelques sections de rues, plus larges, partiellement rectilignes4. Maisle bilan, pour qui confronte les nombreuses monographies urbaines, thèses et histoire des villes, demeurerait au total fort mince et les rares mesures normatives condamnées à leur destin de mesures normatives: n'être pas observées.

4. On peut ici se référer à LEGUAY P.), La rue au Moyen Age, Rennes, 1984 ainsi qu'à (J. la bibliographie citée par cet ouvrage.

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En somme, deux images de la ville médiévale dominent encore analyses et représentations. La première est celle même qui fut proposée par la représentation iconographique des derniers siècles du Moyen Âge: la villeemmuraillée, la ville réduite au symbole de ses murs et fortifications. Et à côté de ce véritable idéogrammeS, domine une deuxième représentation, tout aussi tenace, mais celle-là pleine d'odeurs, de bruits et de cris: la ville et sa rue fangeuse, à l'espace rétracté et encombré, avec un porc fouissant au premier plan. Quant à ma deuxième observation, étroitement liée à la première, elle ne vise qu'à rappeler une donnée elle aussi connue. La réflexion théorique médiévale sur la ville aurait manifesté des carences équivalentes à celles dont témoignait l'urbanisme du temps. La tradition savante recopia bien sûr des informations tirées d'Aristote 0 u de Pline. Avant d'être « redécouvert» et édité par le Pogge, Vitruve était connu et utilisé. Plus généralement, les éléments d'une culture mathématique servaient, avec la transmission d'un certain nombre de procédés techniques, à la formation des architectes. Mais ces connaissances demeuraient à la fois sommaires, tronquées et fragmentées. Surtout, elles ne furent jamais rassemblées et formalisées pour donner naissance à un véritable texte sur la ville et l'art de la construire, sur le domaine bâti. Certes, il reste bien sûr tous les règlements édilitaires, les multiples articles d'urbanisme, la somme des ordonnances de police urbaine que les cités édictèrent... Mais deux défauts paraissent, pour l'historiographie dominante, devoir les condamner sans remèdé D'abord, ces règlements auraient été adoptés en fonction des seules circonstances locales; et comme tels, partiels et empiriques, sitôt tirés de leur cadre spatio-temporel d'origine, ils perdraient tout intérêt. Ensuite, ces règlements auraient été peu ou pas appliqués et ils devraient, à ce titre, être ravalés au rang d'une production anecdotique, d'une production inopérante. A suivre les plus optimistes, c'est donc aux premiers balbutiements d'un discours sur l'espace et la ville que ces statuts, au mieux, correspondraient7. Mais ces premiers balbutiements qui prennent vie, je le souligne, grâce à une masse imposante de textes, me paraissent nécessiter des jugements moins expéditifs et surtout moins dépréciateurs.

5. FRUGONI(c.), Une lontanà città. sentimenti e immagini nel Medioevo, Turin, 1983. 6. On exceptera l'article de HEERS .), « Les villes d'Italie centrale et l'urbanisme: origines (J et affirmation d'une politique (environ 1200-1350) », Mélanges de l'Ecole française de Rome, Moyen Âge, 101, 1989, 1, pp. 67-93. 7. Je résume ici l'analyse de CHOAY(F.), La règle et le modèle. Sur la théorie de l'architecture et de l'urbanisme, Paris, 1980, pp. 34-38, qui, commentant par exemple les textes siennois en matière d'urbanisme, remarque leur diversité et leur richesse, souvent leur nouveauté et leur originalité, mais juge qu'ils ne répondent qu'à des situations particulières.

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Elisabeth Crouzet-Pavan

En 1313, les statuts de Brescia l'écrivent explicitement: les cités sont faites à la ressemblance du Paradis8. Acte de foi commentera-t-on que de commencer ainsi une nouvelle compilation statutaire. Le mythe de la cité de Dieu laisse filtrer sa promesse, comme il le fait de manière plus fréquente encore dans une iconographie peuplée de Jérusalem célestes à la rotondité parfaite. Pourtant, me semble-t-il, une telle proclamation ne traduit pas qu'une espérance naïve ou qu'une aspiration idéale à ce que la ville devrait être. L'image de la cité céleste est à Brescia, comme dans toute autre cité de l'Italie communale, référente au projet urbain, car c'est bien un projet urbain qui se dessine dans ces textes réglementaires. Partons tout d'abord des termes pour les préciser. Le corpus statutaire n'en appelle jamais bien sûr nommément à une volonté générale d'aménagement de l'espace: il n'expose pas un projet d'urbanisme. Faute d'un concept propre, ce projet n'est désigné, approché, cerné que par une série d'expressions qui l'identifient imparfaitement. C'est le bien commun ou l'utilité générale que l'on invoque quand les empiétements sur la voie publique se voient limités; c'est l'honneur de la cité, puis sa beauté que l'on désire lorsque fontaines et puits sont construits; ce sont encore la commodité et le profit des habitants que l'on recherche à mesure que les rues sont percées, élargies, pavées. Les décisions s'émiettent en apparence en de multiples objets. Souvent pragmatiques, elles répondent de surcroît aux nécessités du moment. Et, lorsqu'elles dépassent ces contingences, elles ne sont dans tous les cas légitimées que par les quelques principes généraux qui viennent d'être cités. 1/n'empêche que c'est bien une action caractéristique qui se met en place. Grâce à ces règlements d'urbanisme, une intervention d'ensemble prend vie. Elle ne démontre certes pas la même fermeté dans tous les domaines car elle est guidée par des choix et des priorités; elle peut donc s'infléchir au profit d'impératifs politiques ou de problèmes financiers immédiats. Mais, là est la nouveauté, elle appréhende la pluralité des éléments qui composent la ville, les diverses réalités de l'espace urbain. Après quelques premiers textes intéressants, la production normative, dans sa masse, concerne ainsi sept à huit décennies centrales pour l'histoire des cités italiennes: elle couvre le second XIIIesiècle, elle jalonne encore les deux à trois premières décennies du siècle suivant. Et en parfaite coïncidence, les travaux bouleversent durant la même séquence la ville, son cadre, son esthétique et sa morphologie. Prenons Bologne et ses diverses rédactions statutaires échelonnées entre 1245

8. Monumenta

historiae patriae, Turin, 1876, vol. 16, Statuta civitatis Brixiae, col. 1628.

