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L'Ukraine : entre déchirements et recompositions

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Description

Après une révolution qui n'a pas tenu ses promesses en 2014 et le redécoupage de ses frontières, l'Ukraine est à un tournant de son histoire. Depuis plus d'un an, la crise en Ukraine et ses implications stratégiques régionales ont monopolisé l'opinion publique. Cet ouvrage, qui retrace la crise de Maïdan depuis novembre 2013, ses implications en Crimée et, plus récemment, dans la région du Donbass, tente de rétablir une grille de lecture prenant en compte aussi bien le point de vue ukrainien que russe, européen qu'américain.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mars 2015
Nombre de lectures 10
EAN13 9782336372846
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright






















© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-72295-5
Titre
Christine Dugoin-Clément Mathieu Boulègue







L’Ukraine : entre déchirements et recompositions















L’H ARMATTAN
Remerciements







Merci à Philippe pour son impulsion.
Sommaire
Introduction
Partie 1 Les différentes phases de la crise ukrainienne
1/ Rappels historiques concernant l’Ukraine
2/ Le Maïdan, des étudiants de Mihola aux élections de mai 2014
Les prémisses d’un bouleversement
Le Jeudi noir
Le calme avant la tempête : vers la restructuration constitutionnelle de l’Ukraine
L’apogée des violences du Maïdan
Les snipers du Maïdan
Vers l’embrasement généralisé
Novorossia ou les frontières de la « nouvelle Russie »
Un processus laborieux
Le référendum populaire du Donbass
Les élections présidentielles du 25 mai
Quelle Ukraine est sortie des urnes ?
Un Président atypique
Un défi surréaliste : sauver l’économie
Retour sur Maïdan
3/ L’embrasement russophile, entre la Crimée et le Donbass
A/ La Crimée
Le basculement russe en Crimée
De la Crimée russe
La « menace » de l’expansion régionale de l’OTAN
La rationalisation de l’« étranger proche » russe post-soviétique
Digérer la Crimée d’abord
Chercher la « ligne rouge »
B/ Le Donbass
La réponse russe aux opérations dans l’Est
Début des « négociations » de paix
Le game changer : le crash du vol MH17
Les « convois humanitaires russes », point focal de l’été 2014
Retour à la table des négociations
4/ La situation sociopolitique
La recomposition du champ politique et partisan
Les élections législatives d’octobre 2014 : une victoire ?
Pendant ce temps-là dans le Donbass
Stabiliser ou reprendre le Donbass ?
Les accords de Minsk 2
Partie 2 Historique de la montée en puissance de la méfiance et de l’incompréhension
1/ La décennie 1990 : les occasions manquées
2/ Le positionnement américain
3/ Le positionnement européen et politique orientale
4/ L’enjeu gazier de la crise ukrainienne
L’utilisation de l’arme énergétique
Chantages et ultimatum : le tournant de l’été 2014
La fin de la crise et la signature d’un accord temporaire
Vers une nouvelle crise gazière ?
5/ Les sanctions
La Russie au cœur des sanctions occidentales
Les effets souhaités et secondaires des sanctions
Partie 3 Stratégie, diplomatie et opinion publique
1/ Le rôle des médias et du web dans la crise
2/ Stratégie politique, pragmatisme économique et temporalité diplomatique
Conclusion
La reconstruction du champ politique : entre réformes et équilibre parlementaire
Une nouvelle Ukraine ?
La chimère de la décentralisation du pouvoir
La croissance, mais sur quelles bases ?
Les relations entre Kiev et Moscou
Les conséquences de Minsk 2 sur la politique interne ukrainienne et l’Union Européenne
Le point d’union de la crise ukrainienne : la division
ANNEXES
Introduction
Un an. Un an de veille, de lectures, de conférences, de terrain, et d’inquiétudes. Un an à décrypter, plusieurs fois par jour au pic de la crise, l’actualité tout en essayant de conserver une vision objective et non ancrée dans le court-termisme qu’a pu impliquer l’accélération des événements en Ukraine. Nous avons suivi la crise ukrainienne un peu comme des équilibristes, entre un bord et l’autre, nous posant en permanence de nombreuses questions sur la pertinence des informations recueillies.
Avec ce livre, consécration de l’accumulation d’un an entier de dossiers et d’éléments d’analyse, nous avons voulu sortir des sentiers battus par les grands médias, qu’ils soient partisans d’un bord, d’un autre ou neutres, leur parti pris ayant parfois été, d’ailleurs, tout à fait involontaire et révélé à leur insu.
Ce qu’il est convenu de désigner maintenant comme la « crise ukrainienne » peut être divisé en plusieurs étapes chronologiques. On peut estimer que la première a débuté au lendemain de la conférence de Vilnius, en novembre 2013, avec la manifestation des étudiants pro-européens de l’université Mihola sur la place de l’Indépendance – ou place Maïdan – qui sera suivie d’un mouvement populaire. C’est elle qui permettra le basculement de l’Etat et elle sera le point de rupture qui débouchera sur la partie sanglante du « Maïdan » à Kiev. Cette première étape, violente, sera marquée par plusieurs épisodes cruciaux. Elle prendra fin avec l’élection démocratique de Petro Porochenko le 25 mai 2014.
Avec ce scrutin, un état nouveau semblera émerger et la crise prendra une tout autre orientation. Les séparatistes pro-russes du Donbass, à qui seront attribués tous les qualificatifs allant de patriotes à terroristes, tiendront le premier rôle dans cette phase. Ils seront au cœur de l’actualité avec quelques événements paroxystiques qui donneront lieu aux hypothèses de contagion du conflit les plus pessimistes (en particulier après la tragédie du vol MH 17, ou encore avec l’épisode tragi-comique des convois humanitaires russes). Ils seront toujours présents en septembre 2014 et à la signature, à Minsk, d’un premier cessez-le-feu entre les différentes parties impliquées.
Malheureusement, cette signature ne fera qu’ouvrir une nouvelle ère où les réalités économiques, mais aussi la nécessaire reconstruction de liens entre les peuples joueront un rôle de premier plan. Cependant, il serait illusoire et sans doute trop réducteur de restreindre l’embrasement de la crise au seul territoire ukrainien.
Si ces événements impactent aujourd’hui directement les politiques étrangères et diplomatiques de plusieurs pays et laissent nombre d’experts et de médias parler d’un retour de la guerre froide, ce n’est pas sans raison. Une analyse plus large des relations géopolitiques entre l’Est et l’Ouest est indispensable pour bien comprendre les tenants et aboutissants de cette crise.
Dans ce cadre, il est extrêmement important d’observer le traitement à l’international des événements qui ont précédé la crise. Les Jeux Olympiques d’Hiver de Sotchi furent, à ce titre, un parfait révélateur des difficultés de communication et de compréhension entre les différents blocs, qui eurent pour conséquence un discours diplomatique fermé de la part de tous les intervenants.
Et on ne peut que se poser une question essentielle, celle qui sous-tend généralement les passes d’armes diplomatiques : quelle est la stratégie mise en œuvre par les protagonistes, lors de ces crises, où les médias interfèrent de manière constante dans le processus décisionnel et politique ?
Ce livre n’a pas vocation à s’inscrire quand quelconque recherche scientifique, universitaire ou académique. Il est le produit de nos réflexions et interprétations d’une crise qui restera fermement ancrée dans l’Histoire nationale ukrainienne, dans l’imaginaire collectif russe ainsi que dans les annales d’une Union Européenne aujourd’hui elle aussi en crise. L’ouvrage a avant tout vocation à informer un public large tout en offrant des perspectives que nous considérons comme novatrices sur la crise ukrainienne, entre Maïdan, la Crimée et le Donbass.
