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L'idée républicaine en Europe (XVIIIe-XXIe siècle)

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Description

Pourquoi 55% de français ont refusé le projet de constitution européenne ? Par crainte de voir le projet républicain français se dissoudre dans un ensemble étranger, voire hostile ? Beaucoup en effet opposent l'exception française aux conceptions sociétales du monde. Mais n'existe-t-il pas ailleurs dans le monde des traditions et forces politiques entretenant avec l'idée de république des liens suffisamment forts pour établir un dialogue fructueux ? Le premier volume revient sur la place de l'idée républicaine dans l'histoire et la pensée politique universelles et sur son positionnement central dans nombre de pays européens.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2007
Nombre de lectures 46
EAN13 9782336261829
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Paul Baquiast
Du même auteur :
La Troisième République (L’Harmattan, 2002). Une dynastie de la bourgeoisie républicaine : les Pelletan (L’Harmattan, 1996). Les poèmes secrets de Camille Pelletan (Maison de poésie, 1997).
Ouvrages sous la direction de l’auteur :
Deux siècles de débats républicains, 1789/2004 (L’Harmattan, 2004).
Richesse et diversité de la République en France : les républicains atypiques du XIX e siècle ; actes du colloque de l’AECP et de l’IDERM, Paris, Grand Orient de France (en collaboration avec Pierre Mollier, EDIMAF, 2003).
L’âge d’or des républicains , actes du troisième colloque de l’AECP, Assemblée Nationale (L’Harmattan, 2001).
La mer au temps des Pelletan, actes du deuxième colloque de l’AECP, Saint-Georges de Didonne (en collaboration avec Georges Touroude, AECP, 1998).
Une dynastie de la bourgeoisie charentaise : les Pelletan , actes du premier colloque de l’AECP, Saint-Georges de Didonne (en collaboration avec Georges Touroude, AECP, 1997).
© L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296027954
EAN : 9782296027954
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Questions Contemporaines Les auteurs Préface - Penser pour la République Introduction - Paul Baquiast, Emmanuel Dupuy Première partie : - L’idée républicaine dans l’histoire et la pensée politiques universelles
L’autre internationale : l’internationalisme républicain (XVIII e -XIX e siècles) L’idée républicaine dans la pensée politique contemporaine La laïcité en Europe et dans le monde - une valeur pour l’avenir ? -
Deuxième partie - L’idée républicaine en Europe
L’idée républicaine en Italie L’idée républicanisme en Espagne – L’exemple de la Catalogne – L’idée républicaine en Belgique L’idée républicaine en Grande-Bretagne – une idée anglaise – L’idée républicaine en Suisse L’idée républicaine en Europe centrale L’idée républicaine en Hongrie L’idée républicaine en Tchéquie L’idée républicaine dans les Balkans - ou des raisons de son absence - L’idée républicaine en Russie
L'idée républicaine en Europe (XVIIIe-XXIe siècle)
– HISTOIRE ET PENSEE UNIVERSELLE –LA REPUBLIQUE UNIVERSELLE VOLUME 1

Paul Baquiast
Emmanuel Dupuy
Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Dernières parutions
Jean-Loup CHAPPELET, Les politiques publiques d’accueil d’événements sportifs, 2006.
Bernard SALENGRO, Le management par la manipulation mentale, 2006.
Yves MONTENAY, Retraites, familles et immigration en France et en Europe , 2006.
Jacques MYARD, La France dans la guerre de l’information , 2006.
Daniel IAGOLNITZER, Lydie KOCH-MIRAMOND, Vincent RIVASSEAU (dir.), La science et la guerre, la responsabilité des scientifiques , 2006.
Mohammed REBZANI, L’aide aux victimes de la discrimination ethnique , 2006
Jean-Jacques LAFAYE, La Marche de l’homme , 2006.
Jean-Jacques LAFAYE, L’Offrande perpétuelle , 2006.
Emile JALLEY, Wallon et Piaget , 2006.
Alice LANDAU, Théorie et pratique de la politique internationale , 2006.
Cyril DI MEO, La face cachée de la décroissance , 2006.
Florence SAMSON, Outreau et après ? La Justice bousculée par la Commission d’enquête parlementaire , 2006.
Pierre-W. BOUDREAULT (dir.), Beaux risques politiques et interdépendance culturelle , 2006.
Ndolamb NGOKWEY, A propos des femmes, des Noirs et du développement , 2006.
Evelyne JOSLAIN, L’Amérique des think tanks, 2006.
Les auteurs
Alimbau Jaume Renyer
Professeur adjoint, Université Rivira i Virgili , Taragone
Audier Serge
Maître de conférences en philosophie, Université Paris IV
Baquiast Paul
Docteur en histoire de l’ Université Paris IV , principal du collège Henri Matisse (Issy les Moulineaux), président de l’ Association des Amis d’Eugène et Camille Pelletan
Billon Didier
Directeur-adjoint de l’ IRIS ( Institut de Recherches Internationales et Stratégiques )
Carod-Rovira Josep-Lluís
Président d’ Esquerra Republicana de Catalunya ( ERC )
Chevrier Marc
Professeur de sciences politiques, Université du Québec , Montréal
Courmont Barthélémy
Chercheur à l’ IRIS
Croisier Catherine
Chercheur à l’ IRIS
Csurgai Gyula
Directeur du Centre International d’Etudes Geopolitiques ( CIEG ) de Genève ; professeur de géopolitique à la Geneva school of Diplomacy  ; directeur d’études au programme universitaire School for International Trading
Dupuy Emmmanuel
Président de l’association d’ Etudes en Relations Internationales et Défense ( ERID ) ; secrétaire général de l’ Association des Amis d’Eugène et Camille Pelletan
Fall Abdou
Docteur en sciences politiques, chargé de cours et de recherches à l’IEP de Toulouse, vice président du GERCA (Groupe d’Etudes et de Recherches sur le Continent Africain)
Fazelly Kacem
Professeur de droit, ancien ministre du gouvernement afghan
Fontaine José
Docteur en philosophie de l’ UCL , directeur de la revue mensuelle TOUDI
Jakab Attila
Docteur en histoire de l’ Université Marc Bloch , Strasbourg
Kaninskaïa Galina
Professeur d’histoire contemporaine, Université de Iaroslav
Latifi Veton
Analyste politique, maître de conférences en Relations Internationales et Sciences Politiques à l’Université de l’Europe du Sud-Est (SEEU) de Macédoine.
Marzouki Moncef
Professeur de santé publique, écrivain et opposant tunisien
Mioche Antoine
Maître de conférences en civilisation britannique, Université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines
Mira Tarik
Secrétaire national aux relations internationales du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie ( RCD )
Misraï Serge
Journaliste, ancien chef du service politique d’ Antenne 2
Naghibzadeh Ahmad
Professeur de sciences politiques, Université de Téhéran
Perez Michel
Maître de conférences en civilisation britannique, Université de la Nouvelle Calédonie
Rajaonarison Alain
Docteur en histoire de l’ Université Paris VII
Ridolfi Maurizio
Professeur d’histoire contemporaine, Università della Tuscia , Viterbo
Toursel Serge
Docteur en sciences de l’éducation de l’ Université de Lille
Troudi Mohamed
Vautravers Alexandre
Docteur en sciences économiques et sociales et en histoire des Université de Genève et de Lyon II . Directeur du Département de Relations Internationales de l’Université Webster , Genève.
Préface
Penser pour la République
André Bellon
Ancien Président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée Nationale

