Kaboul était un vaste jardin

Kaboul était un vaste jardin

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Français
363 pages

Description


" Lire ce témoignage, c'est comprendre l'Afghanistan tel qu'il existe aujourd'hui. "
Khaled Hosseini, auteur des Cerfs-volants de Kaboul




Afghanistan, début des années 1990. Le jeune Qais Akbar Omar, neuf ans, vit avec sa nombreuse famille, frère, soeurs, grand-père, oncles, tantes, cousins, cousines, dans une immense demeure de Kaboul. L'arrivée des moudjahidine qui mettent la capitale à feu et à sang brise l'équilibre et le bonheur familial et oblige Qais et les siens à fuir. Ils trouvent d'abord refuge dans un ancien fort aux environs de Kaboul puis décident d'émigrer quand la violence devient encore plus meurtrière. Ils entament alors un long périple à travers tout l'Afghanistan, jusque dans les cavernes creusées à l'arrière des grands bouddhas de Bamiyan – où la famille vit quelque temps une existence troglodyte –, puis sous la tente de nomades qu'ils accompagnent dans leur transhumance. Mais quitter le pays devient impossible et Qais va devoir grandir dans le monde absurde et dangereux que régentent les talibans...


" Lyrique, envoûtante, inoubliable, cette autobiographie est également l'évocation passionnée d'une terre et d'un pays méconnus. Une fresque d'une richesse extraordinaire, débordante de vie. "Publishers Weekly






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Informations

Publié par
Date de parution 11 septembre 2014
Nombre de lectures 6
EAN13 9782221145289
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Cover


 

 

QAIS AKBAR OMAR

Kaboul était
un vaste jardin

Histoire d’une famille afghane

Traduit de l’anglais (Afghanistan)
par Michel Faure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Laffont


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Titre original : A FORT OF NINE TOWERS. AN AFGHAN FAMILY STORY

© Qais Akbar Omar, 2013

Cartes © Jeffrey L. Ward, 2013

Traduction française : Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2014

Publié avec l’accord de Farrar, Straus and Giroux, LLC, New York

ISBN 978-2-221-14528-9

(édition originale : ISBN 978-0-374-15764-7, Farrar, Straus and Giroux, LLC, New York)

En couverture : © Mohammad Kheirkhah / UPI Photo / Sipa Press

Note de l’auteur

Kaboul était un vaste jardin raconte les trois dernières tumultueuses décennies de l’Afghanistan. Pendant une partie de cette époque, j’étais très jeune. Il s’est passé beaucoup de choses pour ma famille et pour moi, et je ne peux pas dire, concernant les premières années de combats, exactement quand ces choses se sont produites. Je ne peux que dire qu’elles ont eu lieu. J’ai inclus des dates précises quand j’en étais sûr ; sinon, j’ai fait de mon mieux pour m’en approcher.

Mes lecteurs hors de l’Afghanistan se demanderont peut-être pourquoi, dans le récit de notre vie tous ensemble, j’ai rarement donné les noms des membres de ma famille. Les Afghans comprendront.

Si ce livre est centré sur l’expérience de ma famille, chaque famille afghane a une histoire similaire à la nôtre. Elles valent toutes la peine d’être racontées. Elles valent la peine d’être entendues. Et ne doivent plus se reproduire.


 

 

Si la tristesse s’installe dans ton cœur,

où se trouve alors la maison de la joie ?

Les chagrins et les joies de la vie

se mélangent tous ensemble,

Personne ne peut les séparer,

sinon Celui qui les a créés.

 

Les hommes véritables ne meurent pas

de la mort ; la mort trouve sa mort en l’homme.

Les hommes véritables ne meurent pas de la mort ; la mort trouve son nom chez l’homme.

Quand le nom d’un homme est respecté,

alors la mort n’a pas de nom.

(Ainsi parlait mon grand-père.)

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Prologue

Le téléphone sonne toujours tôt le matin. Parfois je suis en train de prier quand j’entends celui de ma mère retentir au premier étage. Je me penche pour toucher le tapis de mon front, et fais un effort pour me concentrer sur les versets anciens qui défilent dans ma tête.

Alla-hu-Akbar. Subhanna rabbiyal A’ala...

Avant même que ma mère ne réponde, je sais qui l’appelle.

C’est ma tante, au Canada. Elle vient de rentrer chez elle après un mariage au cours duquel elle a rencontré une famille dont la fille est très belle, très intelligente et drôle. Une très bonne famille. Elle est originaire de Kaboul, ou de Kandahar, ou de Mazar-e-Charif. Notre grand-père connaît leur oncle, ou alors le père a fréquenté le lycée Habibia en même temps que le cousin de notre voisin qui gérait l’hôtel Ariana avant qu’il ne soit détruit, ou...