Partie 1 Les différentes phases de la crise ukrainienne
1/ Rappels historiques concernant l’Ukraine
Pourquoi l’Ukraine, calme depuis de nombreuses années, où la « Révolution Orange » de 2004 s’est déroulée sans heurts, s’enflamme-t-elle en février 2014, atteignant le triste record du plus grand nombre de morts qu’ait connu un pays de l’ancien bloc de l’est depuis son indépendance ? Il est difficile de comprendre cet embrasement et ceux qui l’ont suivi (guerre intestine entre le gouvernement central de Kiev et le Donbass, opérations militaires russes en Crimée) sans revenir sur l’histoire d’un pays souffrant, depuis des décennies, de blocages sociologiques, ethniques et politiques. Depuis son indépendance, l’Ukraine se dévoile autour de ses crises politiques. Ainsi, en 20 ans, elle aura connu trois crises majeures : 1994, 2004, 2013-2014. C’est donc un pays aux abords calme qui cache en réalité d’inquiétants tiraillements.
L’Ukraine telle que nous la connaissons n’a d’existence que depuis 1945. Construit territorial hérité des contingences historiques, elle a toujours balancé entre l’Orient et l’Occident, étant au cœur des voies commerciales, de la Volga à la mer Baltique. Aujourd’hui encore, l’Ukraine détient 40 % des capacités de stockage en gaz pour le marché européen et se trouve sur de nombreux corridors économiques paneuropéens ainsi qu’en proie aux contingences géopolitiques imposées par la Russie en termes de débouchés commerciaux.
Pour comprendre les tensions entre la Russie et l’Ukraine, il convient de remonter le cours de l’histoire jusqu’à la naissance de la RUS’ de Kiev au 9 e siècle. C’est en effet à cette même période qu’est née la « Russkaya Pravda », le droit russe. Celui-ci, qui mêle bien souvent les premières bases juridiques et le droit coutumier fondé sur les us et coutumes, n’en a pas moins joué un rôle important dans l’histoire de la Russie. Cependant, des historiens du droit, parmi lesquels Samokvasov, ont souvent eu une attitude extrêmement critique vis-à-vis du droit coutumier, car ils n’avaient pas de moyen fiable d’en certifier l’existence historique, remettant ainsi en cause cette racine russe. Quant à Sergueievitch, il niait tout simplement l’importance des premiers monuments législatifs de l’Etat russe en tant que documents législatifs étatiques et ne prêtait aucune importance à la « Russkaya Pravda ». Néanmoins, cette dernière participera à l’attachement historique et affectif russe à l’Ukraine. Il faut par ailleurs noter qu’un seigneur de ce tout nouveau pays, Iaroslav le Grand (célèbre entre autres pour avoir construit la cathédrale Sainte-Catherine à Kiev et pour son grand rôle de législateur) épousera en 1051, Anne de Kiev qui n’était autre que la fille du roi Henri 1 er de France. Toutefois, cet état en expansion connaitra le déclin dès le XII e siècle avec son corollaire de guerres entre princes rivaux. Ce seront finalement les Tatars qui en prendront le contrôle.
Mais la cruauté avec laquelle ils exerceront leur domination poussera une large part de la population à fuir vers l’actuelle Hongrie, la Pologne ou encore la Moldavie d’aujourd’hui. Historiquement, culturellement et religieusement, penser l’Ukraine sans la Russie est une hérésie alors que comprendre la Russie sans l’Ukraine n’a pas de sens. L’une est liée à l’autre de manière consubstantielle, sorte d’éternelle âme damnée découpée en deux au fil des siècles.
Plus tard, l’Ukraine connaîtra divers rattachements et dominations. Elle passera notamment par une domination lituano-polonaise. C’est à cette époque qu’on entendra parler des premiers Cosaques. Il s’agissait alors de paysans ruthènes orthodoxes qui refusaient la domination polonaise catholique. Si la Pologne les toléra, ce fut pour mieux les utiliser contre les Tatars qui avaient conservé une partie du littoral, puis contre les Ottomans quand ceux-ci prirent, à leur tour, la Crimée.
A la suite de la révolution paysanne anti-féodale (1648-1654), appelée également Hmelnichina, l’Est de l’Ukraine s’émancipera pour devenir un Etat cosaque autonome, le Hetmanat cosaque. Cet Etat durera un siècle avant de céder sous la pression des Moscovites, avides de terres fertiles.
L’Hetmanat sera alors divisé en deux territoires distincts, dont l’un sous contrôle moscovite qui durera lui aussi un siècle environ. Au 18 e siècle, le partage de la Pologne lui permettra de récupérer pratiquement toute la rive droite du Dniepr, à l’exception de la Galicie passée sous domination austro-hongroise. Enfin, la Galicie sous domination autrichienne sera annexée par la Russie de Catherine II, permettant à cette dernière l’accès tant désiré à la mer Noire.
Quand bien même l’empire russe ne reconnut pas le terme d’ « Oukraïna » (qui deviendra par la suite Ukraine), celui-ci n’en apparut pas moins au XIX eme siècle. En 1876, afin d’asseoir sa domination, l’empire interdira l’utilisation de la langue ukrainienne dans les écoles et, sans être formellement interdite dans la littérature et dans la presse, elle y restera néanmoins limitée. Les différentes langues ukrainiennes n’étaient alors plus parlées que par certaines franges de la population paysanne et, à l’autre bout de la chaine sociale, par une partie de l’intelligentsia locale et régionaliste. Dans ce contexte, l’interdiction de la langue ukrainienne à l’école provoquera un mouvement de rejet et divisera déjà la population. Or, comme on le sait, sur un plan sociologique, l’émergence d’une culture commune sans unité territoriale et linguistique est quasi-impossible. Cette époque de l’histoire trouvera un triste écho en février 2014, quand la langue russe sera radiée de la liste des langues officielles de l’Ukraine, ce qui déchaînera les passions et rallumera des feux qui couvaient depuis longtemps déjà.
Le début du XX e siècle verra l’Empire russe déchiré par la révolution de 1917. Ce sera l’occasion, pour l’Ukraine, de tenter de proclamer son indépendance. Mais cette dernière ne durera pas et elle prendra fin en 1920. Les causes de cette échec sont multiples, mais la « Rada » (le parlement ukrainien), en se montrant incapable de maintenir le territoire hors de la convoitise des Etats voisins, en porte une large part. Si les partis politiques s’étaient entendus en mars 1917 pour former la Rada puis pour demander l’indépendance de leur pays sous l’impulsion du premier président de l’assemblée Mykhaïlo Hrouchevsky (élu alors qu’il était encore à Moscou) la situation n’en aurait pas été apaisée pour autant. La Rada déclarera unilatéralement l’indépendance en novembre 1917 alors que les bolcheviks venaient à peine de renverser le gouvernement russe à Saint-Pétersbourg. Enfin l’indépendance ukrainienne sera reconnue en janvier 1918 et Mykhaïlo Hrouchevsky sera élu premier président de l’Ukraine en avril 1918.
Cependant en 1918 l’Ukraine est encore occupée, en partie par l’Armée rouge et en partie par les forces allemandes. Celles-ci seront sollicitées par la Rada, qui avait cru voir en elles une alternative à l’Armée rouge. Elles tenteront d’ailleurs de placer à la tête du pays un président à la dévotion de l’Allemagne, le jour même de l’élection de Hrouchevsky. Mais l’Allemagne ayant été vaincue, la présidence revint à celui qui avait été élu régulièrement à cette charge. Ce dernier sera d’ailleurs rapidement accusé de soutenir les unités de Russes blancs. Peu après, les alliés interviendront dans le Sud de l’Ukraine pour soutenir les Russes pendant la guerre civile se déroulant en Russie.
A cette époque, quelques villes côtières dont Odessa et Sébastopol seront même occupées par les troupes françaises, mais l’hostilité de la population et le manque de moyens auront tôt fait de faire avorter l’opération. C’est ainsi que l’Ukraine, abandonnée à l’Armée rouge, tombera dans l’orbite soviétique, qu’elle servira au travers d’une république fantoche qui sera ensuite englobée dans l’URSS créée le 30 décembre 1922.
A la fin des années 20, l’Ukraine deviendra nécessaire, d’un point de vue financier, à la ré-industrialisation russe lancée par Staline. C’est à partir de cette époque que le Donbass deviendra un bassin industriel d’abord avec l’installation de ce qui était alors la plus grande centrale hydraulique sur le Dniepr (le DnieproGuES), qui mettra en avant le bassin minier et métallurgique du Donbass, déjà exploité depuis le 19 e siècle. La « ré-ukrainisation » qui avait eu lieu dans les années 20 sera écrasée par Staline qui y verra un symbole du rejet bolchevik. A cette fin, il associera des oblasts russes à la « République Socialiste Soviétique ukrainienne » (RSS), renforçant ainsi la proportion de russophones dans la population (comme par exemple avec le rattachement de l’oblast de Kharkov à la RSS).
