L'INSTITUTION

DES SCIENCES MORALES

L'Académie des sciences morales et politiques 1795-1850

Collection «Histoire

des Sciences Humaines»

dirigée par Oaude BLANCKAERT et Laurent MUCCHIELLI Avec un Comité de lecture composé de Laurent Lot Y, Françoise Parot, Nathalie Richard, Marie-Claire Robie, Michel Rosier et Jean-Claude Ruano Borbalan

Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés post-industrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine expansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, ses animateurs feront prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique. Dans la même collection:
L. Mucchielli (dir.) Histoire de la criminologie française, 1994. J. Schlanger Les métaphores de l'organisme, 1995. A.-M. Drouin-Hans Gestes et physionomie. La communication non-verbale de Darwin à Georges Dumas, 1995 M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.) La sociologie et sa méthode, Les Règles de Durkheim un siècle après, 1995 (à paraitre).

Sophie-Anne Leterrier

L'INSTITUTION L'Académie

DES SCIENCES MORALES

des sciences morales et politiques 1795-1850

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

@L'J{armauan,

1995

ISBN: 2-7384-3646-3

INTRODUCTION

L'Institut de France renferme cinq Académies, mais la dernière-née, l'Académie des sciences morales et politiques, est loin de bénéficier de la gloire de l'Académie française, ou du prestige de l'Académie des sciences. On ne comprend plus bien, de nos jours, ce que recouvre cette expression même de "sciences morales et politiques", qui signifie tout simplement au XIXe siècle les sciences non-physiques, les sciences psychologiques et sociales; les sciences de l'homme se sont, depuis la Révolution, tellement étendues et diversifiées que la philosophie, la morale, le droit, l'économie politique et l'histoire ne sont que des territoires disjoints de leur immense empire. Et c'est dans l'Université, et dans les institutions qui se sont développées à ses marges, qu'elles se sont établies, plutôt que dans cet Institut, qui couronne théoriquement le système éducatif national. L'histoire des sciences morales et politiques entre 1795 (la fondation de l'Institut national) et 1850 n'est qu'en partie la préhistoire des sciences humaines en France. Il y a eu, dès cette époque, des recherches, des travaux, en dehors de l'Institut. Mais la Deuxième Classe d'abord, trop brièvement, puis l'Académie des sciences morales et politiques, ont été les lieux où s'est formulé un discours officiel en ces matières, où s'est créée une doctrine philosophique, morale, législative, économique, histonque. La France est le premier, et a longtemps été le seul, pays où les sciences morales se soient développées sous les auspices de l'Etat et dans le cadre d'une institution nationale. La création de l'Académie des sciences morales et politiques en 1832 répond à un projet politique - la volonté d'élaborer et de mettre en oeuvre une politique rationnelle - précisément daté. Le fait d'en confier l'accomplissement à une élite intellectuelle acquise au régime, et cooptée, a déterminé d'emblée les limites de l'entreprise. Faire l'histoire de l'Académie des sciences morales et politiques, de sa création à la révolution de 1848, implique de revenir d'abord brièvement sur l'héritage qu'elle recueille - celui des anciennes Académies comme celui de la Classe des sciences morales et politiques de l'époque révolutionnaire. On observera ensuite comment elle a été préfigurée, dans le petit milieu de l'opposition libérale sous la Restauration, à travers

2

L'institution

des sciences morales

ses doctrines politiques, et ses pratiques sociales. Puis on rappellera les circonstances et les enjeux de la fondation de l'Académie, sa composition, les formes de la sociabilité académique, les accords et les conflits des académiciens, la vie quotidienne de leur société. Après avoir décrit les structures, on s'intéressera au discours de l'Académie, à l'orthodoxie qu'elle a générée, aux débats et aux combats qui ont eu lieu, particulièrement en philosophie et en économie politique. Dans l'Académie, la philosophie spiritualiste de Victor Cousin fournit en effet une idéologie au régime; l'économie politique, qui aspire à être la science sociale, assume en revanche une fonction critique. Le monolithisme de celle-là s'oppose aux divergences qui éclatent dans celle-ci, surtout à partir de 1840, quand les enquêtes sociales suscitées ou réalisées par l'Académie semblent mettre en question l'ordre libéral auquel elle s'est identifiée. Cette question sociale a provoqué l'activité pionnière de l'A.S.M.P., et déterminé, à terme, son devenir scientifique et politique. La dernière partie du livre lui sera consacrée, jusqu'à l'apothéose révolutionnaire de 1848, qui a entraîné l'intervention sur le terrain de l'Académie, prélude à son effacement sous le Second Empire.

CHAPITRE I L'HERITAGE DE L'ACADEMIE
L'Académie des sciences morales et politiques, création de la Monarchie de Juillet, s'édifie sur une double base: elle est à la fois l'héritière des Académies d'Ancien Régime, élite des Lumières, et de la Classe des sciences morales et politiques créée par la Convention. Symboliquement, elle se rattache plus volontiers à celle-ci qu'à celles-là, parce que la révolution de Juillet s'inscrit elle-même dans la filiation de la grande Révolution; pourtant, du fief de l'Idéologie à celui de l'éclectisme, la continuité ne va pas de soi. Pour le comprendre, il est nécessaire de rappeler d'abord les circonstances de la création de l'Institut national, son esprit et son oeuvre. A - Les Académies d'Ancien Ré~ime 1. Puissance et modernité La fin du XVIIIe siècle a été pour les Académies un chant du cygne: la période d'apogée avant la disparition. Elles étaient en effet à la veille de la Révolution des institutions extrêmement puissantes, très actives et créatrices. L'Académie des sciences en particulier possédait un privilège de publication, exerçait un patronage et une influence certaine, notamment par le biais de ses contributions à des journaux, jouissait d'un droit de regard sur l'attribution des brevets d'invention. Elle était aussi appelée à départager des conflits en matière technique. Ses travaux sur les arts et métiers (1761-1793) l'investissaient d'une sorte de direction dans les arts mécaniques et industriels, et la faisaient assaillir de solliciteurs. Après la chute de Turgot, la réélection de Condorcet comme secrétaire (1776) lui pennettait d'envisager de réorganiser l'ensemble de l'activité scientifique nationale sous son égide. Le projet n'aboutit pas, mais le foisonnement des sociétés savantes scientifiques n'échappa jamais à son contrôle. Les Académies incarnaient à la fin du XVIIIe siècle des tendances novatrices sur le plan politique comme dans le domaine scientifique. Le parti philosophique dominait à l'Académie française, comme à l'Académie des sciences. Dans celle-ci, de nouvelles classes voyaient le jour: celle de physique expérimentale et celle d'histoire naturelle et de minéralogie, tandis que la classe de chimie s'augmentait d'une section de métallurgie et celle de botanique d'une section vouée à l'agriculture. De nou-

4

L'institution des sciences morales

veaux domaines s'ouvraient à l'activité académique: géographie, avec les
voyages autour du monde, les travaux de cartographie, de météorologie; économie politique, avec les recherches sur la soude, le salpêtre, le chlore, liées aux progrès de l'agriculture, et sur le commerce des grains; anthropologie, avec celles portant sur les races humaines et la physiologie; art social enfin, avec les statistiques de Condorcet, et les premières études démographiques. L'orientation se faisait aussi plus technique: les travaux sur les arts et métiers, le recueil des machines de Vaucanson, l'attestent. A l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'histoire orientait de plus en plus les recherches. Dans le domaine oriental, dans la mythologie, la philologie, la numismatique, le droit, appliqués surtout au domaine antique, des voies nouvelles s'ouvraient. La philanthropie, si caractéristique des valeurs nouvelles, trouvait dans les concours ouverts par les Académies, et en particulier dans le prix Montyon, créé en 1779, l'une de ses expressions. Les Académies définissaient enfin le rôle social de l'homme de science, nouveau bienfaiteur de l'humanité. Elles étaient les porte-parole du mouvement des Lumières, qui devait renouveler de fond en comble l'ordre intellectuel. 2. La Révolution et les Académies La Révolution, que ce mouvement avait annoncée et préparée, eut presque immédiatement des conséquences dans la vie académique. La réforme des statuts de 1789 supprima d'abord la hiérarchie ancienne, et établit entre les membres une complète égalité. L'Académie des sciences fut aussitôt investie de missions officielles, notamment en ce qui concernait la réforme des poids et mesures et dans le domaine monétaire. Mais dès 1790 les dissensions internes et l'échec des tentatives de réformes érodèrent son prestige, tandis que la liberté de la presse mettait fm à son monopole et que la liberté de réunion faisait proliférer les sociétés libres. En 1791 les Académies perdirent leur monopole, au profit du Bureau des Brevets et Inventions, et l'établissement d'un système de patente restreignit encore leur pouvoir. En 1792 on envisagea leur suppression, et Romme, faisant la part de leur utilité et de leurs défauts (surtout liés au caractère injuste des nominations), conclut à la nécessité de leur remplacement: "L'existence de ces corps privilégiés blesse tous nos principes républicains, attaque l'égalité et la liberté de penser, et nuit au progrès des arts. Mais si leur organisation est vicieuse, les éléments en sont bons et nous serviront uti1ement dans l'organisation nouvelle de l'Instruction publique que nous allons décréter 1."
1. ROMME, Rapport sur l'Instruction publique... (décembre 1792), dans Procès-verbaux du Comité d'Instruction publique de la Convention nationale, Paris.

L'héritage de l'Académie

5

Le 29 mars 1793 les prix des Académies furent également supprimés. Le 2 août, l'Académie des inscriptions et belles-lettres tint sa dernière séance. Le premier décret du comité d'Instruction publique, le 8 août, stipulait : "Toutes les Académies et sociétés littéraires patentées ou dotées par la nation sont supprimées."

B . Le remplacement des Académies
1. Projets fondateurs La résurrection de sociétés savantes nationales était intrinsèquement liée aux projets de réforme de l'Instruction publique dont la Révolution fut le cadre. A la critique d'Académies serviles, et qui plus est inutiles, se joignait en effet celle d'un système éducatif élitiste et rétrograde. Le contenu religieux, le despotisme du latin, la réduction des sciences à la portion congrue, de l'histoire et de la géographie à la chronologie et à la nomenclature, le formalisme creux demandaient une réforme radicale. Plusieurs projets de réforme de l'Instruction publique furent élaborés dès 1791, dont trois envisageaient la création d'un organisme susceptible de remplacer les Académies éteintes. Le premier, celui de Mirabeau (projet présenté de façon posthume en avril 1791), proposait de couronner le système éducatif par une Académie nationale dont il ne détaillait pas les fonctions. Le second, celui de Talleyrand (en septembre de la même année), appelait ce corps "Institut national", et le chargeait d'être le "foyer où les vérités se rassemblent", le "propagateur des principes et véritable législateur des méthodes", "une sorte d'encyclopédie toujours étudiante et toujours enseignante2." Le projet de Condorcet, en avril 1792, le qualifiait "Société nationale des sciences et des arts", et le chargeait de "surveiller et diriger les établissements d'instruction, s'occuper du perfectionnement des sciences et des arts, recueillir, encourager, appliquer et répandre les connaissances utiles3." Il coordonnerait la recherche et diffuserait les connaissances dans toute la République, par son organisation même (un de ses membres sur deux résiderait dans les départements) et en présidant au choix des professeurs. Quant au reste, ces trois projets différaient assez largement. Le premier n'envisageait ni obligation ni gratuité de l'Instruction publique, le second seulement la gratuité. Seul le troisième prévoyait l'une et
2. TALLEYRAND, Rapport sur l'Instruction publique, dans B. BACZKO, Une Education pour la démocratie, Paris, 1982. 3. CONDORCET, Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'Instructjon publique, éd. G. Compayré, Paris, 1883.

