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JULIO ANTONIO MELLA L'ANGE REBELLE

De
206 pages
Mella est assassiné à 25 ans dans une rue de Mexico. Il se considère comme un héritier de José Martí, " l'Apôtre " de la nation cubaine, de l'indépendance et s'inscrit ainsi dans un projet historique nationaliste et révolutionnaire. Ce leader étudiant, franc-tireur de la révolution, à l'intensité de vie romanesque, ressemble étrangement au jeune avocat Fidel Castro. La fécondité de son engagement, l'originalité de sa pensée communiste méritent que sa place dans l'histoire du mouvement révolutionnaire en Amérique latine soit enfin réévaluée.
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JULIO ANTONIO MELLA: L'ANGE REBELLE
Aux origines du communisme cubain

@ L'Hannattan, 1999

ISBN: 2-7384-7666-X

Publications de l'Equipe de Recherche de l'Université de Paris- VIII mSTOIRE DES ANTILLES mSPANIQUES

JEAN ORTIZ

JULIO ANTONIO MELLA: L'ANGE REBELLE
Aux origines du communisme cubain

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Je remercie très chaleureusement de leur aide et de leur soutien, mes amis du Conseil scientifique des publications du Groupe de recherches Histoire des Antilles hispaniques de l'Université de Paris VIII, Paul ESTRADE,Lauro CAPDEVILLA, James COHENet Carmen VASQUEZ. Qu'il me soit permis également de réitérer ici mon estime affectueuse à Michèle GUICHARNAUD-TOLLIS, rofesseur à p l'Université de PAU et à Ana CAIRO,professeur à l'Université de La Havane, qui m'ont, tout au long de ce travail, éclairé de leurs conseils. Merci enfin à Véronique CADAUX-ORTIZet Pascal ROMATET;sans leur aide technique cette publication n'aurait sans doute pas vu le jour.

Table des matières
INTRODUCTION MELLA (1903-1929) : L'ANGE REBELLE PREMIERE PARTIE LA VIE ET LA PENSEE DE MELLA 7 17

I. MELLA A CUBA; DE LA "RÉVOLUTIONÉTUDIANTE" A LA FONDATION DU PARTI COMMUNISTE 19

Mella chef de file du Mouvement de la réforme universitaire ..22 Le cheminement vers le communisme .3 Mella: un communisme aux couleurs de Cuba. 44
Il. L'EXIL. MELLA LEADERRÉVOLUTIONNAIREAU MEXIQUE (FÉVRIER 1926 JANVIER 1929)

-

53

Mella journaliste politique Mella sur tous les fronts L'obsession cubaine.. Mella dirigeant communiste mexicain Les sympathies trotskystes de Mella ? Mella martyr communiste et la saga Tina Modotti Quand la presse mexicaine touche le fond Des cendres incandescentes
III. 1. A. MELLA ET L'IDÉE DE LA NATION; LES NOUVEAUX LIBÉRATEURS

:

54 57 64 70 76 82 86 92
95

De la culpabilisation nationale aux limites du patriotisme patriotard . 95 De l'héritage de José Marti au prolétariat: "les nouveaux libérateurs" de la nation 98 Mella renverse les termes des problématiques de la dépendance et du sous-développement.. l 02 Mella: un peu d'anti-impérialisme éloigne de la patrie mais beaucoup y ramène 103
IV. MELLA; UN COMMUNISTE"HÉTÉRODOXE"? 107

Mella, ou la difficulté d'être communiste dans les années 1920 en Amérique latine 107 Mella et la stratégie de "front unique" 109 Quelle alliance de classes pour quelle révolution? 114 Mella et la recherche d'une voie cubaine: ne pas copier des modèles étrangers 119

DEUXIEME PARTIE MELLA DANS LE TEXTE DE 1923 À 1925 (CUBA) Lénine couronné Les nouveaux libérateurs Cuba: un peuple qui n'ajamais été libre DE 1926 À 1929 (MEXIQUE) Message aux camarades de l'Université populaire Qu'est-ce que l'A.R.P.A. ? Où va Cuba? Nos maladies infantiles
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125 127 129 133 137 147 149 153 183 189
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INTRODUCTION

