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L'Europe au miroir de la Turquie

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La perspective de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne est devenue, au cours des dernières années un enjeu majeur de l'intégration européenne. Elle interroge la nature du projet européen, son identité, ses frontières géographiques, ses dimensions politiques et culturelles.

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Publié par
Date de parution 01 décembre 2009
Nombre de lectures 73
EAN13 9782296242654
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

politique
européenne

L’Europe au miroir
de laTurquie

Sous la direction de
Nicolas Monceau

n° 29, automne 2009

Revue publiée avec le concours
dulaboratoire PACTEGrenoble
et de la Fondation nationale des sciences politiques

Politique européenne
Centre européen de Sciences Po
224 boulevard Saint-Germain
F-75007Paris
Tél. : (+331) 587171 12
Fax: (+331) 587171 11
politique.européenne@sciences-po.fr
http://www.portedeurope.org/pole/index.htm

L’Harmattan

DIRECTRICE DE LA REVUE:
CélineBelot, PACTE, IEP deGrenoble

COMITÉ DE RÉDACTION:
CélineBelot, PACTE, IEP de Grenoble
DidierChabanet, Triangle, ENS de Lyon
DorotaDakowska, IEP de Strasbourg, GSPE-PRISME
PatrickHassenteufel, Université de Versailles-StQuentin en Yvelines
(responsablerubriquChane «tiersderecherche »)
AntoineMégie, Université de Versailles-StQuentin en Yvelines
FrédéricMérand,Université deMontréal
OlivierRozenberg, Centre d'étudeseuropéennes, SciencesPo
SabineSaurugger, IEP deGrenoble, PACTE
YvesSurel, Université ParisII
JulienWeisbein, IEP de Toulouse, LaSSP
(responsablerubriquLece «turescritiques»)
CorneliaWoll, CERI, SciencesPo
CONSEIL SCIENTIFIQUE:
PierreAllan, Université de Genève
RichardBalme, SciencesPo, Université de Pékin
StefanoBartolini, Centre RobertSchuman, Florence
SimonBulmer, Universityof Sheffield
RenaudDehousse, Centre d'étudeseuropéennes, SciencesPo
GuillaumeDevin, SciencesPo
ReinhardHeinisch, Universityof Pittsburgh
BastienIrondelle, CERI, SciencesPo
MarkusJachtenfuchs,Hertie School of Governance, Berlin
JeanLeca, SciencesPo
PatrickLe Galès, Centre d'étudeseuropéennes, CNRS
ChristianLequesne, CERI, SciencesPo
PaulMagnette, Université Libre de Bruxelles
AnandMenon, Universityof Birmingham
YvesMény,Institut universitaire européen, Florence
PierreMuller, Centre d'étudeseuropéennes, SciencesPo.
Claudio N.Radaelli, Universityof Exeter
AndySmith, SPIRIT, IEP de Bordeaux
EzraSuleiman, Princeton University

SOMMAIRE

L'EUROPE AU MIROIR DE LATURQUIE

NicolasMonceau
L'Europe aumiroirde la Turquie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

JeanMarcou
LesdeuxEurope etBruxellesà l’épreuve
de la candidature de la Turquie à l’Union européenne :
opinionset stratégies. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

SenemAydın Düzgit
Constructing Europethrough Turkey: French perceptions
on Turkey’saccessiontothe European Union. . . . . . . . . . .

FabienTerpan
La Turquie etla politique étrangère
etdesécurité commune de l’Union européenne. . . . . . . . .

GillesBertrand
Le fiasco chypriote, mauvais signe pourélargissement
de l’Union européenne à la Turquie
etauxÉtatsouest-balkaniques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHANTIERS DE RECHERCHE

FranciscoRoa Bastos
Entre autonomisation etlégitimation :lastructuration
de lavie politique communautaire auprisme
des« partispolitiquesauniveaueuropéen ». . . . . . . . . . . . . . . . .