6

L'institution

des sciences morales

l'autre, du moins en ce qui concernait les quatre premiers niveaux d'instruction. Seul aussi le projet de Condorcet donnait aux sciences morales et politiques une place de choix dans l'enseignement renouvelé. Analyse des sensations et des idées, morale, logique, politique, législation, économie politique et commerciale, géographie et histoire devaient en composer le programme. Si elles n'appartenaient pas à l'éducation élémentaire, elles devaient être diffusées dès le troisième niveau d'instruction dans le cadre des instituts, au quatrième (dans les lycées) et au cinquième degré. Sauf celui de Lakanal, les projets de la Convention, très critiques de celui de Condorcet qu'ils accusaient de vouloir restaurer une aristocratie du savoir, abandonnèrent l'idée d'Institut national (projet de Romme) au profit d'un système d'instruction élémentaire dogmatiquement républicain (projets de Le Pelletier, Bouquier). 2. Fondation de l'Institut national Finalement l'Institut national bénéficia des révisions entraînées par l'épisode thermidorien. Le projet de Talleyrand et celui de Condorcet redevinrent les références du comité chargé d'élaborer le système d'Instruction publique, dont Daunou fut le rapporteur le 3 brumaire an IV. Du premier, on retint la hiérarchie éducative, aux dépens de l'obligation et de la gratuité. Du second, l'idée d'Institut national, et d'un ensemble d'institutions subordonnées, dont les Ecoles normales et les écoles centrales, vivantes antithèses des collèges d'Ancien Régime. La Constitution de l'an III, dans son article 298, décrétait: "Il y a,

.

pour toute la République, un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences." On lui laissait le soin de rédiger son propre règlement, que l'Assemblée devrait approuver. Le décret organique de l'Instruction publique du 3 brumaire an IV en précisait les dispositions: "Titre IV, article 1 : L'Institut national des sciences et des arts appartient à toute la République; il estfixé à Paris; il est destiné 1/ à perfectionner les sciences et les arts par des recherches non interrompues, par la publication des découvertes, par la correspondance avec les sociétés savantes et étrangères; 2/ à suivre, conformément aux lois et arrêtés du Directoire Exécutif, les travaux scientifiques et littéraires qui auront pour objet l'utilité générale et la gloire de la République." Pour ne pas heurter le préjugé subsistant, on substituait un nom nouveau à celui d'Académie. Mais aussi, l'esprit de la nouvelle institution se manifestait dans cette dénomination, qui remplaçait des corps distincts par un corps unique, postulant ainsi une unité académique que manifesteraient des séances et des élections communes. Cette unité traduisait une corrception philosophique par excellence, celle d'une sorte

L'héritage de l'Académie

7

d"'encyclopédie vivante", sur laquelle Daunou allait insister dans son discours d'ouverture. L'idée de progrès des arts et des sciences dont l'Institut devait être le moyen et le centre était aussi caractéristique de cette perspective, ainsi que la finalité pratique et civique de ses travaux. Le décret poursuivait: "Article 2 : Il est composé de 144 membres résidents à Paris, et d'un égal nombre d'associés, répandus dans les différentes parties de la République; il s'associe des savants étrangers, dont le nombre est de 24,8 pour chacune des trois classes." A la différence des anciennes Académies, qui faisaient de la résidence dans la capitale une condition sine qua non d'appartenance, les membres non résidents et les autres seraient en nombre égal. Les Académies de province étaient autrefois "filles" de celle de Paris. Le modèle filial, qui seyait à la monarchie, faisait ici place au modèle fraternel de la République. L'institution devenait nationale et tous ses membres étaient sur un pied d'égalité, au moins statutaire. "Article 3 : Il est divisé en trois classes, et chaque classe en plusieurs sections", conformément au tableau suivant: La première classe serait celle des sciences physiques et mathématiques, qui comprendrait dix sections et cent vingt membres; la deuxième classe, celle des sciences morales et politiques, se composerait de six sections: analyse des sensations et des idées, morale, science sociale et législation, économie politique, histoire, géographie, de six membres chacune. A chaque section était associé un nombre égal de savants dans les départements. La troisième classe, celle de littérature et beaux-arts, compterait huit sections et quatre-vingt-seize membres. Pour la première classe, entre le projet de Condorcet et sa concrétisation institutionnelle, deux ans et demi avaient passé, pendant lesquels la tentative d'organisation démocratique de la science avaient échoué misérablement4, ce qui permettait une réorganisation très centralisée, mais sur des bases nouvelles _ même si son organisation s'inspirait largement des statuts de 1785 : c'était l'éclipse du savoir général, la naissance d'institutions spécialisées, l'établissement de normes professionnelles. En soumettant les scientifiques aux besoins de la société, l'institution postrévolutionnaire ouvrait une nouvelle période dans l'activité scientifique. L'Académie française était nominalement supprimée. Elle n'était pas vraiment remplacée, dans la mesure où la littérature était reléguée
dans la troisième classe, qui réunissait des sections hybrides

- gram-

maire, langues anciennes, poésie, antiquités, monuments, peinture, sculpture, architecture, musique et déclamation. C'est en fait plutôt dans la seconde classe, celle des sciences morales et politiques, sans équivalent dans l'ancienne organisation, qu'il fallait chercher l'Académie du XVIIIe, où la philosophie tenait autant de place que les lettres propre4. R. HAHN, Thi! Anatomy of a scienJiftc institution: thi! Paris Academy of Sciences 16661803, Los Angeles, 1971. chap. 9.

8

L'institution

des sciences morales

ment dites. Elle apparaissait dans le projet de Mirabeau, sous le nom de "section philosophique", et dans celui de Condorcet, comme on l'a vu. Le mot de philosophie était absent, mais toutes les sections en étaient des subdivisions. "A l'origine des Académies, la philosophie était ou condamnée, ou absente; à l'origine de l'Institut, au contraire, elle était triomphante5. " Dès sa création, l'Institut se distinguait donc des Académies par son nom, par sa division en trois classes, et à l'intérieur de celles-ci, par la priorité donnée aux sciences sur les lettres, à la philosophie sur la littérature. Dans son fonctionnement, le nouveau corps académique serait beaucoup plus uni. L'égalité numérique entre les membres résidents parisiens et les autres devait minorer la prééminence de la capitale. L'introduction d'associés étrangers étendait la république des esprits audelà des frontières nationales. En tous ces points, l'Institut était le paradoxal héritier de l'Encyclopédie, bien plus que des académies anathémisées, et dépouillées de toute leur charge monarchique. Le décret précisait : "Article 4 : Chaque classe de l'Institut a un local, où elle s'assemble en particulier." Les anciennes Académies étaient logées au Louvre, et tenaient ordinairement leurs séances dans l'antichambre commune, la séance publique ayant parfois (exceptionnellement) lieu dans la salle des Inscriptions. C'est dans ce même palais que se fera la réinstallation de l'Institut le 15 frimaire an IV (6 décembre 1795). La deuxième séance publique aura lieu deux mois plus tard salle des Cariatides, et l'Institut demeurera au Louvre jusqu'au 29 ventôse an XIII, où il sera transféré au Palais des Quatre Nations. "Aucun membre ne peut appartenir à deux classes différentes; mais il peut assister aux séances et concourir aux travaux d'une autre classe." Cette interdiction du cumul des charges, conjuguée à la volonté de collaboration, était encore un moyen de favoriser les progrès de la science plus que les carrières. Elle éviterait aussi que certaines classes ne soient que les marchepieds permettant d'accéder aux autres, comme le furent (et le seront) les autres Académies par rapport à l'Académie française. Les indemnités seraient identiques pour tous. L'uniforme, création de Bonaparte6, manifestera encore cette égalité, tout en distinguant, donc en éloignant, les membres de l'Institut des citoyens ordinaires.

5.1. SIMON, U1If! Académie sous le Directoire, Paris, 1885, p. 65. 6. Les académiciens sont dotés d'un costume ordinaire et d'un autre de cérémonie depuis le 7 messidor an VIII.

L'héritage de l'Académie

9

Les travaux de cette république scientifique ne resteraient pas le fruit d'un petit cercle. Il importait que les découvertes se diffusent, et pour cela: "Article 5 : Chaque classe de l'Institut publiera tous les ans ses découvertes et ses travaux. Article 6 : L'Institut national aura quatre séances publiques par an. Les trois classes seront réunies dans ces séances. Il rendra compte tous les ans, au Corps législatif, des progrès des sciences et des travaux de chacune de ses classes. Article 7 : L'Institut publiera tous les ans, à une époque fixe, les programmes des prix que chaque classe devra distribuer." Les publications et les communications lors de séances publiques trimestrielles auront donc pour fin de diffuser les résultats de la science, les uns exhaustivement et en détail, les autres synthétiquement. Le Corps législatif se posera en intermédiaire obligé entre les savants et le public. Les relations de l'Institut avec le pays existeront donc unilatéralement par le biais des séances publiques, solennités mondaines, mais aussi de façon plus interactive par le biais des concours qui appelleront les savants extérieurs à l'Institut à apporter leur concours à ses recherches, et constitueront un vivier où il puisera ses futurs membres. "Article 8 : Le Corps Législatiffixera tous les ans, sur l'étatfoumi par le Directoire Exécutif, une somme pour l'entretien et les travaux de l'Institut national des sciences et des arts." La dotation de l'Institut votée finalement sera dérisoire: 64 000 livres. Mais ses membres devenaient, conformément à la proposition de Condorcet, des fonctionnaires. Le Directoire leur attribuait une indemnité annuelle évaluée d'abord à 2 000 livres par personne, réduite finalement à 1 500. C'était un traitement de 1 200 livres, insaisissable et non soumis aux lois sur le cumul, payé chaque mois par douzième, auquel s'ajoutaient 300 livres sous forme de jetons de présence, une sorte de prime d'assiduité. En tout 280 000 livres, à soustraire des 600 000 que le ministère de l'Intérieur devait dépenser pour l'encouragement des sciences et des ans, soit presque la moitié. C'est dire le rôle considérable de l'Institut national dans les structures mises en place par l'Etat pour favoriser les progrès de la science. L'Etat serait le tuteur de l'Institut, au moins matériellement; dans un premier temps, le lien politique était également tissé par le choix des personnes: "Article 9 : Pour la formation de l'Institut national, le Directoire Exécutif nommera 48 membres, qui éliront les 96 autres. Les 144 membres réunis nommeront les associés. Article 10 : L'Institut unefois organisé, les nominations aux places vacantes seront faites par l'Institut, sur une liste au moins triple, présentée par la classe où une place aura vaqué. Il en sera de même pour la nomination des associés, soit Français, soit étrangers."

10

L'institution

des sciences morales

Le noyau fondateur de l'Institut serait donc une émanation directe du Directoire Exécutif. A cette dépendance initiale, à peu près inévitable dans la mesure où les membres de l'Institut ne pouvaient se choisir euxmêmes en dehors de toute structure préétablie, se substituera par la suite la cooptation. Du reste, les nominations ne seront guère que le rappel des anciens académiciens, du moins de ceux qui n'avaient pas été les victimes ou les proscrits de la Terreur. L'Institut entier était chargé de l'élection de chaque nouveau membre, ce qui était une réaction contre la spécialisation, l'isolement des anciennes Académies, mais n'irait pas sans difficulté pratique. "Article 11 : Chaque classe de l'Institut aura dans son local une collection de productions de la nature et des arts, ainsi qu'une bibliothèque relative aux arts et aux sciences dont elle s'occupe." Article 12 : Les règlements relatifs à la tenue des séances et aux travaux de I1nstitut seront rédigés par I1nstitut lui-même et présentés au Corps législatif, qui les examinera dans la forme ordinaire de toutes les propositions qui doivent être transformées en lois." La valeur légale du règlement était encore un moyen de marquer que l'Institut n'était pas une société savante comme une autre, mais une émanation nationale scientifique. Le titre V du même décret prévoyait que "l'Institut national nommera tous les ans aux concours vingt citoyens, qui seront chargés de voyager et de faire des observations relatives à l'agriculture", pris successivement dans chaque département de la République ou dans les pays étrangers, âgés de vingt-cinq ans au moins, propriétaires ou fils de propriétaires d'un domaine ou d'une ferme suffisamment étendus, instruits généralement et particulièrement en botanique et en minéralogie. Ils seraient appointés par la République pendant trois ans, correspondraient régulièrement avec l'Institut qui publierait leurs résultats. Tous les six ans, l'Institut nommerait six de ses membres pour voyager et faire des recherches sur les autres branches des connaissances humaines. Le cas particulier de l'établissement français de Rome était examiné dans cette rubrique. Ici encore se signalait l'esprit pratique de la nouvelle institution, son désir de connaissance concrète et appliquée. Il est remarquable que la première catégorie de voyageurs, beaucoup plus nombreuse pour un champ de recherches plus limité pourtant, soit choisie en dehors de l'Institut, à la différence de la seconde. Les membres de l'Institut seraient
plutôt des "généralistes"

- des

esprits encyclopédiques

- que des spécia-

listes. Le règlement ajoutait enfin (titre V, articles 10 à 13) que l'Institut national distribuerait chaque année, dans ses séances publiques, un ou plusieurs prix, pour récompenser les meilleurs élèves des écoles nationales, les inventions utiles, les vertus civiques et domestiques, lors des fêtes publiques. Le Corps législatif décernerait enfin les honneurs du Panthéon aux grands hommes dix ans après leur mort.

