Jeux et enjeux des Etats dans l

Jeux et enjeux des Etats dans l'ordonnancement géostratégique planétaire

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La plus optimiste des prospectives concernant les relations internationales de la prochaine décennie, vacille désormais dans de multiples incertitudes. C'est à une cruelle leçon de réalisme que nous renvoie l'année 2008, tourmentée par la guerre éclair en Ossétie du Sud, le nouvel embrasement de Gaza, le retour des talibans au premier plan en Afghanistan, la démission de Tabo Mbeki, l'insolence de Mugabe, le recul général de la démocratie en Afrique, et le formidable espoir suscité par la victoire de Barack Obama aux Etats-Unis.

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Ajouté le 01 juillet 2009
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EAN13 9782296679726
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Introduction
C’est une crise alimentaire sans précédent, doublée des émeutes de la faim dans de nombreux pays, qui marquent les premiers mois de l’année 2008 dans le monde. C’est tout autant une crise financière sans précédent qui domine ses derniers mois. Dans cet intervalle, la physionomie globale des relations internationales connaît une transformation étonnante qui amène la quasitotalité des États, en commençant par les plus grands, les plus riches et les plus puissants, à opérer des modifications substantielles dans leurs appareils diplomatiques et à reconfigurer leurs stratégies. Si l’élection d’un nouveau président aux États-Unis en la personne de monsieur Barack Hussein Obama, de même que la mort d’un des plus célèbres dictateurs africains en la personne de Lansana Conté de Guinée Conakry interviennent comme des faits majeurs à signaler, c’est davantage le nouvel équilibre qui se met en place comme conséquence du relatif désordre observé dans les rapports classiques de la scène internationale, qui retient l’attention et mérite une attention particulière. Ainsi, de la redéfinition des stratégies appropriées pour faire face à la crise alimentaire à la réponse que réserve la Russie aux initiatives jugées provocatrices de Washington, en passant par les propositions du président français Nicolas Sarkozy concernant la réforme du système monétaire international, l’on peut entrevoir une typologie bien huilée de positionnement des États. En fait, c’est à travers une série de réflexions, d’analyses et de projections conduites de façon ponctuelle sur divers événements majeurs, que nous apportons la démonstration de la cohérence dans les actions des principaux acteurs des relations internationales. Lorsque les États-Unis mettent en route le commandement intégré en Afrique et essaient pour une fois de lui donner de la consistance, ils ne se contentent pas de faire comme jadis où l’on parlait de l’Afrique dans les bureaux feutrés du département d’État sans jamais s’engager véritablement sur le terrain par des initiatives audacieuses et surtout une volonté de maîtriser son sujet. Pour la première fois, un plan précis est conçu comme le montre la tournée du général William Ward, le
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commandant de l’AFRICOM (le commandement africain) basé en Allemagne, dans plusieurs pays, et la multiplication subséquente des visites des navires de guerre américains. En fait, 2008 pourrait effectivement entrer dans l’histoire des relations internationales comme une année cruciale au regard des évolutions géostratégiques dans tous les sens du terme. Aucune crise majeure, de nature à précipiter deux ou plusieurs États dans une nouvelle guerre, n’a été réellement signalée, même si l’on peut estimer dans une certaine mesure, que les attentats terroristes qui ont fait plus de deux cents morts à Bombay en Inde et l’accélération du programme iranien d’enrichissement de l’uranium, malgré les sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU, ont pu constituer une menace grave à la paix et à la sécurité internationales et étaient suffisants pour générer une conflagration. C’est justement la manière dont les États créent les conditions d’une dégradation des rapports internationaux et la manière dont les mêmes États s’organisent pour gérer ou contenir les effets des crises subséquentes qui expriment mieux la nature des jeux et des enjeux dans la planification géostratégique planétaire. Les rapports russo-américains, franco-africains, sino-occidentaux, et vénézuélo-américains, servent à juste titre de repères à ce propos.

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JANVIER - FÉVRIER - MARS 2008
1. Un plan Marshall pour quoi faire ? 2. Enjeux diplomatiques et stratégiques du choix d’un nouveau président de la commission de l’Union africaine. 3. Manipulation de l’ONU à des fins colonialistes au Tchad. 4. La réincarnation des autocraties totalitaires à l’Union africaine. 5. Implications de la déclaration d’indépendance du Kosovo pour l’Afrique et la stabilité des relations internationales en général. 6. La doctrine américaine de stabilité globale à l’épreuve des exigences démocratiques en Afrique. 7. Emeutiers des diables ou martyrs des peuples ? 8. Note complémentaire relative à l’évaluation spécifique des risques d’investissement en Afrique. 9. Pour la Constitution, j’accuse !

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1. Un plan Marshall pour quoi faire ?