MathieuPetithomme
Leseffetsde l’intégration européennesurlespartispolitiques
nationaux:une perspective comparée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

7

2

5

4

7

83

103

125

133

LECTURES CRITIQUES

OlivierRozenberg
FrançoisForet,Légitimer l'Europe. Pouvoir et symbolique
à l'ère de la gouvernance, Paris, Pressesde SciencesPo,2008,
290p.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

JulienNavarro
David Hanley,Beyond the Nation State: Parties in the Era
of European Integration, Londres, Palgrave MacMillan,
2008,236p.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

AUTEURS

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

141

147

153

NicolasMONCEAU

L’EUROPE AU MIROIR DE LATURQUIE

La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est devenue,
au cours des dernières années, un enjeu majeur de l’intégration européenne. Elle
interroge la nature du projet européen, son identité, ses frontières géographiques,
ses dimensions politiques et culturelles. Observer la trajectoire singulière de la
Turquie comme pays candidat à l’adhésion à l’UE permet ainsi de
mieuxcomprendre l’évolution du projet européen et ses différentes conceptions, la nature des
relations entre ses États-membres et les modes de fonctionnement communautaire,
l’orientation des débats internes européens et le poids des enjeuxpour l’avenir de
l’Europe. Cet article dresse un état des lieuxde la littérature académique, en
anglais et en français, sur la Turquie et l’Union européenne. Il présente ensuite en
quoi la candidature de la Turquie, dans ses multiples dimensions, en fait un
révélateur des enjeuxeuropéens (déficit démocratique européen, identité et valeurs de
l’Europe, frontières de l’UE).

Europe in the Mirror of Turkey

The prospect of Turkey's accession to the European Union has become in recent
years a major challenge for European integration. It questions the nature of the
European project, the identityof Europe, its geographical borders, its political and
cultural dimensions. Observing the specific trajectoryof Turkeyas a candidate
countrythus enables to better understand current evolutions: the changes in the
European project and its various conceptions, the relationship between Member
States and European governance, the orientation of internal debates in Europe
andwhat is at stakes for the future of Europe. This article provides an overviewof
academic literature, in English and French, dealingwith Turkeyand the EU. It
then presents howTurkey's EU candidacy, in its multiple dimensions, “reveals”
current and future European issues (European democratic deficit, identityand
values of Europe, EU's borders).

La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est
devenue, aucoursdesdernièresannées,un enjeumajeurde l’intégration
européenne. Elle interroge la nature duprojeteuropéen,son identité,ses

politique européenne, n°29, automne2009, p.7-24.

8

frontièresgéographiques,sesdimensionspolitiquesetculturelles. Ces
différentesquestionsontentraîné desclivagespartisanset soulevé des
débatspublics souventpassionnésdanslesÉtats-membres, qui
conduisentàs’interroger surlasingularité de la candidatureturque par
rapportauxautresélargissements.
1
Ce dossier relève duconstat suivant: les travaux universitaires
consacrésaux relations turco-européennes sontcentrésdans une large
majoritésurla Turquie. Ilsévaluentpourla plupartleseffetsduprocessus
d’européanisationsurle payscandidaten dressant un bilan des réformes
politiquesetéconomiquesmisesen œuvre en Turquie afin dese
conformerauxexigencescommunautaires. Enrevanche, lesapproches
développant une perspective inversesontbeaucoup plus rares. L’impact
de la candidatureturquesurl’UE n’a produitjusqu’à présentaucune
recherche d’ensemble dansle cadre d’un dossier thématique. Orla
« questionturque » (Montbrial,2004) apparaîtà bien deségardscomme
un miroirde l’Europe, desesquestionnementsinternesetdesenjeux
auxquelsellesera confrontée dansl’avenir.
Observerlatrajectoiresingulière de la Turquie comme payscandidatà l’adhésion à l’UE permetde
mieuxcomprendre l’évolution duprojeteuropéen et sesdifférentes
conceptions, la nature des relationsentresesÉtats-membresetlesmodes
de fonctionnementcommunautaire, l’orientation desdébatsinternes
européensetle poidsdesenjeuxpourl’avenirde l’Europe. En centrant
laréflexionsurl’impacten Europe de la candidatureturque,
lerenversementde perspective est source d’enseignements surl’UE.
Aussi l’orientation de ce dossier vise à mesurerl’« effet» Turquiesur
l’Union européenne àtraverslesenjeux
spécifiquesposésparcetélargissement. Quatre dimensionsdu« miroir»turc de l’Europeserontici
privilégiées: les stratégiespolitiquesdesÉtats-membres, l’identité de
l’Europe, la défense et sécurité
européennesetlesperspectivesd’élargissementsfutursappréhendésàtraversl’exemple chypriote etlerôle de la