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et 12889; ou bien Parme dont les statuts sont régulièrement modifiés entre 1255 et 134710. De texte en texte, les mêmes dispositions en matière de viabilité, d'ordonnance édilitaire, de protection des eaux, d'hygiène urbaine sont reprises, preuve probable de leurs difficultés d'application. Mais la sphère de l'intervention de l'autorité publique s'élargit aussi, les règlements d'urbanisme se précisent et s'alourdissent, une véritable administration de l'espace se met en place. Considérons Orvieto et deux chiffres significatifs: la nouvelle magistrature des Sette vote, entre 1295 et 1313, 2649 délibérations; un dixième d'entre elles, ou presque, concerne les travaux publics". Rappelons enfin l'exemple de Venise où les magistrats responsables des rues, des ponts, des quais, des puits, des canaux, de la lagune et du domaine public sont créés en rafales durant la deuxième moitié du XIIIesiècle: juges du Piovego, Seigneurs de la Nuit, capisestieri... Entre ces différents corps, les compétences n'en finissent pas d'être précisées'2. Que retenir de ces quelques exemples volontairement limités en nombre? Durant quelques décennies, les moyens d'action en matière d'urbanisme sont dans les cités de l'Italie communale multipliés et diversifiés. Une tutelle de la ville s'instaure; elle s'exprime par des programmes monumentaux, une volonté d'embellissement, mais elle est mise en acte plus quotidiennement aussi par des opérations sur la voirie ou par des prescriptions de salubrité publique. Il n'est qu'à considérer le nombre des travaux réalisés dans Venise entre 1280 et 1330: des programmes de peuplement sont engagés; au marché et dans le quartier portuaire, de nouvelles infrastructures publiques sont bâties tandis que les anciennes sont restaurées et améliorées; et puis les rues sont élargies, rectifiées, pavées, les ponts sont élevés ou refaits, les quais consolidés, reconstruits en pierres, les citernes publiques multipliées... Souvent ici, particuliers et public collaborent, mais, parfois réticents ou même farouches adversaires de ces projets, les propriétaires privés sont à la fin contraints à participer, à se soumettre et à payer. Tout s'oppose donc à l'image traditionnelle de la cité médiévale qui a été en un premier temps rappelée. Et à Venise, comme à Sienne
9. Statuti di Bologna del/'anno 1245 al/'anno 1267, Monumenti istorici pertinenti aile provincie di Romagna, serie prima, Statuti, L. Frati éd., 3 vol., Bologne, 1869-1877; Statuti di Bologna dell'anno 1288, G. Fasoli et P. Sella (éd.), Città del Vaticano, 1937. 10. Statuta comunis Parmae anno 1255. Statuta communis Parmae ab anno 1266 ad annum 1304. Statuta comunis Parmae ab anno 1316 ad annum 1325. Statuta camunis Parmae anno 1347, Monumenta historica pertinentia ad provincias parmensem et placentinam, A. Ronchini (éd.), Parme, 4 vol., 1855-1857-18591860. 11. RICCETTI La città castruita. Lavori pubblici e immagine in Orvieto medievale, (L.), Florence, 1992, pp. 116-117. 12. CROUZET-PAVAN Sopra le acque salse ». Espaces, pouvoir et société à Venise à la (E.),« fin du Moyen Âge, EFR,Rome, 1992, 2 vol., 1. 1, pp. 265-285. 12

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Elisabeth Crouzet-Pavan

ou à Bologne, le développement de la ville est bien conçu comme un enjeu social et politique où se noue l'essentiel des rapports entre les citoyens, les divers groupes, les réseaux et structures de solidarités, et l'instance publique. "en résulte le dégagement d'une vision, plus ou moins empirique, plus ou moins planifiée, mais dans tous les cas générale du développement urbain; et cette dernière relativise l'absence pour ces époques de traités théoriques sur la ville. On rappellera de suite que les cités italiennes connaissent alors un temps de prospérité, un temps d'acmé démographique. Selon un trend dont l'allure générale n'a rien évidemment de singulier, la croissance urbaine atteint ici son apogée à la fin du XIIIe siècle, ou au tout début du siècle suivant. Cent mille habitants à Venise, Milan et Florence, quarante à cinquante mille à Pise, Sienne, Vérone.. .13. Les chiffres sont établis, le niveau de la population urbanisée exceptionnel, la densité du réseau remarquable. Tout au long du XIIIe siècle d'ailleurs, de grandes opérations de lotissement, d'abord menées par les institutions ecclésiastiques, puis coordonnées par la commune, témoignent de cet essor14. La taille de la cité change, mais sa morphologie et son paysage se transforment également. Ainsi à Florence et Venise, ainsi à Sienne,