Mella (1903-1929) : l'Ange Rebelle
Julio Antonio Mella, l'une des personnalités qui marquèrent le plus les années 1920 cubaines, assassiné à 25 ans, reste ô combien vivant dans la mémoire historique et l'imaginaire. des Cubains. Jeune leader étudiant, il a délibérément choisi le symbole de l'ange rebelle pour en illustrer la couverture du premier numéro de sa revue Juventud (novembre 1924). Mella explique que l'université (l'Alma Mater) ayant failli à sa mission, le périodique du même nom, qu'il avait précédemment créé, change de titre et cède la place à Juventud, la "revue des étudiants rénovateurs" ; elle se dote désormais d'un "nouvel emblème: l'Eternel rebelle"l. Et son fondateur poursuit: "En haut d'une montagne couverte de feu et de fumée, un jeune ange vigoureux et musculeux, dans une attitude de suprême rébellion, tend le bras droit vers le ciel, vers les hautes régions de la vie morale"2. C'est Lucifer (étymologiquement: celui qui porte la lumière), l'ange rebelle, le plus beau des archanges et celui qui a osé se rebeller contre Dieu, défier l'autorité, commettre le péché de désobéissance. En couverture de Juventud, Mella utilise le vieux mythe de la révolte luciférienne à des fins révolutionnaires. On y voit, dessiné selon les canons de la beauté classique, un jeune héros ailé, athlétique, au profil étrangement ressemblant à celui de Mella; poing tendu et défiant, il se dresse au-dessus des flammes de l'enfer terrestre. Dans une attitude prométhéenne, il s'élance avec vigueur à l'assaut du ciel de l'ordre injuste établi3. La référence à l'ange rebelle renvoie aux thématiques de l'époque, aux débats autour de
1 MELLA, Julio Antonio, Documentos y Articulos, La Havane, Editorial de Ciencias Sociales, 1975, p. 92. 2 Ibid., p. 92. 3 La statue qui aurait inspiré la couverture de Juventud se trouve aujourd'hui dans l'un des patios intérieurs du Capitolio, à La Havane. 7

l'homme régénéré, etc. On y trouve un clin d'œil à Anatole France, que Mella admirait et dont il se plaisait à citer la phrase: "donnez votre vie comme offrande à ce qui est bon et beau"4. Publié en 1914, son roman, La révolte des anges, avait été à Cuba l'objet de controverses. Haya de la Torre s'y était référé lors de son passage à La Havane5. Anatole France réécrit l'histoire en faveur de Lucifer, puissance à ses yeux libératrice. Au-delà de la dimension anticléricale du roman, l'auteur y prône la révolte contre toute forme d'autorité, d'aliénation, d'endoctrinement. Seules la connaissance, la science, la pensée, pourront venir à bout du sentiment religieux et de l'irrationnel. Derrière le jeu de massacre et la parabole des mains sales, de la corruption du pouvoir, A. France propose un idéal de progrès éthique individuel et la recherche en soi-même du perfectionnement moral; des thèmes chers à J.A Mella. "Notre but était la perfection individuelle et sociale", déclare l'un de ses meilleurs compagnons, Leonardo Fernandez Sanchez. "Le miracle grec le passionnait; il étudiait avec dévotion l'antique Grèce, ses penseurs, sa mythologie, et trouvait en elle un idéal de beauté. Nous devions être forts et savants"6. Malgré le pessimisme existentiel du dénouement du roman d'A. France, il s'en dégage une leçon philosophique claire: il n'y a pas de sauveur suprême. Si la révolte et l'humanisme de Mella nous apparaissent dénués de toute transcendance religieuse, la flexibilité du mythe de l'ange rebelle, par dérivation métaphorique, dans une vision romantique et laïcisée, nous semble pouvoir rendre compte d'une vie hors du commun et d'un personnage d'exception qui a engagé toute sa liberté, toute sa brève existence, pour changer le monde. Pour la jeunesse cubaine, Mella demeure une figure exemplaire, le fondateur de la fédération étudiante7, la FEU, avec tout ce qu'elle représente. Il fonctionne encore comme une sorte de
4 MELLA, Julio Antonio, op. cil., p. 145. 5 PensamEento eritEco, La Havane, avrill970, n° 39, p. 47. 6 FERNANDEZ SANCHEZ, Leonardo, "Julio Antonio Mella", Bohemia, La Havane, 12 juin 1970, n024, p. 99. 7 Apparaîtra désormais sous le sigle FEU. 8

