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L'Etat et le livre

De
366 pages
Les acteurs politiques ont toujours entretenu des rapports conflictuels avec le livre. En effet, celui-ci est considéré à la fois comme un soutien et une menace par les titulaires du pouvoir. Si la censure et le mécénat ont constitué deux formes privilégiées de cette relation séculaire, les liens actuels s’inscrivent plus volontiers dans le cadre traditionnel des politiques publiques. De la promotion générale du livre (Salon du Livre, Temps du Livre), à la législation sur les prix, en passant par les aides à la publication, l’Etat s’est aujourd’hui doté d’un répertoire d’actions très diverses. Comment se traduit concrètement cette série d’actions publiques ? Comment les autorités publiques entendent-elles régir, favoriser, ou contraindre la création de livres ?
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L'ÉTAT ET LE LIVRE

@L'HARMATfAN, 1997 ISBN: 2-7384-5372-3

Yves Surel

L'ETAT ET LE LIVRE
Les politiques publiques du livre en France (1957-1993)

~

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

REMERCIEMENTS

Je voudrais exprimer ici ma reconnaissance aux personnes qui m'ont aidé tout au long de cette recherche issue d'une thèse de science politique soutenue en juin 1996 à l'Institut d'Études Politiques de Paris, et, en premier lieu, à M. Yves Mény, directeur de la thèse. Je tiens également à remercier M. Jack Lang, ministre de la Culture, Mme Évelyne Pisier, directeur du livre de 1989 à 1993, et M. Jean-Sébastien Dupuit, directeur du livre depuis 1993, pour avoir bien voulu me recevoir et m'avoir facilité l'accès à un certain nombre de documents. Mes remerciements s'adressent encore à tous les membres du Centre de recherches administratives, laboratoire auquel j'ai été associé pendant trois ans, en particulier M. Jean-Luc Bodiguel, directeur du C.R.A., et M. Pierre Muller, pour son amical soutien et pour être devenu "mon" éditeur. Plusieurs personnes m'ont enfin grandement facilité la tâche, notamment Mlle Corinne De Schuyter et Mlle Florabelle Rouyer, qui m'ont permis de "m'installer" au CNL, M. Jean-Philippe Lamy et les responsables du service de documentation du ministère de la Culture, M. Christian Bourgois, éditeur, grâce aux entretiens qu'il a bien voulu m'accorder, Paolo Modugno, par son aide logistique et Vincent Manière, par sa pédagogie informatique. Ce livre sur d'autres livres est dédié à Isabelle et Hugo.

HIls se mirent à pomper le liquide froid des réservoirs numérotés 451 ajustés sur leurs épaules. Ils aspergèrent chaque livre, inondèrent toutes les pièces. Puis ils dévalèrent l'escalier Montag, derrière eux, titubait dans les vapeurs du pétrole. - Allez, lafemme ! Agenouillée au milieu des livres, elle caressait le cuir et le carton détrempés, déchiffrait les titres du bout des doigts tandis que ses yeux accusaient Montag. - Vous ne prendrez jamais mes livres, dit-elle. " Ray Bradbury, Fahrenheit 451, Paris, Denoël, 1985, p. 50. HII me dit que son /ivre s'appelait le /ivre de sable, parce que ni ce /ivre ni le sable n'ont de commencement ni de fin ". Jorge Luis Borges, Le /ivre de sable, Paris, Gallimard, 1978, p. 140. HEnfin, il existe probablement une autre raison: c'est que dans cette histoire il entre sans doute en jeu des choses plus grandes et importantes que la bataille entre Jean et Louis ... - Mais c'est une histoire de larcins et de vengeance entre moines de peu de vertu! m'exclamai-je plein de doute. . - Autour d'un livre interdit, Adso, autour d'un livre interdit, répondit Guillaume. " Umberto Eco, Le nom de la rose, Paris, Grasset, 1982, p. 400.

INTRODUCTION

Lire est généralement perçu comme un acte privé et le livre, un objet individualiste par nature, que Jean de Salisbury définissait déjà au XIIe siècle, comme "un ensemble de signes qui transmettent à l'esprit, par les yeux et non par les oreilles, une parole, que ce soit le Verbe ou tout autre discours" 1. Dépassant le simple cadre matériel, Kant attacha plus tard l'identité du livre aux acteurs qui contribuent à sa genèse, valorisant ainsi sa nature sociale en considérant que le "livre est un écrit (qu'il soit composé à la plume ou au moyen de caractères, en beaucoup ou en peu de pages, voilà qui est indifférent ici) qui présente un discours que quelqu'un tient au public au moyen de signes linguistiques visibles. Celui qui parle au public en son nom propre s'appelle l'écrivain (au/or). Celui qui tient un discours public dans un écrit au nom d'un autre (l'auteur) est l'édi/eur[...]. La somme de toutes les copies de l'écrit original (exemplaires) est l'édition"2. Cette attention particulière aux acteurs explique à quel point l'écriture du livre, sa fabrication ainsi que les conditions de sa réception peuvent déterminer, à chaque époque, son rôle social et la nature de la relation instaurée avec les pouvoirs. Il est remarquable à cet égard de noter l'intérêt constant que l'État a toujours porté aux livres, intervenant depuis plusieurs siècles, de la censure à la lecture, sur les processus intellectuels et matériels qui caractérisent la vie du livre. Quelles sont les raisons qui poussent le pouvoir politique à instaurer de tels liens avec les écrivains, les éditeurs et les autres acteurs qui jouent un rôle dans la production et la diffusion du livre? Et comment se traduit concrètement cette série d'actions publiques, autrement dit, quels sont les produits de l'activité des autorités politiques légitimes qui entendent régir, favoriser ou . contraindre la création de livres?
1 Metalogicon, I, 13, Webb C.C.J., 1929, p. 32, cité in Bourgain P., "L'édition des manuscrits", in Chartier R., Martin H.-J. (dir.), Histoire de l'édition, l, Le livre conquérant, Paris, Fayard/Cercle de la librairie, 1989, p. 55., 2 Kant E., Qu'est-ce qu'un livre ?, Paris, PUF, 1995, p. 133. Soulignés par l'auteur.

Il

La volonté de répondre à de telles questions générales a constitué le premier soubassement de cette recherche sur les politiques publiques du livre en France depuis 1957, qui visait par là mênle essentiellement à tenter d'identifier, de décrire et d'expliquer l'ensemble des liens qui existent aujourd'hui entre les acteurs publics et les individus, les entreprises ou les groupes, qui interviennent dans ce que l'on nommera le champ du livre. Pour préciser le sens de ces questions, une revue rapide de la manière dont se sont structurés les échanges entre les acteurs du livre, comme entre l'État et le livre, paraît constituer un préalable nécessaire. Cette perspective suppose pour l' essentiell 'examen de différentes généalogies qui portent tout à la fois sur une histoire sociale du livre, mais plus encore sur les acteurs du livre, ainsi que sur la mise à jour de la genèse des dispositifs d'action publique, démarche susceptible de nourrir ainsi une comparaison temporelle. L'État et le livre Le livre, comme support privilégié de l'écrit depuis le MoyenAge, .est tout à la fois vecteur d'imaginaire, de mémoire et de savoir. A ce titre, il entretient un rapport singulier avec toutes les formes de pouvoir, spirituel et temporel, pour lesquels il constitue tour à tour une illustration, un instrument de légitimation ou, à l'inverse, une menace3. Les religions juive, chrétienne et musulmane ont ainsi fondées en grande partie leur développement sur l'écrit, dont la stabilité était comme le symbole et la garantie de la permanence du pouvoir de Dieu. Le fait d'être l'outil de la parole divine, sinon son principal moyen de diffusion dans des sociétés dominées par l'oralité, explique par ailleurs la sacralisation précoce des formes de l'écrit, le support profitant d'une certaine manière de la glorification du texte. C'est sans doute pourquoi toute destruction d'écrits, accidentelle ou intentionnelle, fut considérée, dès l'Antiquité, comme la disparition d'une part d'humanité. A titre d'exemple, l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qui eût lieu en 48-47 avant Jésus-Christ, entraînant la disparition de près de 700 000 volumes, est encore perçu comme une perte universelle. De la même manière, les
3,Martin 1988. H.-J., Histoire et pouvoirs de l'écrit, Paris, Librairie académique Perrin,

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autodafés ont toujours été considérés comme des actes politiques disposant d'une violence symbolique particulièrement forte. La relation entre les acteurs du livre et la sphère étatique connut un changement profond avec la naissance du livre dans sa forme contemporaine, le codex4, qui suscita diverses transformations du rôle social de l'écrit. Exemple parmi d'autres, les circuits de production et de diffusion se laïcisèrent peu à peu: alors que la fabrication du livre était jusque-là une prérogative monastique, elle déborda ce cadre originel, d'abord au sein des Universités, puis en devenant un métier pratiqué par des laïcs comme Alde Manuce à Venise ou les Estienne à Paris. Ce mouvement formel et matériel déboucha par ailleurs sur un processus embryonnaire d'autonomisation des "producteurs" intellectuels par rapport à l'Église, alors incarné par quelques figures emblématiques comme Abélard, ou plus tard, Boccace, Pétrarque et l'humanisme de la Renaissances. Cette évolution fut d'autant plus vive qu'elle fut relayée par de nouvelles innovations techniques, essentiellement l'invention de l'imprimerie par Gutenberg vers 1450, qui facilita le processus d'arrachement à la tutelle de l'Église, en favorisant les langues vernaculaires plutôt que le latin, l'édition d'ouvrages philosophiques plutôt que les textes religieux. Cette fragile indépendance se fit conjointement à l'affirmation dans l'ordre politique d'un pouvoir temporel qui parvint à imposer peu à peu sa légitimité et sa spécificité à l'encontre du pouvoir spirituel. La construction progressive de l'État monarchique se fit en effet en grande partie contre l'Église avec l'aide de certains philosophes, clercs et légistes, qui établirent dans l'ordre du savoir et des symboles, la légitimité des pouvoirs..séculiers. En grossissant le trait, on pourrait avancer que se forma ainsi, du Moyen-Age à l'époque moderne, une alliance objective entre détenteurs du savoir et de l'autorité politique, dans la quête commune d'une indépendance à l'égard de toute détermination religieuse6.