Face à l’expression radicale des contradictions entre les politiques publiques ruineuses des régimes autocratiques africains et les attentes insatisfaites des populations misérables, lesquelles parlent de plus en plus de vengeance et de soulèvement, la diversion fondée sur un nationalisme factice de rassemblement refait surface. On croyait la stratégie d’accusation de l’étranger dépassée, mais voici que des potentats semblent à nouveau y recourir. Les artisans de cette sottise ne craignent plus de s’offrir en spectacle, tantôt à travers des déclarations de bonnes intentions sans conviction, tantôt au moyen d’agitation par procuration où l’on pousse des foules manipulées dans les rues. Si la diplomatie est de tout temps un art de la guerre sournoise des intérêts nationaux, pendant que la politique reste quant à elle un art de gestion du pouvoir dans un espace précis avec l’optique de la durée et du triomphe d’une idéologie partisane, le principe de la responsabilité des acteurs induit dans les deux cas une obligation de loyauté et surtout d’honnêteté. Puiser des références dans l’histoire pour construire un argumentaire du futur, ne peut pas être laissé à la portée de n’importe quel voyou, sinon on risquerait d’abandonner à des gens de petite vertu, la conduite du destin de l’humanité. S’il est une exigence cardinale dans la recevabilité et la validité d’une offre, c’est d’abord la crédibilité de son auteur. Il faudrait sans doute se presser lentement à ce stade de la démonstration, de peur de nous précipiter dans des souvenirs tristes à l’instar de ceux d’un certain Mobutu. Personne n’ignore l’image de ce pitoyable bouffon vomissant des slogans à la tribune de l’ONU en 1974, pour mieux faire oublier le pillage de son pays, la faillite de son système policier, et l’odieux assassinat de Patrice Lumumba. Nous entendons faire appel à l’intelligence, à la vigilance et à la maturité du citoyen devant des discours qui sèment la confusion. L’actualité internationale n’a jamais été autre chose que le récit de drames successifs et d’autant de confrontations qui charrient des cortèges de morts, traduisant les victoires et les échecs des stratèges de l’ombre ou
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de surface. Ce qui importe pourtant, c’est qu’à chaque drame, il soit possible de coller une identité, un visage et une idéologie, en termes de responsabilités. La cause peut être entendue, dès lors qu’un responsable, tenu pour coupable de faits graves, de mauvaise gestion ou de mensonge avérée, s’aventure dans le costume de l’ange des bonnes nouvelles. Wade du Sénégal a organisé la descente dans les rues de son propre peuple, pour manifester, selon lui, sa colère contre des projets conventionnels d’asservissement que l’Europe souhaite imposer à l’Afrique (APE). Le Président se conduit de façon tout à fait curieuse, car d’un point de vue logique, le détenteur du pouvoir suprême de négociation, de signature et de ratification des traités internationaux d’un pays, n’a pas besoin de ce manège pour contester le cadre juridique de ses engagements et de ses relations diplomatiques. Le cas le plus interpellant demeure cependant celui de Paul Biya du Cameroun, excellent produit (bon élève) comme il le déclara lui-même, de l’école française. Dans son allocution de circonstance devant le corps diplomatique venu lui présenter des vœux en ce mois de janvier 2008, monsieur Biya qui gouverne aux destinées du Cameroun depuis 26 ans, en appelle à un plan Marshall pour l’Afrique. Cette sortie n’aurait gêné personne, s’il ne s’agissait pas d’une pure farce au regard de son bilan d’un quart de siècle de règne. En effet, son régime a transformé un pays prospère à revenu intermédiaire, en un pays pauvre très endetté classé au premier rang de la corruption. Le Cameroun est parmi les derniers dans l’évaluation des principaux indicateurs de croissance et de développement humain. L’ironie voudrait qu’au même moment, le Président soit en train d’acquérir un avion luxueux pour la somme de 45 milliards de francs Cfa, somme suffisante pour une petite centrale électrique alimentant une ville de 100.000 habitants, pour mille salles de classe, et pour les salaires de cinq mille enseignants de lycée et cinq mille infirmières pendant dix ans. C’est dans ce pays où l’on trouve encore des enfants assis à même le sol dans les salles de classe en plein cœur de la capitale, que le Président s’apprête donc à s’offrir un jouet de très grande valeur, pour ses séjours à l’étranger qui durent souvent au-delà d’un mois. L’évocation d’un plan Marshall, au-delà de son caractère démagogique, renvoie à cette leçon de logique sur la crédibilité de
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l’auteur d’une proposition, fût-il dans le champ de politique interne, ou dans le champ de la diplomatie planétaire. Il est depuis longtemps établi, que chaque dirigeant africain pris individuellement, est en mesure de résoudre tous les problèmes de financement de son pays. Il suffirait de restituer l’argent public détourné. Aussi considère-t-on comme une provocation insensée, le fait pour un dirigeant du continent, de faire des déclarations pour implorer la pitié ou la compassion de cette mafia floue et corrompue que l’on nomme « communauté internationale ». Il faut alors se poser la question hélas troublante, de savoir à quoi servirait un plan Marshall pour l’Afrique. Le plan Marshall fut autre chose qu’un vaste programme de financement pour reconstruire les infrastructures industrielles et économiques de l’Europe ruinée par la guerre. L’Afrique sort-elle d’une guerre et laquelle ? L’Afrique est-elle ruinée et par qui ? Et si c’est le Cameroun qui est en ruine, qui en est responsable ? Le peuple est certainement pauvre, mais pas le Président, super riche des riches qu’il peut faire un cadeau de quatre milliards à une secte. L’aspect le plus choquant, c’est de constater finalement que la fixation sur l’Afrique commence à devenir une simple distraction teintée de racisme, de dédain et d’injure alimentée par des réseaux cyniques dont les dictateurs africains ne sont que des relais actifs. Cette manière qui consiste à mettre le feu pour ensuite proposer des extincteurs, n’échappe plus à la sagesse des Africains particulièrement. Il n’y a pas en effet pire diversion, que celle qui se découvre dans l’élévation des salauds au rang d’enfants de cœur bien rangés qui aiment leurs peuples et qui aiment la justice au point de se prostituer pour rechercher des sauveurs en appelant à l’aide internationale. L’Afrique est sans aucun doute, naturellement plus riche que l’Europe et ne demande qu’à être débarrassée des truands qui la gèrent aujourd’hui pour connaître un immense bonheur. Nous ne disons d’ailleurs rien de nouveau que les dirigeants occidentaux ignorent, et nous n’insultons en fait personne qu’ils ne connaissent pas et ne traitent pas de la même manière en privé. La démagogie et le besoin d’infantiliser les Africains ont toujours primé dans la vision de l’Occident, au point de finir par déboucher sur la cristallisation de deux échelles des valeurs opposées.

