//img.uscri.be/pth/55728f3e1c0ecb71ce6c8cada59f4d6cbfdf34a0
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Illusions de puissance, puissance de l'illusion

De
298 pages
La recherche historique française sur les années vingt pose encore de nombreuses questions : elle a longtemps trop peu exploité les questions fondamentales posées en Europe centrale à l'issue de la Grande Guerre et des traités de paix. Cet ouvrage remet les acteurs dits secondaires au centre du jeu international et sort ainsi du schématisme franco-allemand, franco-britannique ou franco-soviétique. Traiter ces États nations en sujets et non plus en objets des relations internationales, voilà le mérite de cet ouvrage.
Voir plus Voir moins

Illusions de puissance, puissance de l'illusion Historiographies et histoire de l'Europe centrale dans les relations internationales de l'entre-deux-guerres

Dernières parutions Judit
MAAR,

Poétique dufantastique. N° 1, 2004.

Traian SANDU,Identités nationales, identité européenne,

visibilité internationale. Hors série, 2004. Traian SANDU, llusion de puissance, puissance de l'illusion. Histoire I et historiographie de l'Europe Centrale entre les deux guerres. N° 2, 2005. Judit MAAR, Littérature fiction, témoignage vérité. N° 3, à paraître en 2005.

Illusions de puissance, puissance de l'illusion Historiographies et histoire de l'Europe centrale dans les relations internationales de l'entre-deux-guerres

Éditeur du volume: Traian Sandu

Préface d'Élisabeth du Réau Conclusions par Antoine Marès

Cahiers de la Nouvelle Europe N°2

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16

HONGRŒ

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALŒ

Cahiers de la Nouvelle Europe
2005

Série publiée par le Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises

Directeur de la publication Patrick Renaud Secrétariat de Rédaction Kati Jutteau, Judit Maar, Martine Mathieu, Traian Sandu, Maria Vagasi

Adresse 1, rue Censier 75005 Paris Tél: 01 45 87 41 83 Fax: 01 43 37 10 01

~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8438-0 EAN: 9782747584388

Élisabeth DU READ

Professeur à l'Université de Paris III Sorbonne Nouvelle Directeur de l'École doctorale Espace européen contemporain

Préface

La parution très récente de l'important ouvrage critique, Histoire de l'Europe du Centre-Estl sous la direction d'historiens français et polonais met en évidence la volonté de renouveler l'historiographie concernant l'aire de civilisation qui pendant toute la guerre froide, a été souvent désignée comme « l'autre Europe» et il y a peu de temps comme la « nouvelle Europe ». Les lecteurs de cette magistrale étude seront intéressés par la présente publication qui concerne un fragment de cette longue histoire: celle de la période charnière de l'entre-deux -guerres. A l'origine de cette publication, une journée d'études sur « l'Europe centrale dans les relations internationales entre les deux guerres» organisée en avril 2004, à la Sorbonne, à l'initiative du a été Centre

Interuniversitaire d'Études hongroises avec le concours de l'Ecole doctorale Espace européen contemporain de Paris III et de l'Institut Pierre Renouvin, membre de l'UMR Identités, Relations internationales contemporaines de l'Europe de I'Université de Paris 1. Traian Sandu, le principal initiateur de ce colloque, introduit fort bien l'ouvrage qui rassemble des contributions de chercheurs chevronnés et de plus
1 Sous la direction de Natalia Aleksiun, Daniel Beauvais, Marie Elisabeth Ducreux, Jerzy Kloczowski, Henryk Samsonowicz, Piotr Wandycz, Histoire de l'Europe du Centre-Est, Paris, PUF, septembre 2004.

Jeunes chercheurs de diverses nationalités. Il ouvre le volume sur une présentation critique de l'historiographie française sous le titre « De Munich à Locarno, et retour: pour une écriture française décomplexée des relations dans l'Europe centrale entre les deux guerres ». Il constate que si la recherche historique française a été plus féconde pour les années trente, le traitement des années vingt pose de nombreuses questions. Comparant la production historiographique française sur l'Allemagne et la Russie, il estime que le champ de l'Europe médiane, sans être négligé, a été trop peu exploité pendant de nombreuses années, alors que les écoles historiques à l'étranger s'intéressaient plus précocement aux questions

fondamentales posées en Europe centrale à l'issue de la Grande Guerre et des
Traités de Paix. La quinzaine d'interventions du volulne offre de nouvelles pistes

méthodologiques et permet de croiser les approches avec le concours de nombreux auteurs issus des nouvelles écoles historiques d'Europe du Centre Est, dont les noms sont cités dans le propos introductif de Traian Sandu et dans l'intéressante conclusion proposée par Antoine Marès, Professeur à l'Université
de Paris I - Panthéon Sorbonne. Nous rejoignons ici les propos de Professeur Jerzy Kloczowski :

« Une bonne compréhension de cette partie de notre continent et la juste évaluation de son rôle dans l'opinion européenne à l'ouest et à l'est sont de
première importance. L'histoire compréhension ».2 nous offre la clé unique en son genre et implacable de cette

2 Histoire de l'Europe

du Centre Est, op. cil., Introduction

p. XX

8

A l'heure où l'Union européenne s'élargit, à l'Est de l'Europe, la lecture de ce stimulant ouvrage est la meilleure invitation à un voyage dans le
temps et l'espace.

Paris III le 18janvier 2004 Élisabeth du Réau

9

Traian SANDU

Introduction générale De Munich à Locarno, et retour: pour une écriture française décomplexée des relations avec l'Europe centrale entre les deux guerres

Que les démocraties occidentales aient abandonné en 1938, non seulement l'Autriche et la Tchécoslovaquie, mais également l'ensemble de l'Europe centre-orientale aux ambitions d'Hitler, cela fait peu de doute certitude qui n'empêche d'ailleurs pas la recherche sur les modalités, le sens et surtout la postérité de cette mutation sur l'échiquier européen à la fin des années trente1. Mais que l'ensemble de la politique française envers cet espace depuis Locarno et le plan Dawes compris doive être lu avec un regard scientifiquement téléologique et un propos sentencieusement anticipatif à l'aune de Munich, rien n'est moins sûr. C'est pourtant l'exercice auquel bien des chroniqueurs se sont livrés, davantage sans doute en France qu'en Angleterre, puisque la France a connu la défaite et qu'il fallait identifier les responsables et retracer leurs actions. Introduisons d'emblée une sérieuse distinction entre le traitement des années vingt et celui des années trente. Le soin apporté par la recherche française aux périodes précédant les guerres avait amené assez tôt à la publication des Docunlents diplomatiques français à partir de l'année 1932 par les grands noms incontestables des relations internationales françaises - Pierre Renouvin, Maurice Baumont et Jean-Baptiste Duroselle.2 La synthèse magistrale, entièrement appuyée sur une documentation de prelnière main, que ce dernier en tira, rendit les débats sur les années trente moins passionnels.3 Il est vrai que la montée des tensions aboutissait à une polarisation d'échelle sur la scène européenne: si le temps des petits alliés instables ou exigeants n'était pas totalement révolu, l'épreuve de force allait se jouer entre grandes puissances sur
1 Mythos München / Le Mythe de Munich / The Myth of Munich, coordonné par Fritz TAUBERT, R. Oldenbourg Verlag, München, 2002, 386 pp., qui complète le Munich, 1938, nlythes et réalités, Revue des Études slaves, 1979, coordonné par Antoine MARES, 255 pp.. Voir aussi, pour les aspects français, le désormais classique Élisabeth DU REAU, Édouard Daladier et le problème de la sécurité de la France, 1933-1940, thèse d'État soutenue à Paris I en 1987, résumée dans Édouard Daladier, 1884-1970, Fayard, colI. Pour une Histoire du XXe siècle, 1993, 581 pp.. 2 Paris, Imprimerie nationale, à partir de 1964. Par comparaison, le travail pour la publication des DDF des années vingt n'a commencé, sous la direction de Jacques BARIETY, qu'en 1993, alors que des historiens allemands et hongrois publiaient déjà des documents français sur des thèmes intéressant leur espace (voir l'intervention d'Ignac ROMSICS ici bas). 3 DUROSELLE, Jean-Baptiste, Politique étrangère de la France. La décadence (1932-1939), Paris, Imprimerie nationale, 1979.

