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GUINÉE LE GENERAL SÉKOUBA KONATÉ AU COEUR DE LA TRANSITION

De
264 pages
Le jeune universitaire devenu officier de l'armée guinéenne a conduit une transition apaisée dans son pays qui a débouché sur l'organisation d'élections libres et transparentes, auxquelles il n'était pas candidat. Une toute première expérience réussie dans un pays qui n'a connu que deux présidents qui ont partagé le demi-siècle d'indépendance sans que la Guinée ne s'en sorte. Cet ouvrage lui est consacré pour qu'on se souvienne de son action politique qui a permis à la Guinée de relever la tête.ŠŠ
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Guinée
LEGENERALSEKOUBAKONATE
AUCŒURDELATRANSITIONPointsdevue
Collectiondirigée parDenisPryen
et
François Manga-Akoa
Déjàparus
Djié AHOUE, Et si Ouattara n’avait pas gagné les élections ?,
2011.
Emmanuel KIGESA KANOBANA, Dipenda, Témoignage d’un
Zaïrois plein d’illusions,2011.
Joseph NELBE-ETOO, L’Héritage des damnés de l’histoire,
2011.
Marcel PINEY, Coopération sportive français en Afrique,
2010.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Pour une modernité
politique en Afrique,2010.
Thierry AMOUGOU, Le Christ était-il chrétien ? Lettre d'un
Africain à l'Eglise catholique et aux chrétiens,2010.
Thimoté DONGOTOU, Repenser le développement durable au
eXXI siècle,2010.
MartinKUENGIENDA, République, Religion et Laïcité,2010.
Maurice NGONIKA, Congo-Brazzaville: 50 ans, quel bilan ?,
2010.
Dieudonné IYELI KATAMU, La musique au cœur de la
société congolaise,2010.
Mahamat MASSOUD, La Banque des États de l'Afrique
Centrale,2010.
SHANDA TONME, Analyses circonstanciées des relations
internationales 2009,2010.
AlassaneKHODIA, Le Sénégal sous Wade,2010.
Gérard BOSSOLASCO, Éthiopie à la une. Journaux et
publicités. 1865-1935,2010.
Jean-CélestinEDJANGUE,Les colèresde la faim,2010.BOUBACARYACINEDIALLO
Guinée
LEGENERALSEKOUBAKONATE
AUCŒURDELATRANSITION© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54925-8
EAN : 9782296549258Dumêmeauteur
Yacine le Guinéen pour l’honneur et la patrie, Editions
l’Harmattan,Paris1996;
Guinée d’unrégime àl’autreEditionsArc-en-ciel,1997;
Larmes de joie(roman)EditionsGandaal2000.«Le pays, ce n’est pas moi… »
Générald’ArméeSékoubaKonaté
« Je suis un homme qui n’appartient à personne et qui
appartient à tout le monde. »
CharlesdeGaulle,19mai1958
«Unmensonge peut faire le tourde la terre
le tempsque la vérité mette ses chaussures »
MarkTwainSOMMAIREdelapremièrepartie
AVERTISSEMENT................................................................................11
APRESLECOUPD’ECLAT,LATRANSITIONDADIS-
UNDESTINCONTRARIE....................................................................13
PREMIERACTE:
LA RUPTUREDUDIALOGUEPOLITIQUE......................................17
DEUXIEMEACTE:
LESMASSACRESDU28SEPTEMBREDANSLESTADE..............19
TROISIEMEACTE:
L’ATTENTATSURLAPERSONNEDUPRESIDENT......................25
LEGENERALSEKOUBAKONATEAUPOUVOIR..........................27
LESACCORDSDEOUAGADOUGOU...............................................31
LESACCORDSDEOUAGADOUGOU
AL’EPREUVEDELAREALITE.........................................................37
LESPREMIERSACTESDUGENERALSEKOUBAKONATE........43
…PLUTOTSERVIRQUEREGNER....................................................45
COMMENTDEMOCRATISERSAPATRIE?.....................................51
UNOFFICIERD’EXCEPTION.............................................................55
SESPASDANSL’ARMEEDIGNES
D’UNOFFICIERD’HONNEUR...........................................................57
LEMILITAIREET LEPOLITIQUE.....................................................61
