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ERVING GOFFMAN ET LES INSTITUTIONS TOTALES

315 pages
Le concept d'institutions totales, (qui rend compte des institutions marquées du sceau de la contrainte ou de la domination) développé par Goffman dans Asiles, se révèle fécond à une pluralité de niveaux: de la réflexion sur le politique à une sociologie des organisations, via des innovations épistémologiques et méthodologiques. Le concept d'institutions totales nous interroge et nous amène à dépasser les limites habituelles des études institutionnelles des prisons, des hôpitaux, des usines…
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ERVING GOFFMAN ET LES INSTITUTIONS TOTALES

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Isabelle RIGONI, Mobilisations et enjeux des migrations de Turquie en Europe de l'Ouest, 2001. Gabriel GOSSELIN, Jean-Pierre LAVAUD (éds), Ethnicité et mobilisations sociales, 2001. Frédéric de CONNICK, L'homme flexible et ses appartenances, 2001. Jean-Yves DARTIGUENA VE, Rites et ritualité, 2001. François SICOT, Maladie mentale et pauvreté, 2001. Aude MOUACI, Les poètes amateurs, 2001. Jean-Olivier MAJASTRE et Alain PESSIN, Vers une sociologie des œuvres, 2001. Sylvie LAGNIER, Sculpture et espace urbain en France, 2001. Françoise MONCOMBLE, La Délia ison, Harlem, Youssef Ylmaz et les autres, la politiqe de la ville en question?, 2001. José ROSE, Profession quasi-chercheur, 2001. Gilles ASCARIDE et Salvadore CONDRO, La ville précaire, 2001. Sylviane FEUILLADIEU, Projets de lycées: orientation et projets en classe de seconde générale et technologique, 2001. Ouvrage coordonné par Christian AZAÏS, Antonella CORSANI, Patrick DIEUAIDE, Vers un capitalisme cognitif, 2001. DUBOIS Michel et Antoine-Lutumba NTETU, Du travail à la retraite anticipée: profils et parcours d'un groupe de travailleurs, 2001. COENEN-HUTHER Jacques, A l'écoute des humbles: entretiens en milieu populaire, 2001. BAILLET G. Dominique, Les grands thèmes de la sociologie du sport, 2001.

Sous la direction de Charles AMOUROUS et Alain BLANC

Avec la participation de Gisèle PEUCHLESTRADE

ERVING GOFFMAN ET LES INSTITUTIONS TOTALES

Cet ouvrage a été réalisé avec le concours de l'Univesité Pierre Mendès France
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1769-1

SOMMAIRE

INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE

7 9 Il 25 43 59 79 93 107

Goffman et les institutions totales
Jean-Manuel De Queiroz
La place de Goffman Robert Weil dans la sociologie américaine

Les institutions totales dans l'œuvre de Goffman
Olivier Faure Les historiens face à l'institution totale Howard S. Becker La politique de la présentation: Goffman et les institutions totales Isaac Joseph Le reclus, le souci de soi et la folie de la place Charles Amourous Au cœur de l'institution totale: une société native
DEUXIÈME PARTIE

Les applications
Jean Saglio Les bateaux de guerre français: totalitaires et/ou autoritaires? Corinne Rostaing Pertinence et actualité du concept d'institution totale: à propos des prisons

109 137 155

Philippe Bernoux
L'entreprise peut-elle être qualifiée d'institution totale?

Mihaï Dinu Gheorghiu Institutions totales ou institutions bâtardes? Alain Blanc
La communauté sans cesse recomposée: les personnes handicapées en établissements spécialisés TROISIÈME PARTIE

175
199

La réception et les acquis
Louis Quéré Goffman, un naturaliste manchot
Jean

221

223 261 273 283

Ayme

La psychiatrie française, Asiles et Goffman Jean-Olivier Majastre D'île en asile François Steudler Les institutions totales et la vie d'un concept

INTRODUCTION

La sociologie française offre une résonance importante à Goffman, à Asiles et aux Institlltions totales. L'ouvrage du sociologue nord-américain marque l'étude des institutions tout particulièrement celles frappées du sceau de la domination ou de la contrainte. Cependant les lectures et les perceptions qu'en font les sociologues, les historiens et les psychiatres sont très contrastées voire opposées bien qu'un certain consensus soutienne dans la durée la renommée du concept des Institutions totales. Le colloque de Grenoble1 a voulu répondre à la nécessité d'une approche plurielle de ce concept, de son retentissement et de ses applications. Dans le présent ouvrage, sociologues du politique et des interactions, historien, psychiatre et sociologues des organisations nous proposent des voies de lecture de Goffman et des Institutions totales. Leurs contributions situent tout d'abord Goffman au sein de la sociologie américaine et les Institutions totales dans son œuvre. Elles couvrent ensuite les domaines du pouvoir, de la théorie du self, de la sociologie des organisations et des terrains institutionnels. Approches épistémologiques et enquêtes empiriques nous révèlent des principes de connaissances originaux
1

Les Institutions

Totales d'Erving Goffman: fortune d'un concept

sociologique, sous la présidence d'Howard S. Becker. Grenoble, 18-19 novo 1999. Centre de Sociologie des Représentations et des Pratiques Culturelles CSRPC, niversité Pierre Mendès France (Grenoble II). U 7

