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L'énigme chinoise

De
434 pages

La Chine est susceptible de devenir la première puissance économique mondiale : aucun continent n'échappe désormais à son influence. Comment interpréter l'écart entre les proclamations rassurantes sur le caractère pacifique et responsable de sa puissance, et la poursuite d'un réarmement massif, qui pousse Pékin à bousculer un statu quo régional qui ne la satisfait plus et se déclarer prête à recourir à la force armée dans les disputes territoriales si on l'y obligeait ? Cet ouvrage collectif offre une analyse de la stratégie de la Chine de la fin de Guerre froide au tournant des 2015-2016

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Sous la direction de
Pierre Journoud

L’ÉNIGME CHINOISE
Stratégie, puissance et influence de la Chine
depuis la Guerre froide

Préface de Hugues Tertrais
Postface de l’ambassadeur Christian Lechervy

INTER-NATIONAL








L’ÉNIGME CHINOISE

Stratégie, puissance et influence de la Chine
depuis la Guerre froide




























Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland,
Joëlle Chassin et Françoise Dekowski

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les
institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l’œuvre
aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des
relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose, dans une
perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.

Série générale (dernières parutions) :

Laurentiu VLAD,Images de l’identité nationale. La Roumanie aux expositions
universelles et internationales de Paris, 1867-1937, 2016.
Gilles GALLET,Pour une Russie européenne. Géopolitique de la Russie d’hier et
d’aujourd’hui, 2016.
Angela DEMIAN, La nation impossible? Construction nationale en République de
Moldova et au-delà, 2016.
Dolores THION SORIANO-MOLLA, Noémie FRANÇOIS, Jean AALBRESPIT,
Fabriques de vérités (vol. 1). Communication et imaginaires, 2016.
Dolores THION SORIANO-MOLLA, Noémie FRANÇOIS, Jean AALBRESPIT,
Fabriques de vérités (vol. 2). L’œuvre littéraire au miroir de la vérité, 2016.
Cyril GARCIA,Amado Granell, libérateur de Paris, 2016.
Miche FABREGUET (coord.),Mémoires et représentations de la déportation dans
l’Europe contemporaine, 2016.
Mathilde LELOUP,Les banques culturelles. Penser la redéfinition du développement
par l’art, 2016.
Eriona TARTARI KERTUSHA,L’esprit des Lumières en Europe de l’Est. Traduire
Jean-Jacques Rousseau en Albanie, 2016.
Salim TOBIAS PEREZ,Religion, immigration et intégration aux Etats-Unis. Une
communauté hispanique à New York, 2015.
Daniel GRANADA DA SILVA FERREIRA,Pratique de la capoeira en France et au
Royaume-Uni, 2015.
Patrick HOWLETT-MARTIN,La coopération médicale de Cuba. L’altruisme
récompensé, 2015.
Maria Teresa GUTTIEREZ HACES,La continentalisation du Mexique et du Canada
dans l’Amérique du Nord. Les voisins du Voisin, 2015.
Eric DICHARRY,Théâtre, résidence d’artiste, médiation et territoire, 2014.
Catherine DURANDIN et Cécile FOLSCHWEILLER,: la guerreAlerte en Europe
dans les Balkans (1942-1913), 2014.
Estelle POIDEVIN,L’Europe : une affaire intérieure ? Ce qui change en Europe, 2014.
Juliette MAFFRE,La légalisation du mariage homosexuel en Argentine, 2014.
Pierre-Philippe BERSON,Sous le soleil de Chávez. Enquête sur le Venezuela d’Hugo
Chávez, 2014.
Mathieu CRETTENAND,Le rôle de la presse dans la construction de la paix, Le cas
du conflit basque, 2014.
Pierre JOURNOUD,La Guerre de Corée et ses enjeux stratégiques de 1950 à nos
jours, 2014.

Sous la direction de
PIERREJOURNOUD

avec la collaboration éditoriale de
SABRINALESPARRE ETPATRICKBRATTON



L’ÉNIGME CHINOISE

Stratégie, puissance et influence de la Chine
depuis la Guerre froide





Préface de HUGUESTERTRAIS

Postface de CHRISTIANLECHERVY
Ambassadeur de France




















































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11929-8
EAN : 9782343119298

SOMMAIRE



PRÉFACE
Hugues TERTRAIS

INTRODUCTION
Pierre JOURNOUD

PRÉSENCE ET INFLUENCE DE LA CHINE ENASIE ET DANS LE MONDE

China In and Beyond the Cold War: An analytival Survey of National Security
SHIYinhong

Les prémices d'une doctrine Monroe chinoise en Asie de l'Est
Antoine BONDAZ

La stratégie chinoise vis-à-vis de l’Asean
Frédéric PUPPATTI

L’Asie du Sud-Est reste toujours un appui clé
de la diplomatie chinoise de bon voisinage
YANGBaoyun

Coping with China? Indian Security Perceptions of a Rising China
Patrick BRATTON, avecRaj SHUKLA

Les enjeux de la présence chinoise au Sri Lanka
Solène SOOSAITHASAN

Les visées continentales de la Chine :
vers une hégémonie douce sur la Russie et l’Asie centrale ?
Céline MARANGÉ

La Chine au Proche et Moyen Orient
Lionel VAIRON

Changements et continuité dans la politique extérieure de la Chine
en Afrique après la Guerre froide
Martina BASSAN

Les nouveaux domaines de l’action stratégique chinoise :
l’environnement dans la relation UE-Chine depuis les années 2000
Magali ROBERT-DUPETIT

Une nouvelle course aux étoiles ? Les États-Unis et la Chine dans l’espace
Guilhem PENENT

7

9

15

41

43

53

69

79

93

111

129

147

161

179

193

STRATÉGIE ET FORCES MILITAIRES DE LA CHINE 207

The modernisation of the PLAArmy (PLAA): are the ground forces still relevant?
Claudia ZANARDI 209

La force aérienne de l’armée populaire de libération
Jean-Christophe NOËL 225

Quel sens donner au développement de la puissance navale chinoise ?
Alexandre SHELDON-DUPLAIX 245

La stratégie navale de la Chine en mer de Chine méridionale
Daniel SCHAEFFER 269

Des mers proches aux mers lointaines, de la mer Jaune au Golfe d’Aden,
la Chine en route vers la puissance maritime
Marianne PÉRON-DOISE 285

La Chine et l’océan Indien. S’imposer sans déstabiliser
Mehdi KOUAR 297

La recherche d’informations concernant les applications satellitaires et
les capacités navales occidentales dans les sources chinoises (Chine continentale)
Xavier ALFONSI. 311

Globalisation,transferts technologiques américains et modernisation militaire
de la République populaire de Chine
Hugo MEIJER 327

CONCLUSION. De la difficulté à décrypter la montée en puissance chinoise
Barthélémy COURMONT 341

POSTFACE. Que faire de la puissance chinoise quand on est français ?
Christian LECHERVY 349


ANNEXES 379

Chronologie 381
Bibliographie sélective393
Résumés des contributions407
Notices biographiques des auteurs415

8

PRÉFACE


Hugues TERTRAIS



Le 3 septembre 2015,la Chine affichait à Pékin sa puissance militaire, pour
la première fois dans ces dimensions.Plus de 12000 soldats, plusieurs
centaines d’engins militaires paradent alors sur et au-dessus de la place
Tian’anmen, pour saluer « la victoire totale de la guerre antijaponaise », 70 ans
auparavant. La Chine, nouveau grand? En 2010, cinq ans plus tôt, avant
même que le président Xi Jinping ne prenne les commandes du pays, les
grands indicateurs le suggèrent: déjà premier exportateur mondial depuis
2009, elle affiche alors un PIB supérieur à celui du Japon, dépassant ce rival
historique et accédant à la seconde place mondiale; le FMI analyse même
qu’elle serait en passe de supplanter les États-Unis. Il est vrai que la Chine
devient le premier marché mondial d’automobiles, dont plus de 19 millions de
véhicules sont produits (assemblés) sur son territoire. L’année suivante (2011),
les statistiques affirment également que, pour la première fois de l’histoire, le
taux d’urbanisation de la Chine dépasse 50% :hier paysan, le Chinois
« moyen » est désormais citadin… Le secteur militaire n’est pas en reste : en
cette même année 2011, le porte-aéronefLiaoning, acheté à la Russie et
réhabilité par les chantiers de Dalian, l’ex-Port-Arthur, effectue ses premiers
essais en mer. Nous avions nous-mêmes publié, la même année, un premier
1
ouvrage collectif surLa Chine et la mer.
Il ne faut certes pas se laisser prendre aux pièges des motset des chiffres,
tant la puissance chinoise semble parfois «sur jouée». Les mots d’abord: la
planète occidentale se plaît, comme pour se faire peur, à parler de l’«empire
du Milieu », alors que cette formulation n’est qu’une facilité de langage qui ne
correspond à rien dans la langue chinoise, qui nomme plus simplement le pays
zhong guo– le pays du Milieu – et que le dernier empereur, au sens occidental
du terme, a abdiqué à Pékin il y a plus de cent ans. Les chiffres ensuite:
lorsque le PIB chinois dépasse celui du Japon en 2010, il reste que, rapporté au
nombre d’habitants, cet indicateur est dans ce dernier pays au moins encore
quatre fois supérieur à celui de la Chine; quant au dépassement des
ÉtatsUnis, le FMI précise tout de même que c’est « en parité de pouvoir d’achat »,
ce qui n’est évidemment pas rien, mais n’est pas non pas tout à fait la même
chose. Pour autant, empire ou pas, la Chine déploie une puissance, réelle ou
anticipée, qui reste à évaluer, notamment sur le plan stratégique. Tel est l’objet
de cet ouvrage.
Il ne s’agit pas ici d’un livre d’histoire, mais il faut d’abord rappeler d’où
vient la Chine actuelle et quelle fut sa trajectoire durant ces soixante-dix

1
Hugues Tertrais (dir.),La Chine et la mer, Paris, L’Harmattan, 2011.

9

dernières années. Sa puissance retrouvée est en effet récente et, si elle a su se
défendre dans cette période, sa posture en matière stratégique a
considérablement évolué sur la période. Pour les 540 millions d’habitants
qu’elle compte en 1945, au sortir de l’occupation japonaise, la victoire se
transforme vite en guerre civile (1945-1949), avant la stabilisation et le grand
basculement de 1949. Les principaux acteurs internationaux sont déjà en
place : à la veille de prendre le pouvoir, alors que la planète est déjà sous les
tensions de la Guerre froide, Mao accuse les États-Unis –ou plutôt
« l’impérialismeaméricain » –des plus noirs desseins, après qu’ils ont tant
œuvré à rapprocher Chiang Kai Chek et Mao Zedong… Quand l’Armée
populaire de libération – qui a pris ce nom en juillet 1946 – installe en 1949 le
Parti communiste chinois (PCC) à Pékin et que Mao peut proclamer la
er
République populaire le 1octobre, de la terrasse de la place Tian’anmen, il
n’est évidemment plus question de réconciliation.
Les trente années de maoïsme (1949-1977) font de la Chine un énorme
chantier, mais connaissent elles-mêmes de fortes inflexions, dans une sorte de
rythme décennal. Les dix premières années sont « soviétiques », fondées sur le
traité de 1950 avec Moscou. Curieusement, puisque signé cinq ans après la
capitulation de Tokyo, dont il ne reste rien de la puissance, ce traité « d’amitié,
d’alliance et d’assistance mutuelle » vise à son premier article le… Japon, dont
il s’agit de «prévenir la répétition de l’agression». En matière militaire,
l’alliance fonctionne très vite –mais dans un non-dit absolu– dans la guerre
de Corée (1950-1953) ; en revanche, c’est bien moins net en 1958 dans la crise
des détroits –côté Taiwan en effet, Moscou, qui recherche la «coexistence
pacifique »avec Washington, semble alors se laver les mains des relations à
nouveau orageuses entre la Chine et les États-Unis. Durant les années 1960,
celles du conflit sino-soviétique et de la révolution culturelle, Pékin donne à
l’occasion du canon aux frontières – indiennes en 1962, soviétiques en 1969 –
mais aussi de la voix, avec meetings géants et discours enflammés dénonçant,
autour de 1965, l’impérialisme américain au Vietnam. Les tensions politiques
sont alors extrêmes dans une Chine maoïste qui pousse à son paroxysme
l’expérience révolutionnaire. L’armée y joue un rôle structurant de protecteur,
et les ministres de la Défense se trouvent alors très «exposés » :le général
Peng Dehuai, qui avait conduit les volontaires chinois en Corée sept ans plus
tôt, tombe en disgrâce en 1959 pour avoir contesté le Grand bond en avant
conduit par Mao et en avoir dénoncé la tragédie; le maréchal Linbiao, qui le
remplace alors avec la confiance du Grand timonier, disparaîtra pour sa part en
1971 pour des raisons jamais complètement élucidées.
Les années 1970 sont celles d’un tournant profond, mais difficile à
négocier. La population dépasse en 1975 les 900 millions d’habitants, mais
leur niveau de vie ne s’est guère amélioré. L’urgence des «quatre
modernisations », proclamée en janvier 1975 par un Deng Xiaoping de retour
sur scène, est à l’arrière-plan de la grave crise politique qui secoue Pékin après
le décès de Mao, en septembre 1976. La période maoïste s’achève par
l’épisode, rapide mais violent, de l’arrestation et bientôt du procès du groupe

