//img.uscri.be/pth/8fc4be5510975f3767930b1df176b974b89b1280
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'identité en miettes

De
203 pages
L'interdépendance politique et économique transforme de plus en plus les cadres de la vie sociale et les systèmes de références culturelles. Comment le processus identitaire, en se déployant non plus à l'échelle nationale mais "glocale", repositionne-t-il les rapports religieux, ethniques et de genres ? Comment redéfinit-il les valeurs démocratiques, la socialisation, l'éducation, la double appartenance, la citoyenneté multiple ? Comment se pose la question des différences à l'époque de la mobilité des frontières ?
Voir plus Voir moins

L'identité en miettes

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B.PéquignotetD.RoUand
Chômage, exclusion, globalisation.. . Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Ndolamb NGOKWEY, A propos des femmes, des Noirs et du développement, 2006. Evelyne JOSLAIN, L'Amérique des think tanks, 2006. Ludovic DUHEM, Eric VERDURE, Faillite du capitalisme et réenchantement du monde, 2006. Jean VOLFF, Un procureur général dans la tourmente, 2006. David LAWSON, Alerte infectieuse, 2006. Yves-Marie LAULAN, Peut-on se satisfaire de la natalité en France et en Europe?, 2006. Alain GRIELEN, Menace sur I 'humanité, 2006. Christian BORROMÉE, Souriez vous êtes en France. Les solutions, 2006. Cyril LE T ALLEC, Mouvements et sectes néo-druidiques en France, 1935-1970, 2006. Guy CARO, De l'alcoolisme au savoir-boire, 2006. Adrien THOMAS, Une privatisation négociée, 2006. Tidiane DIAKITÉ, Mutations et crise de l'époque publique, 2006. Anaïs FAVRE, Globalisation et métissage, 2006. Jean-Luc CHARLOT, Le pari de la participation, 2006. Stéphane ENCEL, Histoire et religions: l'impossible dialogue ?, 2006. Patrick GREPINET, La crise du logement, 2006. Jacques RAYMOND, Comprendre les crises alimentaires, 2006.

Raymond MICOULAUT, Tchernobyl, 2006.

Sous la direction de Pierre- W. Boudreault

L'identité en miettes
Limites et beaux risques politiques aux multiculturalismes extrêmes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm.

75005 Paris

KIN XI - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

Burkina

Faso

1200 logements 12B2260

villa 96 12

Ouagadougou FASO

de Kinshasa

BURKINA

Pierre- W. Boudreault Luttes régionalitaires et société post-industrielle, 1986, Jonquière (Québec), Éditions Sagamie.

Pierre- W. Boudreault (sous la direction de) Retours de I utopie. Recompositions des espaces et mutations du politique, 2003, Québec, Presses de l'Université Laval. Pierre-W. Boudreault et Michel Parazelli (sous la direction de) L'imaginaire urbain et lesJeunes. La ville comme espace d Jexpérlences Identitaires et créatrices, 2004, Québec, Presses de l'Université du Québec. Pierre- W. Boudreault (sous la direction de) Génies des lieux. Enchevêtrement culturel, clivages et ré-inventions du sujet collectif 2006, Québec, Presses de l'Université du Québec. Pierre- W. Boudreault et Denis Jeffrey (sous la direction de) .Identités en errance. Multi-identités, territoire impermanent et être social, 2006, Québec, Presses de l'Université Laval.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattanl @wanadoo.fr
@

L'Harmattan, 2006

ISBN: 2-296-01136-5 EAN : 9782296011366

Hommage à Norbert Elias, À sa vision sociale et dynamique de l'interdépendance contemporaine

Et, pour Michel-R. Morissette, Au médecin et à I'homme qui fustige les frontières intérieures

« ... chaque homme porte la forme entière de I'humaine condition ».
Miche! de Montaigne

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS Interdépendance sociale et territoriale, une dynamique politique mondiale INTRODUCTION GÉNÉRALE Enchevêtrement culturel et interférence identitaire. Clivages et réinventions de l'espace collectif

13

25

PREMIÈRE PARTIE INTERDÉPENDANCE ET PROCESSUS IDENTITAIRE

Religions, droits de I'homme et conflits politiques: le sens du Il septembre 2001 Vittorio Cotesta Les peuples autochtones à l'ONU: genèse d'une identité globale, avatars régionaux et logiques représentatives Irène Bellier Contestation altermondialiste et « nouvelles» formes d'engagement dans l'espace public. Comment les militants altermondialistes réinventent-ils leur répertoire d'action collective? Enquête au sein du groupe «Vamos! » Nathalie Tenenbaum DEUXIÈME PARTIE INTERDÉPENDANCE, CLIVAGES ET REGROUPEMENTS

