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Israël, une nation à la recherche d'elle-même

192 pages
Après cinquante ans et cinq guerres, la légitimité d'Israël est toujours à construire régionalement et internationalement. Ilôt isolé du Moyen-Orient qui recommence à le refuser après l'espoir d'Oslo, de plus en plus rejeté par les Palestiniens lassés de s'entasser dans des bantoustans et de se heurter au mépris ouvert du gouvernement Netanyaou et des colons, Israël donne l'impression d'être frappé d'une forme d'autisme au niveau gouvernemental certes mais aussi au sein du peuple israélien. On est loin des espoirs de coopération régionale ou euro-méditerranéenne. La logique de fermeture triomphe. L'attente s'installe. une bonn epartie des Israéliens cherche une identité nouvelle, quelque part entre la référence au judaïsme et une Israélité à définir. Egalement au sommaire de ce numéro, un dossier sur la Turquie par ses voisins.
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CONFLUENCES
Méditerranée

Revue trimestrielle N° 26 Eté1998

La revue Confluences est publiée avec le concours du Fonds d'action sociale (FAS) Centre national du livre (CNL)

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle 5 rue Emile Duclaux 75015 Paris N° 26 Eté 1998 Fondateur Hamadi Essid (1939 - 1991)

Directeur de la rédaction Jean-Paul Chagnollaud Comité de rédaction Anissa Barrak (secrétariat de rédaction), Robert Bistolfi, Christophe Chiclet, Régine Dhoquois-Cohen, Bassma Kodmani-Darwish, Abderrahim Lamchichi, Bénédicte Muller, Jean-Christophe Ploquin, Bernard Ravenel, Martine Timsit, Faouzia Zouari Comité de réflexion Adonis, Paul Balm, Elie Bamavi, Jean-Michel Belorgey, Christian Bruschi Mahmoud Darwish, Shlomo Elbaz, Thierry Fabre, Alain Gresh, Michel Jobert, Paul Kessler, Théo Klein, Madeleine Rebérioux, Edward Saïd, Mohamed Sid Ahmed, Baccar Touzani Correspondants Anna Bozzo (Rome), Carole Dagher (Beyrouth), Samya el Machat (Tunis), Jamila Settar-Houfaïdi (Rabat), Leïla Dabdoub (Jérusalem), Gema Martin Munoz (Madrid), Prodromos Prodromou (Nicosie) Rabeh Sebaa (Alger)

Directeur

de la publication Denis Pryen

@L'Harmattan, 1998 ISSN: 1148-2664 ISBN: 2-7384-6647-8'

Israël 11nenation à la recherche d' elle- même
Dossier préparé par Régine Dhoquois-Cohen, Bénédicte Muller et Jean-Christophe Ploquin

Sommaire
W26 Eté 1998

ISRAËL, UNE NATION À LA RECHERCHE D'ELLE-MÊME
Dossier préparé par

Régine Dhoquois-Cohen, Bénédicte Muller, Jean-Christophe Ploquin

Introduction

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Qu'une

courageuse et lucide se lève... (9) Théo Klein Entre citoyenneté et nationalité (13) Alain Dîeckhoff Les défis à relever (21) Yinniyahu Yovel "Israël, fait colonial ?", 30 ans après (29) Maxime Rodinson Ne dis pas que la terre est ton essence ... (37) Yoram Kanyuk Les Israéliens sont plus réalistes que le gouvernement ne le croit (45) Tom Segev L'épopée des juifs d'ex-Urss (51) William Berthomière Les bédouins du Néguev face à Israël (65) Cédric Parizot Le droit au secours de la paix en Palestine (71) Monique Chemillier-Gendreau La non application des résolutions de l'Onu (81) Marie-Claude Dock Quels droits pour la personne? (87) Claire Bertrand et Paul Kessler Le prix à payer pour l'intégration d'Israël dans la région (93) Bassma Kodmani-Darwish Les troubles de l'identité israélienne (101) Eytan Bref retour à Jaffa (109) Salim Tamari Si les pierres parlaient... (115) Nora Kort

génération

Les héroïnes sont-elles fatiguées? (119) Danielle Sporter-Perez et Valérie Pouzol Nétanyahou divise le monde juif tout entier (129) Alain Finkielkraut Lettre de Sir Yehudi Menuhin au président Clinton (135) La diaspora allemande et Israël (137) Michael Brenner Appel international du Comité pour la sauvegarde des Accords d'Oslo (143)

