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L'Afrique et le défi républicain

De
271 pages
L'auteur analyse dans cet ouvrage comment, au Sénégal, après la parenthèse citoyenne de 2007, la roche tarpéienne a été remise à l'ordre du jour par les citoyens, en mars 2009. L'immixtion sans précédent du président Wade et de son fils dans les joutes électorales a transformé ces locales en référendum, leur insufflant du coup une surprenante vitalité citoyenne. En rapport avec ce contexte, l'auteur aborde les questions essentielles qui structurent l'espace politique sénégalais.
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L'AFRIQUE ET LE DÉFI RÉPUBLICAIN

UNE LECTURE DES ÉLECTIONS SÉNÉGALAISES DE 2009





Préface de Amady Aly Dieng Alpha Amadou SY






L'AFRIQUE ET LE DÉFI RÉPUBLICAIN

UNE LECTURE DES ÉLECTIONS SÉNÉGALAISES DE 2009





Préface de Amady Aly Dieng









Du même auteur

A / En collaboration avec Mamadou Abdoulaye Ndiaye
- Africanisme et théorie du projet social, Paris, L’Harmattan, Collection
« Sociétés africaines et diaspora », Paris, janvier 2001, 320 pages, Préface
d’Amady Aly Dieng ;
- Les Conquêtes de la citoyenneté, Essai politique sur l’Alternance du 19 mars 2000,
Éditions Sud Communication, Dakar, mars 2003, 110 pages, Préface de
Babacar Touré ;
- L’Afrique face au défi de la modernité. (La quête d’identité et la mondialité),
Éditions Panafrika/Silex/Nouvelles du Sud, Dakar, novembre 2006, 286
pages, Préface d’ Amady Aly Dieng ;
- Esthétique négro-africaine et quête d’universalité ou quelques considérations sur
l’œuvre de Kalidou Kassé, Éditions Panafrika/Silex/Nouvelles du Sud, Dakar,
octobre 2007, traduit en anglais par le Professeur Badara Sall, 82 pages ;
- La Presse et le jeu politique au Sénégal, février 2009, Inédit.

B / En solo
L’imaginaire saint-louisien, (domou n’dar), à l’épreuve du Temps, 92 pages ; Fama
Éditions Thiès, décembre, 2009 ;

À paraître :
- Élégie pour l’Espérance, (Recueil de poèmes) ;
- Un pas dans l’univers de la philosophie, (Essai).






© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10306-1
EAN : 9782296103061



REMERCIEMENTS
J’adresse ici mes vifs remerciements et ma profonde
reconnaissance à :
- Amady Aly Dieng, pour m’avoir gratifié, avec une générosité
toujours renouvelée, de sa rigueur scientifique, de son sens de
l’éthique, et de son culte de la justice sociale. Qui plus est, j’ai toujours
bénéficié de ses conseils avisés, de sa disponibilité légendaire pour tout
ce qui a trait au savoir, et de l’ouverture d’esprit de toute sa gentille
famille ;
- Babacar Touré, pour son soutien originel à cette aventure
intellectuelle ;
- Tous mes Maîtres, pour avoir guidé mes pas sur les sentiers escarpés
de l’univers du savoir ;
- Mes anciens élèves, pour cette profonde affection qui continue à
imprégner si densément nos relations ;
- Mouhamed Habib Kébé, Amadou Hamidou Diallo et Pr. Cheikh
Diouf, pour la fécondité de nos échanges sur les rapports entre islam et
modernité ;
- Alioune Badara Seck, Abdoukhadre Diallo dit Papis, Ahmet Gaye et
Saliou Ndour, pour avoir relu avec beaucoup de cœur et de rigueur ce
livre ;
- Tous mes amis d’ici et d’ailleurs qui se reconnaîtront d’eux-mêmes
dans cet acte symbolique.
- Maître Abdou Djalil Kane, pour son soutien fraternel jamais pris en
défaut ;
- Mes parents, pour la qualité de leur éducation.
7








DÉDICACE
Je dédie ce livre à mon épouse et à mes enfants, en guise de
profonde reconnaissance pour avoir réuni les conditions matérielle,
psychologique et affective que requièrent la production du savoir et
l’épanouissement intellectuel. Que de sacrifices consentis, pour
soutenir une volonté de justice sociale qui ne reste aveugle que pour
autant qu’elle ne soit pas sous-tendue par une volonté de vérité !
9