47

71

89

Militants locaux, nationaux et transnationaux contre la « marchandisation de l'éducation»: homogénéité discursive et pluralité conceptuelle Geneviève Genicot Quand des migrants «font» et «défont» des territoires Marie-Antoinette Hily Modèles des «réseaux migratoires» et leurs influences sur les stratégies de migration. Le cas de la Pologne Tadeusz Poplawski

101

117

125

12

TROISIÈME PARTIE INTERDÉPENDANCE, ESPACES ET «SOCIÉTÉS DES INDIVIDUS»

Du notable aux élites: illusions et désillusions autour de la résurgence du «local» en Tunisie de l'après ajustement structurel Ahmed KhouaJ'a Pour une sociologie de l'électeur: essai sur l'électeur tunisien Mourad Rouissi
La sauvegarde des sociétés occidentales par « le citoyen civilisé, socialement sensible et calculateur ». Apories du concept sociologique et politique néerlandais de burger consument Christian-Pierre Ghtllebaert

145

159

175

EN CONCLUSION Le rôle social, les pratiques culturelles et la place de la Déclaration universelle des droits de l'homme (personne) Droits de I'homme: ce que douze femmes brésiliennes, habitantes des quarti ers populaires , ont à dire Nair nies

189

AVANT-PROPOS
Interdépendance sociale et territoriale, une dynamique politique mondiale

Norbert Elias, dans la Dynamique de jJOccldel1t, propose une explication du monde moderne en insistant sur l'obligation de mémoire.
L'observateur, écrit-il, qui étudie la formation des monopoles et de l'État risque de négliger certains aspects du phénomène, parce qu'il se fait souvent une idée plus claire des étapes récentes de ce processus et de ses prolongements que de ses phases antérieures: il s'imagine difficilement que la royauté absolue et l' administration gouvernementale centralisée ont frappé les contemporains comme des phénomènes aussi nouveaux qu'étonnants, puisqu'ils tournaient résolument le dos au monde médiéval. Il faut donc en premier lieu faire cet effort d'imagination pour bien comprendre ce qui distingue l'absolutisme de la seigneurie médiévale. (2003, p. 149)

Cette posture épistémologique énoncée, il formule le théorème suivant:
La propriété terrienne d'une famille de guerriers, son droit de disposer de certains sols et d'exiger de ses habitants des redevances en nature ou des services, font place, à la suite de la division progressive des fonctions, d'une série de luttes concurrentielles et éliminatoires, à la centralisation du pouvoir de disposer des moyens de contrainte militaires, des « aides» régulières ou « impôts» sur toute l'étendue d'un territoire infiniment plus vaste. (Ibk/.)

Elias rappelle donc la nécessité d'un recul socio-historique pour mieux saisir l' ampleur et le sens du mouvement de formation de l'État national. Dans la conjoncture actuelle de la globalisation des marchés, l'interdépendance commerciale et monétaire, qui embrasse« l'étendue d'un territoire infiniment plus vaste », n'exige-t-elle pas un certain recul pour cerner les forces et les oppositions, la dynamique de refonte d'un pouvoir de redistribution à la base d'une solidarité sociale élargie? Réfléchissant sur les fondements de l'État, Elias traite du mouvement politique d'interdépendance entre les « ordres» ou les « états », soit la Noblesse, les gens d'Église et le «tiers état» que constitue la Bourgeoisie (ou le peuple encore indifférencié et composé des différentes couches de citadins artisans et compagnons, commerçants,

