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L'Afrique orientale

358 pages
Cet annuaire offre des clés de lecture des mutations de l'Afrique orientale en 2004. Les chroniques nationales consacrées au Kenya et à la Tanzanie mettent en lumière les enjeux de l'alternance politique. Après les espoirs suscités par les élections générales de 2002 au Kenya, l'heure est aujourd'hui aux bilans et à la désillusion. La Tanzanie prépare les élections générales de 2005 qui décideront ou non de l'alternance politique. 3 dossiers thématiques illustrent la vie politique et sociale de 3 pays: le Kenya, la Tanzanie, et l'Ouganda.
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L'AFRIQUE
ORIENTALE annuaire 2004

C.R.E.P.A.O. Centre de Recherche & d'Etude sur les Pays d' Mrique Orientale B.P. 1633 F - 64016 PAU Cedex FRANCE

&

I.F .R.A. Institut Français de Recherche en Mrique P.O. Box 58 480 ; 00200 City Square NAIROBI, KENYA

L'AFRIQUE
ORIENTALE
ann uaire

2004
sous la direction de H. Charton et C. Médard

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

site: www.librairiehalmattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8968-4 EAN:9782747589680

LES CONTRIBUTEURS

Alice BANCET, Gaëlle BRIENT,

Universitéde Paris X Nanterre Universitéde Bordeaux III Makerere UniversitY !FRA-Nairobi

A. BYARUHANGA-RUKOOKO, Hélène CHARTON-BIGOT,

Joseph KARIUKI, UniversitYof Nairobi Hervé MAUPEU, CREPAO) Universitéde Pau et despays de l'Adour UniversitYof the Witwatersrand

Maina wa MUTONYA, Sandrine PERROT,

Centred'Études d'Afrique Noire) Bordeaux

Cécile ROY, Universitéde Bordeaux III Halimu Suleiman SHAURI, Kenyatta UniversitY

Judie-Lynn RABAR (IFRA-Nairobt) a assuréla mise enforme des
contributions

Sous la direction de

Hélène CHARTON (IFRA) et Claire MÉDARD (IRD)

SOMMAIRE

. CHRONIQUES NATIONALES KENYA
2004 : LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS HeroéMaupeu
TANZANIE LA TANZANIE A UN TOURNANT: VERS UNE ESCALADE DES POLITIQUES ET SOCIALES OU A L'AUBE D'UN CHANGEMENT DE PRÉSIDENCE SALUTAIRE ? Alice Bancet

1

33

. DOSSIER« ÉVOLUTIONS POLITIQUES EN OUGANDA»
VERS UNE FIN DE CONFLIT AU NORD DE L'OUGANDA? : LA LORD'S RESISTANCE ARMY (1987-2005), CAUSES ET ENJEUX D'UNE GUERRE PROLONGÉE Sandrine Perrot THE KABALE DISTRICT BY-ELECTIONS FOR LOCAL COUNCIL V (DISTRICT CHAIRMAN) A. Byaruhanga-Rukooko

73

141

. DOSSIER«

CULTURE

POLITIQUE

ET

CULTURE POPULAIRE AU KENYA»
WRITING HUMAN RIGHTS IN KENYA: MWAKENYA PRISON LITERATURE OF WAHOME MUTAHI Maina wa Mutonya

181

TOWARDS AN EFECTIVE HARAMBEE STRATEGY: "VOICES OF THE PEOPLE", CAN ANYONE HEAR US? Halimu 5 uleiman 5 hauri CONTEMPORARY SAYINGS AND CHANGING PATTERNS OF URBAN NAIROBI SOCIAL RELATIONS Joseph Kariuki L'ÉCOLE PRIMAIRE GRATUITE: CHIMÈRE POLITIQUE OU IDÉAL SOCIAL ? Hélène Charton

201

219

239

. DOSSIER « VILLES DE TANZANIE»
GESTION ET FORMES URBAINES DANS UN CONTEXTE DE MONDIALISATION: EXEMPLE DE DAR ES SALAAM, TANZANIE Cécile RI!)' MOBILITÉS, USAGES DE LA VILLE ET MIXITÉ DES TERRITOIRES EN PAYS CHAGGA : RÉGION DE MOSHI, PENTES SUD DU KILIMANDJARO Gaelle Brien!

279

309

TABLE DE MATIÈRES

339

2004 : LA MONTÉE

DES FRUSTRATIONS

par Hervé Maupeu

L'idée d'ambiance politique sans être un concept éprouvé de la science politique n'en exprime pas moins une dimension importante de la vie politique kenyane. Ce sentiment se cristallise dans l'espace public qui est à Nairobi constitué d'élites très diverses. On y trouve principalement les élus politiques, les journalistes, les dirigeants des ONG des droits de l'homme, les prélats, les syndicalistes, les universitaires, les représentants des organisations professionnelles et les diplomates. Même si le Kenya manque de tribunes officielles où ces acteurs se confrontent et négocient, cette élite participe d'un milieu d'interconnaissances où tout le monde se rencontre facilement et discute. Des rapports entre les happyfew se dégage un sentiment, une tonalité que l'on peut facilement qualifier d'« ambiance politique». Du fait de la relative informalité des relations au sein de l'élite où rumeurs et discussions de couloir sont la norme, tous les analystes politiques kenyans accordent une grande importance au climat psychologique du moment. Or en 2004, l'ambiance politique a brutalement changé. Le grand espoir des élections générales de 2002 a disparu. Les divisions au sein de l'élite gouvernementale se sont amplifiées sans amener cependant une cassure définitive. Cela donne l'impression (en partie fausse, nous le verrons) que l'action de l'État est paralysée. Au niveau du peuple, les sondages du premier semestre 2004 montrent que la popularité des hommes au pouvoir a chuté. Bien sûr, les Nairobiens sont plus sévères que les provinciaux mais globalement, les wananchi (citoyens) se sentent trahis. Les acteurs internationaux (OIG et ambassades) semblent perdre espoir dans les potentialités du nouveau pouvoir. Bien sûr, les gouvernants en appellent à la patience des Kenyans. Rome ne s'est pas faite en un jour. Il s'agit donc d'évaluer le progrès des réformes mises en œuvre. Pour autant, la politique n'est pas seulement une affaire de gestion. Comment le climat délétère du moment s'est cristallisé? Quels effets cela induit sur la sphère économique et sociale?

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2004

1.

UNE ÉLITE SANS DIRECTION

Dans un contexte d'intense liberté de parole, héritage de la conquête du pluralisme politique dans les années 1990 et surtout dans une situation de coalition gouvernementale inégalitaire, les élites politiques expriment publiquement leurs divisions ce qui brouille la lisibilité de l'action de l'État et surtout amènent des pratiques de pouvoir dont on commence à percevoir la portée. Au premier abord, cette situation semble amplifiée par ce qui est de plus en plus perçu comme une absence de direction au sommet de rÉ tat. 1.1. La maladie du chef

Le système politique kenyan a souvent été présenté comme une monarchie républicaine. De fait, le chef de l'exécutif jouit de pouvoirs exorbitants ou du moins, ses prérogatives ne sont pas compensées par des contre-pouvoirs équilibrés. Durant l'ère Moi, ce cadre constitutionnel a permis au président de concentrer l'essentiel de la puissance politique entte ses mains et entre celles d'une petite clique qui lui devait tout et qu'il avait l'habileté de changer souvent afm qu'aucun d'entre eux ne constitue une sphère de pouvoir autonome. Cet usage du système constitutionnel a permis de transformer le régime en kleptocratie de la pire espèce. Durant toutes les années 1990, la haute élite I<AMATUSA (Kalenjin, Maasai, Turkana et Samburu) a consciencieusement pillé le pays. Jusqu'à présent, M. Kibaki, le successeur de Daniel arap Moi, n'a jamais fait preuve d'excès de pouvoir. Pour autant, le nouveau régime souffre également d'un présidentialisme excessif causé paradoxalement par les absences du chef. Certes, Kibaki est très présent. Chaque jour, les journaux télévisés accordent une large place aux multiples activités du Président. Il assiste aux funérailles de l'élite, inaugure les salons de l'agriculture, reçoit les délégations venant de l'étranger. Autant de cérémonies où il lit un petit discours. C'est l'occasion de surveiller sa diction, de vérifier que ses improvisations en kiswahili sont à peu près cohérentes. De fait, le président est notoirement en mauvaise santé et l'opinion publique cherche tous les jours à deviner l'évolution de son mal. Les media n'abordent jamais cette question ce qui laisse libre cours à toutes les