« … Et c’est comme ça… Tous les soirs…
L’ocelot est dans le buisson, le rodeur à nos
portes, le chasseur d’hommes à l’affût, avec son
fusil, son filet, sa muselière : le piège est prêt, le
crime de nos persécuteurs nous cerne les talons, et
mon peuple danse. »
Aimé Césaire.
11






PRÉFACE
Dans ce livre, Alpha Amadou Sy, professeur de philosophie, se
propose d’examiner les promesses de l’Alternance qui se sont avérées,
à l’épreuve des demandes sociales et des exigences républicaines, une
illusion. Celle-ci est grosse d’une redoutable menace sur les
remarquables conquêtes citoyennes de mars 2000.
Cette démarche est louable et bienvenue. Car le moment est venu,
à la veille des élections présidentielles de 2012, de dresser un bilan
critique aussi objectif que possible de la gestion du Sénégal par le
régime actuel qui se réclame du néolibéralisme.
L’auteur commence par un examen rétrospectif de la politique
économique et sociale du Premier gouvernement du Sénégal dirigé
par Mamadou Dia. Partant du postulat selon lequel le monde rural a
toujours été le vivier électoral des partis politiques au pouvoir, il
réfléchit sur la stratégie mise en œuvre par ce gouvernement qui
voulait émanciper les paysans de l’obscurantisme et de l’exploitation
économique. Cette politique devait reposer sur de sérieuses études
économiques renforcées par une mise à profit judicieuse des
expériences ayant eu cours ailleurs.
Mamadou Dia, disciple de l’économiste français François Perroux,
a été fortement influencé par le père Lebret, fondateur de l’Institut de
Recherches et de Formation pour le développement harmonisé
(IRFED).
Par ailleurs, il s’est intéressé à l’expérience de la lutte contre l’exode
rural, initiée par le gouvernement marocain, au pays de Mohamed V.
Il avait conçu une politique de développement endogène et autocentré
qui n’était pas envisagée à partir d’un simple coup de tête. Roland
Colin retrace son itinéraire intellectuel et politique : « Mamadou Dia, dès
13 son élection comme sénateur du Sénégal en 1951, s’était lancé avec passion dans
une véritable aventure de développement de sa propre culture intellectuelle. Il s’était
mis à fréquenter assidûment la riche bibliothèque du Palais du Luxembourg,
répondant à la frustration ancienne de s’être vu refuser l’accès à l’enseignement
supérieur. Sitôt devenu parlementaire et s’engageant dans les études d’économie, il se
cherche un maître et le trouve en la personne de François Perroux qui, lui-même,
noue alors, avec cet étudiant insolite, une amitié pour la vie. François Perroux,
compagnon de Lebret dans la fondation d’ « Économie et Humanisme », s’attachait
à développer une vision pionnière de la science économique largement ouverte sur tous
1les phénomènes de société ».
Les faiblesses de la politique du gouvernement de Mamadou Dia
sont passées en revue sans complaisance. Il n’a pas réussi à créer les
conditions favorables à l’implantation de nouvelles structures
d’encadrement rural. Mieux, il s’est fait des ennemis sans pouvoir, en
contrepartie, s’assurer l’alliance de la petite bourgeoisie radicalisée qui
animait les formations politiques d’obédience marxiste. Pire, le
socialiste autogestionnaire Mamadou Dia avait fait corps avec le
social-démocrate Senghor, pour procéder à une répression féroce des
membres du Parti Africain de l’Indépendance du Sénégal.
II a commencé par réprimer les membres de sa propre famille
politique jugés poreux aux idéaux du Parti Africain de l’Indépendance
(PAI). Puis, il procédera à une épuration au niveau des organisations
de masse. Enfin, il terminera par un licenciement de nombreux
fonctionnaires, d’agents auxiliaires, de contractuels et de stagiaires,
selon Madické Wade dans son ouvrage, Notre modeste part du combat du
2PAI pour la dignité et la liberté de notre peuple .
Alpha Amadou Sy examine de manière critique la politique menée
par Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf. Il évoque les conditions
économiques, sociales et politiques qui ont permis l’avènement de
l’Alternance du 19 mars 2000.
Me Abdoulaye Wade assure la stabilité de son pouvoir par la
multiplication des sinécures, afin de maintenir des alliés qui menacent
de rejoindre l’opposition et d’appâter des membres influents des partis
politiques d’opposition ou de la société civile. Dans cette logique