1
Ce dossiera pourorigineune journée d'étude de la Section d'étudeseuropéennesde
l'Association française descience politique (AFSP) organisée en partenariatavec
NicolasMonceau(Groupe d'études surla Turquie etl'Europe, laboratoire PACTE
UMR 5194, Institutd’étudespolitiquesde Grenoble). Cette journée, intitulée
« L'adhésion de la Turquie à l'Union européenne : enjeuxetperspectives»,s'est tenue à
l'Institutd’étudespolitiquesde Parisle 9 février 2007. Nous remercionslesinstitutions
suivantes– l'AFSP, le laboratoire PACTE etl'IEP de Grdonenoble –tlesoutien
financierarendupossible cette journée.

9

Turquie. Surle planthéorique etépistémologique, l’ambition de ce
dossierestaussi de confronterlescourantsd’analysethéoriquesetles
apportsempiriquesà la question de l’élargissementde l’UE à la Turquie
etàson impactauniveaueuropéen. Ils’agira de déterminer si lesoutils
de lascience politique
développéspouranalyserlesprocessusd’européanisation etd’intégration européenne, ainsi que lesmodèlesd’analyse
desattitudesà l’égard de l’Europe, demeurentpertinentslorsqu’on les
applique àun payscandidatprésentant unetrajectoire historique et un
terrainsociologiquetrès spécifiques.

Un état des lieux de la littérature académique sur la Turquie et
l’Europe

L’examen de la littérature académique, en languesanglaise et
française, consacrée aux relationsentre la Turquie etl’Europe conduità
deuxconstats:une nette domination entermesdevolume des travaux
anglo-saxonspar rapportà ceuxen langue française; une augmentation
significative dunombre despublications relativesà la Turquie età
l’Europe depuisla fin desannées1990, corrélative à l’approfondissement
duprocessusd’intégration européenne de la Turquie. Ce déséquilibresur
le plan quantitatif peut s’expliquerparde multiplesfacteurs, parmi
lesquelsdes traditionsacadémiquesdifférenteset un intérêtplus soutenu
au sein dumonde académique anglosaxon, en
particuliernordaméricain, pourla Turquie pourdes raisonshistoriquesetgéopolitiques.
Cetintérêt setraduitparl’offre d’« études turques» au sein
desdépartementsd’étudesproche-orientalesde nombreuses universitésaméricaines,
l’activité d’institutsconsacrésauxétudes turquesetde chaires surla
Turquie contemporaine, quis’accompagnentde publicationsetde
2
périodiques spécialisées.
Jusqu’auxannées récentes, la littérature académique consacrée aux
relations turco-européennesprivilégiaitpourl’essentieltroisgrandes

2
Ainsi lesTurkish Studies sont représentéesdans vingt universitésauxÉtats-Unis, dont
Harvard University, Princeton Universityouencore Georgetown University. Il existe
aussiun « Institute of Turkish Studies» à Washington, entièrementdédié aux recherches
surla Turquie. AuRoyaume-Uni,une « Chairin ContemporaryTurkish Studies» a été
fondée en2005 au sein de l'European Institute de la London School of Economicsand
Political Science.Turkish Studies et New Perspectives on Turkeyfigurentparmi les revues
anglophones spécialisées surlesétudes turques.