L'héritage de l'Académie

11

Ici se marquait plus spécialement la finalité proprement pédagogique de l'Institut. Il est curieux en effet que ce corps, censé couronner l'édifice de l'Instruction nationale, ait été si tourné vers la recherche et si peu vers la formation d'une élite scientifique, et n'ait eu aucun rôle d'enseignement proprement dit. Le principe des Ecoles Normales révolutionnaires, d'une diffusion publique des dernières découvenes de la science par les meilleurs savants, recevait ici une illustration sensiblement différente, mais fondée aussi sur cette idée que les vérités de la science n'ont pas besoin d'être diffusées autrement que par leur publication, et qu'elles germent d'elles-mêmes - idée qui sous-tendait de nombreux débats de la Révolution, notamment sur les fêtes républicaines7. Le titre VIII du décret ajoutait cependant: "Article 4 : Il sera formé à la société nationale une liste d'aspirants aux places de professeurs et de conservateurs des lycées: chacun aura le droit de s'y inscrire ou de s'y faire inscrire. Article 5 : Lorsqu'une place de professeur ou de conservateur de lycée sera vacante, la classe entière de la société nationale choisira, à la pluralité relative, cinq personnes parmi les aspirants, entre lesquelles la section ou les sections de la société, correspondantes à l'objet de la place vacante, éliront le professeur. La nomination définitive des conservateurs sera faite par le directoire d'instruction8." La Société nationale devait donc conseiller le pouvoir en matière de nomination des professeurs, et l'on ne précisait guère sur quels critères. C'était un moyen d'affirmer la hiérarchie et de garantir la cohérence de l'édifice de l'Instruction publique. Le texte de la commission fut déposé aux Cinq-Cents le 1er pluviôse an IV (21 janvier 1796), et voté en une seule séance. Le Conseil des Anciens promulgua la loi fondatrice le 15 germinal (4 avril 1796). La séance solennelle d'inauguration eut lieu le 19 germinal. 3. Organisation de l'Institut L'organisation de l'Institut componait beaucoup moins de stabilité que celle des Académies. Le bureau de chaque classe était formé d'un président élu pour six mois, et de deux secrétaires élus pour un an, au scrutin, à la pluralité absolue. Chacune élisait par ailleurs deux membres gestionnaires et trois bibliothécaires et sous-bibliothécaires, renouvelables chaque année. La bibliothèque de la Ville de Paris fournit le fonds initial de celle de l'Institut.

7. Voir sur ce sujet les travaux de M. OZOUF et B. BACZKO. 8. Décret fondateur, p. 92.

12

L'institution des sciences morales

En matière d'élections, les dispositions se précisèrent peu à peu. Le principal problème fut le vote commun qui donnait finalement à la notoriété la préférence sur la compétence. L'obligation de prendre en commun la plupart des décisions lors des séances communes, qui devaient avoir lieu le premier quintidi9 de chaque mois, retardait considérablement l'activité de chaque classe. Les places à donner, les patronages à exercer, les publications à exécuter ou à diriger - obligations communes et statutaires - absorbèrent les membres de l'Institut aux dépens de leurs recherches propres. Devant rendre un compte précis de ses travaux sous trois formes différentes, associé au travail législatif, l'Institut en vint à siéger tous les jours et passa son temps en scrutins. Il était débordé. "L'Institut de l'an IV était une République une et indivisible, qui s'efforçait d'astreindre un géomètre et un musicien aux mêmes préoccupations et aux mêmes labeurs, assujettissement également insupportable à l'un et à l'autre, et qu'on ne pouvait tenter sérieusement de mettre en pratique que dans un moment de nivellement universel et d'intrépidité à toute épreuvelO." C'était une "organisation scientifique de l'anarchie}}". C - La Deuxième Classe 1. Composition L'organisation intérieure de chaque classe laissait moins à désirer. La Seconde Classe bénéficia par ailleurs d'une certaine homogénéité, assurée par le choix de ses membres. Les douze nommés le 20 novembre 1795 pour lui servir de noyau étaient: en analyse des sensations et des idées, Volney et Levesque de Pouilly; en morale, Bernardin de SaintPierre et Mercier; en science sociale et législation, Daunou et Cambacérès; en économie politique, Siéyès et Creuzé-Latouche; en histoire, Levesque et Delisle de Sales; en géographie, Buache et Mentelle. Onze membres viendraient de l'ancienne A.J.B.-L., reconstituée surtout par la Troisième Classe. Mais les érudits furent moins nombreux que les Idéologues dans l'institution. Trois générations y assuraient la transition entre la philosophie du XVIIIe siècle et le libéralisme du XIXe ; la plupart de ses membres étaient nés entre 1736 et 1754. La Deuxième Classe était relativement jeune, avec des nuances selon les sections, de la plus jeune (science sociale, moyenne d'âge quarante-deux ans) à la plus âgée (histoire, moyenne d'âge soixante-six ans). La moyenne bourgeoisie dominait très largement. Sur le plan professionnel, les professeurs étaient les plus nombreux (dix), dont plusieurs
9. Le quintidi est le cinquième jour de chaque décade. 10. J. SIMON, op. cit., p. 85. Il. J. SIMON, op. cit., p. 98.

L'héritage de l'Académie

13

clercs d'Ancien Régime (sept), et les professions juridiques (huit avocats). La Deuxième Classe comptait dans ses rangs de nombreux représentants et ministres12, que la Révolution avait portés sur le devant de la scène et qui continuèrent d'exercer des fonctions législatives13 et exécutives14 sous le Directoire, le Consulat, puis sous l'Empire. D'autres liens existaient entre certains d'entre eux, tissés par l'appartenance à des cercles comme la Société de 89 et plus tard le salon de Mme Helvétius.
2 Unité et diversité

.

Les Idéologues de la première section et les spiritualistes de la seconde s'opposaient, comme les noms illustres des troisième et quatrième sections et les humbles spécialistes des deux dernières. Mais un esprit commun animait la Deuxième Classe. Comme l'Institut dans son ensemble, elle était une idéocratie, où dominait l'Idéologie. Considérant le monde intellectuel comme "le séjour duquel émanent les vérités utilesI5", elle se fixait un but directement pratique: celui de "mener la croisade générale contre les préjugésI6", de faire contribuer l'avancement des sciences au progrès de la société. L'activité des sections fut très variable. Seuls les membres des sections d'histoire et de géographie, sauf deux, furent très assidus. Dans la section de morale, un membre sur deux était régulièrement présent, dans celles d'analyse et de législation, un sur trois. En matière de contributions, les mêmes décalages s'observent: sur un total de 453 mémoires lus à la Deuxième Classe, 187 furent le fait de membres de la section d'histoire, 92 de celle de géographie, 67 de celle d'économie politique, 47 de morale, 33 d'analyse, 27 de législation. La moyenne d'une quinzaine de communications par membre masque d'importants écarts entre les membres les plus actifs qui firent quarante communications et plus17, les travailleurs réguliers, auteurs chacun d'une vingtaine de communica-

12. La moitié des membres fondateurs en particulier. 13. Huit membres des Anciens, et huit des Cinq-Cents sous le Directoire; douze sénateurs, trois membres du Corps législatif et trois tribuns sous le Consulat. 14. Sept ministres, six conseillers d'Etat, cinq membres de l'Administration centrale, six envoyés du gouvernement dans les républiques associées. 15. Mémoire de BAUDIN sur les sciences morales et politiques, Archives de l'Institut, A5, p. 15. 16. GREGOIRE, Réflexions extraites d'un ouvrage sur les moyens de perfectionner les sciences politiques, Mémoires de l'Institut national, classe des S.M.P., t. l, p. 552 sq. 17. Levesque, Delisle de Sales, Anquetil, Bouchaud, tous membres de la section d'histoire.

14

L'institution

des sciences morales

tionsl8, et les absentsl9. Le tri opéré pour la publication accrut encore ces écarts. La section d'analyse était sans doute la plus représentative de l'Idéologie qui trouvait dans la Deuxième Classe un de ses bastions. Volney, le célèbre auteur des Ruines, homme des Lumières, rationaliste et républicain de conviction, Cabanis, philosophe et médecin, Garat, Ginguené, en furent les membres les plus distingués, Destutt de Tracy, Laromiguière et Degérando les brillants associés. La section de morale était beaucoup plus diverse d'opinion, puisqu'elle comptait "un athée, deux indifférents, un déiste de la religion de Vicaire Savoyard, un théophilanthrope et un évêque20." Son domaine était mal défini, et elle fut peu productive. La section de science sociale et législation ne comptait que des avocats de formation, juristes et administrateurs. Daunou et Merlin de Douai, l'un des rédacteurs du Code civil, en étaient de bons représentants. Les membres de la section d'économie politique présentaient un profil comparable, quoique leur activité politique ait été encore plus grande. Avec Sieyès, Talleyrand, c'était plus un cénacle de politique active qu'un groupe d'économistes, et seul Dupont de Nemours pouvait réellement se réclamer de cette spécialité. A l'opposé, la section d'histoire, qui recueillait nombre d'anciens membres de l'A.I.B.-L., était entièrement composée d'étrangers aux assemblées, plus érudits que philosophes. La section de géographie était elle aussi purement scientifique, et recrutait parmi l'élite de la marine et des colonies, dont Buache et Mentelle étaient les cartographes les plus réputés et Bougainville le héros. 3. Travaux En théorie la Deuxième Classe devait travailler unitairement à l'édification de la science de l'homme, "la plus utile et la moins avancée des connaissances humaines", selon les mots de Rousseau21. La philosophie présidait à cette entreprise, sous la forme de l'Idéologie, c'est-à-dire "la philosophie du XVIIIe siècle, mais ayant pris une conscience plus nette de sa fin et de ses moyens (...), la constitution d'une science positive de l'homme (...), l'application à l'étude de l'homme des méthodes qui avaient commencé à l'initier lui-même aux secrets de la
18. Toulongeon, Mercier, Dupont de Nemours, Buache, Mentelle, Fleurieu. 19. Reinhardt, qui ne fait aucune communication, Volney, Bernardin de Saint-Pierre, La Revellière-Lepeaux, tous les membres de la section de législation, Lacuée, Talleyrand, CreuzéLatouche, Dacier, Poirier et Bougainville, qui font moins de dix communications chacun. Les autres sont dans la moyenne (dix à seize communications chacun). 20. J. SIMON, op. cit. Il s'agit respectivement de Naigeon (l'ami de Diderot), Lakanal, Mercier, Bernardin de Saint-Pierre, La Revellière-Lepeaux, Grégoire. 21. J.-1. ROUSSEAU, Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, 1754, préface.

L'héritage de l'Académie

15

nature et lui promettaient sur elle une domination sans cesse accrue. L'Idéologie, [c'était] en dernière analyse la philosophie du XVIIIe siècle tendant naturellement à se décanter en positivisme22." Descartes et Bacon, qui avaient défini les règles de la méthode, étaient les références principales de l'entreprise, avec Locke et Condillac, théoriciens du "sensualisme". La philosophie étrangère contemporaine n'était présentée qu'à travers la doctrine de Kant, d'abord sympathique pour des raisons politiques, et qui fut rapidement victime d'un véritable malentendu23. La majeure partie des travaux des Idéologues de la Deuxième Classe, et tous leurs sujets de concours, se rattachaient à l'analyse de l'entendement: recherches sur les signes, grammaire générale. L'anthropologie, pratiquée aussi à la Société des Observateurs de l'Homme24 à laquelle appartenaient plusieurs de ses membres, la physiologie, fondaient une approche matérialiste de l'homme, qui devait trouver dans le célèbre livre de Cabanis son expression la plus accomplie. Condorcet était le modèle philosophique et politique des Idéologues, et son "art social" leur grande entreprise. La morale ne devait être que la connaissance de l'organisation humaine, individuelle et sociale, et la mise en oeuvre de ses ressorts, par l'hygiène, les habitudes, l'éducation. L'art social consoliderait les liens entre les hommes en donnant aux lois le soutien des moeurs. Le travail de la section de législation allait dans le même sens: la recherche d'un code fondé sur la nature des choses, de lois appropriées à la république, les premières observations sur les prisons. Les concours (sur le jury, le pouvoir paternel) portaient l'écho des discussions juridiques et politiques. En économie politique, on développait les principes du libéralisme, on faisait l'apologie des institutions de prévoyance, et les concours portaient sur des questions de politique économique. La section d'histoire, qui poursuivait les travaux d'érudition entrepris à l'A.I.B.-L. avant la Révolution (monographies d'histoire romaine, psychologie des grands hommes), posait aussi les bases de l'histoire philosophique. Des voies nouvelles étaient explorées: muséographie, numismatique, histoire de la vie privée, histoire sociale et intellectuelle. Enfin, les travaux de la section de géographie fournissaient les éléments d'une étude de l'homme dans son milieu, concurrente de la médecine physiologique. Les recherches statistiques nouvelles y voisinaient avec les études cartographiques. Les voyages donnaient à la géographie une base expérimentale et vivante; Dupont de Nemours fut le principal missionnaire de l'Institut.

22. M. REGALOO. Un milieu intellectuel: la Décade philosophique 1794-1807, Paris-Lille 1976, t.2,pp.643-644. 23. Cf. F. AZOUVI et D. BOUREL, La Réception de Kant en France 1788-1804, Paris, 1991. 24. Cf. J. COPANS et 1. JAMIN,Aux origines de l'anthropologie française, Paris, 1978.

