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L'axe Israël-Turquie

De
247 pages
Israël et la Turquie entretiennent officiellement des relations diplomatiques depuis 1993. Cet ouvrage vise à faire le bilan et l'analyse de dix années de relations politiques, diplomatiques, militaires, économiques et culturelles entre les deux seules démocraties de la région. Fait unique au Moyen-Orient, l'alliance de l'Etat hébreu avec un Etat musulman est aussi surprenante que porteuse d'une modification durable de l'équilibre géostratégique régional.
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L'axe Israël-Turquie

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Michel GUELDRY, Les États-Unis et l'Europe face à la guerre d'Irak,2005. Khalil AL-JAMMAL, Les liens de la bureaucratie libanaise avec le monde communautaire, 2005. Véronique BESNARD, Mise en images du conflit afghan, Rôles et utilisations de la photographie dans la presse internationale, 2005. Moafaq Mohamed YOUSSEF et Marie Joseph CHALVIN, Un Irakien raconte 1994-2005. De l'exil aux élections, 2005. François LANTZ, Chemins de fer et perception de l'espace dans les provinces arabes de l'Empire ottoman, 1890- 1914, 2005. Hichem KAROUI, L'après-Saddam en Irak, 2005. Alireza MANAFZADEH, Ahmad Kasravi. La preière victime de l'islamisme radical, 2004. Assia MOHT AR KAÏS, Les Palestiniens au Koweït: histoire d'une réussite inachevée (1948-1990), 2004. Mustapha CHELBI, L'Islam en procès, 2004. Noureddine SÉOUDI, La formation de l'Orient arabe contemporain 1916-1939 au miroir de la Revue des Deux Modes, 2004. Kamal BA YRAMZADEH, Les enjeux principaux des relations entre l'Iran et l'Europe de 1979 à 2003, 2004. Fabienne LE HOUEROU, Migrants forcés éthiopiens et érythréens en Egypte et au Soudan, 2004. Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Sid-Ahmed SOUIAH, Les frontières au Moyen-Orient, 2004. Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au Moyen Age, 2004. Jean-Jacques LUTHI, Egypte et Egyptiens au temps des vicerois, 1801-1863,2003. Pierre DARLE, Saddam Hussein, maître des mots, 2003. Bruno GUIGUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003. Habib ISHOW, Structures sociales et politiques de l'Irak contemporain, 2003. Véronique RUGGIRELLO, Khiam, prison de la honte, 2003. Mathieu BOUCHARD, L'exode palestinien, 2003.

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Elise Ganem

L'axe Israël-Turquie
Vers une nouvelle dynamique proche-orientale?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L 'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm.

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BURKINA

Cet ouvrage constitue mon mémoire de fin d'étude, rédigé sous la direction de Gérard Groc, chercheur associé au CNRS/IREMAM.

www.libraÏrieharmattan.com e-mail: harmattan1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9140-9 EAN : 9782747591409

REMERCIEMENTS

Je remercie infmiment mes parents, ma sœur et ma famille pour leur soutien et leurs encouragements.
Merci à mOD directeur de mémoire, M. Gérard Groc, pour sa confiance et ses conseils.

Je remercie toutes les personnes qui, en France, en Israël et en Turquie, ont bien voulu répondre à mes questions.
Merci à mes ami{ e )s.

A mon oDele Robert.

A la mémoire de mon grand-père Emile.

SOMMAIRE

PREMIERE PARTIE: Les accords de 1996: approche bilatérale des relations turco- israéliennes. Chapitre 1 : Vers un nouveau partenariat militaire.
Section 1 : Le rapprochement turco-israélien Section 2 : Débats et oppositions internes. de 1996.