10

des dirigeants de la Révolution culturelle, requalifié en «Bande des quatre».
Deux ans après, dans le huit-clos d’un plenum du PC réuni en décembre 1978,
sont prises les décisions «de réforme et d’ouverture» inspirées par le
pragmatique Deng Xiaoping, ancien secrétaire général du PC chinois, rescapé
de la révolution culturelle et qui garde la main sur la Commission militaire
centrale, qu’il présidera pendant la première décennie de modernisation
(19811989).
Moscou et Pékin n’ont alors toujours pas refait la paix – à la fin des années
1980, on peut encore visiter dans la capitale chinoise des abris souterrains
supposés la prémunir contre la «troisième guerre mondiale» que l’URSS est
accusée de préparer. Les deux pays communistes suivent des trajectoires de
plus en plus éloignées: la Chine se lance dans d’audacieuses réformes
économiques alors que l’URSS s’enfonce dans la crise et tente avec la
perestroïka desréformes politiques, non moins audacieuses. Elles produiront
des effets opposés en 1989 quand Pékin interdit violemment en juin, place
Tian’anmen, toute perspective d’alternative politique et que Moscou, au
contraire, accompagne l’ouverture du Mur de Berlin et sort de la Guerre
froide. Une nouvelle ère s’ouvre bientôt, symbolisée par le dynamisme d’une
Asie autoritaire où le communisme d’État trouve sa place.
La montée en puissance de la Chine qui intéresse cet ouvrage, son
« retour »si l’on préfère, est l’affaire de la fin du siècle, depuis 1978. La
croissance chinoise, préparée dans le sud au fil des années 1980, s’affirme
paradoxalement après Tian’anmen et sur le quart de siècle qui nous en sépare :
entre l’officialisation de l’«économie socialiste de marché» en 1992 et la
rétrocession de Hong Kong en 1997, les années 1990 donnent ainsi la mesure
de la mue de la Chine, étalant ses taux de croissance à deux chiffres et bientôt
en mesure de rivaliser avec le Japon. Les années 2000, celles des Jeux
olympiques, du TGV et de l’urbanisation rapide, amplifient la tendance. Le
décollage du pays impressionne.
Mais sa montée en puissance est un tout, à l’image d’un pouvoir qui ne
partage pas : les héritiers de Deng Xiaoping, et jusqu’à aujourd’hui, ont gardé
la haute main sur la Commission militaire centrale, qui coiffe l’ensemble du
domaine de la Défense : Jiang Zemin jusqu’en 2003, Hu Jintao jusqu’en 2013,
l’actuel président Xi Jinping maintenant, tous trois à la fois chefs du parti puis
de l’État, la président également. Le secteur militaire représentait l’une des
Quatre modernisations au programme de Deng Xiaoping en 1975: quarante
ans plus tard, la démonstration du 3septembre 2015 sur la place Tian’anmen
en suggère un certain accomplissement.
Le ton a changé, attestant le chemin accompli par un régime d’abord
soucieux de porter haut le flambeau de l’anti-impérialiste et qui gère
aujourd’hui son statut de grande puissance potentielle. En 1974 encore, la
marine chinoise chasse des îles Paracels les représentants du régime de
Saigon, soutenu par Washington, sur un ton très «libérateur » :« Ô,Mer de
Chine méridionale ! N’oublie jamais les crimes monstrueux de ces fantoches »
lit-on par exemple dans une brochure de propagande,Le Combat des Sicha

11

(Pékin, 1975). Aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, la question de la mer
de Chine méridionale n’est pas résolue, tant s’en faut, mais le discours est
moins idéologique, comme dans la série de Livres blancs que la Chine publie
en matière de défense tous les deux ans depuis 1998. Capacité de projection,
sous-marins nucléaires, avions furtifs bientôt… LeLivre blancsur la stratégie
militaire publié en 2015 élargit le champ à quatre «domaines de sécurité
critiques » : l’océan, l’espace, le cyberespace et la force nucléaire. Pour autant,
la même posture demeure : la Chine « n’attaquera pas, rappelle leLivre blanc
en 2015, à moins que nous ne soyons attaqués, mais nous contre-attaquerons
sûrement en cas d’attaque» ;c’est au mot près l’incantation duCombat des
Sichade 1975 – « Nous n’attaquerons pas à moins d’être attaqués, mais si on
nous attaque, nous contre-attaquerons ! »
Faut-il craindre la Chine ? Les premiers lieux de tension se localisent dans
les eaux qui la bordent à l’Est, de la mer Jaune au nord à la mer de Chine
méridionale au sud, ou permettent son accès au reste du monde. Mais il n’y a
pas que la mer: les espaces continentaux eurasiatiques, les terres plus
lointaines du Moyen-Orient ou de l’Afrique constituent les nouveaux
territoires où s’exprime la puissance chinoise, sans compter les domaines
moins nettement matérialisés de l’environnement ou de l’espace – un satellite
« quantique », expérimental, est lancé en août 2016.
Cet ouvrage est exceptionnel par la somme des compétences mobilisées
pour évaluer la puissance militaire chinoise et son évolution. Pierre Journoud,
qui les a rassemblées pour ce volume, en précise la richesse et les apports en
introduction. Toutes les armes sont inventoriées, les stratégies interrogées, les
enjeux géopolitiques approfondis, les options technologiques prises en
compte. Il n’y a évidemment pas de réponse simple. Les 1,4milliard
d’habitants du «pays du Milieu» sont sortis de la misère endémique qui a
longtemps caractérisé la Chine et leur revenu disponible augmente de 7 à 8 %
chaque année. Un certain recentrage économique est à l’ordre du jour. Dans le
domaine stratégique comme en matière économique, la dynamique chinoise
donne certes plus le sentiment d’une entreprise de rééquilibrage, en Asie et
dans le monde, qu’elle ne traduirait une volonté de conquête. Mais, compte
tenu de ses dimensions et du caractère exponentiel de sa croissance, la
perspective bouscule les habitudes et fait mécaniquement bouger les lignes.
Les grands équilibres internationaux se redéfinissent en tout cas avec la Chine.

12

Le front asiatique et la Guerre froide

e
H. Tertrais,siècleL'Asie pacifique au XX@Armand Colin, Paris, 2015

13

INTRODUCTION

À la mémoire de Paul Jean-Ortiz (1957-2014)


Pierre JOURNOUD



« Tout bien réfléchi, il me semble que ce qui m’a si longtemps attaché à la Chine,
c’est la singularité de son histoire, l’humanisme fondamental de sa civilisation,
l’ampleur des problèmes qu’elle affronte aujourd’hui en tournant la page de la
tradition pour celle de la modernité ; peut-être aussi le sentiment obscur que
l’équilibre et la paix du monde dépendront largement de la façon
dont elle les résoudra. […]
Les Chines que j’ai connues, celle des derniers seigneurs de la guerre,
celle de Chiang Kai-shek, celle de Mao Tse-tung, se sont effacées.
Les grands personnages qui les ont un moment modelées
et que j’ai côtoyés ne sont plus que des ombres.
Les tambours de leur jeunesse guerrière se sont tus,
mais la vieille Chine “inventive et stationnaire” s’est mise en marche ;
elle n’est qu’à l’aube d’une nouvelle histoire. »

Jacques Guillermaz (Une vie pour la Chine. Mémoires 1937-1989,
Robert Laffont, p. 404-406).



LACHINE À L’ÉPREUVE DE L’« OCCIDENT»AU TOURNANT
e e
DES XIX-XX SIÈCLES, ENTRE HUMILIATIONS TRAUMATIQUES,
OCCASIONS MANQUÉES ET ENRICHISSEMENTS OCCULTÉS

La prophétie

Aucun pays, sans doute, n’a suscité dans l’histoire autant de fausses
prédictions et de vraies prophéties que la Chine. Certaines sont devenues, en
France, des figures littéraires ou rhétoriques obligées. «Laissons donc la
Chine dormir car,quand la Chine s’éveillera,monde tremblera le» :cette
formule qu’aurait prononcée Napoléon à Sainte-Hélène, en 1817, devant
l’ambassadeur britannique lord Amherst à son retour d’une mission avortée
dans l’Empire du Milieu, n’a été rapportée que plus d’un siècle après par
1
Lénine dans le dernier ouvrage qu’il publia avant sa mort . Depuis Lénine,

1
Jacques Macé, «Le monde asiatique et l’Océanie à l’époque napoléonienne»,Revue du
Souvenir Napoléonien, hors-série n°5, décembre 2012, en ligne sur le site de la Fondation
Napoléon
(http://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/le-monde-asiatique-etloceanie-a-lepoque-napoleonienne/).

15

qui n’a malheureusement pas cru devoir préciser sa source, il semble que
personne n’ait jamais retrouvé la moindre trace écrite de la célèbre citation
napoléonienne. Cette incertitude des origines n’a pas empêché Alain
Peyrefitte, plusieurs fois ministre sous la présidence du général de Gaulle, de
la reprendre à son compte, mais en l’amputant de sa première partie.Quand
la Chine s’éveillera…le monde tremblera, tel fut le titre d’un ouvrage sur la
Chine de Mao Zedong publié pour la première fois chez Fayard, en 1973, et
1
vendu à plus de 885000 exemplaires .Cette année-là, le président Georges
Pompidou effectuait la première visite officielle d’un chef d’État français en
Chine, pressentant comme son prédécesseur qu’il ne fallait plus la laisser
dormir…
e
Mais, au XIXsiècle, les Britanniques n’ont pas suivi le conseil de
l’empereur déchu. Ils profitèrent au contraire du lent déclin dynastique, de la
faiblesse criante de l’État impérial, de son incapacité à résoudre des crises
multiples – climatiques, agricoles, alimentaires, sanitaires, financières… – et
à juguler les nombreuses rébellions intérieures, notamment celles des
paysans du Sichuan et du Xinjian, pour forcer l’ouverture de cet immense
pays profondément fracturé, entre une Chine continentale, de plus en plus
repliée sur elle-même, et une Chine maritime tournée vers l’extérieur, à
l’origine de l’essor des dynamiques commerçants chinois de l’outre-mer. La
mission que lord Amherst dirigea, en 1816, avant d’être reçu à son retour par
Napoléon, était la deuxième du genre. En 1793, alors que la révolution
industrielle s’affirmait en Europe, celle de lord Macartney pour le compte de
la Compagnie britannique des Indes orientales avait échoué, en effet, à
convaincre le vieil empereur Qianlong d’ouvrir plus largement le marché
chinois au commerce et d’autoriser une présence diplomatique britannique.
Pourtant source d’un commerce triangulaire aussi lucratif que peu
recommandable entre la Grande-Bretagne, l’Inde et la Chine, l’opium mit
finalement, si l’on peut dire, le feu aux poudres. Dans le contexte d’une crise
de l’autorité impériale doublée d’une crise monétaire, le refus de l’empereur
d’accepter l’égalité diplomatique et la poursuite du commerce de l’opium
souhaités par les Britanniques, aboutit à l’envoi d’une première expédition
de laRoyal Navy, en 1839. La victoire des canonnières britanniques précipita
l’ouverture des concessions étrangères en territoire chinois à partir des
années 1840. La Grande-Bretagne se voyait octroyer l’extraterritorialité – en
particulier une juridiction consulaire spéciale réservée aux ressortissants
étrangers –, une indemnité, l’ouverture de cinq ports au libre commerce, un
tarif douanier modéré, l’octroi de la clause de la nation la plus favorisée et la
mise en place de relations plus égalitaires. Ainsi, les Britanniques n’auraient
plus à se prosterner neuf fois et à s’agenouiller trois fois devant le Fils du


1
En écho à ce premier ouvrage, Peyrefitte a publié en 1996 :La Chine s’est éveillée (Paris,
Fayard, 1996). Entre-temps, il a également livré un récit de la mission Macartney (1989) puis
une analyse deLa Tragédie chinoisedu « printemps de Pékin » de 1989 (1990).

