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L'état en fonctionnement

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296279285
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L'ÉTAT EN FONCTIONNEMENT

COLLECTION

"Logiques Politiques"

Dirigée par PIERRE MULLER

1 SPANOU Calliope, Fonctionnaires et militants, l'administration et les nouveaux mouvements sociaux, 1991. 2 GILBERT Claude, Le pouvoir en situation extrême, catastrophes et politique, 1992. 3 - FAURE Alain, Le village et la politique, Essai sur les maires ruraux en action, 1992. 4 - MULLER Pierre (sous la dir.), L'administration française est-elle en crise?, 1992. 5 - FRIEDBERG Erhard etMUSSELIN Christine (sous la dir.), Le gouvernement des universités, 1992.

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6 - SIWEK-POUYDESSEAU Jeanne,

Les syndicats des

grands services publics et l'Europe, 1993. 7 - LE GALÈS Patrick, Politique urbaine et développement local. Une comparaison franco-britannique, 1993. 8 - WARIN Philippe, Les usagers dans l'évaluation des politiques publiques. Etude des relations de service, 1993. 9 - FILLIEULE Olivier, PÉCHU Cécile, Lutter ensemble, les théories de l'action collective, 1993 10 ROY Jean-Philippe, Le Front national en région centre, 1984 -1992,1993. 11 - MABILEAU Albert, A la recherche du local, 1993. 12 - CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre expertise et débat, 1993.

-

Gérard BERGERON

L'ETAT en fonctionnement

,

Préface de James D. Driscoll

Editions L'Harmattan 5 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Prt'Sst'S de l'Université Laval Cité Universitaire Sainte-Foy (Canada) GIK 7P4

DU MÊME AUTEUR

Sur l'État
Fonctionnement de l'État (avec une préface de Raymond Aron), collection «Sciences politiques», Paris et Québec, Armand Colin et Presses de l'Université Laval, 1965. 660 pages. La gouverne politique, Paris-La Haye et Québec, Mouton et Presses de l'Université Laval, 1977. 264 pages. Pratique de l'État au Québec, Montréal, Boréal, 1984. 442 pages. Petit traité de l'État (avec une préface de Lucien Sfez), collection «Politique éclatée», Paris, Presses Universitaires de France, 1990. 263 pages.

Sur les relations entre États

La guerre froide inachevée (avec une préface de John Holmes),
Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 1971. 315 pages. La guerrefroide recommencée, Montréal, Éditions Boréal, 1986. 339 pages. FINIE... la guerrefroide ? (avec une préface de Daniel Colard), Sillery, Québec, Éditions du Septentrion, 1992. 215 pages.

@ L'Hannattan, 1993 - ISBN: 2-7384-1997-6 Presses de l'Université Laval, ISBN: 2-7637-7336-2

Le théoricien de l'État est donc nécessairement un dilettante. Thomas Fleiner-Gester

Toutes les idées générales sont fausses, et ceci est une idée générale. Alain

Préface de James D .Driscoll (*)

Fonctionnement de ['État (1965) de Gérard Bergeron fut une tentative remarquablement fructueuse d'intégrer, dans une plus ancienne tradition de réflexion philosophique portant sur la nature de la politique, la nouvelle vague des essais interdisciplinaires d'inspiration comportementale, qui sont apparus dans les années 1950. Au Québec, Bergeron est maintenant un aîné de sa profession, un professeur de prestige, et une voix influente du monde universitaire dans les débats que soulèvent les événements contemporains. Les critiques plus conventionnels de la science politique ont, toutefois, éprouvé de la difficulté à s 'y retrouver devant cette combinaison inhabituelle de spéculation théorique et d'analyse empirique, qui fonde la série d'ouvrages, publ iés entre 1965 et 1992, dans laquelle Bergeron développe une théorie fonctionnelle de l'État. Ce que Bergeron a réussi par sa théorie globale de la politique embrasse, en quelque sorte, le développement de l'ensemble de ià~cience politique depuis la Seconde guerre mondiale. Il s' agit ~ssi d'un cadre analytique, fécond et souple, de concepts et de propositions qui tirent leur origine de préoccupations pratiques à l'égard de la paix, de la justice et de la sécurité internationale (Bergeron àyant commencé sa carrière, en 1950, comme professeur de l'histoir-e des relations internationales, de l'organisation des systèmes ipternationaux et n'ayant jamais abandonné l'étude de ce domaine, comme l'atteste sa trilogie sur la guerre froide: voir Du même auteur au début du présent volume).
(*) Trent University, Peterborough, Ontario, Canada 7