Actuel

La Turquie

vue par ses voisins (147) Semih Vaner Un petit air de poudre (159) Christophe Chiclet

Confluences
Cinémas

culturelles
(167)

palestinien et israélien Bernard Lecat Notes de lecture (179)

Pour

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à la fin du numéro

Introduction
Quand Hamadi Essid crée Confluences en 1991, peu de temps avant sa mort, il est plus particulièrement préoccupé par la poursuite du dialogue israélo-palestinien. Il ne vivra pas l'immense espoir des accords d'Oslo, la tragédie de l'assassinat de Rabin par un extrémiste juif, ni l'élection de Netanyahou, et le triomphe de la politique de fermeture de ce dernier. C'est cette politique que son compagnon d'écriture, Théo Klein, dénonce dans une lettre ouverte à Nétanyahou en ces termes: "D'erreurs en démentis, vous auriez confondu l'art de la politique avec le théâtre d'ombres. En politique intérieure, vous auriez encouragé la marche des orthodoxes vers le rêve d'un Etat théocratique. En politique extérieure, brisé l'élan du processus d'Oslo, né de l'intelligence de Shimon Péres et du courage politique d'!tzhak Rabin."l Beaucoup de choses ont été dites pour ce cinquantième anniversaire de l'Etat d'Israël et de la naqbah (la catastrophe) pour les Palestiniens. Le thème général de ce numéro est celui maintes fois évoqué depuis quelques semaines de la spécificité d'Israël, un Etat pas comme les autres: Théocratique et laïc, démocratique mais ne respectant ni les Accords internationaux le concernant ni les droits de l'Homme, pays fait d'une mosaïque de peuples, des Ashkénazes fondateurs aux Yéménites, Irakiens, Maghrébins, Ethiopiens, Russes, Arabes et Bédouins et qui pourtant a réussi son pari (a success story) d'exister en tant que nation unifiée autour d'une langue et d'une culture. Mais après cinquante ans et cinq guerres, la légitimité d'Israël est toujours à construire régionalement et internationalement. lIât isolé dans un Moyen-Orient qui recommence à le refuser après l'espoir d'Oslo, de plus en plus rejeté par des Palestiniens lassés de s'entasser dans des bantoustans et de se heurter au mépris ouvert du gouvernement Netanyahou et des colons, Israël donne l'impression d'être frappé d'une forme "d'autisme" au niveau gouvernemental certes mais aussi au sein du peuple israélien (d'après les sondages les plus récents, Benyamin Netanyahou s'il était opposé au leader travailliste Ehud Barak remporterait des élections anticipées). On est loin des espoirs de coopération régionale ou euro-méditerranéenne, tels qu'ils avaient été formulés à Barcelone en 1995. La logique de fermeture triomphe. L'attente s'installe. Une bonne partie des Israéliens cherche une identité nouvelle, quelque part entre la
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référence au judaïsme et une "Israélité" à définir. Les héros et les héroïnes du camp de la paix sont fatigués, une partie de la diaspora s'éloigne pendant que l'autre soutient avec véhémence la politique de Netanyahou - à terme suicidaire? Un calme relatif, interrompu par des cris et des fusillades s'installe sur la région. Est-ce le calme avant la tempête? La France semble vouloir profiter de l'impuissance américaine pour tenter de jouer les médiateurs: c'est sans doute le sens du discours du président Jacques Chirac à Beyrouth et de la visite attendue du Président Hafez El Assad en Juillet 98 à Paris. Des politologues (Alain Dieckhoff, Bassma Kodmani-Darwish), des juristes (Monique Chemillier-Gendreau, Marie-Claude Dock), des philosophes (Yirmiyahu Yovel), des historiens (Maxime Rodinson, Tom Segev), des anthropologues (Cédric Parizot, William Berthomière), de simples citoyens (Eytan), des militantes du camp de la paix en Israël et des droits de l'Homme en France (Danielle Storper Perez et Valérie Pouzol, Paul Kessler et Claire Bertrand), des écrivains (Yoram Kanyuk et Salim Tamari), des personnalités de la diaspora (Sir Yehudi Menuhin, Théo Klein, Michael Brenner, Alain Finkielkraut et le Comité de sauvegarde des Accords d'Oslo), font état ici de leurs interrogations plus que de leurs certitudes.