(des approches du self aux prises en compte de données quasi-tlniverselles dans des faits ordinaires du quotidien), une tentative méthodologique très proche des sciences nattlrelles. Les investigations de terrain mettent à l'épreuve le concept des Institutions totales et le débordent par l'émergence, au-delà de la contrainte sociale, de données organisationnelles: système autoritaire, relations et arrangements, registre symbolique, contrats et marges de liberté, négociations et recomposition, appropriation et changement. .. Les historiens n'ont pas lu Goffman dès 1968 mais plus tard. Ils en retiennent, entre autres, tout l'enjeu des

articulations de l'individuel et du collectif. « La révolution
psychiatrique française» n'a guère lu Asiles, préoccupée qtl' elle était par l'abolition du régime carcéral. Dans le même temps les sociologues de l'hôpital psychiatrique décotlvraient chez Goffman plus une clé de lecture de notre social qu'une introduction à la vie des reclus qu'ils appréhendaient au pltls près des vécus et de l'élaboration d'une vie sociale native. L'approche d'Asiles et des Institutions totales ne peut occulter les talents goffmanniens de l'observation de « l'inventivité linguistique» (Howard Becker), de l'art de

transcrire par des mots-clés qui

«

font tilt», de l'art de

comparer. Goffman est talentueux et séduit ce qui nécessite une sociologie de la réception d'Asiles et tout partictllièrement à tlne sociologie de la réception chez les sociologtles français.
CHARLES AMOUROUS

ALAIN BLANC

8

PREMIÈRE PARTIE

Goffman et les Institutions Totales

JEAN-MANUEL

DE QUEIROZ

LA PLACE DE GOFFMAN DANS LA SOCIOLOGIE AMÉRICAINE

Il faut, s'agissant de Goffman, beaucoup de témérité pour accepter de présenter un auteur. C'est lui qui, dans sa controverse avec Denzin et Keller, dénonce explicitement le «raisonnement faux et grossier» présumant qu'on

puisse

«

à tout moment dévoiler la vraie nature et la

visée de ce que produit un auteur, et affirmer comment il faut comprendre correctement ses textes ». «Je comprends, ajoute-t-il, que des étudiants en sociologie puissent avoir besoin de ce format idéologique (comme ils ont besoin aussi de paradigmes et d'écoles de pensée) pour montrer à leurs examinatetIrS qu'ils ont des convictions et qu'ils perçoivent la sociologie comme tIn seul et même champ. Et je comprends aussi que leurs enseignants puissent avoir recours aux mêmes slogans pour confirmer leurs positions dans un amphi. Mais c'est avec tristesse que je constate la tendance récente à proposer des publications qui se nourrissent des mêmes contraintes ».1
Goffman E., 1989, «Réplique à Denzin d'Erving Coffman, Paris, Minuit, p. 303. 1 et Keller », Le parler frais

11

La place

de Coffman

dans

la sociologie

américaine

Sans doute un peu de lâcheté aussi: il est toujours moins risqué d'interpréter les auteurs disparus incapables de répliquer à leurs commentateurs (et en matière de réplique cinglante, Goffman s'y connaissait). Autant donc couper court à l'exposé d'hésitations qui ne sont pas seulement théoriques, en invoquant une seconde fois le grand homme qui fournit l'occasion de notre rencontre:
«

C'est une maladie du soi spécifique des conférenciers,

de croire que le mauvais usage fait du temps d'autrui peut être racheté par des confessions amenant elles-

mêmes à en faire perdre davantage ».2 Où est la question? Que signifie

«

la place» d'un

sociologue? Quel que soit le contenu exact qu'on mette sous un tel terme, il renvoie inéluctablement à une interrogation de type différentiel: comment se situe le travail goffmanien par rapport aux œuvres de son époque aux Etats-Unis? Qu'est-ce qui le distingue de ses collègues contemporains? Il existe à cela deux réponses, une toute prête, l'autre plus difficile à énoncer, puisque c'est la réponse plus ou moins cryptée de Goffman luimême. La première se trouve dans les manuels d'histoire de la sociologie. Etant admis que certains sont mieux faits et meilleurs que d'autres, concernant Goffman les résultats de l'enquête sont extrêmement décevants. Schématiquement qu'apprend-t-on ? - On constate d'abord que la sociologie goffmanienne n'y est guère présentée en elle-même, mais intégrée à un mouvement plus vaste. Dans le meilleur des cas, ce mouvement sera désigné comme «interactionnisme symboliqlle », lequel courant étant défini comme irruption d'un paradigme interprétatif s'opposant à l'hégémonie du modèle fonctionnaliste dans les années 50-60 de la sociologie américaine. Cette opposition générale peut ensuite être spécifiée par la strate de réalité
2 Goffman E., 1988, Les lnon1ents et leurs hommes, textes réunis présentés par Y. Winkin, Paris, Le Seuil., p.189. 12 et

Jean-Manuel De Queiroz

sociale qui caractérise les fouilles (on parlera alors de prédilection pour l'analyse des situations interactionnelles en lieu et place d'intérêt pour les systèmes ou les structures, ou bien de microsociologie opposée à la macro sociologie), ou encore par ses modalités opératoires (qu'on dira qualitatives pour bien marqller le contraste avec l'empirisme statistique). Même à un niveau de généralité aussi pallvre, et pour commode qu'elle soit, une telle caractérisation n'est ni vraie ni fausse, dans la meSllre où elle omet de s'attaquer au plus important: la manière tout à fait particlllière dont Goffman peut être dit
« interactionniste ».

