//img.uscri.be/pth/eaafc0c81d8ea4f5484fe53eca6d90ad51eb6681
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'Amérique latine dans la spirale du néo-libéralisme

De
191 pages
Riche en ressources naturelles, réservoir de biodiversité, mais aussi lieu de résistance face à la mondialisation néolibérale, l'Amérique latine représente simultanément un intérêt géostratégique majeur et un risque important pour les puissances occidentales. Cet ouvrage propose, au travers de la reconnaissance de(s) logique(s) d'Empire, une analyse des dynamiques et des modalités de domination auxquelles sont confrontés les peuples de la région afin de mieux comprendre les mécanismes qui gouvernent aujourd'hui la globalisation néolibérale.
Voir plus Voir moins

CENTRE DE RECHERCHE ET D’ETUDE EN DROIT ET SCIENCE POLITIQUE - CREDESPO Le CREDESPO est né en 2007 de la fusion du CERPO (Centre d'Etude et de Recherche Politiques), du CRDPE (Centre de Recherche en Droit Public Economique) et du LDPA (Laboratoire de Droit Privé Appliqué). Le Centre organise ses travaux de recherche autour de la thématique de « La démocratie, la garantie des droits et les citoyennetés ». A travers cette thématique commune, le CREDESPO, issu de la fusion de trois équipes d'accueil, transcende les clivages classiques entre privatistes, publicistes et politistes pour mener de véritables recherches pluridisciplinaires. La thématique commune permet l’étude de la transformation du droit et des institutions dans une perspective historique et contemporaine, nationale et comparative. Ce projet s’inscrit dans un questionnement sur le rapport entre le Droit, les institutions et la politique et les citoyens, avec la redéfinition des relations entre les différents espaces (locaux, nationaux, mondiaux) et les différentes temporalités (du court terme de la vision micro-économique au très long terme de la conception d’une gestion planétaire). Au sein de ce Centre, une équipe d’enseignants-chercheurs, de doctorants et de membres associés, animée par Jean-Claude Fritz consacre depuis plus de dix ans ses travaux à ceux que l’on a d’abord appelés “peuples indigènes” et que l’on tend de plus en plus à qualifier de “peuples autochtones”. Les recherches de ce groupe visent essentiellement à étudier le double défi que ces peuples lancent à l’ordre mondial : d’une part, l’obligation de leur donner, en respectant leurs identités et leurs modes de vie, leur juste place au sein de l’humanité ; d’autre part, la nécessité de s’inspirer de la richesse de leurs cultures et de leurs valeurs pour permettre aux hommes de vivre en bonnes relations entre eux et avec la nature au moment où il devient urgent que cet ordre mondial se réorganise sur des bases radicalement différentes. Dans cette perspective, depuis cinq ans, cette même équipe s’est vue confier par le Haut Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies à Genève la tâche d’assurer une formation pour les cadres des organisations représentatives autochtones de l’ensemble du monde francophone. A l’occasion des sessions annuelles, les rencontres avec les membres de ces peuples ont permis de nouer des liens amicaux et d’établir un réseau de

relations. L’équipe a ainsi pu enrichir sa documentation, confronter sa réflexion avec des témoignages directs et donc approfondir sa compréhension des problèmes de ces communautés.

6

REMERCIEMENTS
Tout d’abord, je tiens à remercier Jean-Claude Fritz et Raphaël Porteilla pour leurs encouragements, leur soutien et pour la disponibilité dont ils ont fait preuve à mon égard. Mes remerciements vont également à ma famille, à l’ensemble des membres du CREDESPO qui ont contribué de manière plus ou moins directe à la réalisation de ce travail, ainsi qu’à mes amis d’ici et d’ailleurs avec qui j’ai pu créer des liens amicaux et solidaires qui ont facilité la réalisation de ce travail. Par ailleurs, je voudrais exprimer toute ma gratitude à Julie Canovas, Frédéric Deroche, Benoît Paraut, Marina Mulon, Emilie Thiriat, Michaël et Mélanie Barbosa, pour le soutien qu’ils m’ont tous apporté.