OFFENSIVEDIPLOMATIQUESURFONDDEVOYAGES.............65
DESORGANESDELATRANSITIONLIBRES.................................69
LAFARANDOLEDESHOMMESPOLITIQUESPRESSION
ACCRUESURLES"ADVERSAIRES"POLITIQUESDURÉGIME
DUCAPITAINEDADIS........................................................................77
LIBERTERETROUVEEPOURLACLASSEPOLITIQUE................81DESELECTIONSPRESIDENTIELLESLIBRESSCRUTIN
OUVERT CANDIDATSDETOUSBORDS.........................................87
FORCESDEDEFENSEETREPUBLIQUE.........................................99
SECURITEELECTORALE
Contribuer àunepériode électorale enpaix109
RESPONSABILITEDUPRESIDENTELU........................................113
ANNEXES............................................................................................115
10AVERTISSEMENT
Ce livre est le fruit de plusieurs mois d’observation des faits et
gestes, d’entretiens avec le général Sékouba Konaté à l’intérieur du
payscomme à l’étranger. J’ai voulu témoigner au présent sur le
déroulement de la transition, puisque mon rôle de conseiller à la
communication du Président par intérim,le général Sékouba
Konaté, me permettait d’être à ses côtés à toutes les occasions
officielles ou presque. Je me suis entretenu avec lui sur la nécessité
d’inscrire son action et celle plus vaste des organes de la transition
dans un ouvrage dont le titre est «Guinée, le général Sékouba
Konaté, au cœur de la transition». Il en a accepté le principe et
encouragé l’initiative. Il en a été de même avec le ministre
secrétairegénéraldelaprésidencedelaRépubliqueTibouKamara.
Je me suis senti tellement à l’aise que j’avais pressenti très tôt
que l’homme ne pouvait être qu’un homme de parole. Tant mieux,
ilenaadministrélapreuvelaplus éclatante.
J’étais personnellement curieux d’observer les faits et gestes
d’un officier africain qui «dédaigne» le pouvoir d’Etat et qui veut
demeurer un chef militaire. A première vue et au premier contact,
j’ai découvert deux traits qui caractérisent l’homme. Tout d'abord,
il est réaliste, ensuite avisé sans être timoré. Il discerne très vite le
vrai du faux. Des élections à date annoncée et dans la sérénité,
nous le devons beaucoup au général, président de la transition; et
en dépit des pressions exercées sur lui par des proches qui
souhaitaient une transition plus longue. Souvent pour des raisons
subjectives, pour sauvegarder leurs propres intérêts. Face à ces
pressionsl’attitudedesangfroiddugénérala étéremarquable.
Ministre de la défense, pragmatique, le général Sékouba Konaté
devenu cumulativement président par intérim,incarne parfaitement
une nouvelle génération d’hommes d’Etat africains résolument
démocrates. Il sait mieux que quiconque que le pouvoir d’Etat se
conquiert par les urnes et non par les armes et qu’une vraie
démocratie repose sur des institutions républicaines telles qu’une
assemblée nationale, une justice et un gouvernement pleinementresponsables dans le respect du principe de la séparation des
pouvoirs; et l’armée est, en tant que corps militaire organisé,
soumise au politique pour protéger l’Etat en ses composantes
essentielles que sont, le peuple, le territoire et la souveraineté
nationale.
Collaborateur et ami du président Dadis, il connait toutes les
facettes du pouvoir, ses saveurs, comme ses douleurs, surtout en
six mois d’exerciceà la tête de l’état. C’estcequi,àmonavis,rend
cetémoignagepassionnant.
Sur ses pas, j’ai découvert la trajectoire d’un officier ayant
accédé aux plus hautes fonctions de l’Etat dans un contexte
politique plein; et la transition qu’il assure est une page d’histoire
qu’il écritavecfoiethumilité.