4 Vezin J., "La -fabrication du manuscrit", in Chartier R., Martin H.-J. (dir.), op. cit., pp.21-51. 5 Le Goff J., Les intellectuels au Moyen-Age, Paris, Seuil, 1957. 6 Cf. notamment Elias N., La dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975 ; Strayer J., Les origines médiévales de l'État moderne, Paris, Payot, 1979.

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Mais cette alliance resta toujours conflictuelle et inégale, "l'intellectuel" (on ne le désignait pas encore par ce terme) étant le plus souvent instrumentalisé dans les luttes proprement politiques 7. Une forme de dépendance clientélaire s'établit ainsi progressivement, prenant même une dimension étatique avec la constitution des académies, notamment sous le règne de Louis XIV. Analysant cette monopolisation de la relation entre acteurs politiques et "gens de Lettres", Viala montre parfaitement que, dès cette époque, "l'État systématise son mécénat ~ en même temps, il engage une récupération méthodique du mouvement académique et limite le progrès des droits des auteurs. En d'autres termes, il défavorise ce qui pouvait donner à l'écrivain un statut conséquent (la propriété littéraire), détourne les activités spécifiques du monde des littérateurs à son profit (les académies) et impose une structure propre à rendre les auteurs dépendants de lui (le mécénat royal institué). L'absolutisme s'efforçait de faire de l'écrivain une des pièces de son appareil et en combattait l'autonomie"8. Pourtant, la création de ce que Marc Fumaroli appelle des "institutions littéraires", structures sociales qui apparurent "au moment où, leurs vocations déclarées, leurs affinités reconnues, les "maniaques" de l'art d'écrire se réunissent entre eux, et font de la singularité même qui devrait les isoler le principe d'une société dans la société"9, annonçait aussi un mouvement de professionnalisation des acteurs du livre (et notamment des écrivains). En nourrissant la volonté d'indépendance matérielle et intellectuelle, une telle évolution créait les conditions d'une certaine autonomie à l'égard de toutes les formes de pouvoir. De ce point de vue, l'avènement au XVIIIe siècle de ce que l'on appela "la République des lettres" 10, cette forme de communauté intellectuelle transnationale dominée par la langue et les penseurs français, en constituant une forme
7 On peut citer en exelnple, le cas des "mazarinades", ces pamphlets écrits contre Mazarin sur les commandes des grands aristocrates qui lui étaient opposés, illustration de l'usage des livres ou autres écrits dans les luttes politiques. Cf. Jouhaud C., Mazarinades. Lesfrondes des mots, Paris, Aubier, 1985. 8 Viala A, Naissance de ['écrivain, Paris, Minuit, 1985, p. 103. 9 Fumaroli M., Trois institutions littéraires, Paris, Gallimard, 1994, p. XXII. 10 Cf. notamment Roche D., Les Républicains des Lettres. Gens de culture Lumières au XVIlf siècle, Paris, Fayard, 1988.

et

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d'aboutissement de cette dynamique de distinction et d'autonomisation, fut l'occasion d'un nouvel équilibre dans les relations entre le livre et l'État. On sait l'importance du mouvement des Lumières, notamment avec les "encyclopédistes", comme vecteur de contestation de l'ordre établi et inspirateur de nouvelles formes d'organisation politique et sociale. Dans L'Ancien régime et la Révolution, Tocqueville consacrait déjà une partie de ses analyses à étudier, "Comment, vers le milieu du XVIIIe siècle, les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques du pays, et des effets qui en résultèrent" (Livre III, chapitre 1)11. Même si ces observations ont été reprises, complétées voire nuancéesl2, il reste que la Révolution trouva effectivement dans ce groupe l'un de ses principaux soutiens, ce qui conduisit à la reconnaissance partielle d'un statut social spécifique. Les révolutionnaires supprimèrent notamment les privilèges, les corporations et les académies qui paraissaient entraver la production et la diffusion des idées. Surtout, ils consacrèrent l'existence des droits d'auteur, en établissant d'abord la ,propriété du dramaturge sur la représentation de ses pièces par un décret des 13 et 19 janvier 1791, puis en définissant le droit d'auteur comme "la plus sacrée, la plus personnelle de toutes les propriétés", ce qui garantit la propriété des auteurs sur la reproduction des oeuvres (décret des 19 et 24 juillet 1793). Pourtant, les conditions intellectuelles et matérielles de cette autonomie furent rapidement remises en cause par l'évolution du contexte politique et social. Les écrivains se retrouvèrent à nouveau

Il de Tocqueville A, L'Ancien régime et la Révolution, Paris, Gallimard, 1967. 12 Certains auteurs ont notamment insisté sur le fait que la condition matérielle et sociale des écrivains leur permettait difficilement de concrétiser leur revendication d'indépendance et de vivre dans une quelconque autonomie. Les ouvrages de R. Damton, décrivent ainsi l'existence presque misérable de toute une communauté de philosophes et de littérateurs, soucieux d'assurer leur survie matérielle et d'éviter la prison par la recherche de protecteurs ou par de petits travaux de commande. Aussi, pour lui, "la République des Lettres est peuplée de pauvres diables, de vrais hommes de chair et de sang qui luttent pour conserver leur misérable existence en exécutant tous les petits travaux qui compilations, anthologjes, distribution de manuscrits, se présentent sur leur chemin contrebande de livres interdits, espionnage pour la police", Damton R., Gens de lettres, gens du livre, Paris,O. Jacob, 1992, p. 47. Cf également, du même auteur, L'aventure de l'Encyclopédie, Paris, Perrin, 1982 ; Bohème littéraire et Révolution. Le monde des livres au XVII! siècle, Paris, Seuil, 1983 ; Édition et sédition. L'univers de la littérature clandestine au XVII! siècle., Paris, Gallimard, 1991.

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instrumentalisés dans les luttes politiques postérieures à 1789 (rétablissement de la censure, condamnation des opposants...). La suppression des académies eut en outre pour effet pervers de priver les écrivains d'une structure d'accueil et d'échanges, où ils pouvaient définir et mettre en pratique des principes, des normes et des lois de jugement, de distinction et de légitimationl3. Au moment où s'ouvrait la révolution industrielle, et avec elle, un certain mode d'évolution et de structuration de la société, les intellectuels perdaient ainsi, d'une certaine façon, la maîtrise partielle des processus de définition de leur propre identité sociale, la reconnaissance des droits d'auteur ne suffisant pas à entraîner un mouvement plus large d'autonomisation, notamment par rapport aux acteurs politiques. C'est peut -être malgré tout ce lien spécifique, isolé voire

glorifié par certains intellectuels avec la notion de scribe, qui
..

constitua le point de départ des relations entre l'État et le livre. Pour Régis Debray par exemple, la fonction de scribe est intemporelle sous ces différentes incarnations (scribe, aède, clerc, lettré, intellectuel), et nécessite "la mise à jour d'une logique opérationnelle de la pensée sociale [afin] d'établir une correspondance réglée entre les faits de pensée et les faits d'autorité, ou plus exactement entre les faits de transmission ou de communication et les faits de gouvernement [...]" 14. Pour autant, de tels échanges, fondés sur une reconnaissance mutuelle et des services réciproques (pour simplifier, garanties matérielles contre légitimation symbolique), structurent-ils encore l'espace de médiation qui existe aujourd'hui entre l'État et le livre? Cette question prend un relief particulier lorsque l'on examine la permanence problématique du double mouvement de professionnalisation et d'autonomisation des producteurs intellectuels de livres. La reconnaissance des droits d'auteur, avec toutes ses ambiguïtés, ne fut en effet qu'une phase parmi d'autres de cette évolution, l'affirmation d'une identité sociale de l'écrivain reposant plutôt par la suite sur la structuration progressive d'un espace social particulier, comme le montrent les recherches de Pierre Bourdieu sur

13 C'est toute l'argumentation de Marc Fumaroli, dans l'ouvrage déjà cité, qui montre l'impact structurant des académies dans la formation d'un "état dans l'État". 14 Debray R., Le scribe, Paris, Grasset et Fasquelle, 1980, p. 12.