Arezzo,
d'une

Pérouse ou Assise 1S. Quant
enceinte, elles

aux opérations
que

de construction
avec

nouvelle

ne font

ponctuer,

les

13. GINATEMPO(M .) et SANDRI(L.), L'Italiadelle città. Il popolamento urbano tra Medioevo e Rinascimento (secoli XII/-XVI), Florence, 1990. 14. Il faut en effet souligner le rôle décisif - qui n'est d'ailleurs pas spécifique à l'Italiejoué par les églises, chapitres, monastères, puis par les ordres mendiants dans ces opérations de lotissement. On citera à cet égard l'étude pionnière de FANTI (M.), « Le lotizzazzioni monastiche e 10 sviluppo urbano di Bologna nel Duecento », dans Atti e memorie della Deputazione di storia patria per la Romagna, n. s., 27, 1976, pp. 121-14; le travail de synthèse de SZNURA L'espansione urbana di Firenze nel (F.), Dugento, Florence, 1975. La commune assume ensuite un rôle croissant. Cela étant, il faut bien voir que l'instance publique n'est pas seule: dans les zones en voie d'urbanisation, les ordres mendiants, mais l'évêque aussi parfois, continuent à soutenir l'expansion, ainsi à Florence, SZNURA (F.), op. cft, pp. 79-80; à Venise, CROUZET-PAVAN op. cit., t. 1, pp. 116-125; à Pérouse, GROHMANN (E.), (A.), Gttà e

territorio tra medioevo ed età moderna (Perugia, secc. XII/-XVI), Pérouse, 1981, pp. 39-40; et pour une synthèse toscane: BALESTRACCI (D.), « Immigrazione e morfologia urbana nella Toscana bassomededievale », dans D'une ville à l'autre. Structures matérielles et organisation de l'espace dans les villes européennes
(XlI/e-XVlesiècles), J. C. MAIRE VIGUEUR (éd.), EFR, Rome, 1989, pp. 87-106. 15. SZNURA (F.), op. cit.; Pampaloni (G.), Firenze al tempo di Dante. Documenti sull'urbanistica fiorentina, Rome, 1973; FANELLI (G.), Le città nella storia d'Italia, Firenze, Rome-Bari, 1980; CROUZET-PAVAN (E.),op. cit., t. 1; BALESTRACCI(D.) et PICCINNI (G.), Sienanel trecento.Assetto urbano e strutture edilizie, Florence, 1977,

pp. 33-35; GROHMANN (A.),op. cit. ; GIOVANNI DE (C.), « L'ampliamento di Assisi nel 1316 », Bolletino della Deputazione di storia patria per l'Umbria, LXXII, 975, 1, 1 p.1-76. 13

Elisabeth Crouzet-Pavan

Stratégie de pouvoir dans l'Italie communale

nécessaires nuances16, cette phase formidable d'expansion urbaine et de ponction démographique de la ville sur son contado17. Il ne faudrait cependant pas à mon sens trop mécaniquement expliquer un phénomène par l'autre, c'est-à-dire comprendre la nouvelle capacité d'intervention du pouvoir communal comme une simple réponse à cette crue des hommes, des activités et des richesses dans la ville. La croissance pose bien sOr d'innombrables problèmes. Ils sont liés au processus d'urbanisation: adaptation du vieux centre à la pression démographique, tentative d'organisation des nouveaux quartiers, régulation élémentaire du parcellaire, de la morphologie du b~ti, du réseau des communications; ils résultent encore des nécessités de maintenance de l'espace et de gestion des ressources que le nombre des hommes rend impérieuses, d'où des prescriptions de sécurité et d'hygiène ou des grands travaux d'adduction d'eau, un contrôle qui s'ébauche des activités et des métiers, des exigences nouvelles d'ordre public. Il incombe donc à l'autorité communale, pour chacun de ces problèmes, avec des succès divers et une efficacité relative, de proposer des solutions, d'imaginer des moyens d'intervention. De même, on ne peut oublier que culmine dans ces décennies un mouvement de prospérité économique de très longue durée. Si on ignore tout, à de très rares exceptions près, du coOt des travaux, on le devine élevé, parfois énorme, dans tous les cas cumulé puisque les chantiers s'ajoutent les uns aux autres, que l'action publique se déploie dans tous les domaines à la fois, ou presque. Les moyens de financement varient; la commune, selon les travaux et les cadres urbains, recourt à l'emprunt, à l'impôt ou fait directement payer les particuliers; mais toujours elle profite d'une conjoncture économique
favorable
18.

16. C'est tout le problème des surfaces qui restent non baties à l'intérieur de la ville emmuraillée. À cet égard, les nouvelles enceintes de Florence et de Sienne achevées au temps du repli démographique sont exemplaires. 17. Pour quelques exemples de construction de nouvelles enceintes en Toscane, et des indications bibliographiques, voir utilement BALESTRACCI art. cÎt., pp. 87-88; (D.), pour Prato, on se reportera désormais à CHERUBINI (éd.), Prato. Storia di una città. (G.) Ascesa e declino del centro medievale (dal Mille al 1494), Florence-Prato, 1991. Un exemple ombrien a été spécifiquement étudié: NICCOLlNI (U.), « Le mura medievali di Perugia », dans Storia e arte in Umbria nell'età comunale, VI Convegno di studi umbri, Pérouse, 1971, pp. 695-769. Il est possible, au cas par cas, de se reporter aux volumes de la collection, Storia della città, Laterza. S'agissant des flux d'émigration, on se contentera de renvoyer à l'inévitable PLESNER L'emigrazione (1.), dalla campagna alla città libera di Firenze nel XIII secolo, tr. it., Florence, 1979; on y ajoutera cependant PICCINNI (G.), « 'I villani incittadini' nella Siena del xrv secolo », contributions du volume collectif de COMBA(R.), PICCINNIG.) et PINTO(G.) (éd.), ( Strutture familiari, epidemie, migrazioni ne/'Italia medi evale, Naples, 1984. 18. Quoique la pression fiscale sur la ville et le contado s'alourdisse considérablement

