//img.uscri.be/pth/34442e791eded5595a52f752ff128d91c4acdc93
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Israël-Palestine : la violence ou le droit

208 pages
Au sommaire de ce numéro : Intifada ou lutte de libération? En finir avec l'occupation. Gaza au quotidien. Les institutions de l'Autorité palestinienne. La balle est dans le camp de la communauté internationale. Les silences complices de la gauche israélienne. La Paix Maintenant: état des lieux. La presse israélienne. Le retour, droit inaliénable. Les Israéliens hantés par le ghetto. Qu'attendre de la nouvelle politique américaine ? L'impasse au Proche-Orient, vu du Caire. Le silence de l'Europe.
Voir plus Voir moins

46'~/:tù ,

CONFLUENCES

Méditerranée

Revue trimestrielle N° 37 Printemps 2001

la Revue CONFLUENCES

est publiée avec le concours Sociale (FAS)

du Fonds d'Action

et du Centre national du Livre (CNL)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Le site Internet de CONFLUENCES Méditerranée http:\ \ www.ifrance.comlConfluences Grâce à ce site vous pouvez retrouver les chapeaux de tous les articlesparus dans Confluences Méditerranéedepuis sa création en 1991 au moyen d'une recherche par dossier, par mot-clé ou par auteur et dans leur intégralité: les introductions des dossiers ainsi que quelques articles et entretiens choisis. Il vous est possible de commander des articles, notamment ceux parus dans des numéros anciens dont certains sont épuisés. Vous pouvez consulter notre revue de presse, notre page de numéros à paraître et celle des Cahiersde Confluences,la liste des librairies diffusant Confluencesainsi que celle des revues amies. Vous pouvez également nous faire part de vos suggestions par le biais de notre boîte aux lettres électronique.

Les prochains N°38, Eté 2001 N°39, Automne 2001 N°40, Hiver 2001-2002

numéros

à paraître:

Les Balkans Migrations Islam et sexualité

CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle
N° 37 Printemps 2001 3, rue Alfred Bruneau 75016 Paris Site internet: www.ifrance.comjConfluences

Fondateur Hamadi Essid (1939-1991)
Directeur de la rédaction Jean-Paul Chagnollaud
Comi té de rédaction

Robert Bistolfi, Christophe Chiclet, Régine Dhoquois-Cohen, Burhan Ghalioun, Abderrahim Lamchichi, alfa Lamloum, Farouk Mardam-Bey, Bénédicte Muller, Jean-Christophe Ploquin, Bernard Ravenel, Faouzia Zouari
Attachée de Presse Clémentine Lesage
Comité de réflexion

Lahouari Addi, Adonis, Paul Balta, Elie Barnavi, Jean-Michel Belorgey, Christian Bruschi, Monique Chemillier-Gendreau, Mahmoud Darwish, Shlomo Elbaz, Alain Gresh, Michel Jobert, Paul Kessler, Théo Klein, Bassma Kodmani, Madeleine Rebérioux, Edward Saïd, Mohamed Sid Ahmed, Baccar Touzani Correspondants Anna Bozzo (Rome), Carole Dagher (Beyrouth), Sarnia el Machat (Tunis), Kolë Gjeloshaj (Bruxelles), Roger Heacock Gérusalem), Gema Martin Munoz (Madrid), Podromos Podromou (Nicosie), Rabeh Sebaa (Alger), Jamila Settar-Houfaïdi (Rabat)
Directeur de la Publication Denis Pryen

@ L'Harmattan, 2001 - ISSN : 1148-2664 ISBN: 2-7475-0810-2

SOMMAIRE
Israël-Palestine
Dossier préparé par Régine Dhoquois-Cohen

N° 37 Printemps

2001

La violence ou le droit
et Jean-Paul Chagnollaud

Dossier
Introduction Intifada ou lutte de libération?
Jean-Paul Chagnollaud En finir avec l'occupation Rencontre avec Marwan Barghouti Gaza au quotidien Vincent Schneegans Les institutions de l'Autorité palestinienne
Jocelyn Grange

p. 7 p.ll
p.19 p.25 p.35

La balle est dans le camp de la communauté internationale p. 45
Entretien avec Leïla Shahid Les silences complices de la gauche israélienne Michel Warschavsky La Paix Maintenant: état des lieux Entretien avec Gaby Lasky La quadrature du cercle Entretien avec Ilan Greilsammer p.53 p.61 p.65 p.71 p.77 p.83 p.91 p.10l