R. Dhoquois-Cohen,

B. Muller,

J.-C.

Ploquin

1 Théo Klein: "Monsieur Nétanyahou, donnez une chance à Israël", Le Monde, du 30 mai 1998.

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Qu'une génération courageuse et lucide se lève...
Théo Klein

La nation juive a traversé les siècles, rassemblée autour de ses 613 commandements, de ses petites synagogues et de ses rites qui se transmettaient de génération en génération en s'alourdissant, au passage, de nouvelles pratiques rituelles. Ainsi, les juifs ont acquis l'image d'un peuple singulier dont la singularité était l'une de ses revendications essentielles. La souveraineté d'un Etat juif avait disparu depuis environ deux mille ans lorsque les sionistes, souvent échappés de la pratique rituelle mais attachés à leur histoire, sont revenus s'implanter sur la terre des ancêtres, d'ailleurs jamais abandonnée ni, surtout, oubliée. L'évolution des nationalismes a conduit à la prise de conscience de l'importance d'une renaissance juive en dehors des souverainetés étrangères, marquées principalement par la chrétienté ou l'islam. Aussi finalement, après un siècle ou presque de sionisme, est né en 1948, une souveraineté juive qui a pris le nom d'Etat d'Israël, dans le cadre d'une résolution des Nations unies votée en date du 29 novembre 1947. Cet Etat, ou plutôt ses dirigeants, ont tenu à souligner que la vocation de cet Etat était de rassembler tous les juifs de toutes provenances, tendances ou origines. La loi du retour offrait à chacun d'eux le droit de devenir, d'emblée, citoyen de ce pays "ancien nouveau", selon la formule de Théodore Herzl. En 1998, cet Etat a atteint sa cinquantième année et la question peut légitimement se poser de savoir ce qu'il est hic et nunc, ici et maintenant. Sans vouloir entrer dans une analyse approfondie, je dirai volontiers que cet Etat a acquis les traits et les travers de presque tous les Etats de sa catégorie qui est celle de la démocratie libérale, avec cependant, quelques