Les intérêts théoriques de Bergeron se sont développés sur une double voie, celle d'une recherche, à caractère behavioral, de propositions universelles sur la vie politique elle-même, et celle d'une interrogation, de type herméneutique, plus contemporaine, sur les mécanismes de résolution de conflits que notre monde moderne institue par les moyens du droit et d'un appareillage organisationnel toujours de plus en plus complexe. Ces récentes années, des tentatives ont été faites pour définir une «tradition politique canadienne» et réunir les textes qui ont alimenté la pensée politique indigène. La plupart de ces textes consistent en des réflexions, plutôt prévisibles sur les événements et sur les principes, elles-mêmes nourries par les schèmes idéologiques de l'Ancien Monde. Ce qui manque, c'est précisément cet effort d'intégration de la spéculation théorique et de l'analyse de la politique contemporaine, qui contère leur spécificité à la carrière de Bergeron et à sa conception du politique. La conception bergeronnienne du politique comme phénomène de «polititication» accorde à celle-ci une primauté dans la constitution de la société, liant, d'une façon beaucoup plus serrée ce qu'est prête à accepter la tradition Iibérale anglo-américaine, les valeurs individuelles aux tins ultimes (<<tins uperfonctionnels les») et au développement du caractère moral et politique. La centralité de l'État est évidente dans un monde moderne dominé par l'organisation politique, mais sa proéminence dans la théorie de Bergeron semble bien avoir davantage à faire avec la conception grecque, consistant à donner forme à l'identité politique, qu'avec le développement d'une connaissance cumulative des activités politiques. En d'autres termes, l'oeuvre de Bergeron est une contribution à la pensée politique classique, une rétlexion sur la nature de la politique, qui puise autant dans une connaissance encyclopédique indiscutable des événements contemporains, que dans son engagement envers la science et la culture classique. L'ignorance relative dans laquelle a été tenue sa contribution théorique devrait être moins préoccupante maintenant que nous disposons de cette plus récente synthèse de son travail théorique. Dans les pages qui suivent, nous insisterons moins sur le développement du schème théorique lui-même que sur la façon dont un cadre théorique soigneusement élaboré peut donner forme et signification à la connaissance politique. L'État en 8

fonctionnement se présente comme un guide des corridors du pouvoir et des arènes de l'action politique dans l'État moderne, un guide façonné par l'élaboration théorique.

1.

La théorie fonctionnelle de l'État

Depuis 1965, Gérard Bergeron a publié quatre livres qui avaient pour objet la théorie de l'État. Le plus récent, avant celuici, une exploration historique du développement de l'État mo-

derne 1, a été publié dans une collection ayant pour titre «la
politique éclatée». C'est dans son contexte de culture internationale que nous devons considérer le livre qui suit, et dans le contexte aussi d'une communauté intellectuelle de plus en plus convaincue que l'État-nation est sur son déclin et qu'une théorie politique de l'État est condamnée à s 'occuper de cequ 'Ernst Cassirer a appelé «les débris dispersés de la nature humaine» 2. Le préfacier de Fonctionnement de l'État (1965), Raymond Aron, exprimait une admiration quelque peu ambiguë pour «cette thèse qu'il (l'auteur) avait conçue et pensée seul» (p. VII). De fait, la chose la plus importante qu'il faut garder à l'esprit quand on veut évaluer l'oeuvre de Bergeron, c'est jusqu'à quel point elle ne dépend d'aucune école particulière de pensée politique. La théorie de l'État de Gérard Bergeron est difficile à classer, et on ne peut aisément le situer dans les communautés intellectuelles d'un côté ou l'autre de l'Atlantique. L'un des collaborateurs de son festschrift l'a honoré comme «le seul théoricien de langue

française de sa génération» 3 et, aussi difficile que ce soit de le
croire, dans un sens très particulier du terme «théoricien», cela

1 Petit traité de l'État, avec une préface de Lucien Sfez (paris: Presses Universitaires de France, 1990). 2 Ernst Cassirer, VIe Myth of the State (New Haven: Yale University Press, 1956), p. 58. 3 Léon Dion, .Problèmes et méthode. Les sociétés dans leur changement et leur durée», in Jean-William Lapierre, Vincent Lemieux, Jacques Zylbemerg, et al.: Être Contemporain: Mélanges en l'honneur de Gérard Bergeron (Sillery: Presses de l'Université du Québec, 1992, p. 33). 9

peut être vrai.