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Le principe de la responsabilité des gouvernants semble définitivement évacué pour laisser la place à la théorie de la flexibilité et l’obligation de conciliation des contradictions inextricables. Ainsi, lorsqu’il s’agit du Kenya où un peuple se bat pour demander le respect des résultats des élections, l’on entendra les maîtres de l’Occident prêcher la réconciliation, la tolérance, le gouvernement d’union nationale ou de large ouverture. Mais alors, ces gens n’ont pas hésité et n’hésitent pas de mettre à mort leurs traîtres, leurs voleurs, tous ceux qui historiquement se sont amusés à vouloir compromettre leurs libertés et leurs grands principes. La démocratie est née en Occident sur les cendres du radicalisme social et politique, et non sur les errements des compromis et des conciliations des thèses du bien et des thèses du mal. En tout état de cause, il ne saurait être question ici, de nous inviter à rater le seul tournant historique qui se présente à un moment crucial à nos peuples. Les dictatures et leurs comparses ne se trompent jamais et n’ont aucun égard pour le compromis. Le fondement logique de la dictature est égoïste et égocentrique par vocation, criminel par dévotion, et profondément intolérant dans son vécu. Ceux qui portent son flambeau promènent des qualités génétiques inconciliables avec les normes courantes de la raison collective. Il faut comprendre ainsi le processus qui mène à l’expression de la volonté de modifier une constitution pour s’introniser roi dans des pays où les intelligences académiques ne sont pas du tout une denrée rare. Mais il y a plus grave : le fait pour un individu, considéré dans des fonctions par exemple de chef de l’exécutif de la France, de se taire devant les actes de ses vassaux qui préparent implicitement la guerre et le déclenchement des génocides, par des comportements attentatoires au bon sens constitutionnel. Il faut y voir la même logique, le même travers, et la même imbécillité faits de forfaiture, qui caractérisent les personnes de petite vertu. Entre celui qui déclare vouloir changer la France, changer la diplomatie du monde, mais en demeurant le parfait protecteur des dictatures, et celui qui après avoir développé l’industrie des corbillards, des pompes funèbres et des morgues, appelle maintenant à un plan Marshall, l’hypocrisie est le dénominateur commun. Certains slogans ne servent qu’à mieux exposer la nudité répugnante de leurs auteurs. 16 janvier 2008
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2. Enjeux diplomatiques et stratégiques du choix d’un nouveau président de la commission de l’Union africaine
Dans quelques jours seulement, l’on connaîtra le nom du successeur du Malien Alpha Oumar Konaré à la présidence de la commission de l’Union africaine. Au moins cinq candidats représentant différents régions et groupes d’intérêts font face aux multiples spéculations sur leurs chances de triompher à l’issue du vote qu’émettront les États membres. Il va donc sans dire, que les choses se décideront par la voie des urnes. Les urnes seront en effet plus compliquées qu’il ne le paraît, et bien plus délicates que par le passé. Trois raisons au moins font que le choix du nouveau président de la Commission prenne une tournure stratégique pour le continent : La première raison, c’est que l’Afrique est aujourd’hui dans une position pré révolutionnaire compte tenu de l’évolution interne de plusieurs pays et des risques de guerre civile cristallisés par l’irruption des révisions constitutionnelles frauduleuses et des tricheries électorales à l’instar de ce qui se passe au Kenya. Assumer la présidence de l’Union va induire une responsabilité obligatoire dans le jeu des arbitrages idéologiques de plus en plus inévitables entre conservateurs et progressistes d’une part, et entre légitimistes et légalistes d’autre part. Alpha Oumar Konaré avait été préféré à l’ancien Secrétaire général de l’OUA, davantage pour le rôle de son pays perçu comme un des piliers du mouvement progressiste des années 1960 et 1970. Il était en effet apparu à de nombreux analystes et africanistes, qu’un Ivoirien ne pouvait pas disputer la représentation de l’Afrique à un Malien au moment où la fin de la guerre froide exigeait une réorientation idéologique de la diplomatie continentale. En réalité, la situation actuelle n’est pas très loin de celle que l’on a connue au moment de la transformation de l’OUA en Union africaine. L’on peut valablement estimer que les enjeux sont même devenus plus cruciaux et plus pressants. La pauvreté du continent s’est aggravée ; son
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rôle dans le champ diplomatique planétaire face aux super puissances s’est amenuisé ; le NEPAD n’a produit aucun résultat palpable ou significatif ; les prises du pouvoir par la force ne se sont pas arrêtées ; les régimes autocratiques se sont multipliés ; les constitutions ne valent plus rien, et les multiples résolutions concernant la discipline des membres n’ont jamais connu la moindre application. En conséquence, on a besoin d’un président de la Commission dur, idéologue, intelligent et encore plus indépendant de façon urgente. Qui alors pourrait mieux incarner ce profil ? La deuxième raison du caractère crucial du choix du nouveau président de la Commission puise sa source dans la vieille division du continent en clans des pro-occidentaux et les autres, mais cette fois, enveloppés dans un processus diplomatique plus complexe. En dépit de la fin de la guerre froide, une nouvelle compartimentation idéologique et diplomatique existe. Même s’il n’est plus toujours question de doctrines opposées, les différences d’appréciation