métaphore structurante, comme une promesse de futur tronquée, un symbole de candeur, de refus, d'héroïsme, d'absolu. Il dépasse le concept traditionnel de révolutionnaire marxiste. Cette élégie de l'aube, cette vie et ce destin tragiques, extraordinaires, méritent plus que cet ouvrage incomplet. Il ne s'agit en effet ni d'une biographie, ni d'une étude exhaustive de la pensée et de l'action de Mella, mais d'un essai de ré interprétation à partir des documents actuellement disponibles. Notre travail se limite à quatre études qui tentent de dégager l'originalité de la trajectoire communiste de Mella, et à une sélection, forcément arbitraire, de textes traduits par nos soins et qui nous paraissent essentiels. Les sources primaires originales n'ayant pas été consultées, nous nous sommes appuyé essentiellement sur les textes de Mella et les documents se référant à sa vie, déjà publiés. Nous avons utilisé le recueil des écrits et activités des trois dernières années de sa vie, au Mexique, publié par l'historienne mexicaine Raquel Tibol sous le titre Julio Antonio Mella en el Machete (seconde édition)8. Nous nous sommes également beaucoup servi de l'anthologie des textes de Mella éditée à Cuba en 1975 et qui reprend des articles et documents des fonds d'archives de l'Institut Mella, aujourd'hui disparu, du mouvement ouvrier cubain, de la FEU, de l'Institut d'histoire du mouvement communiste et de la révolution socialiste de Cuba, etc. Les textes que nous avons traduits procèdent pour l'essentiel de cette anthologie. Ces deux ouvrages de référence nous paraissent fondamentaux pour comprendre l'évolution politique du jeune dirigeant. La biographie écrite et publiée à Cuba en 1978 par Erasmo Dumpierre nous a aussi été d'une grande utilité, de même que les nombreux ouvrages d'historiens cubains, de témoins de l'époque, de spécialistes de Cuba ou de l'histoire du mouvement communiste, que nous avons consultés. Nous nous sommes également procuré plusieurs écrits importants publiés au Mexique sur Tina Modotti, la compagne de Mella, et nous avons travaillé sur le quotidien l'Excelsior Ganvier 1929). Le lecteur nous excusera de ne pas rendre compte de tous les autres documents et ouvrages que nous avons parcourus. Ce travail ne
8 La première édition date de 1968. 9

peut être qu'incomplet car nous n'avons pas eu accès à la totalité des écrits de Mella et des matériaux concernant sa vie. Nous sommes convaincu que de nouvelles archives, publiques ou privées, s'ouvriront demain à La Havane, Mexico, Moscou, etc. Nous souhaitons seulement contribuer à mieux faire connaître cet "ange rebelle" dont la cubanité, la latino-américanité du communisme, voire l'hétérodoxie, nous paraissent indispensables pour comprendre l'histoire de la révolution cubaine, de José Marti

à Fidel Castro.

.