La presse israélienne
Pascal Fenaux

"We are in a big mess" Shulamit Aloni Le retour, droit inaliénable Uri Avneri Gulliver empêtré
Entretien avec Elie Barnavi

Jusqu'où ira Israël?
Edward Saïd

Les Israéliens hantés par le ghetto Entretien avec Théo Klein Réflexions contradictoires sur le droit au retour Régine Dhoquois-Cohen Une nouvelle donne Entretien avec Elias San bar

p.l07
p.ll5
p.12l p.135 p.143 p.151 p.165 p.178

Qu'attendre de la nouvelle politique américaine?
Roger Heacock

L'impasse au Proche-Orient vue du Caire Mohamed Sid-Ahmed Le silence de l'Europe Christian Heynold La paix improbable Bernard Ravenel Annexe: Rapport de la mission Euro-Med d'information en Palestine

Actuel
Intégration et militantisme le cas des jeunes d'origine Dominique Baillet politique, maghrébine en France

p.183

Confluences
Paix et politique: Shlomo Elbaz

culturelles
Yéhudah Amihaï, poète de la paix

p.197

Lire:

p. 205

Ex-Yougoslavie: Les seigneurs de la guerre,Predrag Matvejevitch (dir.) Kosovo, La spirale de la haine, Dusan T. Batakovic Kosovo, Une guerre de gauche? Pour la paix à travers le droit, Bernard Ravenel Shalom! Shalom! Un combat pour la paix au Proche-Orient, Sara Alexander

La Revue CONFLUENCESest publiée avec le concours du Fonds d'Action Sociale (FAS) et du Centre national du Livre (CNL)

Pour vous procurer CONFLUENCES, en fin de volume voir

INTRODUCTION

Régine Dhoquois-Cohen

et Jean-Paul

Chagnollaud

a situation qui prévaut entre les Israéliens et les Palestiniens est probablement la pire qu'on ait connue depuis une vingtaine d'années. Il faut sans doute remonter à l'invasion du Liban en 1982 et à tout ce qui s'ensuivit pour trouver une configuration aussi grave et aussi tendue. Cette nouvelle donne est d'autant plus tragique qu'elle intervient après des années d'espoirs et de patientes négociations qui ont semblé un moment pouvoir produire quelques résultats. Le bilan est terrible: huit ans d'attente pour en arriver à plus de 400 morts et des milliers de blessés souvent très graves qui sont, en très grande majorité, palestiniens.

L

Le siège des villes et des villages

A la suite de la provocation de Sharon sur l'Esplanade des mosquées, les Palestiniens ont laissé éclater leur fureur et leurs frustrations dans une nouveau mouvement de révolte -l'Intifada al-Aqsa - bien différente de la précédente notamment par sa radicalité. Après l'échec de Barak, l'arrivée au pouvoir de Sharon vient consacrer une politique israélienne rigide entièrement tournée vers la recherche de la sécurité par la force. C'est ainsi que, depuis plusieurs semaines (car Barak avait déjà montré le chemin), l'armée israélienne a recours à de nouvelles techniques de répression en utilisant le morcellement politique de la Cisjordanie et de Gaza consécutif à l'application avortée des accords d'Oslo. Tous les territoires palestiniens sont désormais complètement quadrillés de façon à ce que les villes et les villages palestiniens soient isolés les uns des autres. Isolés non pas simplement par des barrages volants de l'armée comme il y en a toujours eu sous l'occupation depuis 1967, mais aussi par le creusement de profondes
CONFLUENCES Méditerranée - N° 37 PRINTEMPS 2001