16

Ciel –rite auquel avaient refusé de se plier les premiers envoyés
e e1
britanniques au tournant des XVIII -XIXsiècles .

L’humiliation

En signant le traité de Nankin (Nanjing) en août 1842, le premier d’une
série de «traités inégaux» avec la Grande-Bretagne à laquelle s’ajoutèrent
bientôt la France, les États-Unis et la Russie, l’empereur, au lieu de renforcer
son autorité, contribuait à sa propre déchéance. Cet abaissement fut à
l’origine d’immenses soulèvements populaires et de sanglantes répressions.
Déclenchée par les Britanniques et les Français, la seconde guerre, dite de
l’opium alors que ce dernier n’était plus depuis longtemps qu’un sujet de
friction parmi d’autres, s’acheva par le traité de Tianjin, en 1858, qui
aggravait les dispositions de celui de Nankin. Deux ans plus tard, un corps
expéditionnaire franco-britannique occupait Pékin. Les 7 et 8 octobre 1860,
sur l’ordre de lord Elgin donné en représailles aux tortures et à la mort
d’otages entre les mains des Chinois, les soldats pillèrent et incendièrent le
Palais d’Été de Pékin, le Yuanming yuan, que la richesse de ses collections
d’œuvres d’art et de la bibliothèque faisait alors apparaître comme l’une des
grandes merveilles du monde. La perte était irrémédiable; l’humiliation, à
2
son comble. Celle-ci culmina lors du débarquement dans la province du
Petchili, à l’automne1900, d’un puissant corps expéditionnaire d’au moins
100 000hommes composé de contingents militaires européens, russes,
américains et japonais, autonomes et farouchement rivaux entre eux. Abritée
derrière le concept «d’intervention d’humanité» –l’ancêtre du «devoir
d’ingérence » –mais évidemment motivée par des desseins plus égoïstes,
cette expédition avait pour objectifs de mater la révolte des «Boxers »–
membres d’une société secrète vouée à combattre l’influence des
Occidentaux – etde contraindre à négocier le gouvernement impérial, venu
prêter main-forte aux révoltés avant de se retourner contre eux. Il ne fallut à
la coalition internationale que quelques mois pour neutraliser une armée
impériale alors en pleine déliquescence. La révolte des Boxers ne fut pas
totalement vaine puisqu’elle semble avoir convaincu les gouvernements
étrangers de renoncer à leurs projets de nouvelle expansion territoriale. La
Chine se vit toutefois imposer des contraintes drastiques: occupation
militaire étrangère jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (malgré une
réduction des troupes après la signature du traité de paix, en septembre
1901), dissolution des sociétés secrètes, destruction de forts, interdiction des
importations d’armes, ouverture de nouveaux ports et paiement d’une lourde
indemnité qui priva durablement le pays de toute possibilité de financer son


1
John K. Fairbank et Merle Goldman,Histoire de la Chine. Des origines à nos jours, Paris,
Tallandier, 2010 (traduit de l’anglais par Simon Duran), chap. IX.
2
Bernard Brizay,: Seconde guerre de l’opiumLe sac du palais d’Été.L’expédition
anglofrançaise en Chine en 1860, Paris, Éditions du Rocher, 2011 (dernière éd.).

17

industrialisation et sa modernisation. Prophétique, l’officier-écrivain Pierre
Loti, à l’époque chef d’état-major de l’escadre française d’Extrême-Orient,
lançait cet avertissement :

« Le jour où la Chine, au lieu de ses petits régiments de mercenaires et de
bandits, lèverait en masse, pour une suprême révolte, ces millions de jeunes
paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et
musclés, rompus à tous les exercices physiques et dédaigneux de la mort,
quelle terrifiante armée elle aurait là, en mettant aux mains de ces hommes
nos moyens modernes de destruction !… Et vraiment il semble, quand on y
réfléchit, que certains de nos alliés aient été imprudents de semer ici tant de
1
germe de haine et tant de besoin de vengeance. »

L’ouverture

Aux relations tributaires qui avaient jusqu’alors régi la vie diplomatique
chinoise succédaient des rapports formalisés par des traités d’inspiration
européenne. Longtemps fermée et repliée sur elle-même, la Chine était dès
lors condamnée à s’ouvrir. Le traité de Nankin avait ouvert la voie au
« siècledes traités», caractérisé par l’ouverture au commerce de huit ports
devenus bientôt de véritables villes sino-étrangères. Ce n’était pas la
première fois que la Chine subissait une domination étrangère. Mais,
contrairement à la dynastie Yuan des Mongols (1279-1368) qui avait
supprimé la souveraineté chinoise, les Occidentaux se contentèrent de la
réduire, la Grande-Bretagne ayant fini par composer et finalement soutenir la
dynastie des Qing. Surtout, leur influence culturelle fut décisive pour le
destin de la Chine, au point que le grand sinologue John Fairbank considère
e
que les premières décennies du XX siècle constituent «une période de
2
l’histoire mondiale aussi bien que de l’histoire de la Chine». Certaines
concessions, à l’instar de Tianjin (T’ien-Tsin), sont en effet devenues, dès
les années 1870-1900, de véritables vitrines de la modernité urbaine
chinoise. Acteur incontournable du gouvernement international, les élites
autochtones, en particulier les notables chinois (shendong), ont participé
pleinement à la politique de santé publique qu’ils ont contribué à
moderniser, tout comme les soldats chinois se sont acculturés à l’expertise
européenne. Parallèlement à des résistances aussi fortes que diverses, les
transferts culturels se sont multipliés dans de nombreux domaines. À
l’épreuve de la guerre des Boxers –qui a d’ailleurs achevé de consacrer le
dragon comme symbole privilégié de la Chine dans la caricature


1
Pierre Loti,Les derniers jours de Pékin(La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2008,
re
p. 319,1 édition1902), cité dans Jean-François Brun, «Intervention armée en Chine:
l’expédition internationale de 1900-1901»,Revue historique des armées, n°258, 2010,
pp. 14-45 (https://rha.revues.org/6914#bodyftn3).
2
J. Fairbank et M. Goldman,Histoire de la Chine,op. cit., p. 303.

18

1
européenne –, les puissances coloniales ont appris à composer avec les
autorités chinoises, posant ainsi les premiers jalons du «réformisme
colonial ». Elles ont aussi participé à la survie d’un régime sans doute encore
2
souverain mais profondément affaibli, dans le cadre d’un processus de
mondialisation culturelle dont les historiens esquissent les différentes
interconnexions. N’est-ce pas aussi à peu près à la même période que la
3
langue chinoise commença à pénétrer la capitale française?

Les rendez-vous manqués

Le philosophe Paul Valéry perçut très tôt les implications de cette
mondialisation dont la Chine était devenue malgré elle l’un des laboratoires,
de cette interdépendance croissante à l’échelle mondiale. Dans un chapitre
consacré aux rapports entre «Occident »et «Orient »(réduisant d’ailleurs
ce dernier à la seule Chine), il résumait ainsi, en 1931, l’ambivalence des
Européens à son égard :

« La Chine, fort longtemps nous fut une planète séparée. Nous la peuplions
d’un peuple de fantaisie, car il n’est rien de plus naturel que de réduire les
autres à ce qu’ils offrent de bizarre à nos regards. Une tête à perruque et à
poudre, ou porteuse d’un chapeau « haut de forme », ne peut concevoir des
têtes à longue queue. Nous prêtions pêle-mêle à ce peuple extravagant, de
la sagesse et des niaiseries ; de la faiblesse et de la durée ; une inertie et une
industrie prodigieuses ; une ignorance, mais une adresse ; une naïveté, mais
une subtilité incomparable; une sobriété et des raffinements miraculeux;
une infinité de ridicules. On considérait la Chine immense et impuissante ;
inventive et stationnaire, superstitieuse et athée; atroce et philosophique;
patriarcale et corrompue; et déconcertés par cette idée désordonnée que
nous en avions, ne sachant où la placer, dans notre système de la
civilisation que nous rapportons invinciblement aux Égyptiens, aux Juifs,
aux Grecs et aux Romains; ne pouvant ni la ravaler au rang de barbare
qu’elle nous réserve à nous-mêmes, ni la hausser à notre point d’orgueil,
nous la mettions dans une autre sphère et dans une autre chronologie, dans


1 e
Ariane Knusel, «Les caricaturistes européens et le dragon chinois au XIXsiècle :
l’évolution d’une représentation de l’ennemi »,Relations internationales, n° 167, 2016, p.
5372.
2
Pierre Singaravélou, «Tianjin Cosmopolis. Une histoire de la mondialisation impériale en
1900,Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin157-161 (résumé du mémoire41, p.2015/1, n°
principal de son dossier HDR) ; Fleur Chabaille, « La Concession française de Tianjin. Une
histoire connectée de l’expansion des concessions étrangères en Chine (1846-1946) », thèse
d’histoire sous la direction de Christian Henriot, Université Lyon 2, 2015.
3
Clément Fabre, « Idéogrammes, caquetages et ornements. Paris et la langue chinoise
(18141900) »,mémoire de M2 sous la direction d’Hugues Tertrais, Université Paris I
PanthéonSorbonne, 2016.

19

la catégorie de ce qui est à la fois réel et incompréhensible; coexistant,
1
mais à l’infini . »

La Chine continuait de dérouter des Européens alors au faîte de leur
puissance. Mais les Chinois ne furent-ils pas eux aussi victimes de préjugés
féroces ?Le manque d’ouverture et de pragmatisme de ses dirigeants et de
ses élites devait conduire à une série de rendez-vous manqués, au fil des
2 ee
siècles, avec les Européens. Au tournant des XVIet XVIIsiècles, le
voyage missionnaire en Chine de ce grand passeur culturel que fut le jésuite
Matteo Ricci, à une époque où le Vatican rêvait de transformer la Chine en
terre chrétienne, avait favorisé une première expansion de la culture
occidentale, tout en montrant les limites de son ouverture. En effet, la grande
tolérance dont Ricci avait témoigné à l’égard des cultes chinois traditionnels
– celui des ancêtres comme celui de l’empereur – fut condamnée par le pape
Léon XI qui donna raison à son successeur Nicolas Longobatti, dans le
contexte d’un conflit idéologique entre les jésuites et leurs rivaux
dominicains et franciscains. L’empereur répliqua en faisant interdire
strictement le christianisme. Les quelque 250 000 chrétiens – parmi lesquels
se trouvaient des mandarins– ne furent bientôt plus qu’une petite secte
persécutée. En se repliant ainsi au nom d’une certaine pureté culturelle,
religieuse et spirituelle, la Chine renonçait à poursuivre ses échanges avec
les Européens et retomba dans une longue période de fermeture. Lorsque la
délégation de lord Macartney parvint à Pékin, plus d’un siècle après, pour
tenter de rétablir des liens commerciaux avec la Chine, l’empereur
Chendong tua dans l’œuf l’initiative britannique parce que l’envoyé de la
reine Victoria avait refusé de se conformer au rituel impérial en mettant trois
genoux à terre devant l’empereur. Cette fois-ci, l’ouverture était refusée au
nom de la pureté rituelle. Enfin, à l’issue de la guerre civile entre le
Kuomintang et le Parti Communiste Chinois (PCC), John Leighton Stuart,
dernier ambassadeur des États-Unis en Chine, refusa de suivre le
gouvernement nationaliste en fuite et décida courageusement de rester à
Nanjing pour y accueillir le gouvernement communiste. Or Mao s’opposa à
tout contact avec lui, alors même que Stuart s’était distingué en jouant un
rôle médiateur, non seulement entre son pays et les communistes chinois,
mais aussi entre les frères ennemis chinois. Solidement arrimé au camp


1
Paul Valéry,Regards sur le monde actuel46 (édition numérisée et, Paris, Stock, 1931, p.
téléchargeable sur :
http://classiques.uqac.ca/classiques/Valery_paul/regards_sur_le_monde_actuel/regards_mond
e_actuel.html).
2
Les lignes qui suivent sont inspirées par une conférence prononcée devant les enseignants et
étudiants de l’Université Paul-Valéry Montpellier3 par le professeur Chu Xiaoquang,
directeur du Centre d’études francophones de l’Université Fudan. On se reportera également
e e
avec profit à sa contribution au colloque sur « le dialogue Asie-Europe (XIX -XXIsiècles) :
« L’idéologie dans les relations sino-européennes. L’ambassadeur Guo au pays de Yi
(18771879) »,Relations internationales, n° 167, 2016, p. 87-94.