En 1933, l’Ukraine connaîtra l’« Holodomor », la famine causée par la collectivisation des terres. Si le stalinisme causa la perte de 2 % de la population soviétique par an, l’Holodomor, avec sa famine organisée, fut responsable de la mort de 3 à 8 millions d’Ukrainiens, selon les sources. Si le régime de Joseph Staline frappa avec une dureté incroyable l’Ukraine, il n’épargna pas pour autant la population russe qui connut épurations et déportations. Pendant l’Holodomor, le Kremlin réquisitionna plus de vivres que les paysans ne pouvaient en fournir. Les populations qui résistaient étaient balayées : ainsi la population était condamnée à mourir par la répression ou de faim. Le Kremlin prit même des mesures visant à fermer les frontières, empêchant ainsi les paysans d’aller chercher des vivres ailleurs et signant par là même l’arrêt de mort des Ukrainiens, un véritable génocide lent par la famine. Aujourd’hui encore, l’Holodomor reste un sujet plus que sensible pour ceux qui l’ont subi comme pour le Kremlin qui, s’il reconnaît le nombre des victimes, refuse d’admettre qu’il s’agit d’une action intentionnelle de donner la mort à grande échelle. L’ancien président Viktor Ianoukovitch, dans le cadre de sa relation avec la Russie, prenait d’ailleurs la même posture…
Les purges staliniennes de 1937 à 1939 touchèrent aussi largement la population ukrainienne avec leur lot d’exécutions sommaires et de déportations dans des camps de travail. En 1939, la Pologne se trouva divisée entre l’Allemagne et l’URSS pour la partie orientale. En 1941, c’est l’Ukraine qui sera envahie par les armées allemandes, mais ces troupes bénéficieront d’un accueil chaleureux. En effet, les Allemands étaient perçus comme une alternative au totalitarisme du régime de Staline, et cela tout particulièrement pour la partie polonaise de l’Ukraine, à l’ouest, annexée en 1939. Cependant, les mauvais traitements dont les nazis se rendirent coutumiers envers la population rendront leur avancée dans l’Est du pays de plus en plus difficile, la population leur étant de plus en plus hostile. En avril 1943, la division SS de Galicie sera formée, constituée d’Ukrainiens volontaires. Le nombre d’Ukrainiens dans les forces allemandes est estimé à 220 000 environ par les historiens. Ici encore, la population se trouvera divisée, beaucoup d’Ukrainiens de l’Ouest rejoindront les forces allemandes par hostilité au régime de Staline auquel ils s’opposaient à cause des violences subies, plus que par idéalisme national-socialiste.
Et il est impossible d’évoquer cette période sans parler de Stepan Bandera. Né en Galicie alors qu’elle était sous domination austro-hongroise, il grandira avec une éducation nationaliste. En 1931, alors qu’il était directeur de l’OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens), il vivra les tensions grandissantes entre autorités polonaises et nationalistes ukrainiens qui aboutiront à la « pacification » lancée par la Pologne, qui ne sera rien d’autre qu’une opération punitive. Bandera prendra alors le chemin du terrorisme et des assassinats politiques financés par le Troisième Reich. Il sera d’ailleurs condamné à mort en 1934 suite à un attentat mené à l’encontre du ministre de l’Intérieur polonais. Cette condamnation sera toutefois commuée en emprisonnement à vie.
Mais avec l’avancée de l’Armée rouge, les prisons seront vidées, le pouvoir espérant que les nationalistes se battraient contre l’Armée rouge comme ils s’étaient battus contre les Polonais. Bandera se retrouva libre. Quand la Wehrmacht repoussera l’Armée rouge en 1940, la population ukrainienne de l’Ouest, Bandera en tête, accueillera l’armée allemande en libératrice. Toujours nationaliste et extrémiste, il participera alors à la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en 1941. Mais ce nouvel Etat ne sera pas reconnu par Hitler et ses fondateurs seront arrêtés, parmi lesquels Bandera qui sera emprisonné dans un camp de concentration alors qu’il avait, entre autres, participé à la création des bataillons de la « Légion ukrainienne » au sein de l’armée allemande. En 1944, l’avancée de l’armée rouge mettra en déroute l’armée allemande qui verra la situation tourner à son désavantage, ce qui jouera en faveur de Bandera. Il sera donc libéré, les Allemands comptant eux aussi sur son nationalisme pour freiner l’avancée de l’armée rouge. Mais Bandera restera à l’étranger ce qui ne l’empêchera pas de téléguider nombre d’actions depuis son exil volontaire. A titre d’exemple, dès le retour de l’Armée soviétique en Ukraine de l’Ouest, celle-ci se trouvera face à l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, dans une guerre sans merci où chacun des protagonistes rivalisera en atrocités.
Les combats ne cesseront qu’en 1954. Pendant toute cette période, Bandera encouragera l’insurrection et essaiera de la diriger depuis l’étranger où il résidait. Il donnera son appui inconditionnel à toutes les actions de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, même les plus abjectes. Une histoire pleine de déchirements engendre facilement des monstres. Mais dans le cas de Bandera, celui-ci ayant souhaité une Ukraine libre (serait-ce au prix du sang de son propre peuple et en participant à l’extermination des juifs), il reste considéré de nos jours encore comme un héros national. Son portrait est d’ailleurs mis en avant lors de la révolution d’EuroMaïdan.
Enfin en 1944 l’armée rouge libérera l’Ukraine. Le bilan des pertes humaines est estimé à 8 millions de morts dont 1,4 millions de soldats. En 1945, Staline enlèvera à la Tchécoslovaquie la Ruthénie de Transcarpatie. En juin 1945, l’Ukraine deviendra un membre fondateur de l’ONU au même titre que la Biélorussie et avec un statut distinct de celui de l’URSS, ce qui permettra à celle-ci de bénéficier d’une voix supplémentaire au sein de l’Assemblée générale de l’Organisation.
En 1954, Khrouchtchev, alors président de l’URSS, profitera d’un voyage en Ukraine, à l’occasion du 300 e anniversaire du traité de Pereïslav qui marque l’union de la Russie et des provinces ukrainiennes, pour rattacher la Crimée à l’Ukraine. Si certains justifient ce rattachement par une consommation excessive d’alcool, il semble plus raisonnable de penser que Khrouchtchev n’imaginait pas le démantèlement de l’URSS. Alors, que la Crimée soit en URSS ou bien en Ukraine, cela n’était, pour lui, qu’un jeu d’écriture et n’avait pas de réelle importance géopolitique. Enfin, ce rattachement lui permettait d’uniformiser les différentes républiques et régions entre elles, que ce soit sur le plan des ressources et de l’organisation administrative ou sur celui de l’économie. Toujours est-il que c’est à ce moment précis et seulement là que les frontières de l’Ukraine telles que nous les connaissons seront fixées.
On le voit, l’histoire de l’Ukraine aura toujours été agitée et sa population n’aura guère cessé de souffrir. Mais de cette union dans l’adversité est né un consensus : tout faire pour ne plus voir le sang couler. A notre époque, pourtant, le pays souffre toujours de diverses fractures.
Fracture linguistique, d’abord : la partie Est du pays est principalement russophone et souvent russophile et la partie Ouest est, quant à elle, ukrainophone. Fracture économique ensuite : du fait de l’histoire, les richesses industrielles et les moyens de production industrielle sont principalement regroupés à l’est, alors que l’agriculture est surtout concentrée à l’ouest. Chiffre probablement fantasmé, mais on estime que les deux tiers du PIB ukrainien, avant les événements de 2013, provenaient du secteur industriel et extractif dans le Donbass. Par un jeu de péréquation de fonds, l’Ukraine de l’est alimentera longtemps l’économie de l’Ukraine de l’Ouest, alors même que cette dernière se veut représentative de l’Ukraine vraie, porteuse de la langue et des traditions, ce qui contribue à attiser ainsi une inimitié Est / Ouest.