.

Il se trouve, bien sOr, des parallèles à cette oeuvre ainsi que des ressemblances avec d'autres théories et d'autres projets théoriques. La comparaison la plus manifeste qu'on puisse faire est entre Fonctionnement de l'État et les deux autres oeuvres majeures d'analyse systémique et de théorie politique globale, ou macro, des années 1960 en science politique américaine: A Systems Analysis of Political Life (1965), de David Easton; et The Nerves of Government: Models of Political Communication and Control (1963), de Karl Deutsch. Easton et Deutsch constituent d'excellents exemples de la façon dont la dernière génération intellectuelle en science politique américaine comprenait la théorie politique. Les intérêts professionnels étaient d'une importance capitale. Une théorie globale de la vie politique ne serait pas seulement une contribution à la théorie politique, elle fournirait aussi un apport à la consolidation de la recherche empirique, en permettant d'organiser l'accumulation des connaissances fondamentales acquises sur la vie politique. Ceci aurait eu pour avantage de réaliser une économie d'effort dans l'organisation du travail professionnel et, à plus longue échéance, de procurer à l'action politique une banque de connaissances utilisables et scientifiquement valides. L'un et l'autre de ces projets se sont cependant heurtés à de sérieux problèmes. Selon Easton, les unités du système politique sont des interactions observables, orientées vers ce qui constitue clairement un ensemble particulier d'institutions politiques, maintenant la légitimité de l'allocation des valeurs pour une société. L'insistance est mise sur ce que les structuralistes ont l'habitude d'appeler le niveau «syntagmatique» des événements, là où se structure la nature des unités d'anal yse, non pas en fonction des éléments «paradigmatiques» d'une théorie, mais selon une compréhension conventionnelle de l'action politique, de son étendue et de son domaine. La validité du modèle d'Easton dépendait lourdement, en conséquence, du consensus et de la stabilisation du contlit politique auxquels on était arrivé à l'époque des années de prospérité du welfare state. Selon Deutsch, par contre, les prétentions orthodoxes de la tradition philosophique de l'empirisme logique s'appuient sur l'utilité de modéliser les relations politiques comme un réseau 10

d'échanges d'informations, ce qui mène à un argument plutôt ingénieux, mais ultimement peu convaincant, qu'on peut capter la richesse de la vie politique grâce à des modèles de communications qui ne se rapportent fondamentalement qu'à la transmission de données et à l'intégrité des réseaux. La théorie politique, en ce cas, se subordonne à la science et aux règles analytiques de correspondance avec un modèle plutôt qu'aux problèmes politiques du jour. Bergeron a discuté des limites de ces deux théories et d'un certain nombre d'autres théories «tonctionnalistes» en science sociale dans un important article publié en 1970 4. Les jours fastes des théories globales de la vie politique ont duré jusqu'à la fin de la décennie 1960, lorsqu'elles ont été submergées par la politique des sociétés industrielles avancées et par la critique s'exprimant à l'intérieur même de leurs communautés intellectuelles. Au début des années 1970, la théorie politique empirique retraitait vers ce que Robert K. Merton appelait les «théories de niveau moyen», se concentrant sur des problèmes davantage appliqués d'analyse des politiques, et sur une théorisation de plus bas niveau (de type comparatif souvent) portant sur les mouvements sociaux et le système des partis, notamment. Le défi idéologique, que lançait la Nouvelle Droite à ce qui était perçu comme un lien étroit entre une connaissance fautive en science sociale et l'échec du welfare state, affaiblissait encore davantage la cause des macro-théories de la vie politique. Finalement, à la tin de la décennie 1970, la science politique empirique elle-même était attaquée lorsque la critique poststructurale et post-moderniste traversait l'Atlantique et remettait en question, de la façon la plus tondamentale qui soit, le projet de comprendre la vie politique par la voie de la raison. Au Québec, par exemple, certains représentants d'une génération plus jeune de chercheurs ont reproché à l'oeuvre théorique de Bergeron d'être une sorte de regard nostalgique sur le monde moderne que nous avons perdu. Les théoriciens de ce