PREFACE
De la politique originale d’Hugo Chávez au Venezuela aux tensions sécessionnistes qui se manifestent dans la Bolivie d’Evo Morales, de la crise financière argentine du début du millénaire aux débats relatifs au plan Puebla-Panamá (Mexique et Amérique centrale), rien ne peut être compris dans les grands problèmes politiques de l’Amérique latine sans prendre en compte le poids des influences étrangères et le rôle des interventions extérieures. Même si les dynamiques internes et les situations locales sont fondamentales à étudier, elles ne peuvent souvent pas être isolées de ces forces extérieures qui depuis longtemps contribuent à les construire. L’ouvrage de Julien Barbosa, clair et synthétique, est un support très intéressant à cet égard, analysant le processus de la mondialisation néo-libérale en liaison avec l’évolution de la réalité latino-américaine. Il montre bien comment se construisent des logiques de fonctionnement du système mondial, d’une manière qui n’est pas abstraite mais qui est produite par l’action des différents acteurs économiques et politiques, que ce soit les groupes financiers et firmes transnationales ou les Etats et organisations interétatiques transnationales. Surtout il prend en compte l’articulation entre cette action de forces dominantes du système mondial et les stratégies des divers groupes à l’intérieur des sociétés concernées, donc la manière dont se combinent les dynamiques internes et les dynamiques externes. L’analyse dégage bien le mélange de continuité et de changement qui caractérise les modalités par lesquelles se traduisent ces logiques mais qui se manifestent aussi dans les formes de domination auxquelles sont confrontés des peuples de divers pays de la région. L’importance grandissante du régime de la propriété intellectuelle, des accords de libre-échange et du contrôle de l’information par le système capitaliste mondial est mise en valeur avec beaucoup de pertinence. La présentation de l’impact économique, social, culturel sur les sociétés latino-américaines révèle le coût humain du processus en cours, avec notamment la désintégration sociale, les obstacles à l’autonomie créatrice et la violence.

L’approche pluridisciplinaire retenue dans cet ouvrage est la plus pertinente et la plus féconde pour mettre en perspective l’évolution économique et sociale de l’Amérique latine dans sa relation avec les forces dominantes de la mondialisation néo-libérale. Sans associer la science politique et le droit à l’économie et à la sociologie, il n’est guère possible de présenter la réalité contemporaine dans sa complexité. Des contradictions actuelles et potentielles se dégagent au côté de convergences stratégiques ou tactiques dans le jeu des acteurs multiples qui sont en présence, mais dont le poids est très inégal. Le rôle dominant des grands opérateurs économiques privés, groupes bancaires ou autres firmes transnationales d’une part, des Etats-Unis d’Amérique et des organisations interétatiques qu’ils contrôlent d’autre part, révèle l’impossibilité d’analyser une “logique d’Empire” sans prendre en compte les liens qui existent entre les aspects économiques et les aspects politico-juridiques ou politico-militaires de cette logique. L’auteur montre bien, tout en refusant de figer un processus dynamique complexe, les relations étroites mais parfois ambiguës entre une logique du capital, à fondement économique et financier, et une logique nationaliste d’hégémonie mondiale, à fondement politique et stratégique. L’une et l’autre de ces approches s’appuient sur un discours idéologique et une construction juridique qui visent à légitimer la domination impériale et à légaliser ses modalités de contrôle, mais, au-delà de cette perspective globale commune, les formulations utilisées et les priorités retenues sont révélatrices de tensions et de contradictions : prééminence de l’unilatéralisme ou du multilatéralisme, de la sécurité nationale ou de la libéralisation économique mondiale, etc. C’est un des grands mérites de l’ouvrage de présenter de manière concise et accessible un phénomène complexe et changeant, permettant ainsi de démystifier certaines approches très abstraites et désincarnées de la mondialisation. La démarche de Julien Barbosa conduit à reposer la question de l’impérialisme et des formes ou avatars à travers lesquels ce type de domination se manifeste dans les sociétés et Etats de l’Amérique latine aujourd’hui. Sa réflexion, alimentée par ses diverses expériences de terrain, souligne combien c’est une question centrale de notre époque et pas une simple référence à un passé révolu. Elle conclut en rappelant les résistances que le système de domination rencontre, ce qui, ajouté aux tensions 10

internes évoquées précédemment, laisse l’avenir très ouvert. L’histoire n’est pas finie… Jean-Claude Fritz Professeur en science politique à l’Université de Bourgogne

