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Ethnicité, citoyenneté et culture de la paix en Afrique

De
178 pages
Cet ouvrage est composé de trois textes qui constituent une entité: l'un pose la problématique de l'ethnisme et des conflits qui agitent le continent africain, l'autre examine les causes et les conséquences des différents types de conflits, alors que le dernier pose en guise de solution, la nécessité de construire les fondations d'une culture de la paix et de la citoyenneté à travers la sensibilisation et surtout l'éducation de l'enfant à l'adulte, pour un monde de Paix, de Justice, d'Egalité et de Fraternité.
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ABOUBACAR

YENIKOYE ISMAEL

ETHNICITE CITOYENNETE ET CUL TURE DE LA PAIX EN AFRIQUE
L'exemple du Niger

LIHemattan

Avant propos

Cet ouvrage est constitué de trois textes:

-Le premier, publié par le quotidien Alternatives (Numéros 125 à130 d'Octobre à Décembre 1995) aborde la problématique de l'ethnisme et de l'instrumentalisation sentiments ethniques dans le contexte de

de l'Afrique

contemporaine. Il met l'accent sur les conséquences néfastes de telles pratiques et montre comment, à travers l'histoire, les sociétés africaines de la période anté coloniale, avaient judicieusement inventé des mécanismes propres à garantir la Paix, la Fraternité et la Solidarité entre ethnies africaines. -Le second, (présenté à un atelier organisé par le Ministère du Développement Social) intitulé Culture de la Paix et lutte Contre la Pauvreté, montre dans le contexte du Niger en particulier, l'incidence néfaste des différents types de conflits: politiques, identitaires annés, religieux,

économiques et sociaux, sur le développement du pays. Il met l'accent sur les causes des conflits et analyse les mécanismes traditionnels et modernes de gestion et résolution de conflits, en vue d'élaborer des recommandations aptes à garantir la Paix et la Fraternité entre les fils d'un même pays.

-Le troisième est intitulé: Education à la Citoyenneté et à la Culture de la Paix. Ce texte élaboré sur requête du PNUD et de l'UNESCO, part du principe que la paix est d'abord et avant tout une Culture, une disposition d'esprit, qui n'est pas acquise d'emblée et à priori, mais qui se construit et se façonne dans le processus de développement de la personne humaine. La culture de la paix et la citoyenneté pour devenir réalité, doivent donc s'inscrire dans l'éducation de l'enfant à l'adulte. Le texte analyse en

conséquence, les programmes d éducation civique et morale proposés dans les établissements scolaires du Niger, met en exergue leur force et leur faiblesse et propose, à partir d'un programme d'éducation civique et morale et de culture de la paix élaboré par l'UNESCO, les éléments de base d'un curriculum en cette matière, de l'école primaire à l'université. Au total, les trois textes constituent une entité: l'un pose la problématique de l'ethnisme et des conflits qui agitent le contient africain, l'autre examine les causes et les

conséquences des différents types de conflits, alors que le dernier pose en guise de solution, la nécessité de construire les fondations d'une culture de la paix et de la citoyenneté à travers la sensibilisation et surtout l'éducation de l'enfant à l'adulte, pour un monde de Paix, de Justice, d'Egalité et de Fraternité.

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LA QUESTION ETHNIQUE EN AFRIQUE

La question ethnique, pour sensible qu'elle soit dans le contexte actuel de la politique en Afrique, relève cependant d'une actualité brûlante en cette fin de second millénaire, car en vérité, elle est au centre de la problématique de la paix et de la guerre, de la stabilité, de la prospérité et de la pérennité des jeunes Institutions démocratiques et républicaines; en un mot, cette problématique porte en elle, la question essentielle du devenir des Etats et des Nations en Afrique.

Comment en effet construire une Afrique unie et prospère, plurielle, trans-ethnique et transnationale, dans le pluralisme politique, la démocratie et la fraternité? Comment, à une

échelle plus réduite, c'est à dire celle des Etats Africains pris en particulier, aborder les questions aujourd'hui fondamentales, parce que sources constantes de préoccupations, de la tribu, de l'ethnie et de laNation, dans un monde en perpétuelle mutation, soumis aux exigences et aux contingences des grandes entités économiques et politiques qui se constituent en Europe, en Asie ou en Amérique?