Même la notion d’appartenance nationale diverge : à l’est, on la pense au travers du droit du sol à l’ouest, cette notion est marquée par la langue parlée et l’appartenance à des ethnies. Il convient de ne pas oublier, de plus, un véritable blocage confessionnel : l’Ukraine est divisée en quatre églises, qui sont plus une marque identitaire que la représentation d’une foi religieuse. Ces divisions privent l’Ukraine d’un consensus politique ou de gestion, et cette absence de stratégie pourrait justement convenir à la stratégie de certains voisins. Pendant l’ère Ianoukovitch, les divisions furent naturellement réprimées par une implacable « verticale du pouvoir ». A l’heure actuelle, le système a été remplacé par une « horizontale » ou une « circulaire » du pouvoir par l’intermédiaire de laquelle le président Petro Porochenko centralise les flux financiers pour les redistribuer dans les régions, sur fond de décentralisation des pouvoirs centraux au profit des régions.
La chute du bloc soviétique en 1989 permit à l’Ukraine de déclarer son indépendance. Mais, si le référendum de décembre 1991 fut voté à 90,5 %, il semblait difficile de faire un autre choix, l’URSS étant dissoute dans les jours qui suivirent. En revanche, lors des élections de mars 1990, les partis démocratiques n’obtinrent que 25 % des sièges. Enfin la corruption des dirigeants est courante et l’Ukraine persiste à ne pas faire de vrais choix politiques, contrairement à d’autres pays de l’ex-URSS. Quels que soient ces choix, qu’ils se tournent vers l’Europe ou pas, qu’ils choisissent un modèle d’économie libérale ou d’Etat social, ils ont permis de retisser des liens économiques et de dynamiser leur croissance. Un système oligarchique s’installe alors, faisant de l’Ukraine un état rentier affecté par un manque de réformes économiques structurelles.
L’émigration des jeunes Ukrainiens, dans les années 90, a eu pour conséquence l’émergence d’un calme relatif dans le pays, les jeunes prompts à se rebeller étant moins nombreux. A titre d’exemple, on estime à environ 700 000 le nombre d’Ukrainiens vivant en Italie. Les rémittences des ukrainiens de l’étranger représentent d’ailleurs aujourd’hui une source de devise non négligeable dans un pays en défaut de paiement virtuel. Mais par voie de conséquence, un système corrompu et oligarchique a eu les mains encore plus libres pour prospérer au milieu de partis politiques, parfois radicaux, certes, mais où manquent cruellement et de manière générale le libéralisme et l’intégrité.
L’exemple de Ioulia Timochenko est, sous cet aspect, exemplaire. Après avoir fait fortune dans le gaz avant d’entrer en politique, elle fut pourtant impliquée dans des affaires de corruption. En effet, en 1995 elle avait, grâce à son mariage, pu s’introduire dans la « nomenklatura » de Dniepropetrovsk, après avoir pris la tête de « Systèmes énergétiques unis », une société important du gaz russe dans une opacité complète. A son entrée en politique, son protecteur, Pavlo Lazarenko, se porta candidat contre le président sortant Leonid Koutchma. Elle sera alors poussée vers la sortie de Systèmes Energétiques Unis. En effet, Lazarenko avait besoin de liquidités pour couvrir ses propres frais de campagne et de structures, en incluant la mise en place des fonds nécessaires à assurer la corruption habituelle. Fine politique, elle parviendra à changer de sphère d’influence en se rapprochant de Koutchma, puis entrera dans le gouvernement dirigé par Viktor Iouchtchenko, où elle sera en charge du système énergétique. Pour la petite histoire, un certain Petro Porochenko gravitait lui aussi dans les premiers cercles du pouvoir à la même époque.
En 2001, elle mettra sur pied une structure dans le système minier, qui sera considérée par certains oligarques comme une menace directe contre leurs intérêts. Accusée de détournement de fonds, « Madame 10 % » connaîtra sa première incarcération. Trois ans plus tard, pourtant, elle se retrouvera sur la place Maïdan aux côtés de Iouchtchenko et deviendra l’égérie de la « Révolution Orange », avant de prendre le poste de Premier ministre.
Viktor Iouchtchenko, après une carrière dans la banque où il participa à l’installation de la monnaie nationale, la Hrivna, occupera d’abord le poste de Premier ministre de Koutchma avant de devenir son opposant. En effet, en 2004, peu avant la fin du mandat présidentiel de Koutchma, Iouchtchenko se déclarera candidat « indépendant » à la présidence ukrainienne. Son principal rival fut Viktor Ianoukovitch, alors Premier ministre. C’est alors qu’en septembre 2004, suite à un dîner avec Gori Tarochenkylo, chef des services secrets ukrainiens (SBU), Ioutchchenko tombera subitement malade et de sérieux soupçons d’empoisonnement à la dioxine seront émis, mais aucune preuve ne sera apportée. Son visage en restera toutefois profondément marqué.
À partir d’août 2006, Viktor Iouchtchenko devra cohabiter avec son rival politique, Viktor Ianoukovitch devenu Premier ministre, la victoire de son camp aux législatives anticipées l’ayant rendu incontournable. Il est à noter que ces élections anticipées avaient été provoquées par les tensions persistantes au sein de la majorité issue de la « Révolution Orange », tensions auxquelles Ioulia Timochenko était loin d’être étrangère.
Iouchtchenko deviendra, en 2005, le troisième président de l’Ukraine, preuve que le processus politique autonome demeure très jeune et immature dans ce pays. Le nouveau président aura bien du mal à former un gouvernement d’union nationale, pour combattre, comme promis, la corruption endémique qui minait le pays et pour se rapprocher de l’Union Européenne, tout en faisant preuve de tact et de savoir-faire pour ne pas dégrader les relations avec la Fédération de Russie. Ce n’est pas le fruit du hasard si le premier déplacement officiel de Ianoukovitch aura lieu en Russie en janvier 2005, ce qui démontrait la force des liens unissant les deux pays. Cependant son mandat sera émaillé par la dissolution de la Rada (avril 2007), par une lutte d’influence entre Ianoukovitch (Premier ministre d’août 2006 à avril 2007) et Timochenko (également Premier ministre de février 2005 à septembre 2005 puis de 2007 à septembre 2008), au cours d’une cohabitation imposée par le résultat des élections législatives obtenu par le jeu des coalitions politiques, s’avèrera particulièrement délicate.
Le président sortant se représentera en 2010 aux élections présidentielles. Mais il sera tenu pour responsable de la déception de la population qui attendait beaucoup de la « révolution orange » et n’avait rien vu venir. Il sera éliminé dès le premier tour, avec 5,45 % des voix ! Un an plus tard, il sera entendu comme témoin au procès de Timochenko, accusée encore une fois d’abus de pouvoir et de corruption. Il y déclarera que Ioulia Timochenko aurait passé, en 2009, un accord politique concernant le gaz avec le président russe Vladimir Poutine.
Cependant, si la « Révolution Orange » déçut, ce ne fut pas pour déplaire à Moscou. Pour le Kremlin, les aspirations européennes promises n’avaient pas abouti. La tentative occidentale et américaine pour rapprocher ce pays de l’Union Européenne et ainsi de rallier un autre pays de « l’étranger proche » de la Russie au bloc de l’Ouest, était donc partiellement tombée à l’eau. Pire, il y eut retour à une gouvernance présidentielle inacceptable avec le mandat de Ianoukovitch.
Cette révolution appartient à la cohorte des « révolutions de couleurs » qui ont traversé les pays d’Europe de l’Est. Celle d’Ukraine intervenait à la suite de la proclamation, le 21 novembre 2004, des résultats du deuxième tour des présidentielles. Ces résultats furent perçus par nombre d’Ukrainiens comme falsifiés par le gouvernement de Ianoukovitch, ex-Premier ministre, et par l’oligarque Rinat Akhmetov issu du clan de Donetsk. Le soutien patent de la Fédération de Russie et des médias à Ianoukovith achèvera d’ulcérer la population, elle-même chauffée à blanc par le soutien et les promesses occidentales. Timochenko et Iouchtchenko, profitant du soutien logistique, économique et stratégique de plusieurs puissances occidentales, des Etats-Unis et de clans d’oligarques opposés au clan Akhmetov, en profiteront pour lancer la manifestation qui recevra un accueil enthousiaste au sein d’une population révoltée par la corruption et le manque de transparence du gouvernement.