Chapitre 2 : Vue d'ensemble du partenariat et analyse géopolitique bilatérale. Section 1 : Des relations multidirectionnelles. Section 2 : Analyse géopolitique bilatérale. DEUXlEME PARTIE: Approche multilatérale du partenariat. Chapitre 1 : L'axe israélo-turc et les voisins arabo-musulmans. Section 1 : Une nouvelle donne stratégique au Proche et au Moyen-Orient. Section 2 : Les réactions arabo-musulmanes. Chapitre 2: Une nouvelle configuration géostratégique globale et durable Section 1 : La nouvelle dynamique régionale: place des EtatsUnis et de l'Asie centrale Section 2 : Perspectives globales du partenariat.

« Les Etats font la politique de leur géographie ».
Napoléon, Mémorial de Sainte-Hélène

« Its geopolitical and geostrategic location places Turkey in the most unstable, uncertain and unpredictable region of the world...it has turn into a frontline state faced with multiple fronts ». Hikmet çetin, ministre turc des Affaires étrangères, 1993.

INTRODUCTION
« Vous appelez Ferdinand un monarque avisé, mais en chassant les Juift il a appauvri son empire et enrichi le mienl ». Ce sont sur ces termes que le sultan Bayazid II accueillit les Juifs dans l'Empire ottoman après qu'ils furent expulsés d'Espagne par Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille en 1492. Progressivement, les liens entre l'Empire et la communauté juive se resserrèrent et donnèrent naissance à une relation spéciale. Celle-ci était basée sur une confiance mutuelle ainsi que sur des intérêts réciproques. La vie économique et scientifique de l'Empire fut en effet largement influencée par les apports de la communauté juive qui propagea ses connaissances intellectuelles dans les secteurs de la médecine et de l'imprimerie. Les Juifs fondèrent une riche classe industrielle et développèrent une industrie d'armements, très utile dans le contexte de la lutte contre les royaumes chrétiens. La formule du sultan Bayazid n prend ainsi tout son sens puisqu'elle fait transparaItre les avantages économiques, culturels et scientifiques dont l'Empire profita grâce à sa population juive. Comme les autres communautés non musulmanes de l'Empire (les dhimma), les Juifs bénéficièrent du système de millet qui leur garantissait tolérance et protection. Ils purent s'émanciper et jouir de libertés que l'Espagne ne leur avait jamais accordées. L'intégration dans l'Empire se fit dans les meilleures conditions, et la communauté juive se montra particulièrement reconnaissante à son pays d'accueil qu'elle ne cessa de louer à ses coreligionnaires disséminés à travers le monde: «Israël, pourquoi dors-tu? Lève-toi et viens dans ce pays bénr ». Bien plus tard, la méthode du millet servit même de modèle à l'élaboration du système politique israélien. A la fm du XIXèmesiècle, les leaders du mouvement sioniste pensèrent faire progresser leurs idées en persuadant le sultan de la nécessité d'établir un Etat juif en Palestine. Entre 1896 et 1902, Theodore Herzl fit cinq voyages à Constantinople, après invitation du sultan Abdelhamït fi, afm de négocier l'établissement du foyer national juif. Bien que les négociations se soldent par un échec, elles montrèrent que le Grand rabbin de Constantinople avait une large influence dans la sphère politique ottomane puisque c'est lui qui avait poussé le sultan à recevoir Herzl. Mais la diffusion du sionisme politique ne s'arrêta pas là, puisque la Révolution des Jeunes Turcs en 1908 représenta un
Cité par Albert Bensoussan dans Sépharades de Turquie en Israël, Emmanuelle Simon, Paris, L'Harmattan, 1999. 2 Ibid, p.40.
3
1

y oram Mayorek, « Herzl and the Ottoman Empire », Paris, CEMOTI n02S, Turquie
15

Israël, 1999, pp.13-18.