7

tranchées dans le bitume des routes menant aux agglomérations palestiniennes. S'ajoutant au bouclage hermétique des territoires, cette technique répressive, qui se traduit concrètement par l'organisation de véritables sièges, a des conséquences dévastatrices sur l'économie comme sur la vie quotidienne; l'économie est en effet complètement étouffée et des centaines de milliers d'habitants vivent sous le seuil de pauvreté tandis que beaucoup ne tiennent plus qu'avec des rations alimentaires apportées par des ONG.Quant à la vie sociale, elle est pratiquement paralysée et le moindre déplacement - quand il est malgré tout tenté - constitue une longue et difficile course d'obstacles qui s'accompagne toujours d'une sourde angoisse liée à la crainte d'une rencontre avec les soldats et surtout avec les colons - toujours armés - qui sont capables de faire n'importe quoi. Pour l'étranger qui débarque en ce moment dans cette région, la situation a quelque chose de surréaliste, d'ubuesque et de tragique tout à la fois. Quand on vient de l'aéroport de Tel-Aviv tout paraît normal à commencer par la circulation qui n'est ralentie par endroits que par de très ordinaires bouchons, mais dès qu'on franchit la ligne verte pour passer en Cisjordanie, on s'en aperçoit immédiatement: le taxi roule sur les voies de contournement réservées aux Israéliens tandis que toutes les routes adjacentes qui mènent aux espaces palestiniens sont obstruées par des monticules de gravats et de bitume cassé. Cette pratique de blocus systématique pèse terriblement sur chaque Palestinien et le conduit à des sentiments qui oscillent entre un lourd découragement, une infinie désespérance et, en même temps, une rage de résister et de se battre pour en finir une fois pour toutes avec cette oppression. Penser que par de telles méthodes qui viennent accabler indistinctement toute une population, on pourra combattre la violence est tout simplement une absurdité absolue. Cela ne peut au contraire qu'exaspérer tous les Palestiniens même les plus modérés. Demander que la violence s'arrête comme l'ont fait tour à tour Barak et Sharon, alors que tout est fait pour pousser les gens à bout - c'est-à-dire au désespoir - est un contresens politique total. Ce que subissent, du fait même de l'occupation, les Palestiniens est en soi une violence insupportable qui ne peut qu'appeler en retour d'autres violences. C'est le type même d'engrenage suicidaire où tout est fait pour courir vers le gouffre, où tout est mis en œuvre pour qu'un jour l'irréparable soit
CONFLUENCES Méditerranée - N° 37 PRINTEMPS 2001

8

Introduction

commis. Et de ce point de non-retour, il est à craindre qu'on n'en soit plus très éloigné tellement la haine commence à poindre un peu partout.
La nécessaire application du droit international

Il faut le répéter une fois encore: ce conflit est totalement asymétrique. D'un côté il y a une armée d'occupation et, de l'autre, une population civile qui est soumise à son arbitraire. Dans une telle configuration, il est urgent, absolument urgent de rappeler qu'il existe des normes de droit international qui demeurent bafouées depuis plus de trente ans et que ce n'est que par leur application qu'on pourra
commencer Palestiniens à sortir de cet enfer absurde où tous - Israéliens et - vont perdre, et perdre tragiquement. Parmi les plus

fondamentales, se trouvent celles contenues dans la résolution 242 qui est fondée sur des principes simples et essentiels: l'inadmissibilité de l'acquisition de territoires par la force et le droit de chaque Etat à vivre dans des frontières sûres et reconnues. C'est de cette base qui était incluse dans les accords d'Oslo qu'il faut impérativement repartir. Encore faut-il que les leaders politiques aient le courage d'assumer pleinement leurs responsabilités. Les Israéliens d'abord parce qu'ils
sont

- quoi

qu'ils en disent - en position

de force, les Palestiniens

parce

qu'ils se trouvent aujourd'hui à un moment décisif de leur histoire,
mais aussi les Européens qui

- face

à cette situation d'un exception-

nelle gravité - pourraient enfin s'arracher à leur pusillanimité politique pour contribuer à infléchir le destin de ce conflit en montrant le chemin d'une paix juste offrant la restauration de leurs droits légitimes aux Palestiniens et la garantie de leur sécurité aux Israéliens.
Régine Dhoquois-Cohen et Jean-Paul Chagnollaud

CONFLUENCES

Méditerranie

- N° 37 PRINTEMPS

2001

9

Intifada ou lutte de libération?
Jean-Paul Chagnollaud
Le monde est trap habitué aux multiples et incessantes
recrudescences de violences dans le conflit israélo-palesti-

nien pour ne pas les voir comme des moments répétitifs qui éloignent chaquefois un peu plus d'une véritable
solution politique... Dans cette perspective, on parle donc

de la nouvelle Intifada, comme si elle n'était qu'une révolte de plus qui finira par s'épuiser d'elle-même avant que ne surgissent d'autres événements de même nature. Cette approche est, je crois, erronée car cette forme de résistance est très différente de celle de l'Intifada de lafin des années 80. Elle présente, en effet, de multiples analogies avec une lutte de libération «classique» portée par un . mouvement national palestinien qui n'a jamais été à la fois si compact et si déterminé.