Qul Huwa Allahu ‘Ahadun, Allahu As-Samadu, Lam Yalid Wa Lam Yulad, Walam Yakun Lahu Kufuan ‘Ahadun.

Ma tante vit au Canada depuis trente ans. Je crois qu’elle connaît tous les Afghans établis là-bas. Elle en a aidé beaucoup à leur arrivée, même si elle-même était une jeune veuve avec une petite fille dans un pays étranger dont elle peinait à maîtriser la langue. Mais les Afghans n’oublient jamais les marques de bonté. Maintenant, où qu’elle aille, elle est bien reçue et respectée pour son bon cœur. Presque chaque semaine, sauf pendant le ramadan, elle est invitée à un mariage.

C’est à ces occasions que ma tante évalue les jeunes femmes qu’elle connaît depuis leur tendre enfance. Elle les a vues grandir et profiter de toutes les opportunités qu’elles n’auraient jamais eues à Kaboul si leurs familles y étaient restées au cours des trois dernières décennies. Depuis toujours, elle a dans sa tête une liste de maris potentiels pour elles – neveux, voisins, fils d’anciens étudiants datant de l’époque où elle enseignait – en espérant pouvoir un jour leur venir en aide.

Inna a’taynaka al-kawthar, Fa-salli li-Rabbika wanhar, Inna shaani-aka huwal abtar.

J’ai vingt-neuf ans, un diplôme universitaire, je dirige mon propre commerce de tapis et travaille parfois avec des étrangers. J’ai deux bras et deux jambes, un détail important dans un pays truffé de mines comme l’Afghanistan. Je viens d’une bonne famille et ne suis pas encore marié. Je suis un Pachtoune aux yeux d’Hazara grâce à une arrière-arrière-grand-mère dont le nom a été oublié parce qu’elle était une femme et descendait d’une tribu d’Asie centrale aux racines mongoles. Je personnifie ce brassage mondial de peuples qu’on appelle les Afghans.

J’offre une bonne raison à ma tante d’aller à des mariages même lorsqu’elle est fatiguée ou quand les rues sont couvertes de neige. Je lui fournis un sujet de conversation, un objet de fierté. Je vends des tapis. Elle me vend. Son espoir, c’est que je vive dans un endroit où je puisse prospérer et être en sécurité.

Comment lui dire, donc, même si ça semble fou, que j’aime l’Afghanistan ? Que j’aime être un Afghan ? Que je veux aider à la reconstruction de ce que tant d’autres ont détruit ? Je sais que ça prendra du temps. Je le comprends très bien. Je tisse des tapis. Je sais comment, lentement, un nœud après l’autre, un motif finit par apparaître.

Mon Dieu, peux-tu ne pas nouer mon destin et faire en sorte que je reste près de ceux qui me sont les plus chers au monde ?

Amen.

 

Quand je finis mes prières, je m’assieds près des grandes fenêtres qui donnent sur l’université de Kaboul et, plus loin, les montagnes. La poussière est si dense, malgré l’heure matinale, que je peine à distinguer les contours des pics découpés sur la lumière de l’aube.

Kaboul est devenue un lieu plein de poussière. Combien de personnes y vivent maintenant ? Mystère. Quand j’étais petit, nous n’étions que huit mille. C’était une grande ville avec de grandes maisons entourées de grands jardins. Aujourd’hui, nous vivons sur la pente d’une montagne, comme des chèvres, sur un terrain qui nous a été vendu par un squatter.

Le soleil se lève derrière les montagnes et ses rayons brûlent d’une lumière sale. Je m’allonge sur un coussin fait par des nomades qui parcourent chaque année des kilomètres de terres arides à la recherche d’un peu d’herbe pour leurs troupeaux. Mes ancêtres étaient nomades eux aussi, jusqu’à ce que mon grand-père décide de s’installer à Kaboul. Nous n’avons plus de bétail, aujourd’hui, nous avons juste un chat, couché sur le toit.

Ma petite sœur m’apporte une thermos de thé vert et m’annonce que notre tante vient de téléphoner du Canada. Je ne lui dis pas que je l’avais deviné. Je ne veux pas gâcher son plaisir de me l’annoncer. Son regard est plein de malice. Je sais qu’elle veut faire une blague sur la fille que ma tante a décrite. Bien sûr, ma mère a déjà donné tous les détails à mes quatre sœurs qui vivent encore à la maison. Ma sœur aînée, qui est mariée, sera très vite au courant. En Afghanistan, les discussions autour du mariage sont une affaire de famille, et une source perpétuelle de distractions. Ma petite sœur essaie de déceler si je suis d’humeur à plaisanter ou si je vais lui dire de sortir de ma chambre. Finalement, elle part en gloussant. Le jour où je quitterai la maison, elle me manquera plus que je ne l’imagine.