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le champ littérairel5. Reprenant la dynamique traditionnelle des champsl6, Bourdieu estime que l'avènement d'un champ relativement autonome et structuré de la production littéraire est survenu au ~ siècle, lorsque l'acte d'écrire devint un moyen d'identification, dans la mesure où "l'écriture abolit les déterminations, les contraintes et les limites qui sont constitutives de l'existence sociale" 17. Ce changement de la posture de l'écrivain par rapport à la société nourrit alors non seulement une rupture esthétique que synthétisa le mot d'ordre de Flaubert, "Bien écrire le médiocre", mais devint également le fondement d'une distinction à l'égard des autres champs sociaux, ainsi qu'un élément de structuration interne par la formalisation progressive de normes particulières. Bourdieu, employant la notion de nomos pour qualifier cet ensemble de normes et de principes qui codifièrent peu à peu le champ de la production littéraire, estime ainsi que "des pratiques régulièrement et durablement affranchies des contraintes et des pressions directes ou indirectes des pouvoirs temporels ne sont possibles que si elles peuvent trouver leur principe non dans les inclinations fluctuantes de l'humeur ou les résolutions volontaristes de la moralité, mais dans la nécessité même d'un univers social qui a pour loi fondamentale, pour nomos, l'indépendance à l'égard des pouvoirs économiques et politiques ~si, autrement dit, le nonlOS spécifique qui constitue comme tel l'ordre littéraire ou artistique se trouve institué à la fois dans les structures objectives d'un univers socialement réglé et dans les structures mentales de ceux qui l'habitent et qui tendent de ce fait à accepter comme allant de soi les injonctions inscrites dans la logique immanente de son fonctionnement"18. Ainsi, dans la mesure où la production littéraire pouvait désormais se référer à elle-même,
15 Cf Bourdieu P., Les règles de l'art, Paris, Seuil, 1992 ; Bourdieu P., "Le marché des biens symboliques", L'Année sociologique, n° 22, 1971, pp. 49-126 ; Bourdieu P., "Le champ littéraire", Actes de la recherche en sciences sociales, n° 89, septembre 1991, pp.4-46. 16 Pour lui, "les champs se présentent à l'appréhension synchronique comme des espaces structurés de positions (ou de postes) dont les propriétés dépendent de leur position dans ces espaces et qui peuvent être analysées indépendamment des caractéristiques de leurs occupants (en partie déterminées par elles)", Bourdieu P., "Quelques propriétés des champs", in Bourdieu P., Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p. 113. 17 Bourdieu P., Les règles de ['art, op. cit., p. 53. 18 Ibid., pp. 93-94, soulignés par l'auteur.

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devenant la source de normes de jugement et de l).iérarchisation qui ne dépendaient plus de celles en vigueur dans le champ économique ou le champ politique, elle devint constitutive d'un espace social séparé. Les travaux de Bourdieu et d'autres chercheurs adoptant un angle d'analyse identique, notamment l'historien Christophe Charle, présentent un intérêt supplémentaire pour notre propos, lorsqu'ils interrogent la genèse et le sens de la formation de la figure de l'intellectuel, témoignage d'une inversion du rapport de dépendance séculaire entre producteurs intellectuels et acteurs politiques. Pour Bourdieu, l'intellectuel devint en effet, essentiellement avec l'affaire Dreyfus, une instance de légitimation du politique, non plus par la formalisation de principes et de valeurs spécifiques au politique, mais en référant le fonctionnement de ce champ aux principes légitimés par le champ intellectuel. Apparut ainsi "une figure nouvelle, celle de l'intellectuel, en inventant pour l'artiste une mission de subversion prophétique, inséparablement intellectuelle et politique [...]. Portant à son terme l'évolution du champ littéraire dans le sens de l'autonomie, il [Zola] tente d'imposer jusqu'en politique les valeurs mêmes d'indépendance qui s'affirmaient dans le champ littéraire. C'est bien ce qu'il réussit lorsque, à l'occasion de l'affaire Dreyfus, il parvient à importer dans le champ politique un problème construit selon les principes de division caractéristiques du champ intellectuel et à imposer à l'univers social tout entier les lois non écrites de ce monde particulier mais qui a pour particularité de se réclamer de l'unjversel"19. La transformation substantielle du contenu attachée à la fonction intellectuelle semblait ainsi avoir permis, de proche en proche, de rompre avec la position de dépendance à l'égard du politique plus ou moins attachée à la relation mécénique. Le poids de cette nouvelle perception de la fonction légitime des intellectuels peut dès lors s'analyser comme une strate
19 Bourdieu P., Les règles de l'art, op. cit., p. 186. On doit notamment à Christophe Charle cette démonstration de l'essor d'une nouvelle figure sociale, émanation du champ littéraire pour l'essentiel, dont la récente autonomie lui permit d'exercer avec un certain succès un tel magistère moral. Sur les nombreux travaux de Charle, on retiendra ceux utilisés directement ici, notamment Charle C., Naissance des intellectuels, Paris, Minuit, 1990 ; Charle C., Les élites de la République (1880-1900), Paris, Fayard, 1987. Voir également Ory P., Sirinelli J.-F., Les intellectuels en France, de l'affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Annand Colin, 1986.

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supplémentaire à l'héritage cognitif et normatif forgé par les différentes déclinaisons de la fonction intellectuelle depuis le Moyen Age, forme d'espace de sens auquel se réfère, à chaque époque, l'identité sociale des producteurs intellectuels, celle-ci évoluant par ailleurs en fonction des circonstances sociales et politiques. La spécificité de la figure de l'intellectuel, dernière variante des formes prises par cette "fonction", réside peut-être de ce point de vue dans son aspect fusionnel. Avec elle apparût en effet une image sociale fondée sur l'existence d'une communauté à prétention universelle, dans la mesure où elle embrassait un certain nombre d'acteurs jusque-là dispersés (savant, hommes de lettres...), tout en affirmant l'éminence de cette fonction sociale à l'égard des autres champs. Un événement fondateur, l'affaire Dreyfus, catalysa ces ruptures et contribua à la cristallisation de cette identité20, dans la mesure où les producteurs intellectuels, quelle que soit leur origine (écrivain, professeur, savant) se constituèrent alors pour la première fois en une communauté garante de principes et de valeurs universels21. Pour cette raison, au-delà des circonstances historiques particulières qui ont contribué à sa genèse, il nous paraît intéressant d'interroger la permanence, même partielle ou déclinée de manière spécifique, de ce rapport du champ culturel au champ politique, autrement dit, d'évaluer dans quelle mesure cette revendication d'indépendance, voire cette "supériorité" par rapport au politique, a pu s'exercer par la suite et déterminer les relations entre l'État et le livre. Toutes les réactivations, actualisations ou mobilisations de cette
20 Outre les ouvrages déjà cités sur les intellectuels, on renverra à un certain nombre d'études historiques sur "l'affaire" elle-même, notanunent Bredin 1.-0., L'affaire, Paris, Julliard, 1983 ~Winock M., "Les affaires Dreyfus", x,ye siècle, n° 5, janvier-mars 1985, pp. 19-37 ~Winock M., Lafièvre hexagonale, Paris, Calmann-Lévy, 1986. 21 Pour Michel Winoc~ cette évolution globale se traduit essentiellement en ces tennes : "Les intellectuels, tout au long de l'affaire Dreyfus, ne sont pas seulement apparus comme un groupe de pression supplémentaire [u.). Ils ont aussi incarné une certaine idée de la France [u. )", Winock M., La fièvre hexagonale, op. cit., p. 164. Il faut préciser néanmoins dès maintenant que ce mouvement est sans doute plus complexe et moins homogène qu'il n'y paraît de prime abord, tous les producteurs culturels ne se retrouvant pas dans la figure de l'intellectuel. L'universalisme de la condition d'intellectuel, comme les valeurs qui y sont attachées, restent l'objet de débats, de controverses, de luttes diverses qui expliquent son caractère fragile et instable. Mais il est tout aussi évident, notamment dans le cadre de cette recherche sur l'État et le livre, que cette période et ces évolutions introduisent de nouveaux éléments et une certaine rupture dans la nature des rapports entretenus par le champ du livre et le champ politique.