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LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

rumeurs d'autant que les personnes reçues en audience ne manquent pas de rapporter quand il est incapable de reconnaître l'un ou l'autre de ses ministres. Bref, depuis son grave accident de voiture en décembre 2002, il aurait subi plusieurs attaques cardiaques et coronaires qui l'auraient laissé gravement handicapé. Toute parole publique sur la santé du chef de l'État étant taboue, le sujet est abordé latéralement. Au début de l'année 2004, la « saga Lucy}) a tenu les I<.enyans en haleine. Lors du repas officiel du Jour de l'An, le Vice-président, Moody Awori a commencé son discours en souhaitant la bienvenue au Président et à «Madame la Secondeépouse}).Il a immédiatement corrigé son lapsus mais cela n'a pas suffi à calmer la fureur de Lucy Kibaki, la femme officielle de I<.ibaki qui a quitté la cérémonie. Peu de jours plus tard, le chef de Cabinet du président a été remplacé, cet ami du chef de l'État étant accusé de faciliter les contacts du président avec sa seconde femme, Mary Wambui. Un communiqué officiel est enfin publié énonçant que Lucy et ses enfants constituent la seule famille légitime de Kibaki. Un débat s'instaure alors sur la place de la seconde épouse dans l'espace public kenyan d'autant que Mary Wambui est loin d'être une inconnue puisqu'elle est depuis vingt ans le plus connu des agents électoraux de Kibaki dans le district de Nyeri. Finalement, Lucy s'est imposée en force comme la première dame du I<.enya... sauf dans le fief de son époux où Mary participe en grande pompe à de nombreuses cérémonies quand elle ne se livre pas à des visites très médiatisées d'institutions publiques comme les hôpitaux où elle ne se gêne pas pour sermonner les ministres qui ne font pas leur travail. Pour autant, la vraie portée politique de la saga Lucy visait, dans les discussions implicites, la capacité de I<.ibaki à garder le contrôle de son foyer. Dans un pays où la cité domestique est l'unité de base de toute idéologie politique, les commentaires sur I<.ibaki-époux visaient avant tout son habileté à dominer l'élite politique et donc le pays.1 Face à une élite gouvernementale qui échange continuellement insultes et coups fourrés, I<.ibaki refuse de jouer les arbitres. Dans une culture politique fortement machiste qui valorise constamment le chef aux dépens du dialogue et de la conciliation,

Pour une analyse détaillée de la saga Lucy, voir MAUPEU H., « Lucy Kibaki, débat domestique et autorité politique », Politique africaineN° 95 : 107-125. 3

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2004

cette situation déstabilise et amplifie les rumeurs sur la santé du chef de l'État. Il s'agit d'éviter toute impression de faiblesse de caractère, la tare indélébile de tout leadership. D'autant que tout au long de la carrière de l<ibaki, sa constante modération a conduit à de pareilles accusations, notamment quand on l'a comparé à d'autres leaders gikuyu tels K. Matiba. Or en 2002, ce même caractère lui a permis d'apparaître comme le seul candidat capable d'unifier les multiples courants opposés à la KANU (le parti au pouvoir de 1963 à 2002). Et depuis son accession au pouvoir, il gouverne dans son style habituel à savoir peu directif et faiblement offensif. À cet égard, le remaniement ministériel de juin 2004 est révélateur. Plutôt que d'expulser les ministres opposés à son courant politique, il les a muté à des ministères moins prestigieux et il a débauché dans l'opposition de vieux big men qui contrôlent de vastes régions (en particulier, les districts Kisii et la zone de N arok). Néanmoins, ce coup politique n'a guère calmé les dynamiques centrifuges à l'œuvre qui semblent cristalliser des pratiques de pouvoir bien éloignées de 1'«esprit NaRC» de la dernière campagne électorale. 1.2. L'impossible réforme constitutionnelle?

Depuis les années 1990, l'opposition au régime l<ibaki s'est coagulée autour de la demande d'une réforme constitutionnelle. À la suite des élections de 1992, le Président Moi a gardé le pouvoir en dépit d'une opposition largement majoritaire dans le pays mais désunie. Ces politiciens ont alors dénoncé les pouvoirs exorbitants du chef de l'Etat qui peut utiliser son administration pour contrôler le processus électoral. Lors de la campagne électorale de 1997, l'agenda constitutionnel est revenu plus que jamais sur le devant de la scène. Les ONG des droits de l'homme ont réussi à mobiliser sur ce thème la population des grandes villes qui est descendue en masse dans les rues. L'élite politique a enfourché avec succès ce cheval qui semblait correspondre à des aspirations populaires. Le plus habile à ce jeu fut fmalement Moi lui-même qui a désamorcé la crise en abandonnant certains de ses pouvoirs trop directement hérités de l'ère coloniale. Au début des années 2000, il a désarmé la société civile en instaurant une commission de réforme constitutionnelle incluant la plupart des courants qui s'étaient jusque là montrés actifs. Fin 2002, cette Commission Ghai (du nom 4

LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

de son président) a livré la première version d'une nouvelle Constitution que tous les partis ont promis de mettre en œuvre après révision par une assemblée constituée de représentants des districts du pays. En dix ans, la quête d'une réforme constitutionnelle s'est chargée d'une espérance messianique qui dépasse largement les capacités du droit public. Durant toutes les années 1990, les narrations de la nation ont été principalement phrasées à travers le langage juridique. Dans les années 1970, le modèle développementaliste de la nation hérité des luttes anti-coloniales a été brillamment remis en cause par les écrivains. Ngûgî wa Thiong'o a souligné les détournements du projet post-colonial qui a fonctionné au profit d'une mince élite et aux dépens de la paysannerie. Les écrivains populaires ne partagent pas la vulgate marxiste du grand romancier gikuyu mais leurs tableaux de la villeBabylone où se développe une contre-civilisation ensauvagée ont touché un vaste public et ont durablement participé de l'érosion de l'idéologie nationale des années 1960. Dans un autre registre, les musiques en langues locales (et principalement le Benga) ont miné les illusions de la modernité et réactualisé les nationalismes ethniques. Sur ce terreau culturel, le régime Moi des années 1990 a aisément ré-ethnicisé la vie politique n'hésitant pas pour se faire à recourir aux nettoyages ethniques. Dans ce contexte de fragmentation des identités politiques, certains éléments de la société civile (en particulier les ONG des droits de l'homme et certaines églises) ont obstinément défendu une certaine idée nationale. Mais eux-mêmes en sont venus à créer une autre illusion: celle de faire accroire qu'un nouveau cadre juridique suffirait pour démocratiser et réguler le régime, pour insuffler une citoyenneté voire même pour imaginer un nouveau contrat social. Bref, ils accordaient beaucoup de crédit au droit en négligeant la portée du politique. La classe politique est montée sans hésitation dans ce train de la réforme constitutionnelle. Au niveau national, ce courant dispensait un message populaire et savait faire rêver le peuple. Mais au niveau local, les élus participaient d'un système clientéliste éminemment ethnicisé et fortement en contradiction avec le message des juristes. Alors que la réalité du pouvoir politique restait