grand espoir pour la communauté juive, qui attendait beaucoup des promesses de liberté et d'égalité proclamées par les leaders du mouvement4. Le sionisme sortit de l'ombre grâce à la fondation, à Istanbul, d'une antenne locale. Celle-ci fit rapidement concurrence à l'Organisation sioniste mondiale basée à Londres5, et développa une stratégie spécifique. Les liens entre les Juifs, le sionisme et l'Empire ottoman se développèrent de manière significative jusqu'en 1948. Alors que les Israélites fuirent en masse vers Constantinople après la Révolution d'octobre 1917, la révolte arabe de 1914 et la «Grande révolte» de 1936 participèrent au rapprochement des communautés juives et turques. Le même sentiment de méfiance vis-à-vis des Arabes se développa chez elles, à tel point que l'Empire, devenu officiellement la République de Turquie en 1923, soutint relativement peu les Arabes dans leur conflit naissant avec les Juifs de Palestine. Au contraire, les liens privilégiés entre Juifs et Turcs se poursuivirent malgré la création de l'Etat d'Israël et la première guerre israélo-arabe. Ankara fut le premier Etat musulman à reconnaître l'Etat hébreu, de facto en 1949 puis de jure un an plus tard. Abandonnant son principe de neutralité qui prévalait jusqu'alors dans la conduite de sa politique extérieure, la Turquie choisit résolument le camp occidental pendant la Guerre Froide. Ainsi, elle participa à la Guerre de Corée auprès des Etats-Unis en 1950, elle adhéra à l'OTAN en 1952, au Pacte de Bagdad en 1955 puis successivement à l'OCDE et au Conseil de l'Europe. En 1958, le Premier ministre israélien Ben Gourion signa avec son homologue turc Adnan Menderes un accord de coopération contre « le radicalisme au Moyen-Orient et contre l'influence soviétique6 ». En opposition aux voisins arabes qui s'étaient alignés sur l'URSS, Israël avait lui aussi choisi le camp occidental dès 1948. Etant les deux seuls Etats laïcs et occidentaux de la région, Israël et la Turquie étaient naturellement voués à se rapprocher. Les liens extrêmement forts entre les populations juives et turques, ainsi que le mouvement de modernisation de l'Etat engagé par Mustafa Kemal participaient eux aussi au processus de rapprochement entre les deux capitales. Néanmoins, si la Turquie respecta pendant longtemps, dans la détermination de sa politique extérieure, la ligne politique américaine, une période de trouble initiée en 1964 la força à revoir son jugement et à se rapprocher davantage des voisins arabes et musulmans. En 1964, une lettre du président américain Johnson interdit à la Turquie de se servir du matériel livré par l'OTAN. L'aggravation du conflit chypriote laissait penser qu'Ankara ferait peut-être
4

Isaiah Friedman, « The Young Turks and Zionism: International implication », ibid., p.31. 5 Esther Benbassa, «Des sionistes dans sionisme», ibid., p.19. 6 Murad Alàncilar , « Ankara- Tel-Aviv», Lausanne, Revue Politique Mensuelle, N°6, 2002.