La République est-elle une exception française ? Certes non si on veut bien se rappeler que les valeurs qui la fondent sont universelles. La raison contre les dogmes, l’humanisme comme fondement de l’homme libre, l’égalité des droits contre l’arbitraire, sont des combats toujours préNents dans le temps et dans l’espace. Ce n’est pas un hasard si, encore aujourd’hui, tant de références à la Révolution française, à la philosophie des Lumières, se retrouvent dans les symboles comme dans les discours politiques en tant de pays. Regardons simplement combien de drapeaux les arborent en Amérique latine !
Bien sur, l’idée de l’universalisme n’a pas toujours débouché sur le meilleur. Elle a même parfois généré le pire. C’est au nom de l’universalisme que les girondins ont souhaité la guerre en Europe et on ne saurait trop rappeler la réponse de Robespierre : « Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés. » C’est au nom de l’universalisme qu’ont été effectuées les expéditions coloniales à la fin du 19 ème siècle et le fameux discours anticolonial de Clemenceau le 31 juillet 1885 devrait être considéré comme fondateur d’une réflexion sur le bon usage des valeurs universelles. Bref, l’universalisme est un enjeu de même que, plus globalement, l’idée républicaine.
Trop de nos concitoyens considèrent, en effet, le combat pour la République comme achevé alors qu’il ne peut qu’être permanent. L’idée républicaine est une construction continue. Faire le point sur sa résonance dans le monde est donc un projet salutaire. L’association des Amis d’Eugène et Camille Pelletan était particulièrement qualifiée pour un tel projet. Par ses réflexions, ses colloques, ses échanges de vue, elle a déjà souvent montré sa capacité à faire vivre les principes situés au cœur de la pensée républicaine. Une fois de plus, elle veut perfectionner cette œuvre.
La chose n’est pas si simple aujourd’hui. Les références à la République sont souvent, de nos jours, plus incantatoires que justifiées par la réalité concrète. L’espace public, ce fondement précieux et caractéristique de toute construction républicaine se dilue sous la pression du marché. La vie politique s’étiole sous les coups de la pensée unique, cette arme ultime contre la raison. La France, patrie des droits de l’homme et du citoyen, un des berceaux de la République, se révèle de plus en plus incapable d’en défendre les valeurs, brade sa philosophie et son histoire pour quelques plats de lentilles d’ailleurs réservés à quelques privilégiés.
Rechercher comment l’idée républicaine est perçue à travers le monde n’est-il alors pas vain ? Ma vision optimiste de l’humanité refuse cette fatalité. C’est en faisant l’inventaire, en identifiant et en valorisant partout et toujours les éléments symboliques des principes républicains, même les plus embryonnaires, qu’on peut valoriser l’idée, qu’on peut maintenir la flamme. Encore faut-il, bien entendu, que le combat soit déterminé, cohérent, réaliste, qu’on identifie dans le même temps les principes républicains et les armes forgées pour les abattre. On ne saurait vouloir retrouver le sens de l’esprit critique comme la liberté de pensée et, dans le même temps, aliéner les choix politiques au bon vouloir d’experts réputés savoir mieux que les peuples ce qui est bon pour eux. On ne saurait se prétendre combattant de la République tout en se soumettant à un processus de mondialisation qui non seulement en ignore les valeurs mais, bien plus, les détruit. On ne saurait vouloir le développement des idées républicaines en Europe tout en soutenant une construction européenne dont chaque étape les détruit davantage.
Certes, le projet d’une construction européenne n’est pas en lui-même à condamner, bien au contraire. Mais il y a loin de la vision de Victor Hugo à celle de José Manuel Barroso. À l’Europe des républiques sœurs chère au premier répond la pathétique version d’une Europe du marché que développe aujourd’hui le second. Ceux qui soutiennent l’actuel processus ne cherchent d’ailleurs même plus à s’en cacher et c’est ainsi qu’Alain Touraine a pu déclarer : « En France, le mot libéralisme était imprononçable, alors on en a trouvé un autre : Europe. »
Cela étant, y a-t-il opposition entre toute vision européenne et les principes républicains ? Non, mais la question est celle de la hiérarchie des principes. Les républicains doivent-ils accepter la remise en cause de leurs valeurs fondamentales au nom de l’Europe ? Inversement, les principes républicains doivent-ils être prioritaires dans la construction européenne ? Même si elle passa inaperçue, la question fut posée dès les années 1950. Pierre Mendès France, dont on ne saurait contester ni la force républicaine, ni la vigueur démocratique, ni la volonté de paix, l’avait fortement éclairée, le 18 janvier 1957, à l’Assemblée nationale lors du débat sur la ratification du traité de Rome. Ce jour là, il déclarait : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit elle recourt à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot nationale et internationale . » Votant contre le traité de Rome à l’issue du débat, il manifestait ainsi, avec la plus grande netteté, non un refus de l’Europe, mais la primauté des valeurs démocratiques et républicaines sur l’objectif européen.
Cinquante ans plus tard, nous voici revenus, dans des circonstances bien différentes et bien plus difficiles, à la même question. L’équilibre mondial est marqué par une prégnance de valeurs antirépublicaines. La mondialisation, comme son segment particulier qu’est la construction européenne, sont des instruments hostiles aux Lumières et à la République. Vouloir la République, valoriser ses principes dans le monde, c’est avant tout réaffirmer l’espace public, la laïcité, l’État, le service public, contre le système du tout marché qui s’oppose à la volonté collective des hommes autant qu’à leur liberté individuelle. Il faut une vision du monde, une vision de l’Europe qui soit destinée à reconstruire les Lumières et non plus à les détruire.
Nouvelle utopie ? Non. La philosophie des Lumières a baigné le XVIIIe, puis le XIXe siècle. Même dans l’Allemagne en gestation, l’Aufklärung avait commencé de structurer la pensée et le corps social en construction. La dérive nationaliste était-elle évitable ? Au contraire, la construction d’un véritable internationalisme, fondé sur la souveraineté des peuples et leur coopération n’était-elle qu’une illusion ? On ne refait pas l’histoire, mais je ne peux m’empêcher de penser que tout s’est joué à un cheveu, que l’histoire a hésité. L’assassinat de Jean Jaurès a-t-il caractérisé le basculement ? Peut-être. Depuis lors, le doute baigne la pensée et les philosophies. Ce n’est pas pour autant que la question n’est pas à nouveau d’actualité, bien au contraire. Reconstruire la République passe tout d’abord par un inventaire sérieux dans le temps comme dans l’espace. Si cet ouvrage y participe, le moins qu’on puisse dire est qu’il était vraiment opportun.
Introduction
Paul Baquiast, Emmanuel Dupuy

Les enjeux de la question
Après les Républicains atypiques du XIXe siècle (EDIMAF, 2003), puis Deux siècles de débats républicains (L’Harmattan, 2004), cet ouvrage, entrepris sous l’égide de l’ Association des amis d’Eugène et Camille Pelletan (AECP), constitue le dernier volet d’un tryptique explorant la la richesse et la diversité de la pensée républicaine.
Alors que le projet de constitution européenne a été rejeté par près de 55 % des Français, on est fondé à s’interroger sur les raisons de ce refus.
L’une des explications ne serait-elle pas la crainte de voir le projet républicain français, en dépit de sa vocation universelle, se dissoudre dans un ensemble qui lui serait irrémédiablement étranger, voir hostile ? Il est classique, en effet, d’opposer l’exception française aux conceptions sociétales du reste de l’Europe et du monde. L’idée laïque, notamment, serait incompréhensible aux autres pays.
C’est cette exception républicaine française que ce livre entend interroger. N’existe-t-il pas, ailleurs en Europe et dans le monde, des traditions et des forces politiques, minoritaires peut-être, mais entretenant avec l’idée de république des liens suffisamment forts pour qu’un dialogue fructueux puisse être établi entre elles et ceux qui, en France, se revendiquent des valeurs de la République ?
La réponse à cette question est bien évidemment lourde de conséquences politiques, surtout dans la perspective de l’élection présidentielle de 2006. La parole et l’action de la France dans la construction européenne et dans la politique internationale peuvent être profondément changées, selon que l’on considère l’idée républicaine française comme une citadelle assiégée ou au contraire comme une pensée entrant en écho avec de nombreuses autres de part l’Europe et le monde.
Ce chantier a jusqu’alors été peu exploré de manière synthétique. Jusqu’à récemment, on ne pouvait guère lire sur la question que l’ouvrage de Robert Meynadier, remontant à 1911, préfacé par Gabriel Hanotaux : L’Idée républicaine dans les pays monarchiques d’Europe : Espagne, Italie, Hongrie, Belgique, Hollande. Quel contraste entre ce vide bibliographie et le nombre presque infini des ouvrages portant sur l’idée républicaine en France !
Depuis peu, cependant, les interrogations sur la possibilité de s’appuyer sur le modèle républicain dans le cadre de la construction européenne ont suscité un renouveau d’intérêt pour la question. En témoignent la parution récente de deux ouvrages :
_ En septembre 2003, celui dirigé par Edouard Boeglin : L’idée républicaine en France et en Europe (EDIMAF)
_ En janvier 2004, celui dirigé par Patrick Savidan : la République ou l’Europe ? (Le livre de poche, inédit)
Le premier, davantage porté sur l’histoire, s’interroge sur l’existence passée de l’idée républicaine hors de France. Le second, plus porté sur la philosophie politique, s’interroge sur la compatibilité de l’idée républicaine avec l’idée européenne.
Dans ce contexte, l’ambition de ce livre est d’apporter un éclairage le plus complet possible, à la fois historique et prospectif, sur la question de l’existence de traditions républicaines en Europe et dans le monde et sur la possibilité de convergence de ces traditions vers la construction d’une République européenne et d’une « République-monde ». La perspective est à la fois universitaire, de par la volonté d’explorer avec méthode un champ de connaissance mal connu, et politique de par les perspectives nouvelles que les conclusions que de cette recherche peuvent ouvrir aux débats sur la construction européenne et sur celle d’un nouvel ordre international.

La méthodologie du projet
L’idée républicaine est ici conçue à la fois comme une philosophie et comme un fait politique et culturel. Les deux s’enrichissent et se nourrissent mutuellement, et c’est pourquoi chacune des contributions passent de l’une à l’autre.
L’ouvrage s’ouvre, en une première partie générale, sur la place de l’idée républicaine dans l’histoire et la pensée politique universelle. On y prendra connaissance de l’existence, au XIX e siècle, d’une véritable internationale républicaine, animée d’un idéal commun et structurée politiquement. On entrera ensuite dans les détails de la renaissance de la pensée républicaine au sein de la philosophie politique contemporaine, notamment anglo-saxonne et italienne. On verra ensuite que la laïcité, contrairement à ce qui est trop souvent affirmé, n’est pas une spécificité française étrangère aux autres pays.
Les quatre autres parties regroupent, par aires géographiques et culturelles, la situation de l’idée républicaine dans différents pays du monde. Sur ce sujet à fois neuf et immense, l’exhaustivité était un objectif irréaliste. Certains pays étaient néanmoins incontournables, comme la Suisse, les États-Unis ou la Turquie. Ils ont bien sûr été traités. Y ont été ajouté une sélection de pays la plus large et la plus représentative possible. Comme en écho, chacune des contributions par pays renvoient aux thèmes abordés en première partie.
Les contributeurs constituent une équipe internationale recrutée parmi les meilleurs spécialistes de la question républicaine dans les pays concernés. La plupart sont des universitaires reconnus, certains sont des hommes politiques engagés, parfois au péril de leur liberté ou de leur vie, au service de l’idée républicaine, d’autres encore sont à la fois l’un et l’autre. Tous nous présentent ici la synthèse de travaux importants – hélas demeurés trop longtemps ignorés du grand public et des décideurs politiques – auxquels ils ont souvent été mêlés de près, quand ils ne les ont pas initiés.
La rédaction de cet ouvrage s’est échelonnée sur deux années. Plusieurs réunions de travail ont été l’occasion d’échanges fructueux entre les auteurs qui avaient pu faire le déplacement jusqu’à Paris. Les autres ont suivi l’avancée de la réflexion commune par le biais du courrier électronique. Un colloque international, organisé par l’ Association des Amis d’Eugène et Camille Pelletan , le mercredi 24 mai 2006 au siège de la représentation à Paris de la Commission Européenne , a été l’occasion, devant un large public, d’un premier rapport d’étape. Il est désormais possible de dresser des conclusions plus fermes qui n’ont pas l’ambition d’être définitives mais d’ouvrir le débat et de déblayer un nouveau champ de recherches.