Parfois, je me demande si ce fut difficile pour Grand-Père de troquer les vastes étendues de sa vie nomade pour l’univers confiné de la ville. Je pense au grand poète Djalal al-Din al-Rumi, connu partout dans le monde sous le nom de Rumi, qui dut fuir son pays quand le grand maître des seigneurs de la guerre afghans, Gengis Khan, traversa notre territoire en détruisant tout sur son passage.

 

Il est temps de monter pour le petit déjeuner. Mon père est déjà parti sur sa bicyclette enseigner la physique au lycée. Ma mère se prépare pour aller à son bureau où elle participe à la coordination de l’aide aux victimes de catastrophes naturelles. Mes deux plus jeunes sœurs s’en vont à l’école, couvrant leur tête d’un foulard blanc sur leur uniforme noir avant de dévaler la colline.

Une autre de mes sœurs a laissé du yaourt et un fruit pour moi dans la cuisine. Elle étudie l’agriculture à l’université de Kaboul et partira bientôt pour ses cours. Mon unique frère, qui a huit ans de moins que moi, fait de l’exercice à l’étage, chacun de ses sauts à la corde faisant voler de petits nuages de poussière.

Tout ceci se produit chaque jour. C’est le rythme matinal de la vie de ma famille, des choses simples dont je me souviendrai toujours. De cela, je suis certain.

 

Pour le reste, l’incertitude est totale, elle flotte au-dessus de ma tête aussi épaisse que le nuage poussiéreux au-dessus de Kaboul. Je ne sais pas ce que la vie me réserve. Il n’est pas dans ma nature de m’asseoir et d’attendre que quelque chose se produise. Néanmoins, pour le moment, je suis incapable d’aller de l’avant et j’ai donc décidé de regarder en arrière, d’écrire la chronique de ce dont j’ai été le témoin au cours de ces quelques années, étranges et agitées, que j’ai connues.

Peut-être un jour comprendrai-je mieux tout cela. Peut-être d’autres le comprendront aussi. Peut-être ce livre nous y aidera.

Inch’Allah.

PREMIÈRE PARTIE

Les soldats de Dieu

1

Le temps d’avant

Avant les combats, avant les obus, avant les seigneurs de la guerre et leurs fausses promesses, avant la mort ou le départ soudain pour l’étranger de tant de gens que nous connaissions, avant les talibans et leur folie, avant l’odeur quotidienne de la mort flottant dans l’air et le sol imbibé de sang, nous vivions bien.

 

Nous n’avons pas de photos. Les garder était trop dangereux à l’époque des talibans, donc nous les avons détruites. Mais les images que nous gardons en mémoire de nos vies avant que tout espoir ne s’enfuie d’Afghanistan restent vives et claires.

Ma mère porte sa jupe courte, elle est assise à son bureau dans une banque et s’occupe de clients qui forment une longue file d’attente. On la respecte pour son professionnalisme et sa capacité à résoudre les problèmes des gens.

Mon père ressemble à un acteur de cinéma dans son pantalon à pattes d’éléphant alors qu’il dévale les rues de Kaboul sur sa moto. Parfois il m’attache derrière lui avec une ceinture. Ses longs cheveux volent dans le vent. Quand il prend les virages de façon trop serrée, les protections de métal qui couvrent ses genoux envoient des étincelles dans l’air au contact du sol. Le lendemain, je raconte ça à mes copains de classe et ils en sont tous jaloux.

Un de mes oncles voyage à l’étranger pour son travail. Mes autres oncles et tantes font des études à l’université de Kaboul. Tous sont vêtus à la dernière mode. Grand-Père, ses épais cheveux blancs bien peignés, est élégamment vêtu d’un costume italien. Quand il entre dans une pièce, tout le monde le regarde.

Grand-Père est un homme impressionnant, grand et large d’épaules. Contrairement à de nombreux Afghans, il se rase tous les matins. Ce sont ses yeux, grands et noirs dans son visage bronzé, que l’on remarque d’abord. Un regard profond. Imposant. Doux.

 

Les images se bousculent. Parfois, elles composent de petites scènes.

 

Mon père m’appelle pour aller à l’école. J’ouvre les yeux et regarde l’horloge au-dessus de mon lit. Il est trop tôt, mais que puis-je lui dire ? C’est mon père. Je suis son fils. Les fils pachtounes doivent obéir à leur père.