14

ouvriers). La compétition entretenue par le roi qui, au départ, est seigneur parmi les autres seigneurs, parvient à constituer un « monopole» qui centralise le pouvoir de la violence et de la contrainte, puis à imposer, par une fiscalité, un lien de dépendance vis-à-vis des forces « centrifuges» des propriétaires terriens. Pour l'auteur, il s'agit d'un long «processus» fondé sur la différenciation des fonctions et la division du travail, «à partir d'éléments de dimension modeste» (2003, p. 21) qui forment des « configurations» dont la compétition, de nature guerrière et militaire, est entretenue dans un état d'ambivalence, voire une instabilité entre les «éléments» de forces équivalentes. Les groupes ou les configurations sociales concurrentiels constituent une force « centrifuge» pourtant nécessaire à l'instauration du pouvoir central qui, par conséquent, s'interpose pour coordonner les antagonismes. L'État est donc une «structure sociologique» qui se substituera au «monopole personnel », en l'occurrence à celui du roi pour se déployer en «monopole public» (2003, p. 148) et ce, au moment où:
[. ..] on note une forte dépendance fonctionnelle du propriétaire du monopole visà-vis de certaines couches sociales et de l'unité sociale tout entière, au sein de laquelle la division des fonctions fait de rapides progrès. Cette dépendance ne cesse de s'accentuer à mesure que se précise l'interdépendance commerciale et monétaire de toutes les couches de la société. [...] Le gigantesque réseau humain sur lequel s'étend le pouvoir de Louis XIV a son inertie et ses lois propres, auxquelles même le monarque doit se plier. (2003, p. 147-148)

Si l'interdépendance commerciale et monétaire forge progressivement l'État en imposant des limites territoriales ou nationales à la coordination, la globalisation économique actuelle n'élargit-elle pas le champ d'observation pour envisager, de façon certes analogique avec les limites que l'analogie suppose, l'interdépendance politique des États-nations par l'accentuation des rivalités sociales entretenues à partir d'une division internationale et d'une différenciation des fonctions de nature autre et nouvelle? Les cadres d'imposition de la fiscalité, à la source d'une solidarité diffuse mais pragmatique dans la prestation des services, ne reposent-ils pas sur l'émergence d'une nouvelle division internationale du travail et une différenciation mondiale des fonctions d'un autre genre? S'il y a érosion des champs de compétence nationale, et aussi de légitimité, voire de souveraineté nationale (apanages des États-nations), cela ne veut pas dire qu'il n'y ait qu'un simple déplacement de l'axe des forces intégratives et des contraintes qui pointeraient, en direction d'une superpuissance planétaire, une «politique-monde », telle qu'on peut le constater avec le déploiement de l'ONU (Organisation des Nations Unies) et les différentes agences internationales actuelles, y compris les ONG (Organisations non gouvernementales).

15

N'y aurait-il pas un «processus qui, pour reprendre une notion d'Elias, conduirait à la reconfiguration politique de groupes socio-économiques dont la culture est celle d'une «citoyenneté active », selon l'expression définie par Jürgen Habermas et redéfinie par Gilles Verpraet? N'y aurait-il pas également une culture de la participation, qui traduirait dans l'action ce qu'Alain Touraine traite comme conscience de soi visant la totalité, et qui orienterait le changement social par l'émergence d'un « sujet collectif». Pratiques dont l'inspiration, ou 1'« émotion commune», est postmatérialiste, telles les revendications identitaires et culturelles qui puisent dans la diversité sociale pour l'établissement territorial d'une action politique. Pratiques qui revendiquent une place dans l'arène internationale et qui visent l'ensemble de la planète. Pratiques qui esquissent une critique du modèle d'organisation infranationale du monopole administratif de la fiscalité et qui posent enfin les questions de l'interdépendance postnationale partout dans le monde. Une telle critique émerge dans les réunions supranationales entre organismes non gouvernementaux, par exemple les conférences de Porto Alegre et les mouvements humanitaires lors de catastrophes naturelles ou d'origine anthropique, comme les famines, I'hyperconsommation d'énergie et le changement climatique, les exactions militaires et les rivalités claniques, les effets de la paupérisation et de l'inaction politique sur la condition de vie d'une part importante de la population mondiale, sans oublier les clivages fondés sur l'identité, et sur ce que les sociologues des communications nomment la «fracture numérique» entre les personnes stratégiquement bien positionnées, à l'ère des communications, et les autres. 2. Clivages et enchevêtrement culturel