Président à plein temps à Conakry, le général Sékouba Konaté
s’est rapidement transformé en président-soldat, et c’est bien là la
principale leçon de ce livre, une leçon de vie: amoureux de la
liberté de son pays, imprégné de ses origines, il démontre que l’art
de gouverner repose sur le courage, la lucidité et la patience, tout
comme sur la fierté de l’armée qui l’a façonné. Sa perception du
futur est nette: «la Guinée doit ressembler, en tout, aux grandes
démocraties». Rêve d’enfance devenu réalité d’aujourd’hui. Le
général Sékouba Konaté a prouvé à la face du monde que dans la
vie tout est possible, dès lors que l’on met en mouvement son
intelligence et ses propres convictions, malgré les interférences qui
peuvent provenir de toutes parts... Si la Guinée est citée comme un
modèle de transition apaisée, le mérite, en tout cas, le tout premier,
revient au général Sékouba Konaté qui aura tenu parole jusqu’au
bout.
Comme dit un sage: les chemins de sa vie ont croisé la volonté
populaire de bâtir un Etat de droit respectueux des libertés
collectives et individuelles. Pour le général Sékouba Konaté le
choix du peuple doit être respecté, il l’a respecté. Et l’histoire
l’inscriracommeteldanssesannalesineffaçables.
L’auteur
12APRESLECOUPD’ECLAT,LATRANSITION
DADISCAMARA,UNDESTINCONTRARIE
Le général Lansana Conté est décédé le 22 décembre 2008 des
suites d’une longue maladie. Aprèsvingt quatre années passéesàla
tête de l’Etat guinéen. Quelques petites heures après l’annonce
officielle du décès du général Lansana Conté, président de la
République, un jeune capitaine annonce à coup de communiqués
radiotélévisés la prise du pouvoir par un Conseil national pour la
démocratie et le développement CNDD. Son nom Moussa Dadis
Camara, un inconnu de la grande masse, mais bien connu dans
l’armée pour avoir géré le service très lucratif du carburant. Dans
la journée, les noms de trois officiers circulent pour conduire les
destinées du pays. Le capitaine Dadis lui-même, les généraux
Sékouba Konaté et Mamadouba Toto Camara. Au terme d’âpres
négociations entre les trois groupes de militaires qui soutenaient
chaque camp, le capitaine Moussa Dadis Camara finit par devenir
président, avec la bénédiction de son ami «El Tigre». Dans la
foulée, il annonce la suspension de la Constitution, la dissolution
du gouvernement et des institutions. Conséquence, les dispositions
légales ne seront pas appliquées, le président de l’Assemblée
nationale, malgré ce que stipule la loi fondamentale guinéenne
AboubacarSomparéneconduirapaslavacancedupouvoir.
Après avoir condamné le putsch dès le 24 décembre, la
Communauté Economique et Douanière des Etats d’Afrique de
l’Ouest (CEDEAO) et l’Union africaine ( UA ) suspendent la
Guinée de leurs instances de décision le 10 janvier 2009. Par la
suite les condamnations de principe vont pleuvoir. Sans que les
nouvelles autorités se soient isolées. Principale raison: Aboubacar
Somparé et le parlement qu’il dirigeait étaient fortement décriés à
la fois par la communauté internationale et les populations
guinéennes. Dans un contexte d’impunité notoire, la junte estaccueillie d’abord comme «le sauveur», puis comme «le
bouclier» contre la corruption, le détournement des deniers
publics, le trafic de drogue et l’insécurité. Le 23 décembre,
l’officier et ses compagnons parcourent les rues de la capitale où
une foule en liesse salue leur bravoure. Le monde, jusque-là
anxieux sur le sort d’un pays abandonné découvre alors un
capitaine flamboyant en compagnie d’un officier visiblement
«serein»SékoubaKonaté.
Le 14 janvier 2009, le chef de la junte et président du CNDD
nomme des militaires proches à des postes clés du Gouvernement.
La veille, le colonel Sékouba Konaté est élevé au grade de général
de brigade et nommé ministre de la défense nationale. Il est
deuxièmevice-président duCNDDetprésidentducomitéd’audit.
Fortement applaudie, la junte assure qu’elle est prête à rendre le
pouvoiràunprésidentcivil élu;lechefdelajuntes’étantengagéà
soutenir un processus de transition sous l’égide du groupe
international de contact. Ce programme prévoyait entre autres la
tenued’électionslégislativesetprésidentiellesen2009,ainsiquela
mise en place d’un organe de transition (le conseil national de
transition) et comporterait l’engagement que ni le président, ni le
Premierministreneparticiperaientaux élections.