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caractéristiques particulières d'un Etat très marqué par l'inépuisable crainte de ses citoyens pour sa survie. Israël n'est pas lié à la Shoah mais Israël est affaibli par son souvenir. Etat le plus fort de sa région - le Proche-Orient - du point de vue militaire, économique et industriel, Israël qui maîtrise les sciences et les technologies les plus avancées, demeure réduit à l'appréhension permanente de la catastrophe comme si le poids du passé l'empêchait d'ouvrir les yeux sur la réalité actuelle. Je ne voudrais pas être mal compris. Israël doit encore affermir les fondements de son existence car il n'a pas encore trouvé un équilibre satisfaisant entre les courants fortement divergents qui traversent sa population et n'a pas encore réussi à créer les conditions qui, de son côté au moins, permettraient une coexistence ouverte avec ses voisins arabes. Que l'on me permette, à ce stade, une remarque. Une pensée politique doit s'appliquer à définir les données et les moyens, ainsi que les buts de sa propre politique, plutôt que de s'acharner à vouloir rappeler ceux de ses adversaires. Un pays qui veut se donner un objectif de paix doit avoir le courage de se fixer et de faire connaître clairement cet objectif. Un pays qui veut assumer sa sécurité doit définir - en ce qui le concerne - les conditions de cette sécurité et notamment ses frontières. Et ces frontières ne peuvent apporter la sécurité que si elles ne sont pas par elles-mêmes, une source de conflits. Un gouvernement qui se présenterait à la table des négociations avec un plan de paix clair et raisonnable, aurait infiniment plus de chances de faire admettre son point de vue que celui qui fonde sa diplomatie sur des manœuvres tendant à influencer son adversaire ou "les juges de paix" qui tentent d'exercer leurs bons offices. Mais il faut en revenir aussi à la paix intérieure et, ce faisant, à l'évolution de la société israélienne. Je l'ai dit plus haut, les premiers sionistes arrivés sur la terre de Palestine Eretz-Israël avaient, dans une très forte proportion, rompu avec la religion; leur judéité était forte mais laïque; l'Etat dont ils rêvaient devait être un modèle de démocratie où tous les courants de pensée devaient trouver leur expression et leur représentation; d'où un système électoral largement représentatif, mais par là-même, un parlement quasi ingouvernable. Une part ayant été consentie et un hommage rendu à la tradition religieuse de son histoire antique, Israël a été créé sur la base d'une démocratie; celle-ci devait être animée par des institutions largement influencées par le souci d'une solidarité sociale parfaite et d'une promotion du travail créatif plutôt que par un système donnant à l'argent un rôle trop décisif. Cette société du kibboutz et du moshav est aujourd'hui en voie d'extinction. Israël a le regard sur les Etats-Unis et se rêve, chez certains, comme un pays capitaliste et libéral d'un type judéo-anglo-saxon. Sans doute, ce raccourci est-il trop court (comme cet article) pour prendre en compte tous les éléments mais l'un d'entre eux me paraît déterminant: Israël a fondé son développement sur une immigration
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massi ve réalisant à la fois l'appel au "retour à Sion" et l'accélération des investissements pour répondre aux besoins toujours plus importants de la consommation. Ceci étant, comme dans toute société libérale, ce développement a enrichi certains et a appauvri, au moins relativement, une autre partie de la population. Autant dire que le développement d'Israël s'est fait en partie au détriment d'une profonde solidarité de ses citoyens. A quoi s'ajoute qu'avec le renforcement des partis religieux (phénomène en lui-même dangereux et non démocratique) les débats internes se sont trouvés faussés. Le fonctionnement d'un parti religieux, dirigé en fait par les autorités religieuses et non pas par ses représentants au parlement, pervertit le jeu normal de la démocratie. En effet, il déplace le centre réel de décision et les débats ne se déroulent pas contradictoirement puisque les autorités religieuses qui décident ne sont pas affrontées publiquement à leurs adversaires ou interlocuteurs politiques. De surcroît, cette anormalité permet aussi d'introduire dans le débat politique des considérations d'ordre théologique ou rituel qui lui sont profondément étrangères. En vérité, il semble bien que si la démocratie peut survivre et même se développer harmonieusement avec un souverain (un roi en l'occurrence) dépourvu d'un pouvoir politique direct, elle ne peut survivre lorsque le souverain s'affirme unique et éternel. Les implantations, d'abord conçues comme élément de sécurité militaire, ont été par la suite inspirées par des idéologies messianiques dont l'histoire d'Israël nous rappelle le rôle toujours violent et néfaste. Les zélotes de notre temps sont toujours aussi déconnectés de toute pensée rationnelle de telle sorte qu'il est peu étonnant de constater les terribles ravages qu'ils provoquent. Cependant la majorité des Israéliens comprend la nécessité d'un accord avec les Palestiniens. Ils admettront, lorsque quelques hommes courageux et influents oseront le dire publiquement, la légitimité d'un Etat palestinien. Ce ne sont jamais les zélotes qui ont finalement dicté la marche du peuple juif, mais les pharisiens qui, malgré les fausses interprétations chrétiennes, avaient l'esprit clair, étaient amis de la paix et épris de raison et de justice. Un mot encore, un dernier. S'il faut des hommes courageux et lucides en Israël, il en faut tout autant parmi les Palestiniens et en général parmi les peuples arabes. l'aimerais qu'une génération se lève qui serait animée par la lucidité courageuse et l'esprit politique ouvert de mon très regretté ami, Hamadi Essid.

Théo Klein est président

du Barreau de Paris et du Barreau d'Israël.

Eté 1998

Il

Entre citoyenneté et nationalité

Entretien

avec

Alain Dieckhoff

La loi du retour déroge aux lois de l'Etat-nation classique. Le sionisme a voulu créer un Etat-nation dans le sens occidental du mot, mais en même temps, c'est une diaspora qui a créé un Etat, et une fois l'Etat créé, il essaie d'attirer la diaspora.

Régine Dhoquois-Cohen: - Dans votre ouvrage, L'invention d'une nation-Israël et la modernité politique, quand vous évoquez les fondateurs de l'Etat d'Israël, vous mentionnez deux variétés de nationalismes, un nationalisme politique et un nationalisme culturel, et vous attribuez une grande importance à l'hébreu comme élément unificateur de la nation israélienne. Pouvez-vous nous préciser quel type de nationalisme a étéfavorisé par lesfondateurs?