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définition de l'intellectuel, avec ce qu'elle empQrte sur l'attitude adoptée à l'égard des autres champs, se firent en effet le plus souvent par le rappel et la reconstruction éphémères de cette figure originelle et mythique de l'intellectuel. On doit cependant noter que cette production d'une image référentielle, structurante pour le champ du livre à différentes époques, ne constitue pas une dynamique exclusive favorisant l'affirmation d'une image légitime des acteurs du livre. Comme l'ont noté en particulier les auteurs de l'Histoire de l'édition française: "Le livre [...] n'est pas seulement le support neutre éI'un message intellectuel et esthétique, pas seulement non plus une unité bonne à mettre en séries, qu'elles soient économiques ou culturelles. Il est aussi, ou peut -être d'abord, un objet dont les éléments et la structure renvoient à un procès de fabrication étroitement dépendant des conditions techniques, économiques ou intellectuelles d'un temps; un objet qui par ses formes mêmes définit les lectures qu'il est susceptible de recevoir"22. Cette perspective totalisante nécessite par conséquent de réorienter la recherche autour de l'acteur qui semble incarner, plus que tout autre, les dimensions multiples du champ du livre, à savoir l'éditeur23. Si l'on se resitue au XVIIIe siècle, qui vit l'affirmation des "gens de Lettres", on pourra d'ailleurs constater que les libraires étaient alors déjà les personnages centraux des milieux du livre, dans la mesure où c'était à leur bénéfice qu'étaient alloués les privilèges d'édition. Ils étaient ainsi formellement, non seulement l'éditeur du livre dans l'acception contemporaine du terme, mais également les propriétaires effectifs de l'oeuvre. Étant donné l'étroitesse du marché du livre, le libraire jouait en outre un rôle fondamental et immédiat dans la mise en relation des auteurs et. des lecteurs, étant à ce titre, "certainement l'intermédiaire le plus important de tout le système car il opère au moment crucial où l'offre rencontre la demande"24.

22 Chartier R., Martin H.-J., "Introduction", iit Histoire de ['édition française. Vol. 1. Le livre conquérant, Paris, Fayard/Promodis, 1989, p. Il. 23 Les auteurs notent ainsi: "l'histoire que l'on voudrait conter est celle de l'affirmation progressive, et aussi de la différenciation, de la figure de l'éditeur, audacieux au temps du livre conquérant, tout-puissant aux siècles du livre triomphant, menacé à l'âge du livre concurrencé", Ibid., p. 13. 24 Darnton R., Gens de lettres, gens du livre, op. cil., p. 231.

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C'était donc lui qui concentrait dès cette époque les logiques fondamentales régissant les milieux du livre, à savoir le choix des manuscrits, la responsabilité de la production matérielle du livre, ainsi que les circuits de distribution officiels ou clandestins. Mais au sens strict, c'est seulement par la suite, grâce à différents facteurs favorables liés aux innovations matérielles comme à l'alphabétisation, qu'apparut l'éditeur, véritable entrepreneur du livre né de la spécialisation des tâches. La croissance de la production, l'amélioration des techniques et les changements intervenus dans les circuits de distribution comme dans le champ littéraire lui-même, suscitèrent en effet l'éclosion d'un acteurmédian, autour duquel se concentrèrent les logiques économiques et culturelles, qui concourent à la réalisation de l'objet "livre"25. Aux "éditeurs romantiques", proches des mouvements littéraires, se substituèrent les premiers "industriels" du livre, pionniers d'une production de masse répondant à de nouveaux besoins et qui était véhiculée par d'importantes structures de distribution et de diffusion. La figure emblématique de cette évolution fut sans doute Louis Hachette, dont l'entreprise ne cessa de croître tout au long du XIXe siècle26, en concentrant une bonne partie des facteurs favorables à

25 Deux historiens notent à ce propos que "c'est au cours du ~ siècle que la fonction d'éditeur, jusque là confondue avec celle de libraire, s'en dissocie presque totalement pour acquérir son originalité et que le mot lui-même prend son acception moderne", citant à l'appui de leur démonstration un texte de Léon Curmer, personnage représentatif de ces libraires qui redéfmissent progressivement le champ de leur activité jusqu'à se spécialiser dans l'activité éditoriale au sens strict : "Le commerce de la librairie, comme on le comprend en général, ne consiste en rien autre chose qu'en un échange d'argent contre des feuilles imprimées que le brocheur livre ensuite en volumes. La librairie prise de ce point de vue avait perdu le caractère intellectuel que nos devanciers avaient su lui donner [...]. La librairie a acquis aujourd'hui une autre importance, et elle le doit à la profession d'éditeur qui lui est venue s'implanter chez elle [...]". De manière symbolique, "l'éditeur" ne siège plus alors dans sa boutique, mais dans des bureaux séparés, tout en affumant être "le créateur de ses livres puisqu'il en choisit souvent les sujets, prend l'initiative de leur réalisation, organise et coordonne le travail des techniciens appartenant à des professions très diverses et leur suggère des améliorations", Martin O. et H.-J., "Le monde des éditeurs", in Chartier R., Martin H.-J. (dir.), Histoire de l'édition française. Vol. 3, op. cil., p. 176. Cf: également Curmer L., A MM. les membres du Jury central de l'Exposition des produits de l'industrie française pour l'année 1839, Paris, 1839 (BN, Impr. V, p. 5821), cité in Martin O. et H.-l, art. cil., p. 197. 26 Sur Hachette, voir notamment Mistler l, La librairie Hachette de 1826 à nos jours, Paris, Hachette, 1964, et Mollier J.-Y., L'argent et les lettres, Paris, Fayard, 1988,

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l'expansion de l'édition: une structure finançière capable de supporter l'accroissement des coûts, une proximité avec certaines franges des milieux "intellectuels" (en l'occurrence les professeurs) et un "positionnement" politique adapté à l'évolution des valeurs et des demandes sociales. On peut également y ajouter une faculté à anticiper les facteurs de croissance, dont l'exemple le plus frappant réside dans la conscience précoce des possibilités offertes par la "révolution" des chemins de fer, qui conduisit Louis Hachette à créer une Bibliothèque des chemins de fer et une structure de distribution/diffusion qui allait alimenter la force et l'ex1>ansion de l'entreprise jusqu'à nos jours. L'affirmation du champ littéraire et l'avènement de la figure de l'intellectuel devaient cependant conférer à cette activité industrielle et commerciale, une spécificité liée à la conjonction de logiques économiques et littéraires. Certains éditeurs préfigurèrent à ce titre dès la fin du ~ siècle l'évolution du métier et de sa représentation, en parvenant précisément à concilier, synthétiser ou fondre ces deux logiques, l'affirmation d'une véritable identité sociale de l'éditeur se cristallisant au début du XXe siècle, et surtout dans l'entre-deux guerres, autour de deux personnages, Bernard Grasset et Gaston Gallimard27. Malgré d'importantes différences liées à leurs origines sociales et à leurs débuts d'éditeurs, nombre de points communs rapprochaient en effet les deux hommes et leurs maisons d'édition, essentiellement dans la mesure où ils firent évoluer le métier d'une même façon, directement liée au fonctionnement du champ littéraire, créant ainsi un répertoire d'action et une image légitime de l' éditeur28. Leurs conflits éphémères ne doivent pas faire oublier de ce point de vue qu'ils occupaient alors, en pleine éclosion du champ littéraire, une position dominante sur le marché, grâce à leur capacité de synthèse des dimensions culturelles et économiques
spécialement le chapitre VII, "La Librairie Hachette ou le triomphe des notaires", pp. 171197. 27 Cf Bothorel J., Bernard Grasset, Paris, Grasset, 1989 ; Assouline P., Gaston Gallimard, Paris, Balland, 1984. 28 Ainsi, pour Assouline, "aux yeux de Gaston Gallimard, rien ne remplace le contact direct entre l'auteur et l'éditeur", point qu'il a en commun avec Grasset et qui fait dire au biographe de Gallimard que "[...] sans Gaston Gallimard et Bernard Grasset, la littérature française de la première moitié du siècle ne serait pas ce qu'elle est", Assouline P., op. cit., p. 181.

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qui régissaient l'édition, même si Hachette restait l'éditeur financièrement le plus important. Ils incarnaient par là même une figure de l'éditeur-mécène, tout à la fois homme d'affaires et homme de lettres, qui synthétisait les logiques dominantes du champ du livre, entre contraintes commerciales et normes esthétiques. Le positionnement littéraire de leurs collections, entre avant-gardisme et classicisme, la taille moyenne de leurs maisons, entre réussite commerciale et exigences culturelles, constituaient à ce titre autant de caractéristiques qui les plaçaient au centre de l'édition. Ces deux hommes cristallisèrent ainsi des modes de comportement, des stratégies commerciales et culturelles, qui influencèrent fortement l'évolution ultérieure du champ du livre. Grasset et Gallimard, les hommes comme leurs maisons d'édition, restèrent en effet des figures auxquelles les éditeurs purent aisément s'identifier, et cela d'autant mieux que leurs itinéraires furent contemporains d'un certain âge d'or de l'édition et du champ littéraire. Leurs trajectoires, la manière dont ils appréhendaient leur métier, et l'image qu'ils renvoyaient, fixèrent ainsi un espace de sens et d'action, de la même manière que les intellectuels l'avaient fait dans le champ restreint de la production littéraire. Dès lors, même si elles étaient loin de résumer l'ensemble des logiques du champ du livre, notamment du côté des éditeurs où l'influence dépendait malgré tout essentiellement d'un succès économique minimal, ces deux constructions sociales de l'identité des producteurs intellectuels et matériels du livre, n'en constituaient pas moins des types idéaux structurant les représentations et délimitant le statut et l'originalité de ces deux catégories d'acteurs. La genèse presque concomitante de ces deux "matrices référentielles" fournit ainsi un socle normatif et cognitif pour les évolutions et les mobilisations ultérieures. Face à ces deux figures dominant le champ du livre, l'action de l'État présenta le plus souvent un aspect marginal et résiduel. La censure se perpétua sous des formes diverses, revêtant tantôt un caractère purement social, fondé sur le respect de certaines valeurs partagées (par exemple avec l'institution d'une protection de l'enfance par la loi de 1949), tantôt un aspect plus politique, notamment lors de la guerre d'Algérie. En pratique, face au marché et aux revendications d'indépendance des producteurs intellectuels, l'État se contentait d'exercer une régulation minimale, essentiellement fondée sur la gestion du régime des droits d'auteur et sur une action connexe