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L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2004

fortement ethnique, l'idéologie juridique offrait une potentielle identité nationale toujours rejetée au lendemain. Quand la réforme constitutionnelle s'est amorcée, tous les acteurs en ont usé comme d'une ressource. Indéniablement, Raila Odinga fut le plus habile pour instrumentaliser cette procédure. Le big man luo y a vu l'opportunité de créer les conditions de son accession au pouvoir suprême. Odinga est persuadé, probablement avec raison, qu'un leader nilotique ne sera jamais élu président par un électorat majoritairement bantou. Dès lors, il a créé les conditions afin que la négociation constitutionnelle transforme le régime présidentialiste en parlementarisme. À défaut d'être élu président, il espère diriger le pays en tant que chef de la majorité parlementaire. Pour obtenir un texte constitutionnel qui le satisfasse, il a profité de sa cohabitation avec le régime Moi pour imposer son choix dans la sélection de l'instance modifiant le projet constitutionnel de la Commission Ghai. Ainsi, début 2002, la KANU et le NDP (National DevelopmentParry),le parti d'Odinga ont nommé les délégués chargés de rédiger la future Constitution. Mais durant l'automne 2002, Odinga a changé de bord et rejoint l'opposition. Pendant la campagne électorale, ce dernier était trop important pour que ses nouveaux alliés abordent la question de la composition de l'Assemblée constituante. Ainsi, en 2003, le nouveau gouvernement confie la réforme constitutionnelle à une organisation de représentants qui n'est pas acquise à la tendance l<ibaki. Il s'amorce alors une guerre des tranchées entre le ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles, un proche du président et cette Assemblée issue de l'ancien régime. Dans le domaine constitutionnel, la I<AND, devenue la principale force d'opposition et le LDP (Uberal DemocraticParry), le courant de la majorité acquis à R. Odinga ont des intérêts communs. Les premiers souhaitent un fédéralisme qui préserve les intérêts de leurs fiefs (l'idéologie Mt!Jimbo) alors que les seconds rêvent d'un régime parlementaire. L'entente entre les deux camps s'est faite facilement, d'autant que les caciques du LDP sont essentiellement des barons de la KANU qui ont quitté le bateau en perdition trois mois avant le scrutin. De façon prévisible, les constituants ont accouché au printemps 2004 d'un texte inacceptable pour l'élite pro-l<ibaki. En effet, depuis qu'ils sont revenus au pouvoir, les élus du Mont Kenya ne voient plus 6

LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

l'affaiblissement du pouvoir exécutif du même œil. Les prérogatives du Président Moi qu'ils ont dénoncé pendant quinze ans, ne leur semblent plus aussi néfastes. Plus concrètement, ils craignent qu'un régime parlementaire amène des coalitions de petites ethnies aux dépens de leurs vastes (et puissantes) communautés. L'ère Moi a clairement montré la faisabilité de ces regroupements hétéroclites dans un contexte où la domination gikuyu, notamment dans le domaine économique, est aisément perçue comme de l'arrogance. Dans ce contexte, le gouvernement a empêché la présentation du projet de Constitution devant le Parlement. Un comité rassemblant tous le courants politiques est chargé de négocier des ententes sur les points litigieux du texte proposé. À l'issue de cette étape, le Parlement est censé discuter et amender le projet. Enfin, un referendum doit entériner ou refuser la nouvelle Constitution sans que l'on sache encore s'il suffira d'une majorité

simple ou si, plus de 65 % des votants devront donner leur accord à
ce texte pour qu'il soit mis en application. Les enjeux de la réforme constitutionnelle étant décisifs pour l'avenir du fonctionnement politique du pays, les tensions s'échauffent comme en pleine période électorale. Les pires coups fourrés s'échangent entre membres du gouvernement, l'opposition parlementaire restant encore discrète après l'échec cuisant de 2002. Ainsi, le LDP frustré par le non respect du Memorandum of Understanding de novembre 2002 entre les factions de NaRC, la coalition de l'opposition de l'époque2, mène une guérilla parlementaire contre certaines propositions de lois de la faction I<îbaki: en juin 2004, le Forest Bill est refusé; au mois de juillet, de nombreux députés LDP votent contre la nomination du Juge Ringira comme patron de la nouvelle organisation de lutte contre la corruption. Avec habileté, le LDP bloque les initiatives visant à corriger certains symboles du népotisme de l'ancien régime: dans les années 1990, l'élite KAND a profité d'un cadre juridique inadapté pour s'accaparer de nombreuses forêts et le LDP fait tout pour montrer que le gouvernement ne peut pas changer cette situation; de même, en paralysant le combat contre la corruption, le LDP expose le gouvernement aux critiques des GIG qui attendent
2

Le MoU avait notamment des membres du LDP.

prévu de donner la moitié des postes ministériels à

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L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2004

une politique offensive contre le pillage des fonds publics. Le message est clair: toute réforme est impossible sans leur coopération. Ce jeu est dangereux mais apparemment, l'opinion publique est moins sensible à ces mesures dilatoires qu'à la tentative gouvernementale de torpiller la réforme constitutionnelle. Plus que jamais, la faction I<.ibaki apparaît comme reniant ses valeurs de 2002 et jetant aux orties les rêves de toute l'opposition des années 1990. La lutte constitutionnelle a atteint une valeur mythique alors que les forêts ne font guère rêver et la lutte contre la corruption a du mal à convaincre des citoyens quotidiennement confrontés à la prévarication de l'administration kenyane. Bref, le LDP ne peut renverser un pouvoir qui arrose généreusement les députés de tous bords mais l'image de l'élite du Mont I<.enya sort écornée de ces échauffourées. Plusieurs agences de communications gikuyu ont été employées pour corriger la perception publique de la fraction dirigeante du gouvernement.3 Très classiquement, des journalistes sont payés pour multiplier les articles ternissant l'image des dirigeants du LDP. Certains députés sont chargés d'attaquer les pratiques des entreprises contrôlées par la famille Odinga.4 Ces multiples campagnes d'accusations présentent l'avantage de rendre publiques des informations variées et souvent fiables sur l'état de la corruption dans le nouveau régime. 1.3. La corruption et les gloutons

Au mois de juillet, lors d'un discours devant les hommes d'affaires britanniques, Edward Clay, le High Commissioneranglais a accusé le gouvernement Kibaki d'avoir «the arrogance,greed and perhaps a desperatesense ofpanic to lead them to eat like gluttons. .. But thry can hardlY expect us not to carewhen theirgluttony causesthem to vomit all
over our shoes j do thry reallY expect us to ignore the lurid and mostlY accurate details convryed in the commendablY free media and pursued by a properlY

Essentiellement, Nairobi Positive Images de Lucy I(aruiki et Regional Reach contrôlée par Rose Kamotho, la propriétaire de la fameuse radio FM gikuyu,
Kameme Radio.

4

Voit par exemple, MBARIA John, « Sugar Sector Cannot Support Molasses Plant », The East African, August 2-8, 2004, p. 10.

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LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

curious Parliament?»5 Clay sait trouver les mots pour irriter un gouvernement. De 1993 à 1997, il était en poste à Kampala où il avait vertement critiqué le pouvoir en place sur les questions de gouvernance et de démocratie. De retour en Afrique de l'Est, il est de toutes les démarches diplomatiques pour lutter contre la corruption. En 2004, des communiqués des principales ambassades occidentales ont dénoncé plusieurs affaires en cours et l'apparente incapacité du gouvernement à prendre des mesures significatives. Cela a conduit au gel de l'essentiel de l'aide internationale (à l'exception de l'humanitaire). C'est une mauvaise nouvelle pour les autorités politiques. Pendant une décennie, cette aide ne parvenait plus au IZenya et se déversait dans les pays voisins servant de levier essentiel pour assurer une croissance économique bien supérieure à celle du IZenya. En 2003, les Occidentaux ont promis le retour de la manne mais sa mise en œuvre a pris du temps et a touché essentiellement des opérations ponctuelles (en particulier, le programme d'éducation primaire gratuite). L'État kenyan lui-même s'est révélé engoncé dans des rigidités administratives qui ont empêché l'absorption de fortes sommes d'argent dans des domaines cruciaux (notamment, les programmes sur le Sida). Indéniablement, le gel de l'argent occidental arrive à un mauvais moment, quand la définition et la négociation des grandes réformes semblent aboutir. Pour autant, les chancelleries peuvent difficilement rester indifférentes face à l'afflux d'informations précises sur la corruption du nouveau régime. Chaque faction du gouvernement est à l'affût de données susceptibles de nuire à ses concurrents. Les politiciens utilisent leurs connections dans les administrations pour collecter les renseignements qui arrivent rapidement dans les salles de rédaction des journaux. Le Parlement relaie alors la polémique en questionnant les ministres impliqués. Cela créée des sagas à épisodes où chaque jour amène son lot de détails complémentaires. Jusqu'à présent, le scandale de l'AngloLeasing Cie apparaît comme un des symboles de la dérive du nouveau pouvoir. Depuis une décennie, cette entreprise obscure sert d'intermédiaire pour fournir à l'État des voitures, des équipements variés et même pour construire des laboratoires. L'alternance n'a pas éliminé ses relais dans les sommets de l'État en
5

DailY Nation, July 15, 2004, pp. 1-2.