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usage de ce matériel contre la Grèce. Or, la réaction américaine provoqua un véritable traumatisme chez les dirigeants turcs; ils prirent en effet conscience de leur isolement dans la région et de leur absence totale de liens avec les pays arabes. Ainsi, lors de la Guerre des Six Jours, la Turquie condamna ouvertement Israël puis durcit encore le ton à l'occasion de la Guerre du Kippour en 1973. Durant la décennie 1970, Ankara s'associa à toutes les résolutions exigeant le retrait des territoires occupés. La diplomatie turque manifesta son mécontentement à la politique israélienne et les relations entre les deux pays se refroidirent considérablement, à tel point qu'Ankara rappela le personnel de son ambassade à Tel-Aviv à la suite de l'adoption, par la Knesset, de la Loi Fondamentale de 1980 proclamant Jérusalem «capitale éternelle et indivisible» de l'Etat hébreu. Mais le coup d'état militaire de 1980 et la formation d'un gouvernement par Turgut Ozal modifièrent la donne. Les militaires turcs étaient en effet plus enclins à renouer avec l'Occident et ses alliés. De ce fait, en 1986 la Turquie nomma à Tel-Aviv un chargé d'affaires ayant rang d'ambassadeur, geste diplomatique fort car il signifia la reprise officielle des contacts. Cet événement s'accompagna en outre d'une reprise des relations commerciales et touristiques entre les deux capitales. L'émergence d'un nouveau monde multipolaire au début des années 1990 accroît considérablement, et à une vitesse significative, les liens entre les deux pays. La réunification allemande et la chute de l'Union soviétique privent la Turquie du rôle de «containment» dont elle était traditionnellement chargée par Washington. Désormais, il convient pour elle de retrouver une place de choix et donc de redéfmir sa position dans le concert des Nations. La seconde Guerre du Golfe représente une occasion inespérée pour les dirigeants turcs: en se rangeant du côté de la coalition alliée, ils espèrent prouver le caractère indispensable de leur pays. Au cours du conflit, la Turquie se retrouve avec Israël dans le camp occidental, ce qui tend à promouvoir leur rapprochement. Mais les lendemains de la Guerre offrent de nouveau la possibilité à Ankara de s'affirmer sur la scène internationale et surtout de normaliser ses liens avec l'Etat hébreu. La reprise des négociations entre ce dernier et les Palestiniens se déroule à Madrid en octobre 1991, sous les auspices des Etats-Unis. La Turquie et Israël profitent de la pacification progressive des relations proche-orientales dans leur globalité pour procéder à la nomination d'ambassadeurs dans leurs deux capitales en décembre 1991. Mais c'est le processus d'Oslo qui constitue véritablement un tournant dans les relations israélo-turques. La reconnaissance mutuelle de l'Organisation de Libération de la Palestine et d'Israël en 1993 soulage la Turquie qui se sentait jusque-là complexée d'être le seul Etat musulman de la région à entretenir de bons rapports avec 1'« ennemi sioniste». Progressivement, les relations s'intensifient, 17

notamment grâce à l'action de Turgut Ozal et de son homologue israélien, Shimon Peres. Les deux hommes sont particulièrement favorables à l'établissement d'une relation privilégiée entre leurs pays. La « révolution» en est initiée en 1996, à la faveur de la signature de deux accords de coopération militaire, en février et en août. TIva sans dire que c'est la première fois qu'Israël signe des accords de ce type avec un pays dont la population est à 99% musulmane. Des éléments d'ordre structurel- la similitude de leurs structures étatiques et le sentiment partagé d'extranéité vis-à-vis du monde arabe - et d'ordre conjoncturel ont précipité le rapprochement de l'Etat hébreu et de la République kémaliste. Concernant la deuxième catégorie, certaines évolutions régionales rendirent évidente, aux yeux de la Turquie et d'Israël, la nécessité de nouer une entente solide entre leurs deux états-majors. D'une manière générale, les accords de coopération militaire de 1996 s'expliquent par la volonté de créer un front commun face aux offensives extérieures en provenance de la Syrie, de l'Iran, de la Russie et de la Grèce, ennemie historique de la Turquie. L'enlisement dans des questions relatives aux minorités (kurdes, arméniennes et palestiniennes) a également favorisé le rapprochement. Quelques mois avant la signature des accords de 1996, des événements majeurs servirent de catalyseur. Pour la Turquie, deux facteurs externes la poussèrent à solliciter Israël: en 1995, la Syrie autorisa les forces aériennes grecques d'atterrir sur les bases syriennes. La même année, la Russie reçut la troisième réunion du Parlement kurde en exil dans un bâtiment proche de la Douma, à laquelle participèrent des parlementaires russes. Moscou signa également un accord de coopération militaire et technique avec Athènes. Israël rompit quant à lui ses négociations avec la Syrie en février 1996, en raison principalement de la vague d'attentats sanglants perpétrés par des groupes palestiniens supposément soutenus par le régime d'Hafez al-Assad. Les dirigeants israéliens craignaient le durcissement du gouvernement de Téhéran, ce qui se traduisit, en politique intérieure, par l'élection du leader de la droite nationaliste Benyamin Netanyahu au Poste de Premier ministre en mai 1996. Les balbutiements de l'axe israéloturc prirent alors une dimension clairement anti-syrienne. La particularité de la relation militaire entre Israël et la Turquie repose sur le fait qu'elle s'est accompagnée d'un ensemble de ramifications. En effet, aux textes militaires de 1996 s'est greffée une myriade d'accords économiques, politiques et culturels. Tous les secteurs de coopération existants sont touchés par l'émergence de l'axe israélo-turc. Celui-ci semble porter en lui les germes d'une entente stratégique susceptible de constituer une nouvelle dynamique procheorientale. Tout d'abord, il est possible de qualifier les relations israélo-turques d' « axe », d' « entente» ou bien encore de « partenariat» car leurs liens sont uniformes et recouvrent un ensemble de secteurs. En outre, leurs effets se firent 18