11

INTRODUCTION
« La Terre est désormais disponible pour une nouvelle ère de conquête, comme au XVe siècle »1. Cette affirmation d’Ignacio Ramonet émise à la fin du siècle dernier se révèle être en ce début de millénaire d’une actualité saisissante. Un rapide coup d’œil sur la prolifération des termes évoquant le “renouveau” de l’impérialisme, de l’Empire ou des grandes stratégies impériales suffira à convertir les plus récalcitrants à cette idée. Parfois suivi de suffixes comme “démocratique”, “temporaire”, “léger”2 ou au contraire associé aux heures les “plus noires” de l’histoire de l’humanité, le regain d’intérêt pour le thème de l’impérialisme symbolise le bouleversement majeur que constituèrent les attentas du 11 septembre 2001 dans la géopolitique mondiale. Faut-il pour autant en déduire une rupture nette dans la manière dont les puissances occidentales orientent leurs politiques extérieures ? Malgré les a priori favorables à cette hypothèse, il convient ici de ne pas évincer la continuité qui accompagne cette rupture. Dans un article récent, John Bellamy Foster nous rappelle que l’impérialisme « est une constante du capitalisme »3, qu’il évolue au rythme de l’histoire suivant les mutations économiques, politiques et sociales. S’inscrivant dans cette continuité historique, l’époque contemporaine ne fait pas exception et semble prolonger la ou les logique(s) d’Empire, une expression que nous nous attacherons à discuter et à faire évoluer tout au long de ce travail4. En choisissant une approche interdisciplinaire basée sur différentes sources scientifiques ainsi que sur une série d’observations de terrain mise en lumière par de nombreux échanges avec les acteurs locaux, notre étude tentera d’analyser l’évolution des modalités et des
1. RAMONET (Ignacio), Géopolitique du Chaos, Paris, Editions Galilée, 1997, p. 10. 2. SERFATI (Claude), Impérialisme et militarisme : Actualité du XXIe siècle, Lausanne, Editions Page deux, 2004, p. 125-126. 3. BELLAMY FOSTER (John), « A Warning to Africa, the New U.S. Imperial Grand Strategy », Monthly Review, Vol. 58, N°2, June 2006, p. 1. 4. Notons que cet ouvrage n’est pas l’aboutissement définitif de notre réflexion mais une de ses composantes qui s’inscrit dans un processus plus vaste. Aussi, de nombreux thèmes mériteraient de figurer et/ou d’être approfondis dans ce travail tels que l’impact des ONG et du tourisme dans les pays du Sud, le rôle du cinéma étasunien au sein de l’hégémonie culturelle occidentale, ou encore le poids de la mondialisation néo-libérale dans les dérèglements climatiques.

stratégies de domination ayant permis le maintien d’une certaine forme de subordination des peuples du monde envers un système global dominé par l’idéologie néo-libérale. Conscient des difficultés qu’impliquerait une analyse mondiale, cet ouvrage se limitera à étudier les relations qui unissent l’Amérique latine à l’ordre mondial, tout en assumant le fait qu’à l’intérieur d’un système globalisé tel ou tel mécanisme peut également être applicable à un autre pays ou ensemble de pays. De la même manière, il est certain que notre analyse ne prétend en aucun cas établir une liste précise des relations qui unissent l’ensemble des Etats latino-américains à la gouvernance globale, mais entend mettre en lumière des phénomènes mondiaux qui seront illustrés régionalement au travers d’exemples locaux.

Avant de détailler les raisons qui nous ont conduit à choisir l’Amérique latine comme sujet d’étude, arrêtons-nous quelques instants sur la signification que nous donnerons à cet ensemble régional. Bien que ses origines soient discutables et discutées, le terme Amérique latine serait apparu au cours du XIXe siècle dans un contexte continental conflictuel marqué par l’opposition entre Europe et Etats-Unis. Craignant simultanément une accélération de l’expansion territoriale étasunienne et une multiplication des luttes d’indépendance, les Européens auraient introduit l’expression “Amérique latine”, une marque symbolique destinée à légitimer leurs actions sur le sous-continent. Clairvoyant sur les limites inhérentes à l’utilisation de cette formule insatisfaisante qui est un prolongement du vocable colonial, mais néanmoins confronté à la nécessité de décrire une réalité régionale, l’emploi du terme “Amérique latine” renverra à un ensemble géographique, géopolitique et culturel particulier. Ces trois critères sont souvent évoqués de manière séparée pour justifier l’incorporation de tel ou tel pays au sein de l’Amérique latine. Ici, la combinaison de ces caractéristiques permettra de dégager un ensemble cohérent correspondant « aux anciennes colonies de l'Espagne et du Portugal dont les langues sont dites latines [et qui] s’étend du Mexique à la Terre de Feu ». [Cette entité comprend alors] les seize pays hispanophones anciennement colonisés, auxquels s’ajoutent Cuba et Porto Rico, le

L’Amérique latine, un sous-ensemble régional pertinent pour l’étude de(s) logique(s) d’Empire ?