20

soviétique, la Chine populaire refusait ainsi tout contact avec le monde
occidental, toute relation triangulaire, au nom cette fois-ci d’une
hypothétique pureté idéologique…

La revanche

La période de domination limitée des Occidentaux ne s’acheva que
lorsque les États-Unis et la Grande-Bretagne renoncèrent officiellement au
bénéfice de l’extra-territorialité, pendant la Seconde Guerre mondiale
commencée, faut-il le rappeler, par l’offensive nippone sur Pékin puis sur
1
Nankin, à l’été1937 . Mais, l’impérialisme étranger inauguré par les
« guerres de l’opium » allait durablement marquer le destin de la Chine et la
mémoire collective de ses élites dirigeantes. Les interactions économiques et
culturelles gommées, il ne restait plus que le souvenir diffus de l’humiliation
imposée par les Occidentaux et la volonté de se donner les moyens de n’en
souffrir jamais plus –manifeste encore aujourd’hui à travers la relecture
unilatérale d’un passé réduit par ses analystes officiels à sa face sombre,
celle d’une diplomatie «honteuse »et «humiliante »de l’«ancienne
2
Chine »face à l’arrogance occidentale. Si la longue histoire des
incompréhensions, des échecs et des opportunités manquées ne saurait
résumer la richesse des relations entre la Chine et l’Occident, la
connaissance de cette face sombre et de son instrumentalisation actuelle est
cependant indispensable pour comprendre la volonté de revanche
symbolique nourrie par les dirigeants chinois depuis Mao, surtout dans le
domaine politico-stratégique que privilégie ce livre.
Au terme d’une lente agonie du régime impérial, prolongée à dessein par
les Occidentaux, et après une éphémère parenthèse républicaine, puis une
longue et meurtrière guerre civile un moment atténuée par les nécessités de
la guerre contre le Japon, le chef du PCC, Mao Zedong, finit par s’emparer
du mandat du Ciel, en 1949. Comme les empereurs jadis, il développa un
puissant culte de la personnalité. Ses choix politico-militaires pour rétablir la
puissance et l’unité chinoises, mais aussi pour assurer ou rétablir son pouvoir
personnel, quels qu’en fussent le prix, provoquèrent des convulsions si
profondes en Chine que les Chinois, quarante ans après sa mort, sont encore
loin d’avoir dissipé les fantômes de Mao et du maoïsme. À l’heure où les
publications occidentales se multiplient aujourd’hui pour démontrer que
Mao était pire que Staline et même pire que Hitler, que plus de 55 millions
de morts peuvent être imputables, directement ou indirectement, à l’exercice
de son pouvoir sans partage, faut-il rappeler le pouvoir de séduction que
Mao et le maoïsme exercèrent aussi en France et en Europe dans les années


1
Alya Aglan et Robert Frank (dir.),1937-1947. La guerre-monde, Paris, Gallimard, 2 tomes
(voir en particulier les chapitres asiatiques de Hugues Tertrais et Jean-Louis Margolin).
2
Zhang Quingmin,La diplomatie chinoise. Paix,et coopération développement, Paris, Les
re
Éditions Pages Ouvertes, 2015 (1éd. chinoise 2010).

21

1960-1970, non seulement auprès de jeunes militants d’extrême gauche,
mais aussi d’une bonne partie des élites politiques de droite comme de
gauche ?Entre fantasmes naïfs et légitimes critiques, un rapide bilan
politico-stratégique du maoïsme s’impose, comme de son héritage dans la
politique de ses successeurs.


L’AFFIRMATION DUNE STRATÉGIE DE PUISSANCE
PENDANT ET APRÈS LAGUERRE FROIDE:
CONTINUITÉS ET RUPTURES ENTREMAO ET SES SUCCESSEURS

Le fondateur

Aussitôt après sa proclamation, la République populaire de Chine (RPC)
fut reconnue par l’URSS, suivie par les pays du bloc soviétique, la Birmanie
(décembre 1949), l’Inde et le Pakistan, la Norvège et le Royaume-Uni
(janvier 1950), mais non par les États-Unis, qui accordèrent leur soutien à
Taiwan, ni par la France, qui se battait alors en Indochine contre l’Armée
populaire du Vietnam (APV) à laquelle la Chine apportait un soutien
croissant et décisif. Véritable quête d’indépendance, de puissance et de
reconnaissance, et en cela saluée par les analystes chinois d’aujourd’hui
comme une rupture bienvenue avec la «diplomatie honteuse de l’ancienne
1
Chine » , la politique étrangère et de défense poursuivie par Mao Zedong se
caractérisait, malgré les soubresauts du régime et ses dramatiques échecs
économiques, par des lignes de force qui n’ont pas été fondamentalement
remises en cause depuis lors. Dans le domaine stratégique, elle s’est tout
2
d’abord acharnée à poursuivre la reconstitution du « domaine impérial » , à
défendre les périphéries et les frontières de la Chine, notamment face aux
3 4
États-Unis et leurs alliés dans les péninsules coréenneet indochinoise , ou
face à l’Inde. Elle s’est traduite, malgré l’impact interne et extérieur de la
5
rupture avec l’URSS au début des années 1960 , par l’acquisition précoce de
l’arme nucléaire, révélée par le premier essai d’une bombe atomique de 20 kt


1
Zhang Quingmin,op. cit., p. 2.
2
François Joyaux,La Tentation impériale. Politique étrangère de la Chine depuis 1949,
Paris, Imprimerie nationale éditions, 1994.
3
Pierre Journoud (dir.),La guerre de Corée et ses enjeux stratégiques,de 1950 à nos jours,
Paris, L’Harmattan, 2013; Shen Zhiuhua,Mao,Stalin and the Korean War. Trilateral
communist relations in the 1950s, Londres et New York, Routledge, 2012 (traduit du chinois
par Neil Silver).
4
Pierre Journoud (dir.),Vietnam 1968-1976. La sortie de guerre, Bruxelles, Peter Lang,
2011 ; Qiang Zhai,China and the Vietnam Wars,1950-1975, Chapel Hill, University of North
Carolina Press, 2000.
5
Lorenz Luthi,The Sino-Soviet Split. Cold War in the Communist World, Princeton,
Princeton University Press, 2008 ; Jean-Luc Domenach et Philippe Richer,La Chine, Tome I,
1949-1971, Paris, Seuil, coll. Points Histoire, 1995.

22

1
le 16 octobre 1964 , et par un effort de modernisation de sa flotte de guerre
(surtout sous-marine) inauguré dès les années 1960, dont la rapidité
2
surprenait déjà les rares observateurs français . Sur la scène diplomatique, la
Chine maoïste sut démontrer sa capacité à peser dans son environnement
régional comme un acteur indépendant et responsable, notamment à
l’occasion de plusieurs conférences multilatérales: celle de Genève qui, en
3
juillet 1954, solda provisoirement la guerre d’Indochine; celle de
Bandoeng, en avril 1955, qui devait consacrer, avec les principes de la
coexistence pacifique, l’éveil du « Tiers-monde ». Plus tard, dans les années
1960 et malgré les ravages intérieurs de la Révolution culturelle, la
diplomatie chinoise a pratiqué une politique sélective et plus pragmatique à
l’égard des pays de l’Europe de l’Est, en fonction de leur degré de
soumission au joug soviétique. Elle n’a pas hésité, par exemple, à entretenir
4
des relations étroites avec la Roumanie et plus encore avec l’Albanie.
Soucieuse, dans ce contexte de décolonisations massives, de ne pas laisser le
monopole des cœurs et des marchés aux États-Unis, et encore moins à
l’URSS, à Taïwan ou au Japon, la Chine fit aussi quelques modestes
incursions diplomatiques et commerciales sur des rivages plus lointains
encore, même si le chaos interne provoqué par la Révolution culturelle allait
empêcher leur épanouissement: en Asie, en Afrique et en Europe où Zhou
Enlai effectua une vaste tournée fin 1963-début 1964 ; mais aussi au
MoyenOrient, en Amérique latine, en Océanie… Surtout, considérant que la tension
avec l’URSS était devenue réellement dangereuse pour la sécurité de son
pays, Mao sut faire preuve d’un certain pragmatisme diplomatique : après un
rapprochement limité avec la France à partir de la deuxième moitié des
années 1960, puis une intégration à l’ONU en octobre 1971 –la RPC
remplaçant Taïwan au siège du sacro-saint Conseil de Sécurité– et à une
vingtaine d’autres organisations internationales, il décida d’opérer un virage
à 180 degrés en faveur d’une normalisation avec les États-Unis. Préparé par

une diplomatie secrète et sportive très active, le voyage spectaculairede
5
Nixon à Pékin, en février 1972, avait tout d’une expédition sur la Lune ,
voire sur Mars comme le suggérait la presse américaine. Jamais la
métaphore astronomique, déjà chère à Paul Valéry, n’avait connu un tel
succès…


1
John Wilson Lewis et Xue Litai,China Builds the Bomb, Stanford, Stanford University
Press, 1988.
2
Pierre Journoud, «La perception des attachés de défense français»,inTertrais Hugues
(dir.),La Chine et la mer. Sécurité et coopération régionale en Asie orientale et du Sud-Est,
Paris, L’Harmattan, 2011, p. 45-53.
3
François Joyaux,La Chine et le règlement du premier conflit d’Indochine, Paris,
Publications de la Sorbonne, 1979.
4
Xiaoyuan Liu et Vojtech Mastny (éd.),China and Eastern Europe 1960s-1980s,Zürcher
Beiträge, n° 72, 2004.
5
Antoine Coppolani,Richard Nixon, Paris, Fayard, 2013, chap. IX et X.

23

La volte-face

Voilà que les États-Unis, partis en croisade contre l’URSS et la Chine sur
toute la planète, humiliés par la seule retraite de leur histoire infligée par les
centaines de milliers de «volontaires »chinois en Corée, empêtrés au
Vietnam face à la résistance acharnée des Vietnamiens communistes et de
leurs alliés soviétique et chinois, considéraient désormais Pékin comme un
allié potentiel contre Moscou. Principale puissance de l’Asie-Pacifique, ils
avaient pris soin, jusqu’alors, de contenir la renaissance de la puissance
chinoise dans un tissu très dense d’alliances bi- et multilatérales relativement
militarisées :avec le Japon (traité de San Francisco), l’Australie et la
Nouvelle-Zélande (ANZUS) en 1951, la Corée du Sud en 1953, la
République de Chine (Taiwan) en 1954, l’année de la création de
1
l’Organisation du Traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE) à Manille, etc.
Cette stratégie, motivée par la crainte de l’exportation de la guerre
révolutionnaire telle que Mao l’avait effectivement prônée et soutenue, en
Asie du Sud-Est dans les années 1950-60 et jusque dans les milieux
intellectuels d’Europe dans les «années 1968», nourrissait à son tour le
syndrome chinois de l’encerclement. C’est à un tel cercle vicieux que Nixon
et Kissinger, désireux comme Mao de donner un cadre à la rivalité
sinoaméricaine naissante, voulurent s’attaquer pour renforcer la profondeur
stratégique de leur pays face à l’URSS. Les Américains prenaient conscience
que la Chine pouvait devenir une rivale sérieuse dont il fallait accompagner
l’ascension à défaut de pouvoir l’empêcher, tandis que la Chine avait intérêt
à rechercher un partenariat susceptible de l’élever au rang de rivale de la
superpuissance états-unienne. Ce rapprochement impliquait une concession
importante de la part de Washington : la reconnaissance de l’unité formelle
de la Chine, et de sa revendication aussi bien par Taiwan que par la RPC.
Les États-Unis, et le Congrès en particulier, se refusèrent toutefois à
dénoncer les accords de défense qui les liaient à Taïwan et continuèrent à lui
livrer des armes. La «question taiwanaise» continuerait d’être une pomme
de discorde majeure entre les deux pays. Le rapprochement sino-américain
eut cependant des retombées positives, non seulement à l’échelle
internationale, mais aussi sur la scène régionale, puisqu’il précipita la
normalisation des relations entre la Chine et plusieurs pays asiatiques, dont
le Japon (qui signa avec la RPC un traité de paix et d’amitié en 1978) et la
Corée du Sud. Mais il introduisit une forte tension avec la RDV qui, toujours
en lutte contre les États-Unis et leurs alliés sud-vietnamiens, et soumis à une
reprise sans précédent des bombardements, eut le sentiment d’une trahison.


