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Guerre d'Algérie : Les prisonniers des Djounoud

De
216 pages
Les témoignages de jeunes soldats tombés aux mains des fellaghas ont inspiré à Yves Sudry, médecin aspirant pendant la guerre d'Algérie, un récit vivant. Il expose les atrocités et les violences, mais aussi les gestes d'humanité dont a notamment fait preuve le corps médical de l'Armée de libération nationale. Une étude qui met en évidence la complexité des rapports entre français et algériens au cours du conflit, en insistant sur les éléments positifs à l'heure du rapprochement entre les deux pays.
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Guerre d'Algérie: les prisonniers des djounoud

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus Samya El MECHAT, Les relations franco-tunisiennes. Histoire d'une souveraineté arrachée. 1955-1964,2005. M. FANRE, Conflits d'autorités durant la guerre d'Algérie, 2004. A. BENDJELID, J.e. BRULE, J. FONTAINE, (sous la dir.), Aménageurs et aménagés en Algérie: Héritages des années Boumediene et Chadli, 2004. Jean-Claude ALLAIN (Textes réunis par), Représentations du Maroc et regards croisés franco-marocains, 2004. Ali KAZANCIGIL (dir.), La Turquie au tournant du siècle, 2004. Ibtissem BEN DRIDI, La norme virginale en Tunisie, 2004. Clément STEUER, Susini et l'O.A.S., 2004. Arnel BOUBEKEUR, Le voile de la mariée. Jeunes musulmanes, voile et projet matrimonial en France, 2004. Mohamed SOUALI, L'institutionnalisation du système de l'enseignement au Maroc. Evaluation d'une politique éducative, 2004. Camille RISLER, La politique culturelle de la France en Algérie (1830-1962),2004. Maxime AIT KAKI, De la question berbère au dilemme kabyle. Décompositions et recompositions identitaires en Afrique du Nord à l'aube du XXIe siècle, 2004. Mourad FAHER, Approche critique des représentations de l '[slam contemporain,2003. Taoufik SOUAMI, Aménageurs de villes et territoires d'habitants: un siècle dans le Sud algérien, 2003 Paul SEBAG, Une histoire des révolutions du royaume de Tunis au XVIr siècle, 2003.
Pierre-Alain CLAISSE, Les Gnawa marocains de tradition loyaliste, Patrick KESSEL, Le peuple algérien et la guerre, 2003. Philippe CARDELLA, Notes de voyage à Chypre -Opuscule, 2003. 2003

Cécile MERCIER, Les pieds-noirs et l'exode de 1962 à travers la presse française, 2003.

Yves SUDRY

Guerre d'Algérie: les prisonniers des djounoud
Préface de Maurice Bazot

L' Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

Hongrie

Kfuyvesbolt 1053 Budapest, Koosuth L. il. 14-16

L'Hannattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

l1J L'HARMATTAN, ISBN: EAN 2-7475-7950-6 : 9782747579506

2005

SOMMAIRE Préface Prologue Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Prisonniers détenus au Maroc Prisonniers détenus en Tunisie Prisonniers détenus en Algérie Les évadés Militaires prisonniers après le cessez-le-feu et l'indépendance Les disparus Un danger pour les prisonniers : le passage de la ligne Morice 9 13 17 41 51 87 105

Chapitre VI Chapitre VII

121 157

Chapitre VIII

La Croix-Rouge, le Croissant-Rouge 161 et les prisonniers de l' A.L.N. Médecins de l'A.L.N. et prisonniers Le traumatisme psychique 173

Chapitre IX

Chapitre X Epilogue

179 185 191 191 192 195 199 203 207 208

Annexes: Mentions figurant dans le congrès de la Soummam Documents de la wilaya V zone 7 Extraits des accords d'Evian Repères chronologiques Index: - Sigles et abréviations - Glossaire - Bibliographie Remerciements

