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L'Afghanistan, une aventure géopolitique française

De
135 pages
Alors que l'Occident l'avait relégué aux oubliettes des vestiges post soviétiques de la défunte Guerre Froide, la France redécouvrait subitement l'Afghanistan le 11 septembre 2001. Pourtant, la présence française n'avait pas attendu la parenthèse talibane pour s'illustrer durablement au « Royaume de l'Insolence » puisqu'elle remonte au XIXe siècle, lorsque Kaboul fascinait les intellectuels et scientifiques. Cet ouvrage revient donc sur les relations entre la France et l'Afghanistan, cette dernière devant composer avec un Nouveau « Grand Jeu » qui se dévoile au centre de ce creuset des ressources stratégiques.
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Couverture

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4e de couverture

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Diplomatie et stratégie

 

Diplomatie et stratégie

Collection dirigée par Emmanuel Caulier

 

Dernières parutions

 

Antonio MAPUA-BAMBISSA,Transition periods as founding pillars of democracy and peace, 2016.

Saoula SAID-SOUFFOU,Pétrole et différends territoriaux dans l’océan Indien, Un défi pour la France, 2015.

Fazil ZEYNALOV,Le conflit du Haut-Karabakh. Une paix juste ou une guerre inévitable ? Approche historique, géopolitique et juridique. 2eédition revue et augmentée, 2011.

Aristide Briand REBOAS,Pour une politique de paix en Centrafrique,2015.

Bruno MIGNOT,Mémento de stratégie d’influence à usage des dirigeants d’entreprise, 2015.

Soula SAID-SOUFFOU,La départementalisation de Mayotte, La sécurité de tout un peuple, 2015.

Sékou OUEDRAOGO,L’agence Spatiale Africaine, 2015. Olivier LAJOUS,L’Art du temps, 2015.

Chantal-Nina KOUOH,Diplomates indépendants. Emergence d’un statut. La dynamique des diplomaties non gouvernementales à l’orée du XXIesiècle, 2015.

Raymond H. A. CARTER,Comment se défendre verbalement au quotidien. La parole, arme ultime de la « communication psychotactique », 2014.

Raymond H. A. CARTER,Guide pratique de survie en zone urbaine et en campagne, 2014.

Alain OUDOT DE DAINVILLE,Faut-il avoir peur de 2030 ?,2014.

Lambert ISSAKA,La grande chute, 2014.

Abdul Naim ASAS,Les enjeux stratégiques de l’Afghanistan, 2013.

Guy SALLAT,Décider en stratège. La voie de la performance, 2013.

Arnaud MAILHOS,Les travailleurs birmans dans le nord de la Thaïlande. Géopolitique d’un pays clandestin, 2013.

Mehdi LAZAR,Espace et histoire de l’université américaine, De Bologne à Harvard, 2013.

Titre

 

Stéphane Charles NATALE

 

 

 

 

 

 

L’Afghanistan,

une aventure géopolitique française


 

Préface d’Emmanuel Caulier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com

diffusion.harmattan@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-78922-4

 

À mon Frère Charles,

 

Il n’y a de Vérité que celle de l’expérience…

PRÉFACE

« Sur le plafond couraient des ombres,

De pieds, de mains,
Qui se croisaient dans la pénombre,

Tels nos destins »
Boris Pasternak

 

 

« L’Afghanistan n’est que temps et poussière, les Afghans gardent le temps, et les étrangers prennent la poussière ». Ce livre, peut-être, un des plus importants, pour comprendre la poussière que la France a prise en Afghanistan, dispense de poser des questions inutiles.

Géopolitologue érudit de la zone qu’il étudie, en même temps qu’exceptionnel narrateur des évènements qu’il a vécu, Stéphane Charles Natale est doublement à son affaire, il est un connaisseur prodigieusement lucide du pays de l’insolence.

Il met, bien sûr, le doigt sur les traits complexes de l’histoire du pays et des influences nombreuses reçues au long du vingtième siècle, celle marquante des anglais, des russes, la prégnance des ambitions iraniennes et pakistanaises.

Mais sa pensée va plus loin, quand elle s’élance dans l’incertitude du temps présent. Il scrute pour nous la complexité du pari de la France, qui se fait inlassablement civilisatrice, au sein même d’une grande civilisation. Archeologie, agriculture, linguistique, forces de sécurité, œuvre constitutionelle, la stratégie de l’action française lutte contre le hasard, profite du hasard, pour contruire la paix sur la déconstruction de la guerre.