Alain Dieckhoff: - La spécificité du sionisme, c'est d'être un nationalisme en quête d'Etat. Voilà sa véritable originalité, par rapport à d'autres nationalismes juifs, comme l'autonomisme de Doubnov par exemple. Cet Etat des juifs, même s'il y a eu quelques hésitations jusqu'en 1904, devait être créé en Palestine, en "Terre d'Israël". Tous les courants sionistes étaient unanimes sur ce point. Au départ, ce nationalisme a été porté par des mouvements qui avaient en même temps une idéologie de type socialisant. Il devait y avoir une transformation nationale et en même temps une transformation sociale, même s'ils ne les ont pas appliquées dans la pratique. C'était quelque
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chose d'assez inédit à cette époque dans les mouvements nationalistes. C'est beaucoup plus tard, dans les années 20, qu'un courant nationaliste que l'on peut classer à droite est apparu, pour lequel la dimension sociale était sans importance. Seule comptait la logique de mobilisation nationaliste. Toute idée de lutte des classes était fermement condamnée dans ce courant, représenté en particulier par Jabotinsky, qui est l'ancêtre de la droite israélienne d'aujourd'hui. De ce point de vue-là, il y avait deux courants dans le nationalisme sioniste, l'un qui avait une prétention "universaliste" et l'autre qui était clairement particulariste. Avant 1948, la gauche était dominante au niveau institutionnel, au niveau de l'impact qu'elle a eu dans la construction nationale et la droite était marginalisée, même si elle pouvait compter sur un certain soutien dans les villes. Pourtant, une distance existait entre le discours de type universaliste et la pratique de cette gauche qui avait une priorité, celle de construire une nation territorialisée. Quant à la langue hébraïque, elle était pour tous les courants sionistes un pilier central de la renaissance nationale. En ce sens, ils avaient à la fois un objectif politique et une visée culturelle.
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Quel était l'état du noyau national dans les années 30?

A partir des années 30, la gauche est dominante non seulement dans la communauté juive de Palestine, mais aussi dans l'organisation sioniste mondiale. Elle a laissé une empreinte très forte dans la construction nationale elle-même. Cette tendance du sionisme va contrôler toute l'infrastructure qui sera mise en place par le biais du syndicat unique, la Histadrout, écoles, caisses du travail, clubs culturels, sportifs... Un embryon d'Etat est ainsi créé durant la période mandataire. Il existe même un parlement des juifs de Palestine et une sorte de Conseil représentatif des juifs de Palestine qui est reconnu par le mandataire britannique. Un quasi-Etat commence à fonctionner, ce qui explique pourquoi, en 1948, les juifs seront bien plus prêts que les Palestiniens à occuper le vide créé par le départ des Britanniques. Ils ont déjà quelque chose sous la main. De fait les instances gouvernementales sont là et les hommes sont les mêmes avant 48 et après 48. De l'autre côté, les Palestiniens ont des partis politiques qui ont vu le jour dans les années 30, comme le Haut comité arabe, mais l'institutionnalisation reste plus faible et surtout ils souffrent de rivalités très fortes entre les grandes familles alors que les juifs, bien qu'ils aient des différences, fonctionnent dans un système globalement assez consensuel. La Shoah a été un élément déterminant par rapport à la communauté internationale. C'est la légitimité externe de l'Etat qui a été confortée après la guerre par le génocide. Pour les nations occidentales et pour
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l'Union soviétique, l'idée s'est imposée que la création d'un Etat pour les juifs était logique pour éviter la répétition d'une catastrophe de cette ampleur. En 1946, la Commission d'enquête anglo-américaine va d'ailleurs visiter les camps de personnes déplacées avant d'aller en Palestine. Il est clair que, pour la communauté internationale, la question des rescapés du génocide et le doddier palestinien sont liés. Mais la Shoah a aussi renforcé la légitimité interne du sionisme vis-àvis du monde juif qui jusqu'alors n'était pas entièrement convaincu par la logique sioniste. Les juifs de la diaspora commencent à considérer que le sionisme constitue la seule option à long terme, tout au moins pour les juifs persécutés ou rescapés du génocide. Les idéologies