Comment penser et concevoir une Afrique solidaire, fraternelle et prospère, dans un contexte de mondialisation de l'économie, où la confrontation des intelligences et des stratégies, la concurrence scientifique et technologique,

l'exercice implacable des lois du libéralisme économique triomphant, laissent si peu de place aux pays et aux individus encore arrimés à une culture surannée, sectaire et passéiste du clan, de la tribu ou de l'ethnie, autant de « valeurs» qui apparaissent dès lors et à la fois caduques et archaïques, désuètes et obsolètes dans le contexte de la compétition mondiale actuelle. Or, c'est précisément et paradoxalement, au moment

même où, à la faveur de la dislocation du bloc soviétique, de la disparition du mur de Berlin et de l'émergence d'un nouvel ordre mondial généré par l'abolition des frontières, les regroupements et élargissements d'espaces économiques,

politiques et humains à l'échelle européenne, asiatique ou américaine, au moment où, une nouvelle philosophie des rapports socio-économiques et géostratégiques s'impose

dans un monde en passe de devenir une cité planétaire, que l'Afrique voudrait rentrer à reculons et à pas de tortue dans l'Histoire universelle. En effet, au concept matérialiste et historique de lutte des classes, qui constitue la ligne de fracture par laquelle accèdent au pouvoir des classes sociales aux idéologies distinctes, certaines parties de notre continent, ont cru bon d'inventer à leur convenance le concept nouveau de «lutte des ethnies », par lequel, l'ethnie, érigée aux termes d'une 10

logique absurde en «classe sociale », devient la ligne de démarcation pour une alternance ethnique au pouvoir, de la période d'exception à la démocratisation.

En effet, si pendant la période d'exception, l'ethnisme, même étouffé par la dictature n'en constituait pas moins une philosophie de gestion des pouvoirs africains, certaines régions d'Afrique vont innover à leur manière, en suscitant une démocratie sous les auspices d'une ethno -arithmétique, où la loi du nombre, c'est à dire celle de la majorité ne se conçoit plus en termes de majorité politique et citoyenne, transcendant clan, ethnie ou tribu, mais en terme de majorité ou minorité ethnique.

Et si l'exercice de la démocratie se conçoit comme le pouvoir d'une majorité politique, voire la dictature pacifiée et civilisée du plus grand nombre, cet exercice devient particulièrement périlleux en certaines contrées africaines où il s'assimile, par la grâce d'une opération d'arithmétique

électorale, en l'exercice d'une majorité ethnique au pouvoir, ouvrant ainsi la porte à tous les conflits, à tous les périls, à toutes les aventures.

Il

Et alors tant pis, si l'élu du plus grand nombre se trouve aux antipodes de la compétence, de l'expérience, de l'esprit de responsabilité, logique mathématique démocratie, ethnocratie car et en définitive, aux

termes d'élections transparentes, ayant consacré en toute la victoire du plus grand nombre, et «cleptocratie» rimeront en

cette étape du processus de démocratisation Etats Africains.

de certains

Ainsi, après avoir payé un lourd tribut à l'esclavage, après avoir payé un tribut conséquent à la colonisation et à l'exploitation post-coloniale, périodes pendant

lesquelles le colonisateur s'est davantage appuyé ici et là sur des minorités ou des majorités, selon le principe: payer

diviser pour mieux régner, l'Afrique devra-t-elle aujourd'hui malédiction

encore et à l'heure de la civilisation univerà répétition, le tribut à l'ethnie, par une auto irraisonnée et insensée, une hallucinante

selle des droits de l'homme, comme dans une spirale de

- extermination

folie meurtrière sans précédent dans les annales de
l'histoire contemporaine.

Faut-il donc rappeler qu'au Rwanda, les conflits inter ethniques ont provoqué la mort de plus de 500.000

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personnes pour la seule année 1994, femmes, hommes, enfants et vieillards, décimés sans raison et sans

sommation dans une extermination

de l'absurde, qui va

déterminer quelque deux millions de Rwandais sur une population de 7.500.000, à fuir leur propre pays.