1
François Joyaux,La Nouvelle Question d’Extrême-Orient, T.II,L’ère du conflit
sinosoviétique (1959-1978), Paris, Payot, 1988.

24

Le modernisateur

À la mort de Mao, en 1976, la guerre du Vietnam avait pris fin, sans pour
autant que la paix fût rétablie dans la péninsule indochinoise. Comment
Deng Xiaoping, le successeur de Mao, allait-il gérer l’héritage imposant et, à
certains égards, encombrant de son prédécesseur ?
Conscient que les excès du maoïsme et de la Révolution culturelle avaient
consommé le divorce entre Mao et le peuple, Deng multiplia dans un
premier temps les preuves de rupture. À une révolution culturelle pour le
moins ambiguë, il substitua une authentique révolution économique.
Abandonnant rapidement la rhétorique maoïste centrée sur la lutte des
classes et la révolution permanente, il plaça la modernisation de l’industrie,
de l’agriculture, de la défense nationale, des sciences et des technologies, au
sommet des priorités de son gouvernement. L’amélioration du niveau de vie
des Chinois devait, selon lui, restaurer la légitimité du PCC que Mao lui
avait en partie fait perdre. Aussi, le soutien de la Chine aux États et aux
mouvements révolutionnaires et radicaux dans le monde fut-il drastiquement
réduit et finalement stoppé, tandis qu’un ensemble de mesures décidées à la
fin des années 1970 et au début des années 1980, allait permettre d’ouvrir la
Chine au monde, de multiplier les interconnexions avec l’extérieur et
d’accroître l’interdépendance de la Chine avec le reste du monde et tout
particulièrement avec l’Ouest. Outre l’envoi d’étudiants à l’étranger, la
promotion du commerce international et l’accueil des investissements
étrangers, Deng Xiaoping concrétisa l’intégration de son pays dans la
Banque mondiale et le FMI, en 1980, et sa participation aux conférences sur
le désarmement à Genève. Il augmenta aussi le niveau de sa présence à
l’ONU, même au sein de la commission des Droits de l’Homme à partir de
1981, au point que, dès 1986, la Chine était présente dans toutes les
commissions onusiennes et dans toutes les organisations multilatérales
1
apparentées à l’ONU .
Ce faisant, comme le souligne l’historien Chen Jian, Deng Xiaoping
mettait fin à la Guerre froide avec dix ans d’avance sur la conclusion de la
2
Guerre froide globale. Mais, tandis qu’il était clairement rejeté dans le
domaine économique, l’héritage maoïste allait être poursuivi à maints égards
par Deng et ses successeurs dans le domaine politico-militaire: maintien
d’un régime autoritaire à parti unique, absence de réformes politiques et
idéologiques, stigmatisation de l’influence occidentale et d’un ordre
international politiquement et économiquement dominé par l’Occident;
poursuite de la quête de puissance et de la défense des périphéries,


1
Zhang Quingmin,op. cit., p. 22.
2
Chen Jian,Mao’s China and the Cold War, Chapel Hill, University of North Carolina Press,
2001 ;Odd Arne Westad, La guerre froide globale,le tiers-monde,les États-Unis et l’URSS
(1945-1991), Paris, Payot, 2007 (traduction version anglaise 2006).

25

accélération de la modernisation de la marine, etc. Les continuités
semblaient, en définitive, l’emporter sur les ruptures.
Ce contraste flagrant entre l’ouverture économique inédite de la Chine au
monde et la stagnation de son modèle politique hérité de Mao déboucha sur
la tragique répression des manifestations de la place Tian’anmen, au
printemps 1989. À l’extérieur de la Chine, Deng Xiaoping sacrifia sur l’autel
du rapprochement avec les États-Unis –officialisé par la reconnaissance
réciproque des deux États, enjanvier 1979,juste après la décision chinoise
de s’engager dans des réformes de libéralisation du marché – l’amitié forgée
avec la RDV à l’épreuve de la guerre contre les Français puis contre les
Américains. L’APV avait en effet envahi le Cambodge, en décembre 1978,
pour renverser les Khmers rouges au pouvoir depuis 1975 et leur régime
brutal, ultranationaliste, xénophobe et particulièrement agressif à l’encontre
du Vietnam dans la zone frontalière. Pourtant responsables des plus graves
massacres de masse depuis la Seconde Guerre mondiale, les Khmers rouges,
chassés en quelques jours de Phnom Penh et de sa région par l’APV,
continuèrent cependant à alimenter des proches de guérilla active, avec le
soutien de leur allié chinois, soucieux de contrer l’axe Hanoi-Moscou, et la
1
complicité passive des États-Unis et d’une partie des Occidentaux. Unis
dans une volonté commune de punir le Vietnam, la Chine et les États-Unis
se retrouvaient ainsi côte à côte dans unerealpolitik portéeà son plus haut
degré de cynisme. Aussi la Chine lança-t-elle à son tour une expédition
punitive contre le Vietnam, en février-mars 1979, qui se retourna en partie
contre elle à cause de l’ampleur des pertes que la redoutable armée
vietnamienne parvint à infliger à la sienne, non sans en subir d’équivalentes.
Colonne vertébrale du régime et protectrice du PCC érigée en modèle pour
le reste de la société, l’armée avait pâti de l’accent mis par Mao et Lin Biao
sur l’éducation politique et de l’égalitarisme au détriment du
professionnalisme et de la technologie militaires. Absorbée par ses activités
politiques, son efficacité au combat avait gravement décru depuis la fin des
années 1950. Son incapacité à contraindre les Vietnamiens de se retirer du
Cambodge, en 1979 et pendant une décennie, et donc à atteindre ses
objectifs stratégiques dans la « troisième guerre d’Indochine », fut à l’origine
de la prise de conscience de Deng Xiaoping de la nécessité de donner une
2
forte et rapide impulsion à sa modernisation. Moins de dix ans après le
semi-échec de son armée de terre au Nord-Vietnam, sa marine infligeait un
important revers aux Vietnamiens dans l’archipel des Spratleys où elle
s’empara par la force de plusieurs éléments – contestés aujourd’hui plus que

1
Laurent Cesari, «La “troisième guerre d’Indochine”: hégémonie chinoise, bénédiction
américaine »,Revue d’histoire diplomatique; Gilbert Béréziat,, n° 2, 2012Cambodge
19452005 : soixante années d’hypocrisie des grands, Paris, L’Harmattan, 2009 ; Odd Arne Westad
et Sophie Quinn-Judge (éd.),The Third Indochina War. Conflict between China,Vietnam and
Cambodia,1972-79, Londres, Routledge, 2006.
2
Edward C. O’Dowd,Chinese Military Strategy in the Third Indochina War. The last Maoist
war, Londres, Routledge, 2007, pp. 162-165.

26

jamais – pour soulager le front cambodgien et envoyer un signal de fermeté
sur les questions frontalières avant la visite de Michaël Gorbatchev à Pékin,
1
programmée l’année suivante. Mais, de l’effondrement de l’URSS qui
survint quelques années après, les dirigeants chinois tirèrent la leçon que le
développement économique devait rester prioritaire sur le renforcement des
capacités militaires, même si la facilité de la victoire militaire de la coalition
entraînée par les États-Unis dans la guerre du Golfe contre l’Irak, en
19901991, déclencha un deuxième électrochoc en faveur d’une nouvelle étape de
2
la modernisation militaire .

La synthèse

Une nouvelle phase de l’histoire politico-stratégique de la Chine s’est
ouverte, en 2012, avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, que l’on présente
parfois comme une synthèse productive entre Mao Zedong et Deng
Xiaoping.
Sans doute, les excès de la politique maoïste, jugée trop idéologique et
contre-productive dans certaines de ses initiatives en Asie du Sud-Est,
sontils ouvertement dénoncés, depuis quelques années, dans la littérature
académique chinoise consacrée à la diplomatie et aux questions militaires
chinoises, au nom d’un nécessaire équilibre à trouver entre «intérêts
nationaux »et «humanité ».On admet désormais publiquement les
« déviations »et les «erreurs »du passé, que l’on impute aux «tendances
gauchistes »attribuées à la rupture sino-soviétique et à la surestimation du
3
danger de guerre dont Mao est jugé responsable . On regrette que ce dernier

1
Bui Xuan Quang,La Troisième guerre d’Indochine,1975-1999.Sécurité et géopolitique en
Asie du Sud-Est, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 471.
2
Valérie Niquet (trad. et éd. critique par),Sun Zi,L’Art de la Guerre, Paris, Economica,
1999.
3
Yang Jiemian (éd.),China’s Diplomacy. Theory and Practice, Singapour, World Century,
2014, pp. 14, 163-164. La relecture désormais plus critique du bilan politique de Mao proposé
par les experts chinois eux-mêmes est parfois contestée. Certains auteurs ont cru devoir mettre
en avant les aspects positifs de tel ou tel épisode tragique –par leur bilan humain– du
maoïsme, comme la Révolution culturelle. En dénonçant l’«agenda néo-libéral» des
« capitalistes contre-révolutionnaires », dont les interprétations critiques du passé maoïste lui
semblent être le fruit d’un processus d’identification des élites avec les «valeurs
occidentales »,Mobo Gao est allé jusqu’à réhabiliter une partie de la Révolution culturelle.
Sans occulter sa brutalité, mais en relativisant les chiffres des pertes humaines avancés, il a
souligné qu’à l’opposé de la politique actuelle, elle au moins avait tenté – et dans une certaine
mesure réussi– à réduire les écarts entre les villes et les campagnes, entre l’agriculture et
l’industrie, entre le travail intellectuel et le travail manuel. Des millions de Chinois avaient,
selon lui, bénéficié des programmes d’infrastructures massifs, des réformes éducatives
radicales, des expérimentations innovantes dans les lettres et les arts, de l’expansion des soins
et de l’éducation dans les zones rurales, ou encore, du développement rapide des entreprises
rurales :Mobo Gao,The Battle for China’s Past. Mao and the Cultural Revolution, Londres
et Ann Arbor, Pluto Press, 2008. Né dans une famille paysanne pauvre du Jiangxi, Mobo Gao
a été naturalisé australien et enseigne comme professeur de chinois et de civilisation chinoise
à l’Université d’Adélaïde où il dirige également l’Institut Confucius.