nationalistes concurrentes du sionisme - comme le bundismen'ont plus de crédibilité après 1945 alors que le sionisme a des choses à offrir. Il peut montrer ce qui a été construit depuis un demi-siècle. Les autres idéologies ont non seulement vu leurs troupes décimées mais en plus elles n'ont rien d'équivalent à proposer. Tout se ligue pour légitimer le sionisme à la fois au niveau international et dans le monde juif.
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Après 48 et dans les années 50, les juifs séfarades commencent à

arriver en Israël. Cette nation telle qu'elle avait été conçue par ses fondateurs pouvait-elle accueillir cette immigration sans se fragiliser? Le clivage laïcs/ religieux ou laïcs/traditionalistes a-t-il commencé à se construire dès ce moment-là? A ce propos, pouvez-vous nous donner quelques indications sur la mise en oeuvre de la loi du retour?

Il Ya eu deux arrivées massives dès la fin des années 40 et au début des années 50, celle des rescapés du génocide qui viennent des camps de personnes déplacées, notamment d'Allemagne et d'Autriche et, un peu plus tard, celle des juifs des pays d'Islam, d'abord du Yémen et d'Irak et un peu plus tard d'Afrique du Nord (surtout du Maroc). Les rescapés du génocide ont une certaine proximité avec les pères fondateurs, d'un point de vue culturel et géographique. Ils n'auront pas beaucoup de mal à s'intégrer à cette société. Par contre les juifs séfarades arrivent dans un Etat en partie déjà constitué mais avec des motivations différentes. Les juifs ashkénazes étaient dans une logique de rupture avec la tradition religieuse. Ils voulaient rompre avec le "piétisme" et la passivité d'une tradition religieuse qu'ils rejetaient. Une majorité de juifs séfarades vient, au contraire, avec une idée de type traditionaliste. Ils retournent sur la terre des ancêtres avec des attentes messianiques. Les Yéménites, lorsqu'ils montent dans les avions qui les amènent en Israël, considèrent que ce sont des sortes d'oiseaux géants qui les ramènent sur la Terre Promise, où la Rédemption va se réaliser. Dès le départ, c'est un choc culturel. Les
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séfarades vont être entraînés dans une logique de modernisation à outrance, pour les pousser à rompre avec la tradition. Ils vont souvent être socialisés dans des écoles non religieuses et des conflits vont se développer à ce sujet. La rancoeur des séfarades n'éclatera toutefois qu'au début des années 70 avec le mouvement des Panthères noires. Quant au clivage laïcs/ religieux, il commence dans les années 50, avec cette rencontre entre ces deux mondes, occidental et oriental. Pour les juifs séfarades, leur vision traditionaliste inclut bien sûr une dimension religieuse. Certes parmi les orthodoxes, on comptait des ashkénazes, mais ils étaient très peu nombreux et souvent antisionistes. C'est la loi du retour qui va permettre l'arrivée des juifs des pays d'Islam. Cette loi de 1950 est une officialisation d'une immigration qui a commencé immédiatement après la création de l'Etat. Elle permet donc à tout juif d'émigrer en Israël. C'est là quelque chose de très particulier: un droit que le juif possède sans que l'Etat puisse s'y opposer, à quelques petites exceptions près.
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Des débats ont-ils eu lieu à propos de la définition du juif lors du

vote de cette loi?

La loi du retour ne définit pas qui est juif. C'est dans les années suivantes qu'un certain nombre d'affaires viendront clarifier cette définition ( affaire Rufeisen, Shalit ). Depuis 1970, la définition est, en gros, religieuse: est juif celui qui est né de mère juive ou celui qui s'est converti au judaïsme. Mais peuvent aussi se prévaloir de la loi du retour des non-juifs qui ont une parenté avec un juif. Cette disposition a permis l'arrivée, dès les années 70, des familles de juifs soviétiques où les mariages mixtes avaient été nombreux. Mais il faut distinguer deux choses: la loi du retour fixe l'immigration des juifs et des parents de juifs mais la définition de "qui est juif?", si elle a été en grande partie réglée en 1970, ne l'est pas totalement (quid des conversions non orthodoxes?). Le droit de la nationalité doit être distingué du droit au retour. La loi sur la nationalité date de 1952, après la loi du retour. Elle opère une distinction essentielle: les juifs qui immigrent en fonction de la loi du retour, bénéficient automatiquement de la nationalité israélienne et donc de la citoyenneté. On pourrait dire que, pour eux, c'est le principe du jus sanguinis qui s'applique, en fonction d'une définition ethnique. Mais il y a aussi la possibilité d'obtenir la nationalité sur la base du jus soli, c'est-à-dire de la résidence. Ce texte s'applique aux Arabes dits israéliens qui étaient présents sur le territoire de l'Etat d'Israël en 1948.