14

Brésil et exclut les anciennes colonies anglaise (Guyana) et néerlandaise (Suriname) ainsi que la Guyane, département d’outre-mer français »1. Le choix d’étudier le sous-continent latino-américain résulte de deux types de justifications distinctes. La première, d’ordre matériel, correspond à un attrait particulier pour cet ensemble de pays qui s’est concrétisé par de multiples voyages et une connaissance du terrain qui facilite la compréhension des mécanismes de domination dans cette partie du monde. La seconde, plus scientifique, est à mettre en relation avec la place particulière que tient aujourd’hui l’Amérique latine dans la géopolitique mondiale. Riche en ressources naturelles, “réservoir” de biodiversité, et peuplée par près de 523 millions de personnes2, la région représente un intérêt stratégique important pour les grandes puissances occidentales. Si, dans un contexte mondial marqué par une apparente opposition entre les civilisation occidentale et musulmane3, l’Amérique latine ne semble pas tenir un rôle de premier plan, le “virage” à gauche d’une partie des gouvernements et la place souvent décisive des mouvements sociaux4 ont créé un climat régional particulier qui tend à remettre en cause l’hégémonie globale néolibérale et à faire renaître le rêve d’unité continentale porté il y a plus d’un siècle par Bolivar. C’est dans cette atmosphère singulière, en pleine effervescence, que notre analyse entend mettre en garde contre une lecture hâtive et superficielle de la réalité latino-américaine qui conclurait à la disparition de l’hégémonie néo-libérale et à l’effacement du poids des Etats-Unis. Si les politiques impulsées par Chávez, Lula ou Morales ont permis de canaliser la violence avec laquelle leur pays était touché par la globalisation, si la création de la Banque du Sud possède une puissance symbolique forte vis-à-vis des

1. Microsoft ® Encarta ® 2007. © 1993-2006 Microsoft Corporation. Tous droits réservés. 2. Atlas Petit Larousse des pays du monde, GARNIER (Yves), LACROUST (Philippe) (Dir.), Paris, Larousse/VUEF, 2003. 3. Notons ici notre désaccord total avec cette vision défendue, entre autre, par le sociologue étasunien Samuel Huntington. HUNTINGTON (Samuel), Le Choc des civilisations, Paris, Editions Odile Jacob, 1997. 4. CANOVAS (Julie), Nouveaux mouvements sociaux et néolibéralisme, des alternatives latinoaméricaines à un système globalisé ?, Paris, L’Harmattan, 2008.

15

politiques promues par le Fonds Monétaire International (FMI)1, il n’en demeure pas moins que l’Amérique latine reste fortement liée au système global néo-libéral. Cette filiation justifie alors l’étude de(s) logique(s) d’Empire sur le sous-continent.

La “nébuleuse sémantique” qui entoure les termes colonialisme, impérialisme et Empire entraîne une confusion et un manque de lisibilité qu’il convient de dissiper. Tout d’abord notons que ces notions sont évolutives et non exclusives, c’est-à-dire qu’elles sont susceptibles d’interprétations diverses voire contradictoires en fonction de l’époque et du courant de pensée auxquelles elles sont rattachées et qu’il n’existe pas de frontière stricte entre ces concepts qui s’interpénètrent en permanence. En partant de définitions de base complétées par quelques données historiques, nous verrons pourquoi il est intéressant d’introduire ici la notion de(s) logique(s) d’Empire afin de dynamiser et de comprendre les interactions qui existent entre ces différentes notions. Selon la définition proposée par Madeleine Grawitz, le colonialisme renvoie à l’idéologie qui entend justifier la colonisation qui est un fait. Ce dernier peut être défini comme « la mise en valeur d’un territoire après sa conquête et implique une domination politique, juridique économique et culturelle »2. Nous admettrons ici que la colonisation engendre également une domination de type militaire et la présence de colonies de peuplement de manière à former un véritable “système”. Depuis la conférence de Bandung en 1955, le colonialisme a été restreint aux seules puissances coloniales européennes3. Dans le cadre de notre étude centrée en Amérique latine, ce terme se rapportera principalement à la puissance historique hispano-lusitanienne. Si le colonialisme implique nécessairement une conquête et la présence de colonies humaines, le terme impérialisme est lui toujours fondé sur la domination économique.
1. PETITE (Simon), « Une banque du sud pour se passer du FMI et de la Banque Mondiale ? », www.risal.collectifs.net (consulté le 2 juin 2007). 2. GRAWITZ (Madeleine), Lexique des sciences sociales, Paris, Editions Dalloz, 2004, p. 70. 3. Ibid., p. 69.