1 Roland Colin, Sénégal notre pirogue, au soleil de la liberté, Paris, Présence africaine, 2007,
p. 115.
2 Madické Wade, Notre modeste part du combat du PAI pour la dignité et la liberté de notre peuple,
Saint-Louis, édition à compte d’auteur, 2000.
14 politicienne et budgétivore, s’intègrent la hausse vertigineuse du
nombre des postes ministériels, l’instauration du Sénat, du Conseil
économique et social, de la vice-présidence. Cette stratégie trouve son
prolongement dans la politique de musèlement des forces sociales et
politiques. L’auteur s’intéresse au mode de neutralisation d’un parti
aussi collégial qu’Andë Jëf et à la tentative de délester certains leaders
de leur base en les cooptant à l’insu de leur syndicat.
Pour opérer une révolution agricole au Sénégal, le régime
néolibéral propose la Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et
l’Abondance (GOANA). Ce programme ne dit rien sur l’arachide qui
demeure la première culture commerciale. Outre ce silence troublant
sur les difficultés de la filière arachidière, on peut reprocher à la
GOANA de n’avoir pas engagé une concertation entre décideurs et
paysans, alors que ces derniers sont censés savoir mieux que
quiconque estimer leurs besoins réels.
Le verdict du scrutin du 22 mars 2007 a fait l’objet de multiples
interprétations que l’auteur n’a pas manqué d’analyser. Les
contradictions, qui existent au sein de la Coalition de l’opposition,
Benno Siggil Senegaal, n’ont pas été occultées. Des résistances citoyennes
sont apparues sous l’ère libérale avec la naissance du Cadre Unitaire
des Syndicats de l’Enseignement Moyen Secondaire (CUSEMS),
expression d’une innovation organisationnelle ancrée dans une seule et
unique tradition de lutte et avec l’entrée en scène des pharmaciens et
des imams.
La gestion libérale de l’espace politique a débouché sur quelques
tentatives avortées de dialogue politique. Le Parti Démocratique
Sénégalais (PDS) risque ainsi de s’engager dans la voie des sentiers
battus du Parti socialiste. Il existe au Sénégal des facteurs réels de mal
développement : le vernis constitutionnel, la persistance du déficit
républicain, la mainmise de la France sur l’espace francophone.
Nombreux sont ces facteurs que sont la chronophagie, l’esprit festif, la
conception mythique du pouvoir et le redéploiement de la culture
tribale dans une économie de rente.
Les chefs d’État, après une élection au forceps, commencent par
renier le principe de la limitation du mandat présidentiel. Ensuite, ils
se donnent les chances d’un second mandat, en gommant d’un revers
de main la disposition portant sur le scrutin à deux tours.
Cette escalade antidémocratique atteint son summum en réalisant
ce qui était politiquement impensable au niveau des « pères des
15 indépendances », y compris les plus conservateurs voire réactionnaires, à
savoir la dévolution monarchique du pouvoir. Cette ère de l’insolite
est ouverte en République Démocratique du Congo avec Joseph
Kabila Kabande qui succède à son père, Laurent-Désiré Kabila,
tombeur de Joseph Mobutu. D’abord, nommé à la tête de l’État, suite
à l’assassinat de son père en 2001, il sera, en octobre 2006, le premier
président élu de son pays.
Cette dévolution monarchique du pouvoir n’a pas manqué de faire
école. Avant même la sanction par les urnes pour introniser Kabila
fils, le Togo s’engouffre dans cette brèche, en portant, en avril 2005, le
fils du défunt président Eyadema Faure Gnassingbé, à la magistrature
suprême. Comme pour prouver que ce mode de dévolution est devenu
non pas l’exception mais la règle, le Gabon s’aligne sur cette logique
de transmission démocratique. Ce faisant, sous l’œil bienveillant des
soi-disant partenaires au développement, Ali Bongo sera
victorieusement investi par le Parti démocratique gabonais (PDG) aux
élections présidentielles d’août 2009. La nébuleuse que constitue la
Françafrique joue un rôle très important dans la dévolution
monarchique du pouvoir. Ce type de dévolution du pouvoir qui est à
l’ordre du jour au Sénégal est très contesté dans les milieux politiques,
syndicaux et étudiants.
Le rôle joué par la presse privée dans l’émergence d’une opinion