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Comment une nation aussi "fragile", en terme de jeunesse mais

aussi en raison des dangers qui pèsent sur elle, peut-elle intégrer une diaspora aussi importante que celle des 700.000 juifs de l'ex-URSS qui arrivent à partir de 1989? Peut-on parler de "des nations, un Etat"?

On peut dire que l'arrivée des juifs soviétiques est différente par son importance numérique mais depuis les origines, l'Etat d'Israël a été confronté à ce problème avec les vagues migratoires successives dans les années 50, 60 et même 70. Le problème de l'intégration est consubstantiel à l'Etat d'Israël lui-même. L'Etat est largement parvenu à couler tout ce monde dans une certaine israélité. Au bout d'un certain temps, les immigrants et leurs enfants partagent tous la même langue et cela est capital. L'adoption de certaines normes de comportement et le développement incontestable des mariages entre les groupes participent également à la sédimentation de la société israélienne. Il existe bien un creuset israélien. Quand les Israéliens sont à l'étranger, on les distingue des autres. Toutefois l'Etat n'est pas parvenu à l'objectif qu'il s'était fixé dans les années 50, c'est-à-dire à un véritable melting pot, à une synthèse. Les différents groupes avaient une trop grande épaisseur sociale et ils ont résisté, involontairement parfois, à cette intégration par le haut. La société israélienne a gardé une pluralité plus forte que ce que pouvaient imaginer les fondateurs comme Ben Gourion. Plutôt qu'une nation aboutie, je dirais qu'il existe en Israël un fort sentiment national. Mais je suis plus réticent sur le terme "nation" proprement dit ( avec ce qu'il implique de fédérateur) parce que le modèle israélien fonctionne sur une distinction, qui existait par exemple en URSS, entre la citoyenneté et la nationalité. Une citoyenneté commune englobe les juifs et les Arabes israéliens mais il y a des nationalités - au sens d'appartenance ethnique - différentes: Juifs, Arabes, Druzes.
-Alors justement, qu'en est-il de l'intégration dans cet Etat juif des Arabes? Peut-on parler de régression de cette intégration? Comment Israël résout-il ce problème qui se pose à tous les Etats-nations, celui des minorités? C'est tout le problème de cet élément de définition de la nation: le vouloir vivre ensemble.

Pour les 17% d'Arabes israéliens (un habitant sur cinq), citoyens d'Israël et en même temps Palestiniens, on constate un double phénomène. Depuis une vingtaine d'années, du fait du contact avec la Cisjordanie, des liens se sont recréés, d'ordre familial notamment et cela les a rendu plus conscients d'une certaine palestinité, une proximité qui les fait d'ailleurs se définir maintenant comme des Palestiniens d'
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Israël. Mais contrairement à certains qui ont considéré que c'était un élément qui allait entretenir l'aliénation des Arabes par rapport à Israël, je pense que cette palestinisation s'est accompagnée d'un phénomène d'israélisation. Depuis vingt ans, les Arabes sont plus intégrés à la société israélienne pour plusieurs raisons et d'abord parce que l'Etat a cessé de les contrôler de manière autoritaire depuis 1966. Bénéficiant de vraies libertés publiques, ils ont pu commencer à fonctionner de manière plus normale dans la société israélienne et du coup ils peuvent mieux défendre leurs droits qu'il y a vingt ans. Quelqu'un qui représente bien cette tendance-là, c'est le député Azmi Bichara, un Arabe palestinien d'Israël qui est complètement à l'aise dans la société israélienne même s'il la critique très fortement. La situation des Arabes en Israël est très complexe et n'est pas fondée sur un jeu à somme nulle. Ce n'est pas parce qu'ils se revendiquent comme Palestiniens qu'ils sont nécessairement en extériorité par rapport à la société israélienne. Au contraire, ils revendiquent cette palestinité à l'intérieur même de l'Etat d'Israël. S'ils appartiennent culturellement au monde arabe, ils veulent agir au sein de l'Etat d'Israël. Très peu envisagent leur avenir politique dans un Etat palestinien, comme l'ont montré des sondages.
- Depuis grosso modo le début de l"Intifada, Israël a fait appel à une main-d'œuvre immigrée ni juive, ni arabe, notamment philippine. Cette population s'intègre-t-elle et d'ailleurs lui demande-t-on de s'intégrer?