9

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2004

dépit de la dénonciation répétée de ses méfaits (surfacturation, fourniture de matériels peu adaptés...). Quand les politiciens ne se chargent pas de dénoncer les malversations des collègues, ce sont les affairistes étrangers qui acceptent dorénavant de parler. Ainsi, des membres de l'industrie cinématographique américaine ont fait savoir qu'ils refusaient de tourner au I<.enya car le ministre de l'Information et de la communication, Raphaël Tuju demanderait des commissions trop généreuses. Dans ces conditions, doit-on penser à l'instar d'Edward Clay que le nom des ministres intègres pourrait contenir sur un timbreposte? De fait, les campagnes d'information réussissent à cantonner la corruption dans des limites très inférieures à celles de l'ère Moi. Le milieu des affaires affirme que les bakchichs ne dépassent pas 10% du prix des marchés de travaux publics alors que depuis la construction du barrage du Turkwell, à la fin des années 80, la haute élite du régime Moi exigeait près de 20 %. Pour autant, la situation actuelle n'est guère acceptée par une population dorénavant bien informée.6 De plus, les citoyens sont confrontés à une corruption moins quotidienne dans la mesure où la police se serait assagie mais plus pesante dans certaines administrations où les chefs de service demandent des sommes plus importantes du fait des risques de poursuite. Dès lors, la corruption apparaît plus que jamais comme une fatalité omniprésente dont il faut s'accommoder, rien ne semblant fait pour lutter contre elle. Bien sûr, Githongo, l'un des leaders de la lutte contre ce fléau répète constamment que les procédures se mettent en place et que la machine judiciaire demande du temps. Néanmoins, le citoyen voit avant tout qu'aucune poursuite n'a été officiellement intentée dans la classe politique. En 2003, le milieu des juges a été nettoyé. En 2004, certains hauts fonctionnaires ont servi de fusibles dans le cadre du scandale de l'Anglo-Leasing Cie mais sans que ces mesures arrivent à convaincre l'opinion publique. Plus que jamais, les Kenyans se montrent sceptiques à l'égard de leurs représentants politiques. Ils prennent conscience que l'alternance n'a guère changé l'élite politique. De nombreux
6 Au mois de juillet, KTN et Nation TV se sont livrés à des sondages informels indiquant chaque fois que plus de 75% des téléspectateurs pensaient que le gouvernement ne s'implique pas suffisamment dans la lutte contre la corruption.

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LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

ministres actuels étaient impliqués dans les pires affaires fmancières de l'ère Moi quand ils n'ont pas directement participé aux nettoyages ethniques des années 1990. Or cette trahison des élites apparaît d'autant plus clairement que les Kenyans n'ont jamais été aussi bien informés sur l'état de la haute corruption. À cet égard, la Commission Goldenberg distille quotidiennement des données précises sur ce scandale financier de la première moitié des années 1990 qu'un journaliste a qualifié de «génocidede l'économiekenyane ». Le témoignage pendant plusieurs mois du principal artisan de ces montages, IZamlesh Pattni a impliqué de façon convaincante l'ensemble de l'élite I<ANU dont de nombreux avocats participant à la commission, certains au nom du gouvernement.? Et le gouvernement actuel est bien incapable de convaincre de son honnêteté, enferré qu'il est dans une série de scandales à répétition.

2.

UNE POLITIQUE RALENTI

GOUVERNEMENTALE

AU

Au-delà des accusations des uns et des autres, il convient d'évaluer le travail gouvernemental fourni. Où a-t-il fait porter ses priorités? Quel est l'état d'avancement des réformes entreprises? 2.1. La revalorisation de la fonction publique

Depuis les années 1980, les fonctionnaires ont été gravement paupérisés. De plus, les ajustements structurels et les privatisations de la décennie suivante ont fragilisé leur statut. Même quand on est employé par l'État ou les collectivités locales, la sécurité de l'emploi n'est plus parfaitement assurée. Or depuis son arrivée au pouvoir, le nouveau régime a fortement augmenté les salaires de plusieurs catégories de fonctionnaires. En 2003, les enseignants du primaire
7

Le quatrième pouvoir fait son devoir d'information mais a renoncé à son devoir d'explication. Les quotidiens (du moins le DailY Nation et souvent l'East African Standard) publient in extenso les résultats de la Commission mais sans situer les différentes accusations dans leur contexte. Or l'affaire Goldenberg est d'une extrême complexité et les travaux de la Commission ne facilitent pas sa lisibilité. Dès lors, la tentation est grande de ne présenter que les bons mots, les algarades saignantes. C'est le type d'approche que les télévisions privilégient. 11

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2004

et du secondaire ainsi que les juges, les médecins et dans une moindre mesure la police ont vu leur sort s'améliorer. Cela a bien sûr provoqué de nombreuses mobilisations dans d'autres branches de la fonction publique. La grève la plus longue fut menée par les universitaires (fin 2003 - début 2004). Les employés des organismes para-étatiques menacent d'arrêter le travail. Dans les municipalités, les salariés ont souvent manifesté afin que leurs salaires soient régulièrement versés. La situation des fonctionnaires cesse de se détériorer mais l'effort du gouvernement se heurte aux injonctions de discipline financière des GIG. Surtout, la ligne directrice de la politique salariale du pouvoir tend à être contestée. En effet, les premiers à bénéficier des mannes de l'État sont les hauts fonctionnaires (notamment les chefs de cabinet et les directeurs de services). L'idée est de retenir dans le secteur public des personnes très diplômées et nanties d'expériences variées. Cela accentue bien entendu les inégalités sociales au sein de la fonction publique, les petits fonctionnaires gardant des salaires de famine totalement inadaptés au cours de la vie dans les villes kenyanes. De plus, l'augmentation des salaires s'accompagne rarement de négociations sur les modalités du travail. Ainsi, dans le reste de l'Afrique de l'Est, l'amélioration des salaires des universitaires a également amené une salutaire réforme des universités (revalorisation de la recherche, obligation pour les enseignants d'obtenir des diplômes de doctorat crédibles. . .). Pour autant, la politique salariale du gouvernement constitue un fondement crédible pour permettre à l'État de développer des réformes ambitieuses. 2.2. De l'État régalien à l'État social

Rétablir la confiance dans l'État régalien n'est guère aisé, le régime Moi ayant instauré une culture de corruption dans toutes les administrations régaliennes (armée, police, justice). De fait, seule l'armée a abordé la transition en bon état de fonctionnement. Après le grand nettoyage qui a suivi la tentative de coup d'état de 1982, le pouvoir s'est employé à contrôler la haute élite militaire, notamment en valorisant certaines ethnies aux dépens des autres. Néanmoins, dans les années 1990, une forte professionnalisation s'est amorcée. Les officiers ont bénéficié de formations plus 12

LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

variées, au Kenya comme à l'étranger. Ainsi, ils ont amélioré leur technicité à l'occasion de stages avec les armées américaines et britanniques. En fln de compte, leur passage dans les forces panafricaines d'interposition dans les nombreux conflits du continent a bien montré leur compétence. Bien sûr, les sommets de la hiérarchie restent en partie liés à l'élite gouvernementale, ne serait-ce qu'à travers les circuits de corruption. Pour autant, leur neutralité politique a semble-t-il été testée peu de temps avant les élections de 2002. En effet, des rumeurs persistantes affirment que le Président Moi aurait demandé à l'état-major d'intervenir en cas d'échec électoral, ce que les généraux auraient refusé. En 2003 et 2004, les titulaires des plus hautes fonctions dans l'armée ont changé mais selon le rythme et la logique hiérarchique en vigueur jusque là. On ne trouve guère de surprises dans les nominations. Comme lors du régime précédent, l'armée reste une administration relativement privilégiée bénéficiant de salaires acceptables et d'investissements raisonnables. Par contre, la police apparaît comme une branche de l'État paupérisée, fragmentée et inefficace. Afin d'affirmer son pouvoir sur les forces de l'ordre, Moi avait multiplié les services, certains ayant beaucoup plus d'avantages que d'autres. Le régime Kibaki n'a guère modifié cet état de fait. Il a toutefois amélioré les salaires mais les logements restent le plus souvent insalubres et les conditions de travail peu motivantes. En 2004, une cinquantaine d'officiers ont été démis de leurs fonctions sans que l'on sache selon quels critères. Le nouveau patron de la police promet une lutte drastique contre la corruption.8 Cela a semblé convaincant pendant quelques mois mais depuis le printemps 2004, la police multiplie de nouveau les barrages sur les routes afin de contrôler (et donc rançonner) les matatus et les camions. La « shoot to kill policy» est encore en vigueur et amène toujours autant de morts innocents. Les récentes statistiques prétendent que les délits ont baissé d'un tiers depuis l'année dernière mais cela ne convainc certainement pas les Nairobiens qui sont confrontés à une insécurité touchant avant tout

8

En 2002, la police était perçue comme l'administration la plus corrompue (F. Openda and E. Andiah, «Police tops again 2002 Bribery Index-report », BastAfrican Standard, January 25,2003, p. 4).