Les temps ont changé... Cette lutte se déroule d'abord dans un contexte international radicalement nouveau: partout et depuis des années on n'en finit pas de discuter des innombrables conséquences de la fin de la guerre froide, partout sauf au Proche-Orient; les conséquences y sont pourtant claires: cette région ne constitue plus l'un des enjeux décisifs d'une confrontation bipolaire où l'Union soviétique armait et soutenait ses clients régionaux contre les relais et les alliés des Etats-Unis. Concrètement les Etats arabes qui s'arc-boutaient sur les Soviétiques sont aujourd'hui dépourvus de toute base arrière. Depuis la guerre du Golfe, la faiblesse de l'Irak n'est plus à démontrer sauf pour insister sur les dimensions tragiques d'un interminable blocus qui affecte gravement une population civile et fait de cet Etat un pays brisé pour très longtemps. Depuis la mort de Hafez el-Assad, la Syrie tente de trouver de nouveaux repères tout en essayant de faire face aux lourdes difficultés économiques et sociales auxquelles elle est confrontée, tandis que son armée n'est plus que l'ombre chancelante
CONFLUENCES Méditerranée

- N° 11

37 PRINTEMPS

2001

de ce qu'elle fut il ya trente ans. La Jordanie, qui n'a jamais été une menace pour l'Etat hébreu, a pu enfin signer avec lui une paix à laquelle elle aspirait depuis des années, ce qui peut aider le jeune roi à stabiliser un régime en proie à de multiples contradictions. Quant à l'Egypte, elle a, dès 1979, choisi de conclure la paix et, malgré toutes les graves vicissitudes que cette région a connues, elle s'y est toujours strictement tenue. Enfin,le Liban, qui lui non plus n'a jamais été une menace pour Israël, en a été par contre à plusieurs reprises la victime expiatoire dans des conditions toujours dramatiques. En d'autres termes, et même s'il subsiste encore quelques contentieux territoriaux, il n'y a plus de véritable menace pesant sur Israël venant des Etats arabes. Nous ne sommes plus en 1960, en 1970 ou en 1990... Même s'il faut prendre en compte le potentiel d'hostilité de l'Iran, le rapport de forces militaires est désormais plus que jamais en faveur de l'Etat hébreu, rapport de forces consolidé par l'alliance stratégique avec la Turquie, l'indéfectible lien privilégié avec les EtatsUnis récemment réaffirmé par la nouvelle administration républicaine et, naturellement, la puissante force de frappe de son armée dotée - faut-il le rappeler? - de moyens nucléaires opérationnels. Pendant près de quarante ans le conflit israélo-arabe a largement occulté le conflit israélo-palestinien, faisant même oublier la réalité d'une occupation militaire qui confisquait les droits de tout un peuple; aujourd'hui cette dimension n'existe plus et il n'y a plus de conflit armé potentiel entre les Etats de la région sauf à en susciter un dans une absurde et terrible fuite en avant. Il reste donc l'essentiel: la confrontation entre deux peuples avec l'un des deux qui exerce une domination illégale, arbitraire et sans partage sur la terre, les ressources et la vie de l'autre.
A ce contexte international et régional inédit, viennent s'ajouter de multiples éléments nouveaux propres à la situation interne des Palestiniens. Les Palestiniens sont sur leur territoire

Pour la première fois dans l'histoire de leur lutte, la distinction entre les responsables politiques de l'intérieur et ceux de l'extérieur n'a plus de portée puisque désormais tous les leaders sont sur le territoire de la Palestine: à Gaza, à Ramallah ou ailleurs; cela ne signifie pas que soudain il n'y aurait plus de contradictions ni de divisions au sein du
CONFLUENCES Méditerranée - N° 37 PRINTEMPS 2001

12

Intifada

ou lutte de libération?