Le phénomène est récent. Jusqu'alors la diversité qu'Israël avait à gérer était une diversité "indigène", présente sur le territoire ou une diversité provenant des différentes immigrations juives. Cette immigration non juive place Israël dans une situation inédite pour lui, bien connue d'autres pays occidentaux. Très souvent ces immigrés, arrivés seuls, font venir leur famille ensuite. Pour le moment, l'Etat est un peu démuni. D'un côté, l'économie israélienne en a besoin, d'un autre côté ces immigrants n'ont pas vocation à être intégrés. Ils sont assez nombreux, autour de 200.000, dont une partie n'est pas dans une situation légale.
- Il semble que de nouveau, pour quelques intellectuels palestiniens,
l'échec des Accords d'Oslo afait refleurir l'idée d'un Etat bi-national. Cette idée (très minoritaire) existe-t-elle chez les Israéliens?

Cette idée du bi-nationalisme qui avait été défendue à la fin des années 40 était à l'époque récusée par les Arabes palestiniens et par les juifs sionistes, à part une toute petite minorité. La situation
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géopolitique a fait perdre par la suite à cette idée son attrait. Maintenant, chez les juifs en Israël, c'est une idée qui n'est défendue par quasiment personne. Pour les Arabes, ce serait un moyen d'enlever son caractère ethnique à l'Etat d'Israël. Mais alors ce n'est plus un Etat juif.
- Le rêve sioniste n'est-il pas le rêve de l'Etat-nation, au sens où il englobe des gens qui ne sont pas à l'intérieur de l'Etat mais qui en sont potentiellement membres?

Je ne crois pas. L'Etat-nation motive encore beaucoup de gens dans le monde comme les événements en ex-Yougoslavie ou en ex-URSS l'ont montré. La loi du retour déroge aux lois de l'Etat-nation classique. Le sionisme a voulu créer un Etat nation dans le sens occidental du mot mais en même temps, c'est une diaspora qui a créé un Etat et, une fois l'Etat créé, il essaye d'attirer la diaspora. C'est là une forte spécificité de l'Etat d'Israël.
- Qu'est-ce que la nation israélienne aujourd'hui? Depuis l'arrivée de Nétanyahou, les deux légitimités d'Israël, externe et interne. ne sontelles pas en crise?

L'arrivée de Nétanyahou a sans doute cristallisé les choses mais elle n'en est pas la cause. Je pense que depuis la fin des années 80, il y a eu une certaine tendance à une bipartition de la société israélienne. Progressivement deux camps d'importance à peu près égale se sont solidifiés, un camp universaliste ouvert à l'Occident, essentiellement laïque, et un courant plus particulariste où la dimension religieuse est plus présente. Le processus de paix a renforcé cette bipartition parce qu'il met en jeu l'avenir de la société israélienne en tant que telle et sa place dans la région. Le lien entre les deux aspects est très net. Le choix que Rabin avait fait a été soutenu par le camp laïque alors que ses adversaires penchaient de l'autre côté. Ce n'est pas un hasard. Le problème ne se pose pas seulement en termes diplomatiques; il renvoie à une réflexion sur ce qui peut servir de ciment à la société israélienne: cet Etat doit-il se normaliser ou continuer à afficher une forte spécificité collective?
-La position des religieux ne risque-t-elle pas de renforcer le repli sur soi, le nationalisme étroit, l'idée de supériorité, tous éléments qui sont extrêmement dangereux à terme pour Israël?

Les religieux sont ceux qui sont le plus fermés vis-à-vis du compromis territorial. De l'autre côté, on trouve aux marges des gens

Eté1998 19