africaine a été mis en exergue. Les journalistes ont multiplié des
chroniques, des émissions interactives et des investigations assez
poussées sur des événements politiques et des pratiques culturelles. De
plus, leur concours à l’éducation civique a été particulièrement
appréciable, dans un contexte où les partis politiques, les syndicats,
tout comme l’État, ont royalement ignoré leur devoir de doter les
populations d’une formation et d’une éducation civiques adéquates.
Les élites africaines se retrouvent à la croisée des chemins, avec le
vent de la démocratisation qui souffle sur le continent. Le véritable
défi que doivent relever les intellectuels africains est de cesser de faire
l’impasse sur les facteurs endogènes tout en les articulant à la
dynamique qui structure la mondialité. Dans ces conditions, il revient,
au premier chef, à l’élite africaine de prouver le mouvement en
marchant.
La « vacuité intellectuelle », selon les mots de Mwayila Tshiyembe, qui
s’exprime par l’absence à la fois d’esprit critique et l’inventivité,
explique en partie l’échec des idées généreuses retenues à l’issue du
16 mythique Congrès des Écrivains et Artiste Noirs, tenu à Paris en 1956.
Cette vacuité explique aussi en partie la passivité avec laquelle les
peuples africains ont subi les différentes stratégies de développement
concoctées par les soi-disant partenaires au développement pour le
continent.
Selon Mwayila Tshiyembe, le panafricanisme, qui s’est
politiquement déployé sous trois formes, a largement échoué dans ses
prétentions à faire office de lanterne idéologique militant pour
l’indépendance et le bien-être des Africains. Le panafricanisme
messianique, porté par les Afro-Américains qui ont nourri l’ambition
de créer des États libres, en est la première.
La seconde forme est celle du panafricanisme maximaliste que
revendiquent des dirigeants qui rêvaient, faute de réaliser les États-
Unis d’Afrique, de travailler à construire une unité politique et
militaire suffisamment consistante pour peser sur les échanges du
continent avec le reste du monde. Ce projet dont les figures de proue
sont le Ghanéen Kwamé Nkrumah et l’Égyptien Gamal Abdel Nasser
aurait fait long feu à la suite du refus des nouveaux États de se faire
hara-kiri au profit de la nouvelle vision africaine de l’unité du
continent.
La troisième forme de panafricanisme minimaliste vient compléter
cette variété de versions. Il est animé par Senghor, Houphouët Boigny,
et leurs alliés du Groupe de Monrovia. Sa spécificité réside dans son
rejet de l’idée d’un État continental au profit de la constitution d’un
cadre suffisamment souple pour permettre à chaque entité de
préserver son indépendance tout en ayant la latitude de mettre leur
destin ensemble sur certaines questions. La création de l’Organisation
de l’Unité Africaine (OUA) est à l’actif de cette ligne souverainiste.
Ce livre bien documenté est une contribution remarquable à la
connaissance des enjeux des prochaines élections en Afrique noire.
Son auteur est très attaché à l’avènement d’une république des
citoyens. Mais les réalités politiques, économiques, sociales, culturelles
et linguistiques sont, à beaucoup d’égards, des obstacles sérieux à
l’avènement de véritables républiques en terre africaine. L’auteur
reconnaît que son idée est un fantasme. Il estime qu’il importe d’en
conserver la dimension utopique qui aura pour vertu d’irriguer la lutte
des Africains pour le pain et la justice sociale. Fidèle à la démarche de
Fréderic Engels qui a su distinguer le socialisme utopique du
socialisme scientifique, Alpha Amadou Sy aurait pu examiner la
17 dimension sociale des questions soulevées. Par exemple, le
panafricanisme mérite d’être étudié de façon critique et approfondie.
Il aurait été intéressant de déterminer clairement les forces sociales
africaines qui peuvent porter le projet panafricaniste. L’étude de cette
question nécessite aussi le traitement systématique et frontal de la
question nationale en Afrique noire.
« L’Afrique et le défi républicain » ouvre la voie à des discussions fort
sérieuses sur les problèmes posés par la démocratisation des pays
africains. De ce point de vue, il mérite d’être attentivement lu et
discuté.