27

ait engagé la Chine dans de longues guerres, en Corée et en Indochine ; qu’il
ait soutenu aussi activement des mouvements de libération en Afrique,
comme en Angola, ainsi que des mouvements communistes en Asie du
SudEst, au prix d’une longue aliénation des relations avec d’autres pays. On se
félicite de voir se développer désormais une diplomatie moins
confrontationnelle et moins victimaire, mais plus assurée et plus responsable,
plus professionnelle et plus sophistiquée, plus constructive dans certaines
crises régionales ou internationales; conforme, en somme, au statut de
puissance globale recherchée par la Chine.
Déjà, entre 1980 et 2010, la Chine avait intégré plus d’une centaine
d’organisations intergouvernementales, signé plus de 300 traités
multilatéraux, et noué des relations diplomatiques avec 55 nouveaux États,
1
s’ajoutant aux 116 qui l’avaient déjà reconnu entre 1949 et 1979. Entre
1989, année où Pékin a rejoint pour la première fois le Comité spécial des
opérations de maintien de la paix de l’ONU, et 2009, elle avait envoyé plus
de 10000 militaires et policiers participer à vingt-quatre opérations de
2
maintien de la paix – déplorant la mort de trois officiers et de cinq soldats .
Elle allait encore accroître son rôle, au cours des années 2000-2010, dans la
coopération internationale contre le terrorisme, à l’échelle bilatérale et
surtout multilatérale, et prendre une part de plus en plus active au
programme international relatif à la lutte contre les changements
climatiques, aux secours dans les catastrophes naturelles et humanitaires,
comme après le tsunami dans l’océan Indien en 2004; à la solution de
certains conflits dans le monde –l’Afghanistan, le Darfour, le problème
nucléaire en Corée du Nord et en Iran, etc. – sans compter celle de la crise
3
financière de 2008 . Fort de ce bilan et désormais à la tête d’un important
appareil diplomatique, Xi Jinping choisit l’occasion de la conférence du PCC
sur la politique étrangère réunie en novembre 2014 pour exhorter ses acteurs
à conduire une «diplomatie de grand pays avec des caractéristiques
chinoises ».Une armée d’experts en relations internationales –dont Yang
Jiemian, ancien directeur du Shanghai Institute for International Studies
4
(SIIS) –s’empressa de faire la pédagogie de ce nouveau concept. Xi
achevait d’entériner la modestie chinoise prônée par Deng Xiaoping –un
processus amorcé par Jiang Zemin, secrétaire général du PCC entre 1989 et
2002.

Les contradictions

Le volontarisme diplomatique et militaire de Xi Jinping sur la scène
régionale et internationale, sa détermination à lutter contre la corruption au


1
Zhang Qingmin,op. cit., p. 3-15.
2
Ibid., p. 65.
3
Yves Tiberghien,L’Asie et le futur du monde, Paris, Presses de Sciences Po, 2012.
4
Yang Jiemian (éd.),China’s Diplomacy,op. cit.

28

risque d’aggraver les mécontentements des technocrates dépossédés d’une
part de leur influence ainsi que les frustrations des élites qui avaient très
largement bénéficié de la formidable croissance chinoise, trahit une claire
rupture avec la posture volontairement effacée que Deng Xiaoping avait
adoptée pour supprimer toute entrave au décollage économique de son pays.
En cela, Xi renoue avec Mao, dont il n’hésite d’ailleurs pas à se revendiquer,
au point de réactiver d’une façon inédite le culte de la personnalité porté à
1
son apogée par Mao et remis au goût du jour par Jiang Zemin . L’obsession
de l’unité nationale (qui inclut Taïwan, le Tibet, le Xinjiang, etc.); la
défense du Parti et de la stabilité politique; la sécurisation des périphéries
continentales et maritimes, autant d’objectifs fondamentaux poursuivis par
Xi comme ils l’avaient été avec acharnement par Mao. Personne ne songe
plus, désormais, à nier l’ampleur des réalisations chinoises dans le domaine
duhard power, économique et militaire. Or l’affirmation plus décomplexée
de la puissance chinoise, dont le rythme de rattrapage à l’égard des grandes
puissances mondiales déjà installées s’avère impressionnant, nourrit, par un
effet mécanique, l’inquiétude des États voisins ou plus éloignés. Elle
aggrave ainsi l’insécurité et crée des dilemmes de sécurité dans une région
dépourvue de toute architecture multilatérale effective de sécurité régionale,
traversée par des nationalismes vigoureux qu’attisent les guerres du passé et
2
les disputes territoriales du présent . Elle s’expose ainsi aux mêmes
3
contradictions dont souffrait déjà la politique de Mao . Par exemple,
l’amorce de la détente avec les États-Unis au plus fort de la Révolution
culturelle, en 1969, ou encore le soutien chinois aux Khmers rouges du
Kampuchéa démocratique au moment où était éliminée l’aile ultragauchiste
4
du PCC incarnée par la «bande des quatre», avaient révélé un décalage
criant entre politique extérieure et politique intérieure. De même, la
confrontation avec l’Inde en pleine affirmation de la «coexistence
pacifique »avait révélé une grande divergence entre la ligne officielle et
l’action diplomatico-militaire effective. Il n’est pas très difficile de tracer des
parallèles avec la période actuelle.


1
Jean-Luc Domenach,Les fils de princes: une génération au pouvoir en Chine, Paris,
Fayard, 2016; Lam Willy Wo-Lap,Chinese Politics in the Era of Xi Jinping. Renaissance,
Reform,or Retrogression?; Christopher K. Johnson, Londres, Routledge, 2015et al.,
Decoding China’s Emerging “Great Power” Strategy in Asia, Lanham, Rowman &
Littlefield/CSIS, 2014; François Godement,? De Mao au capitalismeQue veut la Chine,
Paris, Odile Jacob, 2012.
2
L’exacerbation du nationalisme est aussi, et de longue date, une façon de transcender les
clivages marqués de la géopolitique chinoise interne : « Géopolitique en Chine »,Hérodote,
n° 96, premier trimestre 2000.
3
François Joyaux,La Tentation impériale,op. cit.
4
Outre Jiang Qing, la femme de Mao; Zhang Chunqiao, membre du Bureau politique du
PCC ;Yao Wenyuan, membre du Comité central; et Wang Hongwen, vice-président du
Parti ; jugés tous les quatre responsables de la Révolution culturelle, arrêtés et démis de leurs
fonctions en 1976, peu après la mort de Mao.

29

Le contraste ne cesse en effet d’interpeller entre, d’une part, les
proclamations rassurantes sur le caractère pacifique et responsable de la
puissance chinoise, la volonté de bâtir un «monde harmonieux» et plus
équilibré au nom des «valeurs chinoises» ;de l’autre, la poursuite d’un
réarmement massif (servi désormais par le deuxième budget militaire du
monde), la modernisation rapide de l’outil militaire, et surtout, la menace
désormais assez régulière de son usage dans certaines crises régionales,
notamment en mer de Chine méridionale où la Chine a entrepris de
militariser l’archipel des Paracels et de certains éléments dont elle s’est
emparée dans celui des Spratleys. Sans doute, ces contradictions
reflètentelles le poids des divergences internes : les intellectuels et les experts chinois
proches du PCC sont en effet divisés sur le sens à donner à la puissance
chinoise recouvrée. Face au succès croissant de la «théorie de la menace
chinoise »,les «intégrationnistes libéraux» exhortent à un plus grand
respect des normes internationales par la Chine, à la primauté du
développement économique et des réformes, au retour à une diplomatie de
bon voisinage et au rejet de l’usage de la force et d’une politique de défi de
l’hégémonie américaine, pour éviter les échecs allemand et japonais pendant
la Seconde Guerre mondiale. Mais le poids de cette école du « profil bas »,
favorable à un retour à la politique de Deng Xiaoping, reste difficile à
évaluer face aux « nationalistes assertifs », qui semblent néanmoins les plus
influents aujourd’hui. Xi Jinping, il est vrai, a réussi à concentrer entre ses
mains un pouvoir sans précédent depuis Mao et à mettre en œuvre une
politique de puissance globale qui assume désormais sans complexe sa
supériorité dans son environnement régional tout en recherchant la parité
1
stratégique avec les États-Unis. La Chine et les États-Unis se renvoient
volontiers la responsabilité des tensions récurrentes dans la région: la
politique du pivot, ou du rééquilibrage, affirmée par l’administration Obama
2
depuis le début des années 2010 , en partie pour répondre au regain
d’assertivité de la Chine dans son environnement maritime, justifie au
contraire ce dernier pour Pékin. Si les deux partenaires ont besoin l’un de
l’autre, notamment sur le plan économique et financier, et dans des
coopérations plus stratégiques comme la lutte contre le terrorisme, le
dialogue entre Washington et Pékin, alourdi par trois décennies de guerre


1
François Godement (éd.), « China’s neighbourhood Policy », China’s Analysis, ECFR/Asia
Centre, février 2014
(http://www.ecfr.eu/publications/summary/china_analysis_chinas_neighbourhood_policy) ;
« Xi Jinping’s China », ECFR 85, juillet 2013
(http://www.ecfr.eu/publications/summary/xi_jinpings_china212).
2
Hugo Meijer (dir.),Origins and Evolution of the US Rebalance toward Asia: Diplomatic,
Military, andEconomic Dimensions, Londres, Palgrave Macmillan, 2015; Carnes Lord et
Andrew S. Erickson,Rebalancing U.S. Forces. Basing and Forward Presence in the
AsiaPacific, Annapolis, Naval Institute Press, 2014.

30

froide et de malentendus, demeure difficile et les contentieux ne manquent
1
pas .
Certains sinologues français avertis avaient déjà écrit, il y a quelques
années, leur conviction que la posture rassurante des années 2000 –
l’« ascensionpacifique »,alors caractérisée par un fort développement du
soft power, un rôle actif dans les enceintes multilatérales et l’adoption d’une
stratégie indirecte à l’égard des États-Unis– n’était qu’une tactique pour
apaiser les critiques étrangères et masquer le but réel : faire de la Chine, en
2
une génération, la plus grande puissance mondiale. Le masque de cette
« grandeduplicité »,comme la qualifiait Jean-Pierre Cabestan, est-il levé?
Faut-il craindre la résurgence de fortes tensions, notamment avec les
ÉtatsUnis qui entendent bien demeurer une puissance d’Asie-Pacifique, comme
avec certains États asiatiques parties aux différends maritimes avec Pékin et
soutenus par Washington? D’autres analystes soulignent pourtant
l’incertitude des objectifs chinois: l’engagement de la Chine reste prudent,
modulé, comme le reflet d’une stratégie qui se cherche encore et fait l’objet
de perpétuels ajustements; la nécessité, souvent, l’emportant sur
l’ambition… Dans le premier chapitre de cet ouvrage, Shi Yinhong va
jusqu’à mettre en doute l’idée répandue que les dirigeants eux-mêmes
auraient une idée parfaitement claire de la stratégie à mettre en œuvre et de
la façon d’utiliser une puissance aussi rapidement acquise. Il souligne, non
sans audace, que la Chine, «superpuissance fragile dont l’idéologie, les
principes et la politique sont obsolètes, souffre d’une absence de grande
stratégie, et donc, d’un manque de consensus interne »… Quelle est la part
de sincérité et de propagande, de réalité et de fantasme ?


STRATÉGIE,PUISSANCE ET INFLUENCE:
LACHINE AU DÉFI,LA RECHERCHE AUSSI…

La puissance

Sans doute l’un des plus vieux objets de l’analyse des relations
internationales, même s’il a perdu son caractère privilégié depuis quelques
décennies, le concept de puissance se trouve au cœur des rapports de force,
de l’ordre ou du désordre international. Il renvoie à la capacité d’un État ou
d’une unité politique, selon la définition qu’en donne Raymond Aron,
3
« d’imposersa volonté aux autres unités» –une capacité de concilier et

1
Dans le seul domaine politico-stratégique, voir : James Steinberg et Michael E. O’Hanlon,
Strategic Reassurance and Resolve. U.S.-China Relations in the Twenty-First Century,
Princeton et Oxford, Oxford University Press, 2014.
2
Jean-Pierre Cabestan,La politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté
de puissance; L, Paris, Presses de Sciences Po, 2015 (première édition 2010)e système
politique chinois : un nouvel équilibre autoritaire, Presses de Sciences Po, 2014.
3
Raymond Aron,Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann Lévy, 1962, p. 58.

31

d’imposer, de détruire et de reconstruire, de structurer l’environnement
international. La grande puissance est alors celle qui est en mesure
d’assumer, à elle seule, sa propre sécurité contre toute autre puissance prise
isolément. Toute puissance, même grande, est par essence éphémère et
1
relative ;elle n'est pas non plus une garantie contre l’échec. Selon la
typologie proposée par Jean-Baptiste Duroselle, la grande puissance repose à
la fois sur la «puissance matérielle» (l’ensemble des moyens
principalement militaires et économiques immédiatement disponibles,
couplés à la volonté psychologique d’en faire usage) et la «puissance
virtuelle »(caractérisée par une aptitude à constituer rapidement une force
beaucoup plus grande que l’actuelle, incluant une capacité économique,
industrielle et intellectuelle globale, mais aussi de reconversion rapide de
2
l’industrie civile en industrie militaire, etc. Très étudié en Asie où il a
effectué plusieurs tournées de conférences, le politologue Joseph Nye a,
quant à lui, proposé de distinguer entre lehard power, qui relève du pouvoir
de contrainte et de coercition, comme le militaire et l’économique ; et lesoft
power, qui permet de susciter l’adhésion par des moyens indirects et non
3
coercitifs (la culture, essentiellement). Dans un monde de plus en plus
interdépendant, l’influence, composante de la «puissance douce», est
devenue un attribut majeur des grandes puissances. Déclinée aujourd’hui à
loisir (diplomatie d’influence, politique d’influence, outils d’influence, etc.),
elle peut pallier un défaut de puissance et dans ce cas être investie comme
une alternative, à l’image de l’Union européenne qui nourrit une stratégie
4
d’influence mais non de puissance. Elle peut viser aussi à optimiser une
posture de puissance sur la scène internationale, tout en en corrigeant les
effets négatifs d’une puissance encore mal maîtrisée.