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d'encouragement à la lecture. La structuration progressive des services de la lecture, sous l'égide de Julien Cain, constitua pendant longtemps la dynamique principale, notamment sous la forme d'une institutionnalisation des services de la lecture publique et par la construction des bibliothèques centrales de prêt décidée après 1945, le tout placé sous la tutelle de la Bibliothèque nationale. Pour le reste, et notamment pour ce qui concerne les actions de soutien à la production intellectuelle et matérielle des livres, l'action de l'État restait limitée. On ne peut guère citer que la création en 1928 d'une Caisse nationale des Lettres, comme exemple d'intervention éphémère de l'État dans le champ du livre, qui visait essentiellement au développement de dispositifs de soutien aux écrivains nécessiteux. Sous quelles formes pouvait-on dès lors envisager l'existence d'une ou de plusieurs politiques du livre? Face à cette structuration du champ du livre sur le long terme, comment appréhender la position contemporaine des acteurs politico-administratifs et l'étendue de leurs actions? Pour répondre à des questions aussi générales, on a choisi ici de privilégier, comme prisme d'étude, l'analyse des politiques publiques, qui constitue l'un des courants dynamiques de la science politique contemporaine. En interrogeant systématiquement les pratiques effectives des autorités investies de puissance gouvernementale et en liant le fonctionnement de l'appareil politico-administratif au jeu des acteurs, dans ses dimensions concrètes et symboliques, l'analyse des politiques publiques constitue en effet un mode fertile d'appréhension des interactions qui peuvent exister entre l'État et un champ social donné, pour formuler des hypothèses plus précises et tenter d'expliquer ce que recouvre l'intitulé, "'l'État et le livre". Les politiques publiques du livre S'interroger sur les rapports contemporains entre l'État et le livre suppose donc de questionner la nature des échanges présents qui interviennent entre le champ politique et les acteurs du livre. De manière plus précise, on définira à titre préalable les politiques publiques du livre comme l'ensemble des dispositifs politicoadministratifs qui alimentent des liens entre l'État et les individus ou les groupes qui sont engagés à des titres divers dans la production intellectuelle et matérielle du livre, reprenant en cela une définition

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désormais classique d'une politique publique comme "produit de l'activité d'une autorité investie de puissance publique et de légitimité gouvemementale"29. De manière plus précise, une politique publique repose en théorie sur cinq éléments d'identification: un contenu, un prograI\}me, une orientation normative, un facteur de coercition et un ressort social. Au sens strict, c'est le repérage systématique de ces cinq caractéristiques qui permet d'établir l'existence d'une politique publique. Celle-ci s'analyse donc tout d'abord par un contenu, autrement dit, par un ensemble plus ou moins substantiel de mesures délivrées par une (des) autorité(s) politique(s) légitime(s). Dans le cas présent, une première approximation rapide de l'action publique permet de distinguer différentes mesures juridiques, financières ou symboliques. L'État accorde tout d'abord une aide à l'édition de livres sous la fonne de prêts pour la réalisation de certaines catégories d'ouvrages. Il participe au financement d'organismes de cautionnement bancaire qui facilitent les rapports entre les entreprises d'édition et les banques. Il délivre encore des bourses, de natures diverses, aux écrivains afin de leur permettre d'exercer leur activité de création littéraire. L'État soutient également financièrement les projets de traduction de livres étrangers, voire encourage l'extraduction, c'est-àdire la traduction dans une langue étrangère d'ouvrages publiés en français. Il mène enfin une action législative et juridique importante, tant en matière de protection des droits d'auteur que pour le prix du livre. Au-delà d'une simple identification, l'analyse des politiques publiques du livre suppose donc de procéder à une forme de typologie, qui se réfère notamment au schéma de Lowi distinguant quatre catégories principales de politiques publiques, les politiques réglementaires, distributives, redistributives et constitutives30. A cette démarche descriptive préalable, doit s'ajouter la mise à jour de ce que Mény et Thoenig appellent un "programme". Selon eux en effet, "derrière un acte, derrière telles ou telles activités, existe un cadre plus général à l'intérieur duquel cet acte, ces activités s'intègrent"31, ce qui revient à dire qu'une mesure isolée ne fait pas
29 Mény Y.~ Thoenig J.-C.~ Politiques Lowi publiques~ Business, 1964. Paris, PUF, 1989, Policy, p. 129. Case Studies and

30 Cf. notamment Political Theory"~ World 31 Mény

T.J.~ "American 16~juillet

Public

Politics~

Y.~ Thoenig

J.-C.~ op. cit.~ p. 131.

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une politique publique~ celle-ci supposant au contraire un certain degré de généralité de l'action étatique~ une trame qui fasse correspondre les lois~ les décrets~ les subventions~ les sanctions... D'une certaine manière, la recherche d'un tel programme revient à s'interroger sur la cohérence affichée ou implicite des mesures adoptées. Y a-t-il une véritable unité de l'action publique en cette matière, ou au contraire, l'État ne se caractérise-t -il pas, sur ce champ spécifique, par un relatif éclatement des procédures, des normes et des actions? Autrement dit, y a-t-il une politique ou des politiques du livre? Et quels sont les facteurs qui déterminent l'unité ou la pluralité de ces mesures? L'analyste fait par ailleurs généralement l'hypothèse que l'action publique n'est pas totalement chaotique, le fruit de hasards ou de malentendus. Si la critique de la décision publique a généré une théorie de la rationalité limitée qui récusait dans un premier temps tout postulat de cohérence de l'action publique, l'analyse des politiques publiques cherche en effet plus modestement à qualifier les rôles respectifs d'une pluralité de déterminants possibles dans la structuration de l'action publique. Rapporté aux politiques publiques du livre, un. tel présupposé implique de rechercher les intentions, valeurs, principes, intérêts, images, symboles et représentations qui sont au principe des échanges plus ou moins institutionnalisés entre acteurs politico-administratifs et acteurs du livre. Y a-t-il également des objectifs, explicites ou implicites, des finalités et des buts qui s'expriment derrière le contenu et le programme des politiques menées? Identifier de tels facteurs nous permettrait ainsi de trancher la question de l'unité ou de la pluralité des politiques, non plus dans un cadre purement descriptif, mais avec une perspective normative. Une certaine prudence préalable explique de ce point de vue l'usage privilégié de l'expression "les politiques publiques" tout au long du texte, plutôt que "la politique publique" du livre, qui postulerait une quelconque unité normative et/ou institutionnelle. Toute action publique suppose en outre un degré de coercition. C'est même, selon la phrase célèbre de Weber, l'essence du pouvoir politique dans sa forme étatique, que d'être le titulaire de la violence physique légitime32. Parler en termes de politiques publiques et
32 "[...] il faut concevoir l'État contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d'un territoire déterminé la notion de territoire étant l'une de ses

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valoriser les échanges entre des acteurs politico-acin)inistratifs et une sphère sociale particulière invite donc à penser ce facteur de coercition. Quelle est (quelles sont), la (les) contrainte(s) que les décisions publiques font peser sur l'environnement concerné, c'est -àdire principalement sur les éditeurs, les écrivains et les libraires, mais également sur l'ensemble des acteurs publics qui gravitent dans cet espace de médiation? L'un des facteurs traditionnels de coercition semble reposer sur la censure d'écrits par le pouvoir politique. Mais cette censure traditionnelle ne recouvre pas l'ensemble des moyens de coercition. Régir les droits d'auteur, fixer une réglementation des prix ou faire voter une loi limitant la reprographie, sont autant de mesures qui sont également contraignantes et qui devront être identifiées. Enfin, considérer une politique publique implique l'observation des ressortissants, soit l'ensemble des individus, des groupes ou des institutions qui sont touchés à des titres divers par les actions gouvernementales. Toutes les décisions affectent en effet l'environnement, les pratiques et les cadres de pensée des éditeurs, des écrivains mais également des différentes administrations ou ministères concernés. Par là même, parler de politiques du livre, revient à s'intéresser aux différentes institutions publiques, notamment le ministère de la Culture qui s'affiche comme étant le principal producteur des décisions publiques en la matière. Au sein de cet ensemble, il est également important de distinguer la Direction du Livre et de la Lecture (DLL) et le Centre National du Livre (CNL), qui gèrent au quotidien les échanges entre l'État et le livre. Ce sont ces deux institutions en effet qui élaborent la plupart des textes législatifs et réglementaires, qui délivrent les subventions et veillent à la mise en oeuvre des principales décisions. Elles le font en outre en collaboration ou en concurrence avec d'autres acteurs politico-administratifs, qui interviennent de manière inégale et variable dans le processus de décision: le Président de la République et son entourage, le Premier ministre, le ministère des Affaires Étrangères, le ministère de la Coopération, le ministère de l'Éducation nationale...

caractéristiques - revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime", Weber M., Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959, pp. 100-10 1.