et de démarche permettent dorénavant de situer plusieurs pôles se tournant le dos avec une fausse convivialité. Lorsque Wade déclare à propos des négociations sur les APE que certains de ses pairs ne savent même pas de quoi il s’agit, il ne fait que mettre un peu plus le couteau dans une plaie déjà béante. En fait, les négociations avec l’Union européenne sur le dossier des Accords de partenariat économique montrent à suffire, que l’Afrique est loin de parler d’une même voix, et par conséquent que des intérêts divergent gravement. Devant le spectacle de certains pays signant les Accords pendant que d’autres les rejettent, l’on a trop vite fait de juger en s’appuyant uniquement sur une classification économique. La réalité est bien autre, et au-delà de la division en pays à très faibles revenus et pays à revenus intermédiaires, il y a la nature des régimes, la stature et la personnalité des Chefs d’État, et leur degré de soumission ou d’indépendance par rapport aux grandes puissances. La question que l’on peut se poser raisonnablement, c’est celle de savoir si l’Afrique va voir arriver à sa tête, le ressortissant d’un pays faible, facilement manipulable, ou au contraire celui d’un pays fort capable de résister aux pressions et d’insuffler une stratégie réellement indépendante. Dans ce jeu qui met en exergue à la fois les contingences sous régionales, les paramètres linguistiques, les équations complexes

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des systèmes de rotation entre et dans les pôles d’États, chaque élément peut s’avérer déterminant. Si l’on s’en tient à une projection diplomatique à partir des données essentiellement africaines, il n’y aurait véritablement aucune chance qu’un francophone soit élu à la tête de l’organisation continentale. La combinaison de la faiblesse idéologique des pays francophones avec la fragilité de la plupart de leurs régimes, milite pour une montée en puissance des pays d’Afrique australe qui de surcroît, sont fondés à faire prévaloir la nécessité d’une rotation géographique à leur avantage. Il convient de mentionner pour mieux renforcer cette option, que le candidat gabonais, en dépit de son auréole de ministre des Affaires étrangères et d’ancien président de l’Assemblée générale de L’ONU, pourrait justement souffrir d’une image de marionnette d’ Omar Bongo. Il faut en effet se souvenir que Bongo a par le passé, dénoncé vertement la trop grande indépendance du président sortant de l’Union africaine, ce qui pourrait maintenant desservir Jean Ping dans cette compétition. L’autre élément à prendre en considération réside dans la propension de l’Afrique anglophone à bâtir chaque fois que les enjeux se font importants, une alliance avec l’Afrique australe. En fait, il existe et il a toujours existé cette liaison naturelle entre ces deux groupes d’États, malgré l’implication du grand Nigeria dans les organes d’intégration de la sous région d’Afrique de l’Ouest. Le seul élément d’atténuation, sinon de gêne, dans cette projection serait la perte d’influence diplomatique de l’Afrique du Sud, tête de file de la sous région, à cause des problèmes internes récents liés à la préparation de la succession de Thabo Mbeki. Il n’en demeure pas moins vrai que les choses pourraient se jouer autrement, en subissant des interférences extérieures décisives. Traditionnellement, les grandes puissances et particulièrement les anciens colonisateurs, ont toujours pesé dans la structuration politique et diplomatique des ensembles régionaux et sous régionaux lorsqu’il s’agit de choisir le plus haut responsable ou le chef de l’organe d’exécution. Cela veut dire que, si les élections aux postes de commissaire, en somme de ministre de l’Union, pourraient dépendre du seul jeu d’influence et de marchandage des pays membres, il n’en sera pas de même pour celui de président de la Commission. On l’avait déjà vu lors de l’élection de l’actuel président de la Banque africaine de développement où le
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candidat rwandais imposé par Washington avait triomphé de façon insolente. À ce jeu de sollicitations et d’interférences, le candidat gabonais pourrait capitaliser sur de nombreux atouts, d’abord propres à sa personne, ensuite comme conséquence d’un alignement complaisant du président de son pays sur les exigences des grandes puissances. Tous les spécialistes des relations internationales s’accordent sur le fait que malgré les apparences, les grandes puissances avec la France au premier rang, redoutent un embrasement du continent à très brève échéance. Si les choses devront se gâter au Tchad, au Cameroun, en Centrafrique, en Ouganda, ou en Ethiopie, il vaudrait mieux, souhaitent-ils, avoir à ce poste quelqu’un d’obéissant et de contrôlable. Ce n’est plus un secret dans les projections géostratégiques, que l’Afrique centrale est une poudrière en sursis et qu’elle peut sauter à tout moment, sans aucun préavis. Dans cette optique, il n’est d’ailleurs pas insensé de penser que le fringant Chef d’État gabonais que l’on affuble de sage simplement pour ses quarante années de dictature, a mis le paquet pour rechercher et obtenir les soutiens actifs de Washington, de Paris et pourquoi pas de l’Union européenne. Sarkozy jouera un rôle derrière les rideaux, pour aider celui qu’il désigne comme le meilleur et le plus fidèle allié de la France. Il demeure que d’un point de vue panafricaniste, ce serait une très mauvaise chose de confier la présidence de l’Union africaine à une personnalité de l’Afrique centrale au regard des perspectives idéologiques et des mutations géostratégiques annoncées. Les dictatures locales qui surfent sur la longévité de leurs pouvoirs illégitimes, sont conscientes que toute réorientation des priorités politiques de l’Union vers un appel à des transitions démocratiques authentiques, serait très fatale pour elles. Or, l’Afrique a justement besoin d’un renouvellement de son discours de libération dans un contexte où l’Europe cherche à travers les APE, à réinventer l’esclavage et à perpétuer sa domination sauvage. 28 janvier 2008