l'axe Londres, Paris, Berlin, Moscou. Et les petites et moyennes puissances devaient apprendre à louvoyer plus que durant la décennie précédente, en minorant souvent leurs solidarités dirigées contre d'autres petites puissances au profit des logiques imposées par l'équilibre des forces entre grands.4 Ceci les rend inévitablement plus discrètes dans le corps du texte et, par conséquence, dans les notes de bas de page et autres index géographiques: Jean-Claude Allain a ainsi recensé les modestes occurrences des pays balkaniques dans la somme de Jean-Baptiste Duroselle5, et j'avais moi-même analysé le changement de structure des développements accordés par Pierre Renouvin dans son Histoire des Relations internationales aux pays concernés, qui passent des têtes de chapitre ou de section pour les années vingt à des allusions beaucoup plus fondues dans le récit des crises des années trente.6 Le « complexe de Munich» est d'ailleurs plus facile à étudier pour la période éloignée qu'il pollue, alors qu'à l'approche de l'événement, il gagne en consistance scientifique. Un des problèmes majeurs de ce complexe, en dehors même des questions de Inéthode, est qu'il fut rattrapé par la recherche concernant les deux espaces qui encadrent l'Europe centrale, l'Allemagne et la Russie. Deux thèses importantes ont renversé l'image d'une rupture radicale dans la politique française entre Poincaré et Herriot en 1924. La première fut la thèse de Jacques Bariéty7 laquelle, entre de multiples renouvellements de la vision française des années vingt, démontra le ralliement progressif de Poincaré dès la fin de 1923 à une solution négociée en accord avec les Anglo-Américains de la question des réparations et de la sécurité, au détriment d'une solution de force unilatérale et solitaire - ou, tacitement, en compagnie des petits et moyens alliés belge et centre-européens. Il établissait ainsi, jusqu'à un certain point, une continuité de projet, sinon de style, entre la politique de Poincaré et celle de Herriot. Il faut ajouter à l'ensemble de l'œuvre de Jacques Bariéty sur les années vingt la somIne complémentaire sur Stresemann de Christian Baechler8, qui confirme la sincérité fondamentale de l'Allemand dans la politique de rapprochement avec les puissances occidentales et le mode mineur adopté dans la partition inaugurée
SANDU, Traian, «La Roumanie sur l'axe Paris Moscou, 1933-1937 : sécurité européenne et coopération militaire », actes des journées d'étude Sécurité et coopération militaire en Europe, 1919-1955, Cahiers d'Histoire de Saint Cyr-Coëtquidan n01, Paris, L'Harmattan, 2004. 5 ALLAIN, Jean-Claude, «La France et les Balkans pendant l'entre-deux-guerres (1920-1938°», numéro spécial sur Les Balkans dans les relations internationales de la revue Relations internationales (n0103 de l'automne 2000), pp.351-359. 6 SANDU, Traian, «Quelques tendances historiographiques françaises de l'entre-deux-guerres concernant les liens diplomatiques et militaires entre la France et la Roumanie », dans Etudes danubiennes, tome IX, n02, 2e semestre 1993, pp.175-188. 7 BARIETY, Jacques, Les relations franco-allemandes après la Première Guerre n'londiale, 10 Noven'lbre 1918 - 10 Janvier 1925, de l'Exécution à la Négociation. Paris, Pedone 1977, 797p.. 8 BAECHLER, Christian, Stresen'lann (1878-1929). De l'impérialisn'le à la sécurité collective, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1996, 928 pp. 12
4

à Rapallo - la conséquence logique étant le moindre besoin des alliances centreeuropéennes pour la France. L'autre thèse intéressant cet espace intermédiaire, enjeu des tensions entre grandes puissances environnantes, fut celle d'Anne HogenhuisSeliverstoff sur Les Relations franco-soviétiques, 1917-19249: étoffant l'analyse de la rupture de 1924, elle montre que non seulement Poincaré avait encouragé les premiers contacts avec les Soviétiques à la fin de 1923, mais que « après le traité de Rapallo, Herriot part en éclaireur, avec l'aval de Poincaré », dans son voyage chez les Soviets pour aller y rééquilibrer les affaires de la France.1OAprès l'image du Poincaré «versaillais» intégriste, c'était l'image d'un Poincaré idéologue de droite et irrémédiablement hostile à la reconnaissance des Soviétiques qui volait en éclats. Quid alors de la dimension antisoviétique de l'alliance avec la Pologne et du projet d'alliance avec la Roumanie? Ainsi encadrée, l'historiographie des relations franco-centreeuropéennes pouvait difficilement continuer à présenter l'image d'un Herriot ignorant par idéologie les intérêts de la France lorsqu'il accepta le plan Dawes ou quand il reconnut l'Union Soviétique, ou d'un Briand abandonnant de bon cœur des alliances centre-européennes supposées fiables et utiles à la sécurité de son pays pour la garantie britannique sur le Rhin. L'approche traditionnelle et conservatrice des années vingt eut pourtant la vie dure: la référence obligée au « systèlne d'alliances français en Europe centrale» pour cacher la solitude de la France sur la scène européenne, relevait de l'invocation rituelle difficile à questionner11, puisque cela revenait prétendument à cautionner par anticipation les reculs des années trente. Toute un jeu d'arguments permit aux spécialistes français des relations internationales de ne pas affronter la question. On évita longtemps de se livrer à des thèses approfondies sur la question, seuls quelques grands articles d'ensemble sortant du lot pour en proposer une vision cohérente.12Lorsqu'on traitait de la période, on se contentait de faire apparaître
9 Paris, Publications de la Sorbonne, 1981. 10HOGENHUIS-SELIVERSTOFF, Anne, « La trace ténue d'une alliance ancienne. La France et la Russie, 1920-1922 », dans BARIETY, Jacques, La France à la recherche de sécurité, 19201922, n° spécial de Guerres nl0ndiales et conflits contemporains, n0193, septembre 1999, pp.117130 et résumé p.144. Il Il faut attendre le numéro spécial sur Les Balkans dans les relations internationales de la revue Relations internationales pour que Jean-Claude ALLAIN, en partie après la lecture de la thèse circonspecte de François Grumel-Jacquignon sur La Yougoslavie dans la stratégie française de l'entre-deux-guerres, 1918-1935, publiée chez Peter Lang à Berne en 1999, et du résumé de ma thèse non moins dubitative sur l'efficacité du « système» -SANDU, Traian, Le Systènle de sécurité français en Europe centre-orientale, l'exemple rounlain, 1919-1933, Paris, L'Harmattan, 1999, 495 pp.-, qualifie enfin l'ensemble de « 'maillage' politico-militaire de l'Europe médiane et qui esquisse globalement un « système» ». 12 Voir, par exemple, SOUTOU, Georges-Henri, « L'alliance franco-polonaise (1925-1933) ou comment s'en débarrasser? », dans Actes du colloque de Garmisch-Partenkirchen de septembre 13

ces pays sous le titre ambigu d'« alliés» 13,sans préciser si c'était en honneur de leur appartenance au camp des vainqueurs de la Grande Guerre - ce qui pourrait prêter à sourire s'agissant de Pilsudski et ses légions, des Croates ou des Transylvains - ou bien de leur relation supposée privilégiée avec la France au
service du statu quo après la guerre