Julio Antonio Mella se veut héritier de José Marti, d'une continuité historique nationale et continentale. Le jeune leader, anti-impérialiste comme tout Cubain qui rejette l'ingérence des Etats-Unis, découvre, en luttant, la pensée martinienne. La lecture de Marti le renforce dans sa prise de conscience et l'amène à repenser l'histoire et le présent de Cuba. Certes, Mella n'aura pas eu le temps d'effectuer des apports conceptuels substantiels à la pensée martinienne, mais il prolonge le projet très cohérent de libération nationale de José Marti, anti-impérialiste et latinoaméricain; Julio Antonio esquisse une théorie de la révolution pour Cuba et développe l'étude, la critique de l'impérialisme. II constitue donc l'une des charnières qui permet au processus d'émancipation nationale cubain d'opérer sa jonction avec les luttes sociales anticapitalistes du vingtième siècle. Ce processus doit à des hommes comme Mella, à Martinez Villena et Alfredo Lopez, ses amis et contemporains, plus tard à Antonio Guiteras et Fidel Castro, son originalité et sa matérialisation. Initiateur et leader de la révolte étudiante du Mouvement de la réforme universitaire, MelIa en vient rapidement au constat qu'il est d'abord nécessaire de réaliser une révolution sociale si l'on veut "révolutionner" l'université. Dès lors, il ne dissociera jamais les problématiques de la nation et la "question sociale", En démasquant la démagogie populiste du dictateur Gerardo Machado, en explorant les voies d'une éventuelle "union nationale" pour le renverser, en pressentant l'imminence d'une révolution nationaliste, Mella prépare et annonce celle de 1933.

10

Le jeune étudiant toujours élégant, athlétique et charmeur, à la révolte contagieuse, passionné dans son engagement et exalté comme un héros romantique, devenu un dirigeant communiste atypique, acquiert une aura et une popularité grandissantes, décuplées par sa retentissante grève de la faim en prison; elles font de lui un authentique leader populaire. Dirigeant charismatique et militant de terrain, infatigable agitateur, s'impliquant corps et âme dans son projet révolutionnaire, Mella est l'antithèse d'un homme d'appareil, plus ou moins bureaucratisé, obéissant aveuglément à des consignes du sommet ou d'instances extérieures. Il se reconnaît d'abord lui-même comme un homme d'action qui consume sa vie dans une lutte sans merci, dangereuse et épuisante, au service de l'idée communiste, ancrée dans un combat national et internationaliste. Soixante dix ans après son assassinat, il nous reste de lui une rare densité de pensée et de combat politique. En danger de mort, il a dû quitter précipitamment Cuba au moment où sa réflexion s'orientait vers la recherche d'une voie cubaine de l'indépendance nationale et de la transformation sociale. Exilé au Mexique, opposant redoutable malgré son éloignement, en relation avec le mouvement étudiant et l'opposition démocratique persécutée, il représente toujours une menace pour Machado. Mella s'investit à Mexico, comme il l'a fait à Cuba, dans une activité révolutionnaire débridée et multiforme. Sa réflexion porte sur la difficile articulation des réalités nationales et des "principes marxistes-léninistes", sur l'indispensable synergie entre la lutte dans un seul pays et les nécessités de l'anti-impérialisme, de l'internationalisme, sur les perspectives des pays colonisés ou néocolonisés ... Au-delà de la rhétorique et des variantes des formulations doctrinales, de la balbutiante discipline de parti, Mella pense le plus souvent par luimême et agit de sa propre initiative: il cherche des stratégies d'alliances, des tactiques et des formes de lutte adaptées à Cuba. Il envisage même la lutte armée au moment où la dictature de Machado ne semble laisser aucune autre possibilité. La majorité de la direction, clandestine et isolée, d'un Parti communiste cubain

