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L'ancien et le moyen français

De
66 pages

L’histoire du français, comme celle de toute langue, est, par nature, de l’ordre du continu, ce qui rend délicate l’assignation de bornes et d’étapes exprimées dans les termes d’une chronologie précise. Néanmoins les linguistes distinguent volontiers le français médiéval – celui qui, sur le territoire de la langue d’oïl, s’inscrit dans l’espace gallo-romain – du français classique, moderne ou encore contemporain. En son sein, la distinction de l’ancien et du moyen français souligne des étapes dans le développement phonétique, morphologique, syntaxique et lexical de la langue.
Cet ouvrage nous invite à comprendre la formation de la langue française depuis 842 et les Serments de Strasbourg (premier texte officiel écrit en langue romane) jusqu’à l’imprimerie. Il montre ainsi comment une langue à visée standardisante émerge peu à peu de la diversité des dialectes.


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QUE SAIS-JE ?
L’ancien et le moyen français
JOËLLE DUCOS OLIVIER SOUTET
Bibliographie thématique QUE SAIS-JE ?
Jacques Chaurand, Histoire de la langue française, n° 167 Olivier Soutet, La syntaxe du français, n° 984 Jean Perrot, La linguistique, n° 570 Claude Hagège, La structure des langues, n° 2006 Nelly Labère, Bénédicte Sère, Les 100 mots du Moyen Âge, n° 3890
978-2-13-061687-0
Dépôt légal – 1re édition : 2012, janvier
© Presses Universitaires de France, 2012 6, avenue Reille, 75014 Paris
Sommaire
Page de titre Bibliographie thématique QUE SAIS-JE ? Page de Copyright Introduction Abréviations Chapitre I – De la variété des dialectes à la stabilisation de la langue I. – L’ancien français : évolutions phonétiques et division dialectale II. – Le moyen français : vers la stabilisation phonétique Chapitre II – Le français entre savoir et pouvoir I. – L’émergence du français face au latin II. – Des traductions à une grammatisation du français III. – Le français savant et technique IV. – Le français : une affaire d’État ? Chapitre III – Les grandes évolutions morphosyntaxiques I. – Quelques évolutions paradigmatiques II. – Quelques évolutions syntagmatiques Chapitre IV – Les évolutions lexicales I. – Le lexique médiéval : présentation générale II. – Néologisme et enrichissement de la langue III. – Un lexique ou des lexiques ? Bibliographie Notes
Introduction
Qu’est-ce que lefrançais médiévalCette expression, comme celles de ? français classique, français moderne oufrançais contemporain, désigne un état que les linguistes distinguent dans la longue chronologie de l’histoire du français et que l’on essaie de borner par des dates ou des stades. Par convention, l’objet de ce livre est de décrire l’histoire du français sur une tranche chronologique allant du milieu du IXe à la fin du XVe siècle. Leterminus a quoest fourni par les Serments de Strasbourg1, texte diplomatique de février 842, par lequel deux des trois petits-fils de Charlemagne, Louis le Germanique et Charles le Chauve, après avoir défait au cours de la bataille de Fontenay-en-Puisaye (841) leur aîné Lothaire, qui prétendait exercer son pouvoir sur l’entier de l’héritage carolingien, s’engageaient à se porter mutuellement assistance si celui-ci, défait mais non éliminé, rouvrait les hostilités contre l’un d’eux ; leterminus ad quem est fourni, quant à lui, par l’émergence d’une technique appelée à bouleverser l’histoire de la culture et des langues en mettant au service des hommes un mode de diffusion du savoir d’une importance quantitative sans précédent : l’imprimerie. On l’aura noté, ces deux bornes ne sont pas intrinsèquement de nature linguistique et si elles intéressent l’histoire du français, c’est prioritairement au titre de son histoire externe, politique et culturelle, bien plus que de son histoire interne, phonétique, morphosyntaxique ou lexicale. Cette convention chronologique a la force d’un certain arbitraire et le mérite, en s’appuyant sur une histoire externe pensable, au moins pour une part, en terme de dates, d’éviter les fortes difficultés à laquelle conduit bien souvent une approche strictement interne de