16

L'institution

des sciences morales

Malgré les défauts de son organisation, l'Institut exerça une véritable émulation, quoique la province restât dans une situation de subordination caractérisée à l'égard de la société parisienne, et que la centralisation de l'activité intellectuelle nationale fût très incomplète et jamais systématique. Le principal correspondant de la Deuxième Classe fût le gouvernement, soit qu'il lui adressât des matériaux de travail, soit qu'il déposât des ouvrages sur son bureau, soit encore qu'il l'associât au travail législatif. De ce fait, l'Institut ne devait pas échapper aux vicissitudes politiques. 4. Suppression de la Deuxième Classe A la loi scolaire du Consulat, votée le 11 floréal an X (1er mai 1802) qui rendait la première place au latin et rétablissait la domination ecclésiastique dans l'enseignement élémentaire, répondit, après des réformes de détail25, la restructuration de l'Institut qui rétablissait quatre classes26 et faisait disparaître par prétérition la Deuxième Classe, le 3 pluviôse an XI (23 janvier 1803). Les motifs politiques de cette réorganisation étaient clairs: "Personne en 1803 n'ignorait que la Seconde Classe de l'Institut était réactionnaire; personne n'ignorait qu'elle était révolutionnaire; personne n'ignorait qu'elle était ennemie de toute réaction religieuse. Bonaparte était pleinement au courant de tout. Il savait jusqu'où on l'avait suivi et à quel moment on l'avait quitté; il savait qu'on avait admiré en lui le vainqueur du désordre et qu'on haïssait en lui le vainqueur de la liberté (...) la fermeture de cette Sorbonne politique fut résolue27." L'éclat et la faveur de l'Idéologie dans le monde savant fut en quelque sorte la contrepartie de cette élimination. C'est dans l'opposition libérale à l'Empire que se poursuivit la tradition idéologique. Sous la Restauration, de nouvelles réformes de l'Instruction publique rétablirent les Académies, et y procédèrent à de nouvelles épurations. Mais dans l'Université comme dans le monde académique, les progrès du libéralisme furent marqués, et c'est la victoire des libéraux en 1830 qui amena le rétablissement d'une Académie des sciences morales et politiques, héritière de la brève mais riche expérience de la Deuxième Classe.

25. Ces réformes supprimaient l'obligation des élections en commun, et faisaient passer l'Institut du contrôle du pouvoir législatif à celui de l'exécutif. 26. Classes des sciences (augmentée de la section de géographie), de langue et littérature française, d'histoire et littérature ancienne, de beaux-arts. 27. J. SIMON, op. cil., p. 464.

CHAPITRE II DE L'OPPOSITION LIBERALE A L'INSTITUT

Entre l'époque de la Deuxième Classe et l'Académie des sciences morales et politiques (A.S.M.P.), les sciences morales et politiques, écartées de l'institution académique, prospérèrent dans le milieu étroit et très cohérent de l'opposition libérale au régime des Bourbons. L'histoire, le droit, la philosophie, l'économie politique, fournirent les arguments d'un combat politique où se jouaient à la fois le passé et l'avenir de la nation, à travers le devenir de la Révolution. De la Deuxième Classe à l'Académie, la restauration sera surtout symbolique; le poids des "rescapés" de celle-là dans le recrutement initial de celle-ci ne se fera sentir que quelques années, et surtout à travers les conflits idéologiques qui sont en partie des conflits de générations. Les représentants de l'anthropologie révolutionnaire seront marginaux dans l'institution. Le noyau des membres de l'Académie des sciences morales et politiques sera principalement formé par les hommes nés entre 1790 et 1810 qui animent le mouvement libéral sous la Restauration, ceux qui forment la "génération de 18201". Ces hommes sont issus d'une génération unie par sa formation dans les lycées impériaux et les grandes écoles, le contexte de la chute de l'Empire, leurs expériences politiques - en particulier la participation à l'opposition libérale, pour certains jusqu'à la conspiration dans la charbonnerie2. Ils composent une élite politique et littéraire qui se recrute parmi le milieu spécifique de la "jeunesse des écoles3" et des lauréats de concours, dont la solidarité de condisciples est redoublée par l'association volontaire dans des buts politiques, scientifiques ou littéraires, qui renforce la cohésion du milieu et leur permet une influence sans commune mesure avec leur petit nombre.

1 . Cf le livre de A. B. SPITZER, The French Generation of 1820, Princeton U.P., 1987. 2. La charbonnerie est une organisation clandestine insurrectionnelle qui existe en Italie et en France dans les années 1820. Selon Spitzer. Cousin est impliqué dans la conspiration d'août 1820, quoique non affilié lui-même; il est ami de G. Cavaignac, M. Desloges, A. Cerdel. 3. La thèse de J.-C. CARON, Générations rOfMntiques, Colin, 1991, montre le très petit nombre d'étudiants parmi lesquels se recrute l'intelligentsia de la Monarchie de Juillet; entre 1815 et 1848, moins de 100 000 bacheliers, et seulement 214 docteurs ès lettres, 1 BO licenciés et 217 docteurs ès sciences. La jeunesse des écoles est une élite, où atteint seulement une minorité des 2% de la population qui passent le cap du primaire.

18

L'institution

des sciences morales

Cette génération vient à son heure. Entre elle et celle qui l'a précédée, presque rien de commun. Sous l'Empire, la pensée était proscrite, la parole surveillée. "Que pensait-on alors? Et qui s'avisait de penser? Et que pouvait-on croire? Quelle grande idée ne passait pas pour une chimère? On était revenu de toute chose, de la gloire comme de la liberté. La politique ne connaissait plus de principes. La Révolution avait cessé d'être en honneur, mais, ses résultats matériels n'étant pas contestés, elle ne se plaignait pas. La morale se réduisait graduellement à la pratique des vertus utiles; on l'appréciait comme une condition d'ordre, non comme une source de dignité. La religion, admise à titre de nécessité politique, se voyait interdire la controverse, l'enthousiasme, le prosélytisme. Il paraissait aussi inutile de la discuter qu'inconvenant de la défendre. Une littérature sans inspiration attestait la froideur des esprits, et, par-dessus tout, un besoin de repos, trop motivé par les événements, mais aveugle et pusillanime, subjuguait, énervait les plus nobles coeurs. Déçue de toutes ses grandes espérances, lasse de ses aventureuses tentatives, la raison était comme humiliée4. " A l'opposé, la formation de la génération de 1820 se fait, selon les termes de Mignet, à une époque où la Restauration avait fait "passer soudainement la France de la soumission silencieuse à la liberté éloquenteS". Avocats, hommes de lettres, professeurs, les futurs académiciens des sciences morales sont sous la Restauration des professionnels de la tribune, qui cultivent leurs spécialités dans un but d'abord politique. Ce n'est qu'entre 1821 et 1828 que la réaction politique les amène à écrire, ou fait succéder aux réunions publiques les petits comités. Pour la plupart, les études ne sont qu'une trêve à l'activité politique, ou un autre moyen d'expression de celle-ci6. Dans le cas particulier de Cousin, il s'agit aussi d'une imitation de la science allemande, au retour de son second voyage en Allemagne. Unis par un commun libéralisme, les futurs académiciens des sciences morales se rattachent à plusieurs groupes: à celui des normaliens, autour de Victor Cousin, professeur et "gourou7", à la coterie saintsimonienne, aux rédactions des journaux de l'opposition à la Restauration (Tablettes universelles, Globe, Producteur, National, Constitutionnel, etc.). Certains appartiennent à des milieux plus aristo4. C. de REMUSAT, Passé et Présent, Paris, 1847, t. 1, préface. 5. Cité par THUREAU DANGIN, Le parti libéral sous la Restauration, Paris, Plon, 1888, chap. 3. 6. Etudiant en droit victime de la réaction de 1822, Tocquevillle en est un exemple. Juge-auditeur à Versailles, où son père a été nommé préfet à l'avènement de Charles X, et le poste créé pour la circonstance en 1827, il démissionne pour faire une carrière littéraire et politique. 7. Spitzer fait un parallèle significatif entre Cousin et Bergson comme "catalyseurs de l'identité d'une génération". Le prestige et la popularité des deux professseurs tiennent aussi aux circonstances politiques, à la mise en oeuvre d'une philosophie nationale originale, d'un spiritualisme polémique.

De l'opposition libérale à l1nstitut

19

cratiques : c'est le cas de Rémusat, par exemple8. Tous ont une vie sociale, parfois mondaine, active, et déterminante pour leur carrière. A - Un milieu homo~ène: la ieunesse des écoles 1. De brillants sujets Sous la Restauration, des études brillantes sont, pour de jeunes gens sans patrimoine, à la fois le couronnement de leurs qualités intellectuelles et un moyen de se distinguer, éventuellement le début d'une carrière d'homme de lettres, souvent associée à une activité politique. Adolphe Blanqui, par exemple, fils du sous-préfet de PugetThéniers sous l'Empire, est un excellent élève du collège local, puis du lycée de Nice. La ruine de son père l'oblige ensuite à interrompre ses études pour soutenir ses neuf frères et soeurs, d'abord comme répétiteur, puis comme professeur dans des écoles spéciales, avant de devenir chargé de mission du gouvernement. Victor Cousin, qui en 1810 remporte tous les prix de la classe de rhétorique du lycée Charlemagne, y gagne de devenir auditeur au Conseil d'Etat et d'être exempté du service militaire. Il choisit alors d'entrer à l'Ecole normale et se fera gloire longtemps d'être resté dans le giron de l'Université plutôt que de. n'y avoir vu que le tremplin d'une carrière politique - alternative toute rhétorique. Beaucoup des académiciens des sciences morales sont ainsi fils de leurs oeuvres. A. Thierry est le premier boursier de l'école secondaire de Blois; Thiers un de ceux du lycée de Marseille. De même son ami Mignet, bon élève, est envoyé comme demi-boursier en 1810 et prix d'honneur en rhétorique en 1812 au Lycée impérial d'Avignon, où il enseignera ensuite l'histoire. Ces débuts glorieux sont souvent le prélude d'autres succès littéraires. Cousin, Michelet, Renouard, Rémusat, apparaissent d'abord publiquement comme lauréats de concours. Aux concours généraux succèdent les concours académiques. Les Académies pallient en quelque sorte les lacunes de l'institution universitaire, peu professionnalisée et mal dotée pour encourager la recherche. Il y a une hiérarchie dans ces concours: ceux de province, moins bien récompensés, sont aussi moins glorieux que ceux de l'Institut, et leur servent parfois de propédeutique. Mignet est couronné en 1820 par l'Académie de Nîmes pour son éloge de Charles VII, en 1821 par l'A.I.B.-L. pour son mémoire sur les institutions de Saint-Louis, tandis que Thiers remporte en 1820 le prix de l'Académie d'Aix9. Guizot, Michelet, songeront aussi à concourir à
8. Cf. A.-M. FUGlER,La Vie élégante, ou la/ormation du Tout-Paris, Fayard, 1990, p. 191 sqq. 9. La Société des Sciences, des Lettres, de l'AgricultUre et des Arts d'Aix avait récompensé d'abord Thiers pour son histoire de l'éloquence judiciaire (prix de 300 F); son succès l'avait encouragé à concourir ensuite à l'Académie d'Aix pour l'Eloge de Vauvenargues, et il avait encore

20

L'institution

des sciences morales

l'Académie française. Les sociétés savantes parisiennes peuvent jouer le même rôle dans ce domaine que leurs homologues provinciales. Aux concours de la Société de la Morale Chrétienne sont successivement lauréats C. Renouard (1824), Vivien (1825), Vinet (1826), Lucas (1827) - également couronné à Genève du prix Sellon. Trois d'entre eux seront membres de rA.S.M.P. Ces reconnaissances académiques débouchent parfois sur de véritables sinécures: C. Lucas doit toute sa carrière à sa réussite à ce concours sur le système pénitentiaire; A. Thierry est entretenu jusqu'à sa mort par l'Académie française comme lauréat du prix Gobert à partir du 13 mai 1840 (pour Récit des temps mérovingiens). n est vrai que son infirmité en faisait un cas particulier 10. Les lauriers académiques sont surtout un titre à d'autres promotions, pour une candidature à une chaire universitaire par exemplell. Les disciples de Victor Cousin, Jules Simon, Gratry, Bersot, Prévost-Paradol, Taine (après son échec à l'agrégation de philosophie, et en attendant d'avoir l'ancienneté requise pour se présenter à celle de lettres) prépareront les concours ouverts par l'Académie Française dans un but de carrière12.

2. Normaliens et universitaires
En Lettres, l'Ecole normale est cependant la voie royale. Alors que pour les fils de famille, les études sont une simple formalité, l'accès à l'Ecole normale est pour un roturier l'ambition la plus haute - et un moyen d'exemption du service militaire. A défaut, on prépare le bac pour être répétiteur, comme le fit finalement Michelet. L'Ecole réunit l'élite intellectuelle des jeunes générations. Son destin est lié à celui du libéralisme sous la Restauration, et connaît la même conjoncture. En effet, après l'expérience révolutionnaire, brève mais féconde, l'Ecole, née en 180813, est supprimée en 1822, et ne retrouvera son nom qu'en 1830. Surtout, elle joue pendant la Restauration le rôle de "centre et lien" de l'Université dont l'esprit est, déclare son directeur,
remponé le prix (de 500 F seulement, trois fois moins que le prix de l'Académie nationale). En revanche l'année suivante il échoua à Toulouse au concours sur la littérature romantique. Cf. M. RECLUS, Monsieur Thiers, Paris, Plon, 1929. Y. Knibiehler suggère que Mignet n'a pas concouru à Aix pour ne pas y être le rival de son ami Thiers, ou parce que les sujets y étaient trop littéraires; Cf. Naissance des sciences humaines, Mignet et l'Histoire philosophique au X/Xe siècle, Paris, 1973, p. 23. 10. Et que ses travaux jusqu'alors avaient eu peu de rétribution, comme il s'en plaignait amèrement à longueur de lettres. Il. Cf. lettre de Bautain, Correspondance Cousin, ng 2677, s.d. 12. Cf. en paniculier F. LEGER, Jeunesse de Taine, Paris, 1980. 13. Le décret du 17 mars 1808 organisant l'Université ressuscite l'Ecole normale.