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A ce stade, il est d'ailleurs nécessaire de faire une précision sur deux exclusions adoptées dans le découpage de l'objet. La recherche n'intégrera pas les politiques de la lecture, au sens restreint des dispositions, des procédures et des acteurs qui visent au développement de cette pratique culturelle spécifique. Aucune recherche empirique originale n'a donc été menée sur les bibliothèques, la politique du prêt ou l'enseignement de la lecture, choix nécessaire, lié tout à la fois à l'ampleur de la tâche à mener sur les semes politiques du livre, à la spécificité des politiques de la lecture et à la conviction qu'il existe bien une relative autonomie entre ces deux sphères de l'action publique33, même si les liens entre politiques du livre et politiques de la lecture expliquent que ces dernières aient été intégrées de manière périphérique34. Par ailleurs, toujours au sein des acteurs publics menant une action sur le livre, nous avons préféré nous concentrer sur les institutions et les administrations nationales, excluant par là même toute dimension locale ou européenne. Les spécificités de leurs actions respectives suffiraient là encore à justifier des recherches de terrain indépendantes. Mais, plus fondamentalement, il nous est apparu que les acteurs publics locaux et cOlnmunautaires jouent un rôle marginal dans les politiques publiques du livre telles que nous les appréhendons ici. Elles délivrent en effet peu d'aides directes aux écrivains et aux éditeurs, et n'ont qu'une influence marginale sur les droits d'auteur ou la réglementation des prix.
33 Marine de Lassalle estime ainsi en prélude à sa thèse sur la politique de la lecture, qu'il existe ''une «politique du livre» et une «politique de la lecture» et que ce que nous avions perçu comme un «toub> pouvait à l'inverse être autonomisé. Département de la lecture et département du livre étaient distincts et semblaient relativement cloisonnés. Les premiers fonctionnaires rencontrés au sein du département de la lecture étaient des «bibliothécaires», qui revendiquaient la conduite d'une politique de la lecture publique. On concluait alors à l'existence d'une politique sectorielle de la lecture, et d'une politique sectorielle du livre, produites d'histoires dissemblables, intervenant dans des secteurs différents, ne mobilisant pas les mêmes agents", de Lassalle M., L'impuissance publique. La politique de la lecture publique en France (1945-1993), thèse de science politique sous la direction de Daniel Gaxie, université Paris l,janvier 1996, p. 14. 34 Outre la thèse citée, on se reportera essentiellement à de Lassalle M., "La "nouvelle" politique de la lecture (1981-1986)", Politix, na 24, 1993, pp. 78-94 ; Poulain M. (dir.), Histoire des bibliothèques françaises, tome IV, Paris, Promodis, 1992 ; Figuier R. (dir.), La Bibliothèque, Autrement, na 121, avril 1991 ; Seibel B., Au nom du livre. Analyse sociale d'une profession: les bibliothécaires, Paris, La documentation Française, 1988.

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Une fois ces exclusions prises en compte, les ressortissants des politiques publiques sont alors les individus, les entreprises et les groupes qui sont concernés par les décisions des autorités politiques légitimes dans les processus de production matérielle et intellectuelle de livres. L'identification de ces acteurs pourrait se faire alors en reprenant à notre compte l'image que se donnent d'eux-mêmes les acteurs du livre. L'ex1'ression consacrée parle ainsi de "chaîne du livre" pour désigner "la succession des activités qui part de l'élaboration de l'ouvrage jusqu'à leur mise à disposition auprès des acheteurs"35. La volonté de s'écarter des notions de chaîne ou de secteur, trop directement liées aux identités professionnelles et aux processus économiques, nous a dès lors conduit à préférer la notion de champ, dans la mesure où elle recouvre les dynamiques d'interaction de cet espace d'échanges particuliers, qui déterminent les processus de production intellectuelle et matérielle, ainsi que la diffusion et la distribution des livres36.
Une approche historique et cognitive

Si l'objet a pu être construit par ce prisme des politiques publiques, l'orientation de la recherche n'a pas exclu d'autres sources d'investigation. L'analyse des politiques publiques conduit en effet parfois à valoriser un découpage synchronique de l'action publique, qui méconnaît les phases d'évolution du travail gouvernemental et les variations du contexte politique, social et intellectuel. La volonté d'examiner les politiques du livre sur une période de plus de trente ans part à l'inverse de la conviction qu'il est nécessaire de remettre en perspective l'étude des modes d'action contemporains de l'État. Définissant un modèle d'analyse des politiques publiques, l'advocacy coalition framework, Sabatier et Jenkins-Smith posent ainsi parmi les postulats de leur recherche, l'intérêt d'appréhender une politique sur la durée, pour en saisir les phases de développement et les
35 Rouet F., Le livre, Paris, La documentation Française, 1992, p. 7. 36 Même si elle en est proche, la notion telle que nous l'appréhendons ici ne suppose cependant pas non plus l'adoption fidèle du schéma de Pierre Bourdieu, notamment parce qu'il ne s'agira pas de procéder à une sociologie du "dévoilement" des structures qui définissent un rapport dominants/dominés. On prétèrera en effet concevoir "le livre" comme un espace d'échanges à la hiérarchie fluctuante, associant les dynamiques économiques et culturelles, et sur lesquels l'action étatique est susceptible de s'exercer.

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ruptures. Pour eux en effet, "comprendre le processus de changement d'une politique publique [...] requiert une perspective temporelle d'une décennie ou plus"37. Et l'ouvrage de Pierre Rosanvallon sur L'État en France de 1789 à nos jours, part également de la constatation que les approches philosophiques ou sociologiques de l'État, n'éprouvent pas "le besoin d'interroger en lui-même le phénomène étatique dans sa dimension proprement historique"38. Une telle mise en perspective semble d'autant plus légitime pour les politiques publiques du livre qu'elles paraissent s'être formées par agrégations successives, constat qui s'applique aussi bien aux institutions compétentes (la Caisse des Lettres a été (re-)créée en 1957, le ministère de la Culture en 1959, la Direction du Livre et de la Lecture en 1976) qu'aux dispositifs d'intervention (la loi sur le prix unique du livre date de 1981 par exemple). L'un des enjeux de la recherche porte par conséquent sur la manière dont se sont constituées peu à peu les politiques publiques du livre, soit une analyse génétique s'appliquant aussi bien aux institutions qu'aux principes d'action et aux instruments mobilisés. Pourquoi l'État s'estil intéressé au champ du livre? Quand et comment les décisions et les institutions ont-elles été mises en place? Quelles évolutions politiques, sociales ou économiques expliquent de tels mouvements? Plusieurs dates offraient à ce titre une césure possible dans le découpage temporel de l'objet. En 1981, l'adoption de la loi sur le prix unique et le rattachement accru de la politique de la lecture au ministère de la Culture constituèrent deux événements importants qui fixèrent un cadre général à l'action publique. S'agissait-il pour autant d'un changement décisif? Et si ce fut le cas, comment mesurer son impact sur une période aussi brève de 1981 à nos jours? On aurait pu rejeter alors le point de départ à 1975 avec la création d'une direction d'administration centrale spécifiquement chargée des affaires touchant au livre, la Direction du Livre et de la Lecture étant instituée le 23 décembre 1975 par un décret de Michel Guy, secrétaire d'État à la Culture. Mais la DLL avait à l'époque peu de moyens et peinait à concurrencer l'action d'autres ministères comme
37 Sabatier P.A, Jenkins-Smith H.C. (dir.), Policy Change and Learning, Boulder, Westview Press, 1993, p. 16, c'est nous qui traduisons. 38 Rosanvallon P., L'État en France de J 789 à nos jours, Paris, Seuil, 1990, p. 10, souligné par l'auteur.