10

approches – relationsinternationalesavecune dominante historique,
économiquesde même que politiquesetinstitutionnelles–souvent
3
traitéesde frontdanslesmêmespublicationscollectives. Les travaux
s’inscrivantdansla premièretendance ontdressé généralement sous une
forme chronologique l’évolution des relations turco-européennesdepuis
la fin de la Seconde guerre mondiale, certains remontantau-delà à la
période de l’Empire ottoman (Inalcık,2006), jusqu’à l’ouverture en
2005 desnégociationsofficiellesd’adhésion avec l’UE. Cette démarche
lesa conduità identifierlesdifficultés rencontrées(comme le gel des
relationsaprèsle coup d’Étatmilitaire de 1980) etlesavancéesobtenues
(à l’instardu sommeteuropéen d’Helsinki en 1999, quireconnaîtà la
Turquie lestatutde payscandidat) danslerapprochemententre la
Turquie etl’Europe.
Lesapprocheséconomiques sesontconcentréesavant tout surles
principauxindicateurséconomiqueset sociauxde la Turquie, leur
évolutionsousl’effetdu rapprochementavec l’Europe, ainsi quesurles
grandesétapesduprocessusd’intégration économique de la Turquie au
sein de l’Europe communautaire (marquéesnotammentparl’accord
d’association entre la Turquie etla Communauté économique
européenne en 1963etl’accord d’union douanière envigueurdepuis1996).
Enfin, de nombreusespublicationsontexploré leseffetsdesdynamiques
politiquesetinstitutionnelles surle processusd’intégration européenne
de la Turquie. Lesattentesde l’UEvis-à-visde l’application descritères
de Copenhague, en particulierpolitiques,sontévaluéesàtraversla prise
en compte desprogrès réalisésparla Turquie comme payscandidat.
L’impactduprocessuseuropéensurle plan national est traité danscette
perspective àtraversl’établissementd’un bilan des réformespolitiques
etéconomiquesmisesen œuvre en Turquie depuisla fin desannées
1990,un mouvementqualifié de «révolutionsilencieuse » parcertains
4
observateurs(Rumford,2001;Kubicek,2005;Müftüler-Baç,2005) .

3
Sansdémêlerces troisapproches, on mentionnera lespublications suivantes: Akagül
etVaner(2005,2005b);Billion (2006);BurdyetMarcou(2008);Chabal etRaulin
(2002);Dopffer(2008);Elmas(1998);Insel (1999);Kazancigil (2004);Roy(2004);
Turunç (2001);Monceau(2006);Çar˘lkgouetRubin (2003);Arikan (2006);
Arvanitopoulos(2009);Ug˘ur(1999);U˘guretCanefe (2004);Zucconi (2003,2005).
4
En particulierconcernantla démocratisation etl'évolution de lasituation desdroits
de l'homme en Turquie, comme lerespectdesminorités, ainsi que larésolution des
questionskurde etchypriote.

11

L’européanisation de la Turquie entantque processusestaussi abordée
àtraversl’étude deseseffets surlespartispolitiquesnationaux(Avcı,
2004), lesgroupesd’intérêt(Atan,2008) ouencore lasociété civile
(Diez, AgnantopoulosetKaliber,2005). Certainsdeses travaux
permettentde mieux saisirle pointdevueturc dans sesmultiples
dimensions(Yérasimos,2003,2005), notammentlesaspirationsdes
élitesetde l’opinion publiqueturques, àtravers une prise en compte des
positionnementspartisansetdesdébatspublicsinternesaupayscandidat.
Enfin, plusieurs travauxproposentdes réflexionscomparativesentre la
candidature de la Turquie etlesélargissements récentsde l’UE, en
particulierauxpaysd’Europe centrale etorientale (PECO) en2004 età la
Bulgarie età la Roumanie en2007(Togan etBalasubramanyam,2001;
Vérez,2005).
Aucoursdesdernièresannées, cettetriple perspective derecherche
s’estenrichie pardesapprochesnouvelleset un élargissementdesobjets
visantà approfondiretà diversifierl’étude desdifférentesdimensions
des relations turco-européennes. L’élargissementdescentresd’intérêt
ainsi observé peut s’expliquerdans une certaine mesure parla
dynamique duprocessusd’intégration européenne qui a produit ses
effetsdansle champuniversitaire en modifiantla perception de la
Turquie comme objetd’étude. Souventconfinésauxproblématiques
des« airesculturelles» oudes« paysenvoie de développement», en
particulieren France, les travaux surla Turquie ontdésormaisacquis une
légitimité nouvelle dansle domaine desétudeseuropéennes,s’élargissant
de faitàun champ de questionnementsetd’investigationsbeaucoup
plus vaste. La multiplication desarticlesconsacrésà la Turquie dansles
revuesanglo-saxonnes spécialisées surl’Europe (European Union Politics,
Journal of Common Market Studies,Journal of European Integrationou
encoreJournal of European Public Policy), danslesdernièresannées, en
représenteun indicateur significatif. Lesprogrammesderecherche
consacrésà diversaspectsdes relations turco-européennes
sesontmultipliésdepuis une dizaine d’années sousl’impulsion de cette nouvelle
actualité. De même, larelance de la dynamique
duprocessusd’intégration européenne depuislesommetd’Helsinki a contribué à développer
en Turquieun nouveauchamp d’investigationsurlesétudeseuropéennes,
en particulierau sein de lascience politiqueturque, concernantles
relationsentre la Turquie etl’UE. Cetintérêtnouveau s’est traduitparla
création de centresd’étudeseuropéennesau sein des universités turques