4 .Structure des "fonctionnalismes" en science politique., Canadian Journal of Political Science I Revue canadienne de Science politique III: 2 (1970), p. 205-240. Voir aussi John G. Gunnell, Philosophy, Science and Politicallnquiry (Morristown, N.J.: General Learning Press, 1975), chapitre 6). 11

que Frederic Jameson appelle «modernisme de pointe» (<<high modernism») 5 sont considérés, soit comme des dialecticiens des signes éclatés d'une culture et d'une société moribondes, soit comme les défenseurs d'intérêts sociaux et économiques dont la structure administrative de l'État moderne a consolidé le pouvoir. Même Lucien Sfez, dans sa Préface au Petit traité de l'État, laissait entendre que d'aucuns pourraient trouver le travail de Bergeron comme quelque chose de «sérieux, systématique et documenté, mais rappelant seulement le passé» (p. VIII). Le noeud de la critique de Sfez porte sur l'affirmation que ce que Lyotard a appelé «l'incrédulité en face des métanarratifs» a sapé «la symbolique étatique», rendant de plus en plus «fictifs» à la fois les institutions de l'État et les représentations théoriques de ces institutions. Si la théorie fonctionnelle de l'État était une tentative mimétique de reproduire les institutions de l'État moderne il y aurait alors lieu de s'inquiéter. Cependant, ce que nous avons à considérer ici n'est rien d'aussi simpliste qu'une archéologie de l'État moderne. Talcott Parsons a soutenu que le principal défaut de la théorie sociale modélisée à la façon des sciences naturelles était de reposer sur la conviction que le but ultime consistait à enclore ensemble, par la théorie, un système analytique et un ensemble de faits ou une «aire de problèmes empiriques». Les faits, cependant, ne sont rien d'autre que des interprétations de la réalité selon les termes d'un intérêt théorique. Il s'ensuit qu'il y aura une pluralité de sciences analytiques de l'action en correspondance aux différents intérêts théoriques. «Comme théoricien j'ai choisi la voie de l'analyse, ce qui comporte comme conséquence qu'en traitallt avec plusieurs sinon avec la plupart des aires de problèmes empiriques, il devient nécessaire d'invoquer une pluralité de schèmes analytiques. L'autre partie de l'alternative... consiste à traiter l'aire des problèmes empiriques comme le principal déterminant de la structure des schémas théoriques,' ainsi plutôt qu'une théorie sociologique ou économique, il devrait y avoir une théorie de l'ordre social, une théorie de
5 Dans son «Avant-propos> à Jean-François Lyotard, 17le Postmodern Condition: A Report on Knowledge (Minneapolis: University of Minnesota Press, 1984), p. XIV-XVI. 12

la distribution de la richesse et ainsi de suite» 6.
Selon une veine similaire, Bergeron concluait que le principal défaut des théories fonctionnelles dont il faisait l'examen en 1970 consistait en ce qu'elles ne commençaient pas par «le repérage initial defonctions qui soient spécifiquement politiques, ou la saisie fonctionnelle du politique comme donnée à connaître et non pas seulement comme délimitation du champ à explorer» 7. Une théorie de la politique doit être ancrée d'une façon plus sécuritaire dans les processus fondamentaux de la politique, et non dans quelque vue partielle ou étrangère de la politique: «C'est la nature du politique, et non les canalisations de la politique, qui doit déterminer le sens de l'élaboration et de la recherche théorique, et, au premier chef, la mise en place conceptuelle» 8. Cette conviction néo-kantienne (ultimement platonique) que c'est la théorie qui donne corps et forme au monde politique fait aussi partie de ce qu'il Y a de distinctif dans la conception bergeronnienne de la politique. L'autre dimension est davantage complexe, mais fait penser à la critique de Platon au Livre II de La Politique d'Aristote. Le politique dans la théorie de Bergeron est conçu d'une façon phénoménologique comme un way of l(fe aristotélicien, c'est-àdire comme un agrégat d'activités ou de fonctions, rendu intelligible par un cadre de formes juridiques et constitutionnelles, et qui, par ailleurs, «active» un comportement qui devient politique à l'intérieur de l'encadrement de l'État. Aristote démontre que la polis comme association provient d'un agrégat d'éléments dissemblables, et que son essence en serait violée si on tentait d'imposer un seul plan rationnel à la société. Bergeron se préoccupe aussi d'établir que, bien que «la gouverne» - le «niveau fonctionnel» et le noyau institutionnel de la politique - est
6 Talcott Parsons, «Comment on Burger's Critique», American Journal ofSociology LXXXIII: 2 (1977), p. 336. Ces demièresannées il s'est manifesté un intérêt croissant à lire Parsons comme un interprète sophistiqué, en fait herméneutique, de la sociologie classique plutôt que comme un théoricien «fonctionnaliste»: voir le numéro spécial de Sociologie et Sociétés (avril, 1989). Une bonne partie de ce qui suit dans cette Introduction implique une relecture analogue de Bergeron. 7 «Structure des "fonctionnalismes" en science politique», p. 231. 8 Ibid., p. 239. 13