Quant au soutien financier et à titre d’exemple, selon le journal britannique Guardian, la « Révolution Orange » aurait coûté près de 14 millions de dollars aux Etats-Unis, ainsi qu’à plusieurs autres organisations américaines, notamment le parti démocrate et le parti républicain, qui y ont contribué. L’origine de ces fonds a, bien entendu, été dénoncée par l’ancien gouvernement ukrainien et le gouvernement russe qui accusèrent alors les Etats-Unis de profiter de cette manifestation populaire encouragée, voire organisée, pour étendre leur zone d’influence plus à l’est. Le manque de transparence des accusateurs et l’exaspération populaire ne leur permirent toutefois pas d’être entendus.
Plusieurs témoignages, dont celui de Boris Abramovitch Berezovsky, expliquent le cheminement des fonds. La loi interdisant aux partis de bénéficier de telles donations, d’importantes sommes transitèrent par des mouvements pro-démocratiques et par le biais de virements sur les comptes de proches du président Ianoukovitch. Ces témoignages ont, bien entendu, été réfutés par le principal intéressé au moment de la controverse.
Le 8 décembre 2004, en pleine « Révolution Orange » et quand il devint clair que Ianoukovitch n’accéderait pas à la présidence, une loi réformant la Constitution ukrainienne fut promulguée à la suite d’un accord entre Koutchma et Iouchtchenko. Cette réforme allait vers davantage de parlementarisme et affaiblissait les compétences présidentielles au profit du Premier ministre et du Parlement. Ce texte était dans les tiroirs du pouvoir depuis longtemps afin de pouvoir être utilisé en cas de défaite, ce qui aurait permis d’affaiblir le vainqueur. Cet amendement ne fut pas dénoncé par Iouchtchenko. Il fit simplement une proposition de modification constitutionnelle, quand celle-ci fut rejetée (entre autres par le conseil de Venise) et ne la remit pas en question.
Devenu président, Ianoukovitch reviendra vers un régime plus fortement présidentiel. Ce sera l’une des gouttes d’eau qui feront déborder le vase, et provoquera l’afflux de manifestants sur le Maïdan en 2013. A la fin de la « Révolution Orange », beaucoup d’analystes, ukrainiens ou internationaux, pensèrent que l’arrivée au pouvoir de Iouchtchenko était le gage d’un nouveau départ pour l’Ukraine. Ce dernier prônait notamment l’importance d’une meilleure démocratie et d’un rapprochement avec l’UE (leitmotiv réutilisé par Petro Porochenko, mais rendu plus consistant par la promesse d’obtention de la paix sur le territoire).
En novembre 2013, la population, révoltée par tant de corruption, de cynisme et de continuité dans les pratiques frauduleuses, se soulèvera et brisera quelques mois plus tard son seul consensus : le refus de la violence.
2/ Le Maïdan, des étudiants de Mihola aux élections de mai 2014
Les 28 et 29 novembre 2013 se déroulait le troisième sommet du Partenariat oriental à Vilnius. Ce sommet regroupait, outre des représentants des vingt-huit pays membres de l’Union Européenne, ceux des 6 pays inscrits dans le partenariat oriental de l’Union, soit l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie, l’Arménie, la Biélorussie et l’Ukraine.
Sur le site officiel du sommet, la raison d’être de ce projet se résume aux faits suivants :
« L’intérêt de l’UE (est) d’avoir des voisins de l’Est sécuritaires, stables, économiquement forts et pro-européens. Notre objectif est d’avoir une politique de partenariat de l’Est proactive et efficace qui apportera des résultats tangibles pour ces pays et leurs peuples. Cela pourrait être réalisé grâce aux efforts conjoints des institutions de l’UE, des Etats membres de l’UE et des partenaires de l’Est eux-mêmes. Grâce au Partenariat oriental, l’UE renforce sa coopération bilatérale et multilatérale avec les six partenaires d’Europe orientale : Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Moldavie et Ukraine, soutient les processus de réforme de ces pays et cherche à les rapprocher de l’UE.
Le partenariat oriental a donc pour but de rapprocher ces 6 pays de l’Union Européenne, sachant qu’ils sont directement dans l’orbite de Moscou. Or Moscou a déjà tendance à avoir des bouffées paranoïaques à chaque avancée de l’OTAN, interprétée comme autant de menaces et d’insultes. La mise en place d’une zone de libre-échange avec l’Union Européenne a également été proposée, qui ne priverait pas pour autant les nouveaux signataires de la possibilité de commercer avec d’autres puissances. Cependant cet entrisme dans la zone d’influence directe du Kremlin ne pouvait évidemment pas être exemptée d’une contre-attaque de celui-ci veillant, au même titre que l’Europe mais avec des méthodes différentes, à « avoir des voisins (…) sécuritaires, stables » !
Dans cet esprit, et sur une trajectoire d’un parallélisme étonnant, Vladimir Poutine envisagera de créer une Union Economique Eurasiatique (UEE). Ce projet avait toutefois besoin pour stabiliser ses premiers pas de la participation de la Biélorussie, du Kazakhstan (la plus mature des cinq républiques d’Asie centrale, au sous-sol très riche) et de l’Ukraine, en plus de la Fédération de Russie. La première étape était la signature de l’Union douanière, prélude nécessaire à l’UEE. Si le projet était assez proche, dans son mécanisme de celui porté par l’Union Européenne, il comportait une forme d’exclusivité quant aux possibilités d’échanges économiques entre Etats, puisque ceux-ci doivent passer par la validation de l’UEE.
Mais qu’en est-il des fameux accords d’association de l’Union Européenne ? Sont-ils aussi libres que ce que l’on entendra dire dans les médias et permettront-ils à l’Ukraine de continuer son commerce librement avec les pays de l’ex-bloc soviétique ? On peut lire ceci sur le site de l’Union Européenne concernant les conséquences légales de la signature de l’accord d’association avec l’UE :
Les conséquences juridiques :
1 Le scénario d’une intégration complète avec l’Union douanière poserait des défis majeurs en termes de politique commerciale des partenaires orientaux, notamment parce qu’ils ne seraient pas en mesure de mener et mettre en œuvre une politique commerciale autonome et bilatérale, ayant transféré leur souveraineté sur les questions tarifaires et autres politiques commerciales-clés à l’Union douanière.
2 L’ordre du jour bilatéral UE-Partenaires de l’Est serait clairement invalidé.
3. Les partenaires orientaux ne seraient pas en mesure de signer de nouveaux accords de libre-échange (ALE) avec tous les partenaires (l’Ukraine devra ainsi mettre fin aux ALE existants comme elle en a avec l’AELE ou encore avec d’autres pays avec lesquels l’Union douanière n’a pas d’ALE).
4. Conséquences de l’OMC : en se joignant à la CU, les partenaires orientaux qui sont membres de l’OMC (l’Ukraine, la Géorgie, l’Arménie, la Moldavie) devraient réviser leurs engagements tarifaires comme convenu dans leurs négociations d’adhésion à l’OMC et les aligner sur celles de CU. Pour cette raison, ils auraient à compenser la perte subie par les autres membres de l’OMC.
De facto, nous sommes à ce moment précis à une croisée des chemins, voire dans une course à la signature des partenariats, mais également au milieu d’enjeux géopolitiques énormes qui fleurent bon le retour des guerres de proximité, seraient-elles économiques. Viktor Ianoukovitch en a certainement pleinement conscience, mais il se trouve placé entre le marteau et l’enclume. Il est également conscient de la situation économique fragile de son pays, dont la plus grande partie du commerce est traditionnellement tournée vers la Russie, mais également du fait de l’absence de management par les édiles des dossiers économiques sensibles. Ce manque de prises de position et de vision politique n’est pas le seul fruit du laxisme, mais bien aussi l’enfant direct de la corruption. On estime que sous le président Koutchma, la corruption impliquait pour la population soumise à cette pratique un surcoût d’environ 20 % pour les produits du quotidien. Ce chiffre montera à 45 % sous Ianoukovitch.