Bulletino senese di storia patria, LXXXII-LXXIII, 1975-1976 ainsi que diverses

14

Stratégie de pouvoir dans l'Italie communale

Elisabeth Crouzet-Pavan

Il ne faut pas pour autant inverser les données du problème et croire que dans l'histoire longue des villes les problèmes urbains ont obligatoirement suscité, comme une inéluctable réponse, l'élaboration de politiques urbaines. C'est donc à une volonté politique qu'il faut d'abord imputer les transformations morphologiques et esthétiques en œuvre dans la cité communale italienne. Et c'est à l'analyse de cette volonté politique que je voudrais consacrer une dernière série de remarques. J'ai déjà souligné combien étaient étroites de ville en ville les convergences chronologiques. Partout, dans la première moitié du XIIIe siècle, des textes réglementaires sont votés; quelques magistrats en charge du domaine publie ou de la voirie apparaissent; de premières places civiques sont dégagées; des palais aussi s'élèvent qui marquent comment se traduit au plan monumental, après la paix de Constance, la consolidation des institutions communales puis la mise en place du régime des podestats19. Commence ensuite une deuxième phase plus intense durant laquelle la politique urbaine prend véritablement corps et que la peste vient interrompre même side premiers signes d'essoufflement, voire de fléchissement, étaient déjà perceptibles. De grands programmes monumentaux, telle la deuxième génération des palais communaux, marquent cette séquence. Et puisque ce sont les palais du pop%, ces opérations qui bouleversent certains tissus urbains paraissent manifester, avec une volontaire et ostentatoire clarté, comment s'inscrivent dans les pierres, au centre de la cité, au cœur de l'espace remodelé, et de manière quasi indélébile, les idéaux politiques et sociaux de la commune populaire20. Faut-il alors croire que c'est avec la commune populaire que triomphent les politiques

moitié du XIIIe siècle, le poids de cette politique se fait très lourdement sentir sur les finances urbaines. 19. Pour le cas de Plaisance où la place publique résulte d'un élargissement de la place de l'église cathédrale, RACINE (P.), «Naissance de la place civique en Italie », Fortifications, portes de vil/es, places publiques dans le monde méditerranéen, 1. HEERS (éd.), Paris, s. d., pp. 301-322. Sur les palais publics et leur construction à partir de la paix de Constance: RACINE (P.), «Les palais publics dans les communes italiennes XIIe-XIIie siècles », Le paysage urbain au Moyen Age, Actes du XIe Congrès des historiens médiévistes, Lyon, 1981, pp. 133-155; et pour deux études directement centrées sur la Lombardie, la première génération des palais lombards et la diffusion de modèles urbanistiques: SOlOl RONDININI (G.), «Evoluzione politicosociale e forme urbanistiche nella Padania dei secoli XII-XIII: i palazzi pubblici», La pace di Costanza, 1183, Un difficile equilibriadi poteri fra società italiana ed impero (Milano-Piacenza, 1983), Bologne, 1984, pp. 85-98; GUIDONI (E.), « Appunti per la storia dell'urbanistica nella Lombardia tardomedievale », La Lombardia. JI territorio, l'ambiente, il paesaggio, C. Pirovano (éd.), vol. 1, Milan, 1981, pp. 109-162. 20. On se référera pour l'étude de ces problèmes en Toscane à RODOLlCO et MARCHINI (N.) (G.), I palazzi del Popolo nei comuni toscani del medioevo, Florence, 1962; voir aussi GUIDONI Arte e urbanistica in Toscana. 1000-1315, Rome, 1970. (E.),

dans la deuxième

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Elisabeth Crouzet-Pavan

Stratégie de pouvoir dans l'Italie communale

urbaines, la capacité novatrice d'intervention, la volonté de transformation de l'espace de la cité? Certains travaux incitent à emprunter cette voie. Le dixième livre des statuts bolonais de 1288, tout entier consacré aux problèmes de voirie, prévoit que soit député un groupe d'enquêteurs pour poser et surveiller des bornes qui marquent la limite entre les espaces privé et public2'. L'un des registres tenus par ces magistrats est conservé. Il permet de suivre dans le détail cette vaste entreprise de contrôle; il découvre comment le « public », le « commun », est dans cette ville borné, surveillé, repris en mains. Toute l'analyse qui a été faite de cette source - et la même grille d'analyse a été appliquée à d'autres communes que Bologne22- vise à démontrer que l'espace reconquis est en fait arraché aux lignages nobles défaits. A lire ces études, une faction prend le pouvoir; inexorablement, par les confiscations et les spoliations, elle poursuit ses ennemis, elle consolide son pouvoir. Affirmant servir le commun, elle sert donc son triomphe. Et son entreprise de dilatation de l'espace public s'assimile à une entreprise politique. Il y aurait évidemment beaucoup d'audace à présenter des communes italiennes une vision toute empreinte d'irénisme, à oublier, pour se limiterà ce seul secteur de la politique urbaine, que les expropriations pouvaient en priorité toucher les ennemis ou que les destructions, les guasti, servaient admirablement les entreprises de restructuration urbaine au sens le plus large du terme. On n'en finirait pas d'énumérer les avantages multiples des guasti: affaiblir la richesse, matérielle et symbolique des lignages vaincus et donc coupables, renverser les bases mêmes de leur puissance; dégager à bon compte pour les finances communales de vastes espaces, surtout dans les centres où les opérations d'urbanisme étaient évidemment compliqués par la densité du bâti; permettre une sorte de damnatio memoriae au sein du paysage urbain lorsqu'il était ordonné jusqu'au réemploi pour d'autres fabriques des matériaux des maisons et des tours démolies; perpétuer dans d'autres cas le souvenir de l'horreur et de l'infamie en interdisant de reconstruire sur l'espace du guasto, désormais maudit23.