L’influence

C’est le cas de la Chine qui nourrit à la fois une stratégie de puissance
(stratégie directe), de plus en plus décomplexée, et une stratégie d’influence
(indirecte) de plus en plus perfectionnée. Elle est désormais une grande
puissance «matérielle »,démographique, économique et commerciale,
militaire et spatiale; et une réelle «puissance virtuelle», grâce au
développement spectaculaire de son industrie de défense, de ses capacités
financières, de ses investissements records dans le secteur R&D, etc. La


1
Robert Frank (dir.),Pour l’histoire des relations internationales, Paris, PUF, 2012.
2
Jean-Baptiste Duroselle,Tout empire périra. Une vision théorique des relations
internationales, Paris, Publications de la Sorbonne, 1981, p. 103.
3
Jospeh S. Nye,Bound to Lead, the Changing Nature of American Power, New-York, Basic
Books, 1990.
4
Bastien Nivet, « La puissance ou l’influence ? Un détour par l’expérience européenne »,La
Revue internationale et stratégique, n° 89, printemps 2013, pp. 83-92.

32

1
puissance chinoise a exercé une influence et un rayonnement considérables ,
pendant de longs siècles, sur son environnement régional, combinant
étroitement coercition et séduction. Ses troubles internes et l’expansion
e
coloniale des Européens au XIXsiècle lui ont fait perdre cette capacité
d’influence. Fin observateur de la scène européenne, Paul Valéry s’étonnait,
au début des années 1930, de l’ampleur de l’écart entre l’immense puissance
intellectuelle et scientifique de la Chine et la faiblesse de sa puissance
matérielle :

« Rien, par exemple, ne nous est plus malaisé à concevoir, que la limitation
dans les volontés de l’esprit et que la modération dans l’usage de la
puissance matérielle. Comment peut-on inventer la boussole – se demande
l’Européen – sans pousser la curiosité et continuer son attention jusqu’à la
science du magnétisme; et comment, l’ayant inventée, peut-on ne pas
songer à conduire au loin une flotte qui aille reconnaître et maîtriser les
contrées au-delà des mers? –Les mêmes qui inventent la poudre, ne
s’avancent pas dans la chimie et ne se font point de canons : ils la dissipent
en artifice et en vains amusements de la nuit. La boussole, la poudre,
l’imprimerie ont changé l’allure du monde. Les Chinois, qui les ont
trouvées, ne s’aperçurent donc pas qu’ils tenaient les moyens de troubler
indéfiniment le repos de la terre. »

Aujourd’hui, à l’évidence, la Chine a retrouvé les moyens de troubler
indéfiniment le repos de la terre, et elle tient à le faire savoir, comme en
témoigne le spectaculaire défilé militaire du 3 septembre 2015 rappelé par
Hugues Tertrais dans sa préface. Elle continue de fasciner et d’inquiéter tout
à la fois ; elle continue à nous interpeller, sur elle-même mais aussi sur
nous2
mêmes .En se développant, elle donne à voir ses propres contradictions
internes, avec la libéralisation des forces du marché auquel Xi a assigné un
rôle décisif en même temps qu’il revenait à une rhétorique maoïste de pureté
idéologique en lui empruntant ses vieux outils politiques de rectification. Les
contradictions ne sont pas moins visibles à l’extérieur, on l’a vu, car le
niveau d’insécurité qu’elle entretient en mer de Chine méridionale, du fait de
ses présentations territoriales maximalistes et de la recrudescence de ses
activités maritimes et navales, invalide au moins en partie sa politique de
bon voisinage, tout autant que sa posture stratégique volontiers rassurante,
fondée sur la promotion d’une culture stratégique présentée comme pacifiste
par essence, soucieuse d’harmonie et respectueuse des souverainetés


1
Sur la distinction entre le rayonnement («produit du prestige historique et culturel d’un
État »)et l’influence (qui «s’exerce par le truchement de la puissance politique et
économique d’un État», voir Gérard Chaliand, «Stratégie d’influence», Diploweb,
er
1 janvier2001 (http://www.diploweb.com/Strategie-d-influence.html).
2 re
François Jullien,Traité de l’efficacité, Paris, Le Livre de poche, 2002 (1éd. 1997).

33

1
nationales . La Chine est de plus en plus perçue dans son propre
environnement comme une puissance expansionniste et même comme une
menace à long terme dans plusieurs pays asiatiques, tels que le Japon, l’Inde,
le Vietnam, voire les Philippines. Mais, aujourd’hui comme hier, les Chinois
sont aussi et peut-être surtout le miroir de «nos »propres contradictions:
celles des États-Unis et de leurs alliés, par exemple, qui ont aggravé le chaos
en Irak là où ils voulaient instaurer la démocratie; celles de la France en
Lybie, etc. Ils ne se privent pas de nous les rappeler quand nous pointons les
leurs avec un peu trop d’assurance.

La reconnaissance

En officialisant la reconnaissance de la RPC en 1964 –un geste
spectaculaire dans le contexte de Guerre froide et de diabolisation de la RPC
qui prévalait alors– de Gaulle avait souhaité atténuer les contradictions
occidentales sur la scène internationale et le déséquilibre des puissances en
Asie. Il n’avait pas hésité à prendre le contrepied exact du président
Johnson… et de Napoléon : au lieu d’exhorter ses interlocuteurs – les
ÉtatsUnis ayant remplacé la Grande-Bretagne dans le rôle de la première
puissance mondiale décidée à contenir le « péril jaune » et, en l’occurrence,
chinois et communiste– à «laisser dormir» la Chine, il leur avait au
contraire recommandé de favoriser son intégration, pas à pas, sur la scène
régionale et internationale. Conscient du fonctionnement inégal d’un monde
post-westphalien dominé par les États-Unis et l’URSS, tout particulièrement
à l’heure d’une Guerre froide susceptible de dégénérer en conflit armé, voire
2
nucléaire, de Gaulle cherchait déjà à conjurer la « revanche des humiliés».
Il était impossible, répétait-il inlassablement, de ne pas intégrer la Chine
dans le concert des nations, impossible de rétablir durablement la paix, alors
mise à rude épreuve par la brutalité du conflit américano-vietnamien dans la
péninsule indochinoise, sans le concours de la Chine. Bien plus que
d’hypothétiques profits économiques (encore que la nécessité de
« surveiller »les activités chinoises en Afrique ne lui fût pas étrangère), la
décision gaullienne de reconnaître la Chine, malgré le consensus qui
prévalait alors entre alliés occidentaux, tenait à son souci de la stabilité du
monde et de la paix, et à l’importance qu’il attachait à l’interdépendance
entre les continents. Plus tard, il exhorta Nixon à amorcer un rapprochement
avec la Chine, « cette très grosse bête, aux ressources immenses, qui travaille
et fait des progrès certains dans l’industrie, la technique, dans le domaine
nucléaire ». Il lui expliqua qu’il ne fallait pas « la laisser cuire dans son jus »


1
Christopher K.Johnsonet al.,Decoding China’s…,op. cit., p.2 ;Valérie Niquet,
« L’instrumentalisationdu concept de “culture stratégique” en Chine», communication au
e
3 Congrèsdu Réseau Asie, septembre 2007.
2
Bertrand Badie,Le Temps des humiliés,pathologie des relations internationales, Paris,
Odile Jacob, 2014.

34

mais, au contraire, « s’efforcer d’établir avec elle les contacts possibles […]
1
sans se faire d’illusions quant au présent […], lui offrir des ouvertures» .
Son conseil ne devait pas tarder à être suivi. Ainsi la France avait-elle avait
précocement contribué, modestement mais lucidement, à «sortir [les
2
Chinois] de leurs murailles», selon l’expression gaullienne, pour rompre
l’isolement dans lequel les Occidentaux voulaient la maintenir et qui les
rendait plus dangereux encore.

La connaissance

Aujourd’hui, la puissance et l’influence chinoises sont à la dimension de
ses capacités financières, économiques et commerciales. La Chine est d'ores
et déjà une puissance globale, c’est-à-dire tridimensionnelle, terrestre,
3
maritime et spatiale . Au rythme actuel, elle est susceptible de devenir, dans
moins d’une génération, la première puissance économique mondiale. Pas un
continent n’échappe désormais à sa présence et à son influence. Le champ
des études sur la Chine est vaste, et la littérature déjà considérable, mais les
interrogations et les angles morts demeurent nombreux. Compte tenu de la
diversité et de l’importance des enjeux actuels de la montée en puissance de
la Chine, en Asie comme dans le reste du monde, sur terre, sur mer, dans les
airs comme dans l’espace, il paraît indispensable de croiser les approches,
les compétences et les sources. C’est la condition d’une condition d’une
analyse froide, dépassionnée, débarrassée des biais ethnocentriques qui
guettent en permanence les chercheurs aussi bien que les décideurs.
Le projet de ce livre collectif est né d’une journée d’études, déjà
ancienne, organisée sous l’égide de l’IRSEM en 2012, alors que l’on
s’interrogeait fébrilement sur la politique qu’allait suivre le nouveau
secrétaire général du PCC, Xi Jinping. Conformément à la vocation
d’interface de l’IRSEM, cette rencontre, déjà, avait réuni civils et militaires,
jeunes chercheurs – la « relève stratégique », que soutient avec constance le
ministère de la Défense– et chercheurs confirmés, universitaires et
diplomates. Malgré un agenda chargé et une réunion de crise sur
l’Afghanistan à l’Élysée («houleuse »,nous avait-il confié…), Paul
JeanOrtiz, encore directeur d’Asie-Océanie au ministère des Affaires étrangères
sous la présidence de Nicolas Sarkozy avant d’être nommé conseiller
diplomatique par son successeur François Hollande, avait tenu à respecter
son engagement d’assurer les conclusions de notre journée d’études, en
2012. Ce livre se veut un hommage, non seulement au sinologue qu’il a été

1
Archives nationales, série 5AG1, dossier n° 202, compte rendu de l’entretien en tête-à-tête
entre de Gaulle et Nixon, vendredi 28 février 1969 (cité dans Pierre Journoud,De Gaulle et le
Vietnam,1945-1969. La réconciliation, Paris, Tallandier, p. 377-378).
2
Alain Peyrefitte, «témoignage »,Cahier n°1 dela Fondation Charles de Gaulle, 1995,
p. 25.
3
Irnerio Seminatore, «Hégémonie, leadership et puissance globale», IERI, 6 août 2014
(http://www.ieri.be/fr/publications/wp/2014/ao-t/h-g-monie-leadership-et-puissance-globale).