De l'opposition libérale à l'Institut

21

Dubois, "le fond même de la société modemeI4". La plus grande liberté intellectuelle y règne, avec la discipline matérielle la plus étroite. Le manque de spécialisation des études littéraires à l'Ecole (grammaire, humanités et philosophie sont confondues) favorise la cohésion du milieu, et surtout les liens étroits qui existent entre la dizaine d'élèves dont se compose chaque promotion, ou certains d'entre eux en paniculier : pour la première promotion par exemple (1810), Victor Cousin, Maignien, Paulin, Pierrot-Desseiligny; pour la deuxième (1811), A. Thierry, Guignault, Loyson, Patin, Pouillet et Péclet; pour celle de 1812, Casimir Bonjour, Paul Dubois, Théodore Jouffroy et Trognonl5, etc. Ces amitiés ne sont pas strictement liées à l'année d'intégration, puisque les pratiques de l'Ecole associent plusieurs promotions, la conférence de première année (baccalauréat) étant donnée par des élèves répétiteurs. Les premiers seront Fremion pour le grec, Pierrot pour le latin, Cousin pour le français. Pour les élèves de deuxième et troisième années, les maîtres n'appaniennent pas tous à l'Ecole: si elle a ses propres professeurs en lettres, ceux-ci (Burnouf et Villemain) enseignent aussi ailleurs. La faculté fournit pour la philosophie Laromiguière puis Royer-Collard, pour l'histoire Guizot puis A. Thierry (frais émoulu de l'Ecole). L'Ecole entretient donc avec l'Université des liens étroits. Ce n'est qu'en 1815 que sa réorganisation les détache totalement l'une de l'autre, et confie à Cousin l'enseignement de la philosophie, Raoul-Rochette et Naudet succédant à Villemain pour les lettres. Parmi les normaliens gravitant autour de Cousin, dont Th. Jouffroy, Ph. Damiron, P.F. Dubois, L. Bautain, A. Thierry, N. Bouilletl6, la première génération de ses amis et disciples, trois seulement deviendront membres de l'A.S.M.P., qui accueillera surtout des disciples ultérieurs, distingués d'abord comme lauréats de ses concours, associés aux travaux, puis à l'enseignement du philosophe. En 1830, Vacherot s'inquiète avec raison de la désertion de l'Ecole par les maîtres passés à la politique active. Mais elle reste un haut lieu du libéralisme, et Victor Cousin continue d'en contrôler l'enseignement et l'organisation. Chargé de la surveillance de l'Ecole en novembre 1834, il en devient le directeur en septembre 1835. En 1837 on arrête que nul ne pourra être maître de conférences à l'Ecole s'il n'est agrégé, ce qui lui permet d'y nommer ses meilleurs disciples comme professeurs (ainsi Taine aura pour maîtres Jules Simon et Saisset17) ou comme administra14. Cf. Discours de M. Dubois, conseiller directeur de l'Ecole, à la séance de rentrée du 4 novembre 1847, Journal Général de l'Instruction publique 13 novembre 1847, vol. 16, n° 91, pp.909-916. 15. Cf. A. AUGUSTIN THIERRY, Augustin Thierry d'après sa correspondance et ses papiers de famil/e, Paris, 1922, p. 16. 16. SPITZER, op. cit., note p. 21. 17. Cf. F. LEGER, op. cil.

22

L'institution des sciences morales

teurs (Vacherot18). Tous appartiendront à l'A.S.M.P. En mars 1840, Cousin est appelé au ministère et Dubois (également membre du Conseil de l'Instruction publique depuis mai 1839) lui succède à la tête de l'Ecole, mais son influence y reste prépondérante. Cousin est resté toute sa vie lié à l'Ecole, où il trouvait ses disciples et ses aides19. C'est dans ce cadre qu'il a poursuivi ses travaux sur Platon et Aristote, exposés à l'Académie, ce qui lui permettait de présenter ses élèves aux concours de celle-ci, de les faire couronner et introduire dans le monde intellectuel (notamment le fidèle Barthélemy Saint-Hilaire ou Jules Simon, successeur de Mignet comme secrétaire perpétuel de l'Académie ). Cette stratégie n'est pas propre à Cousin, même s'il l'a utilisée de façon particulièrement systématique. Michelet, professeur à l'E.N. en même temps que Cousin au début des années 1830, choisit aussi comme secrétaires et comme suppléants ses anciens élèves de l'Ecole et de Sainte-Barbe: Ravaisson, Duruy, Cheruel, Wallon, Yanowski et Müntz. La communauté d'intérêts, de sujets de recherche ou d'étude, crée entre eux des relations étroites qui souvent deviennent des amités. Il existe bien sûr une certaine émulation, voire une certaine rivalité, entre les élèves provinciaux (Dubois, Damiron, Jouffroy, Bautain) et les Parisiens. Mais dans chaque groupe les liens sont durables. Au sortir de l'E.N. Jouffroy reste en correspondance active avec Damiron, nommé à Falaise, et Dubois, à Limoges20. Ils seront toute leur vie des amis intimes21. Cousin sert aussi de médiateur entre les Normaliens et les jeunes aristocrates des salons littéraires, comme Rémusat, ou ceux que fréquente l'opposition libérale. Sous la Restauration, l'Université est un autre fief libéral et une plus grande tribune, puisqu'on peut y accueillir plus de mille deux cents auditeurs, et que les cours du trio Guizot, Cousin, Villemain, sont sténo-

18. Directeur des études, Vacherot a commencé son combat libre penseur en exposant dans son Histoire de l'Ecole d'Alexandrie, primée en 1844 par l'A.S.M.P., comment les dogmes chrétiens se sont formés peu à peu, et l'influence considérable qu'ont exercée sur eux les doctrines de récole néo-platonicienne. Le troisième volume de l'ouvrage, paru en 1851 avec une préface provocante, a été l'occasion de la polémique entre Vacherot et l'aumônier de l'Ecole, le père Gratry, polémique qui devait se conclure par leur départ de l'Ecole à tous deux. Cf F. LEGER, op. cil. 19. Jules Simonexpliqueclairementque Cousin l'a fait revenirde Caen à Versailles pour l'utiliser à sa traduction de Timée de Platon, puis le mettre "sur le pavé de Paris", condition sine qua non de la réussite. 1. SIMON, Premières Années, Paris, s.d. 20. SAINTE-BEUVE, Portraits littéraires, Jouffroy, dans la Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1833. 21. Cf P. DUBOIS, Cousin, Jouffroy, Damiron, publié avec une introduction de A. LAIR, Paris, 1902.

De l'opposition libérale à l'Institut

23

graphiés et répandus en France et en Europe22. Contrairement aux cours de l'E.N., où le professeur s'adresse à de futurs spécialistes, ceux de la faculté se font devant un public de dilettantes, puisque aucun diplôme ne sanctionne les études de sciences et de lettres - contrairement à celles de médecine et de droit, au caractère éminemment pratique. Les journaux d'opposition servent de relais à cette influence. Amédée Thierry expose le cours de Cousin de 1818-1820 dans le Censeur européen et Kératry dans le Courrier français. "L'opposition politique doctrinaire les appuyait de son suffrage dans les salons royalistes. L'opposition libérale y cherchait un fond de science qui lui manquait et une occasion de se faire connaître à la jeunesse23. " L'engagement libéral de la Faculté de lettres de Paris subsistera après la Révolution de Juillet, en bonne partie grâce à la cooptation qui en assure le recrutement, et qui fait de la jeune opposition de la Restauration les "mandarins" du Régime de Juillet. Après la Révolution, c'est dans l'Université qu'Augustin Thierry pense d'abord rentrer, en demandant un poste d'inspecteur d'Académie vacant à Paris à Villemain, appelé dès le 14 août 1830 à la vice-présidence du Conseil Royal de l'Université. C. de Rémusat ne fait qu'en tirer les conséquences quand il écrit: "Au fond, l'esprit de 1830 était celui de l'université même. C'est là encore aujourd'hui qu'on en retrouve le plus de traces, et s'il fallait désigner le corps de fonction qui a été de tout temps le plus orléaniste, il faudrait sans hésitation désigner le corps enseignant24." Outre l'Université, ou à défaut d'elle, les cours de ses professeurs (ou de leurs alliés) sont entre 1822 et 1828 des canaux de propagande libérale : cours publics de Mignet en 1822, à l'Athénée Royal, société ouvertement libérale25, où il cherche "la loi des révolutions" à travers l'histoire de la Ligue puis celle de la Révolution anglaise, cours à domicile quand l'interdiction universitaire y confine les professeurs. Les cours privés de Jouffroy par exemple sont alors très recherchés: "Quelques esprits déjà mûrs, des camarades du maître, des médecins déjà célèbres, une élite studieuse des salons, plusieurs représentants de la jeune et future pairie, composaient l'auditoire ordinaire, peu nombreux

22. C. H. POUTHAS, L'Université de Paris depuis la Révolution, Paris, s.d., tiré à part du chapitre IX de l'ouvrage collectif: Aspects de l'Université de Paris. L'auteur précise que Goethe lui-même les attend impatiemment.
23. P. DUBOIS, Cousin, Jouffroy, Damiron

- Souvenirs,

Paris, 1902. Les doctrinaires

sont l'aile

droite de l'opposition libérale, qui cherche à concilier les acquis de la Révolution et les principes de la charte. Dirigé par Royer-Collard, le mouvement doctrinaire regroupe une petite phalange dont les membres les plus connus sont Guizot, Rémusat et de Broglie. 24. REMUSA T, Mémoires de ma vie, op. cit., livre Lm. 25. A laquelle la droite essaie de faire concurrence avec la Société des Bonnes Lettres.

24

L'institution

des sciences morales

d'ailleurs, car l'appartement était petit26." Les cours de Cousin réunissent aussi un tout petit cénacle: 15 à 20 auditeurs en tout et pour tout à chaque séance hebdomadaire. Cette pratique se perpétuera dans des oppositions ultérieures, par exemple dans les conférences privées que Lamennais donnera chez lui en 1831 et auxquelles assistera Michelet27. B - La oolitioue et les lettres 1. L'engagement politique La politique étant le commun dénominateur de leurs activités, d'autres pratiques lient étroitement les jeunes et brillantes recrues du libéralisme. Dans leurs rangs se recrutent des saint-simoniens qui établissent un lien entre l'opposition libérale la plus modérée et la plus avancée, à laquelle se rattachent d'autres futurs académiciens des sciences morales (Adolphe Blanqui par exemple). Saint-Simon s'est mêlé en 1812 aux auditeurs qui suivaient les cours de l'Ecole normale. C'est ainsi qu'il a rencontré A. Thierry, dont les meilleurs amis (Maignien, Péclet, Hachette, Arnold Scheffer) se pressaient aux côtés du maître28. Quand Thierry part pour Compiègne comme jeune professeur, Saint-Simon lui demande une première fois de devenir son collaborateur, alors que paraît le Mémoire sur la science de l'homme. A la fin de la même année (octobre 1814) est publié De la réorganisation de la société européenne par M. le comte de Saint-Simon et "par A. Thierry son élève". Augustin Thierry est secrétaire de SaintSimon à vingt ans. En 1816 il est son "fils adoptif'; la collaboration devient plus étroite, alimentée de conférences quotidiennes. Saint-Simon le charge de rédiger, pour le premier volume de l'Industrie, la partie politique, comme il en confie la partie financière à Saint-Aubin29. Le courant saint-simonien assure la transition entre la pensée progressiste de l'époque de la Révolution et les jeunes générations, et là aussi se créent des liens durables. Sous la Restauration, Cousin dîne régulièrement avec J.-J. Ampère et Augustin Thierry30. Sans être eux-mêmes saint-simoniens, plusieurs membres de l'A.S.M.P. ont ainsi connu ses écrits et subi son influence, voire repris certains de ses concepts - par exemple la notion d'époques
26. SAINTE-BEUVE, Portraits Littéraires, Jouffroy, dans la Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1833. 27. A. MITZMAN, Michelet as social romantic: Religion, Revolution and Nature, dans Nexus, 3, p.9. 28. A. AUGUSTIN-THIERRY, op. cit., p. 20. 29. Dédaigné par I.-B. Say, qui le qualifie de "bouffon de l'économie politique", mais estimé par Blanqui aîné, A. Augustin-Thierry scripsit. 30. Cf SPITZER, op. cil., p. 78.