9 PREFACE

Une brochure du service psychologique recommandait aux officiers servant en Algérie d'expliquer "à des hommes arrachés à leurs activités et à leur famille" les menaces qui pesaient sur l'Algérie "et par voie de conséquence, sur la France et les puissances occidentales". Informés du sens de leur combat, ils devaient "protéger et rassurer les populations civiles par une présence amicale, en évitant « les heurts de race, de mœurs et de religion, grâce à une meilleure compréhension réciproque », en un mot, devenir des « pacificateurs »". Mais que pouvait l'information dispensée, fût-elle de la meilleure façon, au regard de l'expérience vécue, dans l'extrême diversité des conditions de vie, de lieux, de temps, des missions et des contacts? Chaque ancien combattant a fait "sa guerre" . Il a, dans sa mémoire, "sa guerre". Pour les uns, c'est "l'histoire d'un voyage où la seule gloire, c'était d'avoir vingt ans, dans une aventure que l'on ne voulait pas"! ; pour d'autres, c'est le souvenir enthousiaste d'une contribution à l' œuvre humanitaire de l'assistance médicale gratuite, en osmose avec la population autochtone2; pour d'autres encore, c'est le souvenir traumatique des atrocités observées, de la mort côtoyée de trop près, avec des cauchemars indicibles qui hantent et hachent les nuits3. Parmi ces traversées existentielles, il est celle, peu connue, de la captivité. Au terme d'une large et minutieuse enquête, le
1

2 Pierre Godeau, dans Une aventure algérienne, Flammarion, 2002. 3 Témoignages des très nombreux anciens d'Algérie rencontrés lors d'expertises ou d'entretiens thérapeutiques pour "psychotraumatisme".

Serge Lama, dans sa chanson L'Algérie.

10 docteur Yves Sudry a rassemblé dans cet ouvrage de nombreux témoignages. Ce qu'il nous rapporte est passionnant, parfois poignant, toujours chargé d'informations. Son style sobre et clair va à l'essentiel, avec juste ce qu'il faut pour planter le décor, la sauvage beauté de certains paysages algériens. L'emploi du présent plonge encore davantage le lecteur dans la situation. On pressent la pudeur et I'humanisme qui ont guidé ses interviews, dans le souci de ne pas réouvrir certaines plaies. On perçoit la prudence de la démarche historique, avec recoupements des récits, recherches documentaires et bibliographiques. L'ouvrage réalisé est d'une exceptionnelle qualité quand il s'agit de dénoncer les lieux communs, les jugements manichéens. Dans la guerre, les comportements condamnables ou, au contraire, humanitaires ne sont jamais l'apanage d'un camp. Cette réalité se retrouve à tous les instants de la vie d'un prisonnier, des conditions de sa capture à celle, dans les bons cas, de sa libération. Les conditions de la capture furent le plus souvent tragiques, avec la vision du massacre de la plupart des camarades de combat. Suivait une marche nocturne, éprouvante, de plusieurs jours, jusqu'au lieu de détention en Tunisie ou au Maroc, après le périlleux passage de la ligne Morice. Pour les prisonniers restés sur le territoire algérien, les conditions furent plus rudes, avec les chaînes, le froid, les poux, les déplacements répétés de cache en cache au gré des opérations des troupes amies, l'exécution de ceux qui ne pouvaient smvre.. .

Brutaux, les interrogatoires auraient été - si l'on en croit un témoin - "moins violents que les nôtres"... Parfois les jeux
de cartes, le plus souvent l'ennui et l'angoisse scandaient vie quotidienne. Les maladies liées au manque d'hygiène aux carences alimentaires étaient nombreuses, mais comptaient pour rien face à quelques menaces d'exécution à la situation d'otage. la et ne ou