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l'Éducation nationale. Elle avait également des activités beaucoup moins significatives, notamment du point de vue budgétaire, que le Centre national des Lettres, établissement public pourtant placé sous sa tutelle. Si de telles évolutions furent bien significatives, et l'on s'intéressera d'une manière précise à en mesurer les effets, elles ne constituent donc pas pour autant une base véritable pour l'examen de la genèse d'une série d'actions publiques plus ou moins coordonnées, ayant pour but d'alimenter l'intervention de l'État dans la production intellectuelle et matérielle des livres. Dès lors, il a paru préférable d'opter pour 1957-1959 comme première césure pertinente, années qui ont marqué les véritables débuts d'une action publique à caractère général. La Caisse nationale des Lettres, créée en 1946, reçut alors des moyens administratifs et financiers significatifs, lui permettant de commencer à délivrer des bourses et des subventions. Parallèlement, une loi promulguée le Il mars 1957 réforma en profondeur le régime des droits d'auteur. Enfin, le premier gouvernement de la ye République se caractérisa par la création d'un ministère de la Culture qui délimita pour la première fois un cadre institutionnel généraliste à une ofIre publique légitime. Autant d'éléments fondamentaux qui incitent à voir là une amorce des politiques publiques du livre au sens où nous les avons définies. Reste une question relative à l'évolution du dispositif politicoadministratif. Peut-on parler dès 1957-1959 de politiques publiques du livre, ou faut-il attendre 1975, voire 1981, pour avoir la possibilité d'identifier tout à la fois un contenu, un programme, une orientation normative, des facteurs de coercition et un ressort social? Quel rythme suivit l'action publique? S'agit-il d'une évolution relativement linéaire et contrôlée, ou les politiques publiques du livre ne se sont -elles pas caractérisées par des ruptures brusques succédant à des périodes de latence ?De telles interrogations nous conduisent par conséquent à mobiliser des notions relatives au changement des politiques et à l'apprentissage des acteurs publics, soit des processus différenciés d'adaptation des principes, des institutions et des instruments d'action aux variations de l'environnement. D'un point de vue méthodologique, un tel détour par la généalogie des acteurs, des principes et des dispositifs politicoadministratifs nécessite la consultation des archives et l'étude des

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différents contex1es historiques39. L'exploitation de ces documents pose évidemment un problème quant à la nature des données rassemblées; de manière caractéristique, l'un des Incmbres du conseil d'administration du Centre national des Lettres précisait ainsi lors de la séance du 18 juin 1991, que les comptes-rendus, représentant la mémoire de l'institution, se devaient d'être précis "sans que l'intégralité ne soit rapportée"40. Pour éviter les biais inhérents à ce type de sources, des entretiens non-directifs avec les acteurs41 et la consultation de la presse ont donc complété ce travail de consultation des archives. Les documents officiels et la littérature grise ont été par ailleurs systématiquement dépouillés, en particulier la revue Lettres de la DLL et du CNL, éditée depuis 1985 et qui rend compte de l'activité de ces institutions42. Ce cadre méthodologique est également lié, dans la présente recherche, à la valorisation de l'étude des représentations, des symboles ou encore des images véhiculées par les acteurs, qui structurent plus ou moins fermement leurs mobilisations, ainsi que les politiques isolées. Par là même, la recherche s'est fortement inspirée de l'approche cognitive et normative des politiques publiques, autour des travaux de Giandomenico Majone, de Bruno lobert et Pierre Muller, ainsi que de Sabatier et lenkins-Smith43. La notion de référentiel, élaborée par Bruno lobert et Pierre Muller dans L'État en action, offrait en particulier un premier outil d'analyse,
39 A cet égar~ je tiens encore une fois à remercier particulièrement les directeurs du livre qui se sont succédés, Mme Évelyne Pisier et M. Jean-Sébastien Dupuit, qui ont bien voulu mettre à notre disposition les archives en cours de versement du comité de direction (puis du conseil d'administration) du CNL de 1957 à 1994. 40 Archives CNL, conseil d'administration, 18 juin 1991. 41 Les personnes contactées ont préféré conserver l'anonymat, sauf rares exceptions que l'on pourra identifier aux acteurs nommément cités dans le texte. 42 Une telle méthodologie caractérise d'ailleurs très largement la démarche d'analyse des politiques publiques, telle que Pierre Muller a pu la définir. Cf Muller P., Les politiques publiques, Paris, PUF (colI. Que sais-je ?), 2e édition, 1994, notamment le chapitre V qui porte sur l'exposé d'une stratégie de recherche. 43 Cf Berger P., Luckmann T., La construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986 ; Cali on M., "Éléments pour une sociologie de la traduction", L'Année sociologique, 36, 1986, pp. 169-208 ; Faure A, Pollet G., Warin P. (dir.), La construction du sens dans les politiques publiques, Paris, L'Harmattan, 1995 ; Jenkins-Smith H.C., Sabatier P.A (dir.), Policy Change and Learning, Boulder, Westview Press, 1993 ; Jobert B., Muller P., L'État en action, Paris, PUF, 1987.

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dans la mesure où elle renvoie à "une image de .la réalité sociale construite à travers le prisme des rapports d'hégémonie sectoriels et globaux. C'est une image codée du réel [...]. Mais cette image n'en produit pas moins des effets tangibles: sans rendre le réel complètement transparent, puisqu'elle occulte en général les rapports d'hégémonie, elle le rend un peu moins opaque parce qu'elle permet, à travers les normes qu'elle produit, d'agir sur le réel [...]"44. Le référentiel recouvre ainsi des processus de catégorisation qui permettent à un secteur donné de se situer dans la société et de se doter de fonctions précises (gestion du rapport globaVsectoriel, RGS, selon l'expression de lobert et Muller). Une fois cette connaissance assurée, le référentiel suppose alors la mise à jour de normes d'action qui vont déterminer et encadrer les politiques publiques. Par là même, ce concept de référentiel postule l'existence d'acteurs "dominants" , les médiateurs, porteurs des représentations et des valeurs structurant les échanges et les politiques menées, dans la mesure où ils sont à l'origine "des images cognitives déterminant la perception du problème par les groupes en présence et la définition des solutions appropriées"45. Autour d'une politique publique, il y a donc constitution d'un système d'acteurs hiérarchisé, où les médiateurs ont la part la plus influente en raison de leur attachement commun au référentiel46, contribuant ainsi à la cristallisation plus ou moins éphémère du système d'acteurs autour d'images et de normes partagées, qui permettent la prise de décision et la mise en oeuvre des politiques publiques. Cette théorisation proposée dans L'État en action ne permet pourtant pas toujours de rendre compte du fonctionnement et de l'évolution des politiques publiques. D'une certaine manière, les notions de référentiel et de médiateur ne recouvrent en effet qu'un état de l'État en action, caractérisé par une articulation réussie et
44 Jobert B., Muller P., L'État en action, op. cit., p. 70. 45 Muller P., Les politiques publiques, op. cit., p. 50. 46 Dans le cas des politiques agricoles étudiées par Pierre Muller, les médiateurs se retrouvent dans les années 1960, aussi bien du côté des acteurs sociaux (CNJA puis FNSEA avec l'arrivée à sa tête de Michel Debatisse et de ses proches), que du côté des autorités politiques et administratives (Cf. le rôle de Pisani et d'un certain nombre de fonctionnaires du ministère de l'Agriculture). Muller P., Le technocrate et le paysan. Essai sur la politique française de modernisation de l'agriculture de 1945 à nos jours, Paris, Économie et humanisme, Éditions Ouvrières, 1984.

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relativement stable entre sphère publique et acteurs concernés. Or, sur le long terme, on note plus volontiers une succession plus ou moins aléatoire de périodes marquées par une pacification des échanges et de phases plus conflictuelles. Pour décrire et comprendre les processus de changement des politiques publiques, d'autres notions et d'autres méthodes ont donc paru nécessaires. A ce titre, la conceptualisation développée par Kuhn dans son ouvrage d'épistémologie historique, Structure des révolutions scientifiques47, qui rend compte du développement de l'activité scientifique grâce à la notion de paradigme, paraît un prisme d'étude intéressant. Pour Kuhn, la science se caractérise en effet par une alternance de phases critiques et de périodes "normales", ces dernières correspondant à l'existence d'un équilibre dans une communauté scientifique fondé sur l'accord général autour d'un ensemble de principes et de méthodes, qui s'apparente à la stabilisation d'un champ de politiques publiques autour de représentations partagées. Comme le fait remarquer Jean Leca, ce système conceptuel a déjà été utilisé en science politique, puisqu'il a tout à la fois servi d'argument justificateur dans les luttes internes aux courants de la science politique (le behaviouralisme a par exemple été tour à tour défendu et dénoncé comme paradigme) et de système explicatif "pour faire des sociétés politiques historiques des paradigmes"48, cette dernière perspective correspondant d'une certaine manière aux propres postulats de Kuhn, qui affirmait s'être largement inspiré de l'évolution des régimes politiques pour élaborer ses propositions. Justifiant ce rapprochement entre développement scientifique et développement politique, Kuhn détaillait notamment quelques points de comparaison, tels qu'un sentiment croissant d'insatisfaction vis-àvis des institutions politiques ou scientifiques existantes, ou le fait qu'une révolution se fasse dans les deux cas par des procédés incompatibles avec les cadres de référence habituels. Autant d'éléments expliquant qu'à ses yeux, "l'aspect génétique de la

47 Kuhn T.S., Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammario~ 1983. 48 Leca 1., "La théorie politique", in Grawitz M., Leca 1. (dir.), Traité de science politique, volume I, Paris, PUF, 1985, p. 91. 1. Leca cite notamment l'article de Wolin S., "Paradigms Experience, and Political Theories", in King P., Parekh B.C. (dir.), Cambridge, Cambridge University Press, 1968, pp. 125-152. Politics and