Mais c'est là le moins pire. On ne trouve bien souvent rien qlli puisse clairement distinguer le courant interactionniste lui-même, dans lequel Goffman est déjà noyé, des autres bras d'un même fleuve: la sociologie d'inspiration phénoménologique et l'ethnométhodologie (le tout parfois à l'enseigne vague d'une «sociologie compréhensive» ). - Quant aux occasions où Goffman a l'honneur d'un exposé pour lui tout seul, il est clair qu'aucun lecteur n'apprendra clairement en quoi consiste la « perspective dramaturgique », sorte d'affiche alléchante qui invite à entrer dans le monde social comme dans un vaste théâtre. Le malheur est que Goffman, s'il utilise brillamment cette métaphore éculée dans son premier livre, en emploie aussi plusieurs autres. De plus, elle est tout sauf centrale dans l' œuvre où on se serait attendu à la voir revenir en force: l'étude de la transformation des opérations de cadrage (notamment leurs falsifications) dans Frame Analysis qui s'ouvre au contraire sur une proposition mortelle pour toute réduction de Goffman à une sociologie de la «mise en scène» : «Le monde ne se réduit pas à une scène et le théâtre non plus ».3
3 Goffman E., 1991, Les cadres de l'expérience, Paris, Minuit, p. 9. 13

La place

de Goffinan

dans

la sociologie

aJnéricaine

Je n'ignore pas à quel point il est facile de jeter ainsi la pierre aux collègues qui s'efforcent de présenter aux apprentis des outils synthétiques leur servant de boussole

dans la vaste terra incognita

des sciences sociales. C'est

une tâche que je connais: elle est difficile et estimable. Allssi bien je crois qu'il faut donner à ce constat désolant une explication généreuse (ce qui n'exclut en rien l'existence de bons et de mauvais manuels) : si les vulgarisateurs s'aventurent aussi peu dans l'exposé d'une théorie sociologique goffmanienne, c'est qu'à ce jour, la question demeure encore très obscure de savoir quelle est vraiment cette théorie. Pour présenter ma propre réponse, j'ai pris le parti d'utiliser au mieux les indications d'auto-définition dont Goffman parsème assez parcimonieusement ses textes. Je m'appuie donc moins Sllr la substance de ses analyses que sur un examen de leurs présentations, ces lieux du discours où Goffman précise sa méthode, défend la pertinence de son objet, récuse une interprétation, revendique telle filiation Oll en répudie telle autre. Nul n'est évidemment obligé de croire sur parole un auteur qui a passé pas mal de temps à démonter les mécanismes tortueux de la présentation de soi, et qui a manifestement fait de son œuvre le porte-identité auquel il veut qu'on se fie avant tout (au point de refuser à ses lecteurs le modeste soutien d'une image photographique de luimême). Mais il ne nous laisse pas désarmé, car c'est un travail possible que de confronter ses propres définitions aux thèses qu'il développe. Il y a là une mise à l'épreuve de la cohérence interne de l' œuvre écrite et publiée qui rend tout auteur vulnérable: Goffman sait bien qll'en sociologie comme ailleurs, être visible c'est être exposé. Il y a au moins quelque chose de vrai dans les images schématiques qlli nous sont proposées du projet goffmanien : il ne s'intéresse pas aux grandes questions que nous lègue la tradition sociologique. Il introduit donc

14

Jean-Manuel De Queiroz

une rupture d'attention. Il est à cet égard déjà bien différent de son voisin Garfinkel. Certes celui-ci se pose en héritier rebelle, mais en héritier, reprenant explicitement la question de son maître Talcott Parsons:
«

Qu'est-ce que l'ordre social?» . Voilà le genre de

problème que Goffman a délibérément choisi d'ignorer, prenant le risque de la marginalisation, ou méritant au mieux aux yeux de ses pairs ce statut ambigll de
«

déviant intégré» dont il propose le concept à la fin de

Stigmate.4 Mais il existe bien des manières d'ignorer un problème et de se situer en marge de la grande tradition. On n'imaginera évidemment pas que Goffman aurait méconnu ses classiques. On a beaucoup glosé sur le caractère souvent peu académique de ses références, ou sur sa prédilection à puiser dans des mémoires de maîtrise inconnus, dans des articles de sociologues mineurs 011des thèses non publiées. Pourtant, explicites ou non, la présence des grands noms fondateurs est moins rare qu'on ne le pense, quand bien même elle demeure la plllpart dll temps allusive, et à peine remarqllable. Si on veut bien les regarder de près, on s'apercevra qu'elles permettent de mieux situer Goffman par rapport à cette
«

tradition négligée» : qu'il s'agisse de « cette régression

à l'infini de la perception mutuelle que la psychologie sociale meadienne nous apprend à enclencher mais pas à

arrêter», de la nécessité où se trouve chacun de « montrer
une relation avouable quant au jugement négatif qui retombe sur lui» (obligation dont la tonalité durkheimienne paraît à Goffman «surprenante»), ou encore, deux pages plus loin toujours dans Relations en public, l'indication d'une genèse parsonienne de la distinction entre relation ancrée et ouverte, Goffman ne manque pas de reconnaître ses prédécesseurs (soit pour s'en démarquer, soit pour avouer sa dette). Le problème n'est
4

Stigmate,

les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit,

1975, p. 164.