21. HEERSL), Espaces publics, espaces privés dans la ville. Le Liber terminorum de ( Bologne (1294), Paris, 1984. 22. HEERS (J.), «En Italie centrale: les paysages construits, reflets d'une politique urbaine », D'une ville à l'autre..., op. cit., pp. 279-322. 23. Ainsi peut-on citer l'exemple à Florence de l'espace occupé autrefois par les maisons des Uberti, HEERS (J.), «En Italie centrale: les paysages construits... », art. cit., p. 318, ou à Venise l'affaire de la démolition à Rialto de la maison des Querini; le terrain récupéré sert finalement à la construction de la Boucherie. La Cà Grande des Querini est démolie jusqu'aux fondations; dans le même temps, l'édifice que la Commune choisit de faire construire sur son emplacement rappelle implicitement le souvenir du forfait, de la honte et de la souillure. 16

Stratégie

de pouvoir

dans

l'Italie

communale

Elisabeth

Crouzet-Pavan

Il n'est pas pour autant possible de réduire la formidable expansion de l'espace public dans la cité italienne du XIIIe siècle à la
dynamique de ces affrontements et à une interprétation aussi simplificatrice. A Pérouse, on remarque que l'office des diffinitores viarum est institué au début des années 1270. Ces officiers contrôlent les limites entre propriétés publiques et propriétés privées; ils rendent sur place leurs sentences dans toutes les affaires de confins ou de permis de construire24. L'énorme matériel documentaire qui éclaire leurs premières années d'exercice prouve que leur entreprise de récupération et de défense du sol public va bien au-delà des pulsions d'une politique partisane. Ces officiers ont en charge le réseau des rues et des places, le domaine public et ses complexes relations avec le domaine privé; c'est dire qu'ils contrôlent une grande part du corps urbain et de ses transformations. De même, l'exemple de Venise ouvre la voie d'une autre interprétation. Les particularités de l'évolution institutionelle expliquent ici la précocité de l'intervention publique: très vite, des aménagements modèlent à S. Marco une place d'une amplitude exceptionnelle; très tôt, ils dégagent à Rialto un espace commercial utile à toute la cité. L'implantation de la ville sur l'eau, les difficultés du milieu et la nécessité d'en assurer une tutelle élémentaire justifient encore qu'une action collective s'impose dans la lagune plus rapidement qu'ailleurs, combinant des réponses tout à la fois techniques et politiques. A partir des années 1250, des années 1280 surtout, le mouvement de transformation du tissu urbain s'accélère pourtant. Je ne reviendrai ni sur son ampleur ni sur ces manifestations multiples pas plus que je n'évoquerai la variété ou l'efficacité des instruments de l'action de l'autorité publique. Mais je retiendrai simplement un des aspects les plus saisissants, et les plus mal connus, de cet urbanisme communal: la conquête et l'aménagement des espaces publics. Sur la place S. Marco, dans l'espace du marché, dans le quartier de

l'Arsenal et du port,

la Commune

avait, dès la fin du XIIe siècle,

expérimenté ses principes et ses méthodes d'aménagement des espaces publics. Elle étend systématiquement désormais cette politique à l'ensemble du corps urbain. L'espace public pénètre Venise par le système des voies de communication, celui des canaux, mais celui aussi des voies terrestres, rues, ponts et quais; et ce second réseau tend à renforcer, doubler puis supplanter, au moins pour la circulation des hommes, le premier réseau aquatique, pourtant soigneusement entretenu et réorganisé. Dans le même temps, les magistrats mènent une lutte qui n'est pas seulement rhétorique contre les empiétements, les saillants et les débordements de la construction privée sur la rue, le quai ou la place, contre les accaparements et les usurpations de toute
24. NICCOLlNI (U.), art. dt., pp. 695-769.

17

Elisabeth Crouzet-Pavan

Stratégie de pouvoir dans l'Italie communale

nature commis par les particuliers. Les juges du Piovego, au nom de la propriété domaniale que la Commune détient sur les eaux, mènent en parallèle une action exemplaire2s. Ils réaffirment les droits du public sur les vastes espaces marécageux et aquatiques. Et au nom de cette tutelle juridique, ils surveillent et déterminent bientôt le mouvement des bonifications, la marche donc de l'expansion urbaine26. Enfin, ils tranchent dans les conflits que le comblement des étangs intérieurs, ou le lotissement des anciens étangs asséchés, provoque entre les riverains. Le jugement qu'ils rendent va le plus souvent dans le même sens: l'espace disputé, bientôt transformé en petite place vicinale, passe à la collectivité, à l'usage de touS27. Dans des titres anciens, des droits séculaires que disaient détenir des propriétaires privés, les magistrats de la Commune découvrent ce qu'ils nomment des usurpations; et le domaine public s'étend. Or, l'analyse la plus attentive aux luttes entre familles, aux jeux d'influence et de clientélisme peine à déceler dans ces sentences les éventuelles manifestations de l'arbitraire et de la vengeance, des choix politiques ou factionnels, des jugements partisans. Non pas que mon interprétation des entreprises communales cherche aucunement à illustrer et conforter les vertus mythiques de l'État vénitien; non pas qu'elle veuille masquer ses crises, ses faiblesses, ses évolutions et ses dysfonctionnements. Mais dans l'action des juges du Piovego, comme dans bien d'autres opérations d'urbanisme, s'isole un pan très particulier de la politique communale. Quand la Commune affirme servir l'intérêt public, très littéralement, il faut la croire, et ne pas considérer que ce terme masque la seule utilité de l'élite qui tient le pouvoir. Car si l'on abandonne Venise pour considérer les autres villes de l'Italie, que constate-t-on? Au-delà des secousses politiques, des crises et des bouleversements institutionnels et sociaux, le
25. Les eaux et les paluds, dans les limites du duché, ont fait l'objet, selon la tradition byzantine, d'une appropriation de caractère régalien. Le doge, puis la Commune assument successivement la garde de cette propriété du palais. Cela étant, dans la lagune comme sur les Tlots où la cité sera graduellement bâtie, les monastères ont reçu de larges domaines. Les lignages nobles se sont aussi taillés des propriétés

substantielles.

La reconquête

entreprise dans la seconde moitié du

XIIIe

siècle du

droit du public entraTne une vérification systématique des titres de propriété et le passage au public de vastes espaces aquatiques ou marécageux dont la Commune, et ses juges, considèrent qu'ils lui ont été usurpés. 26. A partir de 1297 aucune eau ne peut plus être allouée dans le duché sans que la concession par l'autorité publique n'ait été confirmée par écrit et les confins soigneusement établis, Archivio di Stato di Venezia (ASV), Avogaria di Comun, Deliberazioni, Cerberus, fO 55r. 27. Le livre des sentences du Piovego est conservé à partir de 1282 et jusqu'aux années 1337. Il permet de suivre concrètement les mécanismes de l'extension de l'espace public et comment, par autant de procès victorieux, les étangs, piscine, et les piscines comblées changent de statut, ASV, Piovego, B. 3; CROUZET-PAVAN (E.), op. cir., t. 1, pp. 142-165.