Les conclusions
Loin d’être la doctrine archaïque d’un autre siècle, le républicanisme est au contraire en phase étroite avec notre époque. En replaçant au centre de la réflexion politique la notion de bien commun ( Res Publica ), il est une réponse aux principaux défis de la mondialisation : le risque écologique, la menace d’un choc des civilisations, l’essor d’un libéralisme débridé.
Les mots, cependant, sont parfois piégés et celui de République est à utiliser avec la plus grande prudence. Selon la situation politique, le sens du mot ainsi que les problématiques afférentes peuvent être très différentes.
Dans les monarchies constitutionnelles, le républicanisme peut apparaître comme une simple aspiration à rompre avec un régime désuet. Même si cette idée n’est pas totalement fausse, les choses ne sont en réalité pas si simples.
Ainsi, au Royaume-Uni, le républicanisme, loin d’être uniquement une aspiration à en finir avec un système onéreux venu d’un autre âge, est une aspiration confuse à un ordre égalitaire et, plus fondamentalement, une manifestation du nationalisme, voire du séparatisme anglais.
Dans les pays inféodés, en théorie du moins, à la reine d’Angleterre, comme l’Australie ou l’ancien Canada français, le républicanisme exprime encore autre chose, qui n’est pas que la simple expression d’une aspiration à la souveraineté pleine et entière. Au Québec, où il fait figure de « tradition cachée », il exprime les aspirations d’une véritable philosophie politique : pas d’État viable sans vertu publique ; la Res Publica n’appartient pas aux gouvernants ; la liberté conçue comme non-domination ; la nécessité de dégager le bien commun de la gangue des intérêts. En Australie, la question de la rupture avec la couronne britannique induite par le passage à la République pose la question de l’identité australienne, identité réduite à l’héritage colonial ou ouverte sur une société multiculturelle laissant toute sa place à l’altérité, qu’elle soit aborigène, asiatique ou autre.
Quant à la Belgique, par delà l’illusion d’une monarchie unitaire, la République y existe de facto dans les deux provinces rivales de Flandre et de Wallonie. De même qu’elle est, en Catalogne, par delà l’unité de l’Espagne et de sa monarchie, une réalité incontournable, appuyée non sur des approches ethniques, mais civiques, démocratiques et inclusives, telles que la laïcité, la dignité du travail, le sens de la continuité de la communauté nationale, l’équilibre des libertés individuelles et collectives, la fraternité dans les rapports interpersonnels, l’égalité des droits et des devoirs entre les hommes et les femmes.
En ce début de XXI e siècle, la dialectique de l’idée républicaine et de l’idée monarchique, encore centrale au début du siècle dernier, est devenue plus marginale. La question essentielle est celle de la relation entre République et Démocratie.
L’une et l’autre sont intrinsèquement mêlées. La première ne saurait exister sans la seconde. C’est donc sans surprise que les contributions évoquant l’idée républicaine dans les pays non démocratiques sont amenées à traiter à la fois de l’une et de l’autre.
C’est également la raison pour laquelle les républiques arabes comme les républiques islamiques ne sont que de fausses républiques. Les premières, issues pourtant d’idées modernes marquées par les Lumières, pour n’avoir pas voulu jouer le jeu de la démocratie, ont évolué en caricature d’elles-mêmes. Mêlant pouvoir absolu, à vie et héréditaire, elles sont surnommées, en un jeu de mot arabe, des joumloukia (républico-monarchies). Les secondes sont des théocraties, considérant la République davantage comme un mode d’organisation du pouvoir que comme une vision spécifique de la société, et ne percevant pas dans les idées qui la régissent une contestation de fond.
Non que les sociétés arabes et musulmanes, au contraire de ce qui est trop souvent affirmé, soient récalcitrantes par essence aux concepts républicains, et notamment à celui de laïcité. La méconnaissance du monde arabo-musulman nous empêche souvent de voir la modernisation en cours de leurs sociétés, à l’ombre des prisons et des mosquées, notamment par le biais du développement des universités, des chaînes satellites et de l’Internet. En Algérie, la laïcité, non étrangère aux anciennes traditions villageoises, est une pensée vivante dont se revendiquent ouvertement les deux principaux partis d’opposition, le FFS et le RCD. En Égypte, les idées de la Révolution française ont profondément marqué le pays à l’occasion de l’expédition de Bonaparte et n’étaient pas absentes de l’expérience nasserienne. Quant à la Turquie, la laïcité et les valeurs républicaines y figurent aux fondements mêmes de l’État.
Dans les pays démocratiques, la dialectique de la République et de la Démocratie se pose en d’autres termes, posés il y a déjà dix ans par un Régis Debray opposant le libéralisme à la défense du bien commun. 1 Aux États-Unis – république cousine de la République française, abreuvée comme elle à la source de la philosophie des Lumières – le caractère républicain s’est effacé du langage courant au profit de celui de démocratie, en dépit de l’épithète de « républicain » porté par l’un de ses deux principaux partis politiques. Dès les premiers temps, en conformité avec la devise de Patrick Henry (« Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort »), la liberté y fut présentée comme le concept central, tandis que celui de République, pourtant revendiqué par les Pères fondateurs, restait dans leur esprit flou et mal défini. Aujourd’hui, c’est le messianisme démocratique, d’origine wilsonienne mais réinterprété par les milieux néoconservateurs (composée de la droite dure alliée à d’anciens liberals issus des mouvements progressistes de la gauche) qui a mené les armées américaines sur les bords du Tigre et de l’Euphrate.
Dans ce contexte, qu’elle place reste-t-il pour le républicanisme d’influence française ?
Sur le plan de la philosophie politique, il se retrouve en convergence avec certains aspects du réveil de la pensée républicaine à travers le monde, comme la défense du règne des lois, l’importance conférée au civisme, la critique de la corruption, la thématique du « bien commun », le refus de la logique néo-libérale et son affirmation péremptoire de la fin du politique. Ses affinités sont plus fortes, néanmoins, avec le renouveau républicain italien qu’avec celui des pays anglo-saxons, lequel fait grand cas de Tocqueville mais bien peu de Condorcet.
Sur un plan moins intellectuel et plus pratique, le modèle américain semble l’emporter en Europe centrale et balkanique, non seulement du fait du rôle central joué par les États-Unis dans l’effondrement du système soviétique mais, plus fondamentalement, de par son apparente meilleure adaptation au puzzle multinational des États issus de l’ancienne Autriche-Hongrie. Quant au modèle français – État central, affirmation nationale, laïcité, rôle de l’éducation, politique sociale volontariste – il demeure une référence forte dans nombre de pays, en Europe, en Amérique latine, en Afrique et, plus encore, en Turquie. Par ailleurs, l’exemple de la nouvelle Afrique de Sud vient démontrer combien le modèle républicain d’inspiration française, par delà une intelligente période transitoire visant à assurer le vivre ensemble de communautés de poids démographiques différents et séparées par les cruautés d’une histoire séculaire, demeure une perspective d’avenir pour la construction d’un État unitaire et démocratique.
La chute du communisme (1989 en Europe centrale, 1991 en Russie) a fait réapparaître une troisième voie alternative, entre libéralisme et marxisme, celle de la République. Longtemps allié contre le totalitarisme soviétique à un républicanisme qu’on avait pu croire discrédité par les attaques de l’extrême gauche contre sa supposée hypocrisie bourgeoise et sa défense des libertés formelles (« la forme emporte et résout le fond », affirmait Gambetta 2 ), le libéralisme est désormais entré en lutte avec l’idée républicaine renaissante pour imposer son seul leadership. Aux républicains de tous les pays, dans le respect de leurs différences, de relever le défi pour assurer au monde un avenir de paix dans la liberté, l’égalité et la fraternité.
Première partie :
L’idée républicaine dans l’histoire et la pensée politiques universelles
L’autre internationale : l’internationalisme républicain (XVIII e -XIX e siècles)
Paul Baquiast
L’internationalisme prolétarien, avec ses heures d’épopée – les Brigades Internationales – comme avec ses moments sombres – la complicité des partis Communistes envers les crimes du stalinisme – est venu éclipser l’existence d’un internationalisme républicain. Ce dernier s’est pourtant affirmé avec force et vigueur, à travers un idéal commun – la « République universelle » –, à travers l’engagement d’hommes de courage et de conviction sur les champs de bataille d’Europe et d’Amérique, et à travers un effort d’organisation. C’est cette autre internationale, cette internationale oubliée, cette internationale qui a accouché des libertés contemporaines, cette internationale qui n’a à se reprocher aucune exaction, que cette étude entend faire redécouvrir ici.