L’auteur sait le caractère aléatoire de cette action, il a une conscience très aiguë des aléas, des bifurcations de l’histoire et de la complexité de l’influence croisée de toutes les grandes puissances présentes dans la zone. Il nous explique comment l’environnement international se saisit, toujours, in fine, de cette action, obligeant nos instructeurs à être vigilant et à innover sans cesse.

Mais l’auteur mesure la valeur de l’implication de la France dans un pays toujours menacé « par l’orage de la guerre ». Implication marquée tant par sa trop méconnue profondeur historique, que par la richesse de sa doctrine stratégique contemporaine. Or, précisément, plus la crise est profonde et plus il faut chercher le nœud de la crise dans quelquechose de profond et d’occulte au jeu de tout dispositif de régulation. Car comme l’a dit Mac Luhan :

« Breakdown is a potentiel breakthrough ».

C’est un livre merveilleux qui s’ouvre ici pour les lecteurs ; envions-les de s’y engager.

 

EMMANUEL CAULIER

Avocat à la cour d’appel de Paris et
à la Cour pénale internationale

INTRODUCTION

Prolégomènes géopolitiques

Dans l’ordre empirique des relations internationales, l’espoir chimérique que la fin de la bipolarité stratégique de la Guerre Froide, que l’on croyait éternelle, puisse augurer un monde pacifique, en un concert apaisé des nations récoltant les dividendes de la paix et la prospérité matérielle, a déçu tous les optimistes, à l’instar de Francis Fukuyama1 ou de Stanley Hoffmann, ce professeur français d’Harvard qui plaidait en faveur d’une éthique dans les relations interétatiques2.

La paix westphalienne de l’équilibre des puissances était jeté aux oubliettes de l’Histoire où elle rejoignait Hérodote, qui clamait pourtant que « nul homme est assez dénué de raison pour préférer la guerre à la paix ». Si, de 1947 à 1992, nombre de crises graves jalonnaient la Guerre Froide, elles se nichaient, depuis Yalta, dans les failles de l’architecture stratégique des deux blocs, en une période de stabilité inédite depuis l’Europe du Congrès de Vienne de 1815.

Désormais, la Pax Américana post 1945 est enterrée et l’Histoire semble s’accélérer en une crise de sécurité globale et permanente à laquelle les États doivent faire face, les uns après les autres. Après avoir vécu l’ultimatum castriste des missiles R 12 Dvina d’octobre 1962 et l’arme au pied des forces soviétiques et américaines sur Check Point Charlie à Berlin, puis la guerre du Vietnam suivie des conflits israélo-arabes des Six Jours en juin 1967, qui d’entre nous avait prévu la fin de l’URSS, à défaut de la fin de l’Histoire ?

Qui seulement avait flairé l’éventualité des attentats du 11 septembre 2001 mais aussi et surtout leurs conséquences géopolitiques ?

Qui avait ressenti les soubresauts et anticipé les conséquences politiques et sécuritaires, notamment au Sahel et en Libye, des Regime Change naïvement nommés Printemps Arabes et qui ne restent, encore aujourd’hui, que chaos généralisés, notamment en Égypte, aux rivages de l’Europe latine ?

Qui avait anticipé le surge jihadiste du groupe État Islamique en Irak à l’été 2014 au point que les analystes de la CIA échafaudaient des scenarii d’une Europe remodelée, qu’ils qualifiaient d’Eurostan3, où le Vieux Monde deviendrait un nouveau Jihadistan, tandis que les théâtres d’affrontement se déplaçaient vers le Sud de l’Hémisphère et notamment vers l’Afrique sahélienne ? Dans une moindre mesure, qui aurait parié sur la visite de Barack Obama à La Havane, 88 ans après l’embargo de février 1962 ou encore la victoire de Donald Trump au risque d’un nouveau Yalta, par l’initiation d’un cycle d’introversion de la politique étrangère Nord-américaine ?

Moins visible en termes de sécurité globale, si l’irréversible dérèglement climatique (et ses futurs millions de déplacés) avait été annoncé, sans pour autant être anticipé, ou que le flux migratoire massif de réfugiés de guerre aux frontières de l’Europe post Brexit, inédit depuis 1945, était prévisible (sans en mesurer l’ampleur) comme la faillite financière de 2008, qui avait alerté du danger des mouvements quasi insurrectionnels, qui fleurissaient comme autant de menaces contre la souveraineté des États ?

Aucun d’entre nous… Felix culpa car l’Histoire est une chose qui se conjugue avec le recul lucide du passé.