Amady Aly Dieng
18






AVANT-PROPOS
3Dans « Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte » , Marx fait
observer que les révolutions politiques arrivent à maturité quand une
société se subdivise en deux classes radicalement opposées. Celle que
compose l’immense majorité de citoyens, vivant honnêtement de la
sueur de son front, entre en conflit ouvert avec celle qui apparaît
comme l’expression condensée des perversions économiques,
politiques et morales.
Sans interpréter l’Alternance politique, survenue au Sénégal le 19
mars 2000, comme une mutation en profondeur, on peut tout de
même s’inspirer de cette leçon de science politique pour cerner les
conditions qui ont concouru à l’avènement de cet événement politique
sans précédent dans cet État ouest-africain. La comparaison tient au
fait qu’une bonne frange des citoyens de ce pays se reconnaissait dans
l’idée selon laquelle, le pouvoir socialiste était devenu l’incarnation des
perversions les plus intolérables en matière de gestion économique, de
bonne gouvernance et d’éthique. Cette certitude a fait le lit du Sopi
non sans rendre intelligible le triomphe d’un slogan aussi simple, voire
simpliste que celui vulgarisé par Moustapha Niasse, le leader de
L’Alliance des Forces Progressistes, AFP, « na dém na dém na démma
déme », (qu’il s’en aille, qu’il parte !). » Aussi Abdoulaye Wade et ses
partisans vont-ils regagner le Palais de l’Avenue Roume, qui en
costume-cravate, qui en grand boubou badigeonné. Sans la moindre
boue ni bousculade, encore moins de traces de sang !
Cette transition douce, dans une Afrique à la tradition
démocratique larvée, ne peut se comprendre que par rapport à la
détermination sans équivoque de citoyens souverains qui entendaient

3 Karl, Marx, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, Paris, Éditions sociales, 1971.
19 en finir avec l’arbitraire, la gabegie et le patrimonialisme. Cette ardeur
citoyenne qui s’est manifestée, entre autres, dans sa frange la plus
vulnérable, mais aussi la plus résolument engagée dans les projets de
rupture, était d’une radicalité qui n’avait guère échappé à Wade :
4« Vous les jeunes en vous regardant, je sais ce que vous voulez ». Et cette
aspiration de cette jeunesse, « retraitée avant même de naître », constituait
l’essentiel des aspirations populaires dûment consignées, pour ainsi
dire, dans le cahier de charges élaboré par les différentes composantes
du Front pour l’Alternance (FAL). L’amélioration de leurs conditions
d’existence et de celles de leurs parents, éprouvés par des décennies
d’applications des pernicieuses Politiques d’Ajustement Structurel,
devait trouver ses premiers signes d’effectuation dans un certain
nombre d’actes faisant l’unanimité auprès des acteurs de l’Alternance.
Il s’agissait, d’abord, d’accéder à cette demande formulée de
manière récurrente par tous les mouvements estudiantins, syndicaux et
citoyens depuis les années 80 : procéder à une cure d’amaigrissement
du gouvernement. Celui-ci, avec son irrationnel débordement
démographique, en plus d’être budgétivore, trouve son corollaire dans
un charcutage qui n’autorise ni cohérence, ni efficacité dans
l’exécution des tâches. Dans cette même dynamique, réduire le
nombre des députés qui consomment les biens du contribuable et ne
sont massivement présents que pour avaliser, sans scrupules ni respect
pour leurs mandants, des projets de lois aux antipodes des légitimes
attentes du peuple. Et, le dernier mais pas le moindre, prendre des
mesures conséquentes pour assainir les mœurs politiques et les
finances publiques, ce qui suppose justice contre tous ceux qui
auraient effectivement commis des crimes économiques.
Et Me Wade semblait avoir fait corps avec les aspirations
inaliénables de son peuple. Effectivement, dans un stade plein comme
un œuf, avec la présence de plusieurs de ses pairs et sous la caméra de
reporters venus de divers horizons, il annonça lors de la prestation de
serment du 01/04/2000, sur un ton messianique, l’avènement en
« Afrique de la République des citoyens ».
Dans l’euphorie de la victoire du 19 mars, dans un climat
particulièrement électrique que charrie une émotion intrinsèquement
liée au couronnement de 26 ans de lutte et de ruse pour la conquête