La « République universelle »

Le temps des précurseurs : cosmopolitisme et républiques sœurs
Le temps des Lumières est celui du cosmopolitisme. Par delà les nations, l’Humanité est vue comme une grande famille. Plusieurs utopies planétaires s’épanouissent, qui cherchent à instaurer la rencontre des esprits dans un monde de communication pacifié et harmonieux. Une véritable « culture de la mobilité » (Daniel Roche) voit le jour au sein des élites. Entre les cours européennes, les académies et les salons, voyages et correspondances se multiplient. Voltaire passe trois années en Prusse, auprès de Frédéric. Diderot s’installe six mois en Russie, à l’invitation de Catherine la grande. Une République des lettres se met en place par-dessus les frontières, tandis que Condorcet rêve d’une république des sciences et Adam Smith d’une république du commerce. Ces républiques ont une langue, le français, qui s’impose par le poids politique de la France depuis Louis XIV et le prestige de ses écrivains et savants.
Le projet le plus abouti de ce cosmopolitisme sera celui des francs-maçons, en plein essor depuis la naissance en 1717 de la Grande Loge de Londres. En 1723, celle-ci se dote des fameuses constitutions d’Anderson, qui précisent l’histoire de l’ordre, en définissent l’esprit et en structurent l’organisation. La maçonnerie spéculative s’installe en France dans les mêmes années. 3 En 1773 est créé le Grand Orient de France. Les « frères » s’efforcent de définir un droit et une citoyenneté maçonnique. « L’universel maçon, citoyen du monde entier, n’est étranger à aucun pays » affirme de Smyrne la loge Saint Jean d’Écosse des Nations Réunies . 4 Partout en Europe, et notamment dans l’espace méditerranéen, de nouvelles loges se créent sur l’initiative des loges mères. Entre les loges, correspondances et voyages se multiplient. À l’instar d’un passeport, l’institution du certificat maçonnique permet aux maçons de se visiter les uns les autres. Par delà la différence des langues maternelles, une même langue des signes et attouchements permet de se comprendre sur le chantier symbolique d’une nouvelle tour de Babel. Un maillage sans équivalent au XVIII e siècle, hormis celui de l’Église catholique, se met en place. 5
Certes, ce cosmopolitisme maçonnique est encore « politiquement neutre ». Par ailleurs, la République universelle des francs-maçons est pour une large part une république de « l’entre-soi », dont sont souvent exclus noirs, métis, juifs et musulmans. Ainsi, l’égalité proclamée entre frères est-elle plus facile à vivre. Il existe cependant des exceptions notables. En 1784, des francs-maçons algériens et turcs sont reçus en visite dans plusieurs loges du midi, mais aussi du nord de la France. La Société des Amis des Noirs , qui voit le jour en 1788, comprend de nombreux maçons. 6
Avec la Révolution, on peut croire venu le temps de la République universelle.
Les premiers mois de la Révolution suscitent en effet à travers l’Europe un élan d’enthousiasme. En Grande-Bretagne comme ailleurs, on voit fleurir les sociétés de soutien. En octobre 1791, Jean-Louis Carra, fondateur des Annales patriotiques et littéraires , annonce le « commencement d’une révolution générale en Europe dans laquelle nous sommes destinés à jouer le premier rôle ». Goethe célèbre la bataille de Valmy en affirmant que « de ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque dans l’histoire du monde ». Un décret de la Convention de novembre 1792 affirme que « la Nation française accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et se donner, en légitimes souverains, un gouvernement libre ».
À partir de 1795, les armées de la Révolution se portent à l’extérieur des frontières, donnant naissance, en Hollande, en Italie, en Allemagne et en Suisse, aux « républiques sœurs ». 7 Au total, une trentaine voit le jour. Si certaines sont portées, comme dans la République Batave, par un authentique mouvement révolutionnaire autochtone, les désillusions apparaissent bien vite. La guerre de libération se transforme en guerre d’expansion et d’oppression. Beaucoup de républiques n’ont qu’une existence éphémère, avant l’annexion pure et simple au territoire français sous forme de départements. Les réquisitions forcées, la pression fiscale, les actes anti-religieux dressent rapidement les populations contre la France. Sous l’Empire, le phénomène s’accroît et voir naître, au cœur des peuples, dans les territoires soumis à la présence française, un sentiment fort et nouveau : le nationalisme. En 1808, Fichte, dans son Discours à la nation allemande , engage l’idéalisme philosophique allemand sur la voie d’une mystique patriotique et régénératrice.
Ainsi, en dépit de l’éphémère unification européenne sous la férule française, des brassages de population et d’une certaine unification des structures administratives des États, le cosmopolitisme des Lumières peut-il paraître bien mort, en 1815, lorsque s’effondre le premier Empire et qu’un nouvel équilibre diplomatique s’instaure en Europe avec le traité de Vienne.

Le printemps des peuples
Pourtant, l’idée de République universelle n’en est encore qu’à ses prémices. Elle renaît en 1848, à l’occasion du « printemps des peuples ».
Le mouvement part de Sicile et de Naples, en janvier 1848. En février, il gagne la France d’où il acquiert, à travers toute l’Europe, un immense retentissement. L’ensemble de l’Italie est immédiatement touché, l’Allemagne l’est à son tour dès la fin de février, l’Autriche au mois de mars, puis bientôt la Bohème, la Hongrie et la Pologne. Se mêlent une revendication nationale et une revendication libérale. En dépit d’expériences politiques variées dans leur durée comme dans leur contenu, le souffle d’un même idéal se répand, quelques mois durant, à travers tout le continent : à Paris, la République est proclamée (24 février) ; à Rome, le pape octroie une constitution (14 mars), avant de s’enfuir (24 novembre) et que Mazzini ne proclame la République ; à Turin, la monarchie devient parlementaire (5 mars) et prend la tête du mouvement national contre la présence autrichienne ; à Francfort, une assemblée élue au suffrage universel se prépare à rédiger une constitution en vue de l’unification du pays (mai) ; à Vienne, le chancelier Metternich doit s’enfuir de la ville (13 mars), deux mois avant que ce ne soit au tour de l’Empereur, Ferdinand de Habsbourg (15 mai) ; à Presbourg (Bratislava), Kossuth et la diète exigent de Vienne un système politique représentatif et l’instauration d’un gouvernement hongrois indépendant (mars) ; à Prague, un congrès tchèque est convoqué ; à Cracovie, la population se soulève (20 avril).
L’idéalisme mystique du printemps des peuples transparaît tout particulièrement à travers une série de quatre lithographies réalisée en 1848 par Frédéric Soreau, et conservée au musée Carnavalet : La République universelle . 8
Intitulée Prologue , la première lithographie présente les têtes couronnées chassées de la Terre par les anges, fondant sur eux depuis un ciel d’orage où se distingue la figure allégorique de la République, sous l’inscription en lettre d’or : « justice ». Les monarques s’enfuient, tandis que l’on voit brûler dans les flammes de l’enfer leurs prédécesseurs, parmi lesquels se reconnaissent Louis XVI, Marie Antoinette et Napoléon I er .
La seconde, intitulée Le Pacte , représente les peuples défilant devant un arbre de la liberté pour se diriger au pied d’une statue de la République. Habillée en costumes traditionnels, composée d’hommes et de femmes de tous âge et de toutes classes sociales, la foule immense arbore les drapeaux des différentes nationalités : français, allemand, italien, hongrois, tchèque. Soreau anticipe l’unité allemande en inscrivant « Allemagne » sur les drapeaux noirs, rouge et or, tandis que les couleurs italiennes portent encore le nom des principaux états de la péninsule (Royaume des deux Sicile, Lombardie, Romagne). Dans le ciel, le Christ bénit la foule, entouré des anges et auréolé d’une lumière radieuse où se lit le mot « fraternité ».
La troisième, intitulée Triomphe , représente Marianne, coiffée du bonnet phrygien et portant un flambeau, montée sur un luxueux quadrige dirigé par quatre enfants issus de quatre continents (Europe, Asie, Afrique, Amérique). Sortant de Paris, escortée par une foule d’hommes portant pour les premiers une ceinture multicolore et arborant sur une bannière les mots d’ordre « Organisation du travail » et « Solidarité universelle », elle se dirige sous les vivats de la foule vers un monument célébrant les grandes dates révolutionnaires de 1793, 1830 et 1848. Au pied de ce monument, un homme noir et un ouvrier, symboles de l’abolition de l’esclavage et de l’affirmation du droit au travail, fraternisent en exhibant leurs chaînes brisées. À leurs côtés, un lion se repose sur un amoncellement de symboles des anciens pouvoirs monarchiques, tandis qu’au premier plan deux enfants se reposent sur les restes abandonnés d’un régiment devenu inutile.
La dernière est intitulée Réalisation : un marché sous la République universelle démocratique et sociale . Ce dernier est installé à proximité d’un port en pleine activité, entre quatre statues de femmes, représentant chacune un continent (Europe et Asie au premier plan, Afrique et Amérique au deuxième) et dont le socle arbore la devise : « liberté, égalité, fraternité ». Au premier plan, à droite, s’élève le bâtiment de la « banque du peuple ». Une foule diverse et cosmopolite déambule devant les marchandises dont certaines sont issues de ballots portant la mention « association fraternelle. »
Cette série de lithographie est très révélatrice de l’esprit quarantehuitard : on y retrouve l’importance de la référence religieuse, venant nous rappeler que la révolution de 1848 n’est en rien anti-cléricale, et encore moins anti-religieuse. On y retrouve également cette aspiration à un ordre social égalitaire, dans lequel les ouvriers trouvent leur place grâce à l’organisation du travail et à l’association. On y retrouve surtout, et c’est le point qui nous intéresse le plus ici, cette aspiration à une République universelle dans laquelle les peuples – sans disparaître, mais au contraire en étant reconnus dans leurs identités nationales – vivent en paix et harmonie sous la houlette des valeurs de fraternité et de solidarité. Soreau est cependant un artiste français, et il lui est difficile de se départir du sentiment, hérité de l’expansionnisme révolutionnaire, que la République française doit jouer un rôle de premier plan dans cette République universelle : les figures allégoriques de la République, portant le plus souvent bonnet phrygien, sont toutes inspirées de Marianne. Le drapeau français seul flotte au toit de la banque du peuple. Quant au quadrige du triomphe, sortant de Paris, entouré de représentants du peuple ceints de tricolore, et se dirigeant vers un monument célébrant les seuls évènements révolutionnaires français, il porte clairement les lettres RF. Tout juste peut-on distinguer dans la foule quelques costumes orientaux justifiant la référence à la République universelle.
Cette ambiguïté de la République universelle, entre internationalisme et prépondérance du modèle français, se retrouve sous la plume de son grand apôtre : Victor Hugo.