Force est de déplorer que la lecture onusienne de la « paix perpétuelle » d’Emmanuel Kant montrait ses limites, comme un rêve fracassé contre le monde réel hobbesien, où le devoir d’ingérence, inapplicable en l’état, s’est mué en une responsabilité de protéger utopiste. Sans thébaïde où se retirer, les Cincinnatus n’étaient pas prêts à tronquer le glaive pour la charrue mais devenaient des Condottieri machiavéliens dotés de la ruse du renard et la force du lion4 à l’instar des Sociétés de Protection en Environnement à Risques (SPER) anglo-saxonnes (mais aussi françaises, dans une moindre mesure) qui connaissent un essor sans précédent non pas depuis 2001 et l’effondrement des Twin Towers, mais depuis 1991 et l’éclatement de l’URSS5.

Pourtant, la réalité reste celle d’un monde unipolaire Nord-américain globalisé, en mutation vers un système multipolaire instable6 et par conséquent hautement belligène, configuré par les rapports de force interétatiques. D’autant qu’au cœur de l’architecture de sécurité internationale s’entrechoquent les intérêts d’acteurs non étatiques transnationaux comme les mafias prédatrices et les groupes jihadistes conquérants comme autant d’Homo Furiosus, selon les termes de Gaston Bouthoul, chantre de la polémologie française, et qui entretiennent la menace phobique d’un monde apolaire, donc sans ancre pour enrayer sa tragique dérive. Désormais, le statu quo stratégique s’effondre devant le déséquilibre de la menace globale, dans un navire-monde sans capitaine.

De plus, depuis la « pire catastrophe géopolitique du XXesiècle » selon Vladimir Poutine, le Département d’État Nord-américain décline, au fil des administrations successives de Georges Herbert Bush à Barack Obama puis Donald Trump, une politique étrangère alternant des phases d’introversion réalistes et d’extraversion idéalistes, confinant parfois au « wilsonisme botté » d’après la formule dont Pierre Hassner affubla la démonstration de puissance que fut l’opération unilatérale7Iraqi Freedom de mars 2003. En revanche, en janvier 1991, Washington assurait en Irak ses engagements militaires multilatéraux sous l’égide du Conseil de Sécurité, en menant l’opération onusienne Desert Storm puis en Afghanistan sous la bannière de la Force Internationale d’Assistance à la Sécurité (FIAS), au sujet de laquelle nous reviendrons plus en détail au fil de l’ouvrage. Ainsi, par une ironie martiale, au bout de 66 ans de coexistence pacifique au sein d’un système à la dialectique binaire entre les deux blocs idéologiques antagonistes, l’État-major de l’OTAN engageait finalement des troupes au sol (Foot Print) non pas à l’encontre les forces du Pacte de Varsovie mais au contact des insurgés afghans, qui avaient vaincus l’Armée rouge, ennemi mimétique séculaire et raison d’être de l’Alliance Atlantique durant plus d’un demi-siècle !

Dès lors, l’Afghanistan devenait le champ de bataille de la rivalité et de l’influence des acteurs géopolitiques régionaux et internationaux. Cependant, au gré des alliances réversibles, les islamistes sunnites radicaux afghans passaient du statut enviable de « Moudjahidin Combattants de la Liberté » (Freedom Fighters) luttant contre l’envahisseur soviétique (armés par Washington et entraînés par Islamabad) à celui de combattants irréguliers Taliban affrontant le contingent militaire Nord-américain puis trouvant refuge au cœur des zones tribales pakistanaises ou bien, rejoignant Peshawar au Pakistan par la Kyber Pasktunkhwa. On était alors très loin de l’imagerie des antiques Jezails utilisés par les rebelles Pathans qui affrontèrent le corps expéditionnaire anglais de 1896, dans lequel servait un dénommé… Winston Churchill, alors illustre inconnu mu par une inextinguible soif d’aventure. Il écrivait déjà : « (Le pays est emplit d’) une foule de nomades Talib-ul-ilm, qui correspondaient aux étudiants en théologie de Turquie »8.