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3. Manipulation de l’ONU a des fins colonialistes au Tchad
En votant sur l’insistance de la France, une résolution demandant aux membres de l’ONU de venir en aide au Tchad, en fait au régime en perdition de monsieur Idriss Déby, le Conseil de sécurité a ramené l’institution plusieurs décennies en arrière. Nous sommes en effet en présence d’un acte juridique très inquiétant, qui vient remettre à l’ordre du jour, les dysfonctionnements observés dans l’évolution des relations internationales depuis l’effondrement du mur de Berlin et la fin subséquente de la guerre froide. Ce que vient de faire le Conseil de sécurité, rappelle si besoin est, que la nouvelle répartition des zones d’influence ne tient plus qu’à des intérêts marchands sans coloration idéologique. C’est la pensée unique qui place maintenant le contrôle des réserves des matières premières au centre des enjeux. L’unanimité observée lors du vote de cette résolution dangereuse, étonne et suscite le trouble dans les esprits des peuples encore sous l’oppression des dictatures obscurantistes. Ce qui est en cause dans le dossier tchadien, c’est le jugement du reste du monde face à la résistance contre un régime anti démocratique et anti populaire installé par la force et maintenu par une puissance colonialiste. On comprend d’ailleurs mieux dorénavant l’objectif caché dans l’empressement des Européens à envoyer des troupes sur le territoire tchadien et centrafricain. L’argument de la nécessité de protéger les populations des massacres et d’atténuer les dommages collatéraux de la guerre civile au Darfour, semble plus fallacieux que jamais. Le problème du Tchad, c’est la France et rien que la France, une France incapable de tourner la page de la colonisation, et une France incapable d’exister sans ses fantoches placés à la tête de ses derniers comptoirs esclavagistes. Deux choses au moins devraient retenir l’attention pour une analyse prospective et la projection des conséquences pour nous autres Africains :

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La première c’est que si l’on s’en tient aux prescriptions strictes du droit international classique, le Conseil de sécurité de l’ONU ne peut pas prendre une résolution qui, de toute apparence, procède de situations graves prévues au chapitre 7 de la Charte relatif au maintien de la paix et de la sécurité internationales, sans avoir auparavant apporté la preuve de l’existence d’une agression. L’agression telle qu’elle a été clairement définie par l’Assemblée générale, n’a rien de commun avec la situation en cours au Tchad. Un régime imposé par la force est contesté par des mouvements nationaux qui lui reprochent la modification de la Constitution, l’absence d’élections transparentes et libres, le refus de toute alternance démocratique, et la suppression des libertés individuelles. La deuxième chose, c’est que l’ONU qui a connu ses plus grands moments de gloire lors des luttes anti colonialistes, se trouve aujourd’hui en train de voter une résolution qui va à l’encontre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et du principe sacré de l’autodétermination. Il convient de rappeler que le droit international classique considère comme légitime le recours aux armes y compris le recours aux mercenaires pour renverser un régime oppressif et impopulaire. Toute la doctrine de libération qui a conditionné la codification de nombreux préceptes du droit classique des relations diplomatiques intègre justement, comme un processus acceptable, l’orchestration continue jusqu’à la victoire finale, de la subversion à des fins d’indépendance. Le Conseil de sécurité a donc voté une décision illégale au regard de la Charte et au regard du droit international classique, dans l’intention de valider les ambitions françaises d’une confiscation prolongée de la souveraineté de sa colonie. Le fait que la France se soit placée aux avantpostes pour jouer les premiers rôles dans le déploiement des troupes européennes dans la région, participe de plans pour éviter l’effondrement annoncé des régimes impopulaires qu’elle soutient à bout de bras en Afrique centrale. En réalité, à travers le Tchad, c’est la chute des pouvoirs fragiles du Cameroun, du Gabon, de la Centrafrique, et même du Congo qui préoccupe. La France tremble et ne dort plus devant la montée du danger dans les rues. Lorsque l’on entend le ministre français des Affaires étrangères soutenir que le régime de monsieur Idriss Déby a été élu démocratiquement, l’on réalise la hauteur de l’hypocrisie, de l’injure et