La République universelle selon Hugo
Comme Marx au sujet de socialisme, Hugo ne croit pas la République possible dans un seul pays. Elle sera universelle ou ne sera pas : « pour que la République s’établisse à jamais en France, il faut qu’elle s’établisse hors de France et pour qu’elle s’établisse hors de France, il faut qu’elle se fasse accepter par la conscience du genre humain. » 9
De son père, le général Hugo, parti défendre en terre étrangère, à Naples et en Espagne, les acquis de la Révolution et de l’Empire, Victor Hugo a hérité la conviction du primat de l’idéologie sur les nationalités. Dès lors, pour lui, les nations sont vouées à disparaître à plus ou moins long terme, d’abord dans le cadre du continent européen unifié, puis dans le cadre de l’humanité tout entière. En 1850, il annonce, prémonitoire, la construction de « cet immense édifice de l’avenir, les États-Unis d’Europe ». 10 En 1867, il va plus loin et prophétise depuis son exil de Guernesey : « au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. […] Une bataille entre Italiens et Allemands, entre Anglais et Russes, entre Prussiens et Français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre Picards et Bourguignons. […] Un peuple fouillant les flancs de la nuit et opérant, au profit du genre humain, une immense extraction de clarté. Voilà qu’elle sera cette nation. […] Elle s’appellera l’Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s’appellera l’Humanité. » 11
Hugo, cependant, ne nie pas l’existence des nations et réfléchit au rôle que pourrait tenir chacune dans la construction de la République universelle. S’il ne croit pas à la définition allemande de la nation comme un Volksgeist , un esprit spécifique et transcendant propre à chaque peuple, du moins voit-il dans le génie des nations une aptitude commune à l’ensemble de l’humanité mais davantage développée en chacune d’elle : « un peuple n’est pas une chair ; un peuple est une pensée ! Qu’est-ce que la Pologne ? c’est l’indépendance. Qu’est-ce que l’Allemagne ? c’est la vertu. Qu’est-ce que la Hongrie ? c’est l’héroïsme. Qu’est-ce que l’Italie ? c’est la gloire. Qu’est-ce que la France ? c’est la liberté. » 12
Identifier la France à la liberté, c’est lui réserver un rôle de premier plan dans la construction de la République universelle. L’histoire, d’ailleurs, le montre : « deux nations entre toutes, depuis quatre siècles, ont joué dans la civilisation européenne un rôle désintéressé ; ces deux nations sont la France et la Pologne […]. Le peuple français a été le missionnaire de la civilisation en Europe ; le peuple polonais en a été le chevalier. » 13 Missionnaire, le peuple français l’est davantage encore depuis 1789. C’est en France que la liberté s’est incarnée, c’est depuis la France que la liberté a rayonné sur les autres peuples : « l’expansion des idées, c’est le mouvement propre à la France. […] Si elle n’a plus la conquête, cette domination par la guerre, elle a l’initiative, cette domination par la paix. C’est elle qui rédige l’ordre du jour de la pensée universelle. » 14
Universelle, la République selon Hugo, comme selon Soreau, est avant tout française : « O France, adieu ! tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. Encore peu de temps, et tu t’évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité. […] Adieu, Peuple ! Salut, Homme ! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même qu’Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la Chrétienté, toi, France, deviens le monde ! » 15
Ainsi, pour Hugo, la République ne peut vivre en France que si elle vit ailleurs qu’en France, si elle dépasse les nations et les transcende pour atteindre l’humanité. Mais cette République universelle trouve son modèle et son incarnation dans la France elle-même, qui a pour mission de le répandre et de le faire rayonner à travers le monde.
Cette prépondérance française, telle que l’incarne la pensée de Victor Hugo, insupportera Marx et Engels. En 1882, encore, ce dernier écrit : «le petit peu d’internationalisme républicain de 1830-1848 se regroupa autour de la France qui devait libérer l’Europe, et accrut donc le chauvinisme français au point que la mission de libération universelle de la France, et donc son droit, de par sa naissance, à prendre la tête, nous est jetée à travers les jambes tous les jours. » 16
Pour marquée qu’elle soit par la prépondérance française, la République universelle n’en a pas moins donné naissance à un véritable internationalisme qui, au-delà de la sphère des idées, s’est concrétisé dans le combat politique et le choc des armes.

L’engagement des hommes

L’engagement depuis Paris
La cause nationale et républicaine des autres peuples d’Europe est l’occasion, en France même, de manifestations de soutien qui ont parfois des répercutions considérables sur le plan intérieur.
Dès 1830, le cœur de la France libérale et républicaine, après avoir battu avec celui de la Grèce en lutte contre les Turcs, bat avec celui de la Pologne. Quand, après l’échec de l’insurrection de 1831, le général Sébastiani semble se féliciter à la Chambre de ce que « l’ordre règne à Varsovie », La Fayette lui répond que « toute la France est polonaise ». Les proscrits polonais sont alors portés en triomphe, La Varsovienne devient la chanson à la mode.
Le 15 mai 1848, l’extrême gauche, qui a perdu les élections législatives en avril, organise une manifestation en faveur de la Pologne. Une foule énorme défile dans les rues de Paris et envahit l’Assemblée. Les députés socialistes pactisent avec les intrus. Des noms circulent pour un gouvernement provisoire. L’ordre est finalement rétabli, l’extrême gauche est décapitée, ses chefs arrêtés. Les temps sont alors murs pour le massacre des ouvriers parisiens qui suivra en juin.
Un an après les dramatiques évènement du printemps 1848, la gauche « démoc-soc » redresse la tête, et réalise le 13 mai 1849 une percée électorale qui inquiète le « parti de l’ordre » au pouvoir depuis la victoire de Louis Napoléon Bonaparte à l’élection présidentielle de décembre. À l’Assemblée, leur leader, Ledru Rollin, organise le groupe de la Montagne qui rassemble 200 députés. Le 13 juin, il se rallie à une manifestation de protestation contre l’écrasement de la République romaine par les troupes françaises du général Oudinot. Mais la répression est sanglante. Trente-quatre Montagnards sont arrêtés. Pourchassé par la police, Ledru Rollin doit se cacher puis s’exiler en Angleterre. Avec lui, c’est le dernier grand nom de la Révolution de février 1848 qui quitte la scène politique. Le tournant réactionnaire de la seconde république s’accentue, tandis que Victor Hugo, outragé, se convertit définitivement à l’idée républicaine. 17
Les républicains ne se contentent pas de manifester leur solidarité depuis Paris. Nombreux sont ceux qui partent porter le coup de feu au côté de leurs frères en République. Les lieux de l’engagement sont multiples et non exclusivement européens : Crète, Italie, Irlande, Pologne, États-Unis, Amérique latine... Quelques figures emblématiques illustrent, parmi d’autres, cet internationalisme de terrain. Parmi elles, plus qu’aucune autre, celle, non française il faut le souligner, de Garibaldi.