Le Président Ianoukovitch avait affiché, lors de son élection, un programme clairement pro-européen. Iouchtchenko, son prédécesseur, avait tenu sensiblement le même langage sur ce point, comme sur d’autres d’ailleurs. Suite à la « Révolution Orange » dont il avait pris la tête, Ianoukovitch s’était montré pro-européen et avait promis plus de transparence et de travailler à l’amélioration du niveau de vie de la population. Iouchtchenko ayant déçu la population, la voie royale pour accéder à la présidence était évidemment de reprendre ces thématiques toujours tant attendues par la population ukrainienne, qui avait cru à la « Révolution Orange » et qui, 6 ans plus tard, se trouvait bien dépourvue devant si peu d’évolution et le spectacle atterrant du jeu politique national.
Le président Ianoukovitch, pendant sa mandature, ne s’est pas du tout attaqué aux dossiers de fond. En revanche, il a lié de solides alliances avec nombre d’oligarques, leur permettant en échange d’un soutien à sa personne plus qu’à sa politique, de continuer à gérer leurs affaires sans que lui-même y interfère. Cependant, si le Président s’appliquera à profiter d’un système en place, il aura surtout un réel besoin financier pour essayer de maintenir à flot son pays. A titre d’exemple, l’Ukraine enregistrera une récession de 2 % en 2013, et il ne lui restait, fin novembre 2013, qu’une réserve de change de 18,79 milliards de dollars. Ne faisant pas de réformes de fond ou de choix de politique économique, il restait au président le levier de la négociation partiale à visée d’influence. Pour cela il exploitera les concurrences entre les nations pour lesquelles son pays représente un enjeu géopolitique, géostratégique, voire une réserve de terrain.
La Chine a ainsi déjà fait l’acquisition de quelque trois millions d’hectares de terres agricoles ukrainiennes, soit un domaine cultivable équivalent à la surface de la Belgique. Il s’agit d’un contrat de location pour une durée de 50 ans entre la société nationale « XPPC » et la société d’Etat ukrainienne « KSG Agro », qui a pu être signé à la suite de la levée de l’interdiction pour les étrangers d’acheter des terres sur le territoire national ukrainien. Les facilités accordées à la Chine afin de nourrir son énorme population ne sont pas neutres, dans le cadre géopolitique mondial.
La politique économique de Ianoukovitch a essentiellement consisté à maintenir un équilibre précaire par l’intermédiaire de négociations au coup par coup, en tentant de faire monter les enchères entre acheteurs/financiers potentiels, les uns et certains autres voulant « avoir des voisins (…) sécuritaires, stables », les autres étendant leur capacité à nourrir une population exponentielle et faisant du même coup de l’entrisme géopolitique discret mais efficace dans des zones d’influences de tiers. Or, si Ianoukovitch a montré à sa population un visage pro-européen, il savait ne pas pouvoir continuer à fonctionner sans le soutien du Kremlin avec lequel il nourrissait une relation étroite. Aussi, tant que le rapprochement avec l’Union Européenne relevait de la promesse sans engagements contraignants ou gravés dans le marbre, il pouvait confortablement donner à sa population un rêve auquel elle était attachée, sans pour autant renier un lien si vital. Il pouvait même, en profitant de son opinion publique, tenter de faire pression sur son principal « actionnaire ».
Mais le sommet de Vilnius vint compliquer la situation. Il était impossible pour Ianoukovitch, de signer des accords qui le coupaient de la Russie à deux titres. D’une part, la nature même de la démarche, découlant d’une trop grande indépendance plaçait un coin dans le projet d’Union Economique Eurasiatique. D’autre part, ces accords le contraindraient à ouvrir son marché aux investisseurs européens, au premier rang desquels l’Allemagne, la Pologne et la Suède, qui poussaient pour cet accord. Les oligarques locaux n’avaient aucune envie de voir leur système si rentable et bien huilé être mis en péril ou seulement compliqué. Or, nombre d’entre eux nourrissent également des liens forts avec le Kremlin et les derniers mouvements de Ianoukovitch visant à vouloir prendre la main sur certaines « chasses gardées » oligarchiques avaient déjà échaudé les hommes d’affaires. De fait, le président se retrouvera pratiquement dos au mur à l’intérieur de son pays, mais également vis-à-vis de son extérieur proche.
A Vilnius, la délégation d’affaire ukrainienne ne sera pas présente pour le Sommet business du Partenariat Oriental, premier signe que d’étranges événements allaient démarrer. L’Ukraine ne signera donc pas l’Accord d’Association, et le président ukrainien prendra, mi-décembre, un avion pour Moscou où il fera monter les enchères et tentera de récupérer les dividendes de son refus. Il reviendra de Moscou avec une promesse de 15 milliards de dollars et un prix très avantageux sur le gaz russe, mais sans avoir pour autant signé l’adhésion à l’Union Eurasiatique, comme l’avaient fait la Biélorussie et le Kazakhstan et surtout l’Arménie, également victime des pressions russes.
Le 4 décembre, il se rendra également en Chine pour un voyage officiel de trois jours. Le voyage n’aura rien d’une simple visite protocolaire : le président devait, en effet, trouver des financements et la Chine avait déjà prêté 10 milliards de dollars à l’Ukraine. Fort de son habitude des négociations occultes, Ianoukovitch poursuivra ses tentatives de faire monter les enchères, sans se soucier des réactions de sa population. Et il aura bien tort.
Les prémisses d’un bouleversement
En effet, le 21 novembre 2013, en réaction après qu’il eut annoncé son refus de signer les Accords d’Association européens prévus les 28 et 29 novembre suivants, les premiers rassemblements commenceront. Ce mouvement est considéré comme la plus grande manifestation en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
Au tout début, les quelques premiers milliers de manifestants viendront de l’université de Kiev-Mohyla (NaUKMA). Créée au 17 e siècle et réorganisée en 1991, cette université dispose du plus haut niveau d’accréditation ukrainien, comme l’indique le ministère de l’Education et des Sciences d’Ukraine. Il est l’un des treize établissements d’enseignement d’Ukraine ayant un statut de centre de recherche et d’université autonome. De plus, c’est l’une des rares universités ukrainiennes dont les diplômes sont internationalement reconnus. Avec près de 3 000 étudiants, NaUKMA est pourtant l’une des plus petites universités d’Ukraine, mais, depuis les 17 ème et 18 ème siècles, ses étudiants ont toujours joué un rôle important dans la vie intellectuelle et spirituelle, en Ukraine mais aussi en Russie. Les premiers manifestants seront donc, dans ce cas précis, essentiellement des étudiants éduqués, au fait de la société, qui voulaient rejoindre l’Europe, qu’ils conçoivent comme une source de liberté, un symbole de démocratie et des droits de l’homme, et que cette perspective leur donne l’espoir de la fin d’un régime corrompu et opaque. Ce ne seront pas vraiment les ressorts économiques qui seront leurs principales priorités. Beaucoup d’entre eux, qui ont déjà voyagé en Pologne ou dans certains pays européens, ne les connaissaient d’ailleurs pas vraiment et ce sont davantage une certaine qualité de vie et un modèle de société qu’ils recherchaient. Nous sommes relativement loin de l’image d’Epinal souvent relayée par les médias, qui vantaient une volonté acharnée d’intégrer l’Europe.
Les manifestants se masseront sur la place de l’indépendance, la place Maïdan, et c’est Radio Free Europe qui les baptisera les « Euromaïdan », associant dès cet instant dans l’esprit des Occidentaux ce mouvement à leur structure supra-étatique et rendant difficile pour l’opinion publique la compréhension des concepts qui animent les manifestants et que nous venons de développer. Il est important de préciser que depuis l’indépendance de l’Ukraine, les Etats-Unis fidèles à la doctrine décrite dans le « Grand échiquier » de Zbigniew Brzezinski, couvent l’Ukraine et les voisins directs de la Russie d’un œil pour le moins attentif. Ils assurent ainsi le financement des groupes politiques pro-européens et, par ricochet, hostiles au Kremlin, par l’intermédiaire d’ONG comme la Fondation Carnegie. D’après les déclarations de la diplomate américaine Victoria Nuland, représentante du Bureau des Affaires Européennes et Eurasiennes à Washington, le montant de ces financements serait supérieur à 5 milliards de dollars depuis 1991. De même, George Soros, financier américain d’origine hongroise, déclarera à la chaîne de télévision CNN, en mai 2014, que ses organisations, cofinancées par le National Endowment for Democracy (lui-même financé par le Congrès des Etats-Unis), ont pris une part importante dans les événements du Maïdan, comme elles l’avaient fait dans la « Révolution orange ».