15

La place

de Goffman

dans

la sociologie

américaine

donc pas de savoir si Goffman ignore ou non la « tradition sociologiqlle », mais d'essayer de voir comment ilIa traite. Voici l'hypothèse de lecture que je propose. Bien qu'il n'adhère à aucune des deux perspectives, Goffman se sert de deux inspirations nettement tranchées et les fait jouer l'une contre l'autre pour mener à terme leur inspiration commune. Cette lecture implique un léger déplacement du titre de mon propos. Il s'agit officiellement de « Goffman et la sociologie américaine ». Je traite en réalité de « Goffman et de la tradition sociologique ». Ce faisant je ne crois pas tricher sur la marchandise. Car si les prémisses de la première inspiration, souvent baptisée «compréhensive », se trouvent chez Weber, c'est à travers la phénoménologie de Schütz, le pragmatisme de James puis de Mead, la première puis la seconde Ecole de Chicago, que ces prémisses se sont développées et que Goffman s'en est emparé. Nous sommes donc en pleine Amérique. C'est moins vrai pour le second levier qui sert d'appui à Goffman et que je nommerai son inspiration durkheimienne. Mais celle-ci llli est largement parvenue par l'intermédiaire de Radcliffe Brown et de l'anthropologie sociale ce qui, là encore, nous ramène en terre intellectuelle anglo-saxonne. Goffman avec la première tradition? - Que fabrique Il s'y inscrit de la manière la plus éclatante en élisant pour seul objet de recherche l'observation de ce qui se passe entre les gens. C'est là le sens, si les mots veulent dire quelque chose, de toute approche interactionniste : il s'agit d'étudier les modalités d'action réciproque, de coopération et d'ajustement, de voir comment cela fonctionne et finit par tenir ensemble.

Mais si Goffman prolonge cette perspective
tion, c'est en la brisant. Je peux seulement donner

d'investiga-

quelques

16

Jean-Manuel De Queiroz

repères pour suivre dans son travail les indices de ces lignes de fractures. - On chercherait d'abord en vain chez Goffman une définition de la société tout entière, de l'ordre social all sens parsonien ou encore du « système social» comme ordre interactionnel. Or sous une forme ou l'autre, l'appréhension de la société comme agrégat interactionnel est au fondement des sociologies interactionnistes. A cela Goffman oppose une modestie ironique. Les propos introductifs de Frame Analysis valent pour toute son œuvre: «Mon intention n'est nullement d'aborder les sujets centraux de la sociologie, l'organisation sociale et la structure sociale... Je donne personnellement priorité à la société et considère les engagements de la société comme secondaires: ce travail ne traite donc qlle de ce qui est secondaire »5. C'est volontairement que Goffman s'abstient de toute thèse, non sur l'existence, mais sur la nature

de

«

la société».
d'une telle abstention est double

La conséquence

Elle le distingue d'abord fortement de la tradition interactionniste qui l'inspire. L'interaction des pragmatistes, qui clllmine dans l' œuvre de Mead, n'est jamais considérée «comme un ordre de faits parmi d'autres mais comme un transcendantal» (je reprends à mon compte cette formulation particulièrement heureuse de Louis Quéré, même si elle s'inscrit dans une interprétation de Goffman assez différente de celle que j'expose ici)6. Cet abandon décoche d'un seul tir deux flèches: l'une contre la phénoménologie schützienne, son concept de sens et d'intentionnalité (<< concept parfaitement scolastique»), bref son appareillage philosophique, tout en s'autorisant
5

Op. ciL, p. 22. 6 Quéré L., «La vie sociale est une scène », Le parler frais d'Erving Goffman, op. ciL, p. 50.

17

La place

de Gofftnan

dans

la sociologie

américaine

à considérer leurs propositions comme « suggestives» ; et la seconde contre Mead et son axiome de constitution intersubjective de la société (là encore, à ses yeux, une proposition beaucoup trop générale et invérifiable: le concept d'« Autrui généralisé» n'a ni place ni sens dans lIn contexte goffmanien)? Mais il s'inspire d'eux pour réaliser leur programme: arracher la sociologie aux philosophies de la conscience et à tous les résidus de psychologisme. Ajoutons que la flèche atteint dll même coup les héritiers présomptifs: tous ceux (comme Denzin et Keller) qui répètent scolastiqllement la leçon, s'érigent en gardien du dogme, avec les résultats qu'on connaît, « l'état pitoyable dans lequel la psychologie sociale a laissé la notion d'interaction sociale », ou encore «l'usage purement décoratif de cette notion» par des sociologues qui se contentent d'illustrer des morceaux de la vie sociale par des «exemples» ou des «illustrations» interactionnelles.8 On le voit: c'est en étant infidèle aux fondateurs que Goffman prétend être fidèle à leurs intentions, et réaliser le projet d'une véritable science des interactions. Mais ce projet suppose qu'on se débarrasse du présupposé de la constitution intersubjective de la Société, ou, interprétation des interactions dans une perspective individualiste méthodologique, de la société comme agrégation d'interactions individuelles. - Deuxième conséquence: Erving Goffman a tOlIjollrs considéré qu'il existait bien autre chose que l'interaction de face à face, et que les structures sociales macroscopiques constituaient des objets de recherche légitimes. Il traite longuement des relations entre ces

7
«

Sur

le

sens

de

ce

concept

chez

Mead,

cf.

J.-M.

de

Queiroz,

Exclusion,

identité,

désaffection

», dans S. Paugam,

L'exclusion.
p. Il.