Force est d’admettre que si nul ne peut réécrire l’Histoire, il peut être utile de tenter d’en éclairer de façon critique les interstices des lignes de fractures restés obscures, afin de mettre en lumière des stratégies occultées à dessein géopolitique. Car la crise afghane fut aussi et surtout la cause majeure de l’implosion de l’Union soviétique et de toute l’ancienne Asie médiane lénino-marxiste, par l’épuisement des ressources financières de Moscou, consacrées à la poursuite de cette campagne militaire d’invasion initiée au mois de décembre 1979, année pivot, s’il en fut. Car Washington, tirant les leçons du Vietnam où l’URSS avait renforcée son influence politique, réussissait le tour de force de déplacer habilement la ligne de front de la Guerre Froide, de l’Europe de l’Est mise au pas (à la suite des coups hongrois et tchécoslovaque) jusqu’à Kaboul l’insoumise, d’où les troupes soviétiques se retiraient en décembre 1989, non seulement vaincues mais aussi humiliées à la face du monde libre.

 

Vingt-cinq ans plus tard, c’était au tour de l’intégralité des effectifs de la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) de quitter l’Afghanistan, précédés par le contingent militaire français.

Tristes tropismes sur Kaboul…

« L’Afghanistan, la poignante beauté qu’aurait,
à travers les temps de l’histoire, un astre qui s’éteint peu à peu… »
9

Joseph Kessel (1898-1979), romancier et académicien

 

Lorsque Voltaire, créant alors l’optimiste Candide, assistait en 1755 au tremblement de terre qui dévastait Lisbonne, cet encyclopédiste déiste mais anti clérical consignait dans ses carnets de voyage son sentiment d’impuissance à l’égard de la population lusophone affligée, mais surtout fustigeait la propension des Portugais à considérer ce phénomène tellurique, pourtant scientifiquement établi, comme la manifestation d’un châtiment divin, à l’instar des suppliques des anciens pompéiens lors de la tragedia vésuviana de l’an 79 : « Lisbonne est abîmée et l’on danse à Paris… ».

Or, il en est de même de la ville de Kaboul, en comparaison de laquelle, Paris reste une fête, plus de cinquante ans après l’ouvrage éponyme et posthume d’Ernest Hemingway. Car, si la tectonique afghane est également sujette aux fréquents tremblements de terre, force et de constater que la magnitude du séisme géopolitique post 11 septembre 2001 fut d’une telle force, que les stigmates sont toujours présents en Afghanistan. Comme si l’onde de choc de cette attaque terroriste majeure contre l’hyperpuissance Nord-américaine avait frappé d’anéantissement cet hypo-État montagneux perdu aux confins de l’Asie centrale sur les contreforts de l’Himalaya.

Simultanément, sur l’autre face du globe, l’Occident médusé redécouvrait subitement Kaboul, oublié depuis l’invasion soviétique de 1979, par le prisme médiatique des images apocalyptiques de la mort de 2 973 citoyens de 78 nationalités différentes, dont 2 Français, qui périssaient sur leur lieu de travail, victimes d’une criminelle combinaison entre technologie moderne et fanatisme obscurantiste moyenâgeux.

Or, cette utilisation inédite d’aéronefs habités comme vecteurs balistiques reléguait l’Afghanistan au rang du peuple des abysses de la jeune Histoire d’un XXIe siècle naissant dans la tragédie. Rappelons tout de même, que l’unique lien entre ces criminels et le peuple afghan fut qu’Oussama Ben Laden, commanditaire de l’infraction terroriste, avait déjà établi son repaire en zone Pashtoun en faisant allégeance au Mollah Omar, chef de la Choura de Quetta10, où se terre aujourd’hui vraisemblablement Ayman Al Zawahiri, nouveau leader mondial d’Al Qaeda.

Depuis, l’estampe spinalienne occidentale de cet État défaillant, guère plus vaste que la France et peuplé de près de 32 millions d’habitants (en dépit de tout recensement effectué depuis 1979), s’est figée à incarner le sanctuaire de groupes insurrectionnels opérant depuis les zones tribales des Waziristân ou du district de Swat au Pakistan voisin.

Or, malgré les stéréotypes qui le dépeignent à tort comme plongé dans un Moyen-Âge, duquel il aurait du mal à s’extraire, ce nouvel Afghanistan post-2001 tente d’acquérir une posture internationale faite de résilience politique post totalitarismes (idéologique avec les soviétiques et religieux avec les islamistes radicaux). Jour après jour, Kaboul revendique sa réintégration dans la communauté internationale, où il fait toujours figure d’État effondré au cœur d’un vaste Hinterland, qui court le long d’un croissant de crise, s’étendant du hub terroriste-trafiquant de la bande sahélo-saharienne à la jihadosphère de la corne de l’Afrique orientale.