Un consensus national entre la junte et les forces vives avait
d’ailleurs permis de fixer la date des élections à la fin de 2009.
Date qui sera finalement reportée au début de 2010 pour des
raisonstechniques.
Pendant ce temps, un tandem s’installe au pouvoir. Dadis et
Sékouba. Le premier apparaît comme un président sans palais, qui
devait prendre de lahauteuretgérerlesaffairescourantesdel’Etat.
Bref se consacrer à sa campagne d’assainissement contre le cartel
de la drogue qui faisait de la Guinée une plaque tournante des
narcotrafiquants. Le ministre de la défense, numéro deux du
CNDD, lui, serait un vice- président sans grand pouvoir, mais
toujours consulté pour la prise de décisions importantes. Et il
assumerait au besoin les douleurs de l’impopularité dans l’armée.
Tant mieux pour lui, il s’imposera comme le vrai patron de la
grande muette, respecté par la troupe. Chaque fois qu’il passe dans
une garnison, il prêche le respect de la hiérarchie, la réinstauration
14de la discipline qui fait la force des grandes armées. Il est écouté,
obéi. Les sujets politiques ne l’intéressent pas, il s’en éloigne bien
volontiers. Et s’il devait les aborder, il le fait avec circonspection,
avec mesure. Contrairement au chef de la junte qui en raffolait et
qui aimait à citer les plus grandes figures politiques et littéraires de
la planète, pour illustrer ses discours très souvent flamboyants. Lui
aussidevientvitepopulaire.
Sans délai, Dadis s’attaque, avec une violence inouïe au cartel
de la drogue et à la corruption. Ce qui lui vaudra une grande
admiration de la part de ses compatriotes et de la communauté
internationale. Surtout que la Guinée avait été considérée comme
uneplaquetournantedutraficdestupéfiants.
A propos de la drogue, il n’hésita pas à faire arrêter le fils de
son prédécesseur Moussa Conté et même des membres de la haute
hiérarchie militaire. Ils sont présentés à la télévision nationale en
train de confesser leur «forfaiture». D’anciens dignitaires sont
jetés en prison pour les mêmes motifs. Dans le même temps, les
anciens ministres présumés coupables de détournement de fonds
publics sontprésentésàlatélévisionnationale.Ilsreconnaissentles
faits et s’engagent à restituer les biens spoliés. Le « Dadis show»,
un feuilleton très prisé rendra le chef de la junte très populaire. La
confiance renaît et les Guinéens saluent à l’unanimité les actions
du nouveau pouvoir. Outre l’ambition de bien faire, il est habité
par une seule obsession: ne pas être considéré comme un président
sousinfluence étrangère. «LaGuinéen’estpasunesous-préfecture
de la France», avait-il dit à Bernard Kouchner, chef de la
diplomatie française. Pour lui, le pouvoir ne se partage pas.
Sékouba Konaté veut, quant à lui, sauvegarder son droit à disposer
de lui-même. Les plus proches de Dadis commencent à faire la
pression sur lui; ils le présentent comme «le sauveur» qui doit
conduire son peuple dans laterre promise. Gonfléà bloc, le chef de
la junte caresse le rêve de garder le pouvoir en troquant sa tenue
militaire contre une tenue civile. La rupture commence avec les
Guinéens qui sont envahis de doute. En annonçant sa probable
candidature lors d’un meeting à Boulbinet, Dadis avait irrité. Les
mises en garde pleuvent de partout en même temps que les
condamnations. A tous ceux qui le mettaient en garde, il
15répondait: «je suis un citoyen libre de ses choix.» Et voilà le
tempsdelarupture.Contretouteattente.
Lapiècedelarupturevasejouerentroisactes.