Une figue emblématique : Garibaldi
Giuseppe Garibaldi naît à Nice, le 4 juillet 1807. Annexée à l’Empire français, la ville redevient piémontaise en 1814. Issu d’une famille de marin, Garibaldi l’est lui-même et fait escale, en sa jeunesse, dans tous les ports du Moyen-Orient. En 1833, il adhère à la société secrète Jeune Italie de Mazzini. Poursuivi, l’année suivante, à la suite de l’échec du complot qu’il a été chargé d’organiser au sein de la marine sarde, il trouve refuge à Marseille. À la fin de l’année 1835, il part pour le Brésil, où séjourne un de ses frères et une importante colonie italienne.
Il va alors mettre son énergie et son talent militaire au service des jeunes républiques américaines. Il se rallie d’abord à la cause de la République du Rio Grande Del Sul, en lutte contre l’Empire du Brésil de Pedro II. À bord du navire Le Mazzini , dont le nom résonne à la manière d’une profession de foi, il écume comme corsaire la côte atlantique. En 1839, il enlève celle qu’il aime, la belle Anna Maria Ribeiro da Silva, dite Annita, qui a le malheur d’être mariée. Il l’épouse en 1842. Depuis un an déjà, il soutient de ses armes une autre cause, celle de la République d’Uruguay, qui a fait sécession d’avec le Brésil et est en guerre avec l’Argentine, soumise à la dictature sanglante de Juan Manuel Rosas. En avril 1843, il prend la tête de la légion italienne qui répond à l’appel aux volontaires étrangers lancé par le général La Paz. Vêtus d’une chemise rouge, celle des bouchers des abattoirs de la ville, ses hommes s’illustrent lors du siège de Montevidéo par les troupes argentines. De la résistance qu’ils opposent, lors d’une embuscade, à un adversaire huit fois supérieur en nombre, naît la légende de Garibaldi et de ses compagnons. Le retentissement en est considérable, jusqu’en Europe et plus particulièrement en Italie. Après avoir servi les républiques du nouveau monde, le héros peut alors retourner sur le vieux continent pour y défendre l’unité de sa patrie.
Quoique républicain et anti-clérical, Garibaldi se met au service du roi de Piémont-Sardaigne dans sa lutte contre l’occupant autrichien. Après la défaite du Piémont, Garibaldi et ses hommes s’engagent au côté de la révolution romaine menée par Mazzini. Le lendemain de leur entrée dans Rome, le 8 février 1849, la République est proclamée. Mais le parti de l’ordre qui a pris le pouvoir en France n’entend pas laisser dépérir le pouvoir temporel du pape. À la tête d’une expédition de 10 000 hommes, le général Oudinot fait le siège de la ville, qui tombe le 1 er juillet. Parvenu à s’enfuir, Garibaldi, au terme d’une marche terrible à travers l’Italie lors de laquelle décède son épouse, amorce un second exil. Redevenu marin, il erre entre l’Amérique, l’Angleterre et la Chine. En 1854, il achète l’île de Caprera, qui dès lors lui servira de lieu de ressourcement. Renforçant son allégeance au royaume de Piémont-Sardaigne, il adhère en 1857 à la Société nationale, qui renonce aux aides républicaines. En 1859, dans le cadre d’une nouvelle guerre contre l’Autriche, le roi de Piémont Sardaigne, Victor-Emmanuel II, lui confie le commandement des chasseurs alpins piémontais. L’année suivante, en 1860, se situe l’épisode qui contribuera le plus à sa gloire: la fameuse Expédition des 1000 qui verra les chemises rouges, essentiellement composées d’Italiens du Nord et du Centre, mais aussi de Français, faire la conquête du royaume des deux Sicile et au terme de laquelle Garibaldi saluera Victor Emmanuel II du titre de « roi d’Italie ». L’Unité italienne n’est cependant pas achevée. En 1862, il tente un coup de main contre Rome, mais est contraint d’y renoncer à Aspromonte par les troupes royales chargées de calmer ses ardeurs. En 1866, il combat dans le Trentin lors de la troisième guerre contre l’Autriche. En 1867, il tente une nouvelle fois de prendre Rome, mais est arrêté, à Mentana cette fois, par les célèbres fusils Chassepot des troupes de Napoléon III.
Initié franc-maçon à Montevidéo, en 1844, Garibaldi favorise de développement de la maçonnerie en Italie. Pendant l’ Expédition des 1000, les loges se multiplient à travers la péninsule, devenant un lieu de rencontre entre milieux libéraux et milieux démocratiques. En 1862, c’est avec l’aide des loges maçonniques qu’il organise sa marche ratée vers Rome. En 1864, il est élu Grand Maître du Grand Orient d’Italie et en 1867 Grand Maître honoraire à vie.
Comme en ses années de jeunesse, ses derniers combats seront pour une autre patrie que la sienne, une patrie républicaine, la France de la « Défense Nationale », à qui il offre ses services en octobre 1870. À la tête de 10 000 tirailleurs de l’armée des Vosges, il obtient à Dijon l’une des rares victoires françaises contre la Prusse. Lors des élections de février 1871, il est élu député par quatre départements. Mais son élection est insupportable à la majorité monarchique et pacifique sortie des urnes. Lorsqu’il fait son entrée à l’Assemblée, réunie à Bordeaux, son nom est conspué par toute la droite, même s’il est acclamé par la gauche républicaine, minoritaire. Peu de temps après, son mandat est invalidé au prétexte de sa nationalité étrangère. Début avril, la Commune de Paris lui offre le commandement de la Garde nationale, offre qu’il croit avec sagesse devoir décliner.
Retourné en Italie, il est élu député en 1875. Il se retire de la vie politique en 1880, se marie avec sa maîtresse qui lui a déjà donné trois enfants et décède à Caprera, le 2 juin 1882. Pensionné par l’État italien depuis 1876, il reçoit des funérailles nationales.
On a beaucoup glosé sur le mythe Garibaldien, sur le mélange d’héroïsme et de proximité par lequel il s’est construit, sur la manière dont Garibaldi lui-même a su en jouer dès 1848, sur la façon dont il a été récupéré par tel ou tel à telle ou telle époque. 18 Du point de vue qui nous intéresse ici, il est à noter que ce mythe prend naissance alors que Garibaldi n’est plus en Italie, mais en Amérique latine. Il apparaît alors comme « le héros des deux mondes », l’incarnation même de l’internationalisme républicain. Quant à son dernier combat, là encore, ce n’est pas en Italie qu’il le livre, mais en France. La « garibaldimia » se répand partout, y compris dans la Grande-Bretagne monarchique, où l’on admire l’homme qui, au moment où l’archipel doit faire face au Catholic Revival , lutte contre le pape et le catholicisme. Aussi n’est-ce pas un hasard si l’une des brigades internationales prendra, en 1936, le nom de Garibaldi.
Les relations de Garibaldi avec la République sont cependant pour le moins ambiguës. Dès 1848, certains de ses hommes s’interrogent sur la fermeté de ses convictions. Avec l’Expédition des 1000, en 1860, il devient évident que Garibaldi mise sur la dynastie des Savoie davantage que sur la République pour réaliser l’unité italienne. Dans le midi italien, il déçoit les attentes paysannes en réprimant durement les jacqueries, rassurant les possédants qui, comme le dit le prince Salina dans le roman de Giuseppe Tomasi, le Guépard , acceptent « que tout change afin que rien ne change. » Dans sa biographie, Max Gallo fait remarquer avec pertinence qu’ « à plusieurs reprises, Garibaldi s’est proclamé républicain. Mais il y a dans sa manière d’être, quelque chose d’un souverain, patriarcal sans doute, mais souverain quand même. Sans doute est-ce là, au fond de sa propre personnalité, que s’inscrit le respect du roi et de ses ordres. Une obéissance qui est aussi faite de réalisme… associée à la naïveté, au plaisir d’être reconnu comme interlocuteur par le roi. » 19

D’autres figures exemplaires
Pour emblématique qu’elle soit, la figure de Garibaldi ne doit pas éclipser celles de nombreux autres. La Commune de Paris l’illustre. Comment oublier ici les immigrés, Belges, Luxembourgeois, Italiens, Polonais, qui ont occupé une place de choix parmi les dirigeants du mouvement insurrectionnel, dont l’historiographie actuelle nous rappelle qu’il a plus à voir avec le mouvement républicain radical qu’avec une anticipation de la révolution soviétique. 20 Engels lui-même, pensant sans doute aux généraux Dombrowski et Wrobleski, aime à rappeler que les Polonais « ont donné à la Commune de Paris les seuls capitaines militaires compétents et dignes de confiance. » 21
Juif hongrois, Léo Frankel siège au conseil général de la Commune. Son élection, le 30 mars 1871, est validée en ses termes : « considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent […], la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis, et vous propose l’admission du citoyen Frankel. » Ce dernier devient ministre du travail de la Commune.
Parmi les communards français imprégnés de cet idéal internationaliste républicain, évoquons enfin les noms de Gustave Flourens et de Gustave Cluseret.
Né en 1838, fils du concurrent de Victor Hugo à l’Académie en 1839, Gustave Flourens est nommé suppléant de son père comme professeur au collège de France en 1863. Républicain très avancé, il se voit bientôt interdit de cours pour ses opinions antireligieuses. C’est alors qu’il part pour la Belgique et, bientôt, pour la Grèce. En 1866, il participe activement à l’insurrection crétoise contre la Turquie. Nommé député, il est envoyé en Grèce y représenter l’île. En 1868, il retourne à Paris. En chemin, il passe par Naples, ce qui lui vaut un court séjour en prison pour un article paru dans le Popolo d’Italia. Membre de la Commune de Paris, dont il devient colonel, il est assassiné par les Versaillais le 3 avril 1871, à Chatou, dans une auberge où il s’était réfugié après la défaite de la gare de Rueil.
À la manière de Garibaldi, le destin de Gustave Cluseret, né en 1823, est celui d’un aventurier républicain. Militaire de carrière, il a pourtant participé, sous les ordres du général Cavaignac, à la répression sanglante des journées de juin 1848 contre les ouvriers parisiens. Il a ensuite servi en Crimée et en Algérie, avant de démissionner. Son destin bascule en 1860, lorsqu’il recrute des hommes pour Garibaldi et prend leur tête à l’occasion de la campagne des 1000. Il est blessé au siège de Capoue. En 1862, il part aux États-Unis où il participe à la guerre de Sécession dans les rangs de l’armée du Nord. Après avoir commandé une brigade à la bataille de Cross Keys (8 juin 1862), il est promu général. Il quitte ensuite l’armée et entre en contact avec le mouvement irlandais. Il se voit chargé par le mouvement Fenians de conduire les opérations militaires de la révolte qui se prépare. Cluseret s’entoure de deux anciens officiers de l’armée fédérale : un jeune belgo-italien, Octave Fariola, et un belge: Victor Vifquain. 22 Lancée en février-mars 1867, l’insurrection est un échec total. Poursuivi par la police anglaise, Cluseret se réfugie en France. C’est alors qu’il rencontre Varlin et adhère à la première Internationale. En 1870, après le 4 septembre qui marque le retour de la République en France, il participe avec Bakounine à l’insurrection de Lyon puis prend la tête de l’éphémère Commune de Marseille, le 1 er novembre. Le 31 mars 1871, il se rend auprès de la Commune de Paris dont il devient membre le 16 avril, après avoir été nommé délégué à la guerre le 3. Destitué pour incapacité le 1 er mai, arrêté puis libéré, il se cache durant la répression, s’exile en Suisse, et ne revient en France qu’après l’amnistie de 1880. En 1888, il est élu député socialiste du Var, et est réélu en 1893 et encore en 1898.
Au-delà d’un idéal et de l’engagement individuel des hommes, l’internationalisme républicain des années 1848/1870 se caractérise par l’amorce d’une structuration.