De l'opposition libérale à l'Institut

25

critiques et d'époques organiques que Jouffroy rebaptise "fondatrices", et que l'on retrouve aussi dans les écrits de Buchez. Plusieurs jeunes libéraux appartiennent dans les années 1820 à la maçonnerie, en particulier à la loge des Amis de la Vérité, fondée par quatre étudiants: Raspail, Bazard, Buchez, et Joubert. Mignet et Thiers ont peut-être fréquenté une loge franc-maçonne31. Le secret débouche parfois sur la conspiration parmi les carbonari.32 Ici aussi, Cousin sert de relais entre les étudiants et les chefs33; il fait en particulier entrer dans le carbonarisme Damiron et Dubois, par l'intermédiaire d'Augustin Thierry34, et joue un rôle de relais entre la France et l'Allemagne, ainsi que J. Rey et Voyer-d'Argenson. Les jeunes libéraux recueillent le fruit de leur dévouement à la cause en étant introduits chez les pères fondateurs; à la Grange Bléneau, La Fayette, qui s'y est retiré en 1799, réunit ses amis: les Destutt de Tracy, les Lasteyrie, les Ségur, les Perier, les Broglie, Jérémie Bentham, et quelques-uns de ces jeunes gens distingués35. Il met indirectement en relation Tocqueville, de Beaumont, Corcelle, Rémusat, Ampère. Les cénacles sont alors une sorte de compromis à l'inactivité politique forcée (inactivité toute relative d'ailleurs). Sainte-Beuve, évoquant dans Joseph Delorme la dernière année de la Restauration, l'atteste: "En ce temps-là, tout jeune homme pauvre qui avait un coeur, une ambition et de vastes pensées, manquait d'air, s'étiolait dans son galetas et mourait de lente asphyxie. La génération surtout qui était venue trop tard pour participer à l'effervescence politique et s'embraser à l'illusion révolutionnaire évanouie vers 1824 (00') et qui, à son premier pas dans le monde, trouvant tout obstrué, allait se ronger dans la solitude ou se rétrécir dans les coteries36." Les réunions sont au même moment un moyen de se préparer à l'activité politique, sur le modèle des séances de la Chambre. Le rôle dans la formation professionnelle des hommes politiques de la monarchie de Juillet des "parlottes" et des Conférences ne doit pa.s être sousestimé37. On s'y entraîne à la plaidoirie, on y rédige des projets de lois avec exposé des motifs, on y aborde certains thèmes examinés au
31. La documentation ne permet pas de l'assurer; Cf Y. KNIEBIEHLER, Naissance des sciences humaines note 23. p. 21. 32. Cf note 2. 33. Cf I.-c. CARON. op. cir.. chap. 8. 34. SAINTE-BEUVE. Jouffroy, op. cir. 35. Cf A. AUGUSTIN-THIERRY, op. cir., p. 65. 36. SAINTE-BEUVE. Le Globe, 4 novembre 1830.

37. Cf A.M. FUGIER.op. cit., p. 233 sq.

26

L'institution des sciences morales

Parlement, peu de questions purement politiques ou constitutionnelles mais surtout de questions sociales. La Société des Bonnes Etudes créée en 1820, et sous le règne suivant la Conférence Molé ou la Conférence d'Orsay, sont caractéristiques de ces institutions, dont l'organisation évoque l'organisation académique38. Plusieurs des membres de la future A.S.M.P. la fréquentent. Rémusat en 1822 passe un soir chaque semaine à une réunion d'avocats fondée par Odilon Barrot, ainsi qu'Auguste Portalis et Charles Renouard, entre autres. 2. La philanthropie Certaines sociétés religieuses et philanthropiques deviennent de semblables catalyseurs politiques. C'est le cas en particulier de la Société de la morale chrétienne, qui occupe dans ce dispositif une place spéciale, dans la mesure où son but n'est pas directement pratique mais plutôt philanthropique et moral, et où elle rassemble presque tout le personnel futur de la monarchie de Juillet, à commencer par le roi39. Sept membres des trois premiers ministères de Juillet en sont d'ailleurs issus. Fondée par Auguste de Staël en 1821, conformément à un projet qui réunissait La Rochefoucauld, de Laborde, Lasteyrie, Degérando, Goepp, Stapfer, Würtz, elle se donne pour but "l'application des préceptes du christianisme aux relations sociales" et la diffusion de tout ce qui peut concourir à l'amélioration matérielle et morale de la situation de l'homme, la publication d'un organe mensuel et de livres, brochures, etc. Si sa vocation première est de susciter une réflexion chrétienne sur les préceptes de l'Evangile, elle se mue rapidement en une société plurifonctionnelle à caractère politique, dominée par les doctrinaires (18241829), excluant l'extrême gauche libérale. Le nombre de ses sociétaires n'est pas fixe, mais chaque candidat doit être présenté par deux membres. Les Parisiens dominent largement40 (75% des souscripteurs en 1830) ainsi que les professions libérales (41% des souscripteurs parisiens, contre 43% de professions économiques et seulement 15% de serviteurs de l'Etat). Sa direction réunit des hommes issus de sociétés de pensée (Société biblique, Institu(41), de bien commun (Société d'Agriculture,

38. Elles se recrutent en effet par cooptation; on y distingue les membres titulaires, en nombre limité, les membres honoraires (pour la plupart des anciens) et les membres Jibres, en nombre illimité. 39. Sur cette Société voir la thèse de C. DUPRAT, Le Temps des philanthropes, Paris l, 1991, IVe partie, chap. 3. 40. Il n'y a dans la direction de la société qu'un étranger et un provincial, le théologien strasbourgeois Wilm. 41. Entre autres, pour nous en tenir aux futurs membres de rA.S.M.P., Degérando et de Laborde

De l'opposition libérale à l'lnstitut

27

Société pour l'Encouragement de l'Industrie nationale42, Société pour l'Instruction élémentaire43), de charité (Société philanthropique44, Charité maternelle, Société royale des prisons45) et de prévoyance (Caisse d'Epargne) dont plusieurs se retrouveront à l'A.S.M.P. Parmi les souscripteurs, beaucoup sont issus de milieux libéraux militants: de jeunes avocats (Duchâtel, Dufaure, Dumon, Dupin jeune, Renouard, Vivien), des politiques (d'Argout), des doctrinaires (Barante), des économistes (Sismondi, Balbi), mais aussi des philosophes (Maine de Biran) et des hommes de lettres (Villemain). "Essai nouveau d'association" (Rémusat), la Société de la morale chrétienne est à la fois société de pensée, organe d'information et de correspondance, mais aussi société enquêteuse, praticienne, militante, visant à agir sur l'opinion publique, l'administration, la législation. Elle procède également par concours, dont plusieurs lancent des thèmes qui seront ensuite traités par les Académies, comme en avril 1829 "les causes de la mendicité et les moyens d'y remédier", une des premières formulations de la question sociale. Elle fait enfin des "travaux de bienfaisance pratique" sunout par l'intermédiaire du Comité de Bienfaisance, fondé en décembre 1823, et investi dans les dernières années par les saint-simoniens qui affirment sa vocation ouvrière46. Par tous ces traits, la Société de la Morale Chrétienne préfigure dans une cenaine mesure l'A.S.M.P. La Société pense d'ailleurs élargir son action par la création d'un Institut des sciences morales et politiques, mais le projet échoue à cause de dissentiments religieux et politiques, ou de questions de personnes (Rémusat accuse Cousin d'avoir tout fait échouer par crainte de trouver des rivaux dans Guizot et Broglie). 3. Les lettres Un autre milieu où se rencontrent et se côtoient les futurs académiciens est celui des journaux, alors très politisés, et qui pallient en quelque sone les limites étroites imposées aux associations. Il s'agit bien sûr de journaux d'opposition libéraux. Cenains futurs Académiciens les créent et les dirigent: de Broglie pour Le Publiciste, où écrivent Barante et Pauline de Meulan, la femme de Guizot; Guizot pour les Archives philanthropiques, politiques et littéraires et le Courier, devenu ensuite Courrier français 47, où Mignet écrit dès 1821.
42. Idem. 43. Degérando. de Laborde, Guizot, de Broglie, Barante. 44. De Laborde. 45. De Laborde, Guizot, de Broglie. 46. C. Duprat attribue la suspension des activités du Comité à la désaffection militante liée à la reprise de l'action politique directe en 1829, mais aussi à la dissidence de Buchez et à la prédication publique de la doctrine saint-simonienne rue Taranne. 47. En février 1820. Benjamin Constant lui succédera à la tête de ce journal.

28

L'institution

des sciences morales

A la fin des années 1820, Mignet à son tour dirige en alternance avec Thiers et Carrel Le National, journal créé pour renverser le gouvernement et même le régime par une polémique quotidienne acharnée. Dunoyer lance en 1817 le Censeur européen, auquel il invite (en vain) Salvandy à participer48. Salvandy collaborera en revanche au Courier, puis sera rédacteur aux Débats en 1824, où il rencontrera Nisard, son futur chef de secrétariat au ministère de l'Instruction publique de 1837. La plupart des jeunes rédacteurs ne font que fournir des articles. Thiers entre d'abord, on l'a dit, au Constitutionnel, avant de passer aux Tablettes universelles, où collaborent régulièrement Dubois, Rémusat, Damiron, Mignet, et parmi les rédacteurs occasionnels duquel figurent Ad. Garnier et Ad. Blanqui. Cousin et Guizot, sans y écrire, sont en relation avec le journal. Thiers est aussi correspondant de la Gazette d'Augsbourg. Rémusat entre en contact avec les doctrinaires par sa critique des Considérations de Mme de Staël dans le Journal de Guizot (APP L.), sous l'égide duquel il collabore ensuite au Courrier. La loi du 18 juillet 1828 supprimant la censure relance la presse libérale, transforme Le Globe en organe politique, et permet la réussite de la Revue Française où écrivent Guizot, Barante, de Broglie, Rémusat, Duchâtel, Duvergier de Hauranne, Guizard (doctrinaires ou libéraux modérés et membres de la Société de la Morale Chrétienne), Ampère, Rossi, Saint-Marc Girardin, A. Thierry et Villemain. Sous la monarchie de Juillet, Le Constitutionnel de Dupin et Le National de Marrast animent encore régulièrement la polémique avec l'Eglise. Tous ces journaux, dont les rédacteurs s'échangent souvent, sont autant de petites sociétés de pensée. Et il y a, bien sûr, le "cénacle" par excellence, Le Globe, non soumis à la censure comme "journal littéraire et scientifique", qui passera ensuite au saint-simonisme. Sainte-Beuve portera alors sur le journal ce jugement éloquent; "L'association romantique, formulée par la Restauration, était trop restreinte elle-même, trop artificielle et trop peu mêlée au mouvement profond de la société; le Cénacle n'était après tout qu'un salon; il s'est dissous après une certaine durée, pour se refondre, nous l'espérons, en quelque chose de plus social et de plus grand49. " On peut se demander dans quelle mesure la création de l'A.S.M.P. elle-même ne répondait pas à une ambition voisine: celle de faire sortir la doctrine d'un milieu si restreint, de lui donner les moyens de former l'opinion publique.
Dans son magistère intellectuel et moral, la génération libérale de 1820 use enfin des livres. Le travail de journaliste, outil politique par
48. L. TRENARD, Salvandy en son temps, Lille, 1968, p. 87. 49. SAINTE-BEUVE, Le GIQbe, 4 novembre 1830.

De l'opposition libérale à l'Institut

29

excellence, est parfois une propédeutique à celui d'écrivain. Entre la presse et l'édition proprement dite, la plupart des membres de l'Académie se rattachent surtout au genre des publicistes, dans les variétés des "faiseurs d'articles de fonds" ou des "politiques à brochures" répertoriés dans la Monographie de la presse parisienne de Balzac. Pour les premiers, "... dans les journaux ministériels [ils] ont un avenir: ils deviennent consuls généraux dans les parages les plus éloignés, ils sont pris pour secrétaires particuliers par les ministres, ou font des éducations; tandis que ceux de l'opposition ou des journaux antidynastiques n'ont pour hospice que les A.S.M.P., des J.H.-L., quelques bibliothèques, voire les Archives, ou le triomphe excessivement problématique de leur parti". Cette perspective ironique ne tardera pas en l'occurrence à devenir réalité. Quant aux autres, leur activité est un signe des temps. "Les brochures ne se lisent plus, mais elles ont fait jadis des hommes politiques. M. Salvandy est le produit incestueux de plusieurs opinions contraires, manifestées par quelques brochures publiées sous la Restauration qui fut le beau temps de cette espèce de floraison politique, car alors les journaux ne pouvaient pas tout dire." Les brochures pourtant ne sont pas que politiques. Les philanthropes en particulier "sont essentiellement brochuriers" et ont fini "par faire créer des places à coups de brochures sur les prisons, les forçats, les pénitenciers etc." Tocqueville en fera à Charles Lucas le reproche de façon assez brutale. Mais les livres aussi peuvent valoir des positions de spécialité, jusqu'au monopole d'un sujet, par les "écrivains monobibles" dont le livre "donne hypothèque sur une classe quelconque de l'Institut" et "mène à toutes les places fortes qui s'ouvrent devant l'opinion publique". C'est Tocqueville lui-même que l'illustrateur de Balzac caricature, la Démocratie sous le bras, en route pour l'Institut. Toutes ces activités sont assez complémentaires; beaucoup de nos hommes de lettres écrivent des livres, et par là entrent en relation avec les éditeurs, autres puissances de la vie intellectuelle. Mignet est en contact avec Didot, le plus grand d'entre eux, pour son Histoire de la Révolution française, et c'est à lui qu'il s'adressera plus tard pour faire éditer les Mémoires de l'Académie. Pour être publié, les relations, les recommandations, jouent beaucoup. Avec sa traduction de Vico, Michelet est ainsi recommandé par Cousin à Charles Renouard, qui l'introduit auprès de son frère Jules, libraire-imprimeur50. De même sous le règne suivant c'est à ses relations que Taine devra de se faire commander par Hachette un livre sur son voyage dans les Pyrénées, pour avoir rencontré par hasard chez l'éditeur deux de ses connaissances, Jules Simon et Edmond About, discutant
50. E. FAUQUET, Michelet ou la gloire du professeur d'histoire, Paris, 1990, chap. 5.