Il

groupusculaire, durement réprimé, semblait ne pas envisager cette option qui ne paraissait pas non plus avoir l'aval des principaux dirigeants du parti mexicain. Engagé dans une lutte à mort pour renverser la dictature, le jeune cubain s'inspire de Sandino, de l'impact de son soulèvement, et se solidarise en même temps avec toutes les victimes de l'exploitation et de l'oppression, où qu'elles se trouvent. Certes, certains thèmes de l'œuvre de Mella et leurs formulations nous apparaissent aujourd'hui datés; c'est le cas, pour n'en citer que quelques-uns, des prétendues "lois" de l'histoire, d'une sorte de déterminisme "scientifique" révolutionnaire et d'un "fatalisme" de la transformation sociale, des théories de la dictature du prolétariat, du parti guide, prophétique et d'avant-garde, des métaphores militaires s'y rapportant, un espèce de messianisme révolutionnaire simpliste, etc. Malgré tout cela, la révolte de Mella garde encore l'essentiel de son incandescence, de sa force politique et éthique. Tout au long de notre travail nous avons été frappé par l'étonnante ressemblance de la figure rebelle de Julio Antonio Mella avec celle de révolutionnaires des années 1950 comme Frank Pais, José Antonio Echevarfa, mais surtout avec le jeune Fidel Castro. On sait que pour le Mouvement fidéliste du 26 juillet, les guerres d'indépendance et les années de lutte contre le "machadato" constituent deux périodes de référence fondamentales. On doit aux luttes étudiantes à Cuba, et en premier lieu à celles de 1927, d'avoir revendiqué et fait vivre l'image de Mella, devenu le père du mouvement étudiant et l'étendard de l'incontournable Fédération étudiante. Bien au-delà des positionnements idéologiques de chacun, Mella incarne d'abord les aspirations et les idéaux de la jeunesse d'une époque, puis de toutes les générations qui se sont succédées. Mella est revendiqué aussi bien par le parti orthodoxe, fondé par Eduardo Chibâs en 1947, que par le parti socialiste populaire (communiste). Après 1959, la révolution cubaine lui a donné toute la place qu'il mérite dans l'histoire de l'île. Il a désormais rejoint le panthéon révolutionnaire officiel aux côtés de José Marti, Marx, Engels,

12

Lénine, Che Guevara, etc. En octobre 1997, son portrait, référence emblématique au même titre que ses glorieux ancêtres et aînés, présidait, comme lors des précédents, au cinquième congrès du Parti communiste de Cuba9. Le régime considère Mella comme fondateur du parti communiste. Mella, personnage de roman, est mort au terme d'une vie tellement pleine que l'on en oublie la brièveté. Contrairement à Fidel Castro, il n'a pu mener à bien ses projets. Fidel Castro ne cache pas sa fascination et une certaine tendresse pour ce révolutionnaire inclassable. Comme lui, il a fait ses classes à l'université de La Havane ("un formidable apprentissage"IO) et se considère continuateur de José Marti. Cela suffit-il à expliquer pourquoi tous les grands discours de Castro, depuis les années 1950, sont ponctués de références à Mella? Dans son introduction au Journal de Bolivie, de Che Guevara, Fidel fait référence à "la mort d'admirables défenseurs de la révolution socialiste, tels Julio Antonio Mella, assassiné par des agents au service de l'impérialisme, (qui) n'ont pu empêcher, à la longue, le triomphe d'un mouvement commencé il y a cent ans, et absolument personne ne peut mettre en doute la totale justesse de la cause pour laquelle ont lutté ces précurseurs, ni la validation de leurs idées essentielles qui ont toujours inspiré les révolutionnaires cubains"l1. Lors du premier congrès du parti communiste, en 1975, Fidel Castro exalte le mérite historique de Mella et Balifio, fondateurs en 1925 du premier parti marxiste-léniniste de Cuba; il rappelle que ces années furent "une époque d'incomparable essor de la conscience révolutionnaire des masses. Le sentiment antiimpérialiste prit une force inusitée et le système entra en crise"12.
9 Appaîtra désonnais sous le Sigle PCC. 10 CAIRO BALLESTER, Ana, DE ARMAS, Ram6n, TORRES CUEVAS, Eduardo, Historia de la Universidad de La Habana, 1930-1978, vol 2, La Havane, Editorial de Ciencias Sociales, 1984, p. 805. 11 GUEVARA, Che, Journal de Bolivie, Paris, François Maspéro, 1968, p. 1112. 12 CASTRO, Fidel, Primer congreso del Partido comunista de Cuba, Informe central, La Havane, Edité par le D.O.R du CC du PCC, 1975, p. 16. 13