Alors que les manifestants occupent la place Maïdan et, parallèlement, bloquent l’accès aux bâtiments officiels, ils devront faire face à des interventions violentes des forces de l’ordre entre le 30 novembre et le 8 décembre 2013. Mais il faut écarter tout sentimentalisme dans ces cas de figure et on pourrait penser que, sans justifier toute flambée de violence, que ceux qui se sont émus des charges policières pourraient s’interroger sur la réaction qu’auraient nos démocraties si des manifestants venaient à essayer de forcer les portes de l’Assemblée nationale par exemple.
Le 30 novembre, le parti communiste affirmera son soutien au gouvernement de Ianoukovitch, très certainement avec la bénédiction, pour ne pas dire sur le conseil du Kremlin. Cette nuit-là, environ 10 000 manifestants seront évacués du Maïdan, l’opération de police faisant une dizaine de blessés. Cette intervention n’aura d’autre effet que d’intensifier les mouvements de protestation et les manifestants atteindront le chiffre de 100 000 environ, jusqu’à 350 000 selon eux. Ils appelleront à la grève générale, à de nouveaux rassemblements, mais aussi à l’occupation et au blocage des sites gouvernementaux. Au début du mouvement, les revendications des manifestants se cristallisent autour des demandes suivantes : démission du gouvernement Ianoukovtich, libération des prisonniers politiques (y compris Ioulia Timochenko) et l’arrêt des poursuites criminelles contre les manifestants ainsi que l’arrestation des officiers des Berkout impliqués dans les répressions sur Maïdan. Le liant ultime du mouvement Maïdan se focalise alors sur le mécontentement généralisé contre le gouvernement Ianoukovitch : Maïdan est avant tout la crise totale d’un modèle politique et économique dépassé. Plus qu’une simple division Est/Ouest, la fracture s’opère même au sein des soutiens au Président entre anti- et pro-Ianoukovitch. Un certain Petro Porochenko, alors simple parlementaire rallié au bloc du Parti des Régions, fait d’ailleurs rapidement défection pour se joindre aux manifestants. Les partis politiques d’opposition, sentant un effet d’aubaine, se pressent de récupérer le mouvement Maïdan à leur avantage politique. C’est d’ailleurs cette politisation à outrance de la Révolution qui provoquera son relatif échec quelques mois plus tard.
Cet accroissement du nombre de manifestants s’expliquera par l’agrégation de la population aux premiers manifestants du Maïdan. Lorsque les étudiants seront repoussés, la population viendra étoffer leurs rangs par solidarité et par colère contre les méthodes employées par un gouvernement décrédibilisé. Il est important de noter la diversité des supporters du mouvement EuroMaïdan. Tel un oignon aux pelures superposées, les profils des manifestants sont très diversifiés, voire antinomiques. Tous se rassembleront malgré tout face à la nécessité de changer le système. Ainsi, le discours des « authentiques » pro-européens – ces quelque 2 000 jeunes étudiants apolitiques pour la plupart et se focalisant sur le choix européen par croyance – sera rapidement noyé par la récupération politique des forces politiques parlementaires de l’opposition (à l’époque le parti Patri de Ioulia Timochenko, le parti UDAR de Vitali Klitchko et le parti radical Svoboda), auquel s’ajouteront toute une frange de partis nationalistes durs, de simples manifestants anti-Ianoukovitch, les syndicats, etc. Maïdan devient rapidement un vecteur de mécontentement contre l’intégralité des pratiques du gouvernement.
A ce moment-là, les revendications plus ou moins européanisantes des débuts se verront diluées dans celles, très diverses, de la masse hétérogène des manifestants. Sur le Maïdan on trouvera cependant toujours des étudiants. Leur université de tutelle décidera de garder ses portes ouvertes, afin qu’ils puissent s’y réfugier en cas de contre-attaque violente du gouvernement. En parallèle, les Etats-Unis, de concert avec leurs alliés européens, soutiendront le mouvement populaire mais sans intervenir avec un positionnement fort pour aider au niveau diplomatique. Cette attitude attisera le feu. Après avoir encouragé les autres révolutions « colorées » dans le but d’aider les peuples à améliorer leurs conditions de vie (la politique du « system change » ), mais aussi afin de placer un coin dans la zone d’influence russe, ils auront un rôle de lobbying sur Maïdan.
Dès le 7 décembre, les « renforts » étrangers sont présents sur Maïdan : le Premier ministre moldave Vlat Filat et l’ancien Président géorgien Mikheil Saakashvili sont présents aux côtés des manifestants. Le 8 décembre sera une seconde date-clef du début de Maïdan. La journée commencera par l’initiative de membres du parti ultra-nationaliste Svoboda de déboulonner la statue de Lénine, vieille de 72 ans, située près du marché de Bessarabie. Ce monument était un symbole de la tyrannie communiste ainsi que de l’influence russe, mais il ne faudrait pas oublier que le parti « Svoboda » est, lui, l’héritier intellectuel d’hommes tels que Stepan Bandera. Aussi, en se référant à l’histoire moderne de l’Ukraine, cet acte n’est pas à prendre que comme un marqueur du désir de liberté du peuple et comme une preuve de sa volonté d’aller vers l’Union Européenne. C’est également un geste clairement empreint de revendication nationaliste. Il est également fort probable que l’exercice du pouvoir par ce type d’entité déboucherait sur des dérives assimilables à celles commises par le pouvoir notoirement corrompu en place. D’autres statues connaîtront le même sort dans plusieurs villes d’Ukraine.
Ce jour est également remarquable par l’importance de la mobilisation. Les chiffres ne sont, bien sûr, pas indiscutables, mais les organisateurs revendiquèrent un million de personnes dans les rues ce qui en ferait le plus grand rassemblement qu’ait connu l’Ukraine depuis la « Révolution Orange ». La police annonce 65 000 manifestants alors que Vitaly Klitchko, ému, lance le chiffre d’un million de personnes. Une contre-manifestation sur le thème « construisons une Ukraine dans l’Europe » sera organisée pour soutenir le pouvoir en place, mais elle ne sera pas suivie. Chaque camp accusera évidemment l’autre de soudoyer un certain nombre de manifestants pour quelques roubles ou dollars pour qu’ils viennent grossir ses rangs. On parle de 20 dollars pour tenir le piquet quelques heures avec les pro-PRU.
Mais les étudiants et les habitants de Kiev seront également suivis et financés par les partis d’opposition qui verront là un moyen de revenir sur le devant de la scène et du même coup de profiter des influences. On retrouvera donc « Batkivchtchyna », le parti de Ioulia Timochenko, toujours emprisonnée, « UDAR », le parti de Viltaly Klitchko, et « Svoboda » le parti radical d’Oleh Tyahnybok. Plus qu’une réelle entente cordiale, il s’agit d’un rassemblement d’intérêts dont le but est d’unir les forces politiques d’opposition afin d’ensuite se partager le gâteau politique une fois le gouvernement tombé. Dans la rue, l’opposition demande la dissolution du gouvernement Azarov et l’organisation d’élections parlementaires et présidentielles anticipées.
Tous réclameront le départ de Ianoukovitch, accusé d’avoir « vendu le pays pour s’acheter un poste de gouverneur dans « l’Empire russe », en oubliant toutefois, au passage, leurs propres compromissions… Cette demande apparaîtra aux yeux de l’opinion publique occidentale comme un désir de démocratie lui faisant confondre vision humaniste et démocratique et désir de renversement de gouvernement, avec comme perspective de s’emparer du siège devenu vacant. Vitaly Klitchko, figure emblématique et montante du Maïdan, bénéficiera du soutien affiché de la CDU d’Angela Merkel, des démocrates et des républicains américains. Si Ioulia Timochenko est emprisonnée pour des faits avérés de corruption, elle devient alors le symbole d’une étoile ayant chuté du fait de la malignité du gouvernement en place (tout aussi opportuniste et assoiffé d’argent que la dame que sa grande natte blonde a rendue célèbre dans le monde entier !). Des membres de l’Eglise orthodoxe, dépendant du patriarcat de Kiev, viendront également se joindre aux manifestants en rejetant par là même l’autorité du patriarcat de Moscou. Car si l’Ukraine est divisée en plusieurs Eglises, certaines ont une valeur identitaire au moins égale à la valeur théologique et idéologique.