30

L'institution des sciences morales

avec Templier, gendre de Louis Hachette51. Plusieurs réseaux entrecroisés structurent donc le milieu de l'opposition libérale; les relations familiales et mondaines s'ajoutent enfin aux relations professionnelles ou pallient leur absence. C - Liens de famille et relations Pour les moins roturiers, les liens de famille sont les principaux moyens de rencontres et de promotions. Rémusat étudiant dîne tous les soirs chez sa tante, où il voit Pasquier et Molé, qui le fera entrer en 1817 à la Direction des Colonies. De telles promotions passent le plus souvent par les relations personnelles. 1. Les familles libérales De véritables dynasties organisent le monde des libéraux. Les descendants de Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, forment toute une série de ramifications du parti: à la première génération se produit l'alliance avec des membres des familles Lasteyrie et Destutt de Tracy; à la seconde, avec les familles Périer, de Beaumont, de Corcelle, Rémusat52. Les libéraux forment une famille intellectuelle, mais aussi un milieu restreint autour de B. Constant et de Mme de Staël; "les grands libéraux sont protestants. Ce n'est pas un hasard, c'est une filiation53". Ce milieu est très cohérent et solidaire, mais on peut y pénétrer par alliance; ainsi Salvandy épousant la petite-fille d'Oberkampf, y rencontrera Degérando, les Widmer, les Mallet. Les salons protestants élargissent le cercle au coreligionnaires suisses, aux Allemands, aux philosophes. Le salon Stapfer réunit Ampère, Humboldt, Maine de Biran, Benjamin Constant, Cousin (qui selon Delécluze le "transforme en auditoire54"). Les liens de famille, comme l'action philanthropique, peuvent éventuellement rapprocher des hommes d'opinions opposées: ainsi la baronne Portalis est cousine par alliance de la baronne Siméon55. Ainsi Chateaubriand, cousin de Tocqueville, le présente à Mme de Récamier en 1836. Il rencontre chez elle Ozanam, introduit deux ans plus tard. Il

51. Cf F. LEGER. op. cit. Louis Hachette était du reste un ancien normalien qui. ayant eu maille à partir avec Monseigneur Frayssinous. devait sympathiser avec un jeune homme qui pouvait alors apparaître comme une victime des cléricaux. 52. Voir l'arbre généalogique publié en annexe au tome 15. vol. 1. des Oeuvres complètes de Tocqueville chez Gallimard. Rémusat a épousé en premières noces en janvier 1825 la nièce de Casimir Périer. puis en 18281a petite-fille de La Fayette. 53. D. BAGGE. Les Idées politiques en Fraru:e sous la Restauration, Paris. 1952. p. 95. 54. DELECLUZE. Souvenirs de soixante années. Paris. 1862. p. 119. 55. A.-M. FUGIER. op. cit.. p. 18.

De l'opposition libérale à l'Institut

31

recommande Guizot pour une chaire d'histoire en 181456, patronne son entrée au Conseil d'Etat, l'appuie dans sa candidature à la députation à Lisieux en 1830. Tous ces gens se fréquentent assidûment dans les cercles de famille, d'amis, mais surtout dans les salons57. 2. Salons et cénacles Sous la Restauration, c'est le salon de M. Suard que fréquentent de Broglie et ses amis. De Broglie lui-même reçoit rue d'Anjou les rédacteurs du Censeur européen, qui y rencontrent les anciens familiers du salon de Mme de Staël: La Fayette, Benjamin Constant, de Custine, les chefs de l'opposition parlementaire et la jeune aristocratie libérale. Royer-Collard, Guizot, de Serres, Camille Jordan y fréquentent Molé, Decazes, Charles de Rémusat, de Barante, Beugnot. Talleyrand y fait de loin en loin une apparition. C'est, selon l'expression de Rémusat, un "séminaire doctrinaire", dont l'ambition est "d'unir l'esprit philosophique et l'esprit du monde, d'être le cénacle d'une secte et un salon de choix 58". Thierry de son côté est introduit en 1820 par Villemain chez la duchesse de Duras, Tocqueville par Royer-Collard dans les deux grandes réunions poli tiques de la Restauration: le salon de la duchesse de Dino, nièce de Talleyrand, et celui de Mme de Castellane. Tous les jours de la semaine sont occupés; il y a foule aux mardis du général La Fayette, rue d'Anjou; les vendredis, Thiers retrouve P.-L. Courier, Aug. Thierry, Lebrun, Cousin, Béranger. Mignet, grâce au succès de ses cours à l'Athénée, a ses entrées partout. Outre le salon de Thiers, où il se rend tous les soirs, il fréquente ceux de La Fayette et de Talleyrand; il rencontre Manuel et Béranger chez Laffitte (où le premier s'est établi); au salon Rabbe il retrouve Thiers, L. Reybaud, Carrel, Barthélemy, de Latouche. Thiers et Mignet acceptent aussi les invitations de royalistes ouverts, comme les dames Pomaret. Il y a en effet beaucoup de salons de dames: l'équipe du Courrier français se retrouve chez M. et Mme Aubemon; il yale salon de Mme de Récamier, que Delécluze qualifie "espèce de consécration pour les jeunes gens de mérite"59, celui des dames Clarke, amies de la famille de Tracy60, celui de Mme Chassériau, fille d'Amaury-Duval, qui réunissent
56. P. CLARAC, '11 y a cent ans mourait François Guizot", séance publique annuelle du 10 décembre 1974 de l'A.S.M.P. 57. Si l'on suit l'analyse de F. FOSSIER, l'Académie française et l'A.S.M.P. ont encore en commun d'être des microcosmes très homogènes, où l'homo 1WVUSest rarissime, à la différence de l'A.I.B.-L. dont les membres sont beaucoup moins généralement des héritiers. Au Pays des immortels, Mazarine 1987. 58. REMUSAT, op. cit., t. 1, p. 452. 59. DELECLUZE, op. cil., p. 284. 60. C'est chez les Tracy à Auteuil que Thierry a rencontré Fauriel, qu'il retrouve ensuite chez Mrs

32

L'institution

des sciences morales

plusieurs des membres de la future A.S.M.P. : Thiers, Guizot, Mignet, Cousin, avec Manzoni, Villemain, J.-J. Ampère61. Mme de Rauzan met en relation Salvandy et Armand de Melun62, mais aussi Villemain (qui soutiendra sa candidature à l'Académie française), Eugène Sue, SainteBeuve. Ces sociétés sont moins exclusives, ou moins politiques, comme la Société des beaux esprits réunie chez M. Legouvé, surtout littéraire. Stendhal dans Armance, ou quelques scènes d'un salon de Paris en 1827 souligne le lien qui existe entre l'éclectisme et le monde des salons63. Si les salons diffusent les modes, ces relations servent dans les élections académiques: "Bersot n'a pas de salons, il n'a pas tous les puissants soutiens de mon ami Cochin", écrit Simon à propos de la succession disputée de Villermé à l'Académie64. A propos de son neveu Frédéric, Hippolyte Passy écrit: "Le commerce du monde lui manque, et il est bon d'y être mêlé quand on s'occupe, comme il le fait, de sciences sociales65. " A côté des salons proprement dits, les réunions d'amis se pratiquent beaucoup: Albert Stapfer, Bouffé, son cousin, Edouard Monod, Ampère fils et Sautelet sont les premiers à se réunir (en 1819) les après-midi chez Etienne Delécluze. "Grâce à Sautelet, doué d'une grande activité et qui fréquentait beaucoup de monde, la réunion du dimanche ne tarda pas à devenir plus nombreuse. Ce n'était pas par invitation directe qu'on y était admis, mais sur la proposition d'un des membres de cette espèce de club (...) on y vit figurer Marest, Beyle, Courier, Viollet-le-Duc, puis successivement Mérimée, A. de Jussieu, Duvergier de Hauranne, Vitet, Mignet, Rémusat, Aubemon, Dubois d'Angers, Artaud, Guizard, Jacquemont, Du Gas, Montbel, Cerclet, Cavé et Dittmer, le comte de Gasparin, Coquerel, Taschereau66. " Outre les dimanches de Delécluze67, les dîners du vendredi réunisClarke. 61. Cf A. AUGUSTIN-THIERRY, op. cil., p. 78. 62. Cf L TRENARD, op. cit., p. 304. 63. "Depuis qu'il pouvait un jour se trouver à la tête d'un salon influent, la marquise voulait absolument l'arracher à cette aride philosophie de l'utile. C'était le nom qu'elle donnait depuis quelques mois à ce qu'on appelle ordinairement la philosophie du XVIlle siècle. Quand donc jetterez-vous au feu, disait-elle, les livres de ces hommes si tristes que vous seul lisez encore parmi les gens de votre âge et de votre rang? C'était à une sorte de mysticisme allemand que Mme de Bonnivet espérait convertir Octave. Elle daignait examiner avec lui s'il possédait le sentiment religieux." Le modèle vraisemblable de l'héroïne est la duchesse de Broglie. 64. Correspondance Cousin, n2 4783, s.d. 65.42 AP 120 à 138, dossier n2 5, pièce 9. 66. E. DELECLUZE, op. cit., p. 159. Ceci en mai 1823. 67. Y. KNlBIEHLER, op. cit., p. 62. Si l'on s'occupe surtout de littérature aux dimanches d'Etienne Delécluze, on y lit concurremment les poètes anglais, Le Producteur, et Le Catholique;

De l'opposition libérale à l'Institut

33

sent Cousin et ses disciples et amis - Béranger, Lavigne, Lebrun, Thierry, Bodin, Courier, Rémusat, Thiers, Ampère, Ary Scheffer, Annand Carrel - secrétaire d'Aug. Thierry, Sautelet - avocat devenu libraire - des journalistes; ils comptent beaucoup pour Mignet. Les mêmes hommes font partie du cercle de Duvergier de Hauranne, et sont admis au "salon vert" où Thierry reçoit une douzaine d'invités au plus, dont Michelet, Mignet, Villemain, Cousin, Henri Martin, Felix Ravaisson68, et où l'on discute politique69. Le cénacle, réunion d'un petit nombre d'hommes de lettres ou d'artistes, est la fonne par excellence de l'organisation des jeunes romantiques des années 1820. Il marque l'indépendance des écrivains innovateurs, euxmêmes souvent issus de la noblesse, vis-à-vis du monde aristocratique et des hiérarchies officielles, un cadre plus égalitaire que celui des salons de l'Ancien Régime. Il préfigure en quelque sorte la confraternité académique. Les deux fonnes de sociabilité (salons et cénacles) coexistent pourtant plus qu'elles ne s'opposent. Vie mondaine, vie intellectuelle, vie politique, se recoupent ainsi perpétuellement. Les relations personnelles sont essentielles à une carrière littéraire et politique. Michelet par exemple a rencontré Cousin pendant la deuxième année de son professorat à Sainte-Barbe, par l'intennédiaire de son ami Poret, helléniste, qui travaillait pour celui-ci. C'est chez Cousin qu'il rencontre Quinet en 1825, et en février 1826, il est secrétaire de séance aux conférences de philosophie que le maître donne à domicile, après la suspension de son cours 70. Dans ces années de la Restauration, les deux amis admirent Cousin, travaillent pour lui (sur Vico, Herder) et lui doivent en partie leurs promotions initiales. Plus encore que la communauté d'origine, d'idées ou de travail, ce sont surtout les relations personnelles qui font les carrières dans le petit milieu libéral parisien. Thiers et Mignet y sont introduits par l'intennédiaire de Manuel, compatriote nîmois71, grâce à une lettre de recommandation du docteur Arnaud pour Thiers72, notamment auprès de e.G. Etienne, codirecteur du Constitutionnel, où Thiers fait ses débuts comme journaliste. C'est aussi à son professeur de rhétorique à Charlemagne, Paul Dubois, que Sainte-Beuve doit d'entrer au Globe, première étape de sa carrière de
la majorité des assistants fait partie de l'opposition libérale. Voir à ce sujet les Souvenirs de soixante années de DELECLUZE, op. cit., p. 225 sq. 68. A. AUGUSTIN-THIERRY, op. cit., P 164. 69. A.-M. FUGIER, op. cit., p. 172 sq. 70. E. FAUQUET, op. cit., chap. 4. 71. Plus exactement de Barcelonnette. 72. Thiers tentera d'être secrétaire du duc de la Rochefoucauld-Liancourt (octobre-décembre 1821) avant de passer au journalisme.