12

(comme par exemple ceuxdes universités˘aog,BgiilBziçi ouGalatasaray
à Istanbul), la mise en place de cursusd’enseignement surl’Europe ainsi
que la multiplication despublicationsetdes thèses
surlesproblématiquesliéesà l’intégration européenne (Müftüler-Baç,2003b). Enfin, les
évolutions récentesdespolitiquescommunautairesdansle domaine de
l’éducation nationale etde larecherche ontfavorisé le développement
de la mobilité géographique desétudiants turcseteuropéens,suite à
l’élargissementdesprogrammeseuropéensde coopération pédagogique
(Socrates-Erasmus) à la Turquie depuisl’annéeuniversitaire2004-2005.
Ceséchangescroiséscontribuentaussi à favoriserl’éclosion de nouvelles
vocationsparmi lesjeunesgénérations.
Parmi lesnouveauxobjetsderecherche consacrésà la problématique
« Turquie-Europe » dontl’études’estdéveloppée danslesdernières
années, quatrethèmesprincipauxpeuventêtre identifiés. Le lobbying
pro-européen de la Turquie asuscitéune premièresérie detravaux.
Ceux-cise focalisentpourl’essentielsurl’action menée à Bruxellespar
lesgroupesde pression économiques, en particulierl’Association des
industrielsethommesd’affaires turcs(Türk sanayicileri ve i¸sadamları
derneg˘i, ouTÜSIAD) considérée comme l’une
desorganisationspatronaleslesplusinfluentesde Turquie (VisieretPolo,2007 ;Serdarl˘gou,
2007 ;Atan,2008).
Plusieurs travaux récents sontégalement venusenrichirl’étatdes
connaissances surlesphénomènesmigratoires versl’Europe en
provenance de Turquie (Erzan etKiris¸çi,2008) etleurimpact surl’évolution
desdébatsconcernantla citoyenneté etle multiculturalisme en Europe,
danslesillage des recherchespionnièresde Riva Kastoryano (1986, 1997),
puisd’Isabelle Rigoni etde Valérie Amiraux(2001). Ens’appuyant sur
la notion d'« Euro-Turcs», certains
travauxempiriquesanalysentl’évolution de lasociologie descommunautés turquesen Europe ainsi que
leurspositionnementsface à l’enjeueuropéen dansdespaysmarquéspar
une forte présence immigréeturque comme l’Allemagne etla France
(Kaya etKentel,2005), la Belgique (Ibid.,2007) ouencore lesPays-Bas
(Küçükcan etGüngör,2006).
Dans un autre domaine,unesérie detravaux récentsabordentl’état
desopinionspubliquesface à l’adhésion de la Turquie à l’UE, qui est
désormais souventinvoqué commeun enjeudanslesdiscourspolitiques
etlesdébatspublicsen Europe. Ens’appuyant surlesdonnéesdes
grandesenquêtesinternationales, comme lesEurobaromètres, plusieurs
travaux traitentdeslogiquesdu soutien oudu rejetde l’adhésion de la