Dans cet ouvrage, issu de la réflexion animée par le Comité de recherche intitulé «Identité, espace et politique» de l'Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), plusieurs questions sont posées à propos de la redéfinition identitaire au moment où l'axe de développement économique et, par conséquent, des confrontations territoriales, se déplace vers l'Est. Les pays en émergence de l'Asie obligent un redressement des politiques sociales parce que les recettes fiscales, hier endiguées par la contrainte politique des États-nations dits industriels avancés, suivent la migration des entreprises, y compris celles de pointe. Les solidarités sociales entre les différents groupes de population, qui, depuis le New Deal et l'État social keynésien, étaient assurées par les multiples programmes de soutien ou d'aides sociales, et le pouvoir concédé aux groupes reliés à l'appareil administratif sont remis en question. Il faut comprendre que les politiques sociales de soutien et leurs managers du secteur public n'étaient pas seulement le fruit d'un geste de compassion relevant d'une inspiration providentielle, mais bien le résultat forcé d'une lutte féroce entre les fractions sociales rejetées de la production économique et les classes supérieures à la direction de la production et de leurs aréopages, dont l'apanage était l'administration des services aux personnes et aux entreprises. Il y avait donc là

16

un lien d'interdépendance, et les politiques sociales étaient le nom donné aux droits des populations laissées pour compte, qui ne recevaient pas correctement les fruits de la création de la richesse collective. Une classe moyenne trouvait ainsi une fonction d'interrelation, sinon d'intercession, et symbolisait très bien la résistance collective aux clivages sociaux et ses expressions politiques de repli, sinon de défense identitaire. Jusqu'à maintenant, on s'était rendu compte des contrastes entre les couches sociales, mais ils étaient régulés dans l'enceinte nationale et leur mobilité était assurée par l'existence d'une classe moyenne plus ou moins observable, sur le plan concret, par les rapports qu'elle entretenait avec l'administration publique des services. Les régions périphériques des pays industrialisés retournaient, au centre des États-nations, la conscience de ce pouvoir exercé par cette classe moyenne qui, au Québec notamment, prenait la forme d'une dépendance. La fonction « managériale » consolidait l'existence sociale de cette classe et attestait son utilité dans la prestation des services collectifs, tant privés que publics. Elle servait aussi à pacifier les oppositions, tout au moins à les réguler plutôt qu'à réaliser la coordination des antagonismes économiques en direction d'un véritable déploiement sur le monde. Il y avait des «enclaves» ou, si l'on préfère, des clivages territoriaux souvent confondus ou traités comme des irrédentismes politicoculturels à connotation ethnique, voire «génétique », latente. Le pouvoir de cette classe moyenne n'était pas seulement politique, il était davantage social et culturel. L'interrelation entre les groupes avait une conséquence socialisatrice et neutralisante et sa fonction de transmission et de diffusion des compétences ne se limitait pas seulement à des « savoir- faire» techniques, mais aussi à des manières d'agir et à des méthodes de mise en relation. Soit une façon de faire circuler la parole, ce que Jürgen Habermas appelle aussi la « discussion », qui est le résultat d'échanges consensuels entre personnes qui s'autorisent à voir dans les autres non plus un adversaire à détruire, mais une différence, et pourquoi pas une occasion de faire des affaires. Si bien que ce qui était considéré comme des clivages contrastés entre couches sociales opposées pouvait être inclus dans une dynamique sociale et économique contribuant de manière conflictuelle à la vie de la société. Il faut insister d'autant plus sur cette idée de clivage parce que son caractère radical rappelle les conduites extrêmes, jadis dirigées sous l'inspiration de principes civilisateurs par des organisations et des groupements religieux et politiques. Beaucoup d'exemples actuels attestent que des actions volontaires d'imposition bénéficient de l'état de désarticulation entre les structures traditionnelles de production et la capacité politique de réorganisation sociale pour réaffirmer et reprendre les prolégomènes humanistes qui vont à l'encontre des différentes sociogenèses, réintroduisant par défaut un principe de hiérarchie sociale et culturelle, d'écart et de clivage. Là encore une citation de Norbert Elias pourrait être éclairante sur les mécanismes à l' œuvre dans le processus de changement social. Il ne s'agit pas d'actions volontaires mais, écrit-il, de:

17 [...] mouvements d'expansion [qui] n'ont été que dans une très faible mesure projetés ou voulus par ceux dont les comportements ont été imités. De nos jours encore, ce ne sont pas les couches servant de modèle qui créent librement les mouvements d'expansion. La diffusion des comportements en usage dans les «métropoles» s'opère par l'insertion d'autres espaces humains dans le réseau des interdépendances politiques et économiques, dans la sphère des concurrences entre nations occidentales. (2003, p. 211)