Pour Castro, le mérite de Mella est d'avoir compris qu'on ne pouvait dissocier la lutte contre l'exploitation de l'homme par l'homme et le combat contre la domination impérialiste. En s'appropriant ce communiste qui n'hésite pas à se jouer de l'orthodoxie, Fidel conforte la révolution castriste, la voie choisie, un processus qui, malgré les pressions de l'étranger, s'enracine finalement dans les traditions cubaines. Outre d'étranges similitudes entre le parcours du jeune Mella et celui du jeune Fidel, on trouve chez les deux hommes le même potentiel de révolte, un charisme naturel, une sorte de foi dans leur mission rédemptrice, la recherche de stratégies de lutte et de voies révolutionnaires spécifiques, en marge des schémas communistes classiques de leurs époques respectives. Avant d'être assassiné, Mella n'a-t-il pas envisagé la lutte armée pour en finir avec Machado? Cela ne peut étonner que si l'on oublie le poids de la tutelle nord-américaine et la brutalité des rapports sociaux de la période républicaine. En se réclamant de Mella, Castro revendique une voie et un projet cubains de la transformation sociale; il inscrit le castrisme dans une filiation historique nationale. Est-ce la preuve par Mella de la "justesse" de la trajectoire castriste? Étrange miroir du jeune Castro, le martyr-prophétique Mella se retrouve aujourd'hui érigé en modèle pour les jeunes Cubains, en ressort éthique et idéologique. Guevara lui-même, dans un discours du 20 octobre 1962 aux jeunes communistes, mettra sur un même pied Mella et Camilo Cienfuegos, "deux des plus grands représentants de la jeunesse cubaine, morts tragiquement... "13 Comme celle de Guevara, la pensée de Mella, en évolution permanente, est restée inachevée. Mort à 25 ans, ce romantique au destin byronien, fauché dans la fleur de l'âge pour avoir mis en harmonie son idéal et ses actes, ce révolutionnaire cubain et latinoaméricain, reste un personnage fascinant, multiple et cohérent à la fois, souvent victime de réductionnismes historiques, de grilles de lecture inadaptées, qui ne rendent pas compte de la véritable
13 CHE GUEVARA, Ernesto, Escritos y diseurs os, tome 6, La Havane, Editorial de Ciencias Sociales, 1977, p. 248. 14

originalité de sa vie et de son action. En enfermant Mella dans des
schémas postérieurs à son époque, on court le risque de masquer les enjeux des années 1920, la complexité des processus historiques, des engagements individuels et collectifs, de dépouiller l'homme de sa chair et la chair de son contenu. Mella supporte mal la réduction, l'étiquetage. Il convient aussi de se débarrasser de toute approche téléologique conditionnant sa vie et son œuvre à des objectifs prédéterminés, jugeant des faits en fonction de la connaissance que l'on croit avoir de leur fin, négligeant le dynamisme et les enjeux de la période. Nous allons essayer d'étudier Mella en lui-même, comme l'expression de l'évolution d'un jeune Cubain des années 1920, fils de l'éducation et de la pensée de l'époque, passé en quelques mois de la rébellion pour des raisons d'éthique, de justice, à l'affrontement politicosocial avec le capitalisme. Mella, comme une partie de sa génération, s'est radicalisé dans le climat d'effervescence des années 1920. L'évolution de Mella nous semble typique d'un moment historique, même si le jeune Julio Antonio va de l'avant plus vite que tous ses camarades. De puissants facteurs d'accélération ont déterminé chez lui une radicalisation fulgurante. Dans les années 1920, il aura été l'un des premiers à diffuser avec autant de force créatrice les idées marxistes aussi bien à Cuba qu'au-delà de ses frontières. Sans doute le meilleur marxisme d'Amérique latine fut-il celui d'hommes comme Mella et le péruvien Mariategui, qui n'étaient pas tenus par une discipline et des schémas extérieurs trop contraignants. Ils conservaient leur liberté de pensée. Aujourd'hui, il nous reste de Mella un grand symbole et cette image de l'ange rebelle en rébellion contre l'ordre social établi; il voulait changer le monde, et s'y est impliqué à en mourir.

15

PREMIERE PARTIE

LA VIE ET LA PENSEE DE MELLA