13

Turquie à l’UE chezlesEuropéens(Ruiz-JiménezetTorreblanca,2007 ;
CautrèsetMonceau,2010), en privilégiantnotammentlesapprochesen
termesde «hard factors» etde «soft factors» (McLaren,2007 ;Vreese,
Boomgaarden etSemetko,2008). Moinsconnusen Europe, l’étatde
l’opinion publique en Turquie et son évolution face à l’enjeueuropéen
sontplusparticulièrementétudiésà partirdudébutdesannées 2000
(Monceau,2003,2007 ;Çarl˘goku,2004;Aybar, Mergen, Perotti et
Reid,2007). La montée de l’euroscepticisme en Turquie, phénomène
récentquis’approfonditdepuis 2004,suscite aussiun intérêtnouveau
tantdans sa dimension politique (Güne¸s-Ayata,2003) que populaire
(Yılmaz,2005;CautrèsetMonceau,2008). De même, lesattitudeset
opinionsdesélitesen Turquie face à l’enjeueuropéen fontdésormais
l’objetde plusieursétudesempiriques(McLaren,2000 ;McLaren et
Müftüler-Baç,2003 ;Monceau,2007).
Depuislesommeteuropéen d’Helsinki en 1999, quireconnaîtle
statutde payscandidatà la Turquie,suivi de l’ouverture en2005 des
négociationsofficiellesd’adhésion avec l’UE, la perspective plusconcrète
de l’entrée de la Turquie dansl’UE a occupéune place importante dans
de nombreuxdiscourspolitiquesetprovoqué desdébatspublics,souvent
passionnés voire polémiques, au sein desÉtats-membresde l’UE. Ce
domaine d’investigation, encorerécentetévoluant sanscesse, a été
abordé dansplusieurs travauxà dimension comparative en Europe
(Wimmel,2006 ;Negrine, Kejanlioglu, Aissaoui etPapathanassopoulos,
2008). Le débatpolitique en France, qui est régulièrement réactivésur
la questionturque aprèsavoirconnud’intensesdéveloppementsdans
lesillage desdéclarationsde ValéryGiscard d’Estaing en2002puisdes
électionseuropéennesde2004, a faitl’objetd’une attention
plusparticulière (DemesmayetFougier,2005;Le Gloannec,2006,2007,2008;
Schmid,2007 ;Aydın Düzgit,2008;Lequesne,2008;Tekin,2008;
5
Monceau,2009) .
Enfin, quelquesbrèvesincursionsont tenté d’évaluerl’impactde
l’adhésion de la Turquiesurl’évolution de l’Europe, à partirdupoids
démographique dupayscandidatetdeson influencesurlesystème des
votesau sein desinstitutionseuropéennes(Allemand,2006) ouencore en

5
Auxcôtésde cetterecension de la littérature académique, on mentionnera également
deslivrespolitiques, qui présententlesprisesde position de différents responsables
politiquesfavorablesouopposésà l'adhésion de la Turquie à l'UE, comme Michel
Rocard (2008) etPhilippe de Villiers(2004).

14

tâchantderelativiserla force de l’influenceturque dansl’Europe de
demain, qualifiée de mythe parlesauteurs(Pahre etUçaray-Mangitli,
2009).