La complexification des réseaux d'interdépendance ne s'effectue pas par des gestes délibérés ou à l'insu d'un arbitrage politique ou, pire, culturel ou pastoral. L'« insertion d'autres espaces humains» s'entend plus que jamais par la mise en réseaux, pour le moins en relations, que les nouvelles technologies d'information et de communication réalisent tant dans le transport des signes et des signaux que dans celui des personnes. Dans cette optique, il faut se demander si la compétition, entre les nations occidentales, pour« l'insertion d'autres espaces humains », qui était le moteur d'une transformation « civilisationnelle », demeure une compétition occidentale, ou si elle s'est élargie, aujourd 'hui, à une autre compétition qui englobe une nouvelle acception de « civilisationnel» ? Pour maintenir leur pouvoir et assurer leur protection, les nations occidentales ont procédé à« l'insertion d'autres espaces humains », pour reprendre la conceptualisation d'Elias, et, «en même temps, [elles ont exporté] avec leurs formes sociales leurs comportements et leurs institutions» (ibid., p. 213). Ne faut-il pas se demander si, en parallèle, les NTIC (Nouvelles Technologies d'information et de communication) et notamment les ONG (Organisations non gouvernementales) s'impliquent, sans toutefois la nécessité prosélyte de maintien du pouvoir et sans l'obligation d'assurer la sécurité nationale? En un mot, si la compétition était infranationale et internationale dans ce qu'il faut appeler la «colonisation », la «compétition» actuelle procéderait-elle à l'exportation d'une institution bien différente, obligeant ainsi la redéfinition de ce qu'on a nommé les «nouveaux mouvements sociaux» ? Poser la question des clivages dans le processus de densification des réseaux d'interdépendance économique, c'est aussi poser la question des limites non seulement des niveaux de pénétration culturelle dans l'univers de la production économique, où l'on constate des transferts de types de fabrication de biens de consommation, mais aussi des changements qualitatifs des sociétés. A-t-on affaire à une dichotomisation entre les sociétés qui seraient enclines à un «repli identitaire » ? Auquel cas, les clivages seraient une «rétractation» nationaliste comme expression d'une force centrifuge au moment où émerge la formation d'unités supranationales. A-t-on affaire bien davantage à des sociétés qui profiteraient de l'ouverture des marchés pour déployer une stratégie de conquête économique dont la conséquence comporterait de «beaux risques» quant

18

à 1'« insertion de nouveaux espaces humains»? Dans un contexte contemporain où les sociétés sont en quelque sorte traversées par l'omniprésence des NTIC, Serge Proulx écrit:
Depuis les années 1980, avec les NTIC et les médias, naissent des mouvements identitaires affirmations de type communautaire souverainistes ou associatif, écologisme, identitaires nationalisme, des peuples (intégrisme) de petits pays, affirmations

autochtones, féministes, mouvements homosexuels, fondamentalistes religieux [...] différents selon les cadres sociopolitiques soit comme globalitaire. l'expression (Jauréguiberry d'une opportunité

mais qui, selon Manuel face à la tendance

Castells, inscrivent leurs singularités identitaires soit comme une position de repli, stratégique et Proulx, 2002, p. 13-14)

Dans cette occurrence, on aurait affaire à un changement beaucoup plus complexe qui exige théoriquement une attitude visant à réfléchir sur le «processus civilisationnel» en cours, à travers les enchevêtrements la compétition globale. des échanges économiques comme résultat de

Et derrière les tensions au niveau continental se dessinent d'autres tensions et à d'autres niveaux suivants. On aperçoit les premiers contours d'un système de de tous genres, on aperçoit les préliminaires de luttes d'élimination sans lesquels la mise en place d'un monopole mondial de la force [...] Il s'agit donc de cette transformation des interrelations tensions aux dimensions du globe, comprenant des fédérations d'États, des unités supranationales et d'hégémonie,

publique, d'un organe politique central, et la pacification de la terre tout entière ne sont pas concevables. humaines, par laquelle le pouvoir de disposer de ces chances cesse d'être la fonction héréditaire et privée d'une couche supérieure, pour devenir peu à peu une fonction sociale soumise à un contrôle public. Là encore nous apercevons, sous la surface des tensions actuelles, le niveau suivant, à savoir les tensions entre les fonctionnaires supérieurs et moyens de l'administration des monopoles, entre la « bureaucratie» d'une part, le reste de la société de l'autre. (Ibid., p. 316-317)

Quels sont donc ces clivages, et quelles questions soulèvent-ils par rapport à une massification culturelle et sociale? Par delà une dichotomisation, ne faut-il pas envisager, à travers ces clivages, une hétérogénéité et aussi une hétérodoxie révélant une transformation politique à travers la multiplication des interpénétrations des espaces culturels déjà organisés en nations? Le relâchement de l'emprise nationale, où s'effectuent des ententes multilatérales d'échanges commerciaux, remet en question la place des groupes humanitaires ou postmatérialistes dans la construction internationale et de leur représentation politique. Est-ce de leur mode de représentation politique dans l'enceinte internationale en voie

19 d'organisation dont il est question ? Ne s'agit-il pas, aussi, d'aborder une transformation qualitative de la représentation, de la participation, de l'implication démocratique?