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les petits salariés qui ne circulent pas en voiture.9 Le formidable succès des téléphones mobiles a créé une délinquance de pickpockets et d'agresseurs qui touche à la nuit tombée tous les arrêts de bus. Avec la dissolution des groupes de vigilance créés dans les villes à l'occasion des élections (afin de contrôler le vote ethnique) et la persécution des groupes comme Mungiki (qui assuraient une certaine sécurité dans les quartiers Est de Nairobi), les zones plus pauvres de la capitale ont retrouvé des taux de délinquance insupportables. Cette situation contribue fortement à frustrer les citadins qui ont déjà perdu espoir dans les capacités du nouveau régime. Dans les campagnes, en revanche, les groupes de vigilants se multiplient avec la bénédiction de l'administration provinciale. Cela a permis de pacifier des régions notablement connues pour leur fort taux de violence comme les districts Kisü et I<.uria.10 Bref, la privatisation des fonctions régaliennes permet souvent d'assurer la régulation sociale que l'État a renoncé à établir. La justice également a du mal à inspirer confiance. Le renvoi en 2003 de nombreux juges d'appel et de membres de la Haute Cour a permis de rajeunir cette élite. Pour l'instant, ces nouveaux magistrats n'apparaissent dans aucun scandale fmancier ou judiciaire. Mais cela ne signifie pas que la justice kenyane se porte mieux. Les petits juges n'ont pas été touchés par la vague anticorruption, sans parler des greffiers et autres officiers judiciaires. En ce sens, les pratiques de prévarication n'ont guère disparu. Du fait d'un nombre insuffisant de juges, la justice est également d'une lenteur regrettable d'autant que le système est embouteillé par des pratiques inadaptées: une infraction au code de la route, une arrestation en état d'ébriété parmi beaucoup d'autres délits mineurs conduisent immanquablement devant un juge qui passe des journées entières à traiter à la chaîne ces petites affaires. Mais la justice est également perçue comme illégitime du fait des pratiques des avocats. La corporation des juristes a renoncé à réguler et discipliner les très nombreux avocats marrons qui détournent l'argent de leurs clients. Et comme souvent au Kenya, la
9 10 BWIRE V., «Police record decrease in crime level », DailY Nation, August 9, 2004, p. 13. OMAN GA B., OTIENO B., «Vigilantes get backing of area MPs », Idem, p.23; OYUGI O., «PC advises wananchi to form vigilante groups », The People,August 9, 2004, p. 40.

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LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

délinquance en col blanc bénéficie d'une immunité de fait qui entache l'ensemble du système judiciaire. Pour l'instant, le régime I<3.baki s'est révélé incapable de redonner un sens à l'État régalien. Par contre, il se montre plus convaincant quand il s'agit de déf1nir un nouveau contrat social. Mais il le fait de telle manière que sa mise en œuvre est appelée à rencontrer de graves difficultés. Aucun manifeste ou document général ne cerne les contours de la vision sociale du nouveau pouvoir. Cependant, les réformes en cours donnent une idée assez claire des ambitions du cabinet. On peut grossièrement définir ainsi les objectifs généraux de cette politique sociale: créer de la solidarité avec les catégories sociales les plus fragilisées amplifier l'effort d'éducation généraliser une protection sociale de base améliorer le logement informel lutter contre le sous-emploi. Le programme est louable mais sa mise en œuvre est sujette à caution du fait d'une part, d'une surestimation des capacités réelles d'intervention de l'Etat et d'autre part, du fait des méthodes technocratiques qui sous-estiment les possibilités de résistance de la société. À cet égard, le programme de sécurité sociale obligatoire et généralisé est révélateur. La ministre de la Santé, Charity Ngilu tente de faire voter une réforme obligeant tous les salariés à verser 2.5% de leur salaire au fond de sécurité sociale, les employeurs versant l'équivalent. En contrepartie, l'ensemble de la population devrait bénéficier de soins quasiment gratuits dans les dispensaires et hôpitaux publics. Cette réforme est envisageable dans un pays comme le Kenya qui a une structure de l'emploi plus proche de celle de l'Afrique du Sud que des pays ouest-africains. En effet, le secteur informel est moins développé que dans le reste de l'Afrique sub-saharienne. Il est également plus régulé qu'ailleurs (paiement de patentes et d'impôts divers, obligation de déclaration dans différents organismes.. .). Pour autant, le nouveau système de sécurité sociale sera plombé par un fort taux de chômage et par la progression de l'informalisation des emplois salariés (un effet de la 15

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crise économique persistante). En ce sens, la réforme a peu de chance d'atteindre un équilibre financier. De plus, au niveau social, elle risque de créer des tensions entre les salariés contraints à un devoir de solidarité et les non salariés. Ainsi, les instituteurs ont manifesté leur mécontentement car le budget 2004-2005 a supprimé leurs allocations de protection sociale dans la perspective (aléatoire) de la nouvelle sécurité sociale. Les employeurs pour leur part refusent un système où ils n'ont aucun contrôle sur les fonds levés. Il leur est facile de rappeler que la sécurité sociale a souvent servi à flnancer les campagnes électorales des différents régimes qui se sont succédés. De plus, toutes les grandes entreprises ont instauré des protections sociales 'maison' assurant de bien meilleurs services que les hôpitaux publics connus pour leur délabrement. Également, la médecine privée ne voit pas d'un bon œil un système risquant de lui enlever de nombreux clients. La politique publique du logement témoigne tout autant d'une bonne volonté qui n'est guère suivie d'actes. Le gouvernement a promis de rénover les quartiers de logement informel. La tâche est énorme dans des villes comme Nairobi où plus de la moitié de la population réside dans des bidonvilles. Des initiatives ont été prises en particulier dans le quartier de Kibera (dans l'ouest de Nairobi). Un choix logique dans la mesure où I<ibera est le plus grand bidonville du pays (Plus de 500 000 habitants) et que le ministre en charge du logement est le député de la zone. Pour autant, les révoltes de 2002 ont montré que la situation foncière de cette partie de la ville est complexe ce qui rend toute intervention publique difficile.ll Dès lors, les premières opérations se mettent en place ttès lentement afin de négocier le relogement des occupants actuels qui ne pourront revenir dans leurs anciennes maisons devenues trop chères. Il faut également indemniser les propriétaires des structures à démolir. Enfin, le type d'urbanisme retenu demande également des discussions approfondies. Bref, la rénovation des bidonvilles a souvent débouché sur des échecs, le cas le plus cuisant étant celui de Mathare 4A qui a coûté beaucoup d'argent à la coopération allemande et causé de nombreuses révoltes dans les années 1990 et
Il GOUX M-A. (2003), «Les évènements de novembre-décembre 2001 à Kibera: crise d'origine interne ou externe?» in MAUPEU, H. (dit), L'Afrique
Orientale, annuaire 2002, Paris, I<arthala, pp. 325-345.

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LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

2000. On peut donc comprendre que le gouvernement prenne son temps. Pour autant, les budgets actuellement alloués sont très insuffisants pour impulser une véritable politique publique et il est difficile d'intéresser les bailleurs internationaux dans un pays où le secteur du logement public a donné naissance à de très nombreux éléphants blancs. A l'évidence, les OIG comme les services de coopération occidentaux préfèrent investir dans les infrastructures appelées à jouer un rôle crucial dans le développement économique de la région.

3.