immédiatement sentir au niveau politique interne, tout comme se fit entendre immédiatement la réaction des pays arabes et musulmans du Proche-Orient. Dans sa définition couramment acceptée, le Proche-Orient regroupe l'ensemble des pays riverains de la Méditerranée orientale. La région comprend les pays du Croissant fertile (Syrie, Liban, Palestine, Israël, Jordanie, Irak) auxquels on ajoute la Turquie, l'Egypte et Chypre. Cependant, l'expression est actuellement moins utilisée, le Proche-Orient étant intégré à l'espace plus vaste du MoyenOrient, comprenant les pays allant du golfe Arabo-Persique jusqu'au Pakistan. L'étude de l'axe Ankara/Tel-Aviv7 porte sur une période de dix années s'étendant de 1993, date de la normalisation officielle des liens, à 2003. Néanmoins, les accords de coopération militaire de 1996 constituent le noyau dur autour duquel est organisée l'analyse de l'axe. C'est en effet le partenariat militaire qui est à la base de l'ensemble des relations entre les deux pays. Ainsi, dans quelle mesure peut-on parler, à propos des liens unissant Israël et la Turquie, d'une nouvelle donne stratégique capable de modifier durablement l'équilibre des puissances au Proche-Orient? En premier lieu, l'ouverture vers la Turquie s'inscrit dans un processus israélien particulier, celui de l'entente de revers. En effet, l'alliance avec des Etats périphériques a toujours été à la base de la stratégie israélienne de contournement de l'ennemi et de désenclavement territorial8. Or, le potentiel contenu dans les accords de coopération militaire a un effet déstabilisateur sur les Etats de la région. L'étude du partenariat dans sa globalité permet d'analyser ses retombées concrètes, notamment sur la Syrie et sur l'Iran, les deux acteurs les plus concernés par le développement des relations israélo-turques. Néanmoins, c'est l'ensemble des pays du Proche-Orient qui a été affecté par le dynamisme de ces liens. La Syrie, l'Iran, mais aussi l'Egypte de Moubarak, l'Irak et l'Arabie saoudite ont tenté de mettre en place une contre-alliance musulmane, dont on peut dire que les effets furent nuls et sans conséquence profonde sur l'intensification du partenariat israélo-turc. Au contraire, celui-ci s'est développé et tend aujourd'hui à incorporer progressivement le Royaume hachémite de Jordanie, dans une perspective d'élargissement sans cesse croissant de l'influence occidentale. Il semblerait que l'axe israélo-turc réponde en effet à une volonté supérieure, celle des Etats-Unis d'Amérique.

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A la différence de Jérusalem, la ville de Tel-Aviv est reconnue capitale de l'Etat

d'Israël par l'ensemble de la communauté internationale, c'est pourquoi elle sera utilisée pour identifier Israël tout le long de l'exposé. Seuls le Costa Rica, le Guatemala, le Salvador, la République dominicaine et les Etats-Unis (depuis juillet 1997) reconnaissent Jérusalem comme la capitale d'Israël. 8 Tel-Aviv entretint pendant longtemps des relations privilégiées avec l'Iran des Pahlavis et l'Ethiopie. 19