11 À l'inverse, la compassion et l'humanité d'un gardien allégeaient les rigueurs de la captivité, faisait naître une amitié, au maximum un syndrome de Stockholm. Des prisonniers durent la vie à leur geôlier. Enfin, certains prirent l'initiative d'évasions particulièrement risquées. L'auteur nous fait aussi pénétrer dans l'intimité du monde des djounoud en décrivant leur mode d'existence et leur organisation. Il nous fait rencontrer leurs chefs, Amirouche en particulier. Dès le temps de la capture, certains fellaghas firent preuve d'une humanité parfois extrême, sans qu'il s'agisse toujours de médecins ou d'infinniers dont on espère un tel comportement. D'autres furent conformes au stéréotype du rebelle prêt aux pires exactions, particulièrement à l'égard des musulmans francophiles. Mais, et c'est une surprise, leur violence fut souvent canalisée, encadrée, réprimée par leurs supérieurs. Certes, il faut voir dans un tel respect des conventions de Genève le souci d'acquérir la respectabilité du combattant régulier engagé dans une guerre de libération, en gommant celle du rebelle pris dans les rets d'une opération de maintien de l'ordre. Quoi qu'il en soit, certains captifs virent leurs conditions de détention aménagées en conséquence, leur libération acquise, leur vie parfois épargnée. Tout au long de son ouvrage, l'auteur souligne l'universalité des comportements humains, quels que soient les belligérants, de la haine aveugle à l'humanisme le plus authentique, de la passion à la raison, du courage du combattant régulier à la veulerie agressive des engagés de la dernière heure. Il montre aussi leur ambiguïté4. Restent les cicatrices, les blessures profondes des traumatismes physiques et psychiques. Mais entre les
4 Illustrée par les projets paradoxaux de certains fellaghas, "projetant, en pleine guerre, d'aller travailler après la victoire chez l'ancien ennemi colonisateur, projet concrétisé pour cent mille d'entre eux !" (cf. p.81)

12 peuples, le temps fait lentement son œuvre. Qui aurait osé tabler autrefois sur la réconciliation du couple francoallemand, ennemis jurés? Précieux travail de mémoire, le livre d'Yves Sudry est aussi une contribution au lent mouvement de rapprochement des hommes de bonne volonté. Maurice Bazot Médecin général inspecteur (2s) Professeur agrégé du Val-de-Grâce

13
Je suis né pour te connaître, pour te nommer, Liberté. (Paul Eluard.)

PROLOGUE

J'ai effectué mon service militaire en Algérie comme médecin aspirant de janvier 1958 à mai 1959. Le service de santé m'a détaché au 3/65° régiment d'artillerie dont le P.C. était à Lamartine, bourgade située au cœur du massif de l'Ouarsenis. J'ai partagé la vie des troupes dàns le poste de Moulay Abd el Kader, implanté dans le douar BéniBoudouane, fief du Bachagha Boualem, créateur d'une des premières harkas. J'ai participé aux opérations militaires dans le secteur et donné mes soins aux populations du douar dans le cadre de l'assistance médicale gratuite, activités riches en contacts humains. A partir de notes prises sur le terrain, j'ai écrit un livre, édité à compte d'auteur, sur mon expérience vécue, intitulé L'Œil du monde, nom arabo-berbère du mont Ouarsenis. Grâce à la diffusion de cet ouvrage, et à l'initiative de mes amis Michel Merle et Georges Condamin, qui ont été les fondateurs d'une amicale des anciens du 3/65° R.A., j'ai pu rencontrer plusieurs camarades de notre régiment. L'un d'eux, Jean Coulos, avait été porté disparu lors d'une sévère embuscade survenue le 16 janvier 1958, quelques jours après