4 Abdoulaye Wade, « Discours d’investiture », au Stade Léopold Sédar Senghor,
03/04/2000.
20 du pouvoir, Abdoulaye Wade déborda l’espace étroit du Sénégal pour
s’adresser au continent dans sa totalité.
Nous nous proposons dans cet ouvrage de voir comment cette
promesse s’est avérée, à l’épreuve des demandes sociales et des
exigences républicaines, une illusion grosse d’une redoutable remise en
cause des remarquables conquêtes citoyennes de mars 2000.
5Déjà, dans la postface de notre livre Les conquêtes de la citoyenneté ,
nous faisons observer que l’alternance du 19 mars 2000, tout en
débouchant sur une véritable aporie politique, avait, tout de même,
fait émerger une valeur irréductible, à savoir la quête de justice sociale
des citoyens, lesquels restent persuadés que la roche tarpéienne est
toujours prés de l’urne.
Le choix, aux allures énigmatiques des Sénégalais, de reconduire
Abdoulaye Wade dont le septennat avait été jugé médiocre, avait
donné l’impression que cet acquis, prêté aux Sénégalais, résultait
plutôt d’une vue de l’esprit. L’avis partagé par maints observateurs
était que, la parenthèse de 2000 une fois fermée, les citoyens avaient
allégrement renoué avec « l’enfermement fataliste » auquel Babacar Touré
faisait allusion dans sa préface au livre susmentionné.
Mais, la remise en service de la roche tarpéienne, lors des locales de
mars 2009, a rassuré plus d’un observateur quant à la vitalité du
mouvement citoyen qui avait érodé, puis ruiné les bases du pouvoir
socialiste. Cette dynamique s’est déployée dans un contexte électoral
exceptionnel : ce qui devait être une banale consultation électorale se
transmuta, pratiquement, en référendum : pour ou contre le scénario
de succession proposé, ne serait-ce que tacitement, aux Sénégalais.
Du jour où Me Wade s’engagea à s’impliquer, sans coup férir, dans
la campagne électorale, il modifia, dans le même mouvement, la
nature et les enjeux du scrutin du 22 mars. Ce faisant, les
préoccupations locales furent reléguées au second plan, au profit d’une
prise de position sur le mode d’immixtion sans précédent des Wade
dans le processus électoral, sur le recours massif à l’argent et sur la
capacité de Karim Wade à prendre en main le destin du Sénégal.
Sans égaler le chamboulement de l’espace politique, tel qu’il nous a
été donné de le vivre en mars 2000, les dernières locales marquent,
d’une pierre blanche, un tournant déterminant dans la complexe

5 Mamadou Ablaye Ndiaye et Alpha Amadou Sy, Les conquêtes de la citoyenneté, Dakar,
Éditions Sud Communication, janvier 2003.
21 évolution du mouvement citoyen. Cette portée a été très bien mise en
évidence dans cette analyse lucide du conseiller municipal de la
commune d’arrondissement de Cambéréne : « Le 22 mars restera un
évènement politique sans précédent au Sénégal. Jamais, dans l’histoire du Sénégal, il
n’y a eu de cohabitation entre l’Administration centrale et celle locale, surtout dans
6les grandes villes réputées très importantes sur le plan politique ».
Débordant la simple mobilisation électorale du 22 mars, le
mouvement citoyen gagne en vigueur avec la détermination des
Sénégalais à résister aux agressions multiples dont ils sont en proie de
la part du régime issu de l’alternance du 19 mars 2000. Le désordre
républicain, en s’amplifiant, élargit l’éventail démographique des
contestataires classiques du pays. Aux fonctionnaires, élèves, étudiants
et ouvriers, habitués à battre le macadam, sont venus s’ajouter les
pharmaciens, les tailleurs, les couturiers, les menuisiers métalliques et
cerise sur le gâteau des imams ! Leur détermination est à la mesure des
dégâts inestimables occasionnés par les nombreuses privations
d’électricité auxquelles sont venues se greffer les inondations rendant,
du coup, opérationnel le concept de bombe urbaine. Les résistances
citoyennes deviennent d’autant plus une réalité que les difficultés qui
s’incrustent dans leur vécu le plus ordinaire appellent des solutions
immédiates.
S’il est difficile de cerner en ce moment l’impact des tentatives de
musèlement des forces politiques, de la problématique du dialogue
politique et des résultats mitigés de la GOANA (Grande Offensive
Agricole pour la Nourriture et l’Abondance) sur le mouvement
citoyen, il est aisé de voir s’amorcer une recomposition politique des
plus complexes. Cette configuration politique, outre qu’elle intègre la
stratégie de (re) prise en main du Parti Démocratique Sénégalais par
son secrétaire général national, implique la capacité de la Coalition de
l’opposition « Benno Siggil Sénégaal » (S’unir pour redresser le Sénégal), à
préserver son esprit unitaire, mais aussi à fonder, par l’exemplarité de
la gestion des localités tombées dans son escarcelle, sa prétention à
gouverner le Sénégal en 2012.
Une telle perspective reste solidaire de ces questionnements : la
Coalition « BSS » pourrait-elle survivre de ce rapport pathologique
entre le PS et l’AFP ? Quelle sera la place des « petits partis » et
« formations de gauche » dans cette dynamique ? « BSS » réussira-t-il à