La structuration de l’internationalisme républicain

Les réseaux de l’exil
C’est à la faveur de l’exil que cette structuration voit le jour. Exil qui frappe, à un moment ou à un autre, tous les grands noms du mouvement républicain : le Français Ledru-Rollin, le Hongrois Kossuth, l’Italien Mazzini et, bien sûr, parmi et au-dessus de tant d’autres, encore et toujours, la figure tutélaire de Victor Hugo.
Bien au-delà de la France, Victor Hugo est, durant les 19 années de son exil, la conscience universelle du monde républicain. À l’aide de son fils aîné Charles, qui le photographie à Jersey seul, face à la mer, sur l’immense « Rocher des proscrits », il forge lui-même son image de Prométhée des temps modernes, éclairant les peuples par son verbe et son intransigeance morale. De partout, on sollicite son appui. Il écrit pour les Crétois, les Polonais et les Irlandais en lutte pour leur indépendance, les Italiens en lutte pour leur unité, les Espagnols en lutte pour la République, les Mexicains en lutte contre la tyrannie française, les Chinois en lutte contre la barbarie européenne, les Haïtiens en lutte pour la dignité des noirs… Aujourd’hui encore, les Cubains, en élevant une « Maison Victor Hugo », inaugurée en mars 2005, au cœur du centre historique de la Vieille havane, se rappellent de ses deux lettres ouvertes « aux femmes de Cuba » et « aux insurgés de Cuba », rédigées en 1870 en soutien à leur révolte contre l’Espagne. Avec Victor Hugo comme lieu de convergence, ce qui se met en place, c’est une opinion publique internationale républicaine.
Victor Hugo, cependant, se plaint du manque de coordination entre les combattants de l’idée et ceux de l’épée : « Les insurgés de Haïti, de Sicile, de Roumanie se sont adressés à moi, et toujours trop tard. Dieu sait si je les eusse servis avec zèle ! Mais ne pourrait-on mieux s’entendre ? […] C’est avant, et non après qu’il faudrait réclamer notre concours. Averti à temps, j’écrirais à propos, et tous s’entr’aideraient pour le succès général de la révolution et pour la délivrance universelle. » 23
Il existe pourtant des esquisses d’organisation. À la fin de 1850 se créé à Londres un Comité Central Démocratique Européen. Le Français Ledru Rollin, l’Italien Mazzini, le Polonais Daratz et l’Allemand Ruge en sont les quatre chefs. Le Comité s’exprime à travers le journal Le Proscrit , devenu ensuite la Voix du Proscrit . Le Comité, cependant, victime d’une scission entre modérés et extrémistes, ne dure guère. C’est à Jersey, qui compte une grande concentration d’exilés, que se concrétise la construction d’une communauté internationale républicaine et sociale. Une commission des proscrits de Jersey, aux multiples nationalités, est établie, ainsi qu’un journal, fondé à la fin de 1853, L’Homme, Journal de la Démocratie Universelle . Son mot d’ordre est « Vive la République Universelle Démocratique et Sociale ». Parmi les signatures, on retrouve celles de Ledru Rollin, Kossuth, et Mazzini. Un pas de plus est franchi, à Londres de nouveau, le 24 avril 1854, avec la naissance du Comité International Permanent. Le monde républicain, cependant, peine à s’unir. L’opposition entre modérés et rouges s’accroît. À la fin de 1855, Ledru Rollin, Mazzini et Kossuth quittent le Comité International Permanent, abandonné aux seuls socialistes et qui, dès lors, apparaît comme une préfiguration de l’Internationale ouvrière qui devait voir le jour, à Londres, en 1864, sous le nom d’AIT (Association Internationale des Travailleurs). Dans la filiation du Comité Central Démocratique Européen, ils créent un Centre d’Action. 24
À la fin des années 1860, ce sont les menaces renaissantes contre la paix qui donneront à l’organisation républicaine internationale un nouvel élan.

Les congrès de la paix
Le rêve de République universelle porte en lui l’espoir de l’avènement d’une ère de paix. Grâce à l’émancipation des nations et à la démocratisation des sociétés, la fraternisation des peuples doit devenir possible. Apparus en 1843, les premiers congrès de la paix sont d’abord marqués par l’humanitarisme chrétien. À partir de celui de 1849, organisé à Genève, ils prennent une dimension plus politique. Victor Hugo en est le président. Il y trouve une tribune pour promouvoir l’idée des États-Unis d’Europe et la création « d’un grand sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la diète est à l’Allemagne, ce que l’assemblée législative est à la France ». 25
La politisation des congrès pacifistes s’accroît encore à partir de septembre1867, avec l’organisation du congrès pour la paix et la liberté 26 . L’initiative en revient au philosophe saint-simonien Charles Lemonnier, à l’occasion des tensions entre la France et la Prusse au sujet du grand-duché de Luxembourg. Une nouvelle fois la manifestation se déroule à Genève, choisie en raison de sa tradition d’accueil des proscrits et du caractère démocratique et républicain de son gouvernement. Garibaldi se rend au congrès en grande pompe, dans deux wagons spéciaux, accueilli tout au long du trajet entre Villeneuve et Genève par les vivats de la foule, les flonflons des orchestres et les discours des notables. La présence du tribun militaire, revêtu de son uniforme de général des volontaires garibaldiens, peut paraître paradoxal dans un congrès pacifiste. Paradoxe apparent seulement. Dans l’esprit du congrès, comme le rapporte son président, le philosophe Jules Barni, « la paix restait toujours le dernier projet que l’on avait en vue, mais on ne voulait point séparer cet objet de la liberté, sans laquelle il est nécessairement illusoire. Par-là, le Congrès de Genève se distingua essentiellement de ses devanciers : ce fut le premier Congrès de la Paix par la Liberté. » 27 Charles Lemonnier précise que si « l’établissement des États-Unis d’Europe » reste l’objectif final du congrès, celui-ci « aspire être les assises de la démocratie européenne ». 28 En 1869, lors du congrès de Lausanne, Victor Hugo ira plus loin encore, justifiant au cœur même de cette instance pacifiste le concept de guerre juste, voire, avec 39 ans d’avance, celui de « der des ders » : « la première condition de la paix, c’est la délivrance. Pour cette délivrance, il faudra, à coup sûr, une révolution, qui sera suprême, et peut-être, hélas, une guerre, qui sera la dernière. Alors tout sera accompli. La paix, étant inviolable, sera éternelle ». 29
Les participants aux congrès de la paix sont recrutés sur une base très large. À Genève, au côté des hommes politiques, sont présents des sociétés ouvrières, des associations coopératives, des loges maçonniques. L’Association internationale des travailleurs, qui se réunit au même moment à Lausanne, accepte d’adhérer au congrès à la condition de la reconnaissance par ce dernier de la nécessité de « modifier l’organisation sociale dans le sens d’une répartition plus équitable de la production ». 30 En 1868, le congrès de Berne offre une tribune à Bakounine, qui y expose sa doctrine anarchiste, avant d’être mis en minorité. Les débats des congrès sont confus et orageux. Ils offrent une tribune à tous les républicains d’Europe dont les positions, entre extrémistes et modérés sont, au sein même de chaque pays, très diverses et souvent même opposées. Chacun cherche à profiter de la liberté d’expression qui lui est accordée, personne ne respecte son temps de parole, on s’interrompt mutuellement, on multiplie les interventions. Outre l’adoption de résolutions, les congrès permettent de mieux organiser l’action républicaine. Ainsi, en France, le congrès de Genève rapproche les membres de l’AIT et ceux qui n’en font pas partis. Les républicains Naquet et Accolas, notamment, travaillent avec les militants de l’Internationale pour protester contre l’intervention française de Rome qui a abouti à la bataille de Mentana contre les troupes de Garibaldi. 31


Entre 1848 et 1870, il existe donc un véritable internationalisme républicain. À travers le prestige de son histoire et de ses écrivains, au premier rang desquels Victor Hugo, la France y joue un rôle de premier ordre. Cet internationalisme s’enthousiasme pour le rêve d’une République universelle, au nom de laquelle beaucoup acceptent de se battre en dehors de leur propre pays. Au sein de la société de l’exil née de la négation de la liberté dans les régimes autocratiques d’Europe s’amorce une première structuration de l’internationalisme républicain. Les craintes d’un embrasement militaire en Europe lui donnent un second souffle. L’internationalisme républicain ne saura pas empêcher, cependant, la guerre franco-prussienne de 1870, pas plus que l’internationalisme prolétarien ne saura empêcher, en 1914, la première guerre mondiale.
Il n’empêche qu’il y a là, incontestablement, une culture commune. Culture commune sur laquelle peuvent s’appuyer aujourd’hui tous ceux qui aspirent à la construction d’une Europe républicaine, héritière du rêve de Hugo de dépassement des nations dans les États-Unis d’Europe d’abord, puis dans l’Humanité ensuite. Il leur suffit pour cela de savoir la redécouvrir, en distinguer les forces et les limites (parmi lesquelles une forme d’arrogance française), et la repenser pour l’adapter aux temps actuels.
L’idée républicaine dans la pensée politique contemporaine
Serge Audier
Les mutations économiques, sociales, politiques et culturelles des dernières décennies du XX e siècle, interprétées à la lumière du processus de « globalisation » en cours, sont souvent évoquées pour rendre compte de l’avenir de l’ « idée républicaine ». En France, on désigne souvent, dans les débats politiques et idéologiques, la « République » comme une institution typique de l’« exception française », décrite par les uns comme l’heureux signe d’une résistance à la mondialisation « libérale » jugée foncièrement néfaste, et par les autres comme la marque d’une inadaptation du « modèle français » au nouveau cours du monde. Toutefois, que l’on soit favorable ou non à la préservation du « modèle républicain », la conviction semble assez largement partagée, dans les débats publics, que « l’idée républicaine » ne constitue plus désormais qu’une survivance au sein d’un contexte mondial qui lui serait hostile.
De telles affirmations semblent pourtant quelque peu hâtives : la référence républicaine, au début du XXI e siècle, n’est pas seulement vivante en France, mais aussi dans tout un pan de la philosophie politique internationale. Au même titre que le « libéralisme », le « républicanisme » constitue, aux États-Unis, au Canada ou encore en Australie, un positionnement politique et philosophique assumé par certains des plus importants philosophes contemporains. Cependant, toute la question est savoir ce que signifie exactement l’idée républicaine dans la pensée internationale actuelle. Qu’entendent exactement les philosophes contemporains lorsqu’ils se réclament de la « république » ? Le sens qu’ils confèrent à ce terme est-il comparable à celui qui lui a été conféré en France depuis la Révolution française, et, plus encore, depuis l’avènement de la troisième République ?
Je me propose ici de livrer quelques éléments permettant de saisir les orientations du renouveau républicain international. Je montrerai que ce renouveau ne constitue en vérité nullement un phénomène univoque : le terme de « république » prend des sens parfois fort différents selon les présupposés théoriques qui commandent son emploi. Il y a ainsi, outre-Atlantique, de nombreuses « philosophies de la république » dont certaines sont fort éloignées de l’acception française, tandis que d’autres entretiennent avec celle-ci quelques affinités. Un bon indicateur de ces différences se trouve dans les noms des « grands auteurs classiques » mobilisés dans la littérature anglophone : tandis que la quasi-totalité des figures du républicanisme français sont absentes de la plupart de ces généalogies anglo-saxonnes (que l’on pense, par exemple, à la quasi-inexistence d’un auteur aussi crucial que Condorcet) les noms qui prédominent sont ceux de Machiavel, Harrington ou Sidney. Quant à l’auteur français le plus souvent mentionné dans ces travaux, et de loin, comme typiquement « républicain », il ne s’agit ni de Michelet, ni de Quinet, et pas davantage de Littré, mais de Tocqueville – référence qui, en France, peut déconcerter ! Aussi mesure-t-on, sur ce seul exemple, combien il importe de voir de plus près ce que la philosophie contemporaine entend par « républicanisme ».