16PREMIERACTE
LARUPTUREDUDIALOGUEPOLITIQUE
Pourtant, à son avènement au pouvoir, la classe politique sans
exclusive avait salué avec un brin d’espoir l’homme du 23
décembre, celui-là même qui a su, avec ses compagnons du
CNDD, renverser le pouvoir, au lendemain de la disparition du
général Lansana Conté. D’ailleurs, les principaux leaders politi-
ques avaient défendu le pouvoir militaire à cause notamment des
promesses faites dans ses premières déclarations. Alpha Condé,
Sidya Touré, Cellou Dalein Diallo, Jean Marie Doré avaient
notamment multiplié les rencontres avec le capitaine Moussa Dadis
Camaraàquiilsavaientconstammentrenouveléleurconfiance.
Les choses se sont gâtées depuis que le chef de la junte avait
annoncé, lors d’un meeting tenu à Boulbinet dans la presqu’ile de
Kaloum, qu’il n’excluait pas de se présenter à l’élection
présidentielle, si les leaders politiques «ne mettaient pas de l’eau
dans leur vin.» La classe politique dans son ensemble serétracta et
même commença à boycotter les invitations du président du
CNDD. Le capitaine Dadis Camara s’en prend à eux avec une
virulence d’une extrême rareté. Par mouvements de soutien
interposés, les deux camps s’affrontent. D’un côté le camp «Dadis
doit rester» et de l’autre, le camp «Dadis doit partir». La
contestation populaire se dessine au fil des jours jusqu’à l’affron-
tement fatal du 28 septembre 2009. Ce jour-là, les opposants
devant leurs militants et sympathisants bravent toutes les
interdictions de manifester annoncées par les autorités et prennent
d’assaut le stade du 28 septembre. Très vite, l’enthousiasme baigne
dans le sang, des éléments des forces de l’ordre ayant tiré à balles
réelles, ou perpétré des viols en masse publiquement dans la plus
grande impunité. Les Guinéens abasourdis réclament le départ de
la junte. La communauté internationale aussi, avec insistance.
Celle-ci accroît la pression et déclenche des sanctions à l’encontre
du pays et des principaux responsables du CNDD, du
gouvernement et de toutes autres personnes réputées aller dans le
senscontrairedeladémocratie.DEUXIEMEACTE
LESMASSACRESDU28SEPTEMBRE
DANSLESTADE
D’après les récits de nombreux témoins, des centaines de
soldats de la Garde présidentielle dénommés «Bérets rouges», de
gendarmes travaillant à l’unité de lutte antidrogue et contre le
crime organisé, ainsi que de certains membres de la police
antiémeute et des dizaines de milices irrégulières en civil sont
entrées dans le stade vers 11h30, le 28 septembre. Elles ont ensuite
bloqué la plupart des sorties avant que la police antiémeute ne
commence à lancer des grenades lacrymogènes dans le stade. Des
dizaines de milliers de manifestants pacifiques en faveur de la
démocratie avaient rempli le stade pour protester contre le régime
militaire et la candidature présumée de Dadis Camara aux
prochaines électionsprésidentielles.
Quelques accrochages entre les partisans de l’opposition et
forces de sécurité avaient eu lieu au cours de la matinée. Dans
plusieurs incidents, les forces de sécurité avaient tiré sur des
militants de l’opposition pour tenter de les empêcher d’accéder au
stade. En réponse à ces tirs mortels, les partisans de l’opposition en
colèremirentlefeuaucommissariatdepolicedeBellevue.
Cependant, des témoignages et des preuves avaient fait état
«d’une atmosphère pacifique joyeuse dans le stade juste avant les
tirs, avec des partisans de l’opposition en train de chanter, de
danser ou de faire le tour du stade en brandissant des affiches et le
drapeau guinéen, ou même de prier.» Des témoins avaient déclaré
que lorsque les forces de la Garde présidentielle étaient entrées
dans le stade, elles avaient commencé à tirer à bout portant
directement sur la foule, tuant des dizaines de personnes et semant
la panique. Un partisan de l’opposition âgé de 32 ans a décrit à
Human Rights Watch comment les Bérets rouges étaient entrés
dans le stade et avaient commencé à tirer directement sur lesmanifestants, et la manière dont les tueries avaient continué
lorsqu’ilsavaientessayédes’enfuir:
«Ils ont d’abord commencé à lancer des grenades
lacrymogènes à l’extérieur du stade et de nombreuses cartouches
de gaz lacrymogènes avaient été tirées dans le stade. C’est à ce
moment que les Bérets rouges étaient entrés par le grand portail du
stade. Une fois à l’intérieur, ils avaient commencé à tirer
directement sur la foule. J’entendis un soldat crier: «nous sommes
venus faire du nettoyage»! Je décidai de courir à la porte située à
l’extrémité. Lorsque je regardai derrière moi, je vis de nombreux
corps gisant sur la pelouse. Je tentai de sortir en courant du stade.