Un« espace public» doit encore s'ouvrir, et le propos de cet ouvrage est d'élargir, aux pratiques infranationales en cours, l'espace de la discussion autour de deux thèmes: interdépendance et clivages. Les beaux risques politiques de l'enchevêtrement culturel et identitaire. Quand on s'approche des «espaces vécus », du «locus », se dégagent des désirs de liberté comme mémoires du passé enraciné, à la fois désaliénation, et à la fois dynamisme et création, libres esprits qui habitent ces lieux. Pour encore reprendre cette hypothèse d'Elias:
C'est pourquoi les schémas de comportement et de contrôle pulsionnel des différentes nations, ce qu'on appelle communément leur « caractère national », portent toujours la marque des anciennes relations entre les couches aristocratiques et les couches bourgeoises ainsi que des conflits sociaux qui s'étaient terminés par la conquête du pouvoir par ces dernières. C'est ainsi, par exemple, que le schéma des comportements et de la régulation des pulsions s'inspire, en Amérique du Nord, en dépit de beaucoup de traits communs, bien plus qu'en Angleterre, des couches moyennes, parce que l'aristocratie y a plus rapidement disparu, tandis qu'en Angleterre le conflit prolongé entre le couches aristocratiques et les couches moyennes bourgeoises a abouti à un amalgame étrangement nuancé et à une interpénétration non moins nuancée des modèles de comportement des deux couches. (2003,p.284-285)

Réintroduire l'idée de clivage, ne serait-ce pas surtout attirer l'attention sur l'analyse des résistances des mouvements pragmatiques qui, sur le terrain des identités, posent la question de la régulation des rivalités quasi guerrières entre les nations? Si l'on voit s'esquisser, dans l'organisation d'appareils supranationaux de gestion, des tensions internes aux pays en voie de confédération, l'accroissement des réseaux des interdépendances économiques conflictuelles soulève la raison d'être des pôles de référence: leur signature, leur écriture, leur mode d'ancrage dans la dynamique de refondation politique. Il Y a des risques culturels, et l'ambivalence en représente l'un des plus conséquents sur le plan de la transformation civilisationnelle. L'objet est de voir comment les différentes forces sociales et culturelles, qui caractérisent le pluralisme international, parviennent à se déployer et à former un puissant mouvement, de façon à ce que les actions politiques conduisent vers un pouvoir d'ambivalence par rapport aux organisations mondiales commerciales. Quelles sont les forces sur lesquelles les mouvements sociaux altermondialistes peuvent trouver leur appui?

20

La question du clivage pose le problème de l'ambivalence et, en même temps, définit la zone, ou le champ d'action, à partir de laquelle une implication associée à une imputabilité citoyenne s'esquisse. L'accentuation des différences, qui peut prendre diverses formes de clivages (identitaires, ethniques, religieuses, nationalistes, fondamentalistes, etc.), doit également être abordée en termes de «régression », selon le paradigme de la« psychopathologie collective », ou de «non moderne ». Max Pagès, traitant, comme il le rapporte lui-même, du «rôle des changements économiques, politiques et culturels de grande ampleur dans la genèse de la violence politique contemporaine », rappelle, et notamment depuis le Il septembre, que:
[. . .] ces changements [qui] ont pour conséquence la perte de légitimité des Étatsde toutes à

nations, la montée en puissance à l'échelle mondiale d'organisations incertaine l'échelle [...] induisent une anxiété collective inconsciente mondiale. Celle-ci provoque une régression

natures, économiques, politiques, terroristes, maffieuses, illégitimes ou à légitimité des populations psychologique sur des

positions paranoïdes,

archaïques au sens kleinien du tenne. Elle marque l'entrée

dans le triptyque fatidique: régression psychologique paranoïde - idéologies et doctrines manichéennes (opposition absolue du Bien et du Mal) - politiques
répressives de revendication, de vengeance, voire d' extennination.