Situé dans une zone de turbulence, l'Etat hébreu est un acteur stable et démocratique, bastion de l'influence occidentale. La Turquie est quant à elle située à la croisée des chemins entre le Moyen-Orient, l'Europe et l'Asie centrale. La situation géostratégique dans laquelle les deux Etats se trouvent représente un intérêt certain pour les Etats-Unis. Washington est donc un fervent partisan du développement des liens entre les deux seuls acteurs laïcs, démocratiques et occidentaux de la région. C'est une chance évidente pour le gouvernement américain de pouvoir compter sur une entente bilatérale entre ces deux régimes qui sont, séparément, des amis des Etats-Unis. La présence, en filigrane, de l'Amérique de Clinton puis de Bush, le potentiel de dissuasion de l'axe et sa projection au-delà des limites géographiques du Proche-Orient sont autant d'éléments permettant de parler d'une véritable relation géostratégique. Cela est d'autant plus vrai que depuis le Il septembre, les Etats-Unis ont élaboré une nouvelle stratégie nationale de sécurité dans laquelle Israël et la Turquie ont, séparément et bilatéralement, un rôle à jouer. La lutte contre le terrorisme international est un élément important qui permet d'expliquer l'orientation prise par l'axe depuis deux années. En effet, il tend à élargir sa sphère d'influence et à accroître sa dimension extrarégionale. Des acteurs périphériques comme la Russie, la Grèce, les Républiques ex-soviétiques et l'Inde sont appelés à jouer un rôle nonnégligeable dans le renforcement et la projection du partenariat dont on peut dire qu'elle se fait sentir jusqu'au cœur du Moyen-Orient. L'axe change sensiblement les rapports de force et les alliances traditionnels observés jusquelà dans la région. Grâce à ses effets sur les voisins régionaux et extra-régionaux, il semblerait qu'un processus de stabilisation et de normalisation relative se mette en place au Proche-Orient. Néanmoins, sans cesse bouleversée par une actualité brûlante, la région est soumise à une instabilité chronique qui empêche de mesurer véritablement les effets de l'axe israélo-turc, mais surtout qui constitue une limite évidente à son développement. L'étude de l'axe s'appuie sur une analyse purement bilatérale d'abord (Partie I), puis ensuite multilatérale dans laquelle chacun des acteurs du Proche et du Moyen-Orient entrera en scène (partie ll). La mise en perspective des systèmes politiques israéliens et turcs et de leurs récentes évolutions est nécessaire afm de comprendre et de mesurer le contenu et la réalisation des accords de coopération militaire de 1996. La naissance du partenariat est perçue de manière totalement différente par les sphères dirigeantes et intellectuelles respectives, l'approche turque étant particulièrement complexe. Une vue globale de l'axe s'attardant sur les liens culturels, diplomatiques et économiques, permettra d'apprécier et d'interpréter sa portée géopolitique bilatérale.

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Mais les conséquences de l'axe sont multilatérales car elles touchent l'ensemble des acteurs proche et moyen-orientaux. Le potentiel des accords de 1996 est considérable, à tel point que les voisins arabes et musulmans ont tenté de mettre en place une contre-alliance qui se révéla illusoire. Les Etats-Unis placent en effet l'entente israélo-turque au cœur de leur nouvelle stratégie de sécurité au Moyen-Orient, c'est la raison pour laquelle ils soutiennent activement sa projection jusqu'en Asie centrale et en Inde. L'axe Israël/Turquie est prometteur car il s'est traduit par une relative stabilisation des relations régionales. Néanmoins, l'avenir est incertain et l'ombre de l'inconnue irakienne pèse sur la destinée des relations israélo-turques. A la lumière des bouleversements issus de l'attaque américaine contre l'Irak en mars 2003, l'axe israélo-turc pourrait constituer le noyau dur autour duquel un rapprochement inter-régional global pourrait se former.

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PREMIERE PARTIE

LES ACCORDS DE 1996 : APPROCHE BILATERALE DES RELATIONS TURCOISRAELIENNES