À la grille située à l’extrémité, l’une des portes était ouverte, mais
ilyavait tellement de personnes qui essayaient de fuir et je décidai
d’escaladerlaportefermée…
J’ai couru vers le mur de l’enceinte. Près du terrain de basket,
un groupe de Bérets rouges et des gendarmes de Tiégboro [du
capitaine Moussa Tiégboro Camara, secrétaire d’État chargé de la
lutte contre le trafic de drogue et contre le grand banditisme, aucun
lien de parenté avec le président du CNDD, Dadis Camara] nous
ont poursuivis. Ils ont tiré sur huit personnes de notre groupe et
seulement trois ont pu s’en tirer vivantes. Les cinq autres ont été
tuées par balle près du mur donnant sur l’université [Gamal Abdel
Nasser].
Nous ne pouvions pas sortir de là, alors nous nous sommes
retournés en courant vers le mur effondré près de la route de
Donka. Un groupe de Bérets rouges et leurs deux camions nous y
attendaient. Ils étaient armés de baïonnettes. J’ai vu un Béret rouge
tuer trois personnes sous nos yeux [avec une baïonnette]et j’ai
voulu revenir sur mes pas. Là, mon ami avec qui j’étais m’a dit:
‘Nous sommes nombreux, essayons de forcer le passage’ et c’est
ainsiquenousnoussommes échappés.»
L’un des dirigeants de l’opposition a décrit à Human Rights
Watch comment à partir de la tribune où il se trouvait, il a été
témoind’unmeurtrequ’ilavaitdumalàcroire:
«Nous sommes montés sur la tribune et lorsque les gens ont su
que les chefs étaient là, beaucoup d’autres personnes sont venues
20remplir le stade. Nous étions sur le point de quitter le stade et de
dire aux gens de rentrer chez eux lorsque nous avons entendu des
coups de feuà l’extérieur et des tirs de grenades lacrymogènes. Les
soldats ont mis les portes en métal sous tension en coupant les
câbles électriquesavantd’encerclerlestade.
Ils sont ensuite entrés dans le stade en tirant. Ils ont commencé
à tirer à partir de la grande porte d’entrée au stade. Nous étions
montés sur la tribune et avons vu comment les gens tombaient.
C’était incroyable. Une fois que tout le monde s’était enfui, il y
avaitdescadavrespartoutetnoussommesrestéssurlatribune.»
Des témoins ont également décrit le meurtre de nombreux
autres partisans de l’opposition par la Garde présidentielle et les
autres forces de sécurité sur le terrain entourant le stade, entouré
par un mur d’une hauteur de deux mètres. Plusieurs manifestants
qui tentaient d’escalader les murs pour s’échapper ont été abattus
par les assaillants. Les partisans de l’opposition ont raconté qu’ils
avaient également été attaqués par des hommes en civil armés de
couteaux,demachettes,etdebâtonspointus.
D’après les témoignages recueillis par Human Rights Watch, il
ne fait aucun doute que le massacre et les viols collectifs étaient
organisés. Cette conclusion est confirmée par les preuves
provenant des témoignages et des vidéos qui ont démontré que les
forces de sécurité ont commencé à tirer immédiatement sur les
manifestants à l’entrée du stade et que la manifestation de
l’opposition était pacifique et ne constituait aucune menace
nécessitant une intervention violente. Le déroulement du massacre,
à savoir l’arrivée simultanée de plusieurs corps des forces de
sécurité, la fermeture des sorties et des voies d’évacuation et la
fusillade mortelle simultanée appuyée par un grand nombre de
membres de la Garde présidentielle, porte à croire qu’il y avait une
certaineorganisation,planificationvoirepréméditation.