Les conflits inter- ethniques au Burundi conduiront plus de 300.000 burundais sur une population de

5.800.000 habitants, à chercher refuge en Tanzanie et au Zaïre.

Au Liberia, la guerre civile sur fond politico -ethnique qui déchire le pays depuis décembre 1989, s'est soldée, pour une population habitants, estimée avant guerre à 2.500.000

à 150.000 personnes tuées, alors même que

750.000 libériens seront conduits à fuir leur pays, pour chercher refuge en Guinée, en Côte d'Ivoire, au Ghana, au Nigeria.

La Sierra Leone connaît la même agitation

depuis

1991; six années de guerre civile qui feront plus de 10.000 morts et détermineront l'exil de 320.000 Sierra

Léonais vers la Guinée et le Liberia.

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Au Sénégal, les combats qui opposent les rebelles Casamançais aux pouvoirs publics, sur fond politicoquelque 23.000 Casamançais au

ethnique détermineront refuge en Guinée Bissau.

Au Togo, plus de 300.000 personnes sur une population de 3.800.000 seront contraintes à l'exil de janvier à mars 1993. Elles trouveront principalement, refuge au Ghana et au Bénin à fuir un conflit aux con-

cherchant

notations ethniques bien connues.

Le Tchad qui aura connu 40.000 morts au cours de la seule période 1982 à 1990, l'Ethiopie réfugiés à l'extérieur, avec quelque l'Angola avec

20.000 éthiopiens

324.000 angolais réfugiés à l'extérieur, le Soudan, avec 468 800 soudanais réfugiés, le Mozambique avec un

million sept cent mille mozambicains réfugiés, l'Erythrée avec 349. 000, la Somalie 452.000, le Mali 69.800 selon les estimations de février 1997 du Haut Commissariat aux Réfugiés, n'échapperont pas à cette spirale de la violence, des conflits et des guerres civiles sur fond politico ethnique, tribaliste et religieux, portés par des factions, des bandes, des milices et autres escadrons de la mort.

-

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Et voici que la Centrafrique, emboîtent

le Zaïre et le Congo le

le pas, au moment même où frémissent

Cameroun et le Kenya. Le Niger ne sera pas épargné par cette vague déferlante et si ce pays accueille aujourd'hui quelques Maliens, Togolais, 28.000 réfugiés Tchadiens, Libériens, de différentes nationalités: Soudanais, etc..., le

Somaliens, Burundais,

Algériens, Rwandais,

conflit. armé du Nord du Niger, déterminera

quelques

16.000 Touaregs Nigériens à se réfugier principalement au Burkina Faso et en Algérie. A l'irrédentisme Touareg auquel feront écho les ex-

milices Arabes succédera la rébellion Toubou à l'est du Niger, avec en face, l'émergence d'une nouvelle milice Peul. La situation en Côte d'Ivoire constitue un exemple patent de ce que l'Afrique ne devrait « d'ivoirité », pas faire: le concept

tant et tant de fois décrié par nombre

d'intellectuels africains, constitue la négation de l'humain; à l'exemple de l'apartheid et du nazisme, il est l'archétype éloquent de l'exclusion, la négation de la raison, l'antithèse de la solidarité, de l'égalité, de la fraternité et de la nécessaire union africaine, seule voie véritable de salut de l'Afrique; il n'est donc pas étonnant qu'il soit porteur et

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vecteur de violence et d'intolérance, relevée et décriée à la fois dans un camp comme dans l'autre, des acteurs de la scène politique ivoirienne actuelle. Comment donc éviter que la démocratisation en Afrique ne soit dévoyée en une ethnocratie préjudiciable à

l'unité nationale et à la prospérité des Etats africains? Comment contradiction, substituer arrêter cette dangereuse glissement, substitution de

ce pernicieux

qui voudrait à la

la démarcation

idéologique

et politique

démarcation ethnique et tribale? Comment faire naître une véritable culture citoyenne à la faveur du courant démocratique actuel, transcendant les irrédentismes et les particularismes de toutes sortes et

dispensant une civilisation de l'amour et de la fraternité, de la complémentarité et de la tolérance entre toutes les

composantes des Nations africaines? A l'examen des nombreuses atrocités commIses sur le continent africain au cours de la présente décennie, l'on est vite tenté de tirer la conclusion que ces dernières constituent la résultante du processus de démocratisation d'une part, de l'ethnisme d'autre part.