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comparaison entre développement politique et développement scientifique semble donc clairement établi"49. Afin de nourrir l'analyse de la genèse et de l'évolution des politiques publiques du livre, on s'appuiera par conséquent sur les quatre composantes des paradigmes dégagées par Kuhn dans son ouvrage: des principes métaphysiques généraux, des hypothèses d'action, des méthodes et des instruments particuliers50. Un paradigme se fonde d'abord sur des principes métaphysiques généraux, qui définissent la partie la plus abstraite de la matrice cognitive, autrement dit, ce que Kuhn assimile à une "vision du monde" qui forme le substrat de toute activité scientifique. Au niveau des politiques publiques, l'existence de principes métaphysiques généraux supposerait ainsi, par analogie, qu'il existe quelques indications abstraites relativement simples sur les modes de fonctionnement de la société et du champ politique, qui puissent être partagées par les acteurs politico-administratifs et les ressortissants de leurs actions. D'une certaine manière, ce paradigme, au sens restreint de fraction de la matrice disciplinaire ou sectorielle, constituerait une (ou un ensemble de) méta-image(s) sociale(s) collectivement légitime(s). Dans le champ du livre, on pourra remarquer dès à présent que le livre, outil majeur du lien social au XIXe siècle, est devenu depuis une pratique culturelle concurrencée par d'autres médias ou loisirs51. Comment interpréter dès lors l'évolution des perceptions attachées à la place du livre sur l'identité

49 Kuhn T.S., Structure des révolutions scientifiques, op. cit., p. 134. 50 Au sens strict, il n'y a d'ailleurs de paradigme que lorsque ces différents éléments se retrouvent de manière simultanée pour former ce que Kuhn a appelé par la suite une matrice disciplinaire. S'expliquant dans un article postérieur sur les ambiguïtés conceptuelles de son livre, Kuhn entend distinguer les paradigmes, séries de principes, de lois et d'hypothèses, des matrices disciplinaires (les paradigmes au sens large). "La totalité ou la plupart des éléments faisant l'objet de l'adhésion du groupe et que mon texte original désigne sous le nom de paradigmes, partie de paradigmes ou paradigmatiques, sont les éléments de cette matrice disciplinaire; en tant que tels, ils forment un tout et fonctionnent ensemble", in Postface à Structure des révolutions scientifiques, op. cit., p. 248. 51 Une enquête récente sur les pratiques culturelles des Français a montré à ce titre que 25 % des Français n'avaient lu aucun livre en 1988, 32 % avaient lu 25 % de 10 à 24 livres, et 17 % seulement (les "forts lecteurs") 25 livres particulièrement en baisse pour cette dernière catégorie qui rassemblait 31 en 1973 et 25 % en 1981, Cogneau D., Donnat O. (dir.), Les pratiques Français, Paris, La documentation Française/La découverte, 1990. de 1 à 9 livres, et plus, chiffj-e % des Français culturelles des

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des acteurs, sur la constitution des intérêts et la détermination des mobilisations et des revendications? De cette "vision du monde" dérive ensuite un deuxième élément, composé par les axiomes, les hypothèses ou les raisonnements qui assurent l'opérationalisation des principes généraux, l'opérationalisation constituant cette étape de la démarche scientifique qui confère au système conceptuel abstrait une orientation logique et rationnelle capable de rendre compte du réel observé. Dans le cadre des recherches de Kuhn, ce deuxième niveau est formé par les éléments hypothético-déductifs du raisonnement scientifique, Kuhn entendant notamment par là ces lois ou généralisations symboliques qui constituent "les éléments formels, ou facilement formalisables, de la matrice disciplinaire"52. On passe dès lors progressivement de la dimension purement cognitive qu'implique le premier niveau, à des normes d'action qui guident le travail scientifique ou, dans le cadre des politiques publiques, l'action des autorités publiques. Une fois acquis, au moins provisoirement, l'ensemble des représentations qui permettent la compréhension du monde, les acteurs retraduisent ces cadres généraux dans leurs comportements, en définissant quels types d'opérations leur semblent satisfaisants et/ou légitimes. Quels principes d'action peut-on identifier dès lors pour notre suj~t à partir des perceptions évolutives de la place du livre? Quels cadres légitimes ont pu être fixés aux différentes mesures étatiques? Par ailleurs, d'où viennent les solutions proposées? Est-ce le fait d'un volontarisme politique relativement indépendant du jeu des acteurs ou l'élaboration des politiques publiques du livre se caractérise-t-elle par la perméabilité des institutions compétentes aux demandes formulées par les écrivains, les éditeurs et/ou les libraires? L'agencement pratique des représentations et des lois qui en ont été déduites, et leur articulation au réel, se fait en outre au travers d'une méthodologie (ou méthode) particulière, un type standard de modalités d'action. Pour Kuhn en effet, "les procédés et les applications découlant du paradigme [au sens restreint d'ensemble conceptuel] sont aussi nécessaires à la science que les lois et les

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Kuhn

T.S.,

op. cit., p. 249.

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théories du paradigme [au sens élargi de matrice disciplinaire]" S3. A partir de ce que l'on se représente du réel, et de ce que l'on suppose ou espère y trouver, les acteurs définissent ainsi un type de comportement particulier. Appliqué aux politiques publiques, ce troisième niveau implique de définir les rapports que l'on estime les plus appropriés, dans un cas spécifique, entre l'État et le secteur concerné, ce qui peut recouvrir des postures telles que la coercition, la médiation ou la concertation. Quelques indicateurs peuvent à cet égard faciliter l'identification des méthodes adoptées, comme le degré d'institutionnalisation des ressortissants concernés dans l'appareil politico-administratif, les mobilisations adoptées, ainsi que les types de mesures prises par l'État. Enfin, dans les éléments qui forment une matrice disciplinaire, Kuhn distingue des instruments ou des outils, qui complètent le dispositif global en réalisant concrètement, selon la méthode définie, les principes et les normes qui forment le substrat normatif et cognitif du paradigme. Dans le domaine de l'action publique, ces dispositifs instrumentaux sont nombreux, puisque l'on peut y trouver aussi bien les discours, que le vote d'une loi et/ou la création d'une institution spécifique. Quelle est donc la place des institutions, des lois, des subventions dans les politiques publiques du livre? Quels instruments de l'action publique sont mobilisés, valorisés, et dans quel but? En définitive, le schéma de Kuhn appliqué à l'action publique, conduit donc à définir une poljtique publique "normale" comme un paradigme (ou une matrice sectorielle), composé de quatre éléments fondamentaux, à savoir des principes métaphysiques généraux, des principes d'action, des méthodologies particulières et des instruments spécifiques. Au sens restreint, de même qu'il n'y a pour Kuhn de véritable science "normale" qu'en présence d'un paradigme, on pourra considérer qu'il n'y a de politique publique "normale", que lorsque ces quatre éléments font système. Cela ne veut donc pas dire que les politiques publiques n'existent pas sans paradigmes. Au contraire, l'action publique peut se déployer dans un espace éclaté et/ou conflictuel qui se caractérise par l'absence d'une communauté d'action fondée sur des principes et des normes partagées. L'avènement d'un paradigme ne rend compte de ce point de vue, que
53 Kuhn T.S., op. cit., p. 93.

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d'une phase particulière, "normale" au sens précédemment défini, qui repose précisément sur une matrice cognitive et normative légitime. Comme l'écrit Kuhn dans un texte postérieur, "un paradigme, c'est ce que partagent les membres d'une communauté scientifique et eux seuls. Inversement, c'est cette possession d'un paradigme commun qui constitue en communauté scientifique un groupe d'hommes par ailleurs disparates" 54. En ce sens, un paradigme n'est pas seulement une image sociale, mais un conglomérat d'éléments cognitifs et pratiques, qui structurent l'activité d'un système d'acteurs et le rendent cohérent et durable. La. particularité de cette phase "normale" repose d'ailleurs chez Kuhn sur la conviction qu'elle ne forme qu'une étape parmi d'autres dans les processus de développement scientifique. A cet égard, l'activité scientifique "normale" a pour préalable une phase instable, pré-scientifique, caractérisée par des désaccords entre groupes concurrents sur la définition légitime des principes, des hypothèses d'action, des méthodes et des instruments. Les groupes impliqués défendent le plus souvent des paradigmes spécifiques, d'où leur impossibilité à s'entendre et à communiquer, ce que Kuhn appelle l'incommensurabilité des paradigmes. Rapportée à l'analyse des politiques publiques, cette phase isolée par Kuhn pourrait correspondre à ce que l'on a coutume d'appeler l'émergence des problèmes publics. L'émergence, ou inscription sur l'agenda, constitue en effet une étape, au cours de laquelle les acteurs concernés mobilisent des définitions différentes du problème à traiter, et par voie de conséquence, formulent des solutions et des choix qui sont incompatibles. Au sens où l'entend Kuhn pour l'activité scientifique, on pourrait donc dire qu'il s'agit ici d'une phase de maturation progressive et conjointe des structures cognitives, de l'univers normatif et du système d'acteurs. Un paradigme ou une politique publique "normale" n'apparaît que lors d'une cristallisation de la matrice sectorielle autour de ses quatre composantes, processus qui se fait parallèlement à la structuration du système d'acteurs selon l'identification à la matrice des groupes concernés. La longue phase de constitution d'une offre d'actions publiques légitimes concurrentes, en matière de politiques publiques du livre, pourrait
54 Kuhn T.S., "En repensant au paradigme", Paris, Gallimard, 1990, p. 393. in Kuhn T.S., La tension essentielle,

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