14 mon arrivée à Lamartine, ce qui m'a plongé brutalement dans les dures réalités de la guerre. Coulos a été fait prisonnier avec cinq de ses camarades, et après de pénibles crapahuts à travers les djebels, il a détenu à Oujda au Maroc pendant un an. En mai 2002, je me suis rendu à son domiCile. Le récit de sa pénible odyssée m'a captivé. C'est là le point de départ de mes recherches sur les prisonniers de 1'A.L.N. A partir d'une liste de prisonniers libérés ou évadés établie par la F.N.A.C.A., j'ai pu recueillir de nombreux témoignages. En mai 2003, le médecin général Bazot, président de l'Association des amis du musée du S.S.A. au Val-de-Grâce, et le médecin général Cristau, président du comité d'histoire du service de santé des armées, m'ont invité à faire une conférence sur ce sujet au Val-de-Grâce. L'intérêt suscité par cet exposé m'a encouragé à poursuivre mes investigations et à réaliser cet ouvrage. Le recueil des témoignages s'est heurté à plusieurs difficultés. Plus de quarante ans après les événements, la mémoire présente nécessairement des lacunes. Quelques-uns, au fil du temps, ont eu tendance, plus ou moins consciemment, à modifier les faits. Dans la mesure du possible, j'ai tenté de cerner au plus près la réalité en comparant plusieurs témoignages et en les confrontant aux articles de presse de l'époque et aux comptes rendus militaires que j'ai pu me procurer. Je me suis aussi parfois heurté à un refus catégorique d'interview. Avant de raccrocher son téléphone, l'un de ces deux anciens prisonniers m'a dit: "Vous voyez, rien que votre coup de fil va m'empêcher de dormir cette nuit." Dans un autre cas, un ancien prisonnier n'a pas voulu me livrer tout ce qu'il savait. Pourtant très coopérant, il m'a cependant confié: "Je ne peux pas vous dire tout ce que j'ai vécu, plusieurs ont essayé de me faire parler, personne n'a réussi... Vous voyez, rien que d'y penser, cela me donne envie de pleurer..." Lors d'un autre appel, pour un complément d'information, je suis tombé sur

15 une épouse réticente, qui m'a prié d'arrêter mes entretiens: "Depuis que vous l'interrogez, il s'est remis à boire et ne dort plus la nuit..." Ces faits font entrevoir la gravité des traumatismes psychiques subis. Ils rentrent dans le cadre de ce qu'on appelle les névroses traumatiques de guerre. (Je reviendrai sur ce sujet au chapitre X.) Malgré ces difficultés, j'ai dans l'ensemble reçu l'accueille plus chaleureux et une coopération sincère. Tous ces témoignages sont extrêmement précieux. Sans eux, après la disparition de tous les acteurs de la tragédie, il ne resterait plus que la sécheresse des archives. Merci, chers camarades, d'avoir accepté de vous replonger dans ce passé douloureux pour participer à cet indispensable devoir de mémoire.

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Toute prison a sa fenêtre. (Gilbert Grassiant.)

I PRISONNIERS DETENUS AU MAROC

A ma connaissance, la plupart des prisonniers détenus au Maroc ont été incarcérés à Oujda ou ses environs. Cette ville est considérée comme la capitale du Maroc oriental. Elle est située à sept kilomètres à vol d'oiseau de la frontière et à quarante-cinq kilomètres au sud de la mer. A l'époque, c'est le siège de la Wilaya V. Au nord et au sud de la ville sont implantés des camps de l'A.L.N., tandis que l'hôpital de Oujda reçoit les djounoud blessés dans les maquis. Les premiers dont j'ai reçu les témoignages sont six artilleurs du 3/65° R.A. capturés le 16 janvier 1958 dans l'Ouarsenis au cours d'une tragique embuscade. Le 14 janvier, le poste de commandement opérationnel implanté à Lamartine, petite bourgade située à trente kilomètres d'Orléansville, monte une opération avec différents éléments du régiment, renforcés par des hommes du 402° régiment d'artillerie antiaérienne. Ces unités se dirigent vers l'est pour ratisser une large zone centrée par le douar Betahia. Le 16 janvier, deux détachements de la 10° batterie implantés respectivement dans le poste de Draa-Messaoud et dans celui du grand barrage de l'oued Fodda ont ordre de faire jonction