Républicanisme et participation civique : de Arendt à Pocock
Pour comprendre les orientations du républicanisme anglophone actuel, il importe d’en esquisser la genèse. Tandis que, en France, l’idée républicaine a connu un renouveau dans les années 1980 grâce aux travaux de Claude Nicolet portant sur les sources des idéaux de la troisième République 32 , les États-Unis ont connu un retour du républicanisme grâce à la fois aux travaux de philosophes comme Hannah Arendt et d’historiens de la Révolution américaine comme Gordon Wood, les deux orientations se confondant au demeurant partiellement dans la mesure où Arendt a elle aussi contribué, avec son livre On révolution 33 , au renouveau de la compréhension historique de la Révolution américaine.
Non que le républicanisme anglophone suive en tous points les positions arendtiennes : au contraire, nombre de ces penseurs et historiens « républicains », tels que John Pocock, Quentin Skinner, Philip Pettit, Michael Sandel, ou encore Benjamin Barber, s’en détachent sur des points parfois cruciaux. Cependant, tous voient à leur tour dans la tradition républicaine une ressource pour dépasser les limites présumées du modèle « libéral ». Seul le républicanisme permettrait en effet de surmonter les impasses du libéralisme, jugé incapable d’affronter certains des phénomènes les plus préoccupants des sociétés démocratiques : la corruption politique, l’érosion du civisme, la fragilisation de l’autorité, la prédominance d’un utilitarisme étroit, sans parler des formes de dominations traditionnelles ou liées au capitalisme contemporain 34 . Ce dernier point témoigne de certaines affinités avec la critique déployée par le courant socialiste contre le libéralisme. Toutefois, si l’adversaire des « républicains » est en partie le même que celui des socialistes, la conviction de ses promoteurs est que le républicanisme constitue bien un courant original. Le but des « républicains » est en effet de critiquer le libéralisme au nom d’une formulation plus complexe de la liberté, qui inclut la critique socialiste du capitalisme, mais ne s’y réduit pas.
En évoquant les sources arendtiennes du renouveau républicain contemporain, on mesure en tout cas d’emblée l’écart avec la France, où l’œuvre d’Arendt, traduite très tardivement, se trouve rarement cataloguée comme « républicaine ». Pourtant, si Arendt, qualifiée à tort parfois de « libérale », ne revendique pas non plus elle-même un positionnement « républicain », son approche du politique relève d’une certaine tradition républicaine par l’importance qu’elle confère à la participation civique. Au reste, les auteurs classiques sur lesquels Arendt étaie son propos sont fréquemment des figures du républicanisme, qu’il s’agisse d’Aristote, de Machiavel ou encore de Harrington 35 .
Si Arendt peut être désignée comme « républicaine », c’est donc moins en raison de préférences institutionnelles que par la centralité qu’elle confère à la participation civique, au point d’y voir un mode privilégié de réalisation de l’être humain. Il s’agit par-là de tracer une voie jugée plus féconde que celle des théories de la démocratie représentative, dont le tort serait de privilégier une conception centrée sur l’expression des intérêts, selon une logique purement utilitariste qui revient à dissoudre le politique dans l’économique. Au contraire, une communauté libre, pour Arendt, obéit à une vision de la politique accordant le primat à l’initiative concertée des citoyens : c’est seulement grâce à cette action commune que chacun est amené à dépasser ses intérêts privés pour se consacrer aux enjeux publics.
En valorisant ainsi l’engagement civique, Arendt veut faire apparaître ce qui constitue l’essence du politique, qui se distingue foncièrement de l’économique et du social, et ne peut par conséquent se réduire à un mode de gestions de ces deux domaines. Une telle analyse se fonde sur une distinction radicale, audacieuse à une époque dominée par les sciences sociales et politiques, entre ce qui relève du « domaine public » et ce qui appartient au « domaine privé ». Le premier de ces deux domaines est caractérisé par le primat de la catégorie de « l’action », le second par le primat de la catégorie du « travail ». Là encore, Arendt entend renouer, par-delà l’époque moderne, avec tout un pan du républicanisme classique, en reprenant la définition aristotélicienne de l’homme comme « animal politique ».
L’influence exercée par Arendt ne prend sens que si on la situe dans une nébuleuse plus large, celle de quelques historiens majeurs de la Révolution américaine qui, depuis les années 1960, ont contribué à ce que l’on a appelé le « révisionnisme républicain ». Il s’agit des travaux de chercheurs tels que Bernard Baylin 36 ou Gordon Wood 37 qui ont renouvelé le regard sur les origines idéologiques de la Révolution américaine 38 . À contre-courant des interprétations alors dominantes, ces investigations ont montré que le modèle américain issu de la Révolution ne constituait pas simplement une application des doctrines libérales, notamment de Locke. Cette interprétation « libérale » de la Révolution, que résume la formule Locke et praeterea nihil (« Locke et rien d’autre » 39 ), s’était imposée dans les années 1950 aux États-Unis sous l’impulsion de Louis Hartz dont le propos était d’expliquer la singularité de l’histoire américaine, et notamment un fait remarquable pour les Européens, à savoir l’absence d’un authentique courant socialiste 40 . Or, les historiens « révisionnistes républicains » ont montré – grâce notamment au dépouillement des innombrables livres, pamphlets, tracts, etc. qui ont précédé la Révolution – le poids longtemps sous-estimé des thèmes et des auteurs appartenant au républicanisme, qu’il s’agisse de Machiavel, de Harrington, de Sidney ou même de Rousseau. D’où l’importance, avant la Révolution, de la critique de la corruption et de la valorisation de la participation active des citoyens.
On comprend dès lors l’enjeu qu’a pu aussi représenter, dans la pensée anglophone contemporaine, l’interprétation de Machiavel, érigé en figure clé du républicanisme moderne, tant son influence sur les républicains du XVII e siècle et du XVIII e siècle est patente. Tel est l’enjeu du livre de J.G.A. Pocock, Le moment machiavélien 41 , qui montre que le républicanisme renaissant, incarné entre autres par Machiavel et Guichardin, s’est poursuivi dans la « tradition républicaine atlantique » jusqu’à la Révolution américaine. L’objectif du livre est de faire ressortir un paradigme interprétatif de la modernité politique qui remplace le paradigme libéral. Le tort des historiens « libéraux » aurait en effet consisté à analyser toute la pensée politique moderne à la lumière du processus supposé continu de montée en puissance d’une sphère juridique destinée à toujours mieux protéger les droits des individus pour que ceux-ci puissent se consacrer pleinement à leurs activités privées. Cette interprétation « libérale », centrée sur l’avènement du marché, serait incapable de rendre compte du poids des idéaux républicains modernes qui s’intéressaient prioritairement à la participation politique, et non aux garanties juridiques indissociables du déploiement du marché. Les républicains auraient ainsi dénoncé les pathologies des sociétés libérales en montrant que l’exaltation du commerce s’est accompagnée d’une sous-estimation du rôle des « mœurs politiques » dans le maintien d’une communauté libre, c’est-à-dire non corrompue par des appétits privés s’affirmant aux dépens du bien commun. On mesure ici les affinités avec les thèses d’Arendt, dont Pocock d’ailleurs se réclame pour expliquer le sens de ses propres travaux. Toutefois, Arendt aurait eu tort selon lui de sous-estimer l’influence des idéaux républicains depuis la Renaissance, au risque de donner un tableau trop pessimiste de la modernité politique.

Le républicanisme « communautarien » de Sandel
Le « révisionnisme républicain » a nourri ainsi le renouveau de tout un pan de la philosophie politique contemporaine en quête d’une alternative aux thèses libérales. Certains des théoriciens dits « communautariens », comme Michael Sandel ou Charles Taylor, ont pu ainsi se réclamer du républicanisme. Pour saisir le sens du « communautarianisme » – terme sans doute plus adéquat, dans le contexte français, que celui de « communautarisme » 42 – il faut revenir à la critique du libéralisme avancée par Sandel dans Le libéralisme et les limites de la justice 43 . Selon la critique communautarienne, la philosophie du libéralisme (incarnée par Locke, Kant ou encore Rawls) dépendrait de postulats erronés. Les « libéraux » auraient tort en effet de partir d’une idée « kantienne » du moi « non encombré » ( unencumbered self ), comme si le « moi » pouvait se définir en faisant abstraction du fait qu’il appartient, au plus profond de lui-même, à un contexte social et culturel qu’il n’a pas choisi. Ce que Sandel résume en parlant d’une priorité – fallacieuse, de son point de vue – du « moi » sur ses fins. L’autre erreur des « libéraux » teindrait à une seconde « priorité », indissociable de la première et non moins fallacieuse : celle du « juste » ( right ) sur le « bien » ( good ). Entendons par cette expression la conviction des « libéraux » d’après laquelle il serait possible et souhaitable de trouver un accord sur des procédures « neutres » pour régler, le plus impartialement possible, la coexistence d’individus qui ont par ailleurs des conceptions du bien (sur le plan religieux, éthique, philosophique, etc.) très différentes. Or, cette vision libérale du « moi désencombré » ne serait qu’une construction de l’esprit, incapable d’expliquer et de justifier les obligations de solidarité et les liens moraux qui s’imposent à chacun sans les avoir choisis – qu’il s’agisse de notre famille, de notre cité ou de notre « république ».
Aussi les républicains, à la différence des libéraux, associent-ils étroitement la « liberté » et l’ « auto-gouvernement » démocratique, qui requiert l’aptitude des citoyens à délibérer ensemble en vue du bien commun. La redécouverte des idéaux de vertu civique, au cœur de l’identité américaine originaire, serait donc indispensable pour sortir de l’apathie politique favorisée par l’idéologie libérale, qui a miné la vie publique en empêchant les citoyens de débattre sur les questions de valeurs.
Le républicanisme communautarien de Sandel vise donc à renouer avec les vertus américaines originelles de citoyenneté.