- CQFD

par une analyse minutieuse

et

impartiale des archives, rarement effectuée jusqu'au début des années 1990. Plus simplement, les synthèses de relations internationales évacuent le problème grâce à un subterfuge dû en partie aux lacunes criantes en matière de recherche, en partie au dogme de la fiabilité de ces alliances: lorsque la France mène une politique active, signe des traités et les accompagne de discours, les historiens en rendent compte et érigent le tout en « système» d'alliances, car ils ont matière à rédaction; mais lorsque la France se trouve dans la tourmente et isolée, comme dans la Ruhr, ils ne se posent pas la question du fonctionnement, ne serait-ce que sous la forme d'un soutien diplomatique, de ce système d'alliances, comme si c'était tout naturel de n'en rien attendre. Au fond, ils laissent ces petites puissances en dehors du jeu des « grands» car ils sentent bien qu'elles n'ont pas les moyens d'y intervenir, et à peine de faire des choix entre tutelles; mais il aurait fallu avoir le courage et l'honnêteté de le reconnaître et d'éviter de les ériger initialement en membres d'un système fantôme. Une lecture plus attentive aussi bien des grandes synthèses que des articles de spécialité jusqu'aux années 1980 permet de relever certaines constantes. Ces pays apparaissent d'abord entre 1919 et 1921, de manière inaugurale et théorique, avec le désir supposé de s'organiser sous l'égide de la France pour former un système d'alliances de revers anti-allemand avec une aile marchante polono-tchécoslovaque et un glacis défensif anti-soviétique polonoroumain. Qu'importe alors que Pologne et Tchécoslovaquie se détestent cordialement durant presque tout l'entre-deux-guerresI4, que l'axe polonoroumain soit faible et mal coordonné au rôle anti-allemand de l'alliance francopolonaise pourtant signée concomitamment1S ou que la Petite Entente ait
1980 : La Pologne dans les relations franco-allen'landes, vue de Paris, Berlin et Varsovie, 19251932, dans la Revue d'histoire diplomatique, n02-3-4, 1981, pp.295-348. 13 Voir encore chez Jean-Claude ALLAIN une critique de la notion «traditionnellement, officiellement même parfois, mais abusivement qualifié d'« alliance », [qui] se limite en fait à une coopération militaire circonscrite, convenue,... dans la conjoncture immédiate de l'aprèsguerre ». (lac. ciL, p.352) 14Voir plus bas l'article d'Isabelle DAVION ; voir aussi SOUBIGOU, Alain, « Plus grave que Teschen: Javorina, 1922 », Bulletin de l'amitiéfranco-tchécoslovaque, nOl (48èmeannée), janvier 1998, pp. 2-8, ainsi que TRECHNIEWSKI, Boris, « Varsovie entre Prague et Budapest, l'impossible système de sécurité en Europe centrale dans les années vingt », dans SANDU, Traian (coordinateur), Identités nationales, identité européenne, visibilité internationale, Paris, L'Harmattan, colI. Cahiers de la Nouvelle Europe, 2004, pp. 139-153. IS BULHAK, Henryck, "L'alliance franco-polonaise dans le système politique et militaire de Versailles en Europe de l'Est et du Sud-est", dans Les Conséquences des traités de paix de 191914

simplement un rôle anti-hongrois et anti-bulgare et soit impossible à mobiliser contre toute grande puissance environnantel6, pourvu qu'on puisse se référer au système et surtout, par la suite, à son abandon? Ces pays apparaissent encore lorsqu'ils appellent la France au secours en 1919 - la Tchécoslovaquie face aux troupes de Bela Kun - ou en 1920 - les Polonais face aux Russes. Gênes ressemblerait à un sommet de l'entente: e'en est la fin de l'illusion pour Poincaré - qui entend le Roumain Brâtianu exiger de lui un rapprochement

franco-allemandcontre la Russie! 17 -, mais pas pour tous les historiens français.
Après Rapallo et jusqu'aux négociations sur le pacte rhénan du début de 1925, ces pays disparaissent quasiment de l'historiographie française, notamment au moment de l'isolement de la Ruhr. En réalité, ils y contribuent même, non seulement par leur passivité désapprobatrice face à l'éclatement de l'Entente cordiale - seule garantie sérieuse à leurs yeux du statu quo européen, la France seule en étant jugée incapable -, mais également par la tentation d'opter pour l'Angleterre lors de la conférence de la Petite Entente de Sinaia en juillet 1923 et même par l'appel que Benès adressa aux États-Unis pour qu'ils ravitaillent l'Allemagne déstabilisée par l'occupation française p8 Tous ces épisodes sont ignorés - dans tous les sens du terme - jusque tard dans les années 1990, alors que la publication des documents roumains date de 1967 et que la magistrale synthèse de l'Américain d'origine polonaise Piotr Wandycz, France and her Eastern allies (1919-1925). French-czechoslovak-polish relationsfrom the Paris Peace Conference to Locarnol9, date de 1962 ! Encore faut-il vouloir lire la littérature offerte et se poser les bonnes questions pour aller la chercher. Une analyse similaire pourrait s'appliquer au début des années trente: on a beaucoup reproché à Herriot d'avoir cédé en décembre 1932 sur la Gleichberechtigung, l'égalité devant le droit de réarmer de l'Allemagne; on rappelle plus rarement qu'il avait un instrument, sinon encore de rechange, du moins de pression, avec le pacte de non-agression franco-russe, paraphé sous
1920 en Europe centrale et sud-orientale, Actes du Colloque de Strasbourg du 24-26 mai 1984, publiés par l'Association des Publications près les Universités de Strasbourg, 1987 pp.323-332. Voir aussi ma thèse, Le Systènle de sécurité..., op. cit., p.l46-151, ainsi que mon article, «La Roumanie et l'impossible articulation d'un système de sécurité français en Europe centreorientale, septembre 1920

- décembre

1921 », dans BARIETY,

La France

à la recherche

de

sécurité..., op. cit., pp.53-68. 16MICHEL, Bernard, « La France, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes et les débuts de la Petite Entente », Bulletin de l'IHRlC, n017, 1993-1994, pp. 50-58; voir aussi SANDU, op. cit.. 17 Dépêche n0134 de Daeschner, ministre de France à Bucarest, à Poincaré, du 8 juin 1922, Archives du Quai d'Orsay, série Z Roumanie 36, folios 49-50, annexée à ma thèse et publiée dans mon volume d'annexes: SANDU, La Grande Roumanie alliée de la France, une péripétie diplomatique des Années Fol/es? (1919-1933), Paris, L'Harmattan, 1999, 284pp., doc. n046. 18 Documente diplonlatice Nicolae Titulescu (documents diplomatiques), édités par G. MACOVESCU et alii, Bucarest, Ed. politicà, 1967, télégramme de Titulescu du 24 octobre 1923, doc.54, p.125-126 ; voir aussi SANDU, Le Systènle de sécurité..., op. cit., p.207.
19 Minneapolis, Minnesota.