18 Le détachement de Draa-Messaoud comprend une section d'Européens et une section de Harkis. A 4 h 30, ces effectifs franchissent la porte barbelée du poste. Les hommes, colonne par un, s'éloignent de cette ancienne maison forestière située à flanc de piton au milieu des pins d'Alep. L'unité est commandée par le sous-lieutenant Jean-Claude Richaud, un Oranais de vingt-sept ans, instituteur dans le civil. Deux jours auparavant, il faisait ses adieux à sa jeune épouse à l'issue d'une courte permission. Il est secondé par le M.D.L. major Maurice Frechin. C'est encore la nuit, il pleut. Les pieds s'enfoncent et glissent dans l'argile humide. Le terrain est très accidenté, il faut gravir des pentes raides, redescendre, ascensionner un nouveau piton. Peu à peu, l'horizon prend une teinte jaune pâle, puis le jour vient timidement colorer d'ocre le flanc des collines avec çà et là des touches de vert sombre. Le plafond est bas, mais la pluie cesse. Les hommes crapahutent toute la matinée, toujours en file indienne, à quatre ou cinq mètres les uns des autres. De temps en temps fuse l'ordre d'un M.D.L. : "Vos distances... Gardez vos distances..." Il fait grand jour lorsqu'ils tombent sur une mechta de cinq ou six gourbis, le ciel s'est maintenant dégagé. Les artilleurs investissent le village, mais ne trouvent que des femmes et des bambins apeurés qui s'accrochent aux blouses amples et colorées de leur mère. Ils découvrent cependant des caches reliées aux gourbis par des souterrains. Richaud donne l'ordre de les faire sauter au T.N.T. La progression reprend. Vers midi, la troupe s'engage au fond d'une gorge encaissée où coule un oued. Quelques gourbis abandonnés sont groupés sur un tertre allongé près de la maigre rivière. Par radio, l'ordre est donné de faire halte. Les artilleurs se dispersent par petits groupes et s'apprêtent à ouvrir leurs boîtes de ration. Sur les crêtes, ils aperçoivent des hommes en uniforme portant au bras gauche le foulard jaune de reconnaissance. Ils pensent que ce sont les effectifs du grand barrage. En effet, les hommes nouent autour du bras

19 gauche un foulard triangulaire dont la couleur varie à chaque opération. Il y en a des verts, des jaunes, des rouges et des bleus. Ce 16 janvier, le foulard de reconnaissance est jaune. C'est alors que, brutalement, se déchaîne un feu nourri. Dès les premières rafales, des hommes tombent, les autres essaient de réagir, mais ils sont pris sous des feux croisés d'armes automatiques et sont submergés par le nombre des assaillants. Dès les premiers échanges, la brêle portant le poste radio prend peur et s'enfuit. Certains soldats se réfugient dans les gourbis. En face, les ordres sont donnés en français. De toutes parts, les fellaghas attaquent. Le brigadier Samuel Poli riposte avec sa carabine u.S. M.l, puis il saisit le pistolet-mitrailleur d'un camarade tué et vide les chargeurs. Rapidement à court de munitions, avec deux autres camarades, il n'a d'autre choix que de décrocher parmi les touffes de végétation de l'oued, mais, comme dans toute bonne embuscade, cette voie de repli est bouclée par un F.M. Encadré par des impacts, Poli se laisse tomber à terre et fait le mort. Les deux autres en font autant. Richaud essaie de regrouper ses effectifs, mais la panique est complète. Il s'allonge à terre. Un de ses hommes, le deuxième classe Jean Coulos, est à ses cotés. Bientôt la terre gicle autour d'eux. "Jean, je suis foutu! ils m'ont repéré..." Ce furent ses dernières paroles. Une balle dans la tête le tue sur le coup. Son chef mort, Jean Coulos se précipite vers un arbre situé à proximité et, laissant son fusil, il grimpe dans les branches, réflexe inscrit dans les gènes depuis l'aube des temps, héritage du lointain ancêtre primate. De son observatoire, il assiste horrifié à l'hécatombe parmi ses camarades. Ceux qui essaient de sortir des gourbis sont aussitôt massacrés. L'oued devient rouge... Peu à peu les tirs s'espacent, puis cessent. Un silence pesant tombe sur la vallée. Coulos se presse le long du tronc, il voudrait s'identifier à ces petites fourmis qui s'affairent, indifférentes, entre les anfractuosités de l'écorce. Mais un djoundi s'approche. Il a