Le 9 décembre 2013, le Président Ianoukovitch tente de montrer un peu de souplesse en acceptant l’organisation d’une « table ronde nationale » ayant pour but de trouver un compromis politique. Elle se déroulera, sans succès, le lendemain sous l’égide des anciens présidents ukrainiens Leonid Kravtchouk, Leonid Koutchma et Viktor Ioushchenko. Les gages avancés par le Président, à savoir auditer l’échec de la signature de l’Accord d’Association et résoudre le « problème » de l’usage de la force contre les manifestants, ne convaincront personne. D’autres tables rondes suivront les jours suivants, toujours sans accord réel, au moment où les forces de police tentent désespérément de forcer les manifestants à quitter Maïdan : des barrières sont installées de force pour canaliser les mouvements de foule, ce qui ne fait qu’exacerber les revendications et le sentiment que le gouvernement veut « tuer dans l’œuf » la révolution en marche.
Après les interventions répétées des « Berkouts », les forces anti-émeutes, les Etats-Unis, dans la continuité de leur soutien au mouvement, demanderont au gouvernement de respecter le droit d’expression et de rassemblement de la population. De son côté, la Russie tentera de minimiser l’ampleur et la portée de l’événement en n’employant pas de termes pompeux pour qualifier la manifestation, qui n’en est pourtant encore qu’à ses débuts. Cependant, une rencontre sera rapidement organisée entre V.Ianoukovitch et V.Poutine dans le cadre de la 6 e rencontre de la Commission Intergouvernementale Russie-Ukraine afin de revoir les principaux axes des relations économiques russo-ukrainiennes. 14 accords de coopération économique, commerciale, gazière et industrielle sont signés ce jour-là, en plus d’une allocation de crédits de 15 milliards de dollars par achat de bons du Trésor ukrainiens par Moscou. Si le Kremlin considère ce geste comme une solution temporaire, le Premier ministre Azarov déclare qu’à présent « plus rien ne menace la stabilité économique et financière de l’Ukraine » , si ce n’est la révolution.
La signature de l’accord du 17 décembre ne calmera pas les manifestants, et les opposants annonceront le 22 du même mois vouloir continuer l’occupation de la place. Le gouvernement commencera à s’inquiéter réellement de la tournure prise par les événements. Il fera passer avant le Nouvel An une loi visant à permettre de déférer au pénal les occupants de bâtiments administratifs. Cela ne suffira pas à calmer les esprits et, peut-être, encouragera « Svoboda » à organiser le 1 er janvier le défilé traditionnel qui célèbre la naissance de Stepan Bandera, le héros national que nous avons croisé supra .
Dans ce contexte ce défilé sera un moyen, pour Svoboda, de montrer son activité et d’apparaître comme le défenseur du peuple, luttant dans la neige et le froid pour ses droits contre un état inique, à l’image de Bandera luttant pour l’indépendance de l’Ukraine. Si tous les Ukrainiens ne sont pas dupes, certains seront tout de même sensibles à cette démonstration faisant appel à la mémoire collective. Le 22 décembre, les partis d’opposition et le cœur des mouvements civils contestataires forment de manière officielle l’Association Maïdan pan-ukrainienne, dont le slogan « Un pays, un Maïdan », est censé préparer le terrain à une mobilisation et une résistance politique et sociale contre le gouvernement en place. Mais à l’approche de la fin d’année, le mouvement EuroMaïdan se transforme en « Occupy Maïdan » : les tentes et barricades restent mais les mouvements de masse des premiers jours s’éteignent à mesure que la contestation meurt progressivement de froid. Tel un fruit mur, Maïdan aurait pu tomber face aux frimas.
Le Jeudi noir
Visiblement dépassé, le Parti des Régions (PRU) de Ianoukovitch et le Parti communiste, appuyés par quelques autres parlementaires, adopteront le 16 janvier des lois répressives anti-manifestations à la Rada. Le paquet de 12 lois prévoit la quasi-disparition du droit des manifestants, l’interdiction d’installer des tentes et barricades sous peine de détention, des sentences pénales de 15 ans maximum pour ceux ayant « violé l’ordre public » et la responsabilité pénale imputée à toute personne faisant la promotion de la mobilisation contestataire. Klitchko déclare alors que « les autorités ont déclaré la guerre contre le peuple ukrainien ».
Cette décision sera à l’origine du nom donné à cette journée : le « Jeudi noir ». A partir de ce moment, les manifestants estimeront que le parlement qui les a trahis est mort. Cet ensemble de lois sera également dénoncé par RSF (Reporters sans Frontières), car il visait aussi, selon eux, à limiter les droits de la presse et de l’information.
Trois jours plus tard, les manifestants seront rejoints par des ONG, souvent financées par des Etats tiers, et le contre-amiral Ihor Tenioukh appelle les militaires à rejoindre les rangs des manifestants. Il demandera aux forces de l’ordre de ne pas appliquer les ordres donnés par le gouvernement. La crise qui n’a fait qu’aller crescendo va bientôt connaître ses premiers morts. En réaction à cette montée de violence, les « Berkouts » seront autorisés à prendre des mesures plus draconiennes pour arrêter les émeutes, parmi lesquelles la fermeture des accès routiers et l’utilisation des canons à eau sur les manifestants (par une température de −10 °C). Malgré cela, les manifestants resteront mobilisés en masse et les tentes du Maïdan s’organiseront pour pouvoir poursuivre l’occupation de la place. La présence des « Babouchkas » prêtant main forte aux manifestants restera une image sympathique de la vie du Maïdan. En réalité, des « leaders » de « secteurs » prendront en main la logistique nécessaire à l’approvisionnement des manifestants qui occupaient les lieux jours et nuits et qui, pour ce faire, avaient souvent tout quitté, famille comme emploi. Un véritable système social alternatif se met en place sur Maïdan. Ils apporteront aussi une certaine somme au « pot commun » en entrant dans les tentes, puis les « leaders » des secteurs gèreront le quotidien en recourant aussi à la générosité de la population de Kiev.
Dès le 22 janvier, des négociations politiques sont organisées entre le gouvernement et les leaders d’opposition, au moment où ces derniers tentent de renverser les lois liberticides du 16 janvier. À partir du 23 janvier, des administrations régionales seront prises d’assaut et occupées dans les provinces occidentales, traditionnellement plus pro-européennes, comme à Lviv, Ternopil et Rivne. Déjà les contours de l’antédiluvienne scission de la population ukrainienne entre Est et Ouest du pays refait son apparition.
Le calme avant la tempête : vers la restructuration constitutionnelle de l’Ukraine
Après plusieurs jours de négociations politiques, le Président tente l’apaisement en proposant de limoger le gouvernement Azarov pour le remplacer par Arseniy Iatseniouk ainsi que d’amender les lois liberticides (mais pas les annuler). Ianoukovitch, de plus en plus isolé, propose même de changer la constitution pour revenir à un système plus parlementaire et moins présidentiel. Les propositions seront refusées par Iatseniouk et Klitchko, désormais les deux hommes forts de l’opposition populaire. Lors d’une session extraordinaire de la Rada le 28 janvier, le Premier ministre Azarov annonce sa démission et les lois liberticides sont annulées par un vote de 361 parlementaires. Une Commission Constitutionnelle se met en place pour transformer le système politique. Le Président est dépassé et c’est désormais la Rada qui prend les décisions politique, à tel point que Ianoukovitch décide de se faire porter pâle fin janvier et disparaît physiquement de la vie politique ukrainienne quelques jours durant. Pendant ce temps, la Rada active ses travaux concernant les amendements constitutionnels. Iatseniouk conditionne d’ailleurs sa prise de fonction de Premier ministre au retour à la Constitution de 2004, enterrée par Ianoukovitch.
A ce moment-là du mouvemen