35

par sa formation et par les postes diplomatiques qu’il a occupés, mais aussi
et peut-être plus encore, à l’idéal-type de serviteur de l’État qu’il a incarné
jusqu’au bout, en dépit du cancer qui a fini par l’emporter dans l’exercice de
ses fonctions à l’été 2014.
Enrichi de nouvelles contributions et actualisé (jusqu’en 2015-2016),
dans un esprit de décloisonnement auquel Paul Jean-Ortiz était lui aussi très
sensible, le présent ouvrage rassemble les contributions de politistes et
d’historiens, d’universitaires et de diplomates, de sinologues et
d’internationalistes, de Français et de Chinois (trop peu nombreux, hélas). Il
fait une place d’autant plus importante aux doctorants et jeunes docteurs que
perdurent les « misères de la sinologie française » dénoncées dans les années
1980 par le général-sinologue Jacques Guillermaz: près de quarante après
son constat, les spécialistes des questions politico-stratégiques chinoises – et
asiatiques – ne sont pas assez nombreux en France par rapport à l’immensité
1
du champ d’études à investir . Insuffisantes et isolées, les voix autorisées
portent moins. Expert souvent visionnaire mais trop peu écouté, Guillermaz
avait pronostiqué avant beaucoup d’autres l’issue de la guerre civile chinoise
et recommandé en vain de négocier avec le Vietminh avant que les Chinois
2
n’arrivent sur la frontière avec le Tonkin . La suite est connue... Il faut aussi
de bons connaisseurs des réalités politiques intérieures, capables d’analyser
les interactions entre l’intérieur et l’extérieur, surtout sur des dossiers aussi
sensibles que les conflits territoriaux. Au lendemain du verdict
particulièrement défavorable à la RPC que la Cour permanente d’arbitrage
de La Haye a rendu en juillet 2016 sur le différend en mer de Chine
3
méridionale soumis par les Philippines , certains collègues chinois se sont
inquiétés, par exemple, des conséquences d’une attitude trop ferme des
« Occidentaux »et de leurs partenaires asiatiques les plus proches sur cet
épineux dossier. Ils craignaient le retour en Chine d’une mentalité de guerre
froide et de la xénophobie anti-occidentale, voire une possible remise en
question de l’ouverture de leur pays. Les réactions occidentales ont été plus
compréhensives mais, dans nos analyses, il faut garder ces craintes à l’esprit,
tenir compte de leurs motivations profondes. Pour expliquer la difficulté de
la Chine à reconnaître ses frontières, François Joyaux rappelait que la Chine
n’avait eu de cesse d’obtenir la révision de celles que les puissances
e
coloniales dans la seconde moitié du XIX siècle dans des traités jugés
inégaux et illégaux :


1
Pierre Journoud, «Pour une révolution asiatique dans l’histoire des relations
internationales »,Éditorial du GIS Asie et du Réseau Asie& Pacifique,mars 2017
(http://www.gis-reseau-asie.org/les-articles-du-mois/pour-une-revolution-asiatique-dans-
histoire-des-relations-internationales-contemporaines-pierre-journoud).
2
Jacques Guillermaz,Une vie pour la Chine. Mémoires (1937-1989), Paris, R. Laffont, 1989.
3
Pierre Journoud, « Les Philippines, le verdict de La Haye et la nouvelle donne stratégique en
mer de Chine méridionale», septembre 2016, tribune de laRevue Défense nationale
(http://asiapacnews.com/philippines-verdict-de-haye-nouvelle-donne-strategique-mer-de-
chine-meridionale-1/).

36

« Il est essentiel de comprendre que pour la Chine contemporaine, la dignité
de son statut international passait par leur remise en cause [celle des
traités]. Cela ne signifie pas, bien évidemment, que la RPC cherchait à
revenir à unstatu quo antequi, désormais, eût été utopique. Mais remettant
en cause une période dont elle a horreur, elle n’en regardait pas moins vers
la période antérieure durant laquelle, en Asie orientale, son statut était en
fait celui de ce que nous appellerions aujourd’hui une superpuissance. Une
période où ses frontières n’étaient pas tant comprises comme les limites
précises de la souveraineté de l’État que comme des zones de contact et de
rayonnement vers l’extérieur, c’est-à-dire, au total, les voies par lesquelles
1

la Chine exerçait son magister . »

2 3
En complément de plusieurs publications collectives passéeset à venir
sur l’Asie, et soutenues comme celle-ci par l’IRSEM, les contributions qui
suivent apportent une série d’éclairages complémentaires sur la politique
étrangère et de défense de la RPC depuis la Guerre froide et tentent de
mesurer les interactions et les écarts entre stratégie, puissance et influence.
L’ouvrage ne couvre pas, tant s’en faut, tous les espaces géographiques –
4 5
l’Amérique latineet l’Arctique , par exemple, n’y sont pas traités – ni toutes
les thématiques qui s’offrent à l’analyse diplomatique et stratégique, telles
6
que la politique de dissuasion nucléaireet la lutte contre le terrorisme, dans
7
laquelle la Chine joue un rôle croissant , ou encore la diplomatie de défense


1
François Joyaux,Géopolitique de l’Extrême-Orient, Tome II,Frontières et stratégies, Paris,
Complexe, 1993, p. 11.
2
Pierre Journoud (dir.),La guerre de Corée et ses enjeux stratégiques,de 1950 à nos jours,
Paris, L’Harmattan, 2013;Vietnam 1968-1976. La sortie de guerre, Bruxelles, Peter Lang,
2012 (co-dir. avec Cécile Menetrey-Monchau) ;L’évolution du débat stratégique en Asie du
Sud-Est depuis 1945, Étude de l’Irsem, n° 14, 2012
(http://www.defense.gouv.fr/irsem/publications/etudes/etude-de-l-irsem-n-14-2012-l-
evolution-du-debat-strategique-en-asie-depuis-1945).
Sur la Chine, voir aussi, en complément, le dossier stratégique de la Lettre de l’IRSEM n° 6,
2014 («La politique étrangère et de défense de la Chine: une nouvelle étape
(file:///C:/Users/P.JOURNOUD/Desktop/MANUSCRIT%20CHINE%202017/Dossier_strateg
ique_lettre_n6_2014(2).pdf).
3
Nathalie Fau et Benoît de Tréglodé (dir.),Coopération maritime et sécurité en mer de Chine
4méridionale, Paris, CNRS Éditions, à paraître.

Zhang Qingmin,op. citCynthia J. Arnson et Jeffrey Davidow (éd.),., p.130-134 ;China,
Latin America,and the United States. The New Triangle, Washington D.C., Woodrow Wilson
International Center for Scholars, 2011. Voir aussi Tanguy de Wilde d’Estmael et Tanguy
Struye de Swielande (dir.),La Chine sur la scène internationale. Vers une puissance
responsable ?, Bruxelles, Peter Lang, 2012 (en particulier les contributions d’Amine
AitChaal et J. Mauricio Angel Morales.
5
On trouvera d’intéressants éléments bibliographiques à ce sujet dans cet article synthétique :
Frédéric Lasserre et Olga V. Alexeeva, « La Chine en Arctique ? », Diploweb, 3 octobre 2013
(http://www.diploweb.com/La-Chine-en-Arctique.html).
6
Baohui Zhang,China’s Assertive Nuclear Posture. State Security in an Anarchic
International Order, Londres & New York, Routledge, 2015.
7
Mathieu Duchâtel, «La Chine et le terrorisme international: vers une rupture majeure»,
ECFR/193, octobre 2016

37

qui s’est beaucoup développée depuis les années 2000, à l’échelle bilatérale
1
comme multilatérale . Centré sur ce que les historiens appellent l’histoire du
temps présent, et plus particulièrement la période postérieure à la Guerre
froide, il donne néanmoins de nombreuses clés pour mieux comprendre, à
défaut de la percer totalement, l'énigme stratégique chinoise. Il est divisé en
deux parties. La première analyse la stratégie et l’influence de la Chine dans
les espaces qu’elle investit de manière privilégiée, et les tensions que
l’accroissement de son rôle et de ses activités peut susciter. Ces espaces sont
agencés dans l'ouvrage selon une logique géographique, des plus proches –
l’Asie orientale (Antoine Bondaz), l’Asie du Sud-Est (Frédéric Puppatti et
Yang Baoyun) et l’Asie du Sud (Patrick Bratton et Solène Soosaithasan)–,
aux plus lointains – l’espace (Guilhem Penent) –, en passant par la Russie et
l’Asie centrale (Céline Marangé), le Moyen-Orient (Lionel Vairon), l’Union
européenne (Magali Robert-Dupetit) et l’Afrique (Martina Bassan). La
seconde partie s’attache à analyser les développements de son outil militaire
– l’armée de Terre, qui peine à rompre avec l’image de parent pauvre de la
modernisation militaire (Claudia Zanardi) ; l’armée de l’Air, dont la doctrine
plus offensive ne doit pas occulter le manque d’expérience opérationnelle, le
déficit de recrutement et d’encadrement (Jean-Christophe Noël); et la
Marine, qui a connu les progrès les plus spectaculaires (Alexandre
SheldonDuplaix) – ;les stratégies qu’elle met en œuvre dans ses périphéries
maritimes pour atteindre une position hégémonique dans son environnement
régional et accéder à un statut de puissance globale (Daniel Schaeffer,
Marianne Péron-Doise et Mehdi Kouar); ainsi que les modèles dont elle
s’est inspirée, jusqu’aux porte-hélicoptères d’assaut amphibie de la Marine
nationale française (Xavier Alfonsi), et les transferts technologiques dont
elle a pu bénéficier malgré les contrôles américains sur les technologies
duales (Hugo Meijer). Barthélémy Courmont conclut l’ouvrage en exhortant
notamment à la prudence sur les chiffres, les sources et les analyses des
orientations stratégiques de la Chine qu’il souhaite voir replacées, à l’avenir,
dans le cadre d’une réflexion plus globale sur l’avènement de la
superpuissance chinoise. Enfin, dans une postface dense et stimulante,
Christian Lechervy qui fut, sous l’autorité de Paul Jean-Ortiz, conseiller pour
les affaires stratégiques et asiatiques du président de la République entre
2012 et 2014, appelle, comme en écho des réflexions de Pierre Hassner sur
2
la puissance , à un optimisme prudent :


(http://www.ecfr.eu/paris/publi/la_chine_et_le_terrorisme_international_vers_une_rupture_m
ajeure) ;Murray Scot Tanner et James Bellacqua,China’s Response to Terrorism. Report
sponsored by the U.S.-China Economic and Security Review Commission, juin 2016, CAN
(https://www.cna.org/CNA_files/PDF/IRM-2016-U-013542-Final.pdf).
1
On en trouvera un aperçu synthétique dans Zhang Qingmin,op. cit., p. 153-158.
2
« Lacondition de la puissance, c’est à la fois de savoir écouter pour être entendu, de
négocier des compromis mais aussi de savoir et pouvoir s’opposer aux pressions, en résistant
frontalement ou en manœuvrant. C’est d’avancer, malgré les tempêtes actuelles, dans la
recherche d’un système fondé sur l’équilibre et la réciprocité.», Pierre Hassner, «Guerre,

38

« Ilne faut surtout pas croire que l’avancée stratégique d’une puissance
émergente, fût-elle nucléaire, ne peut être conduite qu’au détriment des
puissances déjà installées. […] La Chine doit se montrer force de
proposition diplomatique sans laisser penser qu’elle veut (re)centrer le
monde sur elle-même et ses seuls intérêts. Une manœuvre difficile quand
on a été l’Empire du Milieu et que l’on mène une politique financée par des
moyens exponentiels, dans une grande obscurité budgétaire et avec des
armées ayant encore bien peu d’interactions avec leurs homologues. »

Il est bien difficile de prévoir, alors qu’une nouvelle administration jugée
imprévisible arrive au pouvoir aux États-Unis, l’évolution des relations
sinoaméricaines qui conditionnent pour partie les autres en Asie. Il est encore
plus difficile, sans doute, de percer l’énigme chinoise, celle de sa stratégie,
de sa conception et de ses buts. Mais on peut tenter au moins de dissiper le
« brouillard stratégique » qui l’entoure en multipliant les points de vue et les
échanges. Quand François Mitterrand, secrétaire du Parti socialiste et
candidat à la présidence de la République, s’est rendu en Chine à l’invitation
de Deng Xiaoping, en février 1981, un journaliste lui a demandé ce qu’il
pensait de la traduction en chinois de la phonétique de son nom –« Mide
lang » :une «énigme particulièrement claire». Il a répondu: «Je ne suis
1
une énigme que pour ceux qui ne m’ont pas lu »…

Puissent ce livre être lu, et tous ceux qui y ont contribué, être sincèrement
remerciés de leurs efforts et de leur patience.


stratégie, puissance», Diploweb, 11 novembre 2011
(http://www.diploweb.com/Guerrestrategie-puissance.html).
1
Interview de Jean-Marie Cambacérès par l’Institut François Mitterrand, 16 septembre 2007
(http://www.mitterrand.org/Les-premiers-pas-de-la-Chine-vers.html).

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L'Asie nouvelle, crise etperspectives

e
H. Tertrais,siècleL'Asie pacifique au XX@Armand Colin, Paris, 2015

40











PRÉSENCE ET INFLUENCE
DE LA CHINE DANS LE MONDE