20 été aperçu. L'homme lui intime l'ordre de descendre. Coulos se sent perdu, les mains moites, une angoisse au creux de l'estomac, il se laisse glisser le long du tronc. La mort est là, toute proche au bout de cette mitraillette qui le menace: "Tourne-toi !" Le djoundi lui attache les poignets dans le dos. Une bouffée d'espoir... "Avance !" Poli fait toujours le mort. Les tirs se sont tus, il voit trois fellaghas qui s'approchent. Sans doute préoccupés par les évolutions de deux T. 6, ils passent sans s'attarder près de ces trois corps et s'éloignent. Au bout de quelques minutes, Poli et ses camarades regardent autour d'eux. Aucun ennemi n'est en vue. Ils se glissent entre les lauriers roses et s'enfuient. A l'issue de cette embuscade, vingt-deux Européens et onze Harkis sont portés manquants: sept tués et quinze disparus chez les Européens, trois tués et huit disparus chez les harkis. De tous les disparus, seulement six Européens donneront signe de vie six mois plus tard. -----------Avant de suivre la tragique odyssée de ces six rescapés, il me faut faire une parenthèse avec l'anecdote de Jean Sifoni. Sifoni, deuxième classe de la dixième batterie, était quillard, c'est-à-dire qu'il devait être libéré dans un mois. Pour cette occasion, il s'était sculpté une petite quille en bois de quinze centimètres de hauteur. Il l'avait peinte en bleu ciel et blanc et avait inscrit, en lettres noires, la date de sa proche libération. Aucun règlement n'interdisait de fabriquer une quille, c'était même une tradition parmi les "petits gars" du contingent. Mais Sifoni poussa le culte de cet emblème jusqu'à se l'accrocher en sautoir autour du cou. Cette fantaisie ne fut pas du tout du goût du M.D.L. major Maurice Frechin. "- Sifoni, enlevez-moi ça tout de suite! - Non, je suis quillard, je ne l'enlève pas !"

21 Frechin saisit alors l'objet du délit et essaie de l'arracher. Sifoni se trouve alors dans la cuisine de Draa Messaoud, en train de manger du fromage. Il pose vivement tartine de pain, fromage et couteau sur une étagère et commence à secouer le major. Sifoni est taillé en Hercule, il était préférable de ne pas se mesurer avec lui, mais rapidement il se rend compte qu'il est en train de tabasser un supérieur. Il cesse la lutte. Le major est hors de lui, il donne l'ordre à son subordonné d'aller prendre la garde avec deux Harkis près d'un transformateur voisin du grand barrage, jusqu'au lendemain
SOIf.

Sifoni obtempère. Le lendemain, il entend de son poste des rafales d'armes automatiques dans le lointain. De retour au grand barrage, quand il apprend le désastre, il conclut: "C'est ma quille qui m'a sauvé." Le M.D.L. Frechin est au nombre des victimes. Lors d'une réunion des anciens du 3/65° R.A., Sifoni m'a montré la fameuse quille. Quarante-quatre ans après, ilIa garde toujours pieusement dans sa bibliothèque. -----------Coulos vient d'être fait prisonnier. Le djoundi le pousse devant lui, les mains liées derrière le dos. Une dizaine de mètres plus loin, il l'attache à l'un de ses camarades, Pierre Kit, qui vient lui aussi d'être capturé. "Avancez! Vite! Vite !" Le trio s'éloigne du lieu du combat. Ils suivent un moment le fond de l'oued puis prennent un chemin muletier qui longe le cours d'eau à flanc de colline. Au bout d'un kilomètre, ils aperçoivent de loin deux fellaghas armés de M.A.T. 49. Ils conduisent quatre prisonniers attachés deux par deux. Coulos croit reconnaître ses camarades Michel Tonin et Joseph Sezwick, suivis de Gilbert Fillieux et Maurice Borel, puis il les perd de vue. Dans l'après-midi, ils longent un profond ravin. Coulos pense qu'il suffirait d'un geste au djoundi pour les précipiter dans le vide. Ils sont bientôt rejoints par un groupe d'une dizaine de fellaghas. Des