leadership palestinien, mais simplement - et c'est considérable - que tous ont pu rentrer sur une terre autour de laquelle ceux de l'extérieur n'ont cessé de tourner pendant près de trente ans : Amman, Beyrouth, Tunis ou Alger d'où fut proclamé symboliquement l'Etat palestinien à l'automne 1988 à la suite de l'Intifada déclenchée par ceux de l'intérieur. Depuis Oslo, ces leaders - à commencer par le premier d'entre eux ne sont plus considérés comme des terroristes mais comme des responsables politiques légitimes, tant sur le plan international que sur le plan intérieur, d'autant plus qu'ils ont été élus démocratiquement en janvier 1996. Cette légitimité avait évidemment tout son poids pour les négociations et elle en a au moins autant quand il s'agit de diriger une révolte pour obtenir ses droits et/ou faire pression pendant des négociations. On retrouve même là des configurations assez classiques dans les relations internationales où les protagonistes d'un conflit se servent de la force sur le terrain pour peser sur les discussions diplomatiques. A cette dimension est venue s'en ajouter une autre tout aussi essentielle : la reconnaissance internationale de la légitimité de leurs revendications i cela s'est fait par avancées successives à Oslo (1993), à Washington (1995), à Berlin (1999) et tout récemment encore avec le sommet de Camp David Guillet 2000). Tour à tour, les Européens, les Etats-Unis (avec l'administration Clinton) et la plupart des autres Etats du monde ont admis la nécessité de mettre un terme à l'occupation militaire, de démanteler la plupart des colonies de peuplement installées en Cisjordanie et à Gaza, de permettre aux Palestiniens d'avoir un Etat territorialement cohérent avec Jérusalem-Est pour capitale et de trouver des solutions équitables pour la difficile question des réfugiés qui est au départ le noeud du conflit israélo-palestinien. Cette légitimité internationale est d'autant plus forte que ces revendications sont fondées sur le droit international: ce que veulent les Palestiniens se trouve dans les résolutions des Nations unies (notamment les résolutions 181, 194, 242, 338 et 465). Ces éléments sont encore renforcés par le fait que jamais le nationalisme palestinien n'a été aussi compact, aussi dense, aussi fort... Dans les années 50, les Palestiniens ont été dispersés un peu partout et donc divisés en plusieurs segments (en Israël, à Gaza, en Cisjordanie, au Liban...) qui ont chacun entamé une histoire singulière coupée de celle
CONFLUENCES Méditerranie

- N° 37 PRlN1EMPS

2001

13

des autres. Au fil du temps et de la lutte menée par l'OLP,ces différents segments se sont retrouvés dans une même conscience nationale... Le dernier segment à entrer en symbiose avec ce mouvement a été celui des Arabes israéliens qui se nomment aujourd'hui de plus en plus les Palestiniens d'Israël. Tout en conservant la dimension centrale de leur revendication fondée sur l'exigence d'un statut de citoyen israélien à part entière, ils n'ont cessé ces dernières années de se sentir palestiniens et donc solidaires de leur peuple. Les tragiques événements du mois d'octobre 2000 en GaWée qui ont vu treize d'entre eux tués par des tirs de la police israélienne ont provoqué un profond traumatisme qui n'est pas près d'être oublié et qui leur a clairement rappelé qu'ils ne sont pas des citoyens israéliens comme les autres tant il est patent que jamais la police n'aurait tiré sur des citoyens juifs israéliens.
Enfin, autre caractère spécifique de cette Intifada: la non-violence qui était au coeur du mouvement de 1987-1988 est ici absente puisqu'il s'agit d'une lutte pour chasser l'occupant des territoires qu'il domine par la force. Marwan Barghouti, le responsable du Fatah en Cisjordanie, me disait que les Israéliens n'ont aucun droit à être dans les territoires palestiniens; tous les moyens, y compris les armes, lui paraissent donc légitimes pour se débarrasser des occupants, en l'occurrence les soldats et les colons armés dont les attitudes constamment agressives sont plus que jamais insupportables. Des comités de coordination rassemblant tous les groupes (du Fatah au Djihad islamique en passant par les partis de gauche) ont été constitués dans chaque agglomération pour tenter d'organiser le combat de la manière la plus efficace possible, ce qui ne signifie évidemment pas qu'ils contrôlent tous les actes émanant de personnes isolées, actes qui pourraient se multiplier si le climat se détériorait encore. Des réponses militaires sans aucune perspective politique

Face à cette Intifada, les Israéliens réagissent par la répression comme ils l'ont fait dans bien d'autres circonstances sans accepter de voir que la situation est pourtant radicalement différente. Beaucoup d'entre eux, partisans sincères d'une paix avec les Palestiniens, ne comprennent plus ce qui se passe. Ils ne comprennent pas, par exemple, qu'à Camp David Yasser Arafat ait refusé les propositions d'Ehud Barak, considérées comme les plus novatrices qu'un Premier ministre israélien ait jamais faites. Ils renvoient donc la
CONFLUENCES Méditerranée - N° 37 PRINTEMPS 2001