18

Stratégie de pouvoir dans l'Italie communale

Elisabeth (rouzet-Pavan

cheminement de quelques grands principes et de quelques grandes réalisations se suit tout au long du XIIIe siècle. les règlements définissent par exemple très tôt la notion d'un espace public inaliénable à délimiter, à protéger, à récupérer, puis à agrandir. Mais dans d'autres matières aussi, la filiation des préoccupations me paraît avérée. Qu'il s'agisse de l'approvisionnement en eau, de la viabilité, de l'hygiène ou de la sécurité, normes et mesures tendent au cours des décennies, et malgré d'inévitables inflexions de détail, à s'enchaîner, à se compléter. Pourtant, des périodes d'accélération se dessinent. Et dans toute l'Italie centrale, elles se confondent avec le temps de la victoire du popo/dB. De ville en ville, les mêmes projets, les mêmes chantiers, les mêmes ambitions ou presque se retrouvent. l'habituelle émulation entre cités voisines et rivales joue mais ne suffit pas à expliquer ces profondes parentés. Quant à la circulation des hommes et des techniques, si elle renforce les similitudes, elle ne les crée pas. Il faut donc bien admettre que les élites au pouvoir partagent les mêmes idéaux et qu'elles les illustrent par des réalisations sensiblement identiques: ainsi les nouveaux palais communaux, ainsi les grandes entreprises hydrauliques29. S'agit-il alors pour ces nouvelles administrations de renforcer leur autorité, de chercher à mieux l'asseoir et à la faire accepter? Sans doute; tout comme certaines de leurs réalisations pouvaient aussi viser à affaiblir les adversaires défaits. A Orvieto, le chantier du Dôme et celui de l'aqueduc, tous deux spectaculaires, tous deux menés à un rythme rapide, contribuèrent, dit-on, au moins autant que les conquêtes dans le contado, à l'affirmation et au prestige du jeune

28. Voir ici MAIRE VIGUEUR (J. C.), « L'essor urbain dans l'Italie communale: aspects et modalités de la croissance », XXI Sema na de estudios medievales, Europa en los umbrales de la crisis(1250-1350), Estella, 1994, qui concentre son analyse sur les réalisations de ces communes populaires Pampelune, 1995, pp. 175-204. 29. Pour Orvieto, voir RICCETTI op. cit., qui édite la monographie 0...), de PERALI (P.), L'acquedotto medievale orvietano. Studio storico e topografico; sur les restaurations postérieures de cet aqueduc: RICCETTI (L.), « 'Per havere dell'acqua buona per bevere'. Orvieto: città e cantiere dei duomo, secoli XIV-XV Nuova Rivista storica, », LXXVIII, 1994,2, pp. 243-292. Pour Sienne: BARGAGLI PETRUCCI (F.), Le fonti di Siena e i lara acquedotti, Sienne-Florence, Rome, 2 vol., reprint, Sienne, 1974; BALESTRACCI (D.), « L'acqua a Siena nel Medioevo », Ars et Ratio, MAIRE VIGUEUR (J. C.) et PARAVICINI BAGLlANI (A.) (éd.), Palerme, 1990, pp. 19-3; et pour des vues plus générales sur Pérouse, Viterbe, Spolète et la politique des eaux dans l'Italie communale: BALESTRACCI (D.), « La politica delle acque urbane nell'Italie comunale », dans

Mélanges de l'Ecole française de Rome, Moyen Age, 104, 1992, 2, pp. 431-479 ; id., CROUZET-PAVANet MAIRE VIGUEUR (J. C.) (éd.), « Systèmes d'hydraulique (E.) urbaine (Italie centrale, fin du Moyen Age) », Le contrôle des eaux en Europe occidentale, Xlle-XVJe siècles, Proceedings Eleveenth International Economic History
Congress, Milan, 1994, pp. 115-122.

19

Elisabeth

Crouzet-Pavan

Stratégie

de pouvoir

dans

l'Italie

communale

régime des Sept30. Partout, cela semble une forte évidence, la construction d'un palais vaut comme un acte politique fondateur qu'expliquent des transformations institutionnelles majeures; partout encore l'aménagement des espaces commerciaux tend à servir une activité d'échanges plus intense. Il me paraît toutefois indispensable de se démarquer d'une analyse qui ne verrait dans l'urbanisme qu'un des instruments au service de l'affirmation de la puissance politique, comme si le politique pouvait être sa propre finalité dans la société ancienne. Une telle interprétation fonctionnaliste réduit en effet la richesse de sens de la politique urbaine. C'est bien aussi une manière nouvelle de concevoir la cité qui justifie les grands travaux. Il existe à mon sens une vocation de la ville à être ordonnée. Et cette vocation n'attend pas les communes populaires pour se manifester. Elle inspire en Lombardie les premières grandes entreprises édilitaires des podestats entre la fin du XIIesiècle et le début du XIIIe siècle. Elle explique l'œuvre de transformation que la Commune accomplit à Venise au temps de la fermeture du Grand Conseil et de la définition d'une noblesse de fonction. Elle préside au véritable projet urbain qui anime le gouvernement des Sept à Orvieto ou des Neuf à Sienne. Selon les aires géopolitiques de l'Italie, c'est donc selon des chronologies quelque peu différentes que ce processus de transformation et d'embellissement marque le plus profondément la ville, au gré des périodes de stabilisation, de consolidation, même provisoire, du régime communal, au gré des phases de tentative de règlement des conflits et de recherche du consensus. Comme telle cette politique urbaine connaît bien sûr des difficultés, des résistances, des échecs; elle s'oriente suivant des choix et des partis pris; elle est parfois stoppée, suspendue, travestie ou même pervertie. Mais le pouvoir communal, pour qui tente de dresser un bilan de longue durée, dit agencer dans la ville le bien collectif. Et ses réalisations, esthétiques ou fonctionnelles, attentives au centre monumental comme au réseau des équipements collectifs, transforment effectivement la ville. Comme quoi la rationalité urbanistique, dans le dialogue engagé entre d'une part les demandes et les tensions sociales et d'autre part l'ordre du pouvoir, vint de plus loin qu'on a coutume de le penser; comme quoi encore l'histoirede la villeenvisagée dans la manipulation politico-symbolique de ses formes esthétiques ne se réduit pas au seul temps des princes, mais doit s'appréhender dans un mouvement long qui, peut-être, prit un premier essor durant le XIIIesiècle des communes italiennes.
30. Outre L. RICCETTI,voir CARPENTIER (E.), Orvieto à la fin du XIIIe siècle. dans Ie cadastre de 1292, Paris, 1986, pp. 43 sq. Ville et campagne