L'état

des savoirs, 8 Goffman

Paris, La Découverte, 1996, p. 295-310. E., 1974, Les rites d'interaction, Paris, Minuit,

18

Jean-Manuel De Queiroz

deux niveaux dans son adresse testamentaire.9 C'est là une seconde différence d'avec l'ethnométhodologie qui considère comme illégitime tout autre niveau d'attaque que le niveau local. Goffman n'oppose pas les situations aux contextes structuraux. Il pense incidemment que leur lien a été maltraité par les sociologues classiques en termes globaux d'expression 011 de détermination causale. Les formes de lien sont à ses yeux beaucollp plus aléatoires. Ils sont à la fois multiples et flous. Et il en donne quelques exemples. Mais ce n'est pas son problème. Il a choisi un objet, un seul, et l'a autonomisé pour en résoudre quelques énigmes. Nous parvenons alors à une seconde source d'inspiration, celle que pour faire trop vite je nommerais dur kheimienne .10 «Je suis persuadé, écrit-il, que lorsqu'on veut étudier quelque chose, il faut commencer par l'aborder comme un système en soi et à son niveall propre ». Ce choix initial auquel il s'est obstinément tenu (focalisation sur lIn type restreint d'objets les interactions de face à face, et parti pris d'en supposer l'autonomie et le statllt

d'objet

«

de plein droit») -, n'a de prime abord rien à

voir avec Durkheim, et même au contraire. Dans L'ordre des interactions il récuse très poliment mais avec fermeté ce qu'il nomme « l'effet durkheimien », cette manière de coupler les interactions rituelles avec une dimension de renforcement de l'ordre symbolique sociétal qu'on trouve dans les Formes élémentaires de la vie religieuse. Dans cette perspective en effet, les rites perdent lellr statut d'objets autonomes et entrent dans lIn montage théorique destiné
9 Goffman E., «L'ordre des interactions », dans Les nlonîents et leurs hOlnmes, op. cit. 10 Louis Quéré me suggère, et je transmets cette suggestion au lecteur, qu'il faudrait plutôt attribuer ce souci naturaliste quasi expérimental, à la lecture de Dewey, très présent dans la tradition pragmatiste américaine.

19

La place

de Gofftnan

dans

la sociologie

américaine

à fournir une interprétation du tout sociétal. C'est pourtant une tradition de lecture solidement établie que de considérer l'ouvrage consacré aux rites d'interaction comme le plus clairement soumis à une inspiration durkheimienne. On ne peut certes exclure que l'importance accordée par Durkheim aux aspects rituels de la vie religieuse n'ait pas encouragé Goffman à en examiner

le rôle dans

«

la vie quotidienne», c'est-à-dire dans la vie

profane. Mais il le fait en tournant le dos au mode d'interprétation durkheimien. Ce qtl'il emprunte en fait à Durkheim et à l'anthropologie sociale pour le transposer, c'est moins un choix d'objet, encore moins un choix de théorie, qu'une méthode naturaliste intraitable, une posture positiviste de principe: s'en tenir aux « signes extérieurs» observables (notons que Goffman ne fait rien d'autre qu'observer ou utiliser des observations: il ne se sert jamais d'entretiens, ce qui, là encore le distinglle des autres interactionnistes), et les rapporter à un modèle de contraintes qui structurent toute interaction. C'est encore la prétention à une théorie globale de la société qui est laissée de côté, pour donner naissance à ce que de manière évidemment exagérée et presque monstrueuse on pourrait nommer « un durkheimisme restreint aux interactions ». J'ai quelques arguments en faveur d'une telle interprétation. La déclaration de Goffman lui-même dans sa réplique à Denzin et Keller où il affirme, ce qui demande pour le moins explication, que sa décision de traiter «l'interaction comme un domaine spécifique », s'appuie sur « une autre source» : le fonctionnalisme de Radcliffe-Brown et de Durkheimll. Le texte ensllite très connu, où il emprunte à Durkheim sa distinction entre rites positifs et négatifs pour la transposer dans le langage des interactions rituelles d'hommage et de

Il

«

L or d re d es Interactions », op, Clt ,
" '

,

20

Jean-Manuel De Queiroz

réparation12. Mais je préférerai puiser un autre argument dans la lecture ou la relecture de l'article intitulé «La folie dans la place» où le désordre introduit par la conduite d'un malade mental, conduit à la désorganisation (Durkheim parlerait d'« anomie») de la micro-structure familiale. Ou encore de revenir à la brève citation que j'ai produite plus haut: Goffman feint de s'étonner de découvrir dans nos sociétés de grande liberté, la nécessité
« plus durkheimienne qu'il ne le faudrait» (c'est-à-dire contraignante), où se trouve chaque individu de « porter

sa croix personnelle ». Dans toutes ces situations, Goffman découvre ou redécouvre par la seule observation micro-sociologique, ce que Durkheim pensait devoir établir en construisant des paradigmes théoriques. Plus encore: est-il si aberrant de considérer l'obsession goffmanienne du maintien ou du sauvetage de l'interaction, comme la forme d'un souci proprement interactionniste pour la question du « lien social », posée par Durkheim à un plan sociétal ? Si on veut à présent résumer le sens du traitement ainsi infligé aux deux traditions invoquées, il faudrait dire ceci: l'observation attentive des interactions de faceà-face suffit à la tâche. Dans les deux cas, il les décapite de toute considération «à grande portée» impliquant nécessairement des développements qui échappent à l'administration de la preuve, et réintroduisent des propositions de nature philosophique et normative. Tant dans l'œuvre de Mead que dans celle de Durkheim (en dépit chez ce dernier d'une orientation épistémologique expérimentale affirmée), il existe en effet une philosophie sociale. Quel est donc le pari goffmanien? De sauver les valeurs, non par le détour de la construction d'une théorie globale (d'une « grand theory»), dont à l'évidence la pertinence démonstrative lui paraît hasardeuse, mais par la monstration qui émerge de ses analyses inter12

Dans Les rites d'interactions,

op. cit.