Ainsi, enclavé au cœur de l’Asie centrale, l’Afghanistan occupe pourtant une position géographique axiale entre l’ancien monde soviétique, la Perse, le sous-continent indien, l’Asie du Sud et la mer d’Arabie, d’où il peut observer la montée en puissance de la rivalité stratégique entre Washington et Beijing, qui gardent Kaboul en ligne de mire.

Ainsi, quatorze ans plus tard, affligé du poids géostratégique de l’héritage soviétique et sous influences iranienne et pakistanaise, force est de constater qu’Afghanistan rime toujours avec Taliban.

Les motivations de mon aventure afghane…

« Vis comme sur la montagne… peu importe que l’on vive ici ou là,
pourvu que l’on soit partout comme
dans sa Cité, c’est-à-dire le Monde »

Marc Aurèle (121-180), empereur romain et philosophe stoïcien

 

Liberté. S’expatrier en Afghanistan pour plusieurs années en quittant la France, qui a désappris la guerre depuis plus de 70 ans, n’allait pas de soi, malgré mon séjour irakien de 2011, en guise de baptême du feu. Car, si Paris fut pour Emil Cioran « l’endroit idéal pour rater sa vie », Kaboul restait l’une des meilleures façons de la perdre, au risque de donner à son destin un tour tragique, par la recherche de l’expérience interdite, que constituait cette nouvelle zone de conflit à explorer. Mais tout dépend du sens que chacun donne à sa vie et je choisissais, comme toujours, de m’accomplir dans l’action et assumais un degré fort d’engagement, tout en préparant solidement mon expatriation professionnelle. L’expérience des zones de guerre et quelques leçons cinglantes m’ont enseigné que le salut se joue bien souvent en amont de l’exposition à la menace et que toute aventure réussie ne se conçoit pas sans une rigoureuse organisation doublée d’un solide équilibre psychologique. Car, avant d’aller à la rencontre lointaine de l’autre et de sa culture, il vaut mieux se connaitre soi-même ; d’autant que, sans réflexion, l’audace reste immanquablement vouée à l’échec. En revanche, la ligne rouge demeure celle d’une pseudo-quête ludique et caricaturale du risque11, qui a toujours revêtue une puérilité indécente. Déjà, l’ancien Résistant Joseph Kessel écrivait que l’homme se plaçant impunément en danger, sans y être contraint, n’était qu’un amateur et un dilettante.

 

L’appréhension de l’aventure dépend également du point de vue duquel on se poste. Alors qu’en Irak, je fus un spectateur engagé selon Raymond Aron, je choisissais, en Afghanistan, d’être pleinement acteur de ce spectacle de la guerre. Ainsi, quittant résolument ma zone de confort, je comprenais en observant ce monde brutal et sans fard, qu’il me serait impossible de rester impassible à regarder au loin la tempête ; la seule alternative étant soit de m’engager en plongeant à corps perdu dans l’inconnu et de durer en acceptant l’effort, ou bien de renoncer, de boucler frénétiquement ma cantine métallique, pour rentrer retrouver la tiède monotonie quotidienne et confortable de la paix du terroir. Cependant, Paul Emile Victor écrivait que « L’Aventure, c’est du temps volé à la Mort » et je restais, confiant, l’hôte des Afghans pendant plus de deux années, en me sentant comme un touriste en mon propre pays, lorsque je rentrais en France. Ainsi, faire le choix d’écrire sur une page de l’Histoire immédiate ne pouvait se concevoir en faisant l’économie d’une immersion totale et de longue durée sur ce théâtre. De la même manière, qu’il faille faire preuve d’humilité et de franchise lorsque l’on se penche sur la culture d’un État qui n’est pas le sien, en considérant son travail comme une exploration forcément lacunaire. Après Bagdad, ce fut un nouveau moment de vérité, car cet État est moins le pays des réponses faciles, que celui des grandes interrogations défrichées au fil des dizaines d’excellents ouvrages traitant de l’Asie centrale, qui garnissent les bibliothèques universitaires, en tentant d’apporter leur pierre à ce colossal édifice en ruine.

 

Aujourd’hui, avec le recul nécessaire de mon retour en France, cet ouvrage me donne l’opportunité de témoigner lucidement sur ce pays de démesure, les hommes ardents qui le peuplent ainsi que les mythes qui le hantent et me ramènent sans cesse à l’exhortation de Jean à Patmos : « Écris donc ce que tu as vu, ce qui est et ce qui doit arriver ensuite » ; n’être simplement que ce « témoin parmi les Hommes », qu’exigeait Kessel…