15

Briand depuis août 1931, mais que les atermoiements roumains en raison du contentieux bessarabe l'empêchèrent de signer avant novembre 1932 et de créer à temps avant la Gleichberechtigung un effet de masse cohérente aux yeux des Anglo-Américains, des Allemands, mais aussi des Soviétiques, par une signature simultanée de la France, de la Pologne et de la Roumanie avec Moscou.2o La bipolarité de la vie politique française affecte donc aussi l'historiographie de l'Europe centrale dans les relations internationales entre les deux guerres. Les droites, surtout modernisatrices et désirant renforcer l'autorité de l'État, sont soupçonnées de paver la voie vers Vichy, alors que la sécurité collective est attribuée à la gauche et abusivement assimilée à un pacifisme prémunichois.21 Comlnent a donc réagi I'historiographie récente face à ces lacunes? Dans un premier telnps en trouvant des compromis entre l'avance prise par la recherche concernant les relations avec l'Allemagne et la Russie et celles avec les « alliés» d'Europe centre-orientale. Si la théorie du « système» devenait visiblement caduque, la grande synthèse de la fin des années 1980 avait abouti à la solution élégante des «deux fers au feu »22: pour Briand, si Locarno échouait, il restait l'alternative des alliances de revers. Ce n'est que l'analyse minutieuse des documents du Quai d'Orsay et des pays concernés dans le cadre de thèses qui a amené récemment les chercheurs à faire évoluer cette théorie. Une troisième interprétation semble en effet se vérifier, surtout pour les traités bilatéraux avec les pays centre-européens signés après Locarno avec la Roumanie et la Yougoslavie, et qui n'avaient plus beaucoup de sens, tant Briand a privilégié Locarno jusqu'à la fin de son activité et de sa vie: celle d'événements périphériques, aléatoires, très circonstanciels, soumis à une conjoncture particulière et éphémère. Leur réveil après 1933 ne signifie nullement que ces pays aient retrouvé un intérêt militaire propre pour la France, mais simplement que certains d'entre eux, et singulièrement la Tchécoslovaquie et la Roumanie, pouvaient fournir le pont stratégique indispensable aux armées soviétiques en cas de convergence franco-russe contre Berlin. Une fois l'ère des compromis passée, on peut tenter d'avancer quelques conclusions. Commençons par celle selon laquelle les contemporains lucides
20

BACON, Walter .M., Behind closed doors. Secretpapers on thefailure of Romanian-Soviet

negociations, 1931-1932, Stanford, 1979. SANDU, op. cil., pp.401-415. 21 Voir les indispensables nuances chez MANI GAND, Christine, Les Français au service de la Société des N alions, Berne, Peter Lang, colI. L'Europe et les Europes, 1ge et 20c siècles, pour le personnel politique français, ainsi que BlREBENT, Christian, Opinion publique et Société des Nations en France et au Royaume-Uni durant l'entre deux guerres, thèse soutenue en 2004 à Paris X-Nanterre. 22 FRANK, Robert et GlRAULT, René, Turbulente Europe et nouveaux n10ndes, 1914-1941, Masson, colI. Relations internationales contemporaines, 1988, p.147.

16

avaient eux-mêmes acquis la certitude de l'insuffisance des alliances centreeuropéennes. La simple lecture des analyses françaises modérées de ces années illustre l'intelligence de la situation internationale des spécialistes.23 A Paris se tint un colloque dont les actes furent publiés en 1933 sous le titre de Bases de la politique extérieure de la France.24Etienne Foumol, administrateur de l'Institut d'Études Slaves de l'Université de Paris, fit preuve de réalisme, mais aussi d'un fatalisme significatif:
« on a essayé de former, avec des États fragmentaires de l'Europe centrale, une sorte de ceinture autour du corpus gern1anicus, qui part de la Baltique, avec la Pologne, la Tchécoslovaquie, et aboutit à l'Adriatique par la Serbie, avec la position de repli de la Roumanie. Puissance qui n'a pas la force, la consistance qu'avait la Russie, d'autant plus que tous ces pays sont travaillés par un vice très grave, celui des minorités nationales. Mais enfin il y a là l'essai plus ou moins heureux - ce n'est pas le moment de l'examiner - de reconstruction d'une formation
politique de l'autre côté de l'Allemagne. »25

Or c'était précisément le moment d'examiner le caractère heureux de ces traités, cette antiphrase de 1933 étant remarquable de sens! En somme, c'était l'échec du système principal de Locarno qui révélait la vacuité du « système centre-européen» comme solution inexistante de repli. Après avoir conclu à la nécessité de l'intervention en cas de réveil des ambitions allemandes dans cette zone, Fournol évoqua enfin le véritable problème de la politique centre-européenne de la France: « avons-nous donc un esprit public disposé de soutenir l'ordre de l'Europe? »26 Il fallut « reconnaître que l'esprit public français n'[était] justement plus adapté ni aux vastes horizons, ni aux vastes pensées et qu'il tend[ ait] vers quelque indifférence pour les choses qui ne le touchent pas immédiatement. »27Que pesaient alors les pétitions de principe en faveur d'une intervention? Après le vide historiographique relatif durant la guerre froide, vide que les grandes synthèses de Pierre Renouvin et de Jean-Baptiste Duroselle ne comblaient pas malgré la minutie du propos, les années 1980 offrirent les premiers colloques internationaux sur la question. Malgré l'ouverture progressive des archives sur cette période dans les années 1970, on ressentait clairement les reproches à l'encontre de Briand et de Herriot, le tout dans le contexte de la crise des fusées, de la sympathie envers le syndicat Solidarité et de l'arrivée de la gauche au pouvoir en France.28
23 SANDU, Traian, « Quelques tendances historiographiques ... ». 24 Les Bases de la politique extérieure de la France, Paris, S.A.P .E., 1933. 25 Ibid., p.33. 26 Ibid., p.49. 27 Ibid.. 28 Yoir, pour une critique de cette approche, HOYI, Kalervo, « Security befor Disarmament, or Hegemony? The french alliance Policy, 1917-1927 », dans The Quest for Stability, Problems of west european Security, 1918-1957, édités par AHMAN, BIRKE et HOWARD, Oxford University Press, 1993, p.115-126.

17

Le colloque intitulé Les Conséquences des traités de paix de 1919-1920 en Europe centrale et sud-oriental£?9, dont les actes ont été publiés en 1987, marque une étape dans l'historiographie française: la rencontre des spécialistes français et est-européens permet de mesurer le retard des premiers, mais aussi l'intérêt, pour les historiens roumains et hongrois notamment, de renouveler de vieux débats largement empreints d'idéologie nationaliste, au contact de leurs confrères occidentaux. Ainsi, Jacques Bariéty, seul intervenant français concernant notre période et notre problématique diplomatico-militaire, a pu démonter le « mythe» de « l'accord révisionniste franco-hongrois» de 192030, mythe prudemment repris par PielTe Renouvin au tome 7 de son Histoire de Relations internationales. Le grand spécialiste des questions allemandes était obligé d'intervenir aussi plus à l'est, faute de chercheurs dans le domaine qui puissent répondre à des historiens centre-européens tout à leurs querelles nationales - malgré des intervenants hongrois et polonais de haute qualité scientifique en raison de l'assouplissement politique de leurs régimes respectifs. Nous n'ignorons pas, ce faisant, l'importance des nombreuses recherches sur les relations purement militaires, effectuées souvent à partir des archives du riche Service Historique de l'Armée de Terre (S.H.A.T.) par des universitaires ou des militaires: le problème de leurs conclusions reste qu'elles se retranchent forcément derrière la décision politique et font rarement évoluer la conception globale. Elles accordent aux militaires, et notamlnent à Foch jusqu'en 1924, le beau rôle d'interprètes intransigeants des traités de paix, sans se demander toujours si la France avait les moyens politiques d'une application technique - toujours possible, les militaires étant grands producteurs de plans des traités par la force des armes. Les politiques sont ainsi à bon compte rendus responsables des déboires des traités et on retombe sur les travers de l'historiographie traditionnelle: la critique de tout ce qui s'écarte du lit de Procuste des traités sous peine de tomber sous le couperet de Munich. C'est sans doute par ce côté que pêchent encore certaines interventions françaises du grand colloque international de 1999, organisé à Paris les 2-4 décembre 1999 par le Centre d'Études d'Histoire de la Défense (C.E.R.D.) et par le S.H.A.T., Bâtir une nouvelle sécurité. La Coopération nlilitaire de la France avec les
pays d'Europe centrale et orientale dans les années 1920.31

La quinzaine d'interventions de ce volume nous offre quelques pistes méthodologiques pour nous dégager de ces carcans. La première consiste en une rétrospective historiographique permettant aux historiens de réfléchir sur leur propre parcours et, plus difficile à exprÜner sinon à concevoir, sur celui de
29 Les Conséquences 30 Ibid., BARIETY, des traités..., op. cit.. Jacques: « LI "accord révisionniste" 2001,705 pp. 18

franco-hongrois

de 1920. Histoire d'un

mythe. », p.75-83. 31 Château de Vincennes,

leurs collègues... 1989 s'impose d'abord et toujours, qui libéra autant certaines paroles à l'ouest qu'à l'est. La confrontation avec nos collègues d'Europe centrale a en fait commencé avant 1989. Les contraintes mêmes qui pesaient sur certaines historiographies n'ont pas manqué de jeter une lumière crue sur les relations entre la France et l'Europe centrale. Lorsque les intervenants roumains dans les colloques internationaux développaient leurs thèmes sur un ton national-communiste, ils mettaient en avant, par exemple, le refus de leur pays à participer au «cordon sanitaire» anti-bolchevik de Foch ou de soutenir la France « impérialiste» dans la Ruhf32,annihilant de facto la thèse de la fiabilité du «système». A l'inverse, la parole libérée des historiens hongrois33 permettaient de revenir, entre autres, sur le dogme de l'intangibilité de Trianon aux yeux des dirigeants français dans le contexte de l'aide éventuelle de l'année hongroise aux Polonais dans la guerre de 1920: que Jacques Bariéty ait dû arbitrer pour rétablir, à juste titre, certains éléments du «dogme», cela l'a amené à consulter les cartons hongrois du Quai d'Orsay et à amorcer des recherches dans le domaine. Après 1989, ces relations avec les chercheurs d'Europe centrale et orientale se sont détendues et intensifiées. La liberté retrouvée a évidemment reflété le choix idéologique et professionnel de chacun, révélant chez les uns un professionnalisme impeccable, chez d'autres une évolution nationaliste sans les embarras phraséologiques du national-communisme. Mais pour les spécialistes français, l' heure des excuses faciles était aussi passée. D'abord, ils devenaient largement autonomes dans le choix de leurs fréquentations universitaires, qui n'étaient plus imposées de façon autoritaire par des régimes dictatoriaux: la validité du dicton «dis-moi avec qui tu t'assembles pour te dire à qui tu ressembles» révélait parfois de lourdes inerties de connivences idéologiques et relationnelles avec les historiographes officiels. Surtout, ils étaient libérés du reproche systématique et unilatéral adressé par les historiens communistes aux puissances occidentales concernant les reculs des années trente: mieux partager les responsabilités devenait un critère d'évolution historiographique à l'égard des pays d'Europe centrale et orientale. Les interventions présentées ici par des historiens originaires des pays centre-européens les plus précocement émancipés du carcan communiste témoignent de la qualité d'une réflexion et de la lucidité de l'introspection. A quelque chose malheur étant bon, les traumatismes subis au XXe siècle par la Hongrie et par la Pologne ont placé des obstacles interprétatifs que seuls les plus exigeants sont en mesure de franchir. Janos Szavai, professeur de littérature comparée et ancien ambassadeur de Hongrie en France, ramène d'emblée la prétention du discours historique à dire la réalité historique à de plus modestes proportions. Outre les contraintes inhérentes à toute mise en forme discursive
32

Cf. mon intervention plus bas. 33 Cf. l'intervention d'Ignac ROMSICS

ici bas.

19

qui font du récit historique un genre narratif, l'ancien diplomate soumet le document diplomatique même à une critique générique serrée, selon une progression qui va de la disparition par perte ou destruction jusqu'au mensonge crû, en passant par une gamme complète dont se détache l' « horizon d'attente », sorte d'auto-censure élégante par laquelle le diplomate en poste escamote ou infléchit une réalité déplaisante au décideur de la Centrale à des fins de commodité carriériste ou d'influence décisionnelle. Avant d'aborder la restitution historique de la recherche documentaire, il n'était pas inutile d'interroger la fiabilité du document lui-même, partie essentielle du travail interprétatif de I'historien. « Au royaume des mythes, fausses croyances et autres légendes, le Traité de Trianon est souverain. » Nous aimons mieux que ces propos soient extraits de l'intervention d'un des plus éminents spécialistes de la Hongrie au XXe siècle, l'Académicien Ignac Romsics. Sa mise en perspective de l'écriture de l'histoire dans son pays démontre le rôle structurant de Trianon autour de deux pôles interprétatifs opposés, également globalisants. Le premier hérite de la tradition marxiste qui privilégie les tensions intérieures et minore le rôle de Trianon au rang de diversion de « la politique extérieure du régime contrerévolutionnaire hongrois », ignorant les plus élémentaires dynamiques de l'opinion publique et des mouvements politiques nationaux, à commencer par la « Commune» de Bela Kun. Le second, au contraire, trouve ses racines dans la recherche en histoire économique dont le régime kadarien avait permis le développement: elle avait conclu à l'absence de viabilité de la Hongrie de Trianon en dehors des relations économiques avec une puissance industrielle capable d'absorber sa production agricole: la Tchécoslovaquie n'ayant ni pu, ni voulu, jouer ce rôle, la Hongrie s'est volontiers tournée vers les pays révisionnistes, Italie, puis Allemagne. Évidemment, si cette seconde tendance était poursuivie jusqu'à ses ultimes conséquences, elle aboutirait à une totale déresponsabilisation des décideurs hongrois: or il n'en est rien, puisque dans les efforts de rapprochement avec Mussolini, puis avec Hitler, Bethlen et Gombos étaient respectivement demandeurs - même si Hitler a delnandé aux Hongrois de limiter leurs ambitions au démantèlement de la seule Tchécoslovaquie. La Pologne a accomplit, avec l'après - Première Guerre mondiale, le dernier épisode d'une geste héroïque productrice de consensus, à rebours de Trianon. C'est sans doute une des raisons pour laquelle I'historiographie des années 1970 et suivantes reste utilisable aujourd 'hui, comme nous le rappelle Tomasz Schramm, y compris dans certains aspects anti-soviétiques de la politique polonaise de l' entre-deux-guerres, évoqués dans les colloques internationaux comme celui de 1984 à Strasbourg (Les Conséquences des traités...) auquel Tomasz Schramm avait lui-même participé. La libération de 1989, dont l'auteur ne minimise certainement pas la portée, a donc moins affecté l' historiographie de I' entre-deux-guerres que les sujets plus polémiques 20

postérieurs au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Il a toutefois fallu attendre le colloque tenu en octobre 1990 à l'Institut d'Histoire de l'Académie Polonaise des Sciences pour avancer clairement «les visées agressives des Soviétiques au début de 1920, ce qui faisait du neuf dans l'historiographie polonaise après 1945. » Pour faire bonne mesure, on s'est aussi attaché à analyser les ambitions de la politique orientale de Pilsudski. Un des acquis scientifiques des années 1990 semble être un jugement plus pondéré, sinon sur la personnalité et la politique de Beck, du moins sur la situation qui l'a générée. Bref, après avoir parachevé la mise en cause des puissances hostiles Allemagne et Russie soviétique - ou semi-hostiles - Lituanie et surtout Tchécoslovaquie -,l'historiographie polonaise rappelle que la Pologne a tenté également de faire prévaloir des conceptions, souvent confédérales, aussi bien à l'est qu'au nord, sans parler des alliances avec la Roumanie ou le rapprochement avec la Hongrie, sur lesquels nous reviendrons. Lorsqu'on participe en Italie à un colloque sur le sujet qui nous préoccupe, nous avons la surprise de nous retrouver aux côtés d'une demidouzaine de professeur réputés - dont l'intervenant à ce colloque - et autant de maîtres de conférences, tous spécialistes des relations italo-centre-européennes entre les deux guerres, tous au courant des publications transalpines les plus modestes sur la question. La comparaison est cruelle avec la situation française, même si l'on cède parfois à l'illusion d'une herbe forcément plus verte ailleurs. Évidemment, le rôle de l'Europe centrale et balkanique dans la définition d'une puissance italienne de second échelon est plus déterminant que pour la France, mieux pourvue en possessions impériales qu'une Italie fasciste tenue à « l'obligation de résultats» en pleines années trente. Il est surtout vrai que l'Italie possède une ambitieuse politique de recherche sur la zone concernée à partir de la plaque tournante centre-européenne que représente la Hongrie:
« Les chercheurs italiens se sont en revanche davantage penchés sur la Hongrie. Cela s'explique notamment par la présence en Italie d'un Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises, un institut qui traverse aujourd'hui une période de crise et qui devrait se transformer - c'est à souhaiter - en un centre consacré à toute la région de l'Europe centrale. Le Centre a organisé différentes rencontres d'études qui se sont traduites dans la publication d'actes. Les activités du centre étant pluridisciplinaires, ces volumes contiennent des essais portant non seulement sur l'histoire mais aussi sur d'autres matières. »

Avec l'historiographie roumaine nous sommes en présence d'une des plus archaïques conceptions de l'histoire des relations internationales, comme légitimation de la politique de construction nationale, héritée du début du XIXe siècle. Or l'entre-deux-guerres est la période par excellence de l'apogée de la construction nationale, avec ses brefs moments de gloire lors des énormes annexions de 1918-1920 et les déséquilibres structurels qu'elles induisent dans l'ensemble de la vie sociale et politique d'un pays encore agraire. C'est donc 21

une période fétiche de I'historiographie, avec le sérieux inconvénient, pour le courant national-communiste qui s'est imposé avec Ceau~escu, que le régime monarchique qui avait survécu à la dictature autoritaire d'Antonescu, a été liquidé par la dictature totalitaire des communistes, dont Ceau~escu. Avec le problème d'un fascisme roumain, l'historiographie communiste a été confrontée, non pas à un ultra-nationalisme classique dont le régime aurait pu récupérer 1'héritage comme il avait commencé à le faire pour Antonescu, mais à une autre prétention totalisante impossible à digérer. Ceci explique en partie, aux côtés de la pression internationale, les efforts critiques des historiens roumains à l'égard de la Légion de l'Archange Michel après 1989: paradoxalement, le débat sur le fascisme est plus avancé que l'aggiornamento des relations internationales. La guerre civile finlandaise est l'expérience inaugurale et traumatique de l'accouchement d'un État-nation, au même titre que les guerres révolutionnaires et napoléoniennes l'ont été à l'échelle de la France. En réalité, le jeune doctorant Louis Clerc met ici en miroir, avec une maestria digne de remarque, les deux conflits contre l'Union Soviétique qui ont présidé à cette naissance et qui encadrent notre période, la guerre civile de 1918-1919 et la guerre d'hiver de 1939-1940. Si le second est censé représenter l'unité d'une nation parvenue à maturité et n'a donné que peu de prise - à tort et pas pour longtemps, apparemment! - au débat historiographique, le premier est significatif des interrogations liées à la construction d'une identité nationale d'une petite puissance aux côtés d'un empire déliquescent. L'ironie veut que la théorie dominante, qui attribue à la gauche finlandaise dans son ensemble une fidélité monolithique et centrifuge à la Russie soviétique, a dû être édulcorée lors de la guerre froide et du statut particulier de la «finlandisation». Les nuances apparues lors de cette période délicate au sein de la recherche historique se sont amplifiées après 1991 et le recul du danger russe, pour s'épanouir aujourd'hui dans un de ces débats riches et complexes caractéristiques des marges conflictuelles entre une Russie «puissance pauvre », selon l'expression de Georges Sokoloff, et une Europe occidentale riche mais divisée. La seconde partie rassemble des études de jeunes docteurs -ce qui ne veut pas dire récents, le ministère de l'Éducation nous accordant officiellement la jeunesse jusqu'à quarante ans et la première intervenante de cette partie étant habilitée à diriger des recherches. Leur rareté n'en fait pas seule le prix, d'autant qu'elle devient de plus en plus relative face à la vague d'intérêt suscitée par la question au cours des années 1990 : nous avons déjà cité le tournant représenté pour les relations franco-balkaniques par la thèse de François GrumelJacquignon; citons aussi les thèses, soutenues mais pas encore publiées, de Vojislav Pavlovié sur la France et la naissance de la Yougoslavie, de Philippe Hauser sur les relations militaires franco-tchécoslovaques, de Paul Gradvohl et de Cécile Vrain sur les relations franco-hongroises, de Julien Gueslin sur la 22

France et les Pays baltes ou la thèse pas encore soutenue de Frédéric Dessberg sur l'axe Paris-Varsovie-Moscou. Le nom de Catherine Horel est associé à la Hongrie, tant elle couvre avec bonheur I'histoire sociale et politique de diverses périodes. Si sa spécialité reste l'histoire de l'importante minorité juive, de l'émancipation progressive en 1848 - sa thèse - jusqu'à la restitution des biens spoliés après 1989 - son habilitation -, elle a aussi développé, au cours de nombreux articles et colloques, un sérieux corpus sur la Hongrie dans les relations internationales. Le présent article témoigne de son travail dans les archives nationales hongroises et dans les archives du Quai d'Orsay. Outre cette belle versatilité, il indique également les multiples demandes auxquelles doivent faire face les vrais spécialistes de l'Europe centrale, sans cesse sollicités sur diverses périodes, notamment les plus récentes. Disons brièvement qu'elle allie ici ses deux spécialités: la tentative de rapprochement franco-hongroise du début de la «période Gombos» (1932-1936) est articulée selon l'approche classique des archives diplomatiques et selon l'étude des sociabilités, notamment nobiliaires, des élites et des groupes d'influence. Le deuxième « homme» fort de la jeune recherche est Alain Soubigou, auteur d'une biographie remarquée de Masaryk, donc spécialiste de l'ensemble de l'histoire tchèque depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à l'entre-deux-guerres tardif. On pourrait dire de lui ce que l'on a dit de la précédente intervenante: les vrais spécialistes, capables d'ajouter à une carte l'épaisseur du temps et la diversité d'une société sont suffisamment rares pour éclipser certains (géo)politologues formés à la hâte pour les besoins du renouvellement des soviétologues d'antan subitement liquéfiés au contact de l'histoire. Mais ici encore, l'intervenant joue sur le velours doctoral, et si l'article concerne le tout début de notre période, la combinaison de la prosopographie élitiste et de l'analyse du mouvement de masse -démocratique, pour une fois !- des sokols tchèques dans l'émancipation nationale, emporte la conviction. Le propos est important car il cOlnplète l'historiographie de la propagande internationale d'Édouard Benès par la dynamique nationale intérieure et étoffe l' historiographie déjà riche de l'années 1918. Olivier Buirette vient de soutenir sa thèse sur l'attitude de la COlnmission interalliée de réparations de guerre envers les petits vaincus d'Europe centrale et orientale au lendemain de la Première Guerre mondiale. Il y démontre que cette instance supposée recueillir les dus au bénéfice des vainqueurs se transforma progressivement en un organisme technocratique international de reconstruction financière à l'initiative des Anglo-Américains, mais sans opposition de la France. En réalité, le ralliement de la France intervint lorsque l'échec de la politique de force unilatérale dans la Ruhr fut avéré, à la fin de l'année 1923 ; mais en 1922, le Premier Poincaré se heurta d'abord à son successeur à la tête de la COlnmission, Louis Dubois, qu'il finit par remplacer par un proche, Louis Barthou. C'est cet épisode préparatoire de l'opération de la 23

Ruhr qu'Olivier Buirette reprend ici. Mais l'essentiel de sa thèse illustre le rôle de banc d'essai de l'Europe centrale au sein des relations entre grandes puissances occidentales: la confusion entre anciens petits vainqueurs et vaincus dans la politique de relèvement annonce le compromis sur l'Allemagne avec le plan financier Dawes et les accords politiques de Locarno. L'auteur aborde donc la place de l'espace centre-européen dans la vie internationale par le biais d'une institution internationale fondamentale et dans la perspective d'une diplomatie financière multilatérale aux profondes implications à l'égard des grandes puissances. Il contribue ainsi à une promotion de statut au regard des angles d'attaque plus classiques des relations diplomatico-militaires bilatérales. Jean-Noël Grandholnme est l'auteur d'une copieuse thèse sur Le Général Berthelot et l'action de la France en Roumanie et en Russie méridionale (1916-1918), publiée par le Service historique de l'armée de terre de Vincennes en 1999 et résumée dans La Roumanie dans la Grande Guerre et l'effondrement de l'armée russe, Édition critique des rapports du général Berthelot, chef de la mission militaire française en Roumanie, 1916-1918, publiés chez L'Harmattan en 2000.34 Comme tant de jeunes spécialistes de l'Europe centrale, il a éprouvé le besoin de diversifier les espaces d'investigation, pas seulement en raison de la sus-mentionnée et de plus en plus relative pénurie de généralistes sur la région, mais aussi à cause de la pénurie de postes universitaires en la matière. Il a donc choisi de creuser l'inépuisable filon de la Première Guerre mondiale, tout en conservant la corde centre-européenne de son arc. Sa contribution combine les deux et consiste en d'intéressantes lettres écrites à l'été 1920 par Guy de Courson, ancien secrétaire à la direction du Proudogol, le cartel des charbonnages russes du Donetz, à l'écrivain Robert de Flers, qui devait être élu à l'Académie cette année même, et qu'il avait connu lors de la mission de réorganisation de l'armée roumaine du général Berthelot, alors que de Flers était attaché auprès de la légation de France:
« Le narrateur et son correspondantappartiennentdonc tous les deux au même milieu, ils ont connu la Russie d'avant la révolution,et ils sont curieuxdu sort des pays neufs nés sur les décombres de l'héritage des Romanov. Guy de Courson explique le but de sa mission dans un ouvrage inédit, Visagede la Russie: l'indépendance des Pays baltes étant un fait acquis, il faut que la France développe des relations commercialesavec eux; en même temps, ces nouveaux Etats constituent la base à partir de laquelle «pourrait être préparée la reprise inévitable des relationscommercialesentre notre pays et « l'Empire des steppes» aux possibilitéséconomiques
illimitées. »35 »

Avec Isabelle Davion, nous abordons la plus récente de nos doctoresses, avec une approche méthodologique renouvelée proposée simultanément par son
34La période de la guerre en Orient intéresse davantage l'édition française, y compris les grands producteurs de synthèses comme Pierre Miquel, mais aussi les publication de mémoires et de journaux; parmi les œuvres scientifiques, signalons les thèses de Francine Roussanne sur La campagne d'Orient (1915-1918) d'après le témoignage de combattants et du lieutenant-colonel Gérard Fassy sur Le Haut-Commanden'lent français en Orient (octobre 1915-noven'lbre 1918). 35Courson (G. de), Visages de la Russie, Paris, 1967, p. 251. 24

directeur de recherche Georges-Henri Soutou et par Elisabeth du Réau dans le cas de Boris Trechniewski. Il s'agit d'un angle d'attaque trilatéral, en l'occurrence franco-polono-tchécoslovaque. Certes, les anciennes options bilatérales rayonnaient en réalité bien au-delà, par les valences multiples de chacun des partenaires: une thèse sur les relations franco-roumaines comprend le dépouillement des archives sur la Petite Entente dans son ensemble, la relation franco-polono-roumaine, sans même évoquer le rythme principal imposé par les relations avec le voisin oriental de chacun et les relations croisées avec le voisin oriental du partenaire, pour s'en tenir aux grands axes du réseau. Mais l'approche triangulaire possède au moins deux intérêts méthodologiques: premièrement, l'obligation de prendre en compte de manière égale les points de vue des trois sommets et de s'interroger plus systématiquement sur d'éventuels jeux de balance ou de vases communicants. Mais cette exigence relativement nouvelle ne peut être satisfaite sans le second intérêt: une connaissance des archives, ou au moins des historiographies des pays concernés, ce qui pose le problème, cruel entre tous pour bien des chercheurs français, de la pratique des langues. Isabelle Davion confirme et étoffe la méfiance que François GrumelJacquignon et moi éprouvons depuis une dizaine d'années, dès nos articles préparatoires à la thèse, envers la notion de système français dans cette région, du lTIoinsenvers sa fiabilité. Ici, c'est la dimension essentielle du « dispositif », soit l'aile marchante anti-allemande, qui est soumise à questionnement. Car en guise de marche, les deux éléments censés la COlTIpOSer précipitent surtout se l'un contre l'autre, et nous sommes convaincus par la confirmation de l'auteur selon laquelle « la politique française de sécurité à l'est de l' Allemagne [a] ... été grippée durant deux décennies par une mésentente chronique des deux piliers du réseau d'alliances ». Intéressante et ambitieuse, donc discutable au sens premier du terme, reste l'analyse des responsabilités ultimes de l'échec:
«Paris a finalement manqué de résolution dans la conduite de ce large pan de sa politique étrangère... Elle s'est ainsi heurtée aux ambiguïtés de son statut de grande puissance, lequel dicte à la fois des considérations de sécurité, donnant la priorité aux relations avec la Tchécoslovaquie et la Pologne, et de prestige, tirant vers la reformation d'un concert européen. »

Que la responsabilité de l'initiative en matière de sécurité revienne à la grande puissance dans une relation de protection, cela ne fait aucun doute36; mais que la France eût été capable de se donner les moyens d'apaiser les tensions et les menaces qui pesaient sur l'Europe centrale alors qu'elle n'avait
36Voir, en l'occurrence, mon introduction aux relations de sécurité franco-roumaines: « Au sein de la définition bilatérale d'une politique de sécurité le rôle principal revient à la Grande Puissance, en raison de la globalité de ses intérêts et de l'envergure de ses moyens. Or la France était la Puissance la plus intéressée au maintien du statu quo post bellun1 » (SANDU, Le Système de sécurité français..., op. cit., p.13). 25

vaincu que grâce à l'intervention américaine, dont dépendait toujours son relèvement économique d'après-guerre et que les « petits alliés» étaient euxmêmes persuadés de son incapacité en dehors de l'entente cordiale, voilà qui incite à s'interroger sur la possibilité et sur le moment où cet acte d'autorité aurait été possible. Quoi qu'il en soit, avec ce genre de conjectures on retourne à une méthode historique des « si », qui dénote toujours et encore le poids de la blessure de 1940. L'adieu à la puissance solitaire reste douloureux à l'ethos napoléonien de la France. L'épaisseur d'une soutenance, parfois imminente, ou le choix de l'Europe centrale après une thèse sur une autre aire, séparent nos derniers auteurs de ceux qui précèdent. Ils bénéficieront donc de l'avantage scientifique du dernier arrivant, qui engrange et critique les résultats des aînés. Il en va ainsi de Boris Trechniewski, qui prend le risque désormais calculé d'aborder la notion de « système» français à rebrousse poil en étudiant les relations polonotchéco-hongroises. Il possède l'insigne avantage comparatif de parler le hongrois et le polonais. Surtout, il étoffe l'analyse diplomatico-militaire traditionnelle par l'utile contrepoint des divers plans d'intégration centreeuropéenne. Non que d'autres historiens français aient oublié d'évoquer les plans continentaux ou régionaux de Briand, de Tardieu ou de Curtius.37Mais ils les plongent dans la réalité contextuelle internationale. Le choix de Boris Trechniewski est de mettre en regard cette réalité très crue d' hostilité entre Pologne et Tchécoslovaquie et de collusion polono-hongroise, avec l'ambition quelque peu utopique des projets d'intégration qui saturent les discours des hommes politiques de la région. Il aborde ici ce deuxième angle d'attaque, après avoir évoqué le premier dans un article précédent. Avec François Bocholier, nous abordons la plus intime articulation entre relations internationales, politique intérieure et histoire des idées politiques, appliqué à l'espace complexe, multiculturel et à forte identité régionale de la Transylvanie. Il faut quitter les a priori corporatistes des spécialités cloisonnées pour apprécier toute la riche épaisseur de l'apport :
« Mais on ne s'est pas toujours interrogé, en profondeur, sur l'évolution de la place jouée par les facteurs intérieurs propres sur la destinée de telle ou telle province: dans quelle mesure les décisions prises à Versailles ont-elle été conformes à la majorité de la population concernée? A-t-on pris avis directement de cette population ou s'est-on référé à des porte-parole 37 Voir Le Plan Briand d'Union fédérale européenne, actes du colloque international de Genève des 19-21 septembre 1991, Peter Lang, Berne, 1998. Voir aussi l'important article de Jacques BARIETY, «Der Tardieu-Plan zur Sanierung des Donauraums (Februar-Mai 1932) », dans Internazionale Beziehungenin des Weltwirschaftskrise, 1929-1933, édités par Josef BECKER et Klaus HILDEBRAND, Munich, 1982. Vair aussi mon article sur un plan roumain ignoré, « Le plan Maniu de Confédération économique danubienne du premier semestre 1929 », dans Le Plan Tardieu, actes du colloque tenu à Paris IV-Sorbonne les 6 et 7 novembre 1997, Revue d'Europe centrale, tome V, n02, 2e semestre 1997, p.41-49; ce numéro comporte de nombreuses interventions sur le sujet indiqué. 26

plus ou moins fiables? La décision se trouve-t-elle dans la continuité de plans antérieurs à la guerre de 1914 ou est-elle le résultat de simples et fragiles faisceaux de circonstances? Une meilleure prise en compte de ces facteurs internes aurait sans doute permis de mieux anticiper de longs processus de remises en cause - à l' œuvre jusque dans les années 1990 - d'une bonne part des frontières et constructions étatiques centre et est-européennes, établies lors des traités de 1919-1920. »

Certes, la documentation diplomatique traditionnelle, telle que l'on peut la consulter au Quai d'Orsay, n'ignore pas les limites des soi-disant plébiscites organisés spontanément ou sous la pression de l'avancée de l'armée roumaine, dont certains responsables politiques et surtout militaires français se firent les adjuvants. Encore faut-il accepter de «surcharger» une étude de relations internationales de toutes les récriminations des groupes divers adressées à la Conférence; encore faut-il pouvoir décrypter les non-dits et l'auto-censure des dirigeants régionaux une fois les annexions opérées. Il en va ainsi de ces projets emblématiques de certains leaders transylvains, révulsés par l'ampleur de la répression de la jacquerie dans le Royaume de Roumanie en 1907 - plus de 10000 paysans tués au canon! -: ils souhaitaient, non pas l'annexion de la Transylvanie par la Roumanie, mais l'inverse, l'intégration de la Roumanie à un Empire danubien fédéralisé sur le modèle des projets du groupe du Belvédère réuni avant 1914 par l'archiduc François-Ferdinand! « L'étude des relations bilatérales constitue un instrument fondamental dans la recherche des relations internationales. Malgré l'intégration des forces profondes, qui ont beaucoup changé ce genre de la recherche historique, la théorisation est restée très lacunaire. » Ces phrases liminaires semblent faites pour rassurer les tenants d'une méthode traditionnelle; la suite de l'article du jeune doctorant roumain ~tefan Popescu l'est moins. II applique aux relations somme toute peu importantes entre la France et l'Albanie une méthode habituellement destinée à des rapports - supposés - utiles. Dès lors, il explore non seulement tous les domaines de ces relations - de la République de Korça sous tutelle française encore dans l'immédiat après-guerre jusqu'à l'importante mission archéologique -, mais aussi toutes les échelles, notamment dans la confrontation pétrolière avec les Anglo-Américains ou celle, plus classiquement politique, avec les Italiens. Autre mérite de cet article: ses prelnières pages mériteraient de figurer dans la première partie l'historiographique du volume. Avec François Boulet, nous trouvons le cas rare d'un cheminement inverse des précédents: il s'écarte du sujet initial d'une thèse sur la résistance dans les milieux montagnards pour migrer vers la Hongrie de l'entre-deuxguerres. Sans doute des raisons personnelles y sont pour beaucoup, mais la corporation est preneuse de toutes les raisons, surtout les meilleures. Son étude sur Horthy à partir des archives du Quai d'Orsay recoupées par la littérature existante témoigne de l'intelligence des diplomates français en poste quant à la nature du régime de Horthy et de ses préférences internationales. Si le danger bolchevik le trouve du côté de la répression blanche, l'évolution vers la droite 27

de l'Europe des années trente recentre nettement le personnage et la fonction ambiguë de la régence. La description de ses rencontres avec Hitler et le contrepoint de l'image de Pétain ou d'autres figures charismatiques - que le Führer a préféré voir s'installer à la tête des pays sous influence pour assurer la tranquillité des occupations ou des mobilisations - représente un apport à la distinction, désormais classique, entre ultra-conservateurs et fascistes. Ana-Maria Stan étudie les relations franco-roumaines durant la Deuxième Guerre mondiale et sort du cadre que nous nous sommes imposés. Mais la date de l'épisode relaté précède de peu l'opération Barbarossa à l'occasion duquel la Roumanie se jette dans la mêlée. La conclusion qui se détache de cet article est qu'il n'est pas bon pour une grande puissance de perdre la guerre: rien de bien nouveau, mais tout de même. Que le nouveau régime d'Antonescu ait cherché à « roumaniser » les entreprises à participation étrangère, rien de plus attendu; mais qu'il prétendît expulser les ressortissants français, voilà qui paraissait excessif, surtout au vu de la sympathie qu'Antonescu nourrissait à l'égard de Pétain. D'ailleurs, leur transfert en France étant dans l'immédiat impossible, ils étaient destinés à être enfermés momentanément dans des camps. Vichy réagit fermement et mit fin à cette menace en promettant des représailles similaires; mais ce succès diplomatique que le régime naissant du Maréchal Pétain n'avait pas pu remporter en août 1940, lorsque des Français avaient été expulsés - devait être sans cesse défendu durant le conflit, car la tendance à écarter la présence française des secteurs où elle gardait quelque influence au profit de l'Allemagne et des autochtones fut une tendance lourde du régime Antonescu. Que les temps changent pour l'étude de l'Europe centre-orientale, Christian Birebent en apporte un témoignage digne de remarque. Auteur d'une thèse sur Les n10uvements de soutien à la Société des Nations en France et au Royaume-Uni, 1918-1925, il éprouve le besoin d'aborder les débats entre ces grandes puissances par associations interposées également à travers les sujets touchant aux pays de la région qui nous intéresse. Certes, avec les tensions frontalières, la question des minorités ou la tentative de mise en clientèle de ces États par l'une ou l'autre des puissances, leur évocation paraît inévitable. Toutefois, elle avait été fort bien évitée pendant longtemps, à quelques exceptions notables près - dont la thèse de troisième cycle de Marie-Renée Mouton de 1969 sur La Société des Nations et la protection des minorités. Exemple de la Transylvanie (1920-1928). Antoine Marès a accepté de tirer les conclusions de notre rencontre. Il est inutile de présenter son œuvre sur l'Europe centrale, développée à partir du noyau tchécoslovaque. Disons simplement qu'il détient la seule chaire universitaire véritablement réservée en France à 1'histoire de cette région, celle de Paris I, observatoire à partir duquel il a vocation à polariser les études centreeuropéennes.

28

Première partie: Vieilles histoires et recherches nouvelles Les historiographies entre banc d'essai scientifique et lit de Procuste idéologique