14

Intifada ou lutte de libération?

responsabilité de l'échec sur le leader palestinien sans vraiment essayer de comprendre les raisons de ce refus. Dans le même mouvement, ils sont comme submergés par une peur insidieuse, diffuse, intense qui les renvoie à d'autres époques (dans les années 60 ou 70) où effectivement les ennemis d'Israël dans la région étaient à la fois puissants, hostiles et donc vraiment menaçants. Ce syndrome de peur se focalise principalement aujourd'hui sur la question des réfugiés palestiniens dont le retour massif est présenté comme mortel pour l'Etat juif. Amos Oz a parfaitement illustré ce point de vue en considérant que "le droit au retour palestinien = annihilation d'Israël" (Le Monde, 9 janvier 2001). Lorsqu'on tente de discuter avec ces hommes qui appartiennent à la gauche humaniste, on constate que toute analyse rationnelle sur les changements décisifs que le monde et la région ont connus ces dernières années se heurte à des réticences crispées et vite indignées qui font savoir à l'interlocuteur qu'il n'a rien compris aux menaces qui continuent de peser sur les Israéliens. Et la boucle est ainsi vite bouclée surtout quand l'argumentation va puiser dans les contradictions et les limites (avérées) du système politique d'Arafat, accusé de tous les maux. Dans un tel débat, l'idée qu'Israël est désormais un pays puissant sur tous les plans et d'abord sur le plan militaire ne passe pas. Cet enfermement psychologique leur permet d'oublier qu'il existe une occupation qui dure depuis plus de trente ans et de s'échapper ainsi de leur statut objectif d'occupant pour venir une fois encore se présenter sous les traits de la victime que le monde voudrait ignorer... Quand on quitte les sphères les plus ouvertes de la société israélienne, cette argumentation change de ton. Elle se durcit et devient rapidement cynique, froide, sans concession et complètement indifférente aux droits de l'Autre. Seu1e compte alors la puissance des convictions fondées sur l'idée qu'Israël est partout chez lui en "JudéeSamarie" et que Jérusalem appartient tout entier au peuple juif. Dans cette perspective, la notion même d'occupation est pratiquement niée. Quant aux réfugiés, ils n'ont strictement aucune place dans leurs discours: c'est l'affaire des Etats arabes qui n'ont qu'à les intégrer.
L'absence de vision

Au lieu de se projeter dans un avenir où l'environnement régional aurait été pacifié par des choix historiques décisifs passant par une
CONFLUENCES Méditerranée - N° 37 PRINTEMPS 2001

15

véritable reconnaissance de l'Autre et de ses droits, les gouvernements israéliens ont répondu par une intensification brutale de la répression avec des soldats qui n'hésitent pas à tirer même quand ils ne sont pas menacés G'en ai été personnellement témoin), avec des assassinats de responsables politiques, avec des blocus systématiques des villes et des villages palestiniens, avec des contrôles incessants le plus souvent longs et humiliants, avec des routes coupées par de profondes tranchées faites dans le bitume avec des pelleteuses, avec des milliers d'arbres arrachés au grand désespoir des paysans... Bref avec tout l'arsenal de violence qu'une puissance occupante peut utiliser pour tenter de mater une population qui réclame la fin de l'occupation. Une fois de plus - mais dans des conditions particulièrement dures -la réponse israélienne est militaire alors que le problème est fondamentalement politique. Une réponse militaire d'autant plus absurde qu'elle va produire exactement le contraire de ce qu'elle prétend faire: au lieu de procurer davantage de sécurité aux Israéliens, elle va leur apporter davantage d'insécurité car cette répression systématique et aveugle ne pourra que radicaliser les attitudes de tous les Palestiniens y compris des plus modérés. Et c'est bien là un des drames de ce conflit: on a le sentiment qu'aujourd'hui en Israël il n'existe plus d'hommes politiques importants ayant vraiment une vision de l'avenir du pays et de ses relations avec les Palestiniens. Itzhak Rabin en avait une : il a été assassiné. Shimon Pérès continue d'affirmer la sienne: il a été écarté de la candidature au poste de Premier ministre et n'est plus aujourd'hui qu'un des ministres du gouvernement conduit par Ariel Sharon. D'où ce spectacle affligeant des élections du 6 février 2001 où les Israéliens ne pouvaient choisir qu'entre deux anciens généraux: l'un qui venait de les déconcerter par ses multiples volte-face et l'autre qui leur montrait l'avenir en regardant derrière lui. Ceci a provoqué l'abstention la plus importante (38% sur l'ensemble de l'électorat et 74% chez les Palestiniens d'Israël) que le pays ait jamais connue depuis 1948... Cela pose des questions essentielles sur l'identité même de la société israélienne qui n'a jamais été aussi segmentée et communautarisée : les Palestiniens d'Israël représentent un peu moins de 20 % de la population et les Russes, arrivés dans les années 90, à peu près autant. Le reste de la population (60%) se partage en parts presque égales entre les sépharades et les ashkénazes; à ces clivages fondamentaux, on doit ajouter celui, particulièrement fort, qui oppose les religieux aux laïcs. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison fondamentale de
CONFLUENCES Méditerranée - N° 37 PRINTEMPS 2001