«privilégié en méthode d'élaboration théorique... le niveau qui devrait être privilégié à tous autres égards est d'évidence celui de la politie -ce pourquoi et par quoi il y a des États, et non pas ]' inverse 9 ». L'activation du comportement qui crée la «politie» constitue ce qu'Aristote appelait un politeuma, un corps civique, et comme Bergeron l'établit, «(i)l faut être d'une politie pour mener une vie sociale et humaine normale» 10. Ce qui est proprement distinctif dans l'État c'est son «indispensabilité». Le politique n'émerge qu'à un certain stade de l'évolution des communautés, et on doit toujours le considérer

comme un niveau fonctionnellement distinct d Iactivité, émer-

geant historiquement comme une nouvelle sorte de «figure» sur l'arrière-plan du «fond» social. La conception phénoménologique «figure-fond» est une des nombreuses images qui apparaissent lorsque Bergeron tente de communiquer l'essentiel de sa démarche. Cette multiplicité des images peut devenir confondante chez le lecteur bien intentionné, qui chercherait une extension des concepts par dénotation à des catégories de niveau inférieur qui, à leur tour, seraient transformées en hypothèses véritiables par la science empirique. Bergeron affirme adhérer à une philosophie empiriste de la science, mais l'élaboration de la théorie fonctionnelle ne prend pas une voie conventionnelle et dépend considérablement de l'aptitude du lecteur de rassembler correctement les implications des exemples utilisés.

2.

Langue et théorie

Le style de Bergeron peut avoir quelque chose, à la fois, de déroutant et d' exaspérant. Son écriture est allusive, souvent fugace, forçant le lecteur instruit à s'engager dans le texte d'une façon qui relève plus de la littérature que de la science. La théorie s'enracine dans une compréhension étendue de la science contemporaine, des sciences humaines, et de la sagesse politique

9 Ici même, dans L'État en Fonctionnement, chapitre l. 10 Bergeron, «"Comment peut-on être persan?" I Propos théoriques d'étape.., Recherches sociographiques XXIII: 3 (1982), p. 29.3. 14

conventionnelle; aussi, le lecteur doit s'attendre à quelque chose d'autre que la prose directe et déclarative habituelle de la science moderne. Comme Machiavel dans ses Discours, Bergeron élucide une position théorique en s'appuyant sur une diversité d'arguments, d'exemples, d'illustrations, et de techniques d'ordre littéraire. L'avant-propos de Fonctionnement de l'État, par exemple, consiste en neuf pages de définitions et d'extraits de ses notes de lecture. Même les titres de quelques-uns de ses livres cultivent le paradoxe ou recourent à des éléments inachevés, incomplets Il. Énigmes et directions trompeuses sont monnaie courante 12 et le lecteur reste avec l'impression que le «contrôle» intellectuel et politique mis au point à travers le langage de la théorie est un état de choses instable qui peut aisément dégénérer vers un état entropique, sinon chaotique. Le langage chez Bergeron, et la fugacité du langage, sont une préoccupation constante, qui va de la précision avec laquelle se dégagent les nuances du terme «contrôle» jusqu'au rapprochement quelque peu ludique de trois différents termes français (sens «plus faible») avec trois termes anglais (sens «plus énergique») dans sa classification des types de contrôle. Rien à voir ici avec la démarche aride et stérile du langage à laquelle on s'attendrait d'un théoricien du «modernisme de pointe». C'est une sensitivité qui est à l'oeuvre, tout en nuances, celle d'un chercheur contemporain face à l'instabilité des significations dans un monde en rapide changement. Hobbes vécut aussi dans un siècle d'incertitude religieuse, philosophique et politique, et sa solution au problème du «discours sans signification» fut d'insister sur un nettoyage radical du langage par un retour à ses racines sensorielles: «.. .le vrai et lefaux sont des attributs du discours, non des choses... voyant alors que la vérité consiste dans la mise en ordre juste des noms dans nos affirmations, un homme qui cherche la vérité précise a besoin de se rappeler ce que

11 Quand versité 12

Ce Jour-là... : le Référendum (Montréal: Éditions Quinze, 1978) et Tocqueville et Siegfried nous observaient... (Sillery: Presses de l' Unidu Québec, 1990). Voirles citations, en exergues à ce livre, de Fleiner-Gester et d'Alain. 15