Faut-il opposer le colonialisme, l’impérialisme et l’Empire ?

16

Ce dernier renvoie alors à une idéologie évolutive qui doit être comprise en fonction de la période à laquelle elle se rapporte. A ce titre nous pouvons noter quatre phases principales de l’impérialisme qui correspondent à l’évolution contradictoire entre une organisation nationale du capital et son intégration globale au marché mondial1. Selon un consensus assez large, une majorité d’auteurs s’accorde pour faire commencer la première phase de l’impérialisme, dit classique, au cours du dernier quart du XIXe siècle. Cette période correspond à l’impérialisme historique britannique décrit par Hobson au début du XXe siècle. A cette époque on oppose « l’empire libéral et civilisateur à l’impérialisme protectionniste et destructeur » 2. Une deuxième phase débuta avec la naissance de l’impérialisme dit moderne, de 1914 à 1945. Celui-ci se caractérise par la prédominance de l’étatisation du capital dans un contexte de conflits militaires entre les puissances impériales. Il fut défini par Lénine comme étant une phase d’exportation de capitaux, de pillage des matières premières et de fusion du capital industriel et bancaire3, puis complété par Rosa Luxemburg qui précisa que cette phase était une « expression politique du processus d’accumulation du capital »4. Il s’agit donc d’un impérialisme sans colonie, d’un « impérialisme du libre-échange » (Free Trade Imperialism), qui correspond pour Fay à un « empire informel » fondé sur la puissance économique qui n’exclut pas les pressions politiques et militaires5. Avec la fin de la Seconde Guerre Mondiale, on nota une neutralisation entre deux phénomènes contradictoires : la mondialisation du capital et sa territorialisation à l’intérieur de l’Etatnation. Enfin, la quatrième phase de l’impérialisme débuta avec l’arrivée du néo-libéralisme dans les années 1980. Elle se caractérise par une forme politique de mondialisation capitaliste avec une extension spatiale du capital à l’échelle d’un marché devenu mondial, et par une organisation territoriale du développement inégal. Pour Samir Amin, cette nouvelle forme de domination repose sur cinq monopoles :
1. BENSAÏD (Daniel), « Le nouveau désordre impérial », Contretemps, N°2, Seattle, Porto Alegre, Gênes, Mondialisation capitaliste et dominations impériales, septembre 2001, Paris, Editions Textuel, p. 13. 2. SERFATI (Claude), Impérialisme et militarisme : Actualité du XXIe siècle, Op. cit., p. 142. 3. BENSAÏD (Daniel), « Le nouveau désordre impérial », Contretemps, N°2, Op. cit., p. 13. 4. GRAWITZ (Madeleine), Op. cit., p. 217. 5. SERFATI (Claude), Impérialisme et militarisme : Actualité du XXIe siècle, Op. cit., p. 123.