UNE ÉCONOMIE

SANS DYNAMISME

L'économie kenyane a été lourdement handicapée par le pillage de ses ressources par un régime Moi rapace. Dans ces conditions, le nouveau pouvoir espère relancer la croissance à travers des politiques économiques adéquates. La foi dans les capacités économiques de l'État dépasse largement le cercle des politiciens. En fait, toutes les catégories sociales attendent beaucoup (trop?) de la superstructure et la plupart des analystes évaluent les performances économiques du pays en fonction des efforts de l'État. C'est lui accorder un crédit excessif. Cela permet néanmoins de lire de façon relativement pertinente les tendances de l'économie nationale. 3.1. L'État et les infrastructures

Le I<enya bénéficie d'une situation géographique intéressante. Il contrôle le corridor Nord qui permet d'assurer l'approvisionnement d'une bonne partie de l'Afrique des Grands Lacs et du Sud Soudan. Encore faut-il que le réseau des transports soit efficace. Or les routes ont été négligées depuis de nombreuses années et le service ferroviaire est en pleine décadence.12 Une politique ambitieuse s'impose dans ce domaine et le gouvernement promet des initiatives décisives pour recréer un secteur du transport
12

Les trains transportent moins d'un tiers du fret du port de Mombasa. De plus, chaque année, des accidents meurtriers rappellent que l'état des voies et des locomotives laisse fortement à désirer. 17

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dynamique. En 2004, le ministre des Transports, Hon. Michuki a annoncé l'amorce de négociations régionales afm de rénover les chemins de fer de Mombasa à Kampala. Il est également prévu de prolonger la ligne jusqu'à I<isangani. Au-delà de ces projets à long terme, le service des voyageurs a été de nouveau ouvert entre Nairobi et Nanyuki avec un incroyable succès qui laisse penser que l'avenir du train ne se trouve pas seulement dans le transport de marchandises. En outre, Michuki s'est efficacement attaqué à l'épineuse question de la sécurité routière. La mortalité sur les routes kenyanes est astronomique. Cela tient essentiellement à l'état des routes et à l'indiscipline des conducteurs de matatu et de bus. Au début 2004, tous les véhicules de transport en commun ont du installer des ceintures de sécurité et des contrôleurs de vitesse. En outre, le ministre s'est attaqué à la 'culture matatu' en imposant des uniformes à tous leurs employés et en obligeant les propriétaires à peindre de façon uniforme leurs véhicules en indiquant la ligne qu'ils desservent. Cette opération participe de l'entreprise de moralisation de la nation à laquelle le chef de l'État s'est attelé depuis son arrivée au pouvoir. Cela passe par une mise au pas des jeunes souvent perçus comme indisciplinés. À cet égard, les matatu restent les symboles de cette force peu contrôlable des jeunes. De plus, tout pouvoir craint la politisation facile de ce secteur qui a montré sa capacité de mobilisation lors des élections de 1992 (au profit de 1<'.Matiba) et dans une moindre mesure en 2002 en faveur de l'unbwogable(<<nvincible ») NaRC. Du point de vue de la sécurité i routière, les mesures de Michuki ont apparemment porté des fruits. Si l'on accepte la validité des statistiques officielles dans ce domaine, le taux de mortalité sur les routes aurait baissé de moitié. Pour autant, la politique gouvernementale est impopulaire car le prix des voyages a doublé, les matatu n'étant plus autorisés à transporter qu'un nombre réduit de personnes. Un autre ministre influent, Raila Odinga est en charge des routes. En 2003, il a négocié avec les bailleurs occidentaux des aides importantes afin de rénover les principaux axes routiers. Mais en 2004, les relations avec les GIG et les ambassades du Nord se sont refroidies. Dès lors, des travaux ont commencé mais essentiellement dans la région du président (Nyeri)13, du vice13 Othaya, le village natal du chef de l'État voit toutes ses routes fraîchement goudronnées. 18 Bien sût, la voie menant à la ferme de M. Kibaki a été refaite.

LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

président (Busia) et du ministre (Nyanza). Or l'impact économique des aménagements routiers ne se fera sentir qu'une fois que la voie Mombasa-I<ampala sera complètement revue ce qui est une perspective encore lointaine. Entre temps, Odinga tente sans grand succès de mettre fin à la corruption de ses agents en charge du contrôle du trafic de marchandises. Outre l'amélioration des voies de transport, les acteurs économiques attendent du gouvernement une baisse sensible du prix de l'électricité qui handicape sérieusement leur compétitivité. Dans ce domaine, les ressources naturelles du pays sont déjà largement eXploitées. Apparemment, les solutions se trouveraient dans une privatisation de I<.engen, l'entreprise publique en charge de ce secteur. Cela amènerait la mise au chômage de nombreux employés vivant dans des régions politiquement proches du pouvoir. De plus, il est peu probable que l'État renonce à une compagnie qui manie des fonds importants souvent détournés lors des campagnes électorales. Pour l'instant, le gouvernement s'oriente vers des accords avec les pays voisins susceptibles de fournir de l'électricité à un prix compétitif. À cet égard, l'Ouganda présente de grands potentiels et une complémentarité économique évidente avec le I<.enya.Jusqu'à présent, ce dossier était empoisonné par des relations politiques parfois tendues. De plus, Kampala souhaite depuis longtemps que l'oléoduc qui s'arrête à Eldoret soit prolongé jusqu'à la capitale ougandaise. Durant l'ère Moi, ce dossier était bloqué du fait que la famille étendue du chef de l'État monopolisait le transport routier du pétrole vers le pays voisin. Dans ce domaine, le changement de pouvoir devrait amener des solutions équitables pour les deux contrées. Des perspectives se dessinent également du côté de l'Afrique australe. L'Afrique du Sud envisagerait d'exporter son électricité vers les pays de l'Afrique de l'Est. Cela supposerait cependant des investissements importants qui ne sont pas prévus à moyen terme. Afin que Nairobi devienne véritablement le Hub de l'Afrique orientale, il convient également d'améliorer les systèmes de communication. Le secteur de la téléphonie mobile a connu un développement inattendu. Avec plus de trois millions d'abonnés, le I<enya a deux fois plus de consommateurs que la Tanzanie et l'Ouganda réunis. En 2004, un troisième pourvoyeur de lignes a été nommé ce qui devrait amener une baisse du prix des services. Pour 19

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autant, ce succès se construit aux dépens de Telkom Kenya, l'entreprise publique qui gère les téléphones fixes. De fait, le nombre de ses abonnés a brutalement chuté. Les I<.enyans ont voté du pied contre un système trop cher et dont le système de facturation est notoirement fantaisiste. Dès lors, la privatisation de Telkom longtemps annoncée ne peut être envisagée dans un avenir proche. L'État en retirerait trop peu d'argent d'autant que cette entreprise doit perdre prochainement son monopole sur ce secteur de la téléphonie; le coût social serait également prohibitif. Dorénavant, la prochaine étape attendue pour construire un fort secteur de la téléphonie et d'Internet est la libéralisation complète de l'accès aux satellites. La haute technologie ne concerne cependant qu'une très faible minorité de Kenyans. La politique économique du gouvernement touche la population essentiellement à travers son impact sur l'agriculture. 3.2. Les politiques agricoles

En dépit de la sécheresse qui affecte certaines régions, 2004 a été une bonne année pour l'agriculture kenyane. L'horticulture reste le premier pourvoyeur de devises du pays. Dans le domaine des haricots verts, la concentration de la filière se poursuit et les usines de traitement fonctionnent relativement bien en dépit de problèmes d'approvisionnement quand les routes sont bloquées par les pluies. Le secteur des fleurs se montre plus inquiet du fait des récentes normes européennes concernant l'utilisation de pesticides mais apparemment, les principales entreprises ont déjà adapté leur mode de production. De plus, le gouvernement, qui avait envisagé en 2003 de réguler cette branche de l'économie, a renoncé à la fiscaliser davantage. Le thé est un autre secteur prospère qui bénéficie d'un faible interventionnisme étatique. Du fait d'une bonne pluviométrie dans les hautes terres, la production devrait augmenter cette année de 24 0/0.Pour autant, une certaine agitation sociale apparaît dans les principaux domaines qui prévoient d'utiliser des machines pour cueillir les feuilles de thé. Cela supprimerait de nombreux emplois dans des régions fortement peuplées. Dans ces bastions de l'opposition, la crise sociale annoncée est déjà fortement politisée.