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de la malhonnêteté d’un individu qui n’a cessé de se présenter comme un grand humaniste. Il devient dès lors difficile de ne pas se placer dans une perspective entièrement raciste, et de s’interroger sur la véritable nature du régime de monsieur Sarkozy dont les premiers actes diplomatiques concernant l’Afrique prouvent qu’il est sans doute encore pire que Chirac et compagnies. Que monsieur Déby soit présenté comme le dirigeant que le peuple africain du Tchad s’est donné, devrait nous instruire davantage sur ce que veulent pour nous, ces prédateurs occidentaux qui n’ont jamais eu pour le nègre que le dédain. La violence dans ce cas, est plus que jamais la seule alternative pour forcer l’avènement d’une indépendance réelle, la prise en charge de leur destin par les Africains eux-mêmes, et la destruction de toutes les structures colonialistes. Il est encore plus pathétique de constater que l’ONU est utilisée et manipulée aujourd’hui exactement comme elle fut manipulée pour assassiner Patrice Lumumba et briser quelques mouvements de libération entre 1960 et 1970. Comme hier, l’Organisation est manipulée à souhait par des grandes puissances impérialistes pour qui l’Afrique, l’Afrique francophone surtout, demeure une vaste réserve de matières premières. Démocratie et développement n’ont aucun sens ici. Des droits de l’Homme, de la démocratie, de la bonne gouvernance et de la justice, la France n’en a jamais tenu compte pour l’Afrique. Nous demeurons pour les dirigeants français, une civilisation de sauvagerie qui, de république moderne, ne mérite que des grands villages dirigés par des fous. Il est important de considérer comme une véritable déclaration de guerre aux générations actuelles d’Africains en quête de liberté, de développement et de dignité, les déclarations du gouvernement français qui menace les mouvements nationalistes tchadiens. Paris ne peut pas en effet contester la légitimité des mouvements qui luttent pour le pouvoir dans leur propre pays, et aucun dirigeant français n’a qualité pour le faire. En réalité la France veut parler aux Camerounais, aux Gabonais et aux Congolais, à tous ceux qui seraient tentés de renverser par la force, les potentats à sa solde qui ont tous pris des dispositions pour s’éterniser au pouvoir, et au besoin pour se faire succéder par leurs progénitures ou leurs épouses. C’est ici que transparaît la nature de la présidence Sarkozy, faite de faux calculs, de mauvaise lecture de la géopolitique
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africaine, et d’une grossière ignorance des exigences de notre époque. Nulle part en Afrique, les troupes françaises ne pourraient se mettre en exergue comme en 1950 ou même en 1970, sans rencontrer des résistances déterminées. Les temps ont changé et la France doit en prendre définitivement acte sous peine de subir tôt ou tard une humiliation semblable à Dien Bien Phu en Indochine. Paris a cru recourir à la couverture du Conseil de sécurité de l’ONU pour perpétuer sa politique d’impérialisme et de colonialisme outrancier, mais ce que préparent les jeunes Africains sur le terrain, est en mesure de faire sauter tous les verrous, et de faire démentir tous les calculs diplomatiques du nouveau monde unipolaire et marchand. De Libreville à Yaoundé, en passant par Brazzaville et Ouaga, les révolutions qui s’annoncent face à des autocraties plus que jamais obscurantistes et peu soucieuses de démocratie, dépasseront toutes les prévisions de guerre civile. Les grandes puissances seront forcées d’abandonner leurs calculs sordides fondés sur l’accès aux matières premières, et le dernier grand colonisateur perdra absolument la face. La résolution du Conseil de sécurité vient seulement conforter une guerre que Paris menait déjà, car l’on a vu les mirages bombarder les populations à N’djamena sous le couvert d’une certaine aviation tchadienne. En tout état de cause, ce n’est pas tant cette ingérence militaire française qui choque, c’est la manipulation de l’ONU et le retour qui en découle, de l’idéologie impérialo-colonialiste dans la gestion des guerres de libération nationale. 07 février 2008

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4. La réincarnation des autocraties totalitaires a l’Union africaine
Une évaluation du dernier sommet de l’Union africaine (31 janvier02 février 2008), permet d’avoir une idée sur le rôle et l’influence de l’Afrique dans le concert diplomatique planétaire. De prime abord, de nombreuses incohérences à l’instar du départ précipité de Kadhafi, sont suffisantes pour conclure à la défaillance de l’institution. Pourtant, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est d’expliquer, de comprendre, de servir pour l’information du plus grand nombre d’Africains inquiets, une grille de lecture susceptible de fixer au moins les causes, avant les conséquences supposées. En effet, s’il fallait encore une preuve du plongeon du continent dans d’interminables turpitudes hautement préjudiciables pour sa dignité, son honorabilité et le respect des générations futures, ce sommet arrive comme une ultime démonstration. L’Organisation de l’unité africaine, OUA, a été remplacée par l’Union africaine, dans le but de disposer d’une institution plus efficace sur les plans conceptuel et fonctionnel, capable de favoriser l’intégration du continent à brève échéance et sa respectabilité internationale. Les Chefs d’État dont plusieurs n’ont en réalité d’Africain que la couleur de leur peau ou l’origine de leur certificat de naissance, entendaient, en essayant de plagier l’Union européenne, construire une solide maison commune, une machine de représentation et de présentation des intérêts globaux de notre espace géopolitique. La confusion des débuts qui n’a jamais pris fin entre les partisans des États-Unis d’Afrique d’une part, et les partisans de l’autre version soft, aboutit aujourd’hui à une grave déroute, pour ne pas dire à un trou noir. Certains en sont à souhaiter une monnaie, d’autres un gouvernement ou une armée, mais tous sans conviction, ni prédispositions internes, et encore moins les indispensables soutiens populaires. Réalise-t-on de telles ambitions avec des potentats, des dictatures corrompues et