6 Amadou Dia, « le P.D.S, secoué en mars 2009 », Walf du 05/08/09.
22 contenir les prétentions présidentielles du leader de l’Alliance Pour la
République (APR), ex-Premier ministre et ex-Président de l’Assemblée
nationale, Macky Sall ? Qu’en est-il du projet du Parti Démocratique
Sénégalais Libéral ? Peut-on ramener à la maison du père Idrissa Seck
sans raviver les contradictions entre le maire de Thiès et Karim Wade,
d’une part, et, de l’autre, Idrissa Seck et ses frères-ennemis disséminés
dans le parti ? Quid des options stratégiques de « la lionne du Baol »,
Aminata Tall ?
Ce livre propose une lecture du processus au cours duquel les
Sénégalais ont renoué avec les initiatives citoyennes, non sans ébranler
bien des certitudes. L’analyse des conditions d’émergence de ce
mouvement salvateur, la mise en évidence de la portée,
particulièrement dense du 22 mars, et un examen des luttes citoyennes
sous les mandats de Wade sont abordés dans la perspective des
présidentielles de 2012.
Pas plus que les nouvelles autorités issues de l’alternance du 19
mars 2000 n’ont su être en phase avec les exigences citoyennes, le reste
de la sous-région, voire du continent, n’a, jusqu’ici, pu ouvrir l’horizon
des possibles politiques. En lieu et place d’avancées démocratiques
significatives portées par des citoyens au fait de leurs droits et de leurs
devoirs, règne un insolite politique. Celui-ci se manifeste par la
résurgence du despote qui succède, sans coup férir, aux chefs issus des
conférences nationales et/ou rescapés de la dictature du parti unique.
La situation est d’autant plus désastreuse que ni les pères fondateurs
ni les présidents issus des casernes n’ont jamais eu à tracer des
destinées présidentielles à leur progéniture. En effet, la nouveauté dans
l’espace politique africain est tout simplement déconcertante : le fils du
président s’appuyant sur l’État, l’Armée et un dense réseau
diplomatique légué par le père, se taille un habillage institutionnel
renforcé par une démocratie du verbe. Ainsi de Kabila Fils, de Faure
Gnassingbé et d’Aly Bongo ! Et la liste n’est certainement pas close !
Cette bourrasque démocratique emprunte un autre chemin : des
hommes en kaki perpètrent des coups d’État, s’offrent une période
électorale « sabbatique » pour retrouver, en toute légalité, le fauteuil
antérieurement confié à un proche. Exceptés Amadou Toumani
Touré au Mali, et, dans une bien moindre mesure, Ely Ould
Mohamed Vall qui a assuré la transition, en Mauritanie, du 03 août
2005 au 19 avril 2007, les expériences, initiées par des Gradés de la
« Grande muette » qui ambitionnent de troquer l’uniforme contre le
23 costume d’un président républicain, ont souvent été infructueuses
voire franchement dramatiques.
Cette dynamique antidémocratique prend ancrage sur le champ
politique, à partir de mesures liberticides qui recyclent les perversions
qu’on croyait emportées pour de bon par les vents de la
démocratisation. Sur cette lancée, le principe de la réduction des
mandats présidentiels et celui de l’instauration du deuxième tour sont
déclarés désormais obsolètes. Quant à l’opacité au niveau du processus
électoral, elle est restaurée grâce à la sommation faite à la presse
privée de bien se garder de publier les résultats du scrutin.
De cette impasse résulte une atmosphère hybride où le déficit
chronique de démocratie est rendu suffocant par la perte de plus en
plus vertigineuse du pouvoir d’achat d’Africains qui en sont à se
demander : « à quand la fin de la démocratie ? ». Aussi l’espace politique
africain, tel un champ clos, est-il le lieu de prédilection de manœuvres
dilatoires, de duperies et de combinaisons politiciennes qui, au-delà
des formations et alliés de la mouvance présidentielle, interpellent les
responsabilités de toute la classe politique.
Ce faisant, la démocratie du verbe se substitue à la démocratie
formelle, et les peuples africains souffrent dans leur chair de
l’inexistence de leaders capables de leur baliser la voie qui mène à la
prise en main de leur propre destin. Dans ce contexte, en dépit de
leurs immenses richesses, ils restent dominés par la pénurie qui les
retient dans l’urgence de régler leur métabolisme de base. Et, là où les
hommes sont à ce niveau prisonniers de l’empire de la nécessité, il leur
manque ce relatif désengagement par rapport au procès de
production, seul à même de leur permettre de penser, de créer,
d’innover et de s’adonner à quelques loisirs, bref de s’humaniser.
Si à la lumière de ce réel politique, l’idée de République des
citoyens s’est révélée chimérique à l’échelle de l’Afrique, il importe
néanmoins d’arracher le projet des mailles du fantasme, pour en faire
une utopie porteuse. Effectivement, depuis Hegel au moins, on sait
que rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. Or,
développer l’Afrique demeure une œuvre titanesque du fait de son
mode d’intégration dans l’économie-monde, des convoitises que
suscitent ses richesses minières, halieutiques et humaines, et de
l’urgence de sa prise en main par ses propres fils.
Un chantier aussi immense ne saurait se passer de cette utopie, qui,
par delà sa formulation spécifique à telle ou telle ère historique et dans
24 telle ou telle aire géographique, a toujours l’avantage d’insuffler aux
peuples cette ardeur par laquelle ils soulèvent les montagnes. Aussi,
l’urgence se situe-t-elle dans le rejet dos à dos du culte du passé et de
tout mimétisme, pour déployer cette subjectivité qui autorise la
synthèse entre, d’une part, ce que les Africains ont déjà produit de
meilleur et, d’autre part, tous les apports féconds provenant d’autres
horizons.
Sous ce rapport, l’utopie mobilisatrice, par-delà ses variables
sémantiques, prend forme à partir d’une approche lucide de l’histoire
de l’Afrique doublée d’une lecture moins intéressée du christianisme et
de l’islam. L’imaginaire, qui résultera d’une telle dialectique,
s’alimentera de ce que les cultures ont, dans leur diversité, de plus
universel, non sans susciter cet esprit de créativité et cette passion
exaltante à même de restituer aux Africains le sens de l’initiative
historique.
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CHAPITRE PREMIER