A ces

trois

niveaux, on régresse d'une organisation ternaire admettant la médiation entre tennes opposés, relevant du système discursif-œdipien, à une organisation binaire, relevant du système émotionnel archaïque. (2004, p. 121-130)

À la fin, on verra que l'ambivalence des forces et la zone d'action qui s'ouvre à la suite de la transformation des clivages culturels en mouvements sociaux révèlent une interdépendance et un système de communications transversales, d'une nature qualitativement différente, laissant entrevoir la mise en œuvre d'une transformation des rapports et de la production économiques. Les analyses de Pagès peuvent laisser à penser que ce qui est en jeu, du moins dans la transformation des sociétés confrontées à la «nécessité» (ononkè chez Aristote, qui n'est pas qu'économique mais l'inclut, on peut alors laisser une place à l'écologique comme ononke), est en train de considérer l'ensemble du corps social tout entier. Si les crises politiques et la «violence paroxystique» s'inscrivaient dans un «processus de réécriture symbolique d'importance capitale certes, mais d'ordre différent, qui vise à redéfinir et à refonder les institutions et les cadres suivant lesquels le corps social se pense », pose Max Pagès (ibid., p. 122),
[u]ne seule chose est certaine, l'interdépendance, répond Pagès. C'est une situation entre les communautés,

de bouclage généralisé entre l'individu et sa communauté, que distinctes, sont interdépendantes.

entre le local et le global. [...] La maturité psychique et la maturité civique, bien Elles peuvent stagner ou régresser ensemble.

21 Mais l'une peut aussi venir au secours de l'autre. La maturité psychique progresse lorsqu'elle se dépasse dans l'affrontement d'une responsabilité civique en cas de danger pour le corps social tout entier. (Ibid., p. 127)

Cette autre citation de Pagès peut être éclairante:
C'est, selon Fornari, en affrontant leur propre terreur et leur angoisse, leurs désirs de violence face aux changements sociaux qui les menacent (et peut-être les attirent en même temps), que les citoyens devenus sujets [inscrits dans une relation mais non plus une fusion] peuvent espérer changer le fonctionnement p. 124) social. (Ibid.,

Cette approche en termes de sociopsychanalyse a le mérite de poser la question du phénomène d'autorité, mais surtout celui de la sortie du manichéisme, et ainsi de voir comment les «entreprises de mouvement social» peuvent être des «analyseurs» capables d'interroger le passage du niveau symbolique à celui d'un nouvel imaginaire collectif. Il faut, en effet, penser à une approche qui inclut la vision «cosmopolite» bien sûr «antiraciste», une vision du monde adaptée, comme l'écrit Alain Finkielkraut, pour décrire «1'habitant de la biosphère», pour qui cet homme est déraciné de sa communauté. Une vision qui permet le doute, y compris celui de l'usage médiatique de la différence et souvent de l'instrumentalisation politique des ambivalences.
Pierre- W. Boudreault Université du Québec à Chicoutimi

Bibliographie Elias, N. ([1975] 2003). La Dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Pocket », n° 80. Finkielkraut, A. (1998). « Serbes: quand les bourreaux jouent aux victimes. Si l'Occident tolère le massacre des Croates et des Bosniaques. C'est par ignorance et par racisme, affirme le

philosophe Alain Finkielkraut », L'Actualité (I er mars).
Habermas, 1. (2000). Après l'État-nation. Une nouvelle constellation politique, Paris, Fayard. Habermas, J. (1998). L'Intégration républicaine. Essais de théorie politique, Paris, Fayard. Jauréguiberry, F. et S. Proulx (2002). « Mondialisation et mouvements d'affirmation identitaire: expressions possibles de la société civile internationale », Internet, nouvel espace citoyen ?, Paris, L'Harmattan, coll. «Logiques sociale ». Pagès, M. (2004). « La violence politique, mutations sociales et crises régressives », dans A. Touati (dir.), Violences de la r4/lexion à I ïntervention, Paris, PUF, coll. « Cultures en mouvement ». Touraine, A. (1992). Critique de la modernité, Paris, Fayard, coll. « Livre de poche », n° 4217. Verpraet, G. (2003). « Les nouveaux arguments de la citoyenneté active », dans P.-W. Boudreault (dir.), Retours de l'utopie. Recomposition des espaces et mutation du politique, Québec, Presses de l'Université Laval, p. 91-103.