20

lA lUTTE POUR lA PRISE ET lA CONSERVATION DU POUVOIR DANS lES VillES PORTUGAISES À lA FIN DU MOYEN ÂGE

ANA

MARIA

S. A.

RODRIGUES.

Au début du XIVe siècle, toutes les villesportugaises étaient dotées
depuis plusieurs décennies, voire même un ou deux siècles dans quelques cas, d'une charte communale (foraI) qui leur imposait de nombreuses obligations fiscales et militairesenvers leur seigneur, tout en leur accordant en retour certaines formes d'auto-gouvernement. Ceci n'avait rien d'extraordinaire, puisque même des communautés villageoises d'origine très ancienne ou nées lors de la Reconquête avaient reçu de telles chartes de la part des souverains pour les aider à mieux résister à l'emprise de seigneurs voisins qui voulaient les contrôler, en échange de leur participation à l'effort de guerre contre les musulmans. Cependant, les concessions à des agglomérations urbaines se distinguaient par leurs nombreuses prescriptions concernant les activités artisanales et commerciales qu'elles étaient supposées stimuler, ainsi que par une plus grande autonomie.

A la base de toutes

les municipalités

(concelhos),

il y avait une

assemblée vicinale, censée réunir l'ensemble des habitants. Toutefois, si dans les villages, à population plus homogène, cet idéal « démocratique» était facile à maintenir, dans les centres urbains à composition sociale beaucoup plus diversifiée, les « voisins» étaient les seuls chefs de famille chrétiens tributaires qui habitaient en ville depuis
. Ana Maria s. A. Rodrigues, Université
du Minho (Bra ga, Portugal).

Ana

Maria

S. A. Rodrigues

Le pouvoir

dans

les vil/es portugaises

un temps pré-déterminé (un ou deux ans en général), en y exerçant un métier et/ou en y possédant des biens, ce qui excluait d'emblée la plupart des femmes, les membres des minorités religieuses, les forains et les esclaves; quant aux habitants des agglomérations environnantes qui dépendaient de la ville, ils avaient leurs propres assemblées et n'étaient appelés à se joindre aux citadins que pour des cas exceptionnels. Les assemblées vicinales avaient pour attribution principale de se prononcer sur toutes les questions d'intérêt collectif, en promulgant, si besoin en était, des normes particulières (posturas) qui s'ajoutaient comme sources de droit aux dispositions des chartes et aux coutumes locales, transmises oralement par les anciens, puis compilées au XIIIe siècle. Il incombait également à ces assemblées d'élire les magistrats municipaux qui, dans les centres urbains, étaient venus les remplacer dans la gestion courante des affaires locales: les juges, alcaldes ou alvazis auxquels était délégué l'exercice de la justice, les almotacés chargés de la surveillance des marchés, le procureur qui s'occupait de la défense des intérêts économiques de la municipalité et la représentait auprès des entités extérieures, et maints autres officiers de moindre importance. Au fur et à mesure que la population augmenta et que l'exercice du gouvernement local devint plus lourd et plus complexe, ces magistrats prirent l'habitude de ne convoquer aux réunions courantes qu'un petit nombre de citadins directement intéressés par les questions à traiter, ainsi que les hommes les plus considérés et les plus sages de la ville, les homens-bons, qui connaissaient bien les procédures judiciaires et administratives pour avoir déjà exercé certaines de ces magistratures. Ceux-ci appartenaient, en général, au groupe social le plus privilégié par les chartes communales, celui des cavaleiros-vilaos, roturiers dont la fortune en terres, en animaux ou en biens meubles autorisait à combattre à cheval et à s'approprier ainsi des prises de guerre (butin, rachats de prisonniers, etc...), et qui, suite à l'éloignement croissant des frontières, avaient su transformer leur prééminence militaire en puissance sociale et politique, en monopolisant les fonctions municipales'.

1. Sur les origines et les premiers développements
portugaises,

des municipalités urbaines
vol. Il - A

voir MATTOSO (José), « Os concelhos », Hist6ria de Portugal,

Monarquia Feudal, MATTOSO (dir.), Lisbonne, 1993, (J.), (Manuela Santos), « As cidades (séculos XII-XV) Hist6ria de », pré-hist6ricos aos nossos dias, vol. ., Portugal Medieval, Lisbonne, 1993, pp. 255-259 et 292-309. La situation n'était
celle qui est décrite pour
pp. 509-514. la Castille

pp. 205-241; SILVA Portugal dos tempos MEDINA (Joao), (dir.), pas bien différente de
({