LA PARENTHÈSE CITOYENNE DE 2007
I. LE TRAUMATISME ÉLECTORAL
Des présidentielles de 2007, beaucoup de Sénégalais sont sortis
médusés, voire traumatisés. Le paradoxe réside dans le fait que cet état
d’esprit n’était pas uniquement perceptible au niveau des militants des
partis politiques défaits. Il s’était ostensiblement incrusté sur les visages
des citoyens lambda, censés avoir voté en toute connaissance de cause
pour le candidat de la Coalition Sopi 2007.
Les partis politiques de l’opposition, revenus de leur légitime
surprise au regard de leur optimisme précédemment affiché, n’ont pas
hésité à mettre la fraude et la corruption à grande échelle à l’actif du
candidat Wade. Partant, ils considèrent la manipulation du fichier
déjà suspectée comme l’arme fatale des libéraux.
De manière beaucoup plus précise, ils accusent le PDS d’avoir
disposé, par le biais de ses experts, de la carte géo-électorale du pays.
Ce faisant, il lui aurait été loisible, en fonction de la localisation des
zones apparaissant comme le maillon faible de leur électorat,
d’organiser concomitamment le bourrage d’urnes et le transfert
d’électeurs.
Autrement dit, après l’ère de la tricherie primitive, les technologies
de l’information et de la communication seraient mises à contribution
pour détourner le suffrage des électeurs. En effet, le président Abdou
Diouf, en quête de légitimité populaire et à la faveur des pressions de
la rue, avait consenti à fournir de sérieux efforts pour polir le système
électoral sénégalais. Celui-ci était d’autant plus sujet à caution qu’une
pièce aussi essentielle que la carte d’identité n’était pas, jusqu’à 1983,
exigée lors des différentes consultations.
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