34

L'institution

des sciences morales

critique. Dans les milieux intellectuels, Mignet est poussé par les membres de l'Institut (moins d'ailleurs par les académiciens qui avaient été ses juges73 que par Lemontey, qui cherchait alors des émules) et les doctrinaires 74. Ces introductions servent surtout dans l'administration, où la lutte pour les emplois est rendue intense par la pléthore d'étudiants en droit. La protection de Talleyrand joue ici pour Mignet, et vaut à Amédée Thierry son poste à la Direction Générale des Colonies. De Broglie, auditeur en 1809 à la section de la guerre du Conseil d'Etat présidée par M. de Cessac est de son côté introduit à l'Université par M. Desrenaude, ancien grand vicaire de Talleyrand et auteur, avec Vicq d'Azyr, du grand rapport sur l'Instruction publique présenté à la Constituante. Les relations servent enfin dans la carrière académique, où la cooptation les rend indispensables, quels que soient par ailleurs les mérites du candidat. Ainsi Daunou, Villemain, Abel Rémusat, Destutt de Tracy, Chateaubriand mènent campagne et La Fayette même écrit des lettres touchantes pour l'élection d'Augustin Thierry à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en mai 1830. Beaucoup de candidats deviennent à l'occasion de vrais courtisans. Stendhal s'en moque dans Lucien Leuwen avec le personnage d'Ernest Develroy, sans doute inspiré de Lerminier : "Il assiste chaque jour au dîner du savant qui le protège et ôte les arêtes au poisson que son savant, presque aveugle, aime avec passion. n fait ce métier trois ans. Son savant lui procure quelques voix à chaque élection, mais sous main l'empêche d'être élu. 'Il ne m'ôterait plus les arêtes, et je ne me fie pas à mon domestique, qui d'ailleurs se lave malles mains'75." Ces protections peuvent enfin passer par les éléments féminins: Mme de Récamier eut ainsi une influence décisive sur plusieurs carrières, et Guizot fut sous la Restauration le protégé de Mme de Rémusat. Dans presque tous les cas, les affinités politiques sont cependant déterminantes. Ainsi, la lutte menée sous la Restauration soude étroitement le petit milieu que l'on retrouve plus tard à l'A.S.M.P. Elle en assure la cohérence, et définit non seulement les principes, mais les formes de la sociabilité académique. Son caractère élitiste et mondain, loin de disparaître, s'accentue plutôt sous la Monarchie de Juillet. En vérité, le rôle des salons n'est pourtant plus le même sous ce régime, et A.-M. Fugier, qui conclut à la
73. Brial, de Gérando, Raynouard. Naudet et Daunou, plus érudits que leur jeune lauréat, mais dont trois retrouveront Mignet comme collègue sur les bancs de rA.S.M.p. quelques années plus tard. 74. CfY. KNIBIEHLER, op. cil., p. 48. 75. STENDHAL, Lucien Leuwen, chapitre 1 et note 10 de la p. 770, éd. de la Pléiade, Gallimard 1952.

De l'opposition libérale à l'Institut

35

démocratisation du "monde" comme à celle de la société qui l'englobe, souligne à propos de Guizot ce qui peut apparaître comme une erreur de perspective: penser que l'on peut gouverner la société depuis et par les cénacles. Il y a à la fois une sotte de nostalgie de la société aristocratique et une sous-évaluation des autres canaux de l'opinion dans la sociabilité des académiciens. C'est sans doute là l'une des raisons des limites de leur entreprise. Mais ce n'est pas la seule. Si j'ai insisté sur la multiplicité et l'étroitesse des liens qui unissent la jeunesse libérale de la Restauration, c'est parce qu'il me semble que l'Académie des sciences morales et politiques lui donne sous le régime suivant une tribune sans précédent,mais dont le recrutement réduit et finalement stérilise l'initiative.

CHAPITRE III DOCTRINES LIBERALES DES SCIENCES MORALES

Au milieu libéral, les sciences morales fournissent une véritable doctrine. L'histoire philosophique en est la base. Les libéraux, qui cherchent dans l'histoire la légitimation de leur tâche politique, en renouvellent les méthodes, les ambitions, les concepts, lui donnent une audience sans précédent. La philosophie, abandonnant les voies arides de la logique condillacienne, forge un spiritualisme rationaliste largement inspiré des maîtres allemands, qui célèbre dans les victoires du libéralisme l'avènement de la raison dans l'histoire. La politique libérale consacre un nouveau pouvoir spirituel, qui demande aux sciences morales l'intelligence de la modernité.
A - L'histoire libérale

TIy avait au début du XIXe siècle pénurie d'historiens, et peu d'intérêt pour cette discipline, sauf pour l'Antiquité, mise à la mode par l'école de David en peinture, les poésies ossianesques en littérature. L'érudition avait été décapitée par la Révolution française; la tradition des bénédictins de Saint-Maur ne fut reprise par l'Institut qu'en partie avec l'édition des Historiens des Gaules de Dom Brial, des Ordonnances des rois de France de Pastoret, L'Histoire littéraire de la France; mais en 1810, Dacier avouait que la plupart des recueils de l'A.I.B.-L. ne pourraient être continués faute de collaborateurs1. L'Institut n'exerçait guère d'action et travaillait obscurément; le haut enseignement historique n'existait que sur le papier, excepté au Collège de France où la chaire créée en 1769 avait été remplacée en 1791 par une chaire d'histoire et de morale. Ce n'est que sous la Restauration que l'enseignement de Daunou (de 1818 à 1829)2, un oratorien qui continuait la tradition de cet ordre mais aussi posait les bases de la critique historique, rendit à cette chaire tout son éclat. L'histoire enfin n'était pas entièrement une spécialité, les professeurs cumulant son enseignement et celui de la géographie (Barbié du Bocage) ou se faisant suppléer par des non-spécialistes (Guizot par Villemain, Michelet par Saphary puis Jouffroy à l'Ecole préparatoire).
1. L. HALPHEN, L'Histoire en France depuis cent ans, Colin, 1914, p. 3. 2. La Restauration lui fit attendre sa nomination jusqu'au ministère de Decazes; en 1830 il retourna aux Archives.

38

L'institution

des sciences morales

L'empereur n'avait conçu l'histoire qu'au service de sa dynastie (Lemontey), et son grandiose projet de développement des études historiques de 1807 n'avait pas eu de suite. En 1815, les conditions du travail historique étaient très défavorables en France3 : "Aujourd'hui personne dans la société ne sait l'histoire de France", déplorait Stendhal4, et l'histoire n'avait ni méthode, ni cadre institutionnel, ni public. Le goût de l'histoire se développa d'abord par l'intermédiaire de la littérature: ChateaubriandS, Walter Scott6, les tragédies romantiques, entraînèrent un engouement durable pour le Moyen Age. Sous la Restauration il s'inscrivit davantage dans une perspective politique, grâce à la "jeunesse des écoles" : Thierry (né en 1795), Guizot, Thiers et Mignet, "écoeurés peut-être des insipides abrégés chronologiques qui demeuraient le fond de l'enseignement classique, répudiaient les leçons des maîtres officiels, s'adressaient en secret aux livres de Chateaubriand ou aux pierres des petits Augustins?". S. Mellon a montré de façon convaincante que c'est comme "langage du politique" que l'histoire attira alors les talents8. Renan, soulignant plus tard la valeur scientifique et le sens élevé de l'oeuvre de Thierry, montre bien que son engagement est "le principe même de son génie9", engagement d'ailleurs revendiqué par Thierry au même titre que la méthode critiquelO. Les érudits des XVIIe-XVIIIe siècles avaient "posé les conditions de l'histoire", ils ne l'avaient pas faite, "l'intelligence et le sentiment des grandes transformations sociales" leur manquaient. Ce sont les circonstances de la vie publique qui ont créé l'histoire à ce moment où ont été réunis "le concours de l'homme du monde et de l'homme politique". L'histoire philosophique est la forme d'expression propre de la nouvelle génération, parce qu'elle fournit à son combat politique une tradition, un sens. Alors que la philosophie, de son côté, met en valeur les re3. C.G. PICA VET, Le mouvement historique en France au XlXe siècle, Revue suisse, 4e période, 1. 109 -110, février 1923, pp. 129-144; L. HALPHEN op. cit. 4. PICA VET, op. cir., p. 130. 5. Le Génie du christianisme, paru en 1802, et vendu en dix mois à 4 000 exemplaires, connaissait de nombreuses contrefaçons, et une seconde édition dès l'année suivante. 6. Dont les oeuvres avaient été traduites à partir de 1816, et dont en 1830 un million et demi d'exemplaires auront été vendus. Dans le compte rendu qu'il fait d'lvanhoé, dans Dix ans d'études historiques, Augustin Thierry fait du roman une véritable histoire sociale des suites de la conquête normande. 7. C. JULLIAN, Extraits des historiens français duXIXe siècle, Paris, 1910, p. XU. 8. S. MELLON, The political uses of history, a study of historians in the french Restauration, Stanford U.P., 1958. 9. E. RENAN, Essais de morale et de critique, Paris, 1859, Augustin Thierry, p. 117. 10. A. THIERRY, Lettres sur l'histoire de France, Oeuvres complètes, t. 3, Paris, 1851, p. 3 : "A ces préjugés, nés du défaut d'études fortes et consciencieuses, j'oppose les textes originaux et cette expérience de la vie politique qui est un des privilèges de notre époque".

Doctrines libérales des sciences morales

39

cherches historiques pour illustrer les progrès de la raison dans l'histoire, les historiens développent une vision progressive des événements, fondée sur une conviction rationaliste. Leur "fatalisme" est plutôt l'expression d'un déterminisme, qui voit dans la Révolution le couronnement des progrès de la libené et des conquêtes du Tiers-Etat. Ecrire l'histoire de la Révolution française, c'est pour cette génération se révéler à soi-même sa propre tâche, et le sens de celle-ci. C'est aussi un moyen politique de faire voler en éclats la coalition de la monarchie, de la noblesse et du clergé, qui soutient le régime, de créer une tradition libéralell. En 1824, la parution de l'Histoire de la Révolution française de Mignet est "un immense succès et un événement12" : "On n'avait pas eu jusque-là dans un livre la Révolution tout entière résumée à l'usage de la génération qui ne l'avait ni vue ni faite, mais qui en était fille, qui l'aimait, qui en profitait et qui l'aurait elle-même recommencée, si elle eut été à refaire13." Les héritiers l'acceptent de confiance et les conclusions du récit passent "au fond de leurs opinions et presque de leurs dogmes". Elles formeront le substrat du credo libéral pendant plusieurs décennies, et contribuent à souder les historiens de cette époque qui forment à la fois une génération et un pani; "l'amour des libenés et l'amour propre de la bourgeoisie donnent à leurs oeuvres une inspiration commune14". En lui fournissant un passé et une onhodoxie, les historiens tracent aussi au pani libéral un programme politique pratique, dans la droite ligne de l'histoire nationale. L'éloge de la Chane est le moyen par lequel ils rendent la Révolution française à la fois irréversible et close, peuvent écaner le soupçon d'être des révolutionnaires et se présenter au contraire comme les garants de l'ordre et de la libené15. C'est donc l'histoire comme source d'intelligibilité politique qui est
louée et pratiquée alors

- les

historiens sont du reste les premiers à le dire,

tel Augustin Thierry écrivant en 1817 : "Préoccupé d'un vif désir de contribuer (...) au triomphe des opinions constitutionnelles, je me mis à chercher dans les livres d'histoire des preuves et des arguments à l'appui de mes croyances politiques16", et s'avouant "toujours préoccupé d'idées
Il. Cf S. MELLON, op. cit., chap. 2. 12. Sainte-Beuve, Revue des deux mondes (RD.M.), 1846. Le livre, publié en 1824, traduit en vingt langues, constamment réédité en France et à l'étranger, a eu une audience durable. Cf Y. KNIBIEHLER, Naissance des sciences humaines: Mignet et l'histoire libérale au XIXe siècle, Paris, 1973, introduction. L'auteur fait aussi remarquer que Mignet a donné beaucoup plus d'ampleur à ce concept venu des contre-révolutionnaires en en étendant le champ à toute l'histoire, p. 26 sq. 13. SAINTE-BEUVE, op. cil., p. 1096. 14. C. JULUAN, op. cil., fi-S. 15. Cf S. MELLON, op. cit. ,chap. 3. 16. A. THIERRY, Lettres sur l'histoire de France, Oeuvres complètes, 1. 3, Paris, 1851, Avertissement.