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LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

La zone «café» est pour sa part située dans la principale zone d'influence du Président Kibaki. Cette filière en crise espère donc une intervention décisive de l'État. Et de fait, le gouvernement ne ménage pas ses efforts mais avec des effets mitigés. Depuis la fm des années 1990, les régions du café sont traumatisées par ce que l'on a appelé la «guerre du café ». À l'origine de ces tensions, on trouve un des «millers », Thika Mills, une entreprise proche de l'élite du régime Moi, qui a tenté de débaucher des clients en incitant les coopératives à se fragmenter. Dans un contexte de corruption rampante dans les coopératives et de chute drastique des cours, de nombreux paysans ont souhaité améliorer leur contrôle sur les structures de traitement de leurs cerises. Ils ont cru y arriver en dissolvant les grandes coopératives et en revenant au niveau des multiples usines. Dans chacun des terroirs, cette crise institutionnelle a pris des formes différentes et en ce sens, on peut parler de «guerres du café », au pluriel. Ces tensions ont pris des formes particulièrement violentes dans le district de Nyeri, le fief de Kibaki. Pendant des années, le parti politique de ce dernier, le DemocraticPartY s'est enraciné dans le milieu paysan à travers les coopératives. Or, à l'occasion de la guerre du café, le DP a perdu son ancrage: en 2002, tous les députés sortants ont été renvoyés dans leurs pénates à l'exception de Kibaki lui-même. Certes, ils ont été remplacés par d'autres leaders DP mais qui n'ont aucun lien avec le secteur du café sans oublier que ce sont de récents transfuges de la KANU et donc relativement peu fiables. l<ibaki doit donc reconquérir son électorat paysan. Cela passe bien sûr par une relance du secteur du café. Pour ce faire, le gouvernement propose la recomposition de vastes coopératives capables de soutenir les petites unités peu compétitives et de négocier en position de force avec les agents de marketing du café. La majorité des producteurs accepte cette stratégie mais exige une annulation des dettes des précédentes structures. «On ne veut pas payer pour les erreurs des autres» raisonnent-ils. Jusqu'à présent, l'État n'était pas prêt à assumer cette charge financière. De plus, certains terroirs n'acceptent pas de s'associer avec certaines usines voisines. Bref, la réforme patine. Au niveau national, la faction Kibaki du pouvoir tente de revitaliser le I<PCU (Kenya Planters Cooperative Union) mais elle se heurte à la résistance du ministre de l'Agriculture, un Kalenjin qui tente de

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monnayer les concessions dans le domaine du café contre des aides pour les secteurs de la canne à sucre et du maïs. La filière café est donc en pleine ébullition. Il faut pourtant noter un changement drastique d'état d'esprit chez les paysans qui ont remis leurs arbres en culture comme le montre l'augmentation de près d'un tiers de la production. Comme souvent au Kenya, les zones au dessus de 1500 mètres d'altitude connaissent une certaine prospérité alors qu'en dessous de cette altitude, la survie s'avère plus difficile. C'est particulièrement vrai en 2004 car les pluies ont été trop faibles pour assurer une production suffisante de maïs. Cela signifie que de nombreuses régions semi-désertiques connaissent la famine. En dépit d'une forte mobilisation de la société civile, treize districts subissent une situation difficile. Une fois de plus, les systèmes étatiques d'intervention s'avèrent insuffisants sinon déficients. Le gouvernement accuse le régime précédent qui aurait vendu à bas prix les stocks d'intervention peu de temps avant les élections. Mais cela n'explique pas pourquoi ils n'ont pas été reconstitués en 2003 qui fut une bonne année notamment pour les céréales. De plus, l'administration a du mal à expliquer les difficultés d'acheminement des aides humanitaires dans les districts les plus touchés. 3.3. Comment stimuler l'investissement productif?

Depuis le changement de pouvoir, les opérations immobilières se multiplient dans toutes les villes du pays. À l'évidence, les capitaux existent et commencent à sortir des bas de laine. La bourse de Nairobi a également du mal à proposer suffisamment de produits pour satisfaire la demande. Pour autant, les possédants hésitent encore à investir leur argent dans l'industrie ou le commerce. L'état d'esprit est encore à la méfiance comme le montrent les plans de développement des fleurons de l'économie kenyane qui prévoient de se diversifier en investissant à l'étranger plutôt qu'au Kenya. Même les secteurs qui retrouvent une croissance comme le tourisme n'envisagent pas de vastes opérations d'investissement qui témoigneraient d'une foi dans l'avenir économique du pays. À cet égard, les GIG et les ambassades qui ont gelé l'aide ne donnent pas des indications optimistes. En effet, dans l'économie politique des pays du Sud, le blocage de l'aide internationale a des effets drastiques sur les 22

LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

investissements privés venant du Nord. Cependant, depuis l'arrivée du nouveau régime au pouvoir, près de 200 sociétés étrangères ont pris pied au Kenya. Les zones de libre échange (en particulier Athi River) marchent plutôt mieux que dans le reste de l'Afrique. Pour autant, l'image de marque du I<.enya reste désastreuse comme le montre le classement publié en juin par The Economist: le Kenya serait le Sème pays le plus risqué au monde pour les investisseurs privés, avant même la Côte d'Ivoire en pleine guerre civile (6éme dans ce tableau du déshonneur) et le Nigéria qui n'a guère une réputation de pays facile. À l'évidence, pareils jugements révèlent une mauvaise connaissance de l'Afrique de la part des journalistes de cet influent mensuel. Cela témoigne également d'une gestion désastreuse de la communication économique par un gouvernement qui saisit encore malle fonctionnement de la société de l'information. Apparemment, The Economist fait payer au I<.enya des refus répétés d'interviews. Les politiques économiques ne sont pas les seules politiques publiques où la façon de procéder de l'État se voit critiquée.

4.

SPORT ET CULTURE

Jusqu'à présent, le I<.enya n'avait pas vraiment de politique sportive ou culturelle. Cela tient à la tradition britannique qui considère que ces secteurs relèvent avant tout du privé. C'est également dû à une mauvaise évaluation des potentialités, notamment économiques de ces domaines. Les choses changent mais l'accouchement de ces politiques émergentes se fait dans la douleur. 4.1. La politique du football

Comme dans le reste de l'Afrique, le football est le sport par excellence. De plus, l'administration de ce secteur du sport constitue depuis longtemps un vivier de politiciens et un nid de corruption à tous les niveaux du jeu. Pendant un an et demi, Najib Balala, le ministre du sport, des femmes et de la culture a tenté de réguler ce sport en luttant contre la corruption endémique qui a fortement fragmenté le football. En effet, en 2003 et 2004, les clubs de première division sponsorisés par une entreprise et les clubs de 23

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quartiers ont quitté le système de compétition organisé par la fédération. Ils ont créé leur propre championnat qui rassemble ainsi les meilleures équipes du pays. Après des années de crise qui les ont opposés à une fédération occupée à détourner tous les fonds disponibles et incapable d'assurer un minimum de justice dans le championnat, ces clubs ont rejeté la structure nationale. Dans ce contexte, Balala a tenté de renverser l'équipe dirigeante de la fédération, notamment en intentant des procès pour corruption. Cela a conduit la Fifa à exclure le Kenya de toutes les compétitions internationales. Ces échauffourées ont encore accentué les clivages qui traversent le milieu du football. Les dirigeants de la fédération ont obtenu le soutien des puissants clubs ethniques qui représentent ce que l'on appelle au Kenya les « Républiques du foot». En effet, ces équipes incarnent de fortes ethnicités urbaines (essentiellement Luhya et Luo) et rassemblent de nombreux et puissants groupes de fans. Ces clubs s'appuient sur d'influents politiciens qui utilisent les structures du foot durant les campagnes électorales. Or les AFC Leopards et Gor Mahia qui ont longtemps dominé le football national sont depuis dix ans dans les profondeurs du championnat. Cela crée un antagonisme avec les équipes d'entreprises accusées de débaucher leurs meilleurs éléments en leur offrant des emplois. Les clubs de quartiers sont également leurs bêtes noires car ils sont clairement pluriethniques. De fait, les équipes comme Mathare United jouent sur un autre type d'identité qui se révèle efficace en dépit d'un manque évident de moyens financiers. En fin de compte, le football kenyan s'avère plutôt médiocre comme le montrent les performances de l'équipe nationale lors de la Coupe d'Afrique. Cela conduit les amateurs, en particulier ceux de la classe moyenne, à déserter les stades où les bagarres sont devenues trop nombreuses; ils se rassemblent désormais dans les bars où sont diffusés les matches du championnat britannique. Cette situation de crise du football profite aux autres sports. Ainsi, le rugby connaît depuis quelques années un fort développement dans toutes les villes du pays. Particulièrement à Nairobi, ces compétitions drainent la jeunesse dorée qui vient voir les matches mais également les interventions des groupes musicaux les plus en vogue, tels Necessary Noize, Nameless ou Wyre, qui interprètent leurs tubes pendant les pauses et les mi-temps. 24

LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

4.2.