Un regard inversé : la Turquie, révélateur des enjeux européens

La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’UErenvoie
auxconceptionsetaux représentationsde l’Europe. Elle a provoqué desdébats
publicsen Europe autourd’enjeuxcentrauxpourl’avenirde la
construction européenne. On peuten identifier troisprincipaux: la
question dudéficitdémocratique européen misen lumière parle clivage
croissantélites-citoyens surla construction européenne;l’identité etles
valeursde l’Europe;lesfrontièresde l’UE. Aucoursdesdernières
années, la question de l’élargissementde l’UE, etplusparticulièrement
l’émergence de la questionturque dansl’actualité européenne a, en effet,
apportéune nouvelle dimension
auxdébatsautourdudéficitdémocratique de l’UE. Ensuscitant une forte opposition entre élitesetcitoyens,
le processusd’intégration européenne de la Turquie éclairesous un
nouvel angle lesenjeuxposésparle clivage entre
légitimitésdémocratiquesparlesoutputsetparlesinputs(Scharpf,2000).
L’examen dudéroulementdesnégociationsd’adhésion de la Turquie
avec l’UE, qui ontété ouvertesen octobre2005, permetd’éclairerles
modesde fonctionnementde la « gouvernance européenne »,
entrestratégiesdesÉtatsnationaux,rôle desinstitutionseuropéennesetpoids
desopinionspubliques.Àtraversle positionnementdesÉtats-membres
surla candidatureturque,se profilenten effetdesconceptionsopposées,
sinon antagonistes, duprojeteuropéen. Deuxexemplesen attestent.
Cette grille de lecture permetd’interpréterlesoutien apporté à la
Turquie parle Royaume-Uni etcertainspaysde l’Europe du sud,
comme l’Espagne etl’Italie, ouencore lerefusde l’adhésionturque par
d’autresÉtats-membres, comme le noyaufranco-allemand, auprofit
d’uneredéfinition des relations sousla forme d’un «
partenariatprivilégié ». La contribution de Jean Marcouanalyse la division
desÉtatsmembresface à l’enjeu turc danscette perspective. En observantles
variationsdespositionnementsnationauxà l’égard de la candidature
turque, il montre commentcesattitudesnesontpas toujourslereflet
d’unestratégie européenne desÉtatsmaisqu’elles sont souventfortement
dépendantesde contingencesnationales, notammentdanslesÉtats
hostilesà la candidatureturque. Toutefois, l’appréciation différente de

15

cette candidature estégalement susceptible de générer une crise entre
certainsÉtatsetlesinstitutionseuropéennes,voire entre cesinstitutions
elles-mêmes.
L’évolution de la position de la diplomatie française à l’égard de la
candidatureturque, depuislesélectionsprésidentielle etlégislative de
2007, éclaire égalementcette articulation entre lesdeuxniveauxnational
et supranational. Enremettanten cause lesnégociationsd’adhésion avec
l’UE menéesparlesinstitutionseuropéennes, la position duprésident
de la République française,si ellese maintient,va-t-elle
influerdurablement surles relationsavec lesÉtats-membres, entreredéfinition des
équilibresetperspectivesde crisesbilatérales, comme l’a montré la
réaction auprintemps 2007dupremierministre portugaispourqui
l’Europe doit se montrer« loyale » enversla Turquie ?
Laseconde dimension du« miroir» de la Turquiesurl’Europe porte
surl’identité de l’Europe. En effet, la candidatureturque arelancé en
Europe laréflexionsurl’identité européenne dans sa dimension
culturelle et religieuse. Le débat surla constitutionnalisation de l’héritage
chrétien de l’Europe (SchlesingeretForet,2006 ;Foret,2007) ainsi que
l’existence d’un islam européen, produitde phénomènesmigratoiresde
populationsoriginairesnotammentde Turquie (Kastoryano,2005),
posentla question de la diversité culturelle en Europe etdesonsoutien
face à la diffusion de modèles standardisés. Dans un contexte
international marqué parl’après-11septembre2001 etlastigmatisation
croissante de l’islam au sein desopinionspubliquesoccidentales, l’un des
enjeuxcentrauxdudébatpublicsurl’identité de l’Europe porte ainsisur
la question de la compatibilité de l’islam avec la culture etles valeurs
européennes. Cette question estaussi alimentée en Europe parla
présence, en Turquie, d’un gouvernementdirigé depuis 2002parle Parti
de la justice etdudéveloppement(Adalet ve Kalkınma Partisi, ouAKP),
issude la mouvance islamique et souventqualifié parlesmédias
européensde « démocrate musulman ». Parallèlement, la question de
l’identité européenne estabordée dansle débatpublic en Turquie. L’UE
yesten effetconsidérée de façon croissante commeun « club chrétien »
parlesélitespolitiquesetparla populationturque.
Lesquestionsculturelleset religieusesoccupentainsiune place croissante
danslesperceptions réciproquesen Europe eten Turquie. En analysantlesdébats
parlementairesfrançaisainsi que desentretiens réalisésavec des
responsablespolitiquesen Francesurla perspective d’adhésion de la Turquie
à l’UE, la contribution de Senem Aydın Düzgitmontre commentles