Faut-il rappeler que la veille et même plusieurs jours avant, les
forces vives avaient maintenu la pression sur la junte. Elles avaient
promis de faire une démonstration de force sans précédent. Il en fut
ainsi. Très tôt le matin les leaders eux-mêmes prirent la tête d’une
marche qui les conduisit du domicile de Jean Marie Doré,
président de l’UPG à l’esplanade du stade. Le ministre en charge
21du grand banditisme venu sur les lieux les dissuada et demanda le
report de la manifestation. Dans un premier temps, ils acceptèrent.
Les opposants pris en tenaille par leurs militants finirent par
revenir sur leur décision. Le stade était archicomble lorsque des
éléments de la garde présidentielle firent irruption et ouvrirent le
feu. Le bilan était macabre plusieurs dizaines de morts, des
centaines de blessés et plusieurs cas de viols publics. La Guinée
était en deuil. Elle le fut encore plus lorsque les Guinéens meurtris
essuyèrent le refus du pouvoir de reconnaître la faute. Surtout que
le chef de la junte avait accusé les principaux responsables
politiques d’avoir «envoyé les jeunes à la boucherie». Des cas de
torture et de viols avaient été signalés dans les quartiers de la
banlieue les jours qui suivirent les massacres du stade. Face à
l’émotion soulevée par ces scènes d’horreur que les télévisions
internationales passaient en boucle, la communauté internationale
mis le pouvoir sur le banc des accusés. Interdiction de voyager, gel
des avoirs des personnalités de l’Etat à l’étranger, les bailleurs de
fonds n’hésitent pas à frapper fort. Dans le même temps, la cour
pénale internationale ouvrit une information sur les crimes
commis. Le secrétaire général de l’ONU institua une commission
d’enquête internationale qui conclut à des «crimes contre
l’humanité». Le pouvoir du capitaine Dadis Camara en prit un
sérieux coup. Certains ministres de son gouvernement, notamment
Tibou Kamara, Abdourahmane Sano, ministre de l’Agriculture,
Justin Morel Junior, ministre la communication et porte-parole du
gouvernement, le ministre de la Fonction publique Dr Alpha Diallo
jetèrent l’éponge et dirent ne plus être en mesure de défendre les
causes du régime. Parallèlement, la tension devint perceptible dans
les casernes entre ceux qui avaient donné l’ordre et les exécutants.
La présence de la commission d’enquête internationale divisa
davantage. Conséquence tragique, le commandant Aboubacar
Sidiki Diakité «Toumba», aide de camp du chef de l’Etat, tira sur
lui à bout portant le 3 janvier dans le camp de Koundara. Le
capitaine Dadis fut évacué le lendemain au Maroc où il reçut des
soins intensifs et subit une intervention chirurgicale durant
plusieurs heures. Ce qui lui laissa la vie sauve. Le mouvement
social guinéen réagit dès le 30 septembrepourcondamnerces actes
d’unautreâgeetce,dansunedéclarationencestermes:
22«Un meeting pacifique,à l’appeldesForcesVivesdeGuinée,a
été organisé le lundi 28 septembre 2009 au stade du 28 septembre,
pour faire respecter les engagements pris par le CNDD pour un
retouràl’ordreconstitutionnel.
Dans ce stade, temple historique, le Peuple de Guinée a vécu
une barbarie sans commune mesure, perpétrée par des forces de
défense et de sécurité au nom de la junte au pouvoir. D’innocentes
personnes furent tuées, des leaders politiques violentés, des jeunes
mutilés,desfemmeshumiliéesetviolées.
Les responsables de l’Inter centrale syndicale, du Conseil
National des Organisations de la société Civile Guinéenne et des
religieux, compatissant à cette douleur sans nom, rendirent visite
aux blessés et aux leaders politiques dans des hôpitaux ou à leurs
domicilesrespectifs.
Par la présente déclaration, le mouvement social guinéen
composé de l’Inter centrale syndicale (CNTG, USTG, ONLSG,
UTG) de l’Inter syndicale (UGTG, SIFOG, CGSL, CGTG), du
Conseil National des Organisation de la Société Civile Guinéenne
etdesconfédérationspatronalesguinéennes:
! Présentent leurs condoléances émues aux familles éplorées
ets’inclinentpieusementdevantlamémoiredesdisparus;
! Condamnent vigoureusement ces massacres et exactions
commisàl’encontredecitoyenssansdéfense.