21

La place

de Goffman

dans

la sociologie

américaine

actionnelles. Que la personne soit « un objet de valeur ultime », que la vie sociale soit d'essence normative, que les vertus communes soient un bien précieux mais constamment menacé, qu'il soit aussi difficile que nécessaire de travailler à maintenir le lien social: tOtltes ces assertions méta-sociologiques sont présentes dans le discours goffmanien. Mais elles y sont présentes à la manière de propositions qu'un lecteur saisit intuitivement à travers des typologies interactionnelles. Partout présente dans la vie sociale, la tromperie par exemple l'est aussi dans les écrits de Goffman. Ce « travail des apparences» peut viser à donner de soimême une bonne image. Mais pourquoi donc autrui se croit-il obligé de collaborer à l'interaction, non seulement pour sauver sa face, mais celle aussi de ses partenaires? Pourquoi la nécessité de « calmer le jobard» nous fait-elle - sans phrases - comprendre qu'un filou, parce qu'il doit dissimuler sa filouterie, n'est en rien comparable au chat trompant la vigilance d'une souris? Pourquoi donc le public apprécie-t-il tout particulièrement les équipes accomplissant non pas correctement leur tâche, mais l'exécutant avec brio, la « virtuosité », art suprême des apparences, représentant la catégorie symétriquement inverse des « ruses» ou « habiletés» de l'escroc? Il en va de même de la folie. Pourquoi l'épreuve de la réclusion psychiatrique nous révèle-t-elle mieux que toute théorie de l'identité quelque chose d'essentiel sur ce qu'est tln « self» ? Et pourquoi encore l'obligation où se trouve l'entourage d'un maniaco-dépressif de comploter dans son dos avec les médecins (c'est-à-dire de le traiter en tiers étranger et comme un quasi-objet), constitue-telle une attaque corrosive de la « grammaire des conduites» familiales? Toute l' œuvre de Goffman peut être lue ainsi, moins comme une suite de « contes» (bien que le texte d'VIf Hannerz ainsi intitulé soit très perspicace), mais

22

Jean-Manuel De Queiroz

plutôt comme un recueil de fables dont la conclusion morale serait constamment laissée au lecteur. C'est ce qui rend la saveur du texte goffmanien unique en son genre dans la littérature sociologique, c'est ce qui ne cesse de surprendre ses lecteurs: une virtuosité, une grâce, une manière bien à lui de défendre l'idée même de société humaine sans chercher à en forger le concept. Parce qu'elle déconcerte et nous fait voir les choses autrement, l'ironie méthodique est lIn des secrets de ce charisme procédant par appariements incongrus (ce qui le conduit par exemple à faire de l'asile et du couvent deux établissements appartenant à la même classe des institutions totales, ou à rapprocher dans le même syntagme, l'offense consistant à couper la parole à quelqu'un, de celle apparemment très semblable à ses yeux, consistant à lui couper la tête). On a parfois voulu y voir la marque d'une disposition au cynisme. Je crois que c'en est exactement le contraire et que la lecture des livres de Goffman doit être insupportable à tout lecteur qui aurait décidément adopté la posture cynique. On demande quelle est la place de Goffman dans la sociologie américaine. Peut-être peut-on à présent mieux la cerner: celle inclassable du sorcier sociologique, inassignable aux cases prescrites du jeu et les traversant en diagonale.13 Empiriste, il ne l'est pas au sens où régnait à l'époque, à travers l'influence académique de Columbia, l'empirisme des petits objets construits dans l'analyse des liaisons statistiques entre variables. Théoriciste il ne l'est évidemment pas: l'ambition de reconstruction conceptuelle du système social à la Talcott Parsons n'entre pas dans son héritage. C'est pourtant bien le domaine empirique des relations sociales « ordinaires», ou « s'écartant peu» de l'ordinaire qui constitue son unique domaine d'objet. Et c'est pourtant bien en observant cet objet, qu'il nous
13

Cf. sur cet atopisme, M. de Certeau, La culture au pluriel, Paris, Ch.

Bourgois,1974.

23

La place

de Coffman

dans

la sociologie

américaine

oblige à voir les qualités les plus essentielles, les plus structurelles, les plus générales, d'un ordre social

humain, d'une « société ». Cette façon de travailler et de
penser permet de comprendre pourquoi en effet Goffman

n'est pas

«

interactionniste ». Le pacte de lecture dans

lequel il engage ses lecteurs par ses moyens propres n'a guère d'équivalent. Sans jamais quitter la description de ce qui se passe à chaque moment entre les acteurs « moyens» de la ville américaine, il force le regard à y découvrir de l'universel, méthode de preuve qui pourrait sans doute être à juste titre être qualifiée d'« immanentiste ». On la retrouve en ethnologie. Mais en sociologie, elle est absolument et pour le moment unique.