17

nouvelles technologies et brevets, contrôle des flux financiers, accès aux ressources naturelles, armes de destructions massives, et moyens de communication1. Cette dernière phase de l’impérialisme est également appelée néoimpérialisme et ne doit pas être confondue avec le néo-colonialisme. Ce dernier correspond à une nouvelle forme de colonialisme marquée par la présence de “colonies” de type purement financier et non plus seulement humaine et économique. Ces “colonies financières” se caractérisent alors par une situation dans laquelle l’investissement dans la colonie se fait au bénéfice du donateur plutôt que de l’assisté, profitant ainsi aux dirigeants plutôt qu’aux masses2. Dans ce cas, le pouvoir politique de la nation colonisée est nié et les interventions militaires destinées à assurer la pérennité de la colonie financière sont alors possibles. Le terme Empire, qui définit de manière classique « un ensemble de territoires placé sous l’autorité d’un gouvernement central »3 mérite également quelques précisions. Si cette définition est avant tout historique, son caractère global et unique en fait un outil intéressant pour décrire la structure du pouvoir dans le monde contemporain. Malgré les nombreuses réserves4 émises vis-à-vis de la vision de l’Empire proposée par Hardt et Negri, il est vrai que l’utilisation de ce terme permet de décrire « le sujet politique qui règle effectivement les échanges mondiaux, le pouvoir souverain qui gouverne le monde »5. Aussi l’emploi du mot Empire sera compris dans un sens métaphorique puisque sa parenté avec les anciens Empires Chinois ou Romain n’est que très relative6. Ce rapide tour d’horizon sémantique souligne à la fois la différence et la complémentarité qui lient le colonialisme, l’impérialisme et l’Empire mais ne permet pas de les mettre en relation les uns avec les autres. Si leurs caractères évolutifs et non exclusifs nous empêchent de tomber dans le piège d’une opposition
1. AMIN (Samir), « The Future of Global Polarization », Social Justice, The World Today, Vol. 23, N°1-2, 1996, p. 7-8. 2. GRAWITZ (Madeleine), Op. cit., p. 69. 3. Dictionnaire Hachette, Paris, Editions Hachette, 2004, p. 533. 4. AMIN (Samir), « Empire and Multitude », Monthly Review, Vol. 57, N°6, November 2005. 5. HARDT (Michael), NEGRI (Antonio), Empire, Paris, Exils, 2000, p. 15. 6. Ibid., p. 19.

18

superficielle, aucun de ces termes ne semble saisir la réalité et la complexité des mécanismes de domination qui s’abattent sur l’Amérique latine. C’est en réponse à ce vide étymologique que la notion de(s) logique(s) d’Empire peut être utile. Ne sachant pas à ce stade de l’étude si cette expression doit s’entendre au pluriel, nous opterons pour une approche prudente qui lui garantit une possibilité d’évolution. Le concept de(s) logique(s) d’Empire est ainsi intimement lié aux réalités spatiales et temporelles auxquelles il se rapporte. C’est par la reconnaissance de “moments” ancrés dans une dynamique globale, que l’on pourra décrire la dominante coloniale, néo-coloniale, ou impériale de(s) logique(s) d’Empire. Cette expression nous permettra également de déterminer s’il existe une multiplicité de logiques parallèles et/ou complémentaires unies autour d’un Empire unique et global. Avant de rentrer dans une analyse historique plus approfondie des dynamiques de colonisation en Amérique latine, il convient également de distinguer l’hégémonie de la domination. Alors que le premier correspond à « la capacité de transformer sa propre conception du monde en vérité universelle, parce que les conditions matérielles qui la génèrent et l’action du sujet collectif qui la nourrit réussissent à construire de vastes consensus »1, la domination sera entendue comme « la faculté d’imposer sa volonté ou d’exercer une influence déterminante sur un groupe ou une personne »2. 1492 restera une date clé dans l’histoire de l’Europe, mais aussi de l’humanité. En effet, la “découverte” du “Nouveau Monde” concerne la société mondiale dans son ensemble. A la recherche d’une nouvelle route vers l’Asie4, l’arrivée des caravelles de Christophe Colomb en

Du colonialisme hispano-lusitanien3…

1. CECEÑA (Ana Esther), « L’Amérique latine dans la géopolitique du pouvoir », Alternatives Sud, Les dessous de l’ALCA, Vol. X-1, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 37. 2. GRAWITZ (Madeleine), Op. cit., p. 131-132. 3. A noter que la Hollande et la France contribueront également à la colonisation de l’Amérique latine. 4. Christophe Colomb avait la charge d’ouvrir une nouvelle voie maritime vers l’Asie, une nouvelle route des Indes, la voie terrestre ouverte par Marco Polo étant aux mains des Turcs ottomans depuis 1453. SUAREZ-ROJAS (Alberto), MASSARDO (Jaime), Civilisation latino-américaine, Paris, Ellipses Editions, 2000, p. 28.

19