la langue, même si, parfois, cette dernière n’est pas à dédaigner, ne serait-ce que pour distinguer l’ancien français (milieu du IXe à la fin du XIIIe siècle2) du moyen français (XIVe et XVe siècle3). Aussi bien, la tradition académique et éditoriale a-t-elle accoutumé de fonder ces deux moments de l’histoire du français sur quelques critères proprement linguistiques, la frontière de l’ancien au moyen français, bien évidemment poreuse, étant marquée, phonétiquement, par la réduction des diphtongues et la disparition due en hiatus interne, morphologiquement, par la disparition de la déclinaison bicasuelle des noms, des adjectifs ainsi que de certains pronoms et déterminants, syntaxiquement, par la forte expansion du pronom personnel sujet dans la sphère verbale, par celle de l’article dans le groupe nominal et la montée en puissance de l’ordre canonique de la phrase déclarative simple moderne. Reste que l’histoire interne du français (en toute époque) comme de toute langue, est, par nature, de l’ordre du continu, ce qui rend délicate l’assignation de bornes et d’étapes exprimées dans les termes d’une chronologie précise et explique notamment la permanence et la vigueur du débat sur le passage du latin aux langues romanes4 dans cette partie de l’ancien Empire Romain, que les romanistes appellentRomaniaoù la langue issue de l’antique dialecte du et Latium a fait souche à travers quelques ensembles de taille inégale : italo-roman, ibéro-roman, rhéto-roman, daco-roman et gallo-roman. Si, assurément, le français relève de l’ensemble gallo-roman, encore convient-il de spécifier quel est l’espace de la langue visée par notre étude. Par certains côtés, sa détermination spatiale n’est pas moins délicate que sa détermination temporelle. L’espace où il est langue maternelle n’est en rien celui de la France contemporaine, ni celui de la Gaule romaine, ni celui du royaume de France et il évolue au cours des six siècles et demi de notre période. C’est ce que l’on appelle le domaine d’oïl, territoire qui s’étend sur la moitié nord de la France actuelle en incluant la partie francophone de la Belgique, et s’oppose au domaine d’oc ou d’occitan qui recouvre le sud (Limousin, Aquitaine, Languedoc, Provence). Cette
distinction, fondée sur deux manières de dire « oui » au Nord et au Sud, est d’ailleurs formulée par les locuteurs eux-mêmes et par Dante, au cours du XIIIe siècle. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure à une séparation sans mélange : des zones mixtes apparaissent, comme le sud du Poitou et la Saintonge, où la langue d’oïl s’impose progressivement ; on délimite aussi une troisième zone qui va du Lyonnais à la Suisse romande et où une autre langue est parlée et écrite, le franco-provençal, fait d’un mélange entre des traits d’oïl et d’oc. Cette diversité linguistique s’accompagne d’une expansion du français dans ces territoires et hors de France, qui contribue à la standardisation de la langue. Ce serait une illusion de penser que, muni de ces précautions chronologiques et géographiques, notre objet d’étude, la langue d’oïl, est précisément défini. Certes, à la différence de la langue contemporaine, qui, comme toute langue vivante, est intrinsèquement illimitée puisque continuant d’être parlée, l’afr. et le mfr. constituent des corpus théoriquement finis 5 puisque, par définition, il n’y a plus de locuteur usant de ces langues. C’est un avantage d’autant plus indéniable que les techniques informatiques modernes permettent de traiter des ensembles de textes considérables et donc d’avoir sur certains faits linguistiques, au moins, des données quantitatives de grande sûreté6. Mais cet avantage se retourne en inconvénient : ces langues n’étant plus parlées, plus personne n’en a la « compétence intériorisée », qui permet au locuteur natif d’une langue vivante de dire : « cette phrase me semble grammaticalement acceptable », « celle-ci ne l’est pas », « quant à celle-là, elle me paraît douteuse ». Pas plus que nous ne pouvons porter des jugements de grammaticalité sur telle phrase d’afr. ou de mfr., nous ne sommes en mesure d’en évaluer exactement le niveau de langue. On ajoutera qu’il