Néanmoins, je ne suis pas encore prêt à me réveiller. Je frotte mes yeux. Mon père continue d’appeler : « Lève-toi ! Mets tes gants. Je t’attends sur le ring. » Il veut que je m’entraîne avec lui avant le petit déjeuner. Il veut que je devienne un boxeur célèbre, comme lui, que je boxe dans des compétitions internationales, comme lui.

J’ai horreur de me réveiller tôt, mais j’adore faire du sport avec mon père. Il me laisse toujours gagner, même si je n’ai que sept ans.

 

J’adore l’école, aussi. Je ne manque jamais une journée de classe. Je suis intelligent et bien aimé des autres. Parfois, les garçons se plaignent auprès du directeur parce que je leur ai envoyé un coup de poing. Le directeur ne me dit rien car c’est le meilleur ami de mon grand-père. Mais il ne me sourit jamais.

Ma sœur est dans la même école. Elle a un an et demi de plus que moi, est plus intelligente encore et appréciée des autres, mais elle ne frappe jamais les filles, même si son père est un boxeur connu.

 

Le cœur de notre univers est la maison de mon grand-père.

Il l’a construite à la fin des années 1960, quand il était le comptable en chef de la Bank-e-Millie, la Banque nationale d’Afghanistan. Le pays était prospère et mon grand-père s’attendait à ce que Kaboul s’agrandisse au-delà des rues vieilles de mille ans qui zigzaguaient le long du fleuve Kaboul.

Il acheta environ deux hectares de terre sur la pente d’une petite montagne escarpée dont les deux sommets avaient, pendant des siècles, protégé Kaboul sur ses flancs sud et ouest. Au-delà, ce n’étaient que des fermes et des villages de maisons en torchis. Cela n’allait pas durer longtemps.

Grand-Père avait étudié le terrain, parlé aux fermiers qui travaillaient dans le coin, et soigneusement choisi la parcelle qui avait le meilleur puits. Nous avons toujours eu de l’eau, même pendant les mois les plus secs, même quand nos voisins en manquaient. Il entoura l’essentiel de sa propriété d’un solide mur en ciment, et en réserva une partie pour une école destinée aux enfants des familles qu’il connaissait et jugeait capables de transformer cette zone agricole en un quartier vivant.

Mon père et six de ses sept frères vivaient confortablement avec femmes et enfants au sein de la propriété de Grand-Père. J’avais plus de vingt-cinq cousins, tous à peu près de mon âge, avec lesquels je pouvais jouer. Chaque famille jouissait de deux grandes pièces qui lui étaient propres, regroupées dans un immeuble d’un seul étage construit d’un côté du jardin, l’habitation de Grand-Père se trouvant de l’autre. Entre nous s’élevaient soixante pommiers McIntosh, rapportés d’Amérique par un cousin de Grand-Père sous forme de petites branches qu’il avait greffées sur des racines de pommiers afghans. Ces arbres étaient rares dans notre pays et Grand-Père en était fier.

À une extrémité de la propriété se trouvait un long immeuble avec deux étages d’appartements et des boutiques au rez-de-chaussée. Grand-Père louait ces appartements à des gens qui ne faisaient pas partie de la famille. Toutes leurs fenêtres donnaient sur la rue. Aucun Afghan ne laisse des étrangers jeter un regard sur son jardin privé.

Dans l’une des boutiques, mon père organisa un centre sportif. Chaque jour après l’école, des douzaines de jeunes garçons venaient s’essayer à la boxe. Mon cousin Wakeel et moi les regardions depuis le trottoir frapper des sacs de son, faire des pompes ou sauter à la corde tandis que mon père s’entraînait avec un et parfois deux de ces garçons sur le ring qu’il avait construit.

Wakeel avait sept ans de plus que moi. Il était le grand frère que je n’ai jamais eu et j’étais le petit frère qu’il aurait bien aimé avoir. Il me laissait le frapper comme un punching-ball quand j’imitais les boxeurs. À chacun de mes coups, il riait.

Grand-Père, alors retraité de la banque, utilisait l’une des boutiques les plus grandes comme entrepôt pour ses tapis. Fermée d’une porte épaisse et d’un solide cadenas, elle dégageait une odeur douce de laine chargée de lanoline. Des milliers de tapis y étaient entassés. Avec mes cousins, on aimait sauter d’une haute pile à une autre.

 

Tous mes oncles avaient leur propre négoce, sauf le père de Wakeel qui était commandant dans l’armée afghane. Il disait toujours : « Le commerce, c’est trop risqué. La plupart des commerçants ont des attaques cardiaques et meurent jeunes. » Il était le fils aîné de mon grand-père, d’où la place spéciale qu’il occupait dans la famille. Lui et sa femme vivaient bien avec son salaire de l’armée, entourés de Wakeel, mon cousin préféré, et de leurs deux filles.