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obscurantistes, des jouisseurs, des pères de famille irresponsables et des traîtres ? Le constat aujourd’hui est tout simplement pathétique. L’Afrique n’a rien bénéficié de la fin de la guerre froide qui ailleurs a libéré les énergies et accéléré le développement. Les doctrines nationalistes progressistes ont été étouffées par des assemblées des rois fainéants, professant une fausse idéologie d’apaisement politique qui n’a servi qu’à priver les élites technocratiques d’accéder aux leviers de décision. Ce qui est finalement la vraie nature de l’Union africaine, c’est une institution conservatrice qui a validé les modifications constitutionnelles illégitimes et les tricheries électorales, laissant triompher les dictatures et écraser les peuples. Nous sommes obligés de constater le retour des pouvoirs totalitaires qui triomphent partout et plombent toutes les promesses de changement. La Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples qui fut adoptée à grandes pompes par l’OUA, est aujourd’hui tombée dans les oubliettes, au moment où en Amérique latine, la Cour inter américaine des droits de l’Homme, vient de condamner le gouvernement mexicain pour son refus des candidatures indépendantes. L’Union africaine est en total recul par rapport aux avancées réalisées sous l’Organisation de l’unité africaine. Lorsqu’en effet s’effectue le passage de témoin, un certain nombre d’acquis théoriques sont perceptibles sur le continent et influencent déjà la conduite des États. Ce n’est pas sous l’UA, mais sous l’OUA, que les coups d’État sont déclarés proscrits. Par ailleurs, les conditions dans lesquelles se déroulent les discussions pour le choix du tout premier président de la commission de l’Union africaine, ne laissent aucun doute sur l’équilibre des forces sur la scène diplomatique continentale. Tout le monde se souvient comment et pourquoi l’ancien président malien Alpha Oumar Konaré fut préféré à Amara Essy, ancien ministre des Affaires étrangères de Côte-d’Ivoire, dernier Secrétaire général de l’OUA, et président intérimaire de la Commission. Les progressistes avaient le vent en poupe. Le dernier sommet marque une rupture, avec le retour à une politique de trahison des intérêts de l’Afrique sous la prépondérance des conservateurs dictatoriaux. Les traîtres qui avaient perdu de la voix et s’étaient réfugiés dans une sorte de honte, reviennent en force pour dicter un révisionnisme idéologique dont le corollaire logique est la soumission implicite aux maîtres de l’Occident. La grande dynamique constituée par
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Abdoulaye Wade, Thabo Mbeki et Olusegun Obasanjo autour du NEPAD a disparu en un laps de temps, pour laisser la place aux machinations de crapules dont Libreville est devenue un des centres de gravité. Pendant ce temps, le prince chroniquement absentéiste de Yaoundé n’existe tout simplement plus, et sa chaise, plus que jamais vide, fait le jeu ouvert du camp conservateur. Quelle autre trahison, pour un pays dont la diplomatie fut jadis qualifiée de sage, d’équilibriste et de pacificatrice. En fait, l’échec de certains dirigeants à l’instar de Wade, initialement annoncés à tort comme des chevaux de relance d’une idéologie progressiste en Afrique, a ruiné pour longtemps, les chances de revoir le continent triompher sur la scène mondiale et mériter le genre de respectabilité que les Boumediene, Nyerere, Kaunda et autres surent imposer. C’est bien dommage pour le continent, que le grand âge de Mandela et son état de santé chancelant, l’aient contraint à quitter si vite la scène. Le continent se présente aujourd’hui sous un jour de défaite, de désordre, et même de désespoir diplomatique. Le choix du ministre gabonais des Affaires étrangères pour présider la commission de l’Union africaine, en est le signe le plus patent. Entre le nouveau venu et son prédécesseur, il y a un fossé idéologique et doctrinal qui correspond en réalité aux choix des perspectives, lesquels ont toujours été et demeurent un enjeu majeur pour le destin du continent. Il est possible et certainement raisonnable maintenant de conclure à la victoire des partisans de la vassalisation de l’Afrique, face à l’inexistence de leaders forts et charismatiques capables de conduire une Afrique militante, nationaliste et résistante. Omar Bongo et une poignée de Chefs d’État lourdement corrompus sont en train de prendre leur revanche sur l’histoire. Il n’y a pas meilleure lecture des nouvelles articulations géostratégiques continentales, après les montages louches et humiliants survenus au dernier sommet de L’UA. Les totalitaires d’hier, convaincus de complicité avec les puissances coloniales pour casser les mouvements de libération du continent, ont entièrement repris l’initiative et sont en mesure de livrer les Africains sur un plateau à n’importe quelle puissance dans le concert diplomatique. Longtemps avant ce sommet, notre analyse, rejointe par celle de nombreux autres spécialistes crédibles, aboutissait à la conclusion selon