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ROBERT WEIL

LES INSTITUTIONS TOTALES DANS L'ŒUVRE DE GOFFMAN

Les limites de la commande et la méthode de lecture Etudier la place des institutions totales dans l' œuvre de Goffman n'est pas un travail sans risque. Si la démarche peut sembler classique, repérer la présence ou les traces d'une étude au sein d'un ensemble, il faut en préciser le sens et surtout les limites qui lui sont assignées. On connaît la répercussion de cette œuvre en France, à tel point que le nom de Goffman semble associé à celui d'Asiles, au moins pour un certain public français. Or de nombreux indices paraissent indiquer qu'il n'est pas aisé de saisir le projet global d'une œuvre dont les analyses fouillées et la prolixité défient une cohérence d'ensemble. Goffman a essayé de donner quelques indications pour montrer le sens profond de sa recherche. Elles s'orientent vers deux directions: la première indique ce qll'il n'a pas voulu faire (ainsi insiste-t-il sur le caractère mineur de ses études eu égard aux préoccupations qu'un sociologue devrait avoir) ; la seconde insiste sur le thème 25

Les institutions

totales dans l'œuvre de Gofftnan

de l'interaction. Pour éclairante qu'elle soit, cette seconde direction ne nous paraît pas toujours suffisante pour justifier un programme de recherche suivi. Aussi pour éviter une interprétation trop globale, je procèderai à lIne lectllre en interne qui s'en tient au plus près du texte en négligeant, dans un premier temps, les explications de Goffman ou de ses commentateurs. De même ai-je essayé de ne pas tenir compte de l'homme, du moins dans un premier moment, afin de faciliter une lecture naïve. Mais peut-il y avoir une lecture naïve? Pseudo naïve conviendrait mieux! Ainsi, au risque de me discréditer d'un point de vue universitaire et de perdre ainsi la face, j'ai tenté de parcourir les textes en explorateur sur la piste des concepts d'institution totale, allant à droite et à gauche, revenant en arrière afin d'éprouver certaines découvertes ou confronter certaines impressions. Il s'agit donc de livrer ces impressions au détour de cette lecture pseudo naïve. Précisons auparavant quelques éléments de cette promenade. De même que Goffman se permet d'utiliser toutes sortes de matériaux - comme il l'indique si bien dans un passage de La présentation de Soi - des plus vulgaires aux plus savants, de même me suis-je risqué d'utiliser aussi bien les impressions d'une lecture globale avec un grand angle que celles d'une lecture plus minutieuse. Aussi ai-je relevé soigneusement ce qlIe j'ai appelé les didascalies goffmaniennes, sous la forme d'indications données de-ci, de-là quant à la démarche, la méthode, les découpages, bref ce qui constitue le métalangage que Goffman utilise fréquemment au début d'un texte ou à la

fin, ou « comme ça » en passant.
Enfin, je n'ai pas oublié de faire attention aux autoréférences surtout dans les notes en bas de pages. Il va de soi que cette pratique n'a pas la même signification pour les premières œuvres que pour les dernières: la

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Robert Weil

référence à Asiles, où ce concept est développé ne peut se faire que dans les œuvres ultérieures. Bref la lecture se veut chronologique, agrémentée de rétrospection, de références et de rappels et opère comme si l' œuvre était un lieu clos et fini. Faut-il dire que cette attitude a été largement facilitée au vu des communications savantes de mes collègues lors de ce colloque. J'ai essayé au maximum d'ignorer les interprétations déjà publiées.1 De la métaphore l'institution totale dramaturgique de soi à l'expérience de

La lecture de La présentation

La présentation de soi dans la vie quotidienne (1956-1959 traduction française 1973), outre les analyses minutiellses de la situation de face à face, comporte en ouverture une méthode générale qui pourrait servir de guide d'interprétation ultérieur. D'emblée, le texte propose une grille d'analyse ou de lecture codée et explicite « un schéma applicable à n'importe quelle organisation sociale réelle », «un guide proposant une perspective sociologique à partir de laquelle on puisse étudier la vie sociale et plus précisément le type de vie sociale qui s'organise dans les limites physiques d'un immeuble ou d'un établissement» (p. 9). Egalement d'entrée de jeu, Goffman insiste sur le cadre général au sein duquel cette demande prend sens à savoir le principe dramaturgique mis en jeu dans le cadre de la présentation; il concerne les situations banales, le gouvernement des impressions, les représentations, la définition de la situation.
1

Seuls les ouvrages anal ysés.

d'Erving

Goffman

parus

en français

seront

27

Les institutions

totales dans l'œuvre de Gofftnan

La métaphore théâtrale se développe jUSqll'à la fin de l'ouvrage où l'on apprend dans un paragraphe

émouvant, intitulé « La mise en scène et le moi» (p. 238)
que « le moi n'émane pas de son possesseur mais de la totalité du spectacle de son activité, parce qu'il est produit par le caractère circonstanciel des événements qui permet aux spectateurs d'interpréter la situation (...) c'est un effet dramatique qui se dégage d'un spectacle que l'on propose et la question décisive est de savoir si on y ajoute foi ou non (H.) Le moi est un produit de toutes ces dispositions scéniques (...)>> (p. 238-239). Cependant la page suivante annonce aussitôt que l'analyse théâtrale n'a été qu'un simple échafaudage et Goffman tombe le masque du théâtre pour mettre en avant son véritable objet d'étude «la structure des rencontres sociales ». Ce n'est que bien plus tard, dans Les cadres de ['expérience, que Goffman reviendra systématiquement sur

cette métaphore lorsqll'il écrira le chapitre 5

«

Le cadre

théâtral », où il s'agira vraiment de voir comment une séquence d'activité ordinaire se transforme en séquence théâtralisée (p. 145). Le choc d'Asiles La lecture de l' œuvre suivante, Asiles2, nous plonge au cœur de notre questionnement sur l'institution totale. Après la lecture de la Présentation de Soi, le lecteur peut se sentir légitimement démuni, voire dérouté, devant une entreprise apparemment d'un autre ordre car elle se propose de choisir, au sein dll vaste groupe des institutions sociales dont la classification s'avère difficile, celles qui présentent certaines caractéristiques à savoir les institutions totales.
2 Publié en anglais en 1961 et traduit en français en 1968 alors que La mise en scène ne sera disponible en français qu'en 1968. 28