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Une telle conclusion ne résiste cependant pas à une analyse rigoureuse des événements survenus en Afrique et dont l'origine ne remonte pas à la démocratisation, mais à la balkanisation, à la colonisation et à la période des indépendances si l'on veut s'en tenir à une période historique récente: en effet, ni l'ethnie, ni la démocratie, stricto- sensu ne sont à l'origine des conflits meurtriers et sanglants qui secouent çà et là le continent africain, même s'il reste évident que dans la majeure partie des cas, l'ethnie est instrumentalisée, exacerbé, le recours à l'identité de clan, de tribu de réflexes identitaires,

l'utilisation

ethnocentristes et sectaires activée, réactivée et magnifiée, fragilisant voire condamnant toute avancée significative

vers la constitution des grands ensembles et des grandes Nations Africaines. De même, la démocratie ne saurait être invoquée à titre de facteur causal, car en son essence, elle VIse

prioritairement à l'émergence et à l'enracinement d'une civilisation transcendent et d'une culture citoyennes, les sentiments celles-là qui

et dépassent

et réflexes

ethniques, claniques et tribalistes pour établir une égalité des droits et des devoirs entre citoyens d'une commune République.

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En

vérité,

lorsqu'on

aborde

la problématique

de

l'ethnisme, la question centrale qui est interpellée est la celle du pouvoir, de l'accès au pouvoir, du partage et de la jouissance du pouvoir, car dans de nombreux cas,

démocratie et ethnisme ne constituent en réalité qu'alibis et prétextes, dans un jeu de puissance, où les règles ne sont pas toujours fixées d'accord -parties entre les différents acteurs politiques et sociaux, où la loi s'impose par la force,

lorsqu'elle ne s'impose pas par la ruse et la simulation démocratique, où l'invocation et l'exacerbation de particularismes ethniques et identitaires constituent des tremplins, voire des leviers dans la course effrénée au pouvoir. La violence naît, lorsque le sentiment d'injustice et d'impunité prévaut, dans une cité où les citoyens constituent autant de pions que l'on utilise et manipule sur un damier, afin de faire prévaloir l'intérêt d'un groupe, d'un clan, d'une ethnie, au détriment de l'intérêt collectif et national. Dans ce processus de mise en oeuvre de la violence et des conflits, la période d'exception, par l'étouffement des droits et des libertés, le partage inéquitable des richesses nationales au profit d'une classe sociale (et non pas d'une ethnie en particulier), a constitué une véritable chaudière, qui n'a pas manqué de déborder à la fm des années 1980,

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instrumentalisant ainsi et dans de nombreux cas, les sentiments et ressentiments ethniques. L'erreur qui sera alors commise par bien de cadres et d'intellectuels africains sera d'abandonner l'analyse des pouvoirs africains en terme de rapport de classes sociales pour l'aborder en termes de rapport d'ethnies, déformant ainsi la réalité des choses, car dans la majeure partie des cas, les ethnies paysannes et ouvrières dont relevaient les dirigeants africains étaient logées à la même enseigne de pauvreté et de misère que toutes les autres. Seules les personnes proches du pouvoirs, amis, alliés et parents en ont tiré le meilleur profit. De même, si la démocratie est censée apaiser, réguler et résoudre les conflits, elle procède d'un processus et ne constitue pas un état; elle est un mouvement qui s'inscrit dans la durée, une genèse qui n'est pas un absolu, acquis à priori et d'avance et qui, par conséquent, peut être dévié de son cours par l'action des hommes et par les appétits de pouvoir, utilisant à cet effet les matériaux disponibles: ethnie, clan, région, en vue du partage, du positionnement et ou de l'accès au pouvoir. Comme on le voit, la question de l' ethnisme ne peut être dissociée de celle du pouvoir lui même, tout comme la question de la démocratisation, de la sauvegarde et de

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