s’agit de langues non stabilisées pour trois raisons fondamentales, qui, bien entendu, ne sont en rien propres au domaine d’oïl et valent quelle que soit la langue médiévale étudiée : la variation dialectale, la variation textuelle et l’absence de grammatisation. La variation dialectale touche principalement le signifiant et intéresse donc prioritairement la description phonétique et, secondairement, morphologique. Elle a été et demeure au centre des préoccupations des philologues romanistes et francisants, qui en prennent l’exacte mesure à partir des variations régionales du français contemporain. La variation textuelle ne doit pas échapper au lecteur d’un texte médiéval. Si celui-ci le lit directement sur le manuscrit, il doit se souvenir qu’entre l’auteur (souvent anonyme, d’ailleurs) et le texte qu’il lit, s’interpose un copiste, si bien qu’il n’est pas toujours aisé de savoir ce qui, dans le texte, relève de l’auteur ou du copiste, d’autant plus qu’il est courant qu’un écart temporel important sépare la composition du texte et la copie manuscrite à laquelle nous accédons. Si – cas le plus fréquent – le lecteur accède au texte par le biais d’une édition moderne, il doit ajouter à la première médiation (celle du copiste) une seconde médiation, celle de l’érudit philologue qui a édité le texte à partir de principes qui ont pu varier7 et qui, lorsque le texte a été transmis par plusieurs manuscrits, impliquent le choix d’un manuscrit de base, assorti d’un apparat critique fournissant les variantes (au moins les principales). Quant à l’absence de grammatisation, elle signifie que cette langue vulgaire, dans ses états que nous, modernes, nous nommonsancien français etmoyen français, ne fait (à peu près) l’objet d’aucune description pendant notre période de référence. La description grammaticale ne concerne alors que les langues savantes, tout particulièrement le latin. Faut-il alors renoncer ? Assurément non. Si nous avons souligné les difficultés inhérentes à la description de l’afr. et du mfr., en insistant sur les forces centrifuges de nature à dissimuler l’unité de chacun de ces états de langue, il faut aussi mettre l’accent sur les facteurs qui révèlent cette unité. C’est pourquoi, dès le chapitre I, de phonétique et de phonologie, sans négliger les éléments de variation dialectale et l’importance de certaines aires linguistiques très typées
comme l’aire picarde, nous avons cherché à mettre en évidence l’importance de ce qu’on peut appeler la « transdialectalité » de l’afr. et du mfr., qui, derrière la marqueterie des dialectes, autorise, nous semble-t-il, à parler dekoiné. C’est ce présupposé qui, de manière plus explicite encore, sous-tend le chapitre II, d’histoire externe (culturelle et politique) et les chapitres III (de morphosyntaxe) et IV (de lexique).
Abréviations
et alphabet phonétique Abréviations afr. : ancien français ; COND : conditionnel ; CR : cas régime ; CRP : cas régime pluriel ; CRS : cas régime singulier ; CS : cas sujet ; CSP : cas sujet pluriel ; CSS : cas sujet singulier ; fm : français moderne ; FUT : futur ; IIMP : indicatif imparfait ; IND : indicatif ; IMPER : impératif ; INF : infinitif ; IPQP : indicatif plus-que-parfait ; IPR : indicatif présent ; mfr. : moyen français ; P : personne ; pc : passé composé ; PP : participe passé ; PPA : participe présent ; PPr : pronom personnel ; PS SN : syntagme nominal ; SP : syntagme prépositionnel ; SPR : subjonctif présent ; SIMP : subjonctif imparfait ; SPQP : subjonctif plus-que-parfait ; SUBJ : subjonctif ; vs: opposé à ; * : forme non attestée Alphabet phonétique8 [a] : a palatal [â] : a vélaire [ã] : a nasal [ẹ] : e fermé [ę] : e ouvert [ẽ] : e nasal [ ] : e central [ǝ] : e caduc [ĩ] : i nasal [ọ] : o fermé [ǫ] : o ouvert
[õ] : o nasal [ ]̣ : e labialisé fermé [ ] : e labialisé ouvert [ ] : [ ] nasalisé [u] : u postérieur [ü] : u antérieu [ ] : u antérieur nasal [ ] : n palatal [š] : chuintante sourde [ž] : chuintante sonore [tš] : affriquée chuintante sourde [dž] : affriquée chuintante sonore [ ] : l palatal [ł] : l vélaire [r] : r apico-alvéolaire [R] : r vélaire [ẅ] : bilabio-palatale [w] : bilabio-vélaire