Robert Weil

Le concept ne figure pas dans La Présentation de Soi. Néanmoins, la référence aux institutions sociales s'avère explicite dès le départ, dans la préface (p. 9-10) qui précise que le cadre d'analyse proposé se présente comme un « guide pour l'étude concrète des institutions sociales», dans une perspective proche de celle de Simmel. La notion d'organisation sociale jamais définie apparaît à plusieurs reprises. Ce n'est que dans la conclusion que Goffman lui confère un sens qui peut-être

prépare Asiles:

«

Une organisation est un lieu entouré de

barrières s'opposant en permanence à la perception dans lequel se déroule une activité régulière d'un type déterminé. On a vu qu'il est possible d'étudier avec profit toute organisation sociale du point de vue de la maîtrise des impressions» (p. 225). De même, un peu plus loin, il est question «des organisations sociales en tant que système relativement clos... ». Asiles prolonge ces analyses en mettant l'accent sur des cas limites. L'introduction indique le programme:
« on peut définir une institution totale comme un lieu de

résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées. Les prisons constituent un bon exemple de ce type d'institution mais nombre de leurs traits caractéristiques se retrouvent dans des collectivités dont les membres n'ont pas contrevenu aux lois. Cet ouvrage traite des institutions totales en général et des hôpitaux psychiatriques en particulier. Le centre de cette étude est l'tlnivers des reclus et non celui du personnel d'encadrement, son objectif majeur étant d'élaborer une théorie sociologiqtle de la strtlcture du moi3» (p. 41).
3 Pour

la traduction du terme utilisé contribution de Isaac Joseph.

par Goffman «Self»

voir la

29

Les institutions

totales dans l'œuvre de Goffman

L'entreprise ne paraît pas totalement étrangère à l'étude de La présentation de soi et du contrôle des impressions produites sur autrui. En effet la préface rappelle le même souci de donner le sens du quotidien:
« Je pensais, et je pense encore, qtl'il n'est pas de groupe

- qu'il s'agisse de prisonniers, de primitifs, d'équipages, de navires ou de malades - où ne se développe une vie propre qui devient signifiante, sensée et normale dès qu'on la connaît de l'intérieur; c'est même un excellent moyen de pénétrer cet univers que de se soumettre au cycle des contingences qui marquent l'existence quotidienne de ceux qui y vivent» (p. 37). Cependant le lecteur n'est pas au bout de ses peines car en réalité le texte se compose de quatre études relativement indépendantes dont la lecture engendre des émotions inégales. La première aborde l'analyse des caractéristiques des institutions totales, la deuxième la carrière morale du malade mental, la troisième la vie clandestine d'une institution totale, la quatrième les hôpitaux psychiatriques et le schéma médical type. Il conviendrait bien sûr, comme l'attestent les commentaires et les notes de Goffman, de situer ces études dans le courant des recherches de l'époque concernant les communautés, les prisons, les hôpitaux, la psychiatrie courant auquel Goffman emprunte largement. La notion d'institution totale elle-même renvoie aux travaux de Howard Rowland et de Amitai Etzioni. (cf. note 2 p. 44). Certaines caractéristiques des instittltions totales, découlant de leur fonctionnement bureaucratique, sont empruntées à Grégory Bateson, Lloyd E. Ohlin, Jane Cassel, S. Kirson Weinberg, etc. (cf. p. 49). Je ne m'attarderai pas sur l'analyse interne de ces quatre textes puisque d'autres communications aborderont largement cette thématique. Quelques considérations cependant avant d'en venir aux œuvres ultérieures.

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Robert Weil

La notion d'« institution» renvoie à celle d'« organisa tion sociale» telle qu'elle fonctionne dans L a présentation de soi, avec un accent mis sur la nature des frontières qui délimitent l'espace où se déroulent les activités spécifiques de l'organisation. «Les organismes sociaux - appelés communément institutions - sont des lieux (pièces, appartements, immeubles, ateliers) où une activité particulière se poursuit régulièrement. » (p. 45). Confére plus haut p. 29, la notion de barrière et d'activité, de « système relativement clos ». Dans un passage du premier article (important pour la suite de cette étude) relatif aux rites et aux cérémonies rituelles, Goffman évoque explicitement l'analyse produite dans La présentation de soi lorsque la barrière entre les groupes, le groupe du personnel et celui des reclus, est franchie et conduit à des « répercussions fâcheuses avec subversion de l'autorité et des distances sociales» (p. 143). La métaphore dramatllrgique mise en œuvre dans La présentation de soi s'avère sous-jacente aux analyses

d'Asiles. Ainsi est-il question de suspension du

«

drame

social habituel» et de «mise en scène de cette sinistre coupure sociale» (p. 161-162). Dans le même passage, les institutions totales opèrent une dramaturgie essentielle: « on a donc toutes les raisons d'affirmer que l'une des principales réalisations des institutions totales est de mettre en scène une divergence entre dellx catégories bien définies d'individus (...). » (p. 102). La question du moi s'avère être un autre point, non moins important, pour saisir la place des institutions totales dans l' œuvre de Goffman. Si le début d'Asiles répond, comme en écho, au souci de l'analyse du quotidien, la fin de la deuxième étude portant sur «la carrière morale du malade mental» reprend le thème de la construction du moi. «A l'hôpital donc, l'interné apprend que le moi, loin d'être une forteresse, ressemble plutôt à une ville ouverte (...)>> (p. 221). «La carrière

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