par VALDËONBARUQUE (Julio),

Las oligarquias

urbanas », Concejos y Ciudades en la Edad Media Hispanica, Avila, 1990,

22

Le pouvoir

dans

les villes portugaises

Ana Maria

S. A. Rodrigues

La contribution de la monarchie à la fermeture des cercles de pouvoir au XIVe siècle
Ce monopole n'était pourtant inscrit en aucune prescription municipale ni en aucune loi, il découlait de pratiques locales généralisées à presque toutes les communautés urbaines. Ce fut seulement au XIVe siècle qu'il reçut une impulsion définitive et devint encore plus ferme par la conjonction en la matière des intérêts des souverains et des élites locales. Une fois la Reconquête terminéee et tarie cette source jusqu'alors inépuisable de territoires et de ressources pour la monarchie, les souverains portugais entreprirent de limiter de façon croissante les abus commis par les nobles et l'Église contre le domaine royal et de faire des municipalités des alliées plus dociles. C'est à cette politique de centralisation monarchique que nous pouvons attribuer la création des meirinhos, officiers royaux envoyés par D. Afonso III (1248-1279) dans les provinces pour surveiller l'exercice de la justice et de l'administration par les autorités locales aussi bien seigneuriales que municipales. Remplacés par des corregedores au nom différent mais aux fonctions semblables par D. Dinis (1279-1325), ces officiers se virent dotés de deux règlements par D. Afonso IV (1325-1357) en 1332 et 1340, qui stipulaient de façon détaillée leurs obligations: entre autres, ils devaient «corriger» les actes de justice et d'administration des magistrats locaux, promouvoir l'élection d'officiers plus compétents en réprimant les bandes qui se constituaient pour contraindre les électeurs, et choisir cinq ou six personnages parmi les homens-bons des municipalités (vereadores) pour se réunir à part toutes les semaines et décider des affaires d'intérêt local, de façon à libérer les juges des questions administratives2. Ces mesures ne sont pas sans nous rappeler celles prises, à la même époque, par le roi castillan Alfonso XI (1312-1350), qui nomma les premiers corregidores et institua le Regimiento, un corps d'officiers désignés par le roi qui remplaçait les assemblées vicinales comme organe de gouvernement municipal3. A première vue, ceci paraît être une intervention vigoureuse du souverain dans les affaires locales; mais les historiens espagnols ont constaté que ces officiers étaient
2. CAETANO (Marcelo), A Administraçao municipal de Lisboa durante a primeira dinastia 1179-1383, Lisbonne, 1951, pp. 67-75. 3. MENJOT (Denis), « la ville et l'Ëtat moderne naissant: la monarchie et le concejo de Murcie dans la Castille des Trastamares d'Henri Il à Henri IV», Realidad e Imagenes dei Poder. Espana a fines de la Edad Media, arg. RUCQuol (Adeline), Valladolid, 1988, pp. 122-129.

23

Ana Maria

S. A. Rodrigues

Le pouvoir

dans

les villes portugaises

invariablement choisisparmi les membres des confréries et des lignages qui s'étaient constitués au siècle précédent pour garantir aux chevaliers roturiers le monopole du pouvoir urbain, ce qui ne constituait aucunement une menace pour eux4. En plus, la monarchie permit très vite que les fonctions de regidores deviennent héréditaires, ce qui contribua encore plus à les maintenir dans un cercle étroit de familles5.
Qu'en était-il au Portugal?

A vrai dire,

nous

ne

savons

pas

exactement qui nomma les premiers vereadores, mais il semblerait que leur choix, à l'instar de celui des autres officiers locaux, demeura dans la pratique entre les mains de l'assemblée vicinale, tout en dépendant de la confirmation royalé Dès 1352, pourtant, des procureurs des conce/hos se plaignirent au Parlement (cortes) que ces magistrats se réunissaient sans faire appel aux autres homens-bons des villes et prenaient souvent des mesures nuisibles aux municipalités; le souverain, tout en reconnaissant que c'était parfaitement leur droit d'agir ainsi, leur recommanda d'écouter les sages locaux au moins pour les affaires les plus graves. Certaines fractions des élites ne se sentaient donc pas suffisament représentées dans ce nouvel organe de gouvernement qu'était la vereaçâo et prétendaient continuer à y faire entendre leur voix7. Elles finirent par l'obtenir, puisque dans les cas où une telle étude a été possible grâce à la survivance de procès-verbaux des conseils municipaux de l'époque médiévale, on a pu constater que des homens-bons en nombre très variable continuèrent à participer
aux sessions8.

4. RUCQuol(Adeline), « Pouvoir royal et oligarchies urbaines d'Alfonso X à Fernando V de Castille », Genèse médiévale de /'ttat moderne: la Castille et la Navarre (1250-1370), org. RucQuol (A.). Valladolid, 1987, pp. 182-186; CASADOALONSO (Hilario), « Las relaciones poder real-ciudades en Castilla en la primera mitad dei siglo XIV», ibidem, pp. 199-206. 5. TOMAsy VALIENTE (Francisco), «Origen bajomedieval de la patrimonializaci6n y la

enajenaci6n de oficios publicos en Castilla », Aetas del I Symposium de Historia de
la Administraci6n, Madrid, 1970, pp. 141-143. do Algarve e Andaluzia, Loulé, 1987,

6. DUARTE

(Luis Miguel),

« Eleiçôes municipais no Algarve no infcio do século >W», Aetas
de Hist6ria Medieval

das las Jornadas pp. 298-299.

7. COELHO (MariaHelenada Cruz),

MAGALHAES (Joaquim

Romero

de), 0 poder concelhio
F. M), « A Vereaçao

das origens às cortes constituintes, Coimbra, 1986, p. 17. 8. C ARAMELO (Ana Cristina M), LElTAO (Julia M. L. S.), LaPEs (Lucflia

do Porto de 1390. a 1395 (Composiçao, funcionamento e percurso polrtico dos homens-bons) », Arqueologia do Estado, Aetas das I"s Jornadas sobre formas de organizaçao e exercicio dos poderes na Europa do Sul, séculos XIII-XVIII,vol. 1,
Lisbonne, 1988, pp. 8-9; COSTA (Adelaide

Lopes Pereira

Millan da), « Vereaçao » e

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