Enconséquence,le mouvementsocialguinéenexige:
! La libération sans conditions et sans délais de toutes les
personnesarrêtéesetdétenues;
! La restitution de toutes les dépouilles, y compris celles
subtilisées,àleursfamillesrespectives;
! L’organisation immédiate de funéraillesnationalespourles
victimesassassinées;
! La création d’une commission internationale d’enquête
pour faire la lumière sur le massacre et les exactions du 28
septembre et la poursuite des auteurs ainsi que leurs
commanditaires;
23! La prise en charge médicale et l’évacuation, le plus
rapidement possible, des leaders politiques et de tous les autres
blessésgraves;
! La réparation immédiate des préjudices subis par les
victimes;
! Le respect des libertés d’expression, d’opinion et celles
relativesauxlibertésindividuelles etcollectives.
Le mouvement social guinéen exprime sa solidarité aux
responsables politiques et réaffirme son engagement à œuvrer pour
l’établissementd’unevéritabledémocratieenGuinée.
Par ailleurs, le mouvement social guinéen exige vivement, du
fait du caractère répétitif et ostentatoire des viols et des
humiliations infligés aux femmes, que des mesures et des sanctions
exemplaires soient prises à l’encontre des auteurs de telles
forfaituresquiportentatteinteàladignitéhumaine.
Le mouvement social guinéen remercie le Conseil Inter
religieux, les Sages et les exhorte à s’impliquer davantage dans le
processusderestaurationdelapaixenGuinée.
Le mouvement social guinéen remercie la CEDEAO, l’UA, le
Groupe de contact international sur la Guinée, l’Union Europé-
enne, le Bureau International du Travail(BIT), la confédération
Syndicale Internationale(CSI) et l’Organisation de l’Unité
Sy Africaine(OUSA) pour leur solidarité, leur soutien au
peuple de Guinée pour le respect des engagements pris par le
CNDDenvued’unetransitionapaisée.»
24TROISIEMEACTE
L’ATTENTATSURLAPERSONNE
DUPRESIDENTDADIS
Selon ses propres aveux relayés par les médias, l’aide de camp
du chef de la junte, n’a pas du tout apprécié que son chef lui ait
imputé toute la responsabilité des massacres et en dédouanant tous
les autres. Il claquera la porte de la commission d’enquête
onusienne dépêchée à Conakry, puis se retranchera à la base
militaire de «Koundara» après avoir libéré seshommesqui étaient
détenus au PM3. C’est là que le président de la République le
trouvera. Aboubacar Sidiki Diakité «Toumba» lui-même révélera
sur les ondes de Radio France Internationale en exclusivité qu’il a
volontairement ouvert le feu et «atteint à deux doigts de la nuque,
côtédroit»celuiquil’aurait «trahi.»
Au cours de la fusillade, le capitaine Makambo Loua perd la
vie, alors qu'il tentait de protéger le capitaine Dadis Camara. Le
campKoundaraserarebaptiséàsonnom.
D’après plusieurs témoins, «Toumba» et ses hommes se sont
lancés à la poursuite du capitaine Dadis Camara qu’ils voulaient
achever. Les forces loyalistes, à la recherche des «auteurs de
l’attentat», ont tiré des heures durant dans la presqu’île de
Kaloum. Les habitants apeurés se sont terrés chez eux.Le capitaine
Dadis grièvement blessé a été récupéré au camp Samory Touré et
mis sous bonne sécurité jusqu’au matin. Un avion affrété par le
président du Burkina Faso, Mr Blaise Compaoré viendra le
transporteràRabat.
Et depuis lors, le numéro deux du CNDD, ministre de la
défense nationale assure l’intérim du chef de la junte. En officier
averti et homme de terrain, le général Sékouba Konaté a promis
une transition apaisée et s’est donné pour unique rôle dans le
domaine politique celui d’arbitreimpartialduprocessus électoralet
garantdelarestructurationdesforcesdedéfenseetdesécurité.