Un champ culturel dynamique

Depuis la fm des années 1990, la libéralisation des radios FM et la multiplication des chaînes de télévision ont amené une formidable diversification du champ musical. Plus que jamais, le Benga reste un genre musical essentiel. Durant les années 1980, le Benga s'est affadi. Étroitement contrôlés par une censure paranoïaque, les artistes ont semblé perdre leur inspiration. En revanche, la libéralisation de la parole et l'ethnicisation de la vie politique qui ont suivi la légalisation du multipartisme (1991), ont donné un second souffle à cette forme de musique qui porte, dans le Kenya central, les formes contemporaines du nationalisme gikuyu. Également, chez les Luhya et les Luo, le Benga a donné une forme narrative à ces ethnicités. La nouvelle génération de chanteurs et de chanteuses (car ce genre se féminise) a modernisé cette musique en traitant, souvent dans un style audacieux, de toutes les questions qui font débat dans les milieux populaires kenyans. Même si l'ethos Benga est associé à la civilisation rurale, ces groupes bénéficient d'une bonne diffusion à travers les radios ethniques qui sont actuellement les plus écoutées du pays. Chez les jeunes urbains, le rap et surtout le hip hop rencontrent un formidable succès. Depuis les années 2000, les studios d'enregistrement se multiplient et se professionnalisent. Cela amène une amélioration de la qualité musicale qui leur permet de concurrencer le très populaire son tanzanien, le Bongo Flava. Ces groupes s'inspirent de la musique américaine. Ils utilisent également de vieux standards locaux qu'ils adaptent et rythment selon les normes en vogue. Progressivement, cette musique urbaine arrive à s'exporter dans la mesure où ces jeunes stars font des concerts dans les principales villes est-africaines mais aussi occidentales puisqu'elles sont couramment invitées par les diasporas kenyanes vivant en Angleterre ou aux États-Unis. Bref, le hip hop kenyan participe pleinement de la World Music. 2004 a vu la consécration de deux groupes de hip hop, Necessary Noize et Nameless. Ce fut également l'année de deux divas luo, Mercy Myra dont le dernier album rencontre un certain succès et surtout Suzzana Owiyo qui crée une musique pop fortement inspirée par sa culture luo. Avec Achieng Abura, ce sont les deux artistes les plus proches du son ouest-africain. 25

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Un panorama de la musique kenyane ne serait pas complet sans parler du Gospel. Ce genre musical très populaire donne lieu à de très nombreuses productions. Depuis ces dernières années, peu de groupes nouveaux sont apparus mis à part Yunasi et Henry Mutuku. Enfin, les Mûgithi ou One Man Guitar se sont multipliés. Ces chanteurs qui détournent de vieux standards pour y plaquer des paroles ironiques ou politiques avec des connotations très sexuelles restent parmi les spectacles les plus populaires des grandes villes. Ce genre qui était à l'origine purement gikuyu tend à toucher de nos jours les autres groupes ethniques. Pour autant, cette vitalité de la musique kenyane est handicapée par la démission de l'État concernant la régulation du secteur. En dépit des multiples manifestations des musiciens, l'administration ne fait pas respecter les normes en vigueur concernant les copyrights. Ainsi, les radios FM (à l'exception de IillC et Nation FM) qui diffusent les chansons ne paient aucun droit aux auteurs. Dès qu'un CD rencontre un certain succès, il est immédiatement piraté parfois avec l'aide du producteur lui-même qui vend informellement l'enregistrement sans payer les musiciens. Dès lors, les artistes ne survivent que grâce aux concerts. Bref, le show-business kenyan n'est pas un milieu angélique d'autant plus que l'État ne remplit pas ses fonctions. Les autres arts surfent également sur l'esprit de liberté issu des années 1990. À cet égard, le théâtre fait preuve d'un grand dynamisme. La tradition britannique du théâtre de boulevard reste bien vivante, essentiellement au Phoenix Theatre de Nairobi. Les grands auteurs du théâtre kenyan, les John Ruganda, Francis Imbuga et autres Francis Mulwa sont régulièrement joués du fait que leurs œuvres sont au programme des écoles secondaires. À côté de ces talents consacrés, les festivals scolaires et chrétiens incitent les apprentis écrivains à tester de petits textes. Cela diffuse dans toutes les écoles secondaires une forte culture théâtrale qui rend cet art particulièrement populaire. La vraie nouveauté de la Em des années 1990 et des années 2000 est cependant le renouveau du théâtre en langues ethniques. Chez les Gikuyu, les pièces de Wahome Mutahi rencontrent un énorme succès amplifié par des interdictions de représentation dans le district de Nyeri d'où cet auteur est originaire. Il explore deux principaux thèmes: les 26

LA MONTÉE DES FRUSTRATIONS

relations hommes / femmes et la critique de la gouvernance autoritaire. À travers l'exploration de ces deux sujets, Mutahi épouse les grandes tendances de la société kenyane durant l'ère Moi. Plus que tout autre, il est le chroniqueur critique du régime Moi. Ses comédies familiales transposent apparemment la famille de Whispers sur la scène théâtrale. En effet, Mutahi est immensément populaire en raison de ses scénettes mettant en scène Whispers, l'archétype du Kenyan de la petite classe moyenne urbaine et qui ont paru quinze ans durant dans le Sunday Standard puis dans le Sunday Nation. Au théâtre, Mutahi capitalise sur son succès d'écrivain. Le public vient voir sur scène Whispers mais en fait, il découvre une famille beaucoup plus gikuyu que celle des chroniques en anglais. L'auteur explore en langue vernaculaire les mutations et les représentations sociales des foyers domestiques gikuyu: l'omniprésence des mères célibataires qui depuis quelques années obtiennent une reconnaissance dans l'identité gikuyu, leurs relations avec leurs frères peu désireux de partager la terre familiale, l'évolution des rapports avec les amants attitrés, les changements du sens de la compensation matrimoniale... Pour autant, Mutahi comme auteur gikuyu est surtout connu pour ses satires politiques. Parmi ses nombreuses pièces, l'une d'entre elles se dégage comme un vrai chef d'œuvre: Makarira Kioro (<< iront pleurer dans les Ils toilettes ») (2002). L'année des élections générales, il a joué cette œuvre qui met en scène un dictateur aisément reconnaissable, entouré de sa camarilla qui s'est réfugié à l'issue d'un coup d'État dans des toilettes publiques. Son seul lien avec l'extérieur se fait à travers une prostituée qui ne mâche pas ses mots. À travers cette vaste farce, Mutahi décrypte les différents procédés qui permettent à une dictature de survivre avec l'assentiment passif des sujets. En cette période électorale, il a fait œuvre d'éducation civique en invitant les citoyens à réfléchir à ce qui fait un bon leader. Mutahi est décédé en juillet 2003 mais ses pièces continuent d'être jouées dans de nombreux bars du pays. Cet auteur est de nos jours le symbole du renouveau du théâtre ethnique qui est actuellement la véritable littérature populaire kenyane. Mais il est loin d'être isolé. Ainsi, au mois d'août 2004, un festival de théâtre intitulé « Villages of Ke'!}a» a mis en scène cinq pièces en langues vernaculaires (en kamba, luhya, luo, gikuyu et swahili). Ces œuvres de bar investissent dorénavant les grandes salles de théâtre et commencent à être

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