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laquelle, la présidence de la Commission devait impérativement revenir à un candidat venu d’Afrique australe, pour donner au continent les chances d’une plus grande influence, et lui permettre de refonder une véritable idéologie d’indépendance et de dignité. La pire des choses, annoncions-nous de façon anticipée, serait l’issue connue aujourd’hui. Hélas, le constat est amer, sinon cruel. Les Kibaki et les Déby vont prospérer librement, sans condamnation aucune, et ainsi vont continuer sous les yeux impuissants ou complaisants de l’Union africaine, ce qu’il est convenu d’appeler massacres ou génocides. Comment dans ces conditions imaginer autrement que comme la continuité du bras des colonialistes, un président de la Commission attaché comme un mouton à l’un des plus serviles présidents du colonialisme et de l’impérialisme international ? La situation diplomatique de cette organisation est plus qu’inquiétante, et son rôle politique à l’échelle du continent est proprement troublant. En lieu et place d’une institution qui servirait d’outil pour édicter des normes et des valeurs pour la bonne gouvernance et le progrès des peuples, nous sommes dorénavant en présence d’une machine qui sert les autocrates impopulaires, cristallise les fraudes électorales, et légitime les pratiques anti démocratiques. Face à cette condamnation à l’enfer, les peuples africains ont, sans aucun doute, besoin de réinventer une idéologie de libération et du combat, une autre capacité de révolte, une autre étape de résistance, un autre âge de la subversion intellectuelle et politique. 15 février 2008

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5. Implications de la déclaration d’indépendance du Kosovo pour l’Afrique et la stabilité des relations internationales en général
En proclamant l’indépendance du Kosovo le dimanche 10 février 2008, les dirigeants de cette petite province serbe de deux millions d’habitants, anciens responsables du mouvement armé de la minorité albanaise, ont posé un acte aux conséquences des plus imprévisibles. En effet, deux des clés sacrées de la stabilité des relations diplomatiques sont depuis 1945, l’intangibilité des frontières et l’intégrité du territoire de tout État établi et reconnu par les institutions internationales onusiennes. Dans le contexte de l’Afrique, il n’est d’ailleurs pas exagéré de soutenir que ces deux concepts, devenus des conditionnalités existentielles par leur poids émotionnel dans la structuration politique du continent, auront constitué depuis 1884, année du dépeçage à Berlin, le socle de toutes les analyses. Et encore plus que des concepts, ce sont des paramètres de référence obligés, dans toutes les déstabilisations, bref dans tous les désordres, actuels ou virtuels. Certes, la désagrégation de l’Union Soviétique communiste dès 1985, sous l’action conjuguée de l’ouverture de Mikhaïl Gorbatchev et la fin de la guerre froide, peut laisser penser que le principe est tombé en désuétude ou même qu’il a été atténué. Mais en réalité, il serait tout simplement inapproprié, de s’en tenir à ce cas, pour célébrer la fin d’une époque. Les anciennes républiques qui se sont détachées de l’ex URSS à l’instar de l’Ukraine, n’ont fait que recouvrer une souveraineté confisquée brutalement sous le règne de Joseph Staline. Ce n’est pas le cas, loin s’en faut, de l’ex fédération yougoslave du Maréchal Tito. La situation du Kosovo pose un problème autrement plus complexe et certainement plus grave. Il y a d’abord le contexte géopolitique, qui ne plaide point pour une solution d’indépendance hâtive, et il y a ensuite la configuration géopolitique à laquelle s’ajoutent inévitablement les enjeux stratégiques. Si l’on pouvait situer le cas des ex républiques soviétiques dans un mouvement cohérent accepté, cautionné, voire encouragé implicitement par Moscou, la situation actuelle s’apparente à un acte de
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guerre froide orchestré pour modifier de façon définitive et dangereuse, les rapports de force globaux. Nous ne sommes pas éloignés, d’une jonction avec le projet de déploiement des bases de défense anti missile en Pologne et en Bulgarie par les États-Unis, ce que Moscou assimile là aussi, à une volonté d’hégémonie, une provocation. Par ailleurs, si le jeu se déroule dans une sous région précise, les enjeux par contre sont de nature à englober des équations à l’échelle planétaire, et d’influencer durablement les grands équilibres diplomatiques. Ce qui est en cause, ce n’est pas seulement la remise en cause de l’unité territoriale d’un État foncièrement anti occidental au sens des termes de la guerre froide, c’est aussi, la désacralisation des frontières dans la projection des relations d’influence politique et diplomatique. En fait, toute l’armature géographique de l’organisation du monde et de la coopération entre les peuples et les États-nations s’en trouve bouleversée et fragilisée. L’on retrouve dans les positions développées de part et d’autre de l’Atlantique, une relative confusion qui marque les lignes de fracture entre les puissances grandes et moyennes, en fonction non pas seulement de leur situation individuelle, mais beaucoup plus en fonction des retombées attendues dans la projection de leurs intérêts à long terme. Les États-Unis s’opposent à la Russie sur ce dossier en donnant l’impression d’aller au-delà de la simple promotion de l’auto détermination de la minorité albanophone, et de rechercher à émietter tout ce qui peut encore trop dépendre de Moscou dans la sous région. Une analyse minutieuse de la situation montre que les risques sont évidemment plus importants que l’on ne pourrait le penser. L’on a beau dire en effet que l’Espagne par exemple ne s’oppose à la reconnaissance du nouvel État que parce qu’elle ne veut pas envoyer un mauvais message à ses indépendantistes basques, il n’en demeure pas moins vrai que les arguments de tous ceux qui soutiennent l’indépendance, ne sont pas de nature à rassembler suffisamment d’éléments imbattables. Certes, le souvenir des massacres perpétrés par l’armée serbe de Milosevic contre cette minorité ethnique, a pu engendrer un fort courant de solidarité internationale, mais alors, de là à transgresser les recommandations de l’ONU qui n’évoquaient qu’une large autonomie, il y a comme une volonté planifiée de construire un nouveau rapport de force dont les objectifs ne sont clairs qu’à Washington.
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