16

Intifada ou lutte de libération?

l'émiettement de la représentation politique à la Knesset qui compte à l'heure actuelle une quinzaine de partis, dont les plus importants (les travaillistes, le Likoud et le Shass) ne dépassent pas les 20 sièges dans une assemblée qui en compte 120. Cet éclatement politique, qui est donc le miroir à peine accentué de la société israélienne, empêche que ne se dégage une véritable majorité susceptible de contribuer à cette indispensable vision d'avenir qui fait tant défaut aux Israéliens. Dans de telles conditions, les attitudes idéologiques et politiques dominantes en reviennent aux dogmes les plus anciens du sionisme. S'ils ont fait la force du pays dans certaines configurations historiques, ces dogmes sont aujourd'hui complètement inadaptés aux enjeux contemporains et même particulièrement dangereux car ils enferment les esprits dans des représentations qui empruntent beaucoup plus au mythe suicidaire de Massada qu'à une modernité capable d'inventivités fécondes pour la paix et le développement du pays. Dans cette perspective, l'élection de Sharon n'est pas un accident: elle est la traduction politique de cette totale impasse idéologique qui conduit à se tourner une fois encore vers les hérauts d'un sionisme conquérant et agressif dont Israël ne parvient pas à se défaire pour penser autrement ses relations avec les autres. Comme certains intellectuels israéliens l'ont bien montré, ce sionisme qui a trouvé ses racines au XIXe siècle dans la conception allemande de la nation fondée sur la communauté du sang et de la langue doit être dépassé par un postsionisme qui intégrerait d'autres références plus ouvertes et plus dynamiques pour en finir avec cet enfermement idéologique qui permet d'occulter ou de justifier la négation des droits des Palestiniens. En ce début de XXle siècle, la plus grande menace qui pèse sur Israël est certainement cette conception idéologique et politique totalement inadaptée aux profondes évolutions que le Proche-Orient a subies en une dizaine d'années. Trop d'Israéliens en sont encore à se penser comme une tribu alors que la tribu a elle-même connu d'irréversibles mutations sociologiques et que désormais il est impératif de la penser autrement, c'est-à-dire comme une nation qui, comme bien d'autres, doit assumer ses propres transformations dans un monde globalisé qui a basculé dans d'autres types de rapports sociaux et politiques.

CONFLUENCES

Méditerranée

- N° 37 PRINTEMPS

2001

17

Les Palestiniens sont eux aussi dans une phase très particulière de leur histoire: ils se trouvent dans ce moment historique spécifique dans la genèse de tout mouvement national - qui consiste à tendre de manière irrépressible vers la quête d'un Etat. Les violences terribles, malheureusement très probables, qui risquent de se déchaîner dans les prochains mois trouvent leur fondement dans cet énorme décalage entre les histoires de ces deux peuples. Comme ils ne vivent pas dans le même temps historique, ils ne peuvent se rencontrer ailleurs que dans l'incompréhension, l'affrontement et le tragique. A moins une fois encore que des visionnaires courageux soient assez audacieux pour infléchir le cours de ces histoires séparées, comme Rabin, Pérès et Arafat avaient tenté de le faire en 1993.
Jean-Paul Chagnollaud

CONFLUENCES

Méditerranée

- N°
18

37 PRINTEMPS

2001

En finir avec l'occupation
Rencontre avec Marwan Barghouti

Jean-Paul Chagnollaud
Marwan Barghouti appartient à cette nouvelle génération de responsables politiques palestiniens qui a vécu tous les traumatismes que la population de Cisjordanie et de Gaza a subis depuis une vingtaine d'années; comme il le dit lui-même: 'Tai tout connu: l'occupation, la prison, la torture, la déportation et la première Intifada"... Aujourd'hui, il est un des leaders les plus populaires dans. les territoires palestiniens; selon un sondage récent, il apparaissait au cinquième rang des personnalités les plus appréciées par les Palestiniens. En t~te, très largement, figure Yasser Arafat, suivi d'assez loin par le chef du Hamas, Ahmed Yassin. Ensuite, on trouve un personnage atypique bénéficiant d'un grand prestige moral, Haiâar Abdelshafi, qui fut notamment le patron de la délégation palestinienne à la conférence de Madrid, puis Saeb Erekat, sans doute le négociateur le plus impliqué dans le processus de paix depuis dix ans et, enfin, Marwan Barghouti, juste devant Faycal Husseini et Hanan Achrawi. Son organisation, le Fatah, apparaft nettement comme le parti dominant dans les territoires. L'influence des formations de gauche - FPLP, FDLP, et PPP (ex-pc) semble désormais très réduite alors qu'elles ont eu longtemps une assez forte implantation, notamment à travers de multiples activités militantes. Quant aux islamistes, leur poids politique s'est très sensiblement affaibli, m~me si leur influence est loin d'~tre négligeable.

N

ous l'avons rencontré à Ramallah dans son bureau où régnait une atmosphère très lourde à la mesure des tensions constantes que l'on ressent partout de Naplouse à Gaza puis
CONFLUENCES Méditerranée - N° 37 PRINTEMPS 2001

19

dans un lieu beaucoup plus apaisé où il a pu s'exprimer plus tranquillement. Ce qui ressort d'abord de ces conversations, c'est sa déception profonde et même son évidente amertume quand il évoque toutes ces années de négociations qui n'ont finalement rien donné sinon une terrible accumulation de frustrations: "Nous nous sommes pleinement engagés dans ce processus de négociations et il a échoué à nous donner l'indépendance. Au cours de celles qui ont eu lieu à Camp David (en juillet 2000) et à Taba (en janvier 2001), les Israéliens ont essayé d'obtenir comme une sorte de réorganisation de l'occupation en Cisjordanie et à Gaza Ils ne voulaknt faire de véritable compromis ni sur les colonies, ni sur Jérusalem, ni sur le droit au retour des réfugiés. Alors de quel type d'accord sont-ils en train de parler? De quel genre de paix? Tout au long de ces discussions, Barak a tenté de faire pression sur nous en nous demandant de faire rapidement des concessions pour éviter l'arrivée de Sharon au pouvoir. Cela ne nous a pas impressionnés. Et Sharon est au gouvernement maintenant mais pour combien de temps, six mois, un an ?" "Le seul langage que les Israéliens comprennent" La discussion en vient ensuite à cette situation très radicalisée qu'on peut constater partout dans les territoires palestiniens comme dans les débats avec des Israéliens à Tel-Aviv, Jérusalem ou Haïfa. D'un ton à la fois navré et déterminé, il explique qu'après des années de résistance pacifique et de négociations, il en est arrivé à la conclusion que le combat politique doit être renforcé par la lutte armée: "C'est terrible à dire mais le seul langage que les Israéliens comprennent en définitive est celui de laforce. Je sais bien qu'ils le disent aussi de nous avec leur formule classique "les Arabes ne comprennent que la force ". Mais c'est la réalité. Il nous faut donc avoir aussi recours à la lutte armée car c'est notre droit de résister à 1'occupationpar tous les moyens. Il faut comprendreà quel point elle est absolument insupportable au quotidien. Je vous donne un seul exemple: en tant que député du Parlement palestinien, je voulais faire installer un réseau d'eau entre Ramallah et un village situé à trois kilomètres... En six ans d'efforts, je n'ai pas réussi à lefaire parce qu'il me fallait une autorisation du gouvernement militaire israélien qui ne me l'a jamais donnée. Savez-vous que depuis 1967 les Israéliens n'ont jamais construit une seule salle de classe pour les écoles palestiniennes ni le moindre centre de santé? C'est pourquoi il faut absolument en finir, par tous les moyens. Dans les territoires palestiniens, il ne faut pas leur laisser la moindre tranquillité".

Et pourtant, ajoute-t-il aussitôt:
CONFLUENCES Médite"anie

"Ce n'est pourtant